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Télérama n° 2670 — 14 mars 2001
Document
Dans un carré d‘immeubles cubes néochies des envi—
rons de Portobello Road, à Londres, un bureau de rela—
tions publiques sert de QG de campagne aux « super
héros » français de la scène pop internationale. Le
Artisans de la manipulation givre s‘étend
aux fenêtres, une platine argentée, posée
sonore, le duo parisien de la pop à même le sol, diffuse un menuet électronique pour
trois jeunes femmes pendues au téléphone. Dans leur
avance masqué. Thomas Ba nqalter dos, des couvertures de magazines rock et glamour
et Guy—Manuel de Homem-Christo' encadrées comme autant de trophées. Sur celle du
New Musical Express, qui se faisait déjà l‘arbitre
B|ÎBS Dêft P unkl 0l‘lt CODQUÏS des élégances pop à l‘époque des Beatles, Thomas
la planète. Et sortent ‘‘Discovery”, Bangalter
et Guy—Manuel de Homem—Christo, alias Daft
2 Punk, posent masqués d‘un loup comme deux intri—
CO"8ÇE astucieux et futunste d€S gants des Mystères de Paris. « Chouette planète, leur
musiques des années 80. fait dire le sous—titre, nous allons nous en emparer ! »
A l‘époque de ce numéro de New Musical Express,
en avril 1997 , la mise en scène fantaisiste d‘une ambi—
tion sans frontières a dû faire sourire les deux fli—
eee dn dr cernt bustiers de la scène techno parisienne. Aujourd‘hui,
Portrait de Daîft … nous y sommes : après le succès planétaire de leur
Punk signé Jean— à à . premier album, Homework, en 1997 (deux millions
Baptiste Mondino. d‘exemplaires), le single One more time, concentré
d‘hédonisme béat (« La musique me rend libre / Nous
allons fêter ça / encore une fois ») fut sans doute le
tube le plus joué à l‘heure du passage au nouveau
millénaire, des soirées de Miami à celles de Hongkong
et de Morzine—Avoriaz. Discovery, deuxième album
conçu entre Paris et les Etats—Unis (où il est déjà virtuet—
lement disque d‘or), sort cette semaine dans cinquante
© pays, précédé d‘une rumeur impérieuse. Les pointes
v _d’ironie qui accompagnaient outre—Manche, il y a
1e l l ‘; e l l l | e quelques années, l‘éveil international de la scène fran—
çaise (« la musique française est maintenant offi—
ciellement à la mode ») se sont dissipées. à -)
PHOTO JEAN£IAPTIS?È MONDINO POUR TÉLÉRAMA
lusical Express, 2001 du groupe à chaque apparition, le duo diffuse un soup—
} usique électronique çon de mystère dans le tourbillon de la communication
‘ $ s fièvres suscitées par Daft « people » où les images se chevauchent et se périment
Punk les Anglais initiés s‘excitent déjà autour du pro— en un éclair de flash. Absents à Londres, en voyage au
chain album « futuriste » du duo versaillais Air, annoncé Japon, en villégiature en Californie, de passage à Paris,
comme un nouveau Dark Side of the moon (l‘album Thomas Bangalter et Guy—Manuel de Homem—Christo,
triomphal de Pink Floyd). « I/ y a une audace dans la nou— après avoir spontanément déjoué le complexe d‘infé—
velle scène française qui ne se dément pas », dit Tom riorité du rock français, font exploser toute idée de ter—
Whitwell, rédacteur en chef du magazine Mix Mag. « Un ritoire : « On ne s‘est jamais vraiment vécu comme un
groupe français, dit Thomas Bangalter. On n‘en a pas eu
”On ne s‘est jamais vraiment l‘occasion. Nous sommes le reflet de la scène électro—
nique qui nous a lancés. Elle s‘est établie en dehors des
vécu comme un groupe systèmes d‘échange habituels, par un réseau interna—
tional de disquaires, de clubs et de labels indépendants,
français, on n‘en a pas eu et sous l‘impulsion de DJ qui voyageaient d‘une capitale
à l‘autre. Quand on n‘est pas nombreux, il faut trouver
l‘occasion.” Da des moyens de se faire entendre... »
Leur musique elle—même ne s‘est posée nulle part.
Au terme d‘un apprentissage post—adolescent dans
groupe comme Daft Punk est arrivé à un moment où la un groupe de rock à l‘attaque des années 90, les deux
dance avait sérieusement besoin de charisme et de Parisiens se sont tournés vers les raves et la scène élec—
mise en scène. Depuis, ils n‘ont cessé de surprendre et tronique parce qu‘elles leur semblaient plus ouvertes
l‘émulation a porté ses fruits. Ils ont créé un appel d‘air aux idées nouvelles, et moins définitivement régies par
dont bénéficie toute la scène française : Air, Cassius, l‘air blasé du déjà—vu. C‘est un label écossais, Soma, qui
Phœnix, Mirwais (enrôlé sur le dernier disque de les a repérés alors qu‘ils n‘avaient pas 20 ans. Ils com—
Le clip réalisé Madonna), Etienne de Crecy, Saint Germain... » « Daft posaient alors d‘éclatantes miniatures sonores se consu—
par le vieux Punk a fait de Paris ce qu‘il est aujourd‘hui : l‘épicentre mant à la vitesse de la lumière, et dont l‘intitulé tenait
maître japonais du cool », écrit de son côté The Face. lieu de manifeste (Da Funk, Rollin‘ et Scratchin‘). Sur
Leiji Matsumoto Par cette soirée de la mi—février, dans un club néo— cette lancée, leur premier album a réinventé la disco en
pour One more disco de Soho où le tout—Londres de la critique musi— lui donnant un son qui n‘en finit plus d‘être copié (de
time. cale se presse pour écouter Discovery en avant—première, Superfunk au Music de Madonna) Et les voici ailleurs :
le duo parisien semble observer la microagitation avec Discovery est une tentative audacieuse de contourner
le plus parfait détachement. Epaule contre épaule, figés l‘impuissance à inventer de nouvelles formes musicales
dans la pose, ils n‘apparaissent que virtuellement sur les en prônant la toute—puissance du recyclage, et en la
écrans vidéo qui encadrent la discothèque biscornue. menant vers ses retranchements les plus secrets. Un
Leurs masques de robots, clignotants de passion enfan— disque intime en forme de traité de manipulation élec—
tine, se reflètent d‘un miroirà l‘autre. Un peu par hasard, tronique : comment vampiriser les musiques plus ou
un peu par intuition, Daft Punk a fait de la « disparition » moins vulgaires écoutées dans l‘enfance (au début des
sa marque de fabrique. Et l‘artifice fonctionne, comme années 80) pour leur rendre vie et leur insuffler un éclat
dans un roman de Bret Easton Ellis : en masquant leurs d‘innocence ? Comment les ausculter, les scanner,
visages, en cultivant l‘anonymat, en réinventant l‘histoire les découper, les combiner pour recréer, détourner, sur—
ligner ce qu‘elles avaient de furtivement excitant (un
solo de Van Halen, une intro de Prince, le son de piano
de Supertramp, la voix des Buggles...) ?
Sous ses multiples facettes, sous le brillant de ses
combinaisons rythmiques, le résultat tient autant du
Rubik‘s Cube que des collages façon Beck revisitant plu—
sieurs genres en trois minutes. Les deux Parisiens sla—
loment de manière abrupte entre bon et mauvais goût,
au point de faire voler en éclats la problématique qui
les suit depuis leurs débuts (sont—ils encore d‘avant—
garde ou déjà has been ?). « Le mouvement dont nous
sommes issus n‘a plus le même statut, avance Ban—
galter. Les musiques électroniques — la house en par—
ticulier — pour lesquelles nous nous sommes battus
avec un fond de rébellion sont en grande partie assi—
milées, acceptées et parfois récupérées. C‘est en res—
tant dans ce registre que nous aurions fait ce que le
système attendait de nous... » Fut un temps où les Daft
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Punk avouaient leur inquiétude d‘être rejetés par le collants des Sex Pistols ou de Larry Flynt. Avec trois amis
milieu underground dans lequel ils trouvaient leur cré— associés de leur âge, ils ont installé là une microsociété Le duo Daît
Punk, robots
dibilité. Echaudés par les critiques des puristes, on de production dans laquelle sont engloutis leurs quelques
les sent à présent prêts à assumer et à mettre en scène millions et qu‘ils ont appelé Daft Life (« la vie stupide »). parmi les robots,
l‘image qui va
ce qu‘ils ont soigneusement décortiqué : le gigantisme Il est peut—être utile, à ce stade, de lever le masque
et les excès de leur statut de stars. « Ce qui nous plai— sur ces deux Parisiens de 26 ans invisibles, indivisibles, les représenter
pendant les
sait dans le mouvement, continue Bangalter, ça n‘était qui citent en exemple Bjärk, Radiohead et Stanley Kubrick.
pas un modèle musical, mais un état d‘esprit : le bri— Le rond Guy—Manuel de Homem—Christo, tee—shirt et che— deux prochaines
colage, l‘ouverture, l‘absence de règles... » veux longs, que ses silences rendent énigmatique. Le années.
Avec le temps les Daîft Punk considérés par certains maigre Thomas Bangalter, l‘agité, qui théorise à tout
capitaines de l‘industrie du disque, dans un savou— va et fait couramment entrer dans une même phrase
reux mélange de crainte et d‘admiration, comme les le pop art, les dessins animés japonais, Lars von Trier,
« pirates des temps modernes » se sont parfaitement Bach et Moby... Son père, producteur à l‘époque du disco,
organisés autour de la défense de leur indépendance. a donné quelques conseils élémentaires qui cimen—
A Paris, leur vie est simple, leur univers tient en quelques tent l‘aventure Daîft Punk. Depuis leurs débuts, ils ne
mètres carrés : l‘appartement où ils enregistrent, une sont liés à une multinationale du disque que par un
chambre où ils ont installé leur matériel et où se fabrique contrat de licence, s‘autoproduisent et s‘autofinancent
leur musique, par souci d‘en contrôler l‘économie (en en réinvestissant l‘argent que la musique leur rapporte.
studio, ils n‘auraient pas les moyens de passer deux Quand l‘envie leur en prend, ils composent un mor—
ans et demi à éprouver la sophistication de leurs équa— ceau qu‘ils sortent sur un de leurs labels, Roulé ou Cry—
tions sonores). Par choix esthétique aussi bien : les Daîft damoure, et les diffusent à vitesse grand V. Aucun des
Punk militent pour la maîtrise artisanale du « home stu— cireuits parallèles de la « culture club », aucune de ses
dio » — la dynamique, le grain, la texture, la distinction, terminaisons nerveuses ne leur sont étrangers ; ils savent «>
etc. — et leur enthousiasme évoque les cinéastes comme
Wenders exaltant les vertus de la vidéo numérique. A
Montmartre, le groupe dispose aussi d‘un rez—de—chaus—
sée sur cour, deux pièces immaculées, poutres au pla—
fond, sirops Tesseire dans le bar, power books, auto—
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13 . Datt Ponik
-)provoquer l‘attente des DJ et répondre, en un tour de sur ce nouveau support ”
main, au désir du public. L‘énorme tube Music sounds ceaux infiniment, les f
better with you, enregistré vite fait par Bangalter sous le l‘enregistrement ? Diffuser des images ? Les combiner
nom de Stardust en est une preuve éloquente. D‘après à la musique ? Jusqu‘où peut—on jouer de l‘interactivité ?
le rédacteur en chef de Mix Mag, le morceau est tombé Cet art de faire avancer de concert la musique et
pile pour redonner aux Anglais le goût de danser. sa publicité est la marque de tous les grands groupes
Le savoir—faire à 26 ans peut paraître sclérosant. pop. A un moment de la conversation, Thomas Bangalter
Quand ils se sont réunis pour évoquer l‘enregistrement trouve, à ce propos, une image qui semble l‘enchan—
de Discovery, les cinq associés de Daîft Life souhaitaient ter : il évoque sa vision de l‘Amérique et de la « World
s‘ouvrir à d‘autres horizons. Explorer notamment une Company », l‘enseigne des multinationales derrière
zone intermédiaire entre musique, cinéma et multi— lesquelles, comme chez Picsou, se cacheraient des
média que leur génération, avec les promesses du DVD, entrepôts débordants d‘argent. « Des gens comme
découvre avec appétit. Spike Jonze (le réalisateur de Bjork ou Daft Punk travaillent leur image pour tourner
Dans la peau de John Malkovich) a déjà travaillé avec ce modèle en dérision, dit—il. Nous développons l‘en—
eux à la réalisation d‘un clip soulignant leur penchant seigne jusqu‘à ce qu‘elle soit énorme, et derrière il
pour la fiction. Epaulés par les graphistes vidéastes Alex n‘y a rien, une toute petite épicerie, une chambre, de
et Martin, ils viennent de faire réaliser un court métrage la musique... » ® Laurent Rigoulet
d‘animation par un vieux maître japonais, Leiji Matsu—
moto, pour accompagner la sortie de l‘album. Au son
Nos artistes champions du monde
French touch
de One more time, le groupe y est idéalement figuré
comme dans un songe d‘enfant des années 80. Une
suite est prévue, et les deux musiciens se verraient bien
jouer également en tenue d‘androïde dans un court
métrage réalisé par leurs amis Alex et Martin.
Leur approche de la science—fiction est à la fois naïve
et perverse. Les robots qui vont les représenter pen— Catherine Tasca incollable sur la french
dant deux ans (et donnent déjà des migraines aux pho— touch (« N‘oublions pas que la musique
tographes) dictent leurs règles de communication. L‘ex— électronique actuelle doit beaucoup à
clusivité mondiale de leur première apparition dans le Pierre Schaeffer et Pierre Henry »,
magazine The Face était scénarisée par le groupe, du déclara—t—elle à la presse), annoncèrent
texte (une journée à Daftville avec les robots) aux photos. Le dernier Midem, Marché internatio— fièrement les chiffres de l‘export 1999 :
Il n‘est plus question d‘interview mais de « collabora— nal du disque, consacrait il y a quelques les ventes d‘albums francophones à
tion ». Pour deux de leurs (très rares) apparitions télé, MTV semaines sa journée inaugurale au mar— l‘étranger ont représenté 34 millions
et CNN ont dû envoyer leurs questions à l‘avance afin que ché français, royalement intitulé France d‘unités pour un chiffre d‘affaires total
les réponses soient enregistrées au synthétiseur, et défi— Influence. Une mise en avant qui aurait de 643 millions de francs ! Une véritable
lent sur la visière fumée de Thomas Bangalter (le robot pu paraître saugrenue, voire carrément explosion en comparaison du 1,5 mil—
Homem—Christo ne communique que par signes). ridicule, il y a encore quelques années. lion vendu en 1992 et des déjà remar—
On quitte le monde de l‘information pour celui de l‘en— Sourire jusqu‘aux oreilles, les pontes de quables 13 millions de 1998. Des résul—
tertainment (un mot qu‘ils prononcent dix fois l‘heure), l‘industrie tricolore, en présence d‘une tats qui confirment d‘abord la vitalité de
où Daft Punk est une marque parmi d‘autres (sur les la scène musicale française, mais aussi
pochettes de leurs albums, ils se contentent de décliner le travail des maisons de disques et
leur logo) et où ils partent en éclaireurs (« le sentiment d‘organismes institutionnels, comme
d‘être en formation »). Après avoir engagé un bras de le BEMF (Bureau export de la musique
fer inédit avec la Sacem, à qui ils refusaient de confier française), fondé en 1993, présidé par
la gestion de certains de leurs droits d‘exploitation, notam— Emmanuel de Buretel (également à la
ment ceux générés par les nouveaux supports (Inter— tête de la major du disque, Virgin, en
net, DVD...), ils occupent, ces jours—ci, une position de Europe) et financé par le ministère des
pointe sur le web. Chaque acheteur de leur disque devient Affaires étrangères et le secrétariat
membre du Daft Club, et dépositaire d‘une carte qui lui d‘Etat au Commerce extérieur.
permettra de télécharger de la musique ou toute autre Il va falloir s‘habituer à la nouvelle
« surprise digitale » pendant deux ans. Il y a du génie stra— donne : en matière de football comme
tégique dans une manœuvre qui vise à court—circuiter de musique pop, les Français ne sont
Napster, mais se double d‘un vrai souci d‘excursion en plus des losers aux yeux des Anglo—
terra incognita. Qu‘est—ce qu‘un musicien peut inventer Saxons. « II ne s‘agit pas d‘un simple
effet de mode, dit De Buretel. L‘indus—
Dans la foulée trie française est prise très au sérieux. »
CLAUDE GASSIAN
de Daft Punk, le duo Satisfaction, comme dirait l‘autre, pour
versaillais Air fait un des générations d‘écoliers français assi—
tabac à l‘étranger. milés pendant leur séjour de l‘autre >
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