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Justice transitionnelle en Afrique post-conflit

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Études internationales

Le dilemme de la justice transitionnelle et la réconciliation


dans les sociétés postguerre civile
Les cas du Libéria, de la Sierra Leone et de l’Ouganda
Issaka K. Souaré

Volume 39, numéro 2, juin 2008 Résumé de l'article


Les violations graves des droits humains sont une des principales causes des
URI : [Link] conflits armés. Certains conflits sont le théâtre de plusieurs de ces
DOI : [Link] violations – crimes de guerre et contre l’humanité y compris. Punir les auteurs
de ces crimes constitue généralement une des mesures essentielles de
Aller au sommaire du numéro prévention de ces types de conflits. Cependant, si les rapports de force ne
permettent pas de prononcer la victoire décisive de l’une ou plusieurs parties
et que l’on doive résoudre le conflit par voie de négociation, il devient souvent
impossible d’écarter les seigneurs de guerre, qu’il faudrait traduire en justice,
Éditeur(s)
du fait qu’ils sont indissociables du processus de paix. L’objectif principal de
Institut québécois des hautes études internationales cet article est de proposer une réponse au dilemme qui en résulte dans les cas
spécifiques de trois pays africains : le Libéria, la Sierra Leone et l’Ouganda.
ISSN
0014-2123 (imprimé)
1703-7891 (numérique)

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Citer cet article


Souaré, I. K. (2008). Le dilemme de la justice transitionnelle et la réconciliation
dans les sociétés postguerre civile : les cas du Libéria, de la Sierra Leone et de
l’Ouganda. Études internationales, 39(2), 205–228.
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Montréal. Il a pour mission la promotion et la valorisation de la recherche.
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Le dilemme de la justice transitionnelle
et la réconciliation
dans les sociétés postguerre civile
Les cas du Libéria, de la Sierra Leone
et de l’Ouganda
Issaka K. SOUARÉ*

RÉSUMÉ : Les violations graves des droits humains sont une des principales causes des
conflits armés. Certains conflits sont le théâtre de plusieurs de ces violations – crimes de
guerre et contre l’humanité y compris. Punir les auteurs de ces crimes constitue généra-
lement une des mesures essentielles de prévention de ces types de conflits. Cependant, si
les rapports de force ne permettent pas de prononcer la victoire décisive de l’une ou
plusieurs parties et que l’on doive résoudre le conflit par voie de négociation, il devient
souvent impossible d’écarter les seigneurs de guerre, qu’il faudrait traduire en justice, du
fait qu’ils sont indissociables du processus de paix. L’objectif principal de cet article est
de proposer une réponse au dilemme qui en résulte dans les cas spécifiques de trois pays
africains : le Libéria, la Sierra Leone et l’Ouganda.

ABSTRACT : Gross human rights violations are often amongst the main causes of armed
conflicts. More of these abuses occur during the armed conflict itself. It is widely believed
that punishing the crimes that occurred during a conflict constitutes one of the essential
measures of effective conflict resolution and post-conflict peace-building. However,
when no decisive victory is achieved by any party and the conflict must hence be
resolved through negotiations, warlords who are responsible for some of these crimes
refuse to agree on any ceasefire except on the condition of an amnesty. The main aim of
this article is to find an answer to the dilemma created by this situation : achieve peace
and ensure justice for the victims altogether. This paper deals with this tricky issue,
focusing on three specific African countries : Liberia, Sierra Leone, and Uganda.

Depuis la chute du mur de Berlin, on assiste à une recrudescence des


conflits armés dont la plupart prennent fin par voie de négociation (la signa-
ture d’un accord de paix négocié). Ces accords de paix doivent prendre en
compte les craintes et intérêts de tous les belligérants signataires. Ainsi, les
médiateurs se trouvent souvent dans l’impossibilité d’écarter les seigneurs de
guerre, qu’il faudrait pourtant traduire en justice, dès lors qu’ils sont devenus

* Doctorant au Département de science politique à l’Université du Québec à Montréal (UQAM), et chercheur


au bureau de Pretoria de l’Institut d’études de sécurité (ISS), Afrique du Sud.
L’auteur tient à remercier les deux évaluateurs anonymes d’Études internationales, les professeurs
Nancy Thède, Daniel Holly et André Corten (UQAM) ainsi que ses collègues Gando Barry, Fer-
nando Chinchilla (Université de Montréal), Paul-Simon Handy et David Zounmenou (ISS) pour
leurs lectures et commentaires critiques sur la première version de cet article.

Revue Études internationales, volume XXXIX, no 2, juin 2008


206 Issaka K. SOUARÉ

indissociables du processus de paix, quitte à compromettre celui-ci ou à pro-


longer le conflit armé. Pourtant, compte tenu des crimes commis et de leur
degré de gravité, les responsables de l’accord de paix sont devant une double
obligation morale et légale : morale vis-à-vis des victimes, et légale vis-à-vis des
principes internationaux qui régissent ce genre de crimes et dont les pays en
question sont souvent signataires. Cette situation nous met donc en face de
deux préoccupations : 1) mettre un terme au conflit armé dont des éléments
de certaines parties sont responsables de graves crimes de guerre mais avec les-
quels il faut négocier à cause des rapports de force ; et 2) combattre l’impunité
en s’assurant que les parties au conflit (en question et ailleurs) ne commettront
plus de crimes graves condamnés par le droit international humanitaire.
Et c’est là le dilemme : doit-on amnistier les personnes accusées de cri-
mes de guerre et crimes contre l’humanité afin de favoriser la paix et la récon-
ciliation ? Quelle serait la justification légale d’une telle démarche ? Au de-
meurant, est-ce que de telles mesures constituent une garantie pour la paix ?
Inversement, doit-on insister sur l’application des mesures de la justice puni-
tive quitte à assister à davantage de tueries et de violations des principes du
droit international humanitaire ? Sur quel fondement moral une telle position
serait-elle basée ? Le dilemme émane donc de l’apparente difficulté de réconci-
lier ces deux préoccupations ou positions.
Ainsi, de ces deux soucis sont nés deux camps défendant chacun l’une
des deux préoccupations. Il s’agit, d’une part, des tenants de l’approche juri-
dique ou juridiste qui soutiennent que combattre l’impunité est plus impor-
tant que de mettre un terme aux conflits armés si celui-ci ne peut être atteint
que par une loi d’amnistie qui passerait sous silence d’éventuels graves crimes
commis lors du conflit. Les juridistes prônent ce qu’on peut qualifier de « jus-
tice punitive ». D’autre part, on trouve ceux qui favorisent des solutions poli-
tiques dès lors qu’elles s’avèrent, selon eux, le seul moyen d’atteindre la paix et
de mettre fin aux crimes dont les opposants aux lois d’amnistie se préoccu-
pent. L’approche favorisée ici est celle de la « justice restaurative ». Mais est-ce
que ces deux options sont mutuellement exclusives ? En d’autres termes, est-ce
qu’on ne peut pas penser à d’autres alternatives permettant de trouver un juste
équilibre entre ces deux options ? Quelles sont ces alternatives ?
Voici plusieurs des questions qui seront abordées dans cet article. Toute-
fois, cette situation se retrouvant dans de nombreux pays, on limitera le champ
d’étude à l’Afrique, ce qui est peut-être un choix plus subjectif qu’objectif.
Couvrir l’ensemble de l’Afrique n’étant pas envisageable, on a retenu trois pays
spécifiques, qui sont le Libéria et la Sierra Leone en Afrique de l’Ouest, et
l’Ouganda en Afrique orientale.
Tout d’abord, qu’est-ce qui motive le choix de ces trois pays en particu-
lier, sachant que l’Afrique a connu et connaît encore plusieurs cas de conflits
armés plus ou moins similaires ? Hormis la nécessité de restreindre le nombre
des pays en raison de la nature du travail, le choix de ces trois pays est fondé
sur le constat que leurs cas semblent illustrer, mieux encore que d’autres pays
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 207

africain, la question posée. En effet, comme on le verra dans la section sui-


vante, ni les conflits interétatiques ni les coups d’État militaires ne rentrent
dans le cadre de la question posée. Cela réduit l’équation aux seules guerres
civiles.
Or, si l’on examine les guerres civiles qui ont eu lieu en Afrique depuis le
regain d’indépendance, on s’aperçoit qu’elles ont pris fin soit grâce à la reddi-
tion d’une partie au conflit (le Biafra vis-à-vis du gouvernement fédéral nigé-
rian en janvier 1970, et les forces « génocidaires » rwandaises vis-à-vis du
Front patriotique rwandais en juillet 1994, par exemple), soit grâce à un ac-
cord de paix où la question de l’amnistie contre la justice punitive ne s’est pas
vraiment posée du fait de la relative légèreté des crimes commis de part et
d’autre (les accords de paix du milieu des années 1990 entre les gouverne-
ments malien et nigérien et les rebelles touaregs qui avaient pris les armes au
nord des deux pays en sont un cas).
Il est vrai que la question de justice punitive contre justice restaurative
s’est posée dans la plupart des pays d’Afrique australe qui ont connu un passé
de forte division sociale. Mais là, l’emphase était, ou est mise, sur l’aspect éco-
nomique (ce qui n’exclut pas nécessairement l’aspect politique, comme pour
l’Afrique du Sud), c’est-à-dire sur la réforme agraire. Cette réforme est consi-
dérée dans presque tous ces pays, notamment la Namibie, le Zimbabwe, le Mo-
zambique, voire l’Afrique du Sud, comme un moyen de palier les inégalités
économiques, et donc sociales, entre ceux qui avaient arbitrairement bénéficié
de l’ancien ordre politique et la majorité que cet ordre avait dépossédé ou
privé des moyens pouvant lui permettre de bénéficier des opportunités écono-
miques du pays.
Le cas algérien n’illustre pas aussi bien la question posée que ne le font
les trois cas de cet article. Il est vrai que la Charte de la concorde nationale
adoptée en Algérie en juillet 2005 par le biais d’un référendum visait à résou-
dre la même question après environ une décennie (1992-1999) de guerre civile
dans le pays. Mais il sied de rappeler que bien que le gouvernement algérien
n’ait pas totalement défait les groupes armés, la guerre a pris fin en sa faveur. Il
ne reste donc que les trois pays retenus pour mieux illustrer la question posée.
On trouvera dans une première section la définition des principaux con-
cepts employés dans l’article, afin de faire un diagnostic général de la situation
dans le but de montrer en quoi il présente un dilemme. La deuxième section
présentera un bref historique des conflits armés dans les trois pays en mettant
l’accent sur les clauses d’amnistie et de pardon dans les accords de paix qui
ont mis fin ou qui sont censés mettre fin aux conflits armés dans les trois pays.
Les troisième et quatrième sections analyseront les principaux arguments des
deux camps qui défendent chacun l’une des deux préoccupations identifiées
plus haut. Et en guise de conclusion, on essaiera de trouver un équilibre entre
ces deux options en suggérant d’autres alternatives susceptibles d’assurer la
justice pour les victimes sans pour autant compromettre la paix fragile.
208 Issaka K. SOUARÉ

I – Définition des concepts clefs de l’article et diagnostic


du problème
Dans le cas des conflits interétatiques, les belligérants se retirent généra-
lement des territoires occupés et rentrent chez eux une fois la guerre terminée
et un accord définitif de cessez-le-feu signé. Mais dans le cas des guerres civi-
les, les belligérants sont au contraire condamnés à reprendre leur vie les uns
aux côtés des autres, comme voisins sinon collaborateurs 1. En effet, selon
Elbadawi et Sambanis, un des critères de la définition de la guerre civile est
que les belligérants soient « des gens qui ont l’intention de mener une vie com-
mune dans les mêmes unités politiques après la fin de la guerre2 ».
Une des composantes essentielles du concept de la justice transitionnelle
est liée au désir ou à la nécessité de tourner la page sur un passé marqué par
des violations des droits humains à travers un processus de redressement de
ces crimes afin que les efforts de paix n’impliquent pas une impunité absolue
pour des criminels de guerre sans que la quête de justice punitive ne perturbe
une période de paix déjà fragile3. Dans ce contexte, on entend par « justice
transitionnelle » un processus relié entre la poursuite des actes criminels et
l’imputabilité, la recherche de la vérité, les réparations de guerre et la réforme
institutionnelle en vue de contribuer à la restauration à long terme des rela-
tions sociales entre les anciens belligérants et leurs victimes de sorte que l’expé-
rience de la guerre devienne un fait regrettable appartenant à un épisode de
l’histoire commune de la société4.
La « réconciliation » est souvent associée au « pardon », qu’on peut dé-
finir comme la « négation ou l’abandon de vengeance », ou le fait de surmon-
ter la colère qui résulte du fait de se sentir profondément lésé par quelqu’un. Il
est également considéré comme un moyen pour arriver à la paix et à la récon-
ciliation5. Le terme « amnistie » dans les accords de paix est souvent utilisé
dans ce sens, et est employé de même dans cet article. Ces trois termes, « ré-
conciliation », « pardon », et « amnistie » peuvent être considérés comme des
composantes de la « justice restaurative ». Avec ces définitions, on peut arguer

1. Roy LICKLIDER, « The Consequences of Negotiated Settlements of Civil Wars, 1945–1993 »,


American Political Science Review, vol. 89, no 3, septembre 1995, pp. 681-690.
2. Ibrahim ELBADAWI et Nicholas SAMBANIS, « Why Are There So Many Civil Wars in Africa ?
Understanding and Preventing Violent Conflict », Journal of African Economics, vol. 9, n o 3, 2000,
pp. 244-269.
3. Christian NADEAU, « De la ‘guerre juste’ à l’après-guerre », Sciences humaines, no 2, mars/avril
2006 ; Béatrice POULIGNY, « Building Peace in Situations of Post-Mass Crimes », International
Peacekeeping, vol. 9, no 2, été 2002, pp. 181-201.
4. Judy MELTZER, « Transitional Justice and Reconciliation in Post-Conflict Colombia. Some
Considerations for Future Canadian Engagement », FOCAL, avril 2004 ; International Institute for
Democracy and International Assistance (IIDIA), « La Réconciliation après un conflit violent »,
dans Yvan CONOIR et Gérard VERNA (dir.), Faire la paix. Concepts et pratiques de la consolidation de
la paix, coll. Nord-Sud, Québec, QC, Presses de l’Université Laval, 2005, pp. 43-86.
5. Roman DAVID et Susanne Y.P. CHOI, « Forgiveness and Transitional Justice in the Czech
Republic », Journal of Conflict Resolution, vol. 50, no 3, juin 2006, pp. 339-367 ; Jeffries G.
MURPHY, Getting Even. Forgiveness and its Limits, Oxford, Oxford University Press, 2003, p. 16.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 209

que la « justice punitive » est généralement orientée vers le passé, dans la me-
sure où elle vise à redresser les crimes du passé, tandis que la « justice
restaurative » mise sur le futur et sur les moyens à trouver afin que des commu-
nautés divisées puissent s’entendre de nouveau entre elles6.
Un accord de paix peut être défini comme des arrangements auxquels les
parties au conflit adhèrent volontairement pour explicitement résoudre leurs
différends7. Et comme les accords de paix sont des « arrangements négociés »
entre les belligérants, ils se doivent d’accommoder toutes les parties au conflit,
car on ne peut imaginer ni comment ni pourquoi les parties accepteraient
autrement d’y adhérer8. C’est ainsi que par souci de mettre fin au conflit, des
personnes accusées de graves violations des droits humains et de crimes de
guerre se retrouvent associées à ces arrangements, que leurs crimes sont passés
sous silence, et que certaines se voient même octroyer des postes de responsa-
bilité dans le nouveau gouvernement issu des négociations après avoir trans-
formé leur mouvement en parti politique9. Et ces types d’arrangements sont de
plus en plus fréquents depuis la recrudescence des guerres civiles consécutive
à la chute du mur de Berlin.
Il faut cependant souligner que la paix négociée demeure généralement
fragile quand des gens qui ont commis de graves violations des droits humains
pendant le conflit se retrouvent libres parmi leurs victimes ou les familles de
celles-ci. Plus dangereux et plus compromettant encore pour la paix est de voir
des criminels de guerre occuper des postes de responsabilité dans le nouveau
gouvernement de l’après-guerre, comme s’ils avaient été récompensés pour
leurs atrocités. Leurs victimes ou leurs familles peuvent être grandement
déçues par ces arrangements. La frustration qui en résulte pourrait conduire
certaines victimes à essayer de se faire justice elles-mêmes, fragilisant encore
plus la situation.
Voici donc ce qui rend la situation problématique : d’une part, on recon-
naît que punir les auteurs des violations graves des droits humains et des prin-
cipes internationaux régissant le déroulement des conflits armés est une
mesure nécessaire pour combattre l’impunité qui pourrait contribuer à l’éta-
blissement du cercle vicieux de la violence dans le pays. D’autre part, tout le
monde s’accorde sur la nécessité de mettre fin aux conflits armés ou sur le fait
qu’après un conflit armé, tourner la page est nécessaire et qu’il faut accorder
une importance à la « réconciliation » d’autant plus grande que tous les belli-

6. Rama MANI, « Rebuilding an Inclusive Political Community After War », Security Dialogue,
vol. 36, no 4, 2005, pp. 511-526.
7. Peter WALLENSTEEN et Margareta SOLLENBERG, « Armed Conflicts, Conflict Termination and Peace
Agreements, 1989-96 », Journal of Peace Research, vol. 34, no 3, décembre 1997, pp. 339-358.
8. Roy LICKLIDER, « The Consequences of Negotiated Settlements of Civil Wars, 1945–1993 »,
op. cit., p. 684.
9. Jonathan DERRICK, « Impunity as the Price of Peace ? », West Africa, 11-17 février 2002 ; Wendy
L AMBOURNE , « Post-Conflict Peacebuilding. Meeting Human Needs for Justice and
Reconciliation », Peace, Conflict and Development, no 4, avril 2004, pp. 1-23.
210 Issaka K. SOUARÉ

gérants devront y trouver leur compte dans le cas où la guerre sera arrivée à sa
conclusion par voie de négociation. Et telle est justement la situation dans les
trois pays qui font l’objet de la présente étude.
Il faut mentionner cependant qu’une partie de la difficulté dans les cas
qui nous occupent réside dans le manque de clarté des différents modes de
cessation de conflit, d’une part, et des autres facteurs qui affectent le dosage de
l’une ou l’autre de ces deux options, d’autre part, dans la formulation d’un
résultat final. De surcroît, la situation est souvent abordée sous une forme di-
chotomique (amnistie contre justice criminelle). Ainsi, il faudra clarifier ces
deux points afin de faciliter la démarche en vue de trouver une alternative ou
au moins un juste milieu entre ces deux visions.
Pour ce qui est du mode de cessation de conflit et des rapports de force
entre les parties qui influent sur les options des médiateurs, il sied de noter
qu’il y a généralement trois modes de cessation des conflits armés. Les conflits
armés peuvent prendre fin par : 1) voie de négociation, c’est-à-dire par un
accord de paix ; 2) la victoire militaire décisive d’une partie sur l’autre ou les
autres ; 3) d’autres moyens comme des cessez-le-feu de facto. Or, parmi tous ces
modes, c’est seulement la cessation des guerres par voie de négociation et ac-
cord de paix qui implique la situation telle qu’exposée ci-dessus.
Quant à la présentation de la situation sous des formes autres que sim-
plement dichotomique, cela demande une explication plus nuancée du con-
cept de « justice ». Est-ce que la « justice » se réduit à une seule forme, soit la
justice criminelle ou punitive ? Il y a certes plusieurs formes de justice, ainsi
que le montrent les différentes sortes de droit. Car au demeurant, la justice est
un processus qui vise à réparer des droits violés. Ainsi, de même qu’il y a un
Pacte international relatif aux droits civils et politiques (entré en vigueur le 23
mars 1976), il existe un Pacte international relatif aux droits économiques,
sociaux et culturels (entré en vigueur le 3 janvier 197610). On peut donc se
référer à la Charte internationale des droits de l’homme qui comprend la Dé-
claration universelle des droits de l’homme (1948) et ces deux pactes interna-
tionaux.
Or, ce sont chacune de ces formes de droit qui se trouvent violées lors des
conflits armés. Que devrait être l’ordre de priorité dans la réparation de ces
droits ? Et quels sont les critères qui devraient guider la décision de prioriser
l’une ou l’autre forme de ces droits ? C’est là, sans pour autant tomber dans un
relativisme excessif, que s’impose une démarche visant à contextualiser le con-
cept de « justice », car la justice ne peut être dite que par rapport aux senti-
ments et aux perceptions que les populations concernées se font d’elle. En
d’autres termes, si un Canadien peut se contenter de l’emprisonnement du

10. Pour les textes de ces deux pactes, adoptés et ouverts à la signature par l’Assemblée générale de
l’ONU dans sa résolution 2200 A (XXI) du 16 décembre 1966 : HAUT COMMISSARIAT DES NATIONS
UNIES AUX DROITS DE L’HOMME, [Link].
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 211

tueur de son enfant, un Saoudien peut n’être satisfait qu’une fois le bourreau
en question exécuté.
Certes, ces différentes perceptions sont influencées par les coutumes
locales, par les mécanismes de justice qui existaient avant le déclenchement du
conflit ainsi que par le degré de violation de l’une ou l’autre forme de ces
droits. Voici donc le casse-tête auquel on se propose de trouver une solution
ici. Mais avant cela, un rappel succinct de la situation dans les trois pays visés
s’impose.

II – Les conflits armés dans les trois pays d’étude

A — Libéria : quand un chef rebelle devient chef d’État


La guerre civile au Libéria a connu deux phases. La première a com-
mencé en décembre 1989 et a été déclenchée par Charles Taylor et son groupe
rebelle, le Front patriotique national du Libéria (National Patriotic Front of
Liberia, ou NPFL). L’objectif déclaré de la rébellion était le renversement du
« régime autocratique » de Samuel Doe qui était venu au pouvoir grâce à un
coup d’État militaire en avril 1980. Motivés par l’avidité pour les richesses du
pays et la vengeance, Taylor et ses combattants se sont mis à piller et à tuer sans
discrimination. Entre-temps, d’autres mouvements rebelles émergèrent et les
affrontements violents qui eurent lieu entre ces factions et leurs seigneurs de
guerre furent particulièrement brutaux11.
Mais après plusieurs tentatives infructueuses, les efforts de la Commu-
nauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CÉDÉAO) résultèrent en la
signature par les mouvements rebelles d’un accord définitif de cessez-le-feu
qui mit fin au conflit en 1996. Taylor fut élu président du pays à la suite
d’élections organisées par la CÉDÉAO avec l’appui de l’OUA et de l’ONU en juillet
1997. Cependant, une fois au pouvoir, Taylor n’a pas tardé à violer les accords
de paix et à cibler ses opposants, faisant effectuer des arrestations et incarcéra-
tions arbitraires, voire des assassinats politiques12. Il n’a pas non plus cessé de
soutenir le Front révolutionnaire uni (Revolutionary United Front, ou RUF) en
Sierra Leone comme quand il était chef rebelle, ce qui lui a valu la réprobation

11. Pour plus d’information sur la guerre civile au Libéria, voir James YOBOUTY, Liberian Civil War.
A Graphic Account, Philadelphie, Parkside Impressions Enterprises, 2003 ; Adekeye ADEBAJO,
Liberia’s Civil War. Nigeria, ECOMOG, and Regional Security in West Africa, Boulder, CO, Lynne
Rienner, 2002 ; Stephen ELLIS, The Mask of Anarchy. The Destruction of Liberia and the Religious
Dimension of an African Civil War, Londres, C. Hurst & Co., 2001 ; Abiodun ALAO, John MACKIN-
LAY et Funmi OLONISAKIN, Peacekeepers, Politicians, and Warlords. The Liberian Peace Process, To-
kyo, United Nations University Press, 1999 ; Comfort ERO, « Dilemmas of Accommodation and
Reconstruction. Liberia », dans Michael PUGH (dir.), Regeneration of War-Torn Societies, New
York, St. Martin’s, 2000, pp. 195-213.
12. Roland PARIS, At War’s End. Building Peace After Civil Conflict, New York, Cambridge University
Press, 2004, p. 93.
212 Issaka K. SOUARÉ

internationale et, a mené à des sanctions contre son pays par le Conseil de sé-
curité des Nations Unies. Inévitablement, un groupe rebelle au nom de Libé-
riens unis pour la réconciliation et la démocratie (Liberians United for
Reconciliation and Democracy, ou LURD) a émergé en opposition à son régime
en 1999, marquant le début de la deuxième phase de la guerre civile libé-
rienne.
En 2003, le chef d’État libérien se trouvait par conséquent sous pression
tous azimuts. D’abord, le LURD était parvenu jusqu’à la porte de Monrovia, la
capitale, et menaçait de l’envahir à tout moment. Ensuite, le pays subissait les
sanctions onusiennes et se retrouvait dans un isolement régional et interna-
tional sans pareil. Pour empirer les choses, le procureur du Tribunal spécial
des Nations Unies pour la Sierra Leone ( TSSL ) a lancé un mandat d’arrêt
international contre Taylor pour son rôle présumé dans la crise sierra léonaise
alors qu’il se trouvait, en avril 2003, à Accra au Ghana pour l’ouverture des
négociations entre son gouvernement et les rebelles de LURD sous les auspices
de la CÉDÉAO et de l’Union africaine. Les dirigeants africains réunis à Accra13,
indignés par le timing de la publication de ce mandat d’arrêt, ont refusé de le
livrer au tribunal onusien.
Toutefois, environ quatre mois plus tard, en août, les affrontements entre
les rebelles de LURD et les troupes gouvernementales fidèles à Taylor s’étaient
intensifiés et les gens mouraient par dizaines chaque jour. Les rebelles insis-
taient sur le départ « inconditionnel » de Taylor du pouvoir avant qu’ils ne
cessent le feu, tandis que ce dernier n’acceptait de partir que si son inculpa-
tion était levée et le mandat d’arrêt du tribunal onusien en Sierra Leone
annulé.
Devant ce dilemme, et c’est là la problématique de cet article, les diri-
geants de la CÉDÉAO ont en fin de compte décidé de permettre à Taylor de s’exi-
ler au Nigeria avec pour garantie de ne pas le livrer au TSSL14. Mais sitôt que
Taylor eut rejoint le Nigeria, les voix, à commencer par celle du tribunal et cer-
taines organisations internationales de défense des droits humains, se sont le-
vées contre le deal de la CÉDÉAO demandant que Taylor soit livré au tribunal. Ces
appels, appuyés notamment par une position agressive des États-Unis, ont fini
par obliger les autorités nigérianes à extrader Taylor vers le tribunal en mars
2006. Mais dès son arrivée en Sierra Leone, par crainte de voir se produire cer-
tains des problèmes qui motivaient les opposants à son extradition, notam-
ment la reprise de la violence par ses milliers de fidèles restés au Libéria, il fut

13. Réunis lors de cette conférence étaient le président ghanéen, John Kufuor (en sa qualité de
président en exercice de la CÉDÉAO), le président mozambicain, Joaquim Chissano (le président
de l’UA), le président sud-africain, Thabo Mbeki, le Nigérian Olusegun Obasanjo, et le Sierra-
Léonais, Ahmed Tejan Kabbah.
14. On ne dispose pas de preuve écrite faisant état de cette « promesse », mais c’est la seule estima-
tion logique que l’on puisse faire dans cette situation du fait que Taylor pouvait décider de rester
au pouvoir et de résister le plus longtemps possible ; A. Bolaji AKINYEMI, « The Taylor Saga. A
Clash of Civilisations », New African, no 451, mai 2006.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 213

transféré à la Cour pénale internationale à La Haye où il attendait encore son


procès au moment de la finalisation du présent article.

B — Sierra Leone : révolution contre l’évolution


Au moment même où les Libériens se battaient entre eux, une guerre
civile brutale s’est déclenchée dans la Sierra Leone voisine en mars 1991. La
rébellion contre le gouvernement de Joseph Momoh était dirigée par un ancien
caporal de l’armée sierra léonaise au nom de Foday Sankoh qui a appelé son
groupe rebelle le Front révolutionnaire uni de Sierra Leone (Revolutionary
United Front of Sierra Leone, RUF/SL). Ce groupe a mené cette guerre avec une
brutalité à l’égard des populations civiles rarement égalée dans l’histoire con-
temporaine de l’humanité. Sans aucun programme de réforme politique ou
sociale pour le pays, les combattants du RUF ont adopté une stratégie de guerre
qui consistait à terroriser les populations civiles qui refusaient d’intégrer les
rangs de leur mouvement ou de les accueillir favorablement. Ils les torturaient,
leur amputaient les membres, les violaient et même les égorgeaient, ce qui a
rendu très impopulaires les rebelles, même dans les régions où il y avait un
mécontentement grandissant contre le gouvernement de Momoh15.
En avril 1992, pendant que le RUF semait sa terreur à l’est du pays, un
groupe de jeunes officiers a renversé Momoh et s’est emparé du pouvoir à Free-
town. Cette junte a à son tour été renversée par une autre qui organisa des élec-
tions pluralistes en 1996. Ces élections ont été remportées par Ahmed Tejan
Kabbah, un ancien haut fonctionnaire onusien. Toutefois, le gouvernement
démocratiquement élu de Kabbah a été renversé dans un coup d’État militaire
en 1997 et le président s’est exilé en Guinée voisine, ce qui a permis aux rebel-
les, avec la complicité de la junte militaire en place, d’étendre leur sphère de
contrôle dans le pays, y compris à Freetown, la capitale.
Mais grâce aux efforts de l’ECOMOG, la force d’interposition de la CÉDÉAO, la
junte militaire ainsi que les rebelles furent repoussés de la capitale et chassés
du pouvoir, et Kabbah reprit donc son poste en avril 1998. Toutefois, les rebel-
les sont demeurés actifs dans la brousse et plusieurs zones rurales. Avec ces
rapports de force, on s’est trouvé face à la même problématique que dans le
Libéria d’août 2003. Résultat : le gouvernement Kabbah et les dirigeants de la
CÉDÉAO ont conclu qu’il était devenu inévitable de négocier avec le RUF compte
tenu, bien entendu, de ses intérêts et de ses craintes.

15. Issaka K. SOUARÉ, Guerres civiles et coups d’État en Afrique de l’Ouest. Comprendre les causes et iden-
tifier des solutions possibles, Paris, L’Harmattan, 2007, pp. 84-88 ; Adekeye ADEBAJO, Building
Peace in West Africa. Liberia, Sierra Leone and Guinea-Bissau, Boulder, CO, Lynne Rienner, 2002,
p. 83 ; Desmond DAVIES, « Does the World Owe Africa a Living ? », dans Mammo MUCHIE (dir.),
The Making of the Africa-Nation. Pan-Africanism and the African Renaissance, Londres, Adonis &
Abbey, 2003, pp. 281-287 ; Paul RICHARDS, Fighting for the Rainforest. War, Youth & Resources in
Sierra Leone, Oxford, James Currey & Heinmann, 1996, p. 152 ; Ibrahim ABDULLAH et Patrick
MAUNA, « The Revolutionary United Front of Sierra Leone. A Revolt of the Lumpenproletariat »
dans Christopher CLAPHAM (dir.), African Guerrillas, Oxford, James Currey, 1998, pp. 172-190.
214 Issaka K. SOUARÉ

Ces négociations aboutirent, en mai 1999, à la signature de l’Accord de


Lomé sous l’égide de la CÉDÉAO, qui mit officiellement fin à la guerre civile en
Sierra Leone. La problématique de cet article s’est présentée quand, aux termes
de l’article IX-1 de cet Accord, le gouvernement Kabbah s’est engagé à amnistier
le caporal Foday Sankoh malgré toutes les atrocités et crimes que son mouve-
ment avait commis contre les populations civiles. Un arrangement similaire est
formulé dans le paragraphe suivant du même article en faveur de « tous les
combattants du mouvement rebelle qui ont commis des crimes en exercice de
leur mission depuis le début de la guerre jusqu’à la date de signature du pré-
sent accord ».

C — Ouganda : massacres au nom des dix commandements


Il y a eu plusieurs rébellions en Ouganda depuis les années 1980. Néan-
moins, le mouvement rebelle qui retient notre attention ici est celui de l’Armée
de résistance du Seigneur (Lord Resistence Army, ou LRA) de Joseph Kony,
opérant généralement au nord du pays. La plupart des auteurs relient le début
des chaînes de rébellions ougandaises, dont celle de la LRA qui s’est avérée la
plus persistante, à l’arrivée au pouvoir en 1986 de Yoweri Museveni et son
Armée de résistance nationale (National Resistance Army, NRA). Il faut noter
que depuis son regain d’indépendance en 1962 jusqu’à l’arrivée au pouvoir du
sudiste Museveni en janvier 1986, le pouvoir en Ouganda était entre les mains
des Ougandais du nord16.
La LRA a émergé des cendres de la Force populaire de défense de
l’Ouganda (Uganda People’s Defence Army, ou UPDA) et du Mouvement du
Saint-Esprit (Holy Spirit Movement, HSM) d’Alice Auma Lakwena17. Kony est

16. Kasaija Phillip APUULI, « Amnesty and International Law. The Case of the Lord’s Resistance Army
Insurgents in Northern Uganda », African Journal on Conflict Resolution, vol. 5, no 2, 2005,
pp. 33-62.
17. L’UPDA, à prédominance Acholi, était un groupe rebelle formé par des éléments de l’armée
nationale ougandaise sous le régime renversé par Museveni en janvier 1986. Au moment où les
forces de l’UPDA, opérant à partir du sud Soudan, étaient démoralisées et où leurs stocks d’arme-
ment se vidaient après plusieurs défaites vis-à-vis des forces de Museveni vers la fin de 1986,
émergea le HSM d’Alice qui recruta au sein du mouvement défunt. Alors âgée de 27 ans, la jeune
Alice Auma prétendit être possédée par l’esprit d’un officier italien tué pendant la Première
Guerre mondiale du nom de Lakwena, et par lequel elle aurait reçu l’ordre de créer une armée.
Avec un mélange de traditions chrétiennes, acholies et quelques-unes créées par elle, Alice fit
croire aux gens qu’elle possédait le pouvoir de protection des esprits, même contre les balles.
Après la défaite de ses forces, Alice s’exila au Kenya en novembre 1987 où elle est décédée dans
un camp de réfugiés, en janvier 2007. Pour plus d’informations sur ces mouvements, notam-
ment sur celui d’Alice, voir Tim ALLEN, « Understanding Alice. Uganda’s Holy Spirit Movement
in Context », Africa. Journal of the International African Institute, vol. 61, no 3, 1991, pp. 370-399 ;
et Ruddy DOOM et Koen VLASSENROOT, « Kony’s Message. A New Koine ? The Lord’s Resistance
Army in Northern Uganda », African Affairs, vol. 98, 1999, pp. 5-36.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 215

un neveu d’Alice et prétend, comme elle, être investi de pouvoirs surnaturels,


son combat étant soi-disant mené dans le but de renverser le régime de Kam-
pala pour mettre en place un régime fondé sur les dix commandements de la
Bible. Mais comme le RUF en Sierra Leone, la LRA est accusée de nombreux cri-
mes contre les populations civiles, y compris de crimes de guerre, crimes con-
tre l’humanité et torture. À la fin de 2004, environ 1,6 million de personnes
avaient fui la terreur aveugle du groupe pour se réfugier dans les camps des
personnes déplacées à travers le nord de l’Ouganda18. La LRA est très connue
pour ses actions d’enlèvement d’enfants, dont un bon nombre sont contraints
à devenir soldats ou porteurs, ou encore des esclaves sexuels19.
Nonobstant ces crimes, mais en raison de plusieurs facteurs, le gouverne-
ment ougandais a introduit en 1998 un projet de loi d’amnistie au Parlement,
voté en 2000. Aux termes de cette loi (encore une parfaite analogie avec l’Ac-
cord de Lomé entre le gouvernement sierra léonais et le RUF), le gouvernement
ougandais s’engageait à amnistier les combattants de tout mouvement rebelle,
actif ou pas, depuis le 26 janvier 1986, qui rendraient leurs armes aux forces
régulières. Ces mesures s’appliquaient aussi aux membres de la LRA, y compris
aux officiers supérieurs, dont Kony et ses lieutenants20. L’échec des forces ar-
mées régulières à remporter le combat militairement est certainement l’un des
principaux facteurs qui auraient convaincu sinon obligé le gouvernement
ougandais à prendre ces mesures. Les pressions grandissantes auxquelles le
gouvernement de Museveni était soumis tous azimuts, y compris par les grou-
pes de victimes des crimes de la LRA, est un autre de ces facteurs. La loi d’am-
nistie semble avoir réussi au niveau des soldats subalternes de la rébellion, car
au bout de trois ans, plus de 2 000 d’entre eux ont rendu les armes21.
Mais, d’une manière quelque peu étrange, le même gouvernement
ougandais a, en décembre 2003, saisi la Cour pénale internationale (CPI) pour
enquêter sur les crimes commis par Joseph Kony et les siens. Pour sa part, le
procureur de la CPI a sitôt jugé recevable cette requête du gouvernement de
Kampala et a finalement délivré des mandats d’arrêt internationaux, le 8 juillet
2005, contre cinq des officiers supérieurs du mouvement rebelle, dont son
chef, Kony. Ce faisant, « on a l’impression qu’il y a une contradiction entre la
loi d’amnistie, censée être une alternative à la justice punitive, et les enquêtes
de la CPI et les punitions auxquelles elles peuvent aboutir22 ».

18. Kasaija Phillip APUULI, « Amnesty and International Law. The Case of the Lord’s Resistance Army
Insurgents in Northern Uganda », op. cit.
19. HUMAN RIGHTS WATCH, The Scars of Death. Children Abducted by the Lord’s Resistance Army in
Uganda, 1997 ; Ruddy DOOM et Koen VLASSENROOT, « Kony’s Message. A New Koine ? The Lord’s
Resistance Army in Northern Uganda », op. cit.
20. Kasaija Phillip APUULI, « Amnesty and International Law. The Case of the Lord’s Resistance Army
Insurgents in Northern Uganda », op. cit.
21. Loc. cit. ; REFUGEE LAW PROJECT (RLP), « Peace First, Justice Later. Transitional Justice in Northern
Uganda », RLP, no 17, juillet 2005.
22. Ibid., p. 4.
216 Issaka K. SOUARÉ

En conséquence, bien que des pourparlers de paix aient commencé entre


le gouvernement ougandais et le mouvement rebelle en 2005 sous l’égide du
gouvernement du sud Soudan, l’inculpation des responsables de la rébellion
par la CPI rend les choses très compliquées. Il est vrai que la menace de la CPI a
joué un rôle important dans la décision des leaders de la LRA de négocier avec
le gouvernement. Mais il ne faut pas oublier que c’est l’espoir de bénéficier de
la loi d’amnistie, sinon leur insistance à en bénéficier, qui incite le plus les
chefs de la rébellion à sortir de la brousse et à s’asseoir avec les délégués du
gouvernement autour de la table de négociations23.
Et c’est là où la situation en Ouganda converge avec celles du Libéria et
de la Sierra Leone. La seule différence majeure entre les trois situations est
peut-être le fait que les cas libérien et sierra léonais sont débattus après les faits,
la proposition et l’entérinement des lois d’amnistie et la fin des hostilités dans
les deux pays, tandis que le cas ougandais était encore en cours au moment
d’écrire ces lignes et que la loi d’amnistie n’était pas encore entérinée dans un
accord de paix définitif, ce qui présente plus d’intérêt encore pour l’objet de
cet article24.

III – Il n’y a pas de paix durable en l’absence de justice


Comme on l’a vu plus haut, les lois d’amnistie actuelle (Sierra Leone),
supposée (Libéria) et proposée (Ouganda) dans les accords de paix des trois
pays de l’étude furent ou sont accueillies avec beaucoup d’indignation dans
certains milieux aussi bien à l’intérieur qu’à l’extérieur de ces pays. À l’avant-
garde de la campagne contre ces lois, on trouve les organisations internationa-
les de défense des droits humains. On peut qualifier la position prise par les
tenants de cette approche comme la « ligne juridiste ou juridique », qui ne
prône que la « justice punitive ».
On peut relever trois arguments principaux chez les tenants de cette ap-
proche. D’abord, il y a l’argument selon lequel les lois d’amnistie sont incom-
patibles avec le droit international. Ensuite, on soutient que contrairement aux
arguments de ceux qui favorisent les amnisties sur « une base morale », les lois
d’amnistie ne sont pas « moralement » justifiables. Et enfin, on argue que les
arrangements politiques n’offrent aucune garantie qu’ils puissent mettre fin au
conflit armé ou en prévenir d’autres, tandis que la justice punitive peut garan-
tir une telle issue et, de surcroît, dissuader d’autres personnes qui pourraient
être tentées de commettre de tels crimes à l’avenir.

23. INTERNATIONAL CRISIS GROUP, « Peace in the Northern Uganda », Policy Briefing, nº 41, 13 septem-
bre 2006.
24. Les autorités ougandaises et la rébellion ont presque signé un accord définitif en mars et avril
2008, mais le procès a échoué à cause du même problème, c’est-à-dire l’insistance de la rébel-
lion sur l’annulation des mandats d’arrêt de la CPI comme condition préalable à leur signature.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 217

En ce qui concerne l’argument de l’incompatibilité des lois d’amnistie


avec le droit international, on soutient que les lois d’amnistie constituent une
acceptation de l’impunité et donc avalisent les crimes commis. Or, ces crimes
sont condamnés par tous les instruments du droit international humanitaire,
ainsi que les constitutions de presque tous les pays du monde. Chigara et
Ssenyonjo arguent que les lois d’amnistie promeuvent une culture d’impunité
et donc de la violence continue que le droit international rejette d’une manière
catégorique25.
Un acte juridique souvent cité pour étayer cet argument est le Statut de
Rome de la CPI qui stipule dans son préambule que les États parties au Statut
sont déterminés à mettre un terme à l’impunité des auteurs de crimes graves
contre l’humanité. Mais, comme on le verra dans la section suivante, certains
de ceux qui sont en faveur des lois d’amnistie croient qu’on trouve, dans le
même Statut de Rome, une exception à cette règle générale lorsque la paix est
en jeu. Pour eux, les alinéas 1-c et 2-c de l’article 53 du Statut permettent au
procureur de la CPI de ne pas poursuivre ou de suspendre une enquête judi-
ciaire s’il y a des raisons sérieuses de penser que l’enquête ou la poursuite « ne
servirait pas les intérêts de la justice ». L’article 16 du Statut accorde pour sa
part au Conseil de sécurité des Nations Unies les mêmes prérogatives que le
procureur de la Cour26.
Pour répondre à cette remise en cause d’un argument de leur thèse, plu-
sieurs tenants de l’approche juridiste ont essayé d’interpréter le terme « inté-
rêts de la justice » énoncé dans ces articles de sorte à empêcher les défenseurs
des lois d’amnistie de l’utiliser pour avancer leur thèse. Stahn et Human Rights
Watch (HRW) soutiennent que le terme doit être interprété de façon téléologi-
que, c’est-à-dire en fonction de l’objet et du but du Traité, et ce que les auteurs
visaient en adoptant le texte, vu qu’il n’y est pas explicitement défini27. Et pour
eux, l’objectif du Traité est clairement exprimé dans son préambule : combat-
tre l’impunité. HRW invite donc la CPI à adopter, dans un document de politi-
que (policy paper), une définition stricte du terme pour éviter son

25. Ben CHIGARA, Amnesty in International Law. The Legality under International Law of National Amnesty
Laws, Londres, Longman, 2002, p. 2 ; Manisuli SSENYONJO, « The International Criminal Court
and the Lord’s Resistance Army Leaders. Prosecution or Amnesty ? », International Criminal Law
Review, vol. 7, 2007, pp. 361-389.
26. Selon cet article, « aucune enquête ni aucune poursuite ne peuvent être engagées ni menées en
vertu du présent Statut pendant les douze mois qui suivent la date à laquelle le Conseil de
sécurité a fait une demande en ce sens à la Cour dans une résolution adoptée en vertu du cha-
pitre VII de la Charte des Nations Unies ; la demande peut être renouvelée par le Conseil dans
les mêmes conditions ».
27. Carsten STAHN, « Complementarity, Amnesties and Alternative Forms of Justice. Some
Interpretative Guidelines for the International Criminal Court », Journal of International Criminal
Justice, vol. 3, 2005, pp. 695-720 ; HUMAN RIGHTS WATCH, « The Meaning of the ‘Interests of
Justice’ in Article 53 of the Rome Statute », juin 2005.
218 Issaka K. SOUARÉ

instrumentalisation à des fins politiques. À la rigueur, l’organisation soutient


que la décision de demander l’arrêt ou la suspension des poursuites judiciai-
res ne doit pas venir du Bureau du procureur (OTP) de la CPI (pour préserver sa
crédibilité) mais du Conseil de sécurité, en vertu de l’article 16 du Statut28.
Effectivement, en septembre 2007, le Bureau du procureur de la CPI a
publié ce Policy Paper on the Interests of Justice en neuf pages29. Dans ce docu-
ment, le procureur note, entre autres, qu’il y a des divergences entre les con-
cepts « intérêts de la justice » et « intérêts de la paix » et que la décision de
suspendre ou d’arrêter les poursuites judicaires pour le dernier relève de la
compétence d’autres institutions [c’est-à-dire le Conseil de sécurité] et non du
Bureau du procureur30. En toute évidence, cela n’exclut pas le principe de
recours aux arrangements politiques (comme les lois d’amnistie) visant à met-
tre un terme à un conflit armé, car ce qui ressort de ce débat est que la question
est plutôt « technique », car il s’agit de savoir « qui » doit prendre la décision
et non pas s’il faut prendre la décision.
Le deuxième argument des tenants de l’approche juridiste est que les lois
d’amnistie ne sont pas « moralement » justifiables, contrairement à ce que pré-
tendent les défenseurs de ces lois. Selon Chigara et Apuuli31, les lois d’amnistie
entérinées dans les accords de paix n’ont aucune considération pour les droits
fondamentaux des victimes, car elles les traitent comme si elles n’avaient pas
de droits inhérents au moment des crimes qu’elles ont subis ou comme si ces
droits n’avaient jamais été violés. De ce fait, selon eux, le prétendu fondement
moral des arguments en faveur de l’amnistie n’est donc pas valable. Les victi-
mes ont en effet droit à la justice et rien ne peut justifier que l’État ou les mé-
diateurs leur retirent ce droit « fondamental ».
Orentlicher insiste sur la nécessité des procès criminels et fonde sa posi-
tion sur un argument légal et moral. Elle argue que seuls « les procès criminels
peuvent assurer les droits fondamentaux des victimes », ce qui, selon elle, jus-
tifie que les gouvernements fassent tout pour poursuivre les criminels présu-
més, ou qu’ils soient contraints de le faire, quitte à s’exposer « au risque de
mécontentement militaire32 ». Cherif Bassiouni est du même avis. Il soutient

28. Le document de HRW est une réponse à la demande que la CPI avait adressée, en décembre 2004,
aux ONG œuvrant dans le domaine de la défense des droits humains, dans laquelle elle leur
demandait de réfléchir sur une meilleure définition du terme « intérêts de la justice » afin de ne
pas permettre aux supporteurs des lois d’amnistie d’en profiter comme cadre légal pour leurs
arguments ; HRW, « The Meaning of the ‘Interests of Justice’ in Article 53 of the Rome Statute »,
ibid., pp. 1, 5 et 7-8.
29. [Link], 15 novembre 2007.
30. « There is a difference between the concepts of the interests of justice and the interests of peace
and that the latter falls within the mandate of institutions other than the Office of the
Prosecutor. »
31. Ben CHIGARA, Amnesty in International Law. The Legality under International Law of National Amnesty
Laws, op. cit., p. 5 ; Kasaija Phillip APUULI, « Amnesty and International Law. The Case of the
Lord’s Resistance Army Insurgents in Northern Uganda », op. cit.
32. Diane F. ORENTLICHER, « Settling Accounts. The Duty to Prosecute Human Rights Violations of a
Prior Rgime », The Yale Law Journal, vol. 100, no 8, juin 1991, pp. 2548-2549.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 219

que l’obligation de rendre justice aux victimes ne doit jamais être sacrifiée
pour des considérations politiques33.
Le troisième argument des juridistes tourne autour de leur souci de dis-
suader les parties au conflit de recourir à l’avenir aux mêmes crimes du fait
qu’ils se considèrent à l’abri par la loi d’amnistie. Autrement dit, l’argument est
qu’il n’y a aucune garantie que les arrangements politiques pris par les lois
d’amnistie puissent mettre fin au conflit armé ou prévenir la reprise du conflit,
soit parce que les criminels qui ne seront pas traduits en justice pourraient
récidiver, soit parce que certaines victimes pourraient être tentées de se venger
elles-mêmes. La reprise de la guerre civile au Libéria et en Sierra Leone en 1999
est parfois citée pour illustrer cet argument.
Or, d’après Akhavan, les poursuites judiciaires, notamment dans le ca-
dre des tribunaux internationaux, ont un énorme effet dissuasif pour les sei-
gneurs de guerre et les leaders impliqués dans des violations graves des droits
humains. C’est parce que la justice criminelle, selon l’auteur, les prive de toute
crédibilité dans la société. Il faut noter cependant que l’étude d’Akhavan est
plus axée sur les situations post-conflictuelles avec un vainqueur clair. On
peut d’ailleurs affirmer que le fondement de son argument est l’expérience des
deux tribunaux internationaux en ex-Yougoslavie et au Rwanda, et non une
situation comme celle des trois pays où le conflit perdure entre des parties
dont les rapports de force sont plus ou moins équilibrés et où les négociations
s’imposent comme le seul moyen de mettre un terme au conflit34.
Il faut noter également que la littérature existante ne présente aucune
preuve empirique qui montre que les lois d’amnistie ont des effets négatifs sur
la paix. Dans les cas de la Sierra Leone et du Libéria, on peut se demander si la
violation des termes des accords précédents, qui contenaient une amnistie de
jure (pour le premier) et de facto (pour le second, c’est-à-dire l’accord de 1996
qui a permis la tenue des élections de 1997), est attribuable à la personnalité et
aux ambitions des leaders du RUF et de Taylor ou aux lois d’amnistie. Si c’est le
dernier, pourquoi alors des accords similaires en Espagne (après Franco), en
Namibie (1990) et au Mozambique (1992) sont jusqu’ici respectés35 ?
Dans le cas de l’Ouganda, Ssenyonjo soutient que seules l’arrestation et
l’extradition vers la CPI des leaders de la LRA pourraient dissuader ces éléments
et d’autres criminels de guerre de recourir aux atrocités dont ils sont accusés36.

33. M. Cherif BASSIOUNI, « Searching for Peace and Achieving Justice. The Need for Accountability »,
Law and Contemporary Problems, vol. 59, no 4, automne 1996, pp. 9-28.
34. Payan AKHAVAN, « Beyond Impunity. Can International Criminal Justice Prevent Atrocities ? »,
American Journal of International Law, vol. 95, no 7, 2001, pp. 7-31.
35. Jack SNYDER et Leslie VINJAMURI, « Trials and Errors. Principle and Pragmatism in Strategies of
International Justice », International Security, vol. 28, no 3, 2003, pp. 33-34.
36. Manisuli SSENYONJO, « The International Criminal Court and the Lord’s Resistance Army Leaders.
Prosecution or Amnesty ? », op. cit., p. 381.
220 Issaka K. SOUARÉ

Mais n’est-ce pas plutôt l’incapacité des autorités ougandaises de les arrêter qui
les a poussés à proposer la loi d’amnistie ? De toute évidence, le sujet de cet
article ne se serait pas posé en Ouganda si le gouvernement avait réussi à dé-
faire militairement les rebelles.

IV – Amnistie comme dernier recours


Comme les opposants aux lois d’amnistie, ceux qui se disent favorables à
ces lois et aux programmes de réconciliation nationale et à la justice
restaurative sont nombreux. Entre les conditionnels et les inconditionnels,
plusieurs se défendent d’avaliser l’impunité et de tolérer les crimes graves com-
mis par les personnes en question. Le principal argument des tenants de cette
ligne est qu’insister sur les poursuites judiciaires dans les situations où les rap-
ports de force entre les belligérants obligent à procéder autrement ne fait que
prolonger les conflits et produire d’autres victimes sans nécessairement rendre
justice aux victimes actuelles37. On soutient donc qu’il faut « regrettablement »
opter pour l’amnistie là où il faut choisir entre cette mesure qui est censée ap-
porter la paix, d’une part, et la poursuite judicaire avec le prolongement du
conflit et la continuation des violations des droits humains, d’autre part38. Par
ailleurs, certains remettent en cause l’efficacité de la justice restaurative pour
atteindre les objectifs qu’on lui attribue et arguent qu’il n’y a pas d’évidence
empirique pour le prouver39.
Mais Sikkink et Walling minimisent l’effet « négatif » des poursuites ju-
diciaires sur la stabilité d’un pays en situation de post conflit ou en transition,
au moins en Amérique latine, qui est le principal sujet de leur étude40. Ils ba-
sent leur argument sur le cas de pays latino-américains, comme l’Argentine et
le Paraguay, qui ont initié des procès criminels contre des officiers de leurs
régimes militaires déchus, sans que cela n’ait, selon eux, un effet négatif quel-
conque sur la stabilité. Il est évident, cependant, que le cas de ces pays est dif-
férent des trois cas sous examen par le simple fait qu’ils ont déjà fait la transi-
tion d’un régime autocratique (souvent militaire) à un régime démocratique
après la défaite de l’ancien régime.

37. H. Abigail MOY, « The International Criminal Court’s Arrest Warrants and Uganda’s Lord’s
Resistance Army. Renewing the Debate over Amnesty and Complementarity », Harvard Human
Rights Journal, vol. 19, 2006, pp. 267-237.
38. Sarah WILLIAMS, « Amnesties in International Law. The Experience of the Special Court for Sierra
Leone », Human Rights Law Review, vol. 5, no 2, 2005, pp. 271-309 ; David MENDELOFF, « Truth-
Seeking, Truth-Telling, and Postconflict Peacebuilding. Curb the Enthusiasm ? », International
Studies Review, vol. 6, 2004, pp. 355-380 ; Louise MALLINDER, « Can Amnesties and International
Justice be Reconciled ? », The International Journal of Transitional Justice, vol. 1, no 2, 2007,
pp. 208-230 ; Jack SNYDER et Leslie VINJAMURI, « Trials and Errors. Principle and Pragmatism in
Strategies of International Justice », op. cit.
39. Laurel E. FLETCHER et Harvey M. WEINSTEIN, « Violence and Social Repair. Rethinking the Con-
tribution of Justice to Reconciliation », Human Rights Quarterly, vol. 24, 2002, p. 585.
40. Kathryn SIKKINK et Carrie BOOTH WALLING, « The Impact of Human Rights Trials in Latin
America », Journal of Peace Research, vol. 44, no 4, 2007, pp. 427-445.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 221

On peut citer par exemple l’Argentine, dont le régime militaire renversé


avait déjà été discrédité par sa défaite et son humiliation par une force étran-
gère (l’armée britannique) dans les Malouines41. Et même dans ce cas, quand
des éléments du régime militaire déchu ont retrouvé une certaine cohésion et
que les dirigeants du gouvernement de transition se sont rendu compte que les
militaires constituaient dorénavant une menace, ils ont dû modifier leur ap-
proche en abandonnant certaines poursuites judiciaires contre des militaires,
comme l’admet Raúl Alfonsín, le chef d’État argentin qui avait initié ces pro-
cès42.
On soutient également que l’article 53-1c et 53-2c du Statut de Rome re-
connaît cette réalité nonobstant la tentative de certains tenants de la ligne juri-
dique de l’interpréter autrement. Lovat montre comment ces tentatives d’inter-
prétation vont à l’encontre de la définition ordinaire du terme « intérêts de la
justice », même dans les documents de la CPI elle-même43. D’abord, il note que
malgré l’absence d’une définition claire du terme dans le texte des règlements
provisoires (Draft regulations) publiés par le Bureau du procureur en 2003, la
note no 79 de ce document reconnaît que les experts consultés ont suggéré que
s’il fallait fournir une définition précise au terme, l’une de ces définitions de-
vrait être une situation où « le début d’une enquête pourrait sérieusement
compromettre la réussite d’un processus de paix ou de réconciliation44 ».
De même, on constate que dans son deuxième rapport au Conseil de sé-
curité à la suite de la résolution 1593 (2005) de ce dernier sur le Soudan45, le
Procureur de la CPI a soutenu qu’il considérerait les « différents efforts natio-
naux et internationaux visant à rétablir la paix et la sécurité dans le pays »
comme facteurs dans sa décision d’initier ou de suspendre des poursuites ju-
diciaires, conformément à l’article 53-2c du Statut de Rome46.

41. José ZALAQUETT, « Balancing Ethical Imperatives and Political Constraints. The Dilemma of New
Democraties Confronting Past Human Rights Violations », Hastings Law Journal, vol. 43, no 6,
août 1992, p. 1427.
42. Voir l’allocution prononcée par Raúl Alfonsin à la conférence de Salzburg sur la justice au
temps des transitions, Salzburg, Autriche, mars 1992 ; Raúl ALFONSIN, « ‘Never Again’ in
Argentina », Journal of Democracy, vol. 4, no 1, janvier 1993, pp. 15-19.
43. Henry M. LOVAT, « Delineating the Interests of Justice. Prosecutorial Discretion and the Rome
Statute of the International Criminal Court », Bepress Legal Series, n o 1435, 2006,
[Link]/expresso/eps/1435.
44. COUR PÉNALE INTERNATIONALE, « Draft Regulations of the Office of the Prosecutor », 3 juin 2003,
[Link]/library/organs/otp/draft_regulations.pdf, p. 44.
45. Le Conseil de sécurité a adopté cette résolution le 31 mars 2005 en vertu de l’article 16 du Statut
de Rome dans laquelle il a décidé de référer au procureur de la CPI la situation dans la région
soudanaise de Darfour. Dans l’avant-dernier paragraphe de cette résolution, le Conseil a invité
le procureur de la CPI à l’informer de la suite que son bureau aura donnée à cette résolution.
46. CPI, « Second Report of the Prosecutor of the International Criminal Court, Mr Luis Moreno
Ocampo, to the Security Council Pursuant to UNSC 1593 (2005) », 13 décembre 2005,
[Link]-cpi/int/library/organs/otp/LMO_UNSC_ReportB_En.pdf, p. 6.
222 Issaka K. SOUARÉ

La probabilité que cette approche conduise au règlement peu ou prou


immédiat des conflits armés est indéniablement forte. Ainsi, c’est le recours à
cette mesure qui aurait facilité la fin des conflits armés en Sierra Leone et au
Libéria. Et c’est pourquoi, selon les tenants de cette approche, le seul moyen
pour parvenir à la paix en Ouganda est que le gouvernement négocie avec les
rebelles. Mais comme les rebelles ne vont pas négocier s’ils risquent de se re-
trouver derrière les barreaux, et ils l’ont dit à plusieurs reprises47, il faut opter
pour des arrangements politiques48.
Mais loin de clore le débat, ces arguments font émerger au moins deux
questions importantes. Premièrement, que faire dans le cas particulier de
l’Ouganda pour assurer la paix sans compromettre la crédibilité de la justice
internationale qui y est déjà impliquée à travers les mandats d’arrêt de la CPI ?
Et deuxièmement, à part leur contribution au règlement immédiat du conflit,
en quoi les solutions politiques aideraient-elles à la prévention de nouveaux
cycles de violence, et comment elles dissuaderaient-elles les parties au conflit
(à travers le monde) de commettre les crimes dont il est question ? Car là est
bien la principale préoccupation des tenants de l’approche juridique et la rai-
son d’être de la CPI et des autres instruments du droit international.
À propos de l’Ouganda, International Crisis Group soutient dans un
Policy Briefing que compte tenu des circonstances particulières de ce cas, le seul
moyen pour assurer la paix sans compromettre la crédibilité de la CPI est qu’un
pays non signataire du Traité de Rome (donc non membre de la CPI) accorde
l’asile politique aux cinq leaders de la LRA à condition que ceux-ci respectent
les termes de l’Accord de paix qui aura été signé49. De prime abord, cette me-
sure serait une solution parfaite, car elle permettrait la cessation du conflit sans
pour autant exiger que la CPI révoque ses mandats d’arrêt, car les États non si-
gnataires du Traité de Rome ne sont pas tenus d’exécuter ses mandats. Mais si
on la passe au crible, on se rend compte que cette proposition ne résout pas
vraiment le problème. Quelle solution aurait-on si tous les États du monde
étaient signataires du Traité de Rome ? L’organisation suggère le Soudan
comme un État idéal pour jouer ce rôle, du fait qu’il n’a pas ratifié le Traité.
Mais que faire si le Soudan, ou tout autre pays, après avoir bénéficié de l’asile
politique, décide un jour de ratifier le Statut de la Cour et donc de s’engager à
respecter ses ordres ? Qu’adviendrait-il des illustres réfugiés politiques deve-
nus dès lors persona non grata?
En ce qui concerne la question sur le rôle préventif ou dissuasif des solu-
tions politiques, plusieurs adeptes des lois d’amnistie soutiennent qu’il s’agit
d’arrangements politiques qui permettraient le règlement du conflit armé sans

47. Voir à ce propos R. MUHMUZA, « Kony Rebels Refuse to Sign Peace Deal », Daily Monitor, 10
octobre 2006 ; Emmy ALLIO, « LRA Rebel Commander Otti on Sky TV », New Vision, 25 mai 2007.
48. Manisuli SSENYONJO, « The International Criminal Court and the Lord’s Resistance Army Leaders.
Prosecution or Amnesty ? », op. cit., p. 370.
49. INTERNATIONAL CRISIS GROUP, « Peace in the Northern Uganda », op. cit.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 223

pour autant mettre les responsables des graves crimes à l’abri, car ils devront
reconnaître leurs crimes devant une commission de type vérité et réconcilia-
tion ou par le biais d’autres mécanismes de réconciliation.
Il est très ironique que les tenants des lois d’amnistie, à l’instar de leurs
opposants, prétendent que les « victimes » sont au cœur de leurs préoccupa-
tions. Vis-à-vis des arguments des opposants, ceux qui se montrent en faveur
des lois d’amnistie répondent souvent que leur position converge avec celle
des victimes directes des crimes en question, surtout quand celles-ci sont in-
formées des implications de chacune des deux options.
Ainsi, entre mars et mai 2005, une équipe de chercheurs de Human
Rights Center (HRC) de l’Université de Californie à Berkeley et de l’International
Center for Transitional Justice ( ICTJ ) a entrepris des recherches de terrain
auprès des populations civiles les plus touchées par le conflit armé au nord de
l’Ouganda pour déterminer leur position vis-à-vis de l’amnistie proposée par
le gouvernement ougandais. Parmi les 2 585 personnes sondées, 40 % avaient
été enlevées par la LRA, 31 % avaient vu leur enfant enlevé, et 58 % avaient as-
sisté à l’enlèvement de l’enfant d’autrui. Presque la moitié d’entre elles, soit 45
% avaient vu un membre de leur famille se faire tuer par les hommes de Joseph
Kony, et 48 % avaient assisté, impuissants, au meurtre d’un ami ou d’un voisin.
Environ un quart d’entre elles, soit 23 %, avaient subi la mutilation d’une par-
tie de leur corps ou avaient été blessées d’une autre manière par les rebelles de
la LRA50.
D’après le rapport final de cette recherche, on a demandé aux répon-
dants d’identifier leurs soucis immédiats et, s’ils en mentionnaient plus d’un,
de les placer par ordre de priorité. En tête de liste de ces soucis figuraient la
paix et la nourriture, ces deux préoccupations étant respectivement les plus
prioritaires pour 31 % et 34 % des répondants. Moins de 1 % ont identifié la
poursuite criminelle des membres de la rébellion comme leur souci « immé-
diat ». Et quand on leur a demandé quelles devraient être les priorités de la
période d’après-guerre, 63 % se sont prononcés en faveur du retour des dépla-
cés dans leurs foyers, 29 % ont donné la priorité à la reconstruction des infras-
tructures endommagées et au dédommagement des victimes, tandis que 22 %
mettaient au premier rang l’éducation de leurs enfants51.
Si tel est l’avis des personnes les plus touchées par le conflit, cela néces-
site qu’on aborde sous un autre angle la question de la justice dans les appels
des juridistes. Mais le sondage ne donne pas pour autant un chèque en blanc
aux tenants des lois d’amnistie, car il faut réparer les autres droits des victimes,
c’est-à-dire les droits économiques, auxquels elles semblent attacher plus
d’importance.

50. Phuong PHAM, Patrick VINCK, Marieke WIERDA, Eric STOVER, et Adrian DI GIOVANNI, Forgotten
Voices. A Population-based Survey on Attitudes about Peace and Justice in Northern Uganda, Berkeley,
International Center for Transition Justice/Human Rights Center, 2005, p. 21.
51. Ibid, p. 25.
224 Issaka K. SOUARÉ

En conclusion : y a-t-il des alternatives ?


Le débat tourne autour de deux préoccupations : 1) mettre un terme aux
conflits armés, et 2) combattre l’impunité en s’assurant que les parties prenan-
tes au conflit ne commettront plus de crimes graves condamnés par le droit
international humanitaire. La question est donc à la fois légale et politique
(d’aucuns diraient morale).
D’abord, la dimension légale. Il n’y a aucun doute que les tenants de la
justice punitive ont des arguments légaux très solides. Même sans compter le
Statut de la CPI, aucun instrument du droit international n’avalise les crimes
graves dont il est question dans ce débat, comme le note bien Chigara52. Mais
l’argument en faveur des lois d’amnistie et de la justice restaurative n’est pas
privé non plus de fondements légaux en droit international. On a vu plus haut
combien se montre douteuse la tentative de certains tenants de l’approche ju-
ridique de nier l’existence, dans le Statut de Rome, d’un fondement légal du
principe des solutions politiques comme moyen de règlement des conflits ar-
més. En effet, même si on réussissait à nier l’application des provisions de l’ar-
ticle 53-1c et 53-2c du Statut de Rome aux processus de paix, le maintien de
l’article 16 dans le Statut (que personne ne discute) reconnaît le principe des
solutions politiques. D’ailleurs, renvoyer la situation au Conseil de sécurité
rend le processus plus politique que si la décision relevait exclusivement de la
compétence du Bureau du procureur de la CPI.
C’est vrai que l’article 16 permet seulement au Conseil de sécurité de
demander une suspension de 12 mois, ce qui fait dire à Stahn que le Statut de
Rome ne contient aucun fondement légal pour les lois d’amnistie dans les ac-
cords de paix53. Pour lui, ces derniers favorisent un arrêt définitif des poursuites
judiciaires tandis que l’action du Conseil de sécurité en vertu de cet article
invite à une « suspension temporaire ». Mais cet argument est très faible, sinon
simpliste.
D’abord, l’article 16 stipule que la demande du Conseil de sécurité peut
être renouvelée sans pour autant préciser la limite du nombre de ces renouvel-
lements. Ensuite, même en l’absence de la possibilité de renouvellement de la
suspension, quelle sera l’utilité de cette suspension « pour faciliter le proces-
sus de paix » si on exclut les arrangements politiques, y compris l’offre d’am-
nistie, de l’accord de paix auquel aboutira ce processus ? Et quelle sera l’utilité
de l’accord si on ne respecte pas ses termes ? Une telle action serait en flagrante
violation du principe de pacta sunt servanda énoncé à l’article 26 de la Conven-
tion de Vienne sur le droit des traités (CVDT) de 1969 qui stipule que « tout
traité en vigueur lie les parties et doit être exécuté par elles de bonne foi ».
À partir de ces constats, on peut arguer que la loi d’amnistie contenue
dans l’Accord de Lomé était légalement fondée ; que l’extradition de Charles

52. Ben CHIGARA, Amnesty in International Law…, op. cit., p. 5.


53. Carsten STAHN, « Complementarity, Amnesties and Alternative Forms of Justice… », op. cit.,
p. 699.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 225

Taylor au TSSL puis à la CPI est en violation de l’article 26 de la CVDT (donc un


principe de droit international) ; et que, finalement, il n’y a aucune justifica-
tion « légale » pour s’opposer à ce que le gouvernement ougandais offre une
amnistie aux leaders de la LRA si cela s’avère le seul moyen de les persuader de
cesser le feu et de mettre un terme au conflit armé.
Il est ainsi évident qu’on ne peut pas écarter les lois d’amnistie des ac-
cords de paix en se basant sur un raisonnement purement légal. Cela concerne
le droit international pénal et humanitaire. S’agissant du droit international
coutumier, ou au moins de la pratique des États, Macaluso soutient qu’il était
d’usage avant la Première Guerre mondiale que les accords de paix incluent
une provision d’amnistie pour les crimes commis lors du conflit armé.54 Ce
constat est vrai même après la Première, voire la Deuxième Guerre mondiale.
On pourrait même dire que tout au long de l’histoire, toutes les sorties de guer-
res civiles « par voie de négociation » ont eu une provision d’amnistie dans les
accords de paix. Quand des tenants de la ligne juridiste parlent donc du droit
international coutumier comme étant contre l’octroi d’amnistie dans les ac-
cords de paix, ils omettent de préciser de quel mode de cessation de conflit il
s’agit. Comme on l’a dit en introduction, la problématique de cet article ne se
pose pas dans le cas des guerres qui ont pris fin du fait de la victoire décisive
d’une partie sur l’autre ou les autres ; elle se pose seulement quand les rap-
ports de force obligent les parties à négocier.
Cela dit, il faut reconnaître que le droit international pénal et coutumier
est en train d’évoluer en la matière depuis les années 199055. La tendance de
cette évolution semble favorable à la redéfinition de certains instruments du
droit international qui sont susceptibles d’être manipulés pour des raisons
purement politiques, comme on l’a constaté dans la tentative de HRW concer-
nant l’article 53 du Statut de Rome. Mais si ces efforts sont en principe nobles,
car leur objectif est de combattre l’impunité, il faut se demander s’ils sont tota-
lement réalistes, vu que la réalité de la plupart des conflits armés milite contre
une telle approche absolutiste. Et si l’on peut justement remarquer dans les
solutions politiques l’absence de véritables mécanismes dissuasifs pouvant ras-
surer que les parties au conflit ne recourront plus aux violations graves des
droits humains, il est difficile de montrer l’exemple d’un « conflit armé ter-
miné par voie de négociation » et qui n’a pas repris « grâce aux poursuites judi-
ciaires ».
Après avoir analysé 91 guerres civiles entre 1945 et 1993, Licklider con-
clut que celles ont pris fin par voie de négociation sont plus susceptibles de

54. Daniel J. MACALUSO, « Absolute and Free Pardon. The Effect of the Amnesty Provision in the
Lomé Peace Agreement on the Jurisdiction of the Special Court for Sierra Leone », Brooklyn
Journal of International Law, vol. XXVII, no 1, 2001, pp. 347-380.
55. Antonio CASSESE, « The Special Court and International Law. The Decision Concerning the
Lomé Agreement Amnesty », Journal of International Criminal Justice, vol. 2, no 4, 2004, pp.
1130-1140.
226 Issaka K. SOUARÉ

reprendre que celles qui se sont terminées par la défaite d’une partie56. Mais il
indique que cette différence dans les résultats n’a rien à voir avec les lois d’am-
nistie ou les poursuites judiciaires. Selon lui, les guerres qui prennent fin par
la victoire d’une partie ne reprennent pas, souvent du fait que l’autre partie est
généralement « détruite » ou « éliminée » ou totalement affaiblie et démorali-
sée. Ce n’est par contre pas le cas lorsque la guerre prend fin par voie de négo-
ciation : tout manquement aux termes de l’accord de paix, par une partie ou
l’autre, peut alors conduire à la reprise du conflit armé.
Ce qui ressort de cette discussion est la nécessité de sortir le débat de la
dichotomie « amnisties » contre « poursuites judicaires » et de considérer
d’autres alternatives fondées sur la reconnaissance du fait que ces deux objec-
tifs ne sont pas mutuellement exclusifs. Pour ce faire, il faut 1) reconnaître que
la « justice » ne se réduit pas à une seule forme, soit la « justice punitive ou
criminelle », mais qu’il y a d’autres formes (voire perceptions) de justice aux-
quelles on peut recourir pour combattre l’impunité57 ; et 2) accepter le prin-
cipe des solutions politiques comme dernier recours, tout en s’assurant que
l’accord de paix incorpore des mesures de justice appropriées et qu’il con-
tienne suffisamment de mécanismes visant à assurer le respect de ses termes58.
Dans le sondage susmentionné de HRC-ICTJ, il est évident que la sécurité
personnelle, la restitution des biens, ou encore l’éducation des enfants des vic-
times semblent plus importantes aux yeux de la plupart de ceux qui ont subi
des atrocités de la LRA au nord de l’Ouganda que la justice punitive. Il est éga-
lement vrai que même après l’extradition du ou des bourreaux, la majorité
écrasante des Libériens et des Sierra-Léonais se montre plus soucieuse de la
situation économique que du procès de Taylor, par exemple59. On peut donc
arguer que pour rendre justice aux victimes des conflits dans les trois pays, il
vaudrait mieux donner la priorité à la réparation des droits économiques sur
les droits politiques, ce qui n’implique pas que l’on néglige ces derniers.
La transition en Afrique du Sud du régime de l’apartheid à la démocratie
dans des circonstances plus ou moins similaires à la situation des trois pays
étudiés peut être un exemple dont on pourrait s’inspirer. Quand les autorités
sud-africaines ont décidé en 1995 de mettre la lumière sur les dérives de l’an-
cien ordre afin de contribuer à la consolidation des acquis de la nouvelle
donne démocratique dans le pays, la conception de justice adoptée était cen-
trée sur les victimes, notamment en ce qu’elle tentait de réparer leurs droits
socioéconomiques, violés par le régime d’apartheid.

56. Roy LICKLIDER, « The Consequences of Negotiated Settlements of Civil Wars, 1945–1993 », op.
cit., note no 1.
57. Ralph HENHAM, « International Sentencing in the Context of Collective Violence », International
Criminal Law Review, vol. 7, 2007, pp. 449-468.
58. Darryl ROBINSON, « Serving the Interests of Justice. Amnesties, Truth Commissions and the Inter-
national Criminal Court », European Journal of International Law, vol. 14, no 3, 2003, pp. 481-
505.
59. Entretiens personnels de l’auteur avec plusieurs Libériens et Sierra-Léonais.
LE DILEMME DE LA JUSTICE TRANSITIONNELLE ET LA RÉCONCILIATION ... 227

Cette approche, qu’on peut qualifier de la justice restaurative, comporte,


entre autres, des mesures de compensation financière (individuelle ou collec-
tive) et non financière (délivrance de certificats de décès pour les personnes
« disparues », restauration de la citoyenneté, exhumation et inhumation des
cadavres, etc. Elle comporte également des mesures commémoratives en faveur
des victimes60. Il est vrai qu’il y a eu des critiques à l’encontre du processus
sud-africain, mais ces critiques émanent généralement des tenants de l’appro-
che juridiste ou de ceux qui critiquent « l’application » des mesures de répa-
ration socioéconomique (comme la Black Empowerment Policy, par exemple) et
non pas le principe de ces mesures61.
Parlant des mécanismes de justice qui existaient dans le pays avant le dé-
clenchement du conflit, on trouve par exemple qu’il y a en Ouganda une
forme de justice, notamment au nord du pays, dite Mato Oput, qui comprend
des rites qui ont leurs significations culturelles aux yeux des populations loca-
les. Le Mato Oput est un processus qui requiert que le bourreau avoue son
crime et demande pardon à ses victimes62. Il ne faut pas oublier que les popu-
lations des trois pays d’étude sont très religieuses (qu’elles soient animistes,
chrétiennes ou musulmanes) et que, de ce fait, elles favorisent généralement le
pardon sur la vengeance. Certes, ces mécanismes locaux de justice ont des li-
mites, mais on pourrait les développer et les adapter à la gravité des crimes
commis par les personnes en question, ainsi qu’introduire d’autres mécanis-
mes pour en combler les lacunes.
Dans son allocution d’ouverture à une conférence portant sur les tribu-
naux internationaux et organisée en septembre 2005 par l’université améri-
caine à Washington, le procureur de la CPI s’est montré disposé à considérer
une telle approche à l’égard des situations comme celles qui concernent cet
article. Après avoir parlé de la situation particulière de l’Ouganda et des argu-
ments en faveur ou contre la considération des mécanismes locaux de justice
dans ce pays, il soutient qu’il faut adopter une approche holistique qui intègre
différents mécanismes de justice ainsi que des mesures de développement éco-
nomique63.
D’aucuns pourraient demander comment des pays pauvres et encore da-
vantage appauvris par plusieurs années de guerre peuvent financer de tels pro-
60. Kader ASMAL, « Truth, Reconciliation and Justice. The South African Experience in Perspecti-
ves », Modern Law Review, vol. 63, no 1, janvier 2000, pp. 1-24 ; IIDIA, « La réconciliation après
un conflit violent », op. cit., pp. 76-83 ; Kisiangani EMMANUEL, « Between Principle and
Pragmatism in Transitional Justice. South Africa’s TRC and Peace Building », Institut d’études de
sécurité, no 156, novembre 2007.
61. Loc. cit.
62. Pour plus de renseignements sur ces mécanismes de justice locale au nord de l’Ouganda, voir
James Ojera LLATIGO, « Northern Uganda. Tradition. Based Practices in the Acholi Region »,
dans Luc HUYSE et Mark SALTER (dir.), Traditional Justice and Reconciliation after Violent Conflict.
Learning from African Experiences, Stockholm, International Institute for Democracy and
Electoral Assistance, 2008, pp. 85-119.
63. Luis MORENO-OCAMPO, « Keynote address. Integrating the Work of the ICC into Local Justice Ini-
tiatives », American University International Law Review, vol. 21, no 4, 2006, pp. 497-503.
228 Issaka K. SOUARÉ

jets de développement, et donc assurer la justice économique proposée. Si cela


est une préoccupation pertinente, la même question pourrait être posée à ceux
qui insistent sur la justice punitive : un procès criminel adéquat requiert
l’existence d’un appareil judiciaire fonctionnant correctement, et c’est rare-
ment le cas dans une société d’après-guerre. La réaction a généralement été de
recourir à la justice internationale. Ainsi, on peut préconiser la même démar-
che : l’État concerné doit épuiser tous les moyens locaux pour mobiliser les
fonds nécessaires (contributions fiscales, par exemple), et les bailleurs de
fonds étrangers, qui se disent prêts à financer les très coûteux procès criminels,
se doivent d’appuyer ces projets de développement64.
Ainsi, pour sortir de ce dilemme, il faudrait combiner ce genre de méca-
nismes locaux avec la réparation des droits économiques des victimes que la
plupart d’entre elles considèrent comme prioritaires. Sans une telle approche,
ni la justice criminelle ni les lois d’amnistie ne dissuaderont les parties au con-
flit ou des victimes de perturber, à l’avenir, la paix fragile dans le pays. Car
avec la justice criminelle sans réparation des droits économiques, les victimes
n’auront pas l’impression qu’on leur a rendu justice. Ce sera une justice abs-
traite qui sert plus la conscience des organisations de défense des droits hu-
mains que les intérêts des victimes. De même, accorder des amnisties aux res-
ponsables des graves crimes sans aucune procédure pour prouver aux victimes
qu’elles comptent aux yeux des médiateurs et/ou des responsables du régime
postconflictuel pourra conduire à ce que les tenants de l’approche juridique
redoutent.
Les provisions d’amnistie dans les accords de paix ne devraient donc pas
exclure la justice, mais la justice visée ici ne doit pas être limitée à la réparation
d’une seule forme de droit. L’adoption de la loi d’amnistie doit avoir fait l’objet
d’un processus démocratique et transparent, prenant notamment en compte
l’avis des victimes, dans la mesure du possible65. Ces accords doivent en outre
contenir des clauses qui stipulent que toute violation des termes de l’accord
entraînera la nullité des provisions d’amnistie pour ceux qui les auront
violées, et cela devrait constituer une mesure dissuasive pour ceux qui bénéfi-
cieront de ces provisions. Un facteur important qui explique les multiples vio-
lations, par le RUF, de l’Accord de Lomé est peut-être l’absence de telles clauses,
en plus, bien entendu, des caractéristiques des rebelles du RUF.
En définitive, comme le soutient justement Robinson66, le droit interna-
tional ainsi que la communauté internationale doivent être à la fois fermes et
flexibles. Il faut être ferme dans les efforts de combattre l’impunité, mais flexi-
ble dans la prise en considération d’autres formes possibles de justice sans
compromettre la paix. C’est dire que paix et justice ne sont pas antinomiques.

64. IIDIA, « La réconciliation après un conflit violent », op. cit., note 4.


65. Jack SNYDER et Leslie VINAMURI, « Trials and Errors. Principle and Pragmatism in Strategies of
International Justice », op. cit., pp. 33-39 ; Louise MALLINDER, « Can Amnesties and Internatio-
nal Justice be Reconciled ? », op. cit.
66. Darryl ROBINSON, « Serving the Interests of Justice...», op. cit., p. 484.

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