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UNIVERSITÉ CATHOLIQUE

DE LOUVAIN
FACULTÉ DES SCIENCES ÉCONOMIQUES, SOCIALES ET POLITIQUES
DÉPARTEMENT DES SCIENCES POLITIQUES ET SOCIALES

LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES ET GÉOSTRATEGIQUES


DE L’EXPLOITATION DU PÉTROLE AU TCHAD

THÈSE DE DOCTORAT EN SCIENCES POLITIQUES


Par MAOUNDONODJI Gilbert

Promoteur : Professeur Claude ROOSENS (UCL)

Co-promoteur : Professeur Bichara Khader (UCL)

JANVIER 2009
2

UNIVERSITÉ CATHOLIQUE DE LOUVAIN

FACULTÉ DES SCIENCES ÉCONOMIQUES, SOCIALES ET POLITIQUES


DÉPARTEMENT DES SCIENCES POLITIQUES ET SOCIALES

LES ENJEUX GÉOPOLITIQUES ET GÉOSTRATEGIQUES


DE L’EXPLOITATION DU PÉTROLE AU TCHAD

THÈSE DE DOCTORAT EN SCIENCES POLITIQUES


Par MAOUNDONODJI Gilbert

Comité d’encadrement :

Promoteur : Professeur Claude ROOSENS (UCL)

Co-promoteur : Professeur Bichara Khader (UCL)

Membres :

Professeur : Aymeric Chauprade (Paris)

Professeur : Tanguy de Wilde d’Estmael (UCL)


3

REMERCIEMENTS
Cette thèse est l’aboutissement d’un processus de longue haleine. Comme dans tout parcours,
celui-ci comprend des repères et étapes sans lesquels nous ne serions arrivés à destination.
Certes, au point de départ, nous étions seuls dans le starting block avec notre idée, sujet, puis
projet de recherches doctorales. Cependant, tout au long du chemin parcouru, nous avions pu
bénéficier des encouragements, conseils et soutiens multiformes. Parmi les appuis décisifs, il
y a les professseurs Claude Roosens et Bichara Khader, respectivement promoteur et co-
promoteur de cette thèse. Avec les professeurs Tanguy de Wilde d’Estmael et Aymeric
Chauprade, ils ont été la précieuse boussole qui a orienté notre aiguillage intellectuelle durant
les années de rédaction de cette dissertation doctorale. Qu’ils reçoivent ici nos sincères
remerciements et l’expression de notre profonde gratitude.

Pourtant, avant de se lancer sur la piste de ce marathon intellectuel – la rédaction d’une thèse
étant une course de fond et non de vitesse -, il fallait un préparateur physique et
psychologique. Pour accomplir cette double tâche, il y a notre épouse Djérayom Sanodji
Eugenie et nos enfants Junior, Gilson, Aisance et Gloria. Tous ces membres de notre famille
ont consenti de nombreux sacrifices, notamment les longues périodes d’absence auprès d’eux
et de séjour en Belgique, pour rendre possible la réalisation de cette thèse. Nous la leur
dédions avec la ferme conviction et l’espoir qu’ils y tirent les enseignements nécessaires à la
compréhension du monde dans lequel on vit.

Par ailleurs, dans les gradins de notre stade académique, il n’y avait pas que d’anonymes et
passifs spectateurs. Des parents, amis et de nombreuses autres personnes nous ont supportés,
encouragés et activement soutenus. La liste est longue et nous n’aimerions pas prendre le
risque d’omettre des noms. Toutefois, les fans supporteurs s’imposent nécessairement à vous.
Parmi ceux-ci, il y a : mon père, Daïnmbaydjé Mathieu, ma mère, Mbaydené Jeanne, mon
oncle paternel, Mbaïtogoum Albert, mes frères, ma sœur, mes tantes et oncles, mes cousins et
cousines, etc. Dans cette même catégorie de soutiens, il y a mon ami et frère, le Professeur
Emmanuel Murhula Nashi, Banhoudel Mékondo Frédéric, Hetty Burgman et Françoise Petit.
Que tous soient remerciés de leurs précieux appuis.

Enfin, un clin d’œil aux Pères Camille Martel, Régis Ballet et Jean Géli, trois révérends qui,
comme Moïse, ont tiré leur révérence sans pouvoir assister à la soutenance de cette thèse.
Celle-ci est pourtant l’aboutissement d’un parcours humain et intellectuel dont ils ont posé
les jalons. Ces trois personnes ont imprimé à mon cursus personnel, scolaire et universitaire
la culture du travail bien fait, le sens de la discipline et de la rigueur intellectuelle ainsi que de
l’humanisme nécessaire à l’altérité scientifique, c’est-à-dire la prédisposition à réfléchir à des
problématiques sociétales globales dont les implications affectent ou peuvent affecter la vie
des gens et pour la compréhension desquelles on peut apporter sa modeste contribution.
4

LISTE DES ABRÉVIATIONS ET ACRONYMES


AB: Actions Birmanie
ACE: Agence de credit à l’exportation
ADNOC: Abu Dhabi national Oil Company
AIE: Agence Internationale de l’énergie
ARAMCO: Arabian American Oil Company
BP: British Petroleum
CHEC: Chinese Harbour Engineering Company
CISL : Confédération internationale des syndicats libres
CNPC: China national petroleum corporation
CNOOC: China national offshore oil corporation
CFP: Compagnie française des pétroles
CPM: Compagnie pétrolière multinationale
ELF: Essence et lubrifiants français
EFIC: Export finance and Insurance Corporation
EDC: Export Development Corporation
ECGD: export credit guarantee department
FMI : Fonds monétaire international
FMN : Firmes multinationales
GBM : Groupe de la banque mondiale
GNPC: Ghana national petroleum corporation

HRW: Human rights watch


IFI : Institutions financières internationales
ITIE : Initiative de transparence dans les industries extractives
JDZ: Joint development zone
KPC: Kuwait petroleum corporation
KFW: Kreditanstanstalt fur Wiederaufbau
MEND : Mouvement d’émancipation du delta du Niger
MOSOP : Mouvement pour la survie du peuple ogoni
5

NNPC: Nigeria national petroleum corporation


NOC: National Oil Company
NEP: New Energy Policy
NEPDG: National energy policy development group
ONGC: Oil and Natural Gas Corporation
OCDE: Organisation de coopération et de développement économiques
OP : Opinion publique
OSC : Organisation de la société civile
ONG : Organisation non gouvernementale
OIG : Organisation internationale gouvernementale/Organisation intergouvernementale
OPAPEP: Organisation des pays arabes producteurs et exportateurs de pétrole
OPEP : Organisation des pays producteurs et exportateurs de pétrole
OSI : Open society institute
OUA : Organisation de l’Unité Africaine
PETROBRAS : Petroleo brasileiro Sa
PET : Projet d’exportation tchadien
PVDVSA : Petroleos de venezuela Sa
PWYP : Publish what you pay
QP : Qatar petroleum
RAM : Révolution dans les affaires militaires
RDC : République démocratique du Congo
SFI : Société financière internationale
SHT : Société des hydrocarbures du Tchad
SINOPEC : China national petrochemical corporation
SNH : Société nationale des hydrocarbures
SNPC : Société nationale des pétroles du congo
SPN : Société pétrolière nationale

SPP : Société parapétrolière


6

TIC : Technologies de l’information et de la communication


URSS : Union des républiques socialistes et soviétique
UA : Union Africaine
WEIS: World Event Interaction Survey
7

LISTE DES CARTES, ENCADRES, GRAPHIQUES, ET TABLEAUX

CARTES
Carte 1 : système d’exportation du pétrole Tchadien

Carte 2: les routes maritimes du pétrole et passages stratégiques

Carte 3 : Bases militaires américaines autour des routes du pétrole

Carte 4 : production pétrolière en 2004

Carte 5 : l’enclavement des savanes d’Afrique Centrale

Carte 6 : Zones du Permis H de Conoco

Carte 7 : résultats des forages pétroliers au Tchad au 1er mars 1978

Carte 8 : le Tchad et le Cameroun en Afrique

Carte 9 : principales destinations du pétrole tchadien

Carte 10 : le tracé de l’oléoduc Tchad-Cameroun

Carte 11 : Zone des trois champs pétrolifères de Miandoum, Komé et Bolobo en exploitation

Carte 12 : Zone des champs pétrolifères Nya et Moundouli

Carte 13 : zone du plan de développement régional

Carte 14 : la région du Logone oriental dans la nouvelle division administrative

Carte 15 : géopolitique du pétrole tchadien (Géraud Magrin, Grafigéo, 2003-22)

Carte 16 : principaux bassins pétrolifères tchadiens

Carte17 : avancée des rebelles tchadiens lors de l’offensive éclaire de 2008

Carte 18 : principales batailles au Tchad de 2005 à 2008

Carte 19 : permis H et blocs pétroliers disponibles

Carte 20 : les concessions pétrolières et gazières au Soudan

Carte 21 : oléoducs vers l’océan Atlantique (Tchad-Cameroun) et la Mer Rouge (Port Soudan)

Carte 22: zone de déploiement de l’Eufor Tchad/Rca


8

ENCADRÉS
Encadré 1 : liste non exhaustive d’exonérations octroyées au Consortium par l’avenant n°2 à
la convention du 19 décembre 1988

Encadré 2 : les droits garantis consentis au Consortium

Encadré 3 : Directives Environnementales et Politiques Opérationnelles du Groupe de la


Banque Mondiale

FIGURE ET GRAPHIQUES

Figure 1 : répartition géographique des réserves mondiales en pourcentage du total en 2006

Graphique 1 : répartition géographique des réserves mondiales prouvées de pétrole en 2006

Graphique 2 : répartition géographique production et consommation de pétrole en 2006

Graphique 3 : crude oïl prices since 1861

Graphique 4 : évolution des dépenses militaires du Tchad de 2000 à 2008

Graphique 5 : évolution du potentiel militaire aérien tchadien

SCHÉMAS
Schéma 1 : les trois de la géopolitique comme méthode

Schéma 2 : les cinq étapes de la démarche d’analyse géopolitique

Schéma 3: Modèle systémique d’analyse de la conflictualité transnationale

Schéma 4 : la triangulation de la relation stratégique


9

TABLEAUX
Tableau 1 : les axes d’une taxinomie systémique des relations internationales

Tableau 2 : les axes d’une taxinomie systémique des Relations transnationales

Tableau 3 : matrice conceptuelle et théorique d’étude de la conflictualité transnationale

Tableau 4 : les 15 grands pays producteurs de pétrole en 2006

Tableau 5 : les 15 grands pays consommateurs de pétrole

Tableau 6 : classement des 10 premières compagnies pétrolières en 1997-2002

Tableau 7 : réserves prouvées, production annuelle et journalière de pétrole des pays


d’Afrique du Nord en 2006

Tableau 8 : réserves prouvées, production annuelle et journalière de pétrole dans les sept pays
du golfe de Guinée en 2006

Tableau 9 : résultats des forages pétroliers puits par puits

Tableau 10 : mode de calcul de la fiscalité modulaire

Tableau 11 : coûts du projet

Tableau 12 : financement du projet

Tableau 13: financement du Groupe de la Banque Mondiale

Tableau 14 : financement de la Banque Européenne d’Investissement

Tableau 15 : production et revenus pétroliers du Tchad en 2007

Tableau 16 : Estimation indicative des revenus du Tchad et des compagnies pétrolières


Tableau 17 : évolution des dépenses militaires du Tchad de 2000 à 2008

Tableau 18 : ratio dépenses militaires et cumul allocations aux secteurs prioritaires

Tableau 19 : les allocations budgétaires aux secteurs prioritaires de 2004 à 2007

Tableau 20 : États membres de l’UE participant à l’EUFOR TCHAD/RCA.


10

PROLÉGOMÈNES
D’une superficie de 1 284 000 km2, le Tchad se place au vingtième rang mondial par sa
superficie. C’est également le cinquième plus grand pays d’Afrique après le Soudan,
l’Algérie, la République Démocratique du Congo (RDC) et la Libye.

Source : Atlas du Tchad, Paris, Editions Jeune Afrique, 2006.

INDICATEURS POLITIQUES
QUELQUES INDICATEURS GÉNÉRAUX
• Pays : ancienne colonie française (1900-
• Superficie en 1960)
milliers de km2 : 1 284 • Indépendance : 11 août 1960
• Nature de l’Etat : République
• Population en • Chef de l’Etat : Idriss Deby Itno (depuis
milliers (2005) :10 032 le 4 décembre 1990)
• Type de régime : présidentiel
• PIB par habitant, valorisation • Système politique : multipartisme (plus
Dollars PPA (2005) :1 551 de 70 partis politiques légalement
• Espérance de vie (2000-2005) : reconnus mais un parti dominant)
44,2 • Constitution : principe de séparation des
• Taux d’analphabétisme pouvoirs : exécutif, législatif et judicaire
(2005) :74,3 • Compétition politique : pluraliste mais
• Langues officielles : Français & verrouillée car le parti politique
Arabe dominant est celui du président qui
• Autres langues nationales : Sara/ remporte majoritairement tous les
Ngambaye scrutins électoraux.

Source : Données Bad/Ocde (2007 & Atlas du Tchad). Source : Maoundonodji Gilbert, Afrique centrale :

Cadres juridiques et pratiques du pluralisme

radiophonique, Paris, Karthala, 2005.


11

Situé au cœur du continent, le Tchad est un carrefour de civilisations entre l’Afrique du Nord
et l’Afrique Subsaharienne. Il se caractérise par sa continentalité, une très grande diversité
géographique et ethnique ainsi que par un peuplement humain très ancien (peintures et
gravures rupestres du Tibesti et de l’Ennedi, civilisation Sao).

Un pays continental sans accès à la mer

Territoire enclavé et sans littoral, le Tchad partage ses frontières avec six pays limitrophes : la
Libye au nord, la République centrafricaine au sud, le Soudan à l’est, le Cameroun, le Nigeria
et le Niger à l’ouest. Le désert occupe la moitié du territoire dans sa partie nord (Borkou,
Ennedi, Tibesti), le sahel au centre et à l’est. Le sud du pays est de type subtropical et c’est la
région où se concentre la majorité des 10 032 millions d’habitants (2005)1.

La population tchadienne est une mosaïque ethnique2. Elle ne compte pas moins de 140
ethnies et plusieurs groupes ou sous-groupes linguistiques. Les principales ethnies et leur
poids relatif dans la population totale sont : Sara (34%), Arabe (14%), Maba (5%), Toubou-
Gorane (3,9%), Hadjeraï (2,6%), Bilala (2,5%), Kanembou (1,8%), Zaghwa et Bideyat
(1,2%), Fellata (1,2%), Autres (34%)3.

Une zone de contact entre le Maghreb et l’Afrique subsaharienne

Pays de peuplement séculaire, le Tchad fut pendant des siècles une zone de contact entre les
Arabes d’Afrique du Nord et les populations de l’Afrique noire. Il a connu une histoire agitée,
marquée par des luttes ethniques et religieuses. Au royaume du Kanem qui prend son essor au
XIe siècle et dont la conversion de ses souverains répandit l’islam dans toute la sous-région,
succèdent des royaumes tels que ceux du Ouaddaï au XIVe siècle et du Baguirmi au XVIe
siècle. Ces royaumes qui couvrent la zone sahélienne coexistent avec des sociétés sans
organisation étatique dans le nord et le sud du pays. Au XIXe siècle, l’affaiblissement de ces

1
Bad/Ocde, Perspectives économiques en Afrique, 2007.
2
Une ethnie, selon la définition rapportée dans l’Atlas du Tchad, est un ensemble d’êtres humains ayant
conscience d’appartenir à un groupe et possédant une identité particulière qui s’est constituée à travers le temps
et qui s’incarne dans un nom, des institutions politiques (sociétés à Etat/sociétés segmentaire), un système
économique, un territoire et parfois une langue spécifique (Atlas du Tchad, 2006).
3
Gérard-François Dumont, Géopolitique et populations au Tchad, Paris, ERES, Outre-Terre n°20, Revue
française de géopolitique, Académie européenne de géopolitique, 2008.
12

royaumes par les guerres et les luttes intestines permettra au conquérant Rabah de fonder un
vaste empire qui se heurtera à la colonisation française.4

Après soixante ans de colonisation française (1900-1960), le Tchad devient indépendant le 11


août 19605.

Une histoire politique chaotique

L’accession du Tchad à l’indépendance a suscité beaucoup d’espoirs pour la majorité des


Tchadiens. Elle était porteuse de promesses et d’aspirations à une vie meilleure ainsi qu’à la
jouissance des libertés fondamentales qui faisaient défaut sous la colonisation.
Malheureusement, au bout d’à peine deux ans d’indépendance, ces espoirs ont été déçus. Le
parti unique a été institué dès 1962 en lieu et place du multipartisme. L’année suivante, en
septembre 1963, des manifestations pacifiques ont été réprimées dans le sang. Plusieurs
leaders politiques, en majorité ressortissants de la partie septentrionale du pays, furent arrêtés
et mis en prison. Certains rescapés vont prendre le maquis afin de mener la lutte armée contre
le régime. D’autres sont allés en exil. C’est dans ce contexte que l’insurrection armée s’est
développée et amplifiée avec la création, en juin 1966, du Front de Libération Nationale du
Tchad (Frolinat). En août 1968, le Gouvernement de François Tombalbaye fait appel aux
troupes françaises pour l’aider à combattre ce mouvement armé. Malgré l’aide de l’ancienne
puissance coloniale et les scissions au sein du Frolinat, le régime ne put venir à bout de la
résistance armée. Le 13 avril 1975, F. Tombalbaye fut assassiné à la suite d’un coup d’Etat
militaire. Le général Félix Malloum, un autre originaire du Sud, lui succède à la tête de l’Etat.
A la faveur d’âpres négociations, le Conseil Supérieur Militaire (CSM) signe un accord avec
les Forces Armées du Nord (FAN), une faction dissidente du Frolinat, et son leader, Hissène
Habré, devient Premier ministre. Les rivalités au sein de l’exécutif aboutissent à l’éclatement
de la guerre civile le 12 février 1979. Les dissensions entre les différentes factions armées
conduisent à l’intensification de la guerre civile et l’internationalisation du conflit.

L’internationalisation et les ingérences étrangères dans la conflictualité

L’intervention militaire française et l’implication des pays voisins du Tchad consacrent le


début de l’internationalisation de la conflictualité tchadienne. Les premiers acteurs externes
impliqués dans les crises au Tchad sont, outre la France, la Libye et le Nigeria. Ces deux pays

4
SERES-DME, Evaluation de la coopération française au Tchad, 2005, p. 37.
5
Ibid.
13

limitrophes sont intervenus, tantôt pour soutenir tel ou tel camp, tantôt pour les médiations de
paix. L’une des solutions de sortie de la guerre civile de 1979 a été la signature en mars 1979
au Nigeria des accords de Kano I. En application de ces accords, dont l’une des clauses
principales est la « dissolution des institutions existantes », le président du CSM démissionne
et un Gouvernement d’Union Nationale de Transition (GUNT) a été formé. Il est présidé par
Goukouni Weddeye, devenu chef de l’Etat, avec comme vice-président le colonel Kamougé
Wadal Abdelkader et ministre de la défense Hissène Habré. Le GUNT n’a pas réussi dans sa
mission de ramener la paix. Le conflit dégénère en guerre ouverte entre les factions rivales. La
faction de Hissène Habré réussit finalement à prendre le dessus. Le GUNT est renversé et
Hissène Habré s’installe au pouvoir en juin 1982. Au bout de huit années de règne, ce dernier
est chassé du pouvoir. Le 4 décembre 1990 Idriss Déby, son ex-bras droit, entré en dissidence
un an auparavant, s’installe au pouvoir. Dans la foulée des promesses, le nouveau Chef de
l’Etat proclame la démocratisation de la vie publique, annonce le multipartisme et la
reconnaissance des libertés fondamentales. Une Conférence Nationale Souveraine (CNS) est
organisée de janvier à avril 1993. Elle est suivie d’une période de transition de trois ans
(1993-1996) et de l’organisation de plusieurs scrutins (référendum constitutionnel en 1996 et
2005, élections présidentielles en 1996, 2001 et 2006, ainsi que deux élections législatives en
1997 et 2002). Parallèlement ou parfois en concomitance, de nouvelles institutions ont été
créées. Un processus d’institutionnalisation qui semble traduire la volonté de démocratisation
de la vie publique6. Dans la réalité, ce processus est constamment remis en cause. Les libertés
fondamentales (opinion, expression, presse, association, réunion) sont quotidiennement
violées. Le jeu politique étant complètement verrouillé, en l’absence de possibilité
d’alternance démocratique, les acteurs politiques ont recours à la violence comme moyen de
conquête et/ou d’exercice du pouvoir. D’où la recrudescence des insurrections armées et la
multiplication du nombre de mouvements politico-armés, ces cinq dernières années.

Les clivages comme grille de lecture

Les clivages régionaux et ethniques, c’est-à-dire l’opposition, supposée générale et


irréductible, entre « le Nord musulman et le Sud chrétien et animiste » a longtemps servi à
masquer la véritable nature des problèmes tchadiens, qui est en réalité d’ordre essentiellement
politique et non pas ethnique ou religieux. Même s’il arrive que des clivages se recoupent, il
importe d’autant plus de ne pas, d’une part, prendre les effets pour des causes et, d’autre part,

6
Maoundonodji Gilbert, Afrique centrale : cadres juridiques et pratiques du pluralisme radiophonique, Institut
Panos Paris, Paris, Khartala, mai 2005, 250 p.
14

de ne pas donner à l’éventuelle attitude personnelle régionaliste ou tribaliste de tel ou tel


dirigeant une portée générale en la projetant sur l’ensemble d’un groupe de la population7. En
effet, quand le tout premier président de la République, François Tombalbaye, a essayé de
soumettre tous les fonctionnaires de sa propre ethnie à l’initiation (d’ailleurs complètement
faussée), cela n’a nullement entraîné l’approbation générale dans cette ethnie et, encore
moins, dans l’ensemble des régions qui constituent le « Sud ». En outre, quand, en 1979,
Hissène Habré a crié à la trahison parce que le GUNT, conformément à sa mission et sous
l’impulsion de Goukouni, s’ouvrait à tous sans distinction d’origine régionale, ethnique ou
religieuse, cela n’exprimait pas davantage l’attitude de l’ensemble des populations
musulmanes, qu’elles soient du nord ou d’ailleurs8.

Par ailleurs, si l’on continue à raisonner avec le prisme des clivages, on peut dire qu’il ne
devrait plus y avoir de conflits dont les principaux protagonistes sont du nord du pays. Car
depuis 1979 jusqu’à nos jours, ce sont quatre présidents de la République, originaires du nord
géopolitique du Tchad, qui se sont succédé au pouvoir. Certes, il ne faut pas nier qu’il puisse
subsister quelques séquelles historiques de la situation précoloniale et coloniale mais se
cristalliser sur celles-ci ne donne pas une vision exacte des choses, car c’est l’arbre qui cache
la forêt9. Les deux tentatives majeures de renversement du régime, en avril 2006 et février
2008, sont le fait des groupes armés dirigés par des nordistes, musulmans et dont certains
sont des Zaghawa et proches parents du président en place, lui-même nordiste et musulman.
Des faits qui battent définitivement en brèche la thèse de la dialectique nord-sud comme grille
de lecture de la conflictualité au Tchad.

En définitive, au-delà de la conquête du pouvoir politique par certains groupes politico-armés


qui le considère comme un moyen d’ascension sociale personnelle, il s’agit d’une opposition
fondée sur le refus d’un régime, d’une certaine conception du pouvoir et de la façon de
l’exercer, et non sur l’appartenance régionale de tel ou tel responsable.

La nouvelle donne pétrolière

L’entrée du Tchad dans l’ère pétrolière, au début des années 2000, a donné une dimension
nouvelle à la conflictualité tchadienne. C’est cette dimension que l’on se propose d’examiner
dans le cadre de cette thèse.

7
Monique Brandily, Le Tchad face nord 1978-1979, Politique africaine n°16, Paris, Khartala, décembre 1984,
p.16.
8
Ibid.
9
Ibid.
15

INTRODUCTION GÉNÉRALE

« Les Américains vont tenir la dragée haute aux partenaires traditionnels de l’Afrique, à
commencer par la France. Nous ne laisserons plus l’Afrique aux Européens ». Ron Brown10,
Secrétaire américain au Commerce, Sommet afro-américain de Dakar, mai 1995.

La fin de la décennie 1980 et le début des années 1990 sont marqués par la chute du mur de
Berlin, ayant entraîné dans son sillage la disparition du communisme et le triomphe du
libéralisme. Cette mutation n’épargne aucune aire géographique et contribue à redessiner la
carte géopolitique du monde avec une prolifération de nouveaux États, à telle enseigne que le
«géopolitologue11 » français, François Thual, n’hésite pas à parler de « Planète émiettée 12»,
« morceler et lotir » étant comme un « nouvel art de dominer le monde ».

Ainsi, on peut constater avec Roland Marchal et Christine Messiant, que « la fin de la Guerre
froide a considérablement modifié la configuration des relations internationales, avec des
conséquences sur les guerres dont beaucoup s’étaient inscrites dans cet affrontement
bipolaire : elle n’a donc pas manqué de susciter un regain de réflexion sur les conflits »13.

Si ces transformations ont eu des conséquences évidentes sur le système international, elles
ont touché également les sous-systèmes régionaux, voire les régimes politiques internes de
certains États, avec les droits de l’homme, la démocratie et la bonne gouvernance comme
nouvelles valeurs à promouvoir. L’Afrique n’est pas restée en marge de ces changements
systémiques. Elle est idéologiquement et structurellement affectée.

Au plan idéologique, le discours de la Baule du président français, François Mitterrand, avait


annoncé la couleur du type et du rythme de changements que la France entendait imprimer à
ses anciennes colonies des pays africains francophones. Pourtant, depuis la fin de la guerre
froide, la France n’est plus le seul joueur sur l’échiquier africain. D’autres acteurs, à
commencer par les États-Unis, lui contestent ce rôle.

10
Cité par Robin Philpot, Ça ne s’est pas passé comme ça à Kigali, Montréal, Les Intouchables, 2003, p. 196.
11
On préfère utiliser un néologisme, « géopolitologue » à la place de géopoliticien qui, dans le contexte du
Tchad, a une connotation péjorative. Il signifie un politicien qui fait de la politique en se basant exclusivement
sur son ethnie, sa région ou sa religion.
12
François Thual, La planète émiettée. Morceler et lotir. Un nouvel art de dominer, Paris, Arléa, 2002.
13
Roland Marchal et al. , Une lecture symptomale de quelques théorisations récentes des guerres civiles, Paris,
CERI/CNRS-CEA/EHESS, 2001, p. 2.
16

En octobre 1996, lors de sa tournée africaine, le secrétaire d’État américain Warren


Christopher déclare, en guise d’avertissement et d’intentions : « le temps est fini où l’Afrique
pouvait être divisée en sphères d’influence, où des puissances extérieures pouvaient
considérer des groupes entiers de pays comme leur domaine réservé. Aujourd’hui, l’Afrique a
besoin du soutien de tous ses amis et pas du patronage exclusif de quelques-uns »14. Une
déclaration qui conforte et explicite celle faite par feu Ron Brown, alors secrétaire américain
au Commerce, après le sommet afro-américain de Dakar, et ci-dessus rapportée.

Il apparaît clairement que l’enjeu africain pour les grandes puissances n’est plus de l’ordre de
la bipolarisation idéologique. L’Afrique devient le point de convergence et le centre
d’attraction des grandes puissances en course, voire en compétition pour ses ressources.

Dès 1993, le sous-secrétaire d’État américain aux Affaires africaines, George Moose, dans
une déclaration faite devant le Sénat, indiquait : « nous devons assurer notre accès aux
immenses ressources naturelles de l’Afrique, un continent qui renferme 78% des réserves
mondiales de chrome, 89% de platine et 59% de cobalt »15.

Ces déclarations de hauts responsables américains s’inscrivent dans la continuité de la ligne


tracée par Bill Clinton dans son discours de politique étrangère devant le Congrès. L’arrivée
au pouvoir de l’administration Bush ne va pas entraîner une rupture dans cette politique. Bien
au contraire. Les attentats terroristes du 11 septembre 2001 et l’instabilité persistante au
Moyen-Orient vont pousser les États-Unis à s’intéresser à d’autres régions du monde dont
l’Afrique pour leur approvisionnement en hydrocarbures.

En effet, dans leur « vision géopolitique planétaire des hydrocarbures »16, les États-Unis place
l’Afrique au cœur de leur « pétro-diplomatie » en opérant un redéploiement stratégique de la
région du golfe Persique vers le golfe de Guinée. La nouvelle Politique nationale de l’énergie
(NEP), traduite dans l’Energy Bill adopté par le Congrès fin juillet 2005, fixe même un
objectif chiffré quant aux approvisionnements en provenance de cette région : « l’Afrique de
l’Ouest fournira 25% des importations de pétrole des États-Unis à l’horizon 2015, afin de
réduire la dépendance envers un golfe Arabo-persique trop troublé et une OPEP trop
gourmande »17.

14
Robin Philpot, op.cit, p. 196.
15
Ibid.
16
Philippe Sébille-Lopez, Géopolitiques du pétrole, Paris, Armand Colin, 2006, p. 71.
17
Idem, p. 131.
17

Or, dans cette ruée vers les matières premières africaines, les occidentaux (américains,
britanniques et français) ne sont plus seuls en course. La Chine, l’Inde, le Brésil, considérés
comme de nouvelles puissances émergentes, aiguisent également leurs appétits en Afrique.

La Chine, elle, n’a pas attendu les attentats du 11 septembre 2001 contre les États-Unis pour
jeter son dévolu sur l’Afrique comme source d’approvisionnement en pétrole. Dès la fin de la
guerre froide, et face au vide stratégique laissé en Afrique par l’Europe qui s’est tournée vers
les pays de l’ex- URSS, la Chine est réapparue en force sur le continent africain en déclarant
œuvrer à « établir et développer un nouveau type de partenariat stratégique marqué par
l’égalité et la confiance mutuelle sur le plan politique, la coopération dans un esprit gagnant-
gagnant sur le plan économique ».18

Cette nouvelle donne que représentent le redéploiement stratégique des États-Unis et la


poussée de la Chine en Afrique augure-t-elle d’une « guerre froide sino-américaine en
Afrique »19 dont l’enjeu serait énergétique ? Certains auteurs, à travers leurs publications,
tendent à le faire croire. D’autres pensent au contraire qu’il n’y aura pas d’affrontement direct
entre ces deux grandes puissances, membres du Conseil de Sécurité des Nations Unies, mais
des stratégies pour contrôler ou contrer les ambitions de l’un et l’autre.

De toute évidence, on assiste de plus en plus à des rivalités entre ces pays, soit directement à
travers leurs sociétés multinationales engagées dans la conquête des marchés, soit
indirectement sur le théâtre des conflits comme hier en République Démocratique du Congo
(RDC), aujourd’hui au Darfour, et sans nul doute demain dans n’importe quel coin de
l’Afrique riche en ressources naturelles.

Sur le plan structurel, le deuxième changement systémique après la fin de la guerre froide
affecte l’Organisation de l’Unité Africaine (OUA). En septembre 1999, l’organisation
continentale change de nom et devient l’Union Africaine (UA). Au-delà d’un simple
glissement sémantique, il y a une remise en cause profonde de la structure organisationnelle,
du mode de fonctionnement et du mandat de l’organisation supranationale continentale.

Parmi les innovations, il a la création d’un Conseil de Paix et de Sécurité. La principale


mission de cet organe est d’aider l’UA à la prévention des conflits et à la résolution pacifique

18
« La politique de la Chine à l’égard de l’Afrique », www.chineafrique.com, (cité par Valérie Niquet, La
stratégie africaine de la Chine, in Politique étrangère n°2 :2006).
19
Jean-François Susbielle, CHINE-USA. La guerre programmée. Le 21e siècle sera-t-il le siècle de la revanche
chinoise ?, Paris, First Editions, 2006, p. 231.
18

des différends entre les États ou à l’intérieur de ceux-ci. En dépit de l’existence de cet organe,
l’organisation continentale n’arrive pas à faire face aux principaux défis actuels de l’Afrique
que sont la lutte contre la pauvreté, l’avènement de véritables États de Droit et la fin des
coups d’État pour renverser des régimes en place.

Le long conflit en République Démocratique du Congo, qualifié de première guerre mondiale


africaine, et ses millions de morts ; la crise du Darfour avec ses centaines de milliers de morts
ainsi que des millions de réfugiés et déplacés ; le chaos persistant en Somalie, le récent coup
d’Etat en Mauritanie… sont autant de zones grises qui montrent les limites des capacités de
l’UA à résoudre par elle-même ces conflits. En plus de ces conflits politiques, quels sont les
autres types de conflits observés en Afrique ? Quels sont les enjeux ou facteurs explicatifs de
cette conflictualité africaine ?

Dans une remarquable revue bibliographique, Cyril Abal Musila tente d’apporter des
éléments de réponses à ces questions centrales. Dans cette recension documentaire intitulée
« Crises et conflits en Afrique de l’Ouest : état des connaissances »20, l’auteur a répertorié les
ouvrages et articles de recherche universitaire ; les actes de colloques scientifiques ; les
documents de recherche-action ; les rapports de missions ou d’activités de terrain d’acteurs
impliqués dans les actions de recherche de solutions à ces crises et conflits ; etc.

Grâce à cette étude, on peut mesurer « l’apport de la recherche dans le champ de gestion des
conflits en termes d’analyse d’acteurs, d’identification des thématiques et de mécanismes et
de structures organisationnelles qui interviennent dans cette problématique »21 en Afrique de
l’Ouest, y compris Cameroun et Tchad. Le principal apport de cette étude réside dans le fait
qu’elle a permis à l’auteur de dégager une typologie pertinente des crises.

Ainsi, sept types de conflits sont identifiés : (i) les crises foncières et les différends relatifs à
la gestion des ressources naturelles (eau, terre, minéraux, pâturages…) ; (ii) les conflits liés
aux enjeux culturels et identitaires ou ethniques ; (iii) les crises socio-économiques ; (iv) les
conflits liés aux migrations et aux flux des réfugiés ; (v) les différends frontaliers entre États ;
(vi) les crises politiques impliquant une révolte armée, une violence encadrée par l’État ou des
conflits militaires ; (vii) les drames socio-psychologiques22.

20
Cyril Abal Musila, Crises et conflits en Afrique de l’Ouest : état des connaissances, OCDE-Club du Sahel,
SAH/D (2002)538, septembre 2002.
21
Ibid.
22
Ibid.
19

Les facteurs explicatifs de ces types de crises et conflits sont également mis en exergue dans
cette revue documentaire. La plupart s’intègrent dans les différentes hypothèses et théories
avancées par les spécialistes de l’Afrique et que François Thual résume en trois types de
facteurs : l’aspect ethnico-identitaire, la rivalité entre les grandes puissances et les intérêts
économiques pour le contrôle des matières premières23.

Selon François Thual, la première série d’analyses s’appuie sur le poids sociologique du
phénomène ethnique dans les sociétés africaines et constate que la plupart des États africains
souffrent de « malformations » ethniques. Autrement dit, d’après cet auteur, les explications
ethnicistes sont des explications géopolitiques de type endogène, selon lesquelles les conflits
naissent de l’inadéquation des structures d’État léguées par la colonisation et des structures
socio-ethniques léguées par l’histoire24.

Le deuxième type d’explication repose sur un affrontement géopolitique entre, d’un côté la
France, de l’autre les Anglo-saxons, c’est-à-dire l’alliance entre les Américains et les Anglais
pour contrer la puissance française et si possible s’emparer de certaines parties de son
domaine d’influence. À l’appui de cette conception on trouve les analyses concernant la
guerre du Congo, ex-Zaïre. En effet, à travers la crise des Grands Lacs, on a vu un bloc
constitué de l’Ouganda, du Burundi et du Rwanda… soutenu par Washington et Londres,
s’attaquer au Zaïre et à ses colossales richesses et renverser le Général Mobutu qui était
protégé par la France. De même, voit-on dans la coalition des pays qui se sont portés au
secours du régime de Mobutu un certain nombre de pays protégés par la France, le Soudan, le
Tchad, l’Angola, le Zimbabwe -ex-pays anglophone qui s’est rangé dans le camp français- et
aussi des pays situés très loin de la zone comme la Libye. Pour les auteurs de cette école, la
plupart des guerres d’Afrique seraient déclenchées par des luttes d’influence entre puissances
« impérialistes » rivalisant pour s’évincer l’une l’autre des domaines qu’ils s’étaient
constitués25.

Le troisième groupe d’analyses considère que la plupart des conflits d’Afrique actuels ont
pour but le contrôle des richesses minières, pétrolières, voire agricoles de l’Afrique. Dans
cette école inspirée du marxisme, il y aurait une sorte d’instrumentalisation à plusieurs étages.
Le premier étage consisterait dans l’instrumentalisation des ethnies par des groupes financiers
lesquels seraient appuyés par les grands États. Ainsi, l’objectif de ces grands groupes

23
François Thual, Contrôler et contrer. Stratégies géopolitiques, Paris, Ellipses, 2000.
24
Ibid
25
Ibid
20

économiques multinationaux serait de créer en fait des « États clients », des sortes d’émirats
pétroliers, uranifères voire diamantifères.

26 27
L’étude des enjeux géopolitiques et géostratégiques de l’exploitation du pétrole au Tchad,
nouveau venu sur l’échiquier pétrolier régional et international, permet de conforter ces
facteurs explicatifs de la conflictualité africaine. Elle apporte également un autre éclairage
sous forme de lecture globale des crises et conflits en lien avec l’exploitation des ressources
naturelles, pétrole notamment.

A propos de ce type de conflictualité, les principales publications recensées dans l’étude de


Cyril Abal Musila et qui ont un certain intérêt pour notre thèse concernent surtout le Nigeria :
Oïl in Nigeria. Conflict and litigation between oil companies and village communities;
Ogoni’s Agonies : Ken Saro-Wiwa and the crisis in Nigeria ; L’émergence des Ogoni : la
politique pétrolière, l’agitation des minorités et l’avenir de l’État nigérian; Les réactions de
l’Etat aux protestations anti-pétrole dans le Delta du Niger au Nigeria; Les forces militaires,
la société civile et la démocratisation au Nigeria : Ken Saro-Wiwa et la société civile
nigériane ; etc. Ces références complètent l’abondante littérature concernant la thématique du
pétrole en général.

S’agissant de l’étude du cas spécifique du Tchad, qui est le terrain d’investigation dans le
cadre de cette thèse, la littérature est moins abondante. Certes, c’est depuis au moins quatre
décennies que l’on parle de l’exploitation du pétrole dans ce pays. Cependant, il n’existe pas
véritablement d’ouvrages de référence au plan académique. La plupart des publications sont
récentes. Les principales sources documentaires sont : les documents officiels du projet
d’exportation du pétrole de Doba, publiés soit par le Gouvernement tchadien, soit par le
Consortium pétrolier, soit encore par le Groupe de la Banque Mondiale. Ils sont les plus
fiables et crédibles.

26
Dans son Dictionnaire de Géopolitique, Yves Lacoste dresse un inventaire assez complet et critique des
différentes définitions du concept de géopolitique. D’autres auteurs comme François Thual (in Méthodes de la
géopolitique. Apprendre à déchiffrer l’actualité, Paris, Ellipses, 1996), Aymeric Chauprade et al. (Dictionnaire
de Géopolitique. Etats, Concepts, Auteurs, Paris, Ellipses, 2e édition revue et augmentée, 1999) font une lecture
critique du concept de géopolitique et proposent des outils opérationnels d’analyse suivant la méthode
géopolitique.
27
Hervé Coutau-Bégarie (in Traité de Stratégie, Paris, Economica, 1998) et Yves Lacoste (Dictionnaire de
Géopolitique) définissent le concept de stratégie et établissent la distinction avec les concepts voisins comme
géopolitique.
21

À côté de ces sources primaires, il y a l’un ou l’autre ouvrage, mais surtout quelques rapports
d’études et d’actions de terrain des associations ainsi qu’organisations non gouvernementales
impliquées dans le suivi du projet. Parmi les publications les plus pertinentes, on peut citer :
Les enjeux d’un enrichissement pétrolier en Afrique centrale. Le cas du Tchad28 ; Le pétrole
du Tchad. Rêve ou cauchemar pour les populations29 ; Le pétrole tchadien : miracle ou
mirage ? Suivre l’argent du dernier-né des pétro-Etats d’Afrique30 ; Le fond du baril. Boom
pétrolier et pauvreté en Afrique 31; Tchad-Cameroun, pour qui le pétrole coulera-t-il ?32
Projet pétrolier Tchad-Cameroun. Dés pipés sur le pipeline33, etc.

Toutes ces références sont très importantes pour comprendre la façon dont ces types d’acteurs
perçoivent les différents enjeux de l’exploitation du pétrole au Tchad. Toutefois, dans la
mesure où il y a parfois des prises de positions militantes, l’utilisation de ces sources a été
faite avec discernement et prudence.

Par ailleurs, les articles de la presse nationale et internationale ont été également consultés ou
utilisés. Ils rendent assez bien compte des faits et des événements en lien avec l’objet de
l’étude en fournissant des repères.

Enfin, pour compléter le tableau des sources générales, il faudra ajouter les ouvrages
théoriques et méthodologiques consultés. Des ouvrages de référence existent et couvrent le
champ des relations internationales, de la géopolitique, de l’économie, du droit…bref de
toutes les disciplines qui touchent de loin ou de près notre problématique de recherche. Or, on
s’est rendu compte très rapidement que la consultation de ces sources ne fournit pas
l’outillage méthodologique pour aborder notre problématique dans toute sa complexité. On a
fini par faire tout un travail de conceptualisation et d’élaboration d’un modèle approprié pour
étudier notre problématique.

28
Géraud Magrin, Les enjeux d’un enrichissement pétrolier en Afrique centrale. Le cas du Tchad, Paris,
Mémoires et documents de l’UMR PRODIG, 2003-22.
29
Martin Pétry et al. , Le pétrole du Tchad ; Rêve ou cauchemar pour les populations, Paris, Khartala, 2005.
30
Nikki Reish et al. , Le pétrole tchadien : miracle ou mirage ? Suivre l’argent au dernier-né des pétro-États
d’Afrique, CRS & BIC, décembre 2004.
31
Ian Gray et al. , Le fond du baril. Boom pétrolier et pauvreté en Afrique, CRS & BIC, juin 2003
32
Antoin de Ravignon, Tchad-Cameroun. Pour qui le pétrole coulera-t-il ? Paris, Hors Série Lettre FIDH,
juillet 2000.
33
Agir Ici-Survie, Projet pétrolier Tchad-Cameroun. Dés pipés sur le pipeline, Dossiers noirs de la politique
africaine de la France, n°13, Paris, L’harmattan, 1999.
22

La thèse est structurée en deux parties et comprend, outre l’introduction et la conclusion, sept
(7) chapitres :

Introduction générale

Chapitre 1 : Problématique, justification du choix du sujet, considérations conceptuelle,


théorique et méthodologique

Première partie. L’échiquier pétrolier international et régional aujourd’hui

Chapitre 2 : La configuration actuelle de la scène pétrolière mondiale

Chapitre 3 : L’Afrique dans la nouvelle géopolitique pétrolière mondiale

Deuxième partie. Contexte et enjeux de l’exploitation du pétrole au Tchad

Chapitre 4 : L’aventure pétrolière tchadienne d’hier à aujourd’hui

Chapitre 5 : L’avènement de l’ère pétrolière avec le projet d’exportation tchadien

Chapitre 6 : Les enjeux géopolitiques de l’exploitation du pétrole au Tchad

Chapitre 7 : Les enjeux géostratégiques de l’exploitation du pétrole au Tchad

Conclusion générale : Enseignements pratiques et lecture théorique de la conflictualité


23

CHAPITRE 1 : PROBLÉMATIQUE, JUSTIFICATION DU CHOIX DU


SUJET, CONSIDÉRATIONS CONCEPTUELLE, THÉORIQUE ET
MÉTHODOLOGIQUE

1.1. PROBLÉMATIQUE DE RECHERCHE

1.1.1. Position du problème


L’exploitation des gisements pétroliers de Doba, au cœur de la zone soudanienne du Tchad,
constitue un facteur majeur d’incertitude à court terme, en même temps qu’un potentiel de
changement important. Le pétrole représente depuis plusieurs décennies un enjeu considérable
au Tchad tant les ressources semblent prometteuses. Les projections de réserves prouvées,
faites par les multinationales (Exxon mobil, Petronas et Chevron) dans les trois champs de
Komé, Bolobo et Miandoum (bassin de Doba) sont passées de 300 à 850 puits sans tenir
compte des prospections qui se font en dehors de ces champs ainsi que dans les autres bassins
(Dosséo, Salamat, Bongor et Lac Tchad).

La mise en valeur de ces champs de pétrole, isolés au sein de la masse continentale africaine,
a nécessité la construction d’un oléoduc de 1070 kilomètres pour évacuer le brut du Sud du
Tchad vers Kribi, à la côte atlantique du Cameroun (Carte 1 : système d’exportation tchadien,
infra).

Certes, par le passé, en fonction des cours mondiaux, de l’évaluation du risque géopolitique et
du niveau des réserves probables, différentes entreprises transnationales ont manifesté un
intérêt fluctuant pour l’or noir du Tchad. La participation d’un ou plusieurs pays limitrophes
s’est avérée indispensable pour le tracé du pipeline, de même que celle de la Banque
Mondiale pour la caution morale et surtout la couverture du risque politique afin de permettre
aux compagnies pétrolières d’injecter les ressources financières nécessaires à la réalisation de
ce mégaprojet (3,5 milliards de dollars d’investissement).
24

Carte 1 : Système d’exportation du pétrole Tchadien

Source : Plan de Gestion de l’Environnement (PGE), Dames & Moore

Depuis juin 2000, date à laquelle la Banque Mondiale a donné son aval financier aux
multinationales, il n’y avait plus de doute : le processus d’exploitation du pétrole tchadien est
irréversible. Trois ans après, en juillet 2003, les premiers barils sont pompés dans le pipe-line
à destination du terminal camerounais de Kribi.
25

Le 10 octobre 2003 a été célébrée en grande pompe l’entrée du Tchad dans le cercle restreint
des pays producteurs et exportateurs de pétrole.

Photo : cérémonie d’inauguration de l’exportation du pétrole de Doba

Source : http://clabedan.typepad.com/photos/uncategorized/tchadpetrole220.jpg

Cérémonie officielle d’inauguration de l’exportation des premiers barils de pétrole tchadien (Komé, 10 octobre 2003). Le
Président Idriss Déby ouvrant les vannes en présence de très hautes personnalités dont ses homologues : Dénis Sassou
Nguesso (République du Congo), Oumar El-Béchir (Soudan), Oumar Bongo (Gabon), etc.

Pourtant, des débats passionnés ont mis aux prises, dans la deuxième moitié des années 1990,
les partisans et les adversaires de l’exploitation du pétrole tchadien. Quoi qu’en disent le
gouvernement et le consortium, écrit Géraud Magrin34, les perspectives d’exploitation du
pétrole de Doba s’inscrivent dans le contexte de l’opposition nord/sud, alimentant la théorie
du complot du nord visant à faire main basse sur les richesses du Sud. Le souhait du
consortium de limiter les mouvements migratoires (internes/internationaux) autour du projet
procède pour partie du désir de ne pas exacerber ce ressentiment.

En outre, d’après l’auteur précité, la combativité de la société civile face au projet pétrolier
doit s’interpréter en considérant l’identité des acteurs. En effet, constituée pour la plupart de

34
Géraud Magrin, Le Sud du Tchad en mutation des champs de coton aux sirènes de l’or noir, Paris, CIRAD-
PRASAC-SEPIA, 2001.
26

membres des ONG, des Églises ou des médias, la société civile regroupe une majorité de
jeunes cadres « sudistes », pour lesquels l’engagement dans la société civile constitue, plus ou
moins consciemment, une forme de résistance à la situation politique du pays, qui leur
concède une si faible place et les tient éloignés des structures de l’État. L’opposition
fondamentale qu’ils vouent au système politique existant procède d’une méfiance
indépassable vis-à-vis du régime politique en place, considéré comme celui des « nordistes »
35
. Une thèse qui comporte une certaine part de vérité historique mais qui, on le verra, est
battue aujourd’hui en brèche par les faits et les événements qui rendent beaucoup plus
complexe la lecture de la conflictualité au Tchad.

En revanche, le point sur lequel on est d’accord avec Magrin c’est à propos des deux
principaux enjeux de ces controverses reflétant les échelles concernées par le projet
d’exploitation. En effet, le pétrole pourrait perturber l’environnement physique et humain de
la zone de production, autour de Doba. Il risque surtout de conforter, à l’échelle nationale, un
régime incapable de « bonne gouvernance », et ainsi alimenter des tentations autonomistes,
voire séparatistes au sud du pays mais également des vélleités de prise du pouvoir par d’autres
acteurs politiques dans le but d’accéder à la rente pétrolière. Il suffit de se référer à l’exemple
passé du Biafra, et plus récent du peuple Ogoni dans le delta du Niger, tous deux du Nigeria,
pour s’en convaincre.

Par ailleurs, les changements récents, mais surtout les incertitudes qui pèsent sur l’avenir,
dépendent pour une large part de logiques et de dynamiques mondiales sur lesquelles le Tchad
n’a guère de prise. Celles-ci sont également porteuses de conflictualité. Car l’exploitation du
pétrole tchadien ne met pas en scène que des entreprises. Elle mobilise des Etats, à l’échelle
régionale et internationale, plus précisément les puissances occidentales qui aspirent à une
position majeure ou hégémonique dans le concert des nations du XXIe siècle36. Or, le contrôle
des relations internationales passe en partie par celui des ressources mondiales
d’hydrocarbures. Enfin, dans les 15-20 prochaines années, les pays d’Afrique centrale,
notamment ceux appartenant à la région géopolitique du Golfe de Guinée mais aussi le Tchad,
vont occuper une place importante dans ce jeu. « Au Sud du Sahara, le principal pôle
pétrolier se situe en Afrique centrale, dans les pays riverains du Golfe de Guinée et du

35
Géraud Magrin, op. cit. p.394.
36
Ibid.
27

plateau de l’Angola. A ces pays que sont le Nigeria, le Cameroun, la Guinée Equatoriale, le
Gabon, le Congo-Brazzaville et l’Angola, il faut y ajouter le Tchad »37.

En définitive, avec l’exploitation de son pétrole, le Tchad constitue un territoire d’intérêt


stratégique intégré dans les dispositifs géopolitique et géostratégique des pays occidentaux, en
particulier des États-Unis et de la France. De plus, sa position charnière entre l’Afrique
Subsaharienne et le Maghreb en fait également un « État tampon idéologique ». Tous ces
éléments constituent des sources de conflits potentiels qui méritent d’être décryptés.

1.1.2. Justification du choix du sujet


Le sujet choisi se justifie tant du point de vue de son intérêt historique (1.1.2.1) que de son
originalité (1.1.2.2).

1.1.2.1. Intérêt historique


La guerre secrète pour le pétrole. La guerre froide du pétrole. Le monde secret du pétrole.
L’épopée du pétrole. L’empire du pétrole. Le pétrole roi du monde. Le pétrole et le pouvoir
mondial. Le pétrole, la plus grosse des affaires (Oil the biggest business) Les Émirats
mirages. Les émirs de la République, Tintin au pays de l’or noir, etc. ces titres, fort
évocateurs, reflètent mieux que tout les fantasmes et les rêves que le pétrole jette dans les
imaginations. Celui de l’enrichissement spectaculaire des capitaines d’industries pétrolières
(Rockefeller, Deterding pour ne citer que les illustres pionniers) ; celui aussi d’un pouvoir
immense, capable de faire et défaire les gouvernements du Mexique, du Venezuela ou
d’ailleurs (certains pays d’Afrique et les complots d’Elf Aquitaine38), de plier à ses volontés
les dirigeants à Washington, Londres ou Paris39. Grâce à leurs liens secrets, Les hommes du
pétrole40 peuvent dominer le monde, lui imposer les prix convenus entre eux, se partager les
champs de production aussi vastes que certains États, tourner aisément les réglementations
nationales, obtenir les fiscalités les plus favorables, pousser les États à intervenir

37
Le Monde diplomatique, mai 1993, n°470.

38
La compagnie multinationale française du pétrole Elf-Aquitaine est notamment accusée d’avoir provoqué la
guerre civile au Congo-Brazzaville (5 juin-25 octobre 1997) parce que le président en place, Pascal Lissouba, lui
aurait refusé une concession pétrolière au profit d’une multinationale américaine Oxy. D’où le soutien de Elf-
Aquitaine à l’ancien président Denis Sassou Nguesso, qui a repris le pouvoir par les armes à l’issue d’une guerre
civile fratricide et meurtrière (entre 4000-10 000 morts, Source : Annuaire économique et géopolitique mondial,
1999, p. 159). Les agissements mafieux de Elf-Aquitaine ont suscité la création, en France, d’un mouvement
« Elf ne doit pas faire la loi en Afrique » ! Pour un approfondissement de ce sujet, voir Yitzhak Koula, Pétrole et
violences au Congo-Brazzaville. Les suites de l’affaire Elf, Paris, L’Harmattan, 2006.
39
André Noushi, Pétrole et relations internationales depuis 1945, Paris, Armand Colin, 1999, p.7.
40
Daniel Yergin, Les hommes du pétrole. Les fondateurs 1859-1945, Paris, Stock, 1991.
28

militairement contre les récalcitrants. L’opinion leur attribue les assassinats dans l’ombre de
leurs adversaires, les silences achetés à prix d’or et les rend capables de déclencher la guerre
et d’imposer leurs conditions de paix41. D’où le lien d’interdépendance, voire de collusion
qu’on peut établir entre pétrole, politique et conflit.

Certes, le pétrole est d’abord un bien économique et occupe une place de choix dans la vie des
nations modernes. Car les moyens de transport (motocyclettes, voitures, camions, navires,
avions, pour ne citer qu’eux, utilisent le pétrole. Les industries chimiques, pharmaceutiques,
cosmétiques, etc. se servent du pétrole et de ses dérivés pour fabriquer des centaines de
milliers de produits de consommation. Cependant, le pétrole n’est pas un produit comme les
autres. Dans les deux guerres mondiales (1914-18 et 1939-45), le pétrole a joué un rôle
déterminant dans le déroulement et l’issue des hostilités. Enfin, la plupart des crises, des
conflits, voire des guerres, qu’ils se déroulent à l’intérieur de certains Etats ou opposent ceux-
ci à d’autres, présentent en général un certain lien avec la question de l’appropriation ou du
contrôle des ressources.

Ainsi en est-il du pétrole, qui a été un facteur clé dans la crise de Suez42 de 1956 (première
utilisation de l’arme du pétrole par les pays arabes), de la guerre de sécession du Biafra43
(Nigeria) de mai 1967-janvier 1970, de la guerre israélo-arabe de 1973, de la guerre Iran-
Irak44 de 1980-1988, de l’invasion du Koweït45 par l’Irak en 1990 et de la guerre du Golfe de
1991, de la guerre civile congolaise de 1997, etc. sans oublier les chocs pétroliers successifs et
leurs nombreuses répercussions dans le monde.

Tous ces exemples montrent à suffisance l’importance du pétrole comme ressource d’intérêt
national46 pour les États qui la possèdent mais aussi pour ceux qui ne l’ont pas et qui désirent

41
André Noushi, op.cit. p.7.
42
Après le refus américain de financer le barrage égyptien d’Assouan, Gamal Abdel Nasser décide en juin 1956
de nationaliser la Compagnie qui exploite le Canal de Suez. En octobre, la Grande-Bretagne, la France et Israël
prennent militairement possession du Canal. Les pays arabes utilisent l’arme du pétrole pour faire pression sur
les occidentaux. La crise se termine le 22 décembre 1956 avec la fin de la présence des forces franco-
britanniques sur le Canal.
43
Le Biafra fait partie de la troisième aire régionale semi-autonome (Eastern Region East) qui regorge des
ressources pétrolières du Nigeria.
44
L’un des principaux objectifs de l’Irak, en déclarant la guerre à l’Iran en 1980, était de récupérer la rive gauche
du Chatt el-Arab, qu’il avait dû laisser à l’Iran en 1975 selon les accords d’Alger, et de s’emparer de la grande
province pétrolière du Khuzestân.
45
L’objectif visé par l’Irak était d’obtenir une rectification de frontière.
46
Le concept d’intérêt national est largement développé par Hans Morgenthau comme « l’intérêt défini en
termes de puissance », en se basant sur le facteur militaire comme principal déterminant de la puissance d’un
Etat. Ce critère est, certes, nécessaire mais n’est plus suffisant aujourd’hui. Plusieurs auteurs dont Paul Kennedy
(théorie de la surextension stratégique), Pascal Boniface (volonté d’impuissance) et J.B Duroselle (Tout empire
périra) ont montré la relativité de ce critère basé sur le « Hardpower ».
29

en avoir, au besoin en faisant la guerre à d’autres. D’où ses enjeux géopolitique et


géostratégique dans les relations internationales contemporaines47. D’où également l’intérêt
historique du sujet choisi.

1.1.2.2. Originalité du sujet


L’une des particularités et l’intérêt de cette thèse résident dans le fait qu’elle ambitionne
d’étudier un phénomène complexe (à savoir la conflictualité liée au pétrole) et
multidimensionnel (politique, économique, géopolitique, géostratégique, etc.).

En outre, compte tenu de sa nature multidimensionnelle, la conflictualité en lien avec le


pétrole ne peut être appréhendée que suivant plusieurs niveaux d’analyse (locale, nationale,
régionale, internationale ou transnationale) et selon une approche systémique et
pluridisciplinaire (Sciences politiques, Relations internationales, géopolitique, etc.). Cela
introduit non seulement une rupture épistémologique mais paradigmatique. Car la démarche
classique d’analyse de tout phénomène scientifique confine celui-ci à un champ disciplinaire
unique dont il est supposé relever, créant ainsi des cloisons étroites entre disciplines
scientifiques, pourtant complémentaires, et rendant partielle toute tentative de théorisation de
portée générale. Or, du point de vue théorique, cette thèse ambitionne d’articuler l’interne et
l’externe dans la démarche d’analyse en sciences politiques, combinant plusieurs outils
méthodologiques dont notamment les méthodes d’analyse géopolitique et d’analyse des
« forces transnationales » (Cf. infra).

1.2. QUESTION DE RECHERCHE ET HYPOTHÈSES DE TRAVAIL

1.2.1. Question de départ


L'objectif déclaré du gouvernement tchadien, soutenu par la Banque Mondiale, est d'utiliser
les revenus générés par le pétrole pour lutter contre la pauvreté. Concrètement, on indique que
cela doit se traduire par des investissements conséquents dans les secteurs dits prioritaires, tels
que la santé, l'éducation, l'agriculture et l'élevage. Pourtant, compte tenu des enjeux
géopolitique et géostratégique de l’exploitation du pétrole du Tchad, on peut se demander si
ces enjeux ne constituent pas une source de conflits potentiels entre les différents acteurs

47
Maoundonodji Gilbert, Le pétrole comme enjeu géopolitique et géostratégique dans les relations
internationales contemporaines, Louvain-la-Neuve, UCL, mémoire projet de DEA, janvier 2001.
30

impliqués dans son exploitation, et donc dommageables à son objectif primordial d’en faire
un projet de développement durable ?

1.2.2. Hypothèses de travail

1.2.2.1. Hypothèse générale


L’hypothèse de base que nous formulons consiste à dire que le pétrole, parce qu’il constitue
une ressource d’intérêt vital et stratégique, est une source de conflictualité permanente, c’est-
à-dire de heurts d’intérêts économiques, politiques, idéologiques ou autres entre les
différentes parties intéressées. Si son exploitation ne s’effectue pas dans un contexte
démocratique et ne tient pas compte de l’intérêt bien compris des parties prenantes, alors cela
va entraîner des crises, des tensions, des conflits, voire des guerres meurtrières et
hypothéquer toute possibilité d’en tirer un profit mutuellement avantageux pour les acteurs
impliqués dans son exploitation. Cela est observable aussi bien sur la scène pétrolière
internationale que dans la plupart des pays africains producteurs et exportateurs de pétrole et
donc, mutatis mutandis, également aussi valable dans le cas du Tchad. La dynamique de
conflictualité observée au Tchad avant le démarrage du projet pétrole et pendant son
exploitation conforte cette assertion.

1.2.2.2. Hypothèses particulières


Dans le cas du Tchad, deux hypothèses particulières sont formulées et se rapportent aux
enjeux géopolitique et géostratégique de l’exploitation pétrolière dans ce pays.
La première hypothèse particulière se fonde sur les considérations d’ordre géopolitique et
postule qu’avec l’exploitation du pétrole au Tchad, et précisément l’avènement de la manne
pétrolière, on va assister à une rude compétition entre élites nationales, régionales et locales
pour le contrôle de la rente qui en découle.
De plus, la volonté affichée48 par le régime en place de modifier l’article 6149 de la
Constitution tchadienne pour que l’actuel président de la République, dont le mandat se
termine en 2006, reste au pouvoir à vie, vise manifestement à contrôler la rente pétrolière.
Cela constitue une source potentielle de conflictualité pouvant impliquer les autres acteurs

48
Réunis en Congrès ordinaire le 18 novembre 2003, les militants du Mouvement Patriotique du Salut (parti au
pouvoir) ont voté une résolution demandant au Gouvernement de modifier l’article 61 de la Constitution de la
République du Tchad, adoptée par référendum le 31 mars 1996.
49
L’article 61 de la Constitution du Tchad dispose : « Le Président de la République est élu pour un mandat de
cinq ans au suffrage universel direct. Il est rééligible une seule fois ». Cette disposition constitutionnelle est l’un
des compromis historiques qui résulte de la Conférence Nationale Souveraine (CNS) de janvier 1993, dans le but
de garantir la stabilité institutionnelle et politique mise à mal depuis l’indépendance du Tchad par plusieurs
rébellions armées.

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