INTRODUCTION
Souvent lors de rencontres, discussions, débats ou groupes de
travail16 ayant pour objet les liens entre la Psychanalyse et la
Spiritualité les thèmes de l’énigme et du mythe, de leur rapport à
la présence ou l’absence d’un Autre sont articulés comme expres-
sions d’une Existence-Source de vie, ou de son absence-inexistence
qui renvoie au Rien, au Vide mais parfois encore à la mort… C’est
là la question de la Croyance, de la foi ou du doute dans la
recherche mais aussi du désarroi dans son impasse… Autant de
positions qu’un analyste aura à rencontrer cheminant sur les che-
mins d’Analyse se trouvant en compagnie aussi bien de libre-
penseurs que de « fous de Dieu ». Mais il n’y trouvera nulle
réponse définitive à l’énigme d’un Vide… sauf pour « les Tenants
du Vrai » que sont les fidèles des monothéismes qu’ils soient reli-
gieux, culturels ou scientifiques et qui viennent, parfois sous des
formes violentes, mettre un frein, une limite, un terme à la
recherche spirituelle en énonçant et trop souvent en imposant le
16 Ce livre doit beaucoup à tous ceux qui ont participé et soutenu le
groupe de travail, « Psychanalyse et Spiritualité ». Y ont participé
jusqu’à sa fin : Bruno Fabre, Claude Alombert, Gilbert Remond, Nouri
Jeddi, Zohra Perret, Jean-Pierre Allié. Ce groupe s’est conclu sur une
rencontre avec Madame Alice Cherki, psychiatre-psychanalyste, auteur
entre autres de Retour à Lacan (Fayard, 1981), Frantz Fanon (Le Seuil,
2000), La Frontière invisible (éditions elema)…
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Nom du « vrai Dieu » : « Le Nôtre », celui de « notre souche » !
C’est ce qu’illustrerait, dans le champ analytique, un ouvrage
récent : « Les destins de Psyché »17, malgré la très grande richesse
métapsychologique de son auteur…
Mais en l’absence de réponse définitive à : « y est ou y est pas ? »,
comme disent les enfants, « un vide vient à paraître » : vide de
référent, vide de représentation, vide de nom, vide de lieu, vide de
sens ou, le comble : le vide du Vide quand un manque vient à
manquer… Là réside le risque de précipiter le sujet confronté à ce
vide ou à son Envers le vide du Vide, le trop, le comble au creux
d’une angoisse qui pourrait le noyer ou l’engloutir malgré les ten-
tatives qu’il pourrait encore développer de bricolages, d’ingénio-
sité, de suppléances ou de trouvailles pour y répondre… Mais angoisse
qui pourrait aussi ouvrir la porte au « thérapeute, au conseiller ou
au coach », comme il se dit maintenant, à fin de rectifier son
« regard »… quand il s’agirait plus justement de l’accueillir, de
l’accepter, de la reconnaître et d’accompagner le sujet en recevant
les questions qu’il vient là porter sur l’insondable de l’Être, de la
réalité, de la vie et de la mort, du Réel … car ce devrait être aussi
autant de « questions pour le Psy »…
Faudrait-il encore pour accéder et s’offrir à les entendre que le
psychanalyste accepte de ne plus suivre « religieusement » et
dogmatiquement ses propres repères traditionnels afin de « se
prêter à l’Aventure », qu’il supporte risquer se perdre pour avancer
avec inquiétude, plaisir et intérêt sur ce chemin qui s’offre sans
carte ni boussole… chemin nouveau, chemin inconnu dans l’Aven-
ture qui pourrait (devrait ?) mener vers celui d’une Spiritualité qui
fonde sa place et qu’il se doit d’assumer, désirer car c’est celui sur
17 Bonnet Marc, Les destins de Psyché, Traversées, La pensée vagabonde,
2021
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lequel se fonde son désir d’analyste. Cela va lui imposer de sup-
porter perdre la réassurance, la boussole des « bornes indicatrices
de sa métapsychologie » sur le chemin d’aventure de l’espace psy-
chique qui s’ouvre devant lui. Elles auraient pu, en effet, le rame-
ner en pays connu : le pays du Conscient-Inconscient, du Moi-Ça-
Surmoi, de l’Œdipe et de la castration, de la sublimation… Pays,
lieu de résidence organisé par le binôme défensif et protecteur que
Freud avait élevé contre les coulées spirituelles par trop envahis-
santes du mysticisme, les qualifiant d’« océan de l’Inconnu »… Il
aurait pu compter sur cette digue, cette défense construite sur
cette « articulation canonique », sur cette Vérité métapsycholo-
gique : la distinction, la séparation entre deux lieux, deux scènes,
deux pays différents : celui de la représentation de mot et celui de
la représentation de chose… suivre Freud : « il ne saurait exister
d’accès direct à la distinction et compréhension de la Chose ! »…
Non, plus de bornes de protection et de défense contre la menace
d’invasion. « Je ne m’y perds pas, moi, pourra dès lors déclarer un
Moi borné tout puissant et maître en sa demeure », un moi borné
au risque de se couper du « Pays de l’Autre »…
Nous aurions « imaginativement » attendu d’un analyste à
l’orée du chemin d’analyse, pour qu’il soit chemin de découvertes
et créations, qu’il s’autorise plutôt à prendre modèle sur un voya-
geur plus intrépide : sur Ulysse par exemple, celui-là qui un jour
s’aventurant dans les profondeurs d’une caverne autre, celle de
Polyphème, ne dût le salut de ses compagnons et le sien qu’au
subterfuge de choisir et répondre n’être « Personne » au « qui est
là ? » du cyclope. Il laissait ainsi un temps tomber le Moi renon-
çant à ré-présenter un personnage important et sûr de lui,
renommé, « Moi », mais tout simplement l’Indistinct, Personne !
Cette chute du Moi ne resta pas sans effets…
Remarquons encore qu’en ces temps-là le pays des cyclopes
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était une terre sans nom si ce n’est celui du peuple qui l’habitait.
Ce pays se trouvait, de fait, dans un certain flou politique… C’est
là une indication qu’à côté des dimensions religieuse, non pas,
mais spirituelle et psychanalytique nous nous intéresserons dans
notre balade, aux questions et dimensions du Social et du
Politique…
Quand un collègue et ami, auteur du livre plus haut cité, me
proposa de participer au groupe de travail « Psychanalyse et spiri-
tualité » (il n’y était pas encore question du Politique) je passais à
ses oreilles pour un « lacanoïde quelque peu allumé et athée »
(« athée… Oh ! grâce à Dieu », comme le soutenait Mouloudji)…
Je dois reconnaître qu’au cours du travail de réflexion et d’élabo-
ration de ce groupe mes positions ont connu une réelle évolution,
un changement et se sont sensiblement ouvertes au trouble de la
spiritualité18 et d’une pensée mystique particulière, celle de la
théologie négative…
Du trublion athéiste qui s’affichait, « est-ce bien analytique, ça,
cher collègue ? » m’était-il souvent reproché, j’ai accédé avec eux
à une position plus agnostique, animé de la seule conviction qu’une
morale sociale et politique, un souci de l’autre et des autres, le
désir soutenu d’une vie plus agréable à partager en commun avec
la conviction que cela se trouve encore du domaine du possible, à
venir, suffiraient à « attendrir » l’Autre, si jamais Il y est, pour qu’Il
laisse une/sa place au « trublion repenti », quoique… toujours « un
peu allumé, alumbrado » car il reste peu probable que j’aille un
soir L’implorer : « De profundis, clamavi ad te… Des profondeurs,
je crie vers Toi, Seigneur… Seigneur, prends pitié de Moi… m’en-
18 Termes qu’emploie Freud quand il décrit à R. Rolland le trouble éprouvé
sur l’Acropole l’associant aux réactions qu’il ressent face au mysticisme…
repris dans le paragraphe « Pour Freud », chapitre sur les « Fondements
théoriques ».
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tends tu? ». Mais je n’en ferai pas le pari (comme le préconisait et
nous y invitait Pascal19) car si jamais Il existe il resterait des choses
bien plus importantes pour Lui dans ce monde dont il devrait
commencer à s’occuper… alors que pour moi, « pauvre analyste »,
la laïcisation de mes actes m’oblige à « une pratique sans idée
d’élévation »20 céleste… C’est là la position singulière de l’analyste
qui lui impose une responsabilité et un engagement qu’il ne sau-
rait déléguer à nulle autorité divine, institutionnelle ou bureaucra-
tique… que ce soit.
Pour autant je ne m’interdirai pas, ici, « en privé », retrouvant
les obscurités du latin de mon enfance et de « mes messes » (car
« sans le latin, sans le latin, la messe… »21), de « litaniser » encore,
pieusement :
« Credo in unum… Vacuum et inanitate, sicut causa et principio et
in mysterio : femina est futura hominis… »
Réalités, représentations de désir ou actes de foi…? c’est ce que
nous nous offrons à interroger, chemin-faisant, tout le long de
19 Blaise Pascal soutenait dans son Argument philosophique, « Pari sur le
problème de l’Éternité », que toute personne censée aurait tout intérêt à
croire en Dieu et cela en dehors de la question même de son Existence…
à fin de « gagner son Paradis si Paradis il y a, les Hommes ne pouvant
être heureux qu’en Dieu »…
20 Comme le soutenait Jacques Lacan : « De la psychanalyse dans ses
rapports avec la réalité », (1967), dans Autres écrits, p. 352, reprenant ce
que Freud disait déjà : « Nous avons délibérément refusé de faire du
patient qui, cherchant une aide, se remet entre nos mains, notre bien
propre, de façonner pour lui son destin, de lui imposer nos idéaux et,
avec l’orgueil du créateur, de le modeler à notre image, dans laquelle nous
sommes censés mettre toutes nos complaisances. » Œuvres complètes, t.
XV, Paris, éd. PUF, 1996, p. 105.
21 Sur une Chanson de Georges Brassens, ce « discret gorille » qu’il m’ar-
rivait de croiser dans ma jeunesse sètoise…
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notre ballade… mais, anticipant déjà d’éventuels « duels contre des
moulins à vent »22, j’adopterai ici, un instant, la langue de Cervantès :
« Pero, aunque no sé lo que estoy diciendo, voy a seguir hablando…
¡Así es, soy un Alumbrado ! »…23
22 Ce que viendra « conter » l’Addenda : Duels et controverses dans l’Ins-
titution…
23 « Même si je ne sais pas ce que je suis en train de dire je vais continuer
de parler ; c’est comme ça, je suis un Alumbrado ». Les alumbrados ou
illuminés, mystiques espagnols du XVI siècle, se réunissaient dans la
région de Tolède autour d’Isabel de la Cruz. Ils vivaient et soutenaient
que « l’illumination rend libre et défait de toute autorité ; ils n’avaient
donc de compte à rendre à personne, même pas à Dieu ». Mais ils furent
condamnés comme hérétiques par l’inquisition espagnole…
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