La société humaine
Extraits de textes philosophiques
1. L'ambivalence du rapport à autrui
L'insociable sociabilité (Kant)
Le moyen dont se sert la nature pour mener à son terme le développement de toutes ses
dispositions est leur antagonisme dans la société, dans la mesure où cet antagonisme finira
pourtant par être la cause d’un ordre réglé par des lois. J’entends ici par antagonisme
l’insociable sociabilité des hommes, c’est-à-dire leur penchant à entrer en société, lié
toutefois à une opposition générale qui menace sans cesse de dissoudre cette société. Une telle
disposition est très manifeste dans la nature humaine. L’homme a une inclination à s’associer,
parce que dans un tel état il se sent plus qu’homme, c’est-à-dire qu’il sent le développement
de ses dispositions naturelles. Mais il a aussi un grand penchant à se séparer (s’isoler) : en
effet, il trouve en même temps en lui l’insociabilité qui fait qu’il ne veut tout régler qu’à sa
guise et il s’attend à provoquer partout une opposition des autres, sachant bien qu’il incline
lui-même à s’opposer à eux. Or, c’est cette opposition qui éveille toutes les forces de
l’homme, qui le porte à vaincre son penchant à la paresse, et fait que, poussé par l’appétit des
honneurs, de la domination et de la possession, il se taille une place parmi ses compagnons
qu’il ne peut souffrir mais dont il ne peut se passer. Ainsi vont les premiers véritables progrès
de la rudesse à la culture, laquelle repose à proprement parler sur la valeur sociale de
l’homme ; ainsi tous les talents sont peu à peu développés, le goût formé, et même, par le
progrès des Lumières, commence à s’établir un mode de pensée qui peut, avec le temps,
transformer notre grossière disposition naturelle au discernement moral en principes pratiques
déterminés, et ainsi enfin transformer cet accord pathologiquement extorqué pour
l’établissement d’une société en un tout moral. Sans ces propriétés, certes en elles-mêmes fort
peu engageantes, de l’insociabilité, d’où naît l’opposition que chacun doit nécessairement
rencontrer à ses prétentions égoïstes, tous les talents resteraient cachés en germes pour
l’éternité, dans une vie de bergers d’Arcadie, dans une concorde, un contentement et un
amour mutuel parfaits ; les hommes, doux comme les agneaux qu’ils paissent, ne donneraient
à leur existence une valeur guère plus grande que celle de leur bétail, ils ne rempliraient pas le
vide de la création quant à sa finalité, comme nature raisonnable. Il faut donc remercier la
nature pour leur incompatibilité d’humeur, pour leur vanité qui en fait des rivaux jaloux, pour
leur désir insatiable de possession et même de domination ! Sans cela, toutes les excellentes
dispositions naturelles qui sont en l’humanité sommeilleraient éternellement sans se
développer. L’homme veut la concorde ; mais la nature sait mieux ce qui est bon pour son
espèce : elle veut la discorde.
Kant, Idée d’une histoire universelle au point de vue cosmopolitique, 4e proposition
Un troupeau de hérissons (Schopenhauer)
1
Par une froide journée d’hiver, un troupeau de porcs épics s’était mis en groupe serré pour se
garantir mutuellement contre la gelée par leur propre chaleur. Mais tout aussitôt ils
ressentirent les atteintes de leurs piquants, ce qui les fit s’éloigner les uns des autres. Quand le
besoin de se chauffer les eut rapprochés de nouveau, le même inconvénient se renouvela, de
façon qu’ils étaient ballottés deçà et delà entre les deux souffrances, jusqu’à ce qu’ils eussent
fini par trouver une distance moyenne qui leur rendît la situation supportable. Ainsi, le besoin
de société, né du vide et de la monotonie de leur propre intérieur, pousse les hommes les uns
vers les autres ; mais leurs nombreuses qualités repoussantes et leurs insupportables défauts
les dispersent de nouveau.
Arthur Schopenhauer
Eros et Thanatos (Freud)
Partant de spéculations sur le début de la vie et de parallèles biologiques, je tirai la conclusion
qu’il fallait qu’il y eût, en dehors de la pulsion à conserver la substance vivante, à la
rassembler en unités de plus en plus grandes, une autre pulsion, opposée à elle, qui tende à
dissoudre ces unités et à les ramener à l’état anorganique des primes origines. Qu’il y eût donc
en dehors de l’Eros une pulsion de mort ; l’action conjuguée et antagoniste des deux
permettait d’expliquer les phénomènes de la vie.
Freud, Malaise dans la culture, VI