0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
71 vues14 pages

Formation du Droit Féodal au Moyen Âge

Transféré par

melines264
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
71 vues14 pages

Formation du Droit Féodal au Moyen Âge

Transféré par

melines264
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Partie II : La formation du monisme juridique au Bas Moyen

Âge, entre manipulation coutumière et pouvoir législatif du roi

Chapitre 1 : L’époque féodale et le droit (Xe - milieu du XIIe siècle)


La féodalité, un système politique, social et économique, repose sur des rapports
hiérarchiques entre seigneurs et vassaux, définis par des liens de fidélité. Ces rapports se
nouent autour des fiefs, des terres concédées par un seigneur à ses vassaux en échange
de services militaires et autres. À partir du IXe siècle, cette structure féodale se met en
place, marquée par des événements clés tels que la défaite des Vikings à Paris en 888 et
le renversement des Carolingiens au profit des Capétiens en 987.
Ce système féodal marque aussi un tournant juridique important : les coutumes locales
prennent le pas sur le droit écrit.

Section 1 : La formation du droit féodal entre maintien du pluralisme juridique et ordre


coutumier
Le pluralisme juridique disparaît progressivement, donnant naissance à une hiérarchie
coutumière. Les anciennes lois germaniques et le droit romain se transforment en
coutumes locales, souvent transmises oralement en raison de la disparition des écrits,
notamment à cause de la rareté du papier au début du Moyen Âge. Chaque seigneurie
dispose de ses propres coutumes, selon les particularités locales, engendrant une grande
diversité dans les règles juridiques au sein du royaume.
Paragraphe 1 - D’un pluralisme juridique à l’autre : le droit de source coutumière à
l’époque féodale
A – Le phénomène coutumier à l’époque féodale
Le droit coutumier naît de la pratique locale et des décisions des seigneurs. Le pouvoir
de ban, que détient chaque seigneur, lui permet de rendre justice et d'établir des règles
pour sa seigneurie. Ces règles sont souvent basées sur des traditions locales et se
renforcent au fur et à mesure qu'elles sont appliquées. Les décisions de justice et les
règles édictées par les seigneurs finissent par devenir des coutumes acceptées par la
population, un phénomène qui témoigne de la territorialisation du droit.
B – La diversité des coutumes féodales
Entre le Xe et le XIIe siècle, environ 600 coutumes sont répertoriées, mais ces coutumes
varient considérablement d'un territoire à l'autre. Certaines sont propres à des villages,
tandis que d'autres s'étendent sur des régions plus vastes, comme la Normandie. Ces
coutumes peuvent être influencées par diverses sources :
• Dans le Midi, les coutumes montrent des traces du droit romain (par exemple, le
droit d'aînesse).
• Dans le Nord, des groupes de coutumes apparaissent, tels que celles de la Loi
Salique, de la région parisienne, ou encore de Picardie, chacune présentant des
similarités dans leur organisation et leur application.

Paragraphe 2 : Le droit féodal, un ensemble hétérogène composé de normes adaptées à


la nouvelle société
À partir de l’an 1000, la société évolue avec l’émergence de nouvelles structures sociales,
favorisant la formation d’un droit féodal caractérisé par la diversité et l’adaptation aux
nouvelles réalités économiques et sociales. Les coutumes qui se développent au sein de
chaque seigneurie répondent à des besoins spécifiques de la société féodale.
A – De la disparition à la survivance sélective des anciennes normes
Les anciennes distinctions entre hommes libres et esclaves s'effacent, remplacées par
une hiérarchie tripartite qui distingue :
• Les oratores (ceux qui prient),
• Les bellatores (ceux qui combattent),
• Les laboratores (ceux qui travaillent).
Cette tripartition reflète une société féodale fonctionnelle où les différents groupes ont des
rôles spécifiques. Les coutumes adaptent cette nouvelle hiérarchie, et certains anciens
principes juridiques, notamment ceux issus des capitulaires carolingiens, sont intégrés à
cette nouvelle structure.
B – La création de nouvelles normes
À cette époque, les privilèges se multiplient, offrant des droits particuliers à certains
groupes sociaux ou à des individus en fonction de leur statut, de leur profession ou de leur
lieu de vie. Les privilèges peuvent inclure des exemptions fiscales ou des droits
particuliers comme celui de porter des armes. Ces privilèges, bien qu'inégaux, constituent
des droits personnels et renforcent l'aspect inégalitaire de la société féodale.
Le droit foncier évolue également au sein des seigneuries, régissant les rapports entre les
seigneurs et les paysans. Les règles juridiques autour de la terre deviennent un moyen
pour les seigneurs de maximiser leur pouvoir économique.

Paragraphe 3 : Les espaces normatifs autonomes : droit canonique et droit municipal


Deux autres systèmes juridiques se développent parallèlement au droit féodal : le droit
canonique et le droit municipal.
A – Le droit canonique en évolution, un ordre juridique maintenu et ajusté
Le droit canonique, qui régit l'Église, reste relativement stable durant cette période. Malgré
les évolutions sociales et politiques, l'Église conserve son pouvoir et influence, notamment
avec la réforme grégorienne au XIe siècle. Le pape, notamment Grégoire VII, cherche à
renforcer l'autorité papale, tout en réformant la morale des clercs. Ce renforcement de
l'autorité du pape permet au droit canonique de s'imposer de plus en plus, notamment en
s'ajoutant au droit coutumier. Par des décisions pontificales et des conciles, le pape émet
des décrétales, qui, à l'instar des lois, deviennent une norme applicable à toute la
chrétienté.
B – Le droit municipal en formation, un ensemble de règles disparates
En parallèle, le droit municipal commence à émerger avec la croissance des villes à
partir du XIe siècle. L'urbanisation progressive, la montée en puissance des bourgeois et
l'essor du commerce transforment les rapports sociaux, et les seigneurs, autrefois
réticents, finissent par reconnaître la nécessité d'accompagner ces nouvelles dynamiques.
À partir du XIIe siècle, les seigneurs commencent à accorder des chartes ou
des franchises aux villes, leur offrant ainsi une certaine autonomie. Ces chartes
permettent aux villes de créer leurs propres règles, donnant naissance à un droit urbain
distinct du droit féodal. Les usages commerciaux et les normes juridiques des bourgeois
se codifient sous forme de chartes, générant un droit nouveau et spécifique aux
communautés urbaines.
Section 2 : Le pluralisme judiciaire féodal
Le pluralisme judiciaire féodal est caractérisé par la coexistence de plusieurs juridictions,
parfois complémentaires, qui exercent un pouvoir de justice. Ce pluralisme résulte de la
pluralité des pouvoirs locaux émergents, chacun cherchant à rendre la justice, une mission
considérée comme divine et fondamentale pour maintenir l'ordre social. Ces différentes
autorités judiciaires contribuent à façonner un système juridique complexe où la justice
devient un outil central de gestion sociale et politique.
Paragraphe 1 - La justice seigneuriale, une justice du droit commun
La justice seigneuriale devient la forme dominante de la justice quotidienne au cours du
Xe siècle, après la disparition du mallus (tribunal public) et l'instauration du pouvoir
judiciaire local par les seigneurs. Cette justice seigneuriale repose sur le pouvoir
du ban (pouvoir de commandement), qui confère au seigneur le droit de rendre la justice
sur ses terres. Ce système judiciaire se développe sur la base d’une territorialité, c'est-à-
dire que la justice est rendue en fonction des limites de la seigneurie, et non selon
l’identité des individus. Le lien entre terre et justice devient fondamental, et l'adage « fief et
justice sont tout un » reflète bien cette réalité.
Les seigneurs, avec l'aide de juges professionnels formés au droit, appliquent les
coutumes locales dans des procès souvent accusatoires. Les preuves sont souvent
obtenues par des ordalies (épreuves divines), mais la diversité des sources juridiques
(coutumes locales, droit royal, opinions personnelles des juges) génère des divergences
dans l’application du droit. La justice seigneuriale se maintient ainsi jusqu’au XVIIIe siècle,
se perfectionnant au fur et à mesure de l’évolution des rapports sociaux et économiques.
Paragraphe 2 - La justice féodale, une justice pour les seigneurs
La justice féodale concerne spécifiquement les rapports entre seigneurs et leurs vassaux
ou tenanciers, c’est-à-dire entre les puissants et ceux qui sont soumis à leur autorité.
Cette forme de justice est rendue par les seigneurs supérieurs, souvent des princes
territoriaux tels que le roi ou les ducs. Contrairement à la justice seigneuriale qui est
rendue de manière unilatérale par un seigneur seul, la justice féodale est rendue de
manière collégiale, impliquant plusieurs seigneurs dans les décisions judiciaires. Ces
derniers ont des obligations spécifiques envers le seigneur supérieur : elles se résument à
l’aide (payer des taxes ou des contributions) et au conseil (aider le seigneur supérieur
dans l’exercice de la justice).
Au XIIe siècle, le roi de France tente de s’impliquer dans la justice féodale, cherchant à
utiliser cette juridiction pour mettre en procès d’autres seigneurs dans le but de
reconquérir des terres. Cette tentative échoue, mais elle illustre l'usage stratégique du
système judiciaire par les rois pour étendre leur pouvoir.
Paragraphe 3 - La justice ecclésiastique, une justice en perpétuelle adaptation
La justice ecclésiastique, bien que faisant face à des transformations sociales et
politiques, conserve une place centrale dans le système judiciaire féodal. En grande partie
en raison du développement du pouvoir du pape, cette justice reste stable et se renforce
tout au long du Moyen Âge. Elle se divise en deux formes principales : celle rendue par
l'évêque, qui applique le droit canonique, et celle rendue par les monastères, où des
assemblées de moines peuvent juger certaines affaires.
La justice des évêques, fondée sur un droit écrit et prévisible, est souvent perçue comme
plus impartiale et moins corrompue que celle des seigneurs. Cela en fait la juridiction de
choix pour de nombreux habitants des seigneuries féodales. Le droit canonique, bien
qu'adapté au contexte religieux, se superpose souvent aux coutumes locales, imposant
une norme uniforme dans des domaines tels que le mariage, les héritages, et les conflits
entre membres du clergé.
Paragraphe 4 - La justice municipale, une justice en construction
Le développement des villes et des communautés urbaines au XIIe siècle introduit un
nouveau type de justice : la justice municipale. À travers des chartes ou franchises
accordées par les seigneurs, les villes obtiennent le droit d'organiser leurs propres
juridictions et de juger leurs affaires en toute autonomie. Ce privilège permet aux
bourgeois de constituer des assemblées pour résoudre leurs conflits internes sans recourir
à l'autorité seigneuriale.
Il existe des différences entre le sud et le nord de la France en matière de justice
municipale. Dans le sud, les juges municipaux sont souvent des professionnels formés au
droit, tandis que dans le nord, ce sont généralement des notables qui rendent la justice.
Les juridictions municipales n'ont pas de pouvoir de cassation, ce qui signifie qu'elles ne
peuvent pas annuler les décisions rendues par d'autres juridictions supérieures. Toutefois,
les villes jouissent d'une grande autonomie pour définir leurs propres règles et résoudre
leurs conflits internes.
Section 3: Les juristes et leurs savoirs dans la tempête féodale
La période féodale est marquée par une relative absence d'écriture et une organisation
juridique fragmentée, mais elle voit néanmoins l'émergence de grands juristes et de
nouvelles formes de savoirs juridiques. Ces savoirs, principalement transmis au sein des
écoles de l'époque, sont souvent utilisés au service des pouvoirs émergents, notamment
la monarchie et l'Église. La connaissance du droit romain et du droit canonique devient un
outil stratégique essentiel dans les luttes de pouvoir.

Paragraphe 1 - Les écoles de l’époque féodale et l’absence d’enseignement du droit

Pendant la période féodale, l’enseignement du droit reste limité en raison de la faible


circulation des écrits et de l’absence de véritables institutions juridiques ou académiques
dédiées au droit, comme nous les connaissons aujourd'hui. Cependant, il existe une
prolifération d'écoles, principalement dirigées par l'Église, qui deviennent des centres
d'enseignement pour former des clercs. Ces écoles sont au cœur de la culture
intellectuelle de l'époque, et l'éducation qui y est dispensée inclut principalement
l'enseignement des textes latins et des écrits du droit romain, notamment les œuvres de
Cicéron, un des grands théoriciens du droit dans l’Antiquité. Ce savoir juridique est loin
d’être systématisé ou diffusé largement, mais il constitue un point de départ pour la
réflexion juridique qui influencera les pratiques de la monarchie et de l’Église.

Paragraphe 2 - Des usages savants du droit romain au service de la monarchie

Au cours du Xe et XIe siècle, la monarchie est affaiblie, face à la fragmentation féodale et


à la concurrence des puissants seigneurs. Cependant, les clercs, formés au droit romain
et à ses principes, deviennent des acteurs incontournables du système judiciaire. Le
savoir des clercs devient une ressource précieuse pour les rois qui cherchent à renforcer
leur pouvoir face à l’aristocratie locale.
Les rois, en particulier dans les années 1000, commencent à utiliser les connaissances
juridiques des clercs pour se soutenir dans les conflits qui les opposent aux seigneurs.
L’un des concepts empruntés au droit romain, tel que le lèse-majesté, est utilisé pour
accuser d’autres seigneurs de trahison envers la couronne, leur permettant ainsi de
récupérer des terres et de consolider leur autorité. L’utilisation stratégique du droit romain
par la monarchie illustre un tournant important où le savoir juridique devient un outil de
pouvoir, non seulement pour légitimer les actions du roi, mais aussi pour structurer les
rapports entre le pouvoir royal et les autres seigneurs.

Paragraphe 3 - De nouvelles compilations savantes du droit canonique

L’Église, pendant cette période, joue également un rôle fondamental dans l’élaboration et
la diffusion du droit, en particulier du droit canonique. En plus des enseignements
théologiques, l'Église met en place des efforts de compilation et de codification des règles
juridiques qui gouvernent la vie chrétienne. Au sein des institutions ecclésiastiques, des
juristes commencent à compiler des collections de droit canonique, un effort méthodique
de rassemblement des textes fondamentaux et de la jurisprudence.
L’un des exemples les plus significatifs de ce travail de compilation est la Collection
tripartite réalisée sur l'île de Charte en 1090. Ces compilations vont au-delà d’une simple
collecte de textes : elles comportent également des dissertations novatrices sur le droit
canonique, interprétant et ajoutant des réflexions nouvelles sur les règles en vigueur. Ces
travaux influencent non seulement la pratique ecclésiastique, mais aussi la gestion des
affaires publiques et privées, car l'Église se retrouve fréquemment impliquée dans les
jugements concernant des questions de moralité, de mariage, d’héritage, etc.
Ainsi, à travers les écoles d'enseignement, les usages savants du droit romain et les
compilations du droit canonique, les juristes du Moyen Âge féodal contribuent à façonner
les bases du droit dans un contexte politique et religieux en pleine transformation. Le
savoir juridique, bien que limité à un cercle restreint d’élites cléricales et royales, devient
un outil fondamental de pouvoir et de régulation dans un monde féodal où les frontières
entre politique, droit et religion sont souvent floues.

Chapitre 2 : Le droit durant l’âge d’or médiéval (milieu XIIe – XIVe siècle)

Le Moyen Âge, durant son bas époque, est divisé en deux phases distinctes : l'Âge d’or
médiéval (1180-1314) et la fin médiévale. L'Âge d’or commence avec le règne de Philippe
II Auguste en 1180 et se termine avec la mort de Philippe IV Le Bel en 1314. C'est une
période où la monarchie française commence à se renforcer, marquée par la centralisation
du pouvoir royal, le déclin de la féodalité et un accroissement de l’influence royale sur le
droit.
Les idées politiques commencent à évoluer et à distinguer le roi comme étant bien plus
qu'un simple seigneur parmi d'autres ; il devient vu comme le sommet de la pyramide
féodale. Cela est renforcé par des philosophes comme Suger, qui propose une théorie
selon laquelle le royaume forme une chaîne féodo-vasalique dont le roi, à son sommet, n'a
d'obligations envers personne. Cette montée du pouvoir royal est accompagnée de
progrès sur le plan militaire, avec notamment les victoires militaires des Croisades, qui,
paradoxalement, amènent à une période de paix et de prospérité en Europe.
C'est aussi une période de forte rivalité entre la monarchie capétienne et la dynastie
Plantagenêt d'Angleterre, ce qui stimule le développement de la puissance publique et
mène à la reconquête du territoire royal par les rois de France.
Dans ce contexte, le pouvoir royal se manifeste par l'instrumentalisation du droit,
principalement à travers les coutumes et les interventions juridiques dans les pratiques
féodales. Les rois, notamment à partir du XIIe siècle, s'emparent du droit pour exercer une
autorité plus directe, et la redécouverte du droit romain en Italie joue un rôle crucial dans
cette restructuration du droit occidental.

Section 1 : Les coutumes et le droit du roi : les nouvelles sources du droit médiéval
Paragraphe 1 - L’emprise de la puissance publique sur les coutumes féodales
Les rois du XIIe au XIVe siècle cherchent à intervenir dans les coutumes féodales, qui
sont des pratiques locales régissant les comportements des populations. Toutefois, les
rois ne cherchent pas à abroger ces coutumes, mais plutôt à s'en emparer et à se
positionner en médiateurs entre les coutumes locales et l'application de la justice royale.
Leur rôle est de garantir la cohérence du droit et de limiter les abus des seigneurs.
Au fur et à mesure que le pouvoir royal s'intensifie, les juges royaux deviennent les
principaux acteurs de cette médiation, en interprétant les coutumes dans un sens
conforme aux intérêts du roi. Cela marque le début du développement de
la jurisprudence. En tant que gardiens des coutumes, les rois établissent un système
juridique permettant de maintenir une certaine uniformité à travers tout le royaume.
A – Le roi et la coutume : la récupération royale du phénomène coutumier
Au début de leur règne, les rois de France ne sont que des seigneurs sur une partie du
territoire et non des souverains absolus. Cependant, en se présentant comme les gardiens
des coutumes, les rois cherchent à imposer un ordre juridique commun à tout le royaume.
Selon la doctrine de l'époque, le roi est choisi par Dieu pour dicter le comportement du
peuple et protéger les coutumes contre les abus des seigneurs locaux.
Les rois gagnent progressivement le pouvoir de "protéger" les coutumes locales et
d'intervenir en cas de modification importante de celles-ci. Cette protection royale leur
permet de refuser les coutumes qui seraient perçues comme mauvaises ou contraires aux
intérêts du royaume. Par exemple, sous le règne de Louis IX, les ordalies et les duels
judiciaires sont considérés comme de mauvaises coutumes et sont officiellement
abandonnés.
En outre, les rois gagnent le pouvoir de tutelle sur les coutumes : ils peuvent intervenir
activement pour confirmer ou modifier une coutume, créant ainsi une cohérence juridique
à travers le royaume. Par cette intervention, les rois parviennent à donner une forme
d'unité juridique à un territoire dominé par de multiples coutumes locales.

B – Le juge et la coutume : la coutume devenue règle de droit

Au XIIIe siècle, la monarchie française développe ses propres juridictions royales, les plus
notables étant les parlements, en particulier le Parlement de Paris, créé entre 1240 et
1250. Ce parlement devient le juge suprême pour l'application des coutumes et se place
au sommet du système judiciaire royal.
Les juges royaux, notamment ceux du Parlement de Paris, jouent un rôle essentiel dans
l’unification du droit en développant une jurisprudence qui définit quelles coutumes sont «
bonnes » et « mauvaises ». Leur pouvoir inclut la possibilité d’émettre des arrêts de
règlement, qui sont des décisions administratives concernant l’application de la loi en
dehors du cadre des procès. Ces arrêts sont souvent utilisés pour traiter des questions de
coutumes locales.
Une autre innovation du XIIIe siècle est l’apparition de la procédure d'appel. Le
Parlement de Paris peut connaître des appels concernant des décisions de juridictions
inférieures, en particulier quand celles-ci appliquent les coutumes de manière incorrecte.
Ainsi, le Parlement intervient pour garantir que les coutumes soient appliquées
uniformément et selon l'interprétation royale.

C – Le savant et la coutume : les premiers coutumiers privés

En parallèle du travail des juges royaux, la doctrine juridique du XIIIe siècle joue
également un rôle dans la transformation des coutumes en règles de droit. Les juristes de
l’époque, influencés par le droit romain, utilisent des concepts comme l'opinio
necessitatis (la présomption d'adhésion populaire) pour justifier la reconnaissance des
coutumes comme droit. Selon ce principe, si une coutume est pratiquée de manière
répétée, on suppose qu'elle est acceptée par le peuple, ce qui en fait une règle de droit.
Au XIIIe siècle, les premiers coutumiers apparaissent. Ce sont des ouvrages juridiques
qui recueillent, analysent et rédigent les coutumes locales. Bien qu'originaires de l'initiative
privée, ces textes sont souvent commandés par les rois ou de grands seigneurs, car ils
servent à clarifier et à affirmer l'interprétation des coutumes en vue de leur application
uniforme dans le royaume.
Des exemples célèbres de ces coutumiers incluent les Coutumes de
Beauvaisis rédigées par Philippe de Beaumanoir, ainsi que les Coutumes de
Normandie et les Assises de Jérusalem. Ces travaux permettent de donner une forme
écrite et cohérente aux coutumes, facilitant leur application par les juges et renforçant
ainsi le pouvoir royal.

Paragraphe 2 - Le renouveau de la législation royale


A. Le roi législateur
Depuis l’époque carolingienne (884), la législation royale a disparu et les lois ont été
remplacées par les coutumes locales. En effet, la faiblesse du pouvoir royal et la
décentralisation féodale ont entraîné la disparition des lois centralisées, car les rois ont
perdu leur légitimité et leur autorité. À partir du XIIe siècle, avec le règne de Louis VII, on
assiste à une renaissance législative, bien que limitée au début à des lois sur des sujets
spécifiques, telles que la loi de 1144 concernant les Juifs relaps (une loi antisémite).
L’expansion du pouvoir royal, en particulier sous Philippe II et Saint Louis, va entraîner la
multiplication des lois royales, couvrant des domaines de plus en plus larges, du droit
public au droit privé.
Cette renaissance de la législation royale est en grande partie due à l’émergence de la
chancellerie, un organe administratif qui prend en charge la rédaction des actes législatifs.
Le chancelier, en tant que garde des sceaux, devient le principal responsable des actes
royaux. Au XIIIe siècle, inspirée du droit romain, la chancellerie commence à produire des
lois qui sont ensuite soumises à la signature du roi. Parallèlement, les rois Capétiens,
particulièrement après l’acquisition de nouveaux territoires et l’affirmation de leur légitimité
au cours du XIIIe siècle, cherchent à unifier et renforcer le pouvoir législatif royal.
Pour justifier leur pouvoir législatif, les rois se réfèrent à des concepts empruntés à
l’Empire romain, tels que l’idée que « le princeps legibus solutus est » (l’empereur est
exempté des lois), signifiant que celui qui fait la loi ne peut être soumis à elle. Au fur et à
mesure que la monarchie capétienne renforce son pouvoir, cette légitimité se cristallise et
le roi est perçu comme le seul législateur légitime.
B. Les actes législatifs royaux
Au Moyen Âge, la notion de « loi » telle qu'on l’entend aujourd’hui est absente. Les actes
législatifs ne sont pas désignés par le terme "loi", mais plutôt par des termes comme «
ordonnances » ou « établissements ». Le roi, par son pouvoir souverain, édictait des
règles de droit, souvent sans formaliser une « loi » dans le sens moderne du terme. Ces
ordonnances ou établissements étaient des instruments qui servaient à organiser la
société selon la volonté royale. L’utilisation du « nous » royal reflète la majesté et l’autorité
du souverain dans la promulgation de ces textes.
Paragraphe 3 - La formation de la jurisprudence royale
A. Les fondements de la jurisprudence royale
La jurisprudence royale est une invention du XIIIe siècle, liée à l’extension et à la
spécialisation des organes judiciaires. La cour du roi, initialement un organe unique, se
diversifie en plusieurs branches spécialisées, telles que la cour des comptes, le conseil du
roi, la chancellerie et le parlement. Cette spécialisation répond au besoin de rendre la
justice sur un territoire de plus en plus vaste et complexe. À partir de 1270, le parlement,
qui rend la justice au nom du roi, acquiert une indépendance de fait, ce qui favorise
l’invention d’une jurisprudence propre, fondée sur le droit romain et la pratique judiciaire.
Les juges, devenus de plus en plus spécialisés dans le droit, commencent à enregistrer
leurs décisions afin de les utiliser comme références pour les affaires futures. Cela donne
naissance à une mémoire judiciaire qui sera essentielle pour l’unification et la cohérence
de la justice royale. Parallèlement, les juristes de l’époque vont faire appel à la science du
droit pour justifier leurs décisions et structurer le système juridique.
B. Les instruments du déploiement de la jurisprudence
Plusieurs instruments sont mis en place au XIIIe siècle pour développer et renforcer la
jurisprudence royale. L’un d’entre eux est l’« autorité de la chose jugée », qui fait en sorte
que les décisions rendues en dernier recours deviennent définitives et ne peuvent plus
être remises en question. Cela confère une force et une stabilité accrues à la
jurisprudence.
En parallèle, la procédure des « records de cour » permet à une partie d’un procès de
faire valoir l’autorité d’un jugement antérieur pour influencer la décision du juge. L’appel
devient également un instrument important, permettant de contester une décision rendue
en première instance devant le parlement de Paris. Ce mécanisme renforce la cohérence
du système judiciaire et l’intégration de la jurisprudence dans les décisions judiciaires.
Pour préserver le secret des affaires judiciaires, les juges, bien que représentant le roi,
sont tenus de garder le secret de leurs délibérations. Cela pose un problème pour
l’évolution de la jurisprudence, car sans un registre public des décisions, il devient difficile
de maintenir une cohérence dans les jugements. En réponse à cela, au milieu du XIIIe
siècle, certains membres du parlement prennent l’initiative de consigner les décisions
importantes dans des registres appelés « olim », contenant les faits et la solution, mais
sans les motifs. Ces registres permettent de créer une base de référence pour les juges
futurs, bien que les motifs de ces décisions restent secrets. Cette pratique sera
développée jusqu’à la Révolution française.
Paragraphe 4 - La mise en ordre du droit canonique au service de l’Église
Le droit canonique, c'est-à-dire l'ensemble des normes régissant l'Église, s’est
progressivement structuré et renforcé au Moyen Âge, en particulier à partir de la fin de la
féodalité. À cette époque, tandis que la féodalité engendre un éclatement du pouvoir
politique entre les seigneurs locaux, l'Église reste une institution stable et centralisée. Elle
est unifiée autour du pape, qui représente l’autorité suprême.
Les réformes grégoriennes et la législation pontificale
Au XIe siècle, les réformes grégoriennes, initiées par le pape Grégoire VII, marquent un
tournant décisif pour l’Église. Ces réformes visent à affirmer l'indépendance de l'Église
face aux pouvoirs laïcs, et notamment à renforcer le pouvoir du pape, qui devient ainsi le
véritable chef de l’Église universelle. Cela lui permet de prendre des décisions législatives
importantes, à travers la promulgation de décrétales, qui sont des lois pontificales
édictées par le pape pour régir la vie de l’Église et ses relations avec la société. Ces
décrétales, en augmentant en nombre et en importance, contribuent à l’édification d’un
véritable système juridique canonique, distinct mais en interaction avec les systèmes de
droit laïque.
L’essor du droit canonique et ses affrontements avec la monarchie
À mesure que le pouvoir du pape se renforce, le droit canonique s’étend également à de
plus en plus de domaines, en particulier dans le cadre des matières juridictionnelles.
L’Église intervient dans des affaires relevant de la morale, du mariage, de l’héritage, et
même de la politique, ce qui accroît la portée de sa législation. Au XIIIe siècle, alors que la
monarchie capétienne se consolide et devient plus puissante, les relations entre le pouvoir
royal et l’Église connaissent des tensions croissantes. Le roi, qui cherche à affirmer son
autorité sur son royaume et au-delà, se heurte aux prétentions de l’Église, notamment en
matière de justice et de législation.
Les deux pouvoirs, la monarchie et le pape, entrent ainsi dans un conflit permanent pour
le contrôle des législations et des juridictions, chacun cherchant à affirmer son autorité.
Les papes revendiquent leur pouvoir législatif et judiciaire sur toute l’Église, tandis que les
rois veulent affirmer leur pouvoir souverain sur les affaires du royaume, y compris celles
qui relèvent traditionnellement de la compétence de l’Église. Ce face-à-face aboutit à des
affrontements réguliers, notamment lors des querelles de l'Investiture, où le pape et
l'empereur s’opposent sur le droit de nommer les évêques et d’autres dignitaires
ecclésiastiques.
Ainsi, l’Église, grâce au droit canonique, se structure juridiquement et devient un acteur
central dans la régulation des rapports sociaux, tout en devant composer avec la montée
en puissance de la monarchie laïque. Ce développement du droit canonique au service de
l’Église continue d'influencer les relations entre le pouvoir religieux et les pouvoirs
séculiers durant toute la période médiévale et au-delà.
A – La prise en main pontificale de la législation canonique
Au sein du droit canonique, le pouvoir législatif est traditionnellement partagé entre deux
entités : le pape et le concile. Toutefois, une tension existe dans la hiérarchie de l'Église
concernant leur rôle respectif. En théorie, le concile est supérieur au pape car il est
considéré comme étant habité par le Saint-Esprit, ce qui en ferait l'autorité suprême en
matière législative. Cependant, les évêques, membres du concile, prétendent eux aussi
détenir le pouvoir législatif exclusif. De leur côté, le pape revendique également un pouvoir
législatif absolu. Cette situation crée des tensions entre ces deux entités.
Au XIIIe siècle, bien que de nombreux grands conciles se réunissent encore, leur pouvoir
législatif s'amenuise progressivement, au profit du pape qui, par le biais des décrétales, va
développer une législation canonique plus centralisée. Les décrétales sont des réponses
formelles données par le pape aux questions soumises par les évêques et qui, par leur
autorité pontificale, prennent force de loi. En plus des décrétales, il existe également des
bulles papales, qui prescrivent des règles générales applicables à l'ensemble de la
chrétienté.
Le pape, héritier symbolique de l'empereur romain, voit son pouvoir législatif se renforcer
au XIIIe siècle, avec une multiplication des actes législatifs et des codifications du droit
canonique.
B – Le Décret de Gratien et ses suites
Avec l’essor du droit canonique, un mouvement de codification se met en place, culminant
avec la création du Décret de Gratien. Ce texte représente un moment clé dans l’histoire
du droit canonique, en structurant et organisant les nombreuses législations éparses de
l’Église.
1°) Le Décret de Gratien : Une œuvre savante devenue source officielle du droit
canonique
Au XIIIe siècle, le droit canonique devient de plus en plus complexe, rendant nécessaire
une organisation plus claire des textes législatifs. Gratien, un juriste de Bologne, prend
l'initiative de compiler tout le droit canonique existant dans une œuvre monumentale. Ce
travail, commencé en 1139 et révisé en 1150, porte le nom de "Concordia
discordantium canonum" (La concorde des canons discordants). L’objectif de Gratien
est de rassembler les règles disparates et d'établir une certaine cohérence, en conciliant
les textes qui semblent contradictoires.
Gratien ne cherche pas à supprimer des lois qu’il considère comme étant la parole divine,
mais plutôt à les harmoniser. Sa compilation regroupe des règles, des décrets et des
passages de la Bible, dans le but d’offrir un cadre juridique structuré. Ce texte est divisé
en trois parties : la première aborde les définitions et les notions de droit, les deux autres
parties sont consacrées à des cas pratiques dans une méthode casuistique, où Gratien
présente des cas et des affaires, offrant des arguments « pour » et « contre » chaque
situation, avant de proposer une synthèse.
Bien que ce texte ait été initialement une œuvre privée, il va rapidement devenir un texte
fondamental du droit canonique, commenté et intégré dans la pratique juridique. En 1170,
les papes commencent à utiliser le Décret de Gratien comme base pour rendre la justice
et élaborer leurs propres lois pontificales.
2°) Les compilations complétant le Décret de Gratien
Bien que le Décret de Gratien ait constitué un grand progrès dans la codification du droit
canonique, il présente certaines limites. En effet, il compile principalement les normes
existantes, mais avec le temps, ces règles deviennent obsolètes face à l'apparition de
nouvelles lois pontificales. Pour remédier à cela, le pape Grégoire IX, au XIIIe siècle,
ordonne la création d'un recueil de décrétales qui actualise et complète le Décret de
Gratien. Ce recueil, connu sous le nom de "Décrétales de Grégoire IX", regroupe des
milliers de nouvelles normes et règles, visant à actualiser et à enrichir le droit canonique.
À la fin du XIIIe siècle, le pape Boniface VIII publie un texte supplémentaire, appelé "Le
Sexte", qui vient compléter le corpus législatif canonique. Enfin, au XIVe siècle, le pape
Clément V commande la rédaction des Clémentines, un recueil de nouvelles décrétales
qui poursuit l'œuvre de codification du droit canonique.
Ces diverses compilations permettent de maintenir à jour le droit canonique et d'assurer
sa cohérence face aux évolutions législatives au sein de l’Église. Elles contribuent à
consolider le rôle central du pape dans la législation et dans l’organisation juridique de
l’Église, assurant ainsi la stabilité et la clarté des normes ecclésiastiques à travers les
siècles.
Section 2 : La justice du roi à l’assaut du pluralisme judiciaire médiéval
À partir du XIIe siècle, la monarchie royale s’efforce de reprendre en main le pouvoir
judiciaire qu'elle avait perdu au profit des seigneurs, des églises et des villes. Le droit de
juger les affaires, autrefois décentralisé entre multiples juridictions, se concentre de plus
en plus dans les mains du roi. La transition de cette pluralité judiciaire vers un monisme
judiciaire illustre les efforts du roi pour s'imposer comme le souverain justicier, capable
d’unifier le système judiciaire sous son autorité.

Paragraphe 1 : Le roi de justice, théorie et institutions


Au Moyen Âge, la figure du roi se transforme en celle du justicier, incarnée par des rois
comme Saint Louis, souvent représenté assis sur son trône pour rendre justice. Selon
l'idéologie capétienne, le monarque apparaît comme un justicier investie par Dieu, un
ministre de Dieu sur Terre.
A – La mission royale de justice
Les Carolingiens ont introduit le concept du ministère royal, qui désigne le rôle divin du
roi en tant que ministre de Dieu. Le roi est vu comme celui qui précède le Jugement
Dernier, en rendant justice ici-bas. Cette idée, d'abord formulée sous les Carolingiens,
s’est perdue avec la féodalité mais a été réactivée par Philippe II Auguste dans les
années 1180. Le roi devient alors considéré comme le justicier suprême et le gardien de
la justice, dont le rôle est de rendre justice en tant que représentant de Dieu. Cependant,
cette position engendre une question : quel rôle pour les juges seigneuriaux et
ecclésiastiques, dans un monde où le roi revendique la justice divine ?
Les juges royaux, sous l'influence de cette idéologie, cherchent à grignoter des parts
des justices seigneuriales en imposant leur autorité. Le roi est ainsi vu comme un
débiteur de justice, ayant une dette envers ses sujets qu’il doit rembourser en rendant
justice. Cette « dette de justice » se concrétise par le concept de jurisdictio, c’est-à-dire
la capacité exclusive du roi à rendre justice. Il délègue cette juridiction à ses juges, ce qui
marque une nouvelle étape dans l’unification judiciaire sous son autorité.
B – Les manifestations institutionnelles de la justice royale
Les justices seigneuriales, ecclésiastiques et municipales sont très bien établies avant
l’essor de la monarchie. Afin de centraliser la justice, le roi instaure une série d'agents
royaux qui, tout en administrant le territoire, commencent également à exercer des
fonctions judiciaires. Dès le début du XIIIe siècle, des agents royaux sont placés dans les
régions récemment conquises, notamment la Normandie, la Rochelle et l'Angers, pour y
instaurer la justice royale.
1°) Prévôts, baillis et sénéchaux : des agents judiciaires répartis
Les prévôts sont les premiers agents royaux à exercer la justice de première instance.
Leur rôle est de servir de relais pour la justice royale dans une circonscription donnée
(souvent un groupe de villages ou une ville). Ces agents, cependant, sont souvent
corrompus et leur fonction est vénale, car ils achètent leur charge.
Pour remédier à cela, les baillis et sénéchaux apparaissent à la fin du XIIe siècle. Ils sont
nommés dans des circonscriptions plus larges, appelées bailliages ou sénéchaussées,
et ont la responsabilité de superviser les prévôts. Contrairement aux prévôts, les baillis et
sénéchaux sont payés par la couronne et non par les charges. Ils exercent aussi des
fonctions judiciaires importantes, notamment en recevant les appels des justiciables
mécontents des décisions rendues par des seigneurs locaux ou par les prévôts.
2°) Les juges-enquêteurs royaux
À cette époque, les rois, manquant souvent de ressources financières, choisissent
d'envoyer des juges enquêteurs pour parcourir le royaume et écouter les plaintes des
sujets. Ces juges se déplacent, font des enquêtes et rendent justice, parfois en
condamnant même des seigneurs locaux ou des agents de la couronne. Ils interviennent
particulièrement dans des affaires de corruption ou de mauvais traitements exercés par
des seigneurs ou des baillis. Ces juges sont populaires car ils incarnent la justice du roi,
souvent perçue comme plus équitable que celle des seigneurs locaux.
3°) De la Cour du roi au Parlement
Au XIIIe siècle, la monarchie établit le Parlement, qui devient une section spécialisée de
la Cour du roi à partir de 1240. Ce Parlement, d'abord une cour royale, se distingue des
autres juridictions par sa compétence judiciaire. Il a pour mission première de recevoir les
appels des décisions rendues par les baillis et les sénéchaux. Le Parlement est aussi
compétent pour juger des affaires royales particulièrement graves, comme celles
impliquant des faux monnayeurs, des crimes qui portent atteinte à l’autorité royale.

C – Les modalités procédurales d’articulation de la justice


Pour consolider son pouvoir judiciaire, le roi instaure de nouvelles procédures afin de
concurrencer les autres juridictions et rendre la justice plus efficace.
La procédure de l’Appel
Une des grandes innovations procédurales du XIIIe siècle est la procédure d'appel, qui a
été introduite par Louis IX en 1258. Cette procédure intervient après l’interdiction du duel
judiciaire par le roi, un moyen ancien de résoudre les conflits. Pour remplacer le duel,
Louis IX établit l'appel, permettant à un justiciable de contester une décision de justice
devant une juridiction supérieure. Cela permet de renforcer la notion de justice
hiérarchisée et centralisée.
La prévention
La prévention est une autre procédure importante du XIIIe siècle. Le juge royal peut,
avant même qu’une affaire ne soit jugée par un juge seigneurial ou municipal, s’emparer
de l'affaire s'il considère qu’elle affecte la souveraineté du royaume. Ce droit est
particulièrement utilisé dans des affaires de grande importance, comme le brigandage,
les fraudes économiques ou les guerres privées entre seigneurs. Cette procédure
permet au roi de garantir une justice rapide et efficace en évitant que certaines affaires ne
soient jugées selon des normes moins strictes.
Les accords privés
Au XIIIe siècle, un phénomène d'infra-judiciaire (résolution des conflits en dehors des
tribunaux) émerge. Pour éviter d’aller en justice, les parties peuvent conclure un accord
privé, appelé Pax, souvent signé lors d'un procès. Ces accords sont ensuite enregistrés
par les juges royaux, ce qui leur donne force obligatoire. Cela permet à la monarchie
d'étendre sa supervision sur les résolutions privées et d’assurer leur respect par la force
publique. Ainsi, le roi consolide sa position et capte une part des amendes générées par
les conflits privés.
Paragraphe 2 - La persistance des justices concurrentes
A – La justice seigneuriale disciplinée
La justice seigneuriale demeure un élément clé du système judiciaire médiéval, même
face à la montée de la justice royale. Au XIIIe siècle, un changement fondamental apparaît
dans la conception de la justice seigneuriale : elle n'est plus vue comme étant uniquement
attachée à la terre, mais elle commence à être perçue comme un droit séparé du fief lui-
même. Cependant, bien que la monarchie tente de réduire l'importance de la justice
seigneuriale en s'appropriant les affaires les plus sérieuses, la justice seigneuriale reste
compétente pour les affaires mineures. On distingue alors deux types de justice : la haute
justice, qui concerne les crimes graves (meurtre, mutilation), et la basse justice, qui relève
de délits plus légers (vols mineurs, délits économiques). La monarchie s'attaque
principalement à la haute justice, tandis que la basse justice, gérée par les seigneurs,
persiste, souvent régie par le droit canonique.
B – Maintien et subordination de la justice municipale
La justice municipale, en tant que concurrente de la justice royale, continue d'exister tout
en restant complémentaire à celle-ci. Les villes bénéficient de certaines libertés juridiques
et peuvent administrer leur propre justice, notamment dans des affaires commerciales ou
civiles, souvent pour garantir une certaine autonomie vis-à-vis du pouvoir royal. Bien que
la monarchie ait des tentatives pour centraliser et uniformiser les pratiques judiciaires, la
justice municipale garde une place importante dans la gestion des litiges locaux, bien
qu'elle soit en quelque sorte subordonnée à l'autorité royale, notamment en cas de conflits
d'intérêts avec des juridictions supérieures.
C – Le perfectionnement de la justice ecclésiastique
L'Église joue un rôle essentiel dans le système judiciaire médiéval, avec un
développement majeur de la justice canonique qui lui permet de concurrencer la justice
royale. Le droit canonique, étant écrit et structuré, offre une plus grande prévisibilité et est
souvent préféré par les sujets, en particulier en raison de son caractère moral et de son
intégrité, comparé à la corruption parfois associée aux justices séculières. Trois grandes
institutions ecclésiastiques sont créées pour renforcer cette justice et maintenir l'ordre
moral dans la société chrétienne : l'officialité, les tribunaux pontificaux et l'Inquisition.
1. L'officialité, un nouveau tribunal ecclésiastique
Au XIIIe siècle, face à l'augmentation des affaires à juger, l'Église réforme son
système judiciaire en créant des tribunaux spécialisés, les officialités. Ces
tribunaux sont dirigés par des clercs formés en droit canonique, appelés officiaux,
qui prennent le relais des évêques, devenus incapables de gérer le nombre de
dossiers. Ces officialités sont compétentes pour juger les affaires touchant aux
membres du clergé, mais aussi pour des litiges impliquant des laïcs dans des
situations particulières, comme les veuves, les orphelins, ou les pèlerins. Elles
s'occupent également de questions relatives à la morale chrétienne, telles que les
délits sexuels, l'adultère, le blasphème, et la sorcellerie.
2. Les tribunaux pontificaux suprêmes
Outre les officialités locales, l'Église dispose de tribunaux pontificaux suprêmes qui
ont compétence en appel pour les affaires portées contre les décisions des
officialités. Les plus importants sont réunis sous le nom de chancellerie
apostolique, incluant la Rote, tribunal d'appel de toute l'Europe, la Pénitencerie,
qui reçoit les requêtes spontanées des justiciables, et la Signature, un tribunal de
recours spécifique aux affaires traitées par le pape.
3. L'Inquisition, une juridiction d’exception
L'Inquisition, créée au XIIe siècle par la papauté pour lutter contre les hérésies,
représente une juridiction d'exception dotée de pouvoirs étendus et d'une procédure
inquisitoire. Elle a été particulièrement active dans le Midi de la France, où elle a
été utilisée contre l'hérésie cathare. Cette procédure est brutale et violente,
permettant au tribunal d'agir indépendamment des autres juridictions locales, ce qui
lui donne un pouvoir supérieur et centralisé. L'Inquisition symbolise ainsi l'autorité
de l'Église face aux menaces perçues contre la foi chrétienne, mais elle suscite
également des tensions avec les autorités séculières, notamment en raison de ses
méthodes et de son indépendance vis-à-vis du pouvoir royal.

Section 3: L’essor des droits savants


Le droit savant désigne les systèmes juridiques qui reposent sur la connaissance
approfondie des grands corpus juridiques. Ce sont des droits théoriques qui servent de
base conceptuelle pour structurer le droit, sans être directement appliqués dans la
pratique quotidienne. Un exemple de ce phénomène se trouve dans l’émergence du droit
constitutionnel, où les principes sont formulés avant d’être intégrés dans les lois
concrètes.
Paragraphe 1: L’émergence du droit romain à partir du XIIe siècle
Au XIIe siècle, le droit romain fait une réapparition importante en Europe, un phénomène
qu’on appelle « émersion ». Bien que le droit romain ait été largement ignoré en Occident
pendant des siècles, il va devenir un modèle intellectuel dominant, influençant
profondément les pratiques juridiques de l’époque.
A – La redécouverte du Corpus iuris civilis
Le droit romain a été conservé et transmis tout au long du Moyen Âge dans l'Empire
byzantin, notamment à travers la Compilation de Justinien, ou Corpus iuris civilis, qui
rassemble les principes juridiques romains sous un format codifié. Ces textes étaient
largement inconnus en Occident jusqu’à la redécouverte de certains de leurs aspects en
Italie du Nord au XIe siècle. Deux légendes expliquent cette redécouverte :
1. Un manuscrit du Corpus iuris civilis aurait été rapporté lors des Croisades par un
soldat à la ville de Pise, où il aurait circulé dans le nord de l’Italie.
2. Des exemplaires du Corpus iuris civilis auraient toujours été présents en Italie,
mais leur utilisation n’aurait été relancée qu’au moment de la réforme grégorienne
de l'Église.
Les deux théories attribuent cette redécouverte aux villes de Pise et de Bologne. Dès le
début du XIIe siècle, l'Université de Bologne commence à enseigner ce droit romain, un
événement majeur dans le monde académique et juridique du Moyen Âge.
B – L’art du commentaire
La redécouverte du droit romain, en particulier du Corpus iuris civilis, a déclenché un
véritable mouvement intellectuel. Les juristes de l'Université de Bologne se spécialisent
dans l'étude et, surtout, dans le commentaire du Digeste, une section essentielle du
Corpus iuris civilis. Cette technique de commentaire devient rapidement une méthode
d’enseignement adoptée dans toute l'Europe. Des écoles de droit inspirées du modèle
bolognais se créent, en particulier autour de la Méditerranée et en Europe du Nord, avec
des universités à Toulouse, Paris, Oxford et Cambridge, qui se tournent toutes vers l’étude
du droit romain.
Le grand juriste Irnerius joue un rôle central dans l’invention de cette méthode
d’interprétation. Il commente le Digeste phrase par phrase, mot par mot, pour en expliquer
le sens de manière systématique. Cette méthode d'exégèse deviendra la norme dans
l’enseignement du droit romain au Moyen Âge, et les glosateurs (juristes spécialistes des
gloses) ajouteront leurs propres commentaires aux textes. Ces gloses, qui étaient souvent
très détaillées et compliquées, rendent l'étude du droit romain plus accessible, mais aussi
plus complexe. Au fur et à mesure que les gloses s'accumulent, certaines deviennent
illisibles, d’où la nécessité d'une compilation systématique. Le juriste Accurse crée ainsi la
Glose ordinaire, une compilation des gloses existantes qui devient la norme
d'enseignement.
Cependant, les glosateurs rencontrent des critiques, notamment de la part des pouvoirs
politiques et de l'Église, qui leur reprochent de rendre le droit romain incompréhensible et
de le déformer. En réponse à ces critiques, une nouvelle école de pensée, dite post-
glosatrice, émerge, particulièrement en France, et se concentre sur l’interprétation de
l’esprit du texte plutôt que sur sa simple exégèse littérale.
Paragraphe 2: L’enseignement du droit canonique
Le droit canonique, proche du droit romain mais spécifiquement appliqué aux affaires
religieuses, connaît également un essor à partir du XIIe siècle. Tout comme le droit
romain, il est étudié et commenté selon des méthodes similaires. Deux écoles principales
se forment pour l’analyse du droit canonique : les décrétistes et les décrétalistes. Ces
deux groupes, bien qu’ayant des méthodes communes, sont en désaccord sur certains
points d’interprétation, ce qui nourrit une dynamique intellectuelle de débat.
Conclusion
L’essor des droits savants, en particulier du droit romain et du droit canonique, marque
une évolution intellectuelle profonde au Moyen Âge. Ces systèmes juridiques savants ne
sont pas seulement des instruments pratiques, mais aussi des structures théoriques qui
ont inspiré la formation de concepts juridiques essentiels. Ces savoirs juridiques sont
rapidement appliqués dans les pratiques des notaires, avocats et juges à travers l’Europe.
Des statuts de Justine en Occitanie dès les années 1130/1140 témoignent de l’influence
du droit romain et de son admiration dans les différentes régions d’Europe. La
redécouverte du Corpus iuris civilis constitue un tournant majeur, car il fournit une base
logique et structurée pour le développement du droit médiéval. Cette logique du droit
romain se diffuse rapidement, transformant profondément les pratiques juridiques à
l’échelle européenne.

Vous aimerez peut-être aussi