100% ont trouvé ce document utile (2 votes)
36 vues24 pages

Débuter en Développement Android

Beginners

Transféré par

valisinarnah
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
100% ont trouvé ce document utile (2 votes)
36 vues24 pages

Débuter en Développement Android

Beginners

Transféré par

valisinarnah
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Download the full version of the ebook now at ebookgrade.

com

Android Apps for Absolute Beginners

[Link]
absolute-beginners/

Explore and download more ebook at [Link]


Recommended digital products (PDF, EPUB, MOBI) that
you can download immediately if you are interested.

iPhone and iPad Apps for Absolute Beginners 3rd Edition

[Link]
beginners-3rd-edition/

[Link]

Android App Inventor for the Absolute Beginner 1285733339

[Link]
beginner-1285733339/

[Link]

Learn Android Studio Build Android Apps Quickly and


Effectively

[Link]
apps-quickly-and-effectively/

[Link]

CreateSpace Android App Development in Android Studio Java


Android Edition For Beginners 1542885841

[Link]
android-studio-java-android-edition-for-beginners-1542885841/

[Link]
Android Programming with Kotlin for Beginners Build
Android apps starting from zero programming experience
with the new Kotlin programming language John Horton
[Link]
beginners-build-android-apps-starting-from-zero-programming-
experience-with-the-new-kotlin-programming-language-john-horton/
[Link]

Android Boot Camp for Developers Using Java A Guide to


Creating Your First Android Apps 3rd Editio

[Link]
java-a-guide-to-creating-your-first-android-apps-3rd-editio/

[Link]

Android Boot Camp for Developers Using Java A Guide to


Creating Your First Android Apps 2e Wei Zhi

[Link]
java-a-guide-to-creating-your-first-android-apps-2e-wei-zhi/

[Link]

R Programming A Step by Step Guide for Absolute Beginners


2nd edition

[Link]
absolute-beginners-2nd-edition/

[Link]
Other documents randomly have
different content
ces robustes bœufs, ces vaches pleines dans ces opulentes prairies.
Les pommiers en ordre plantés aux favorables penchants des
collines annonçaient cet été des récoltes superbes ; je rêvais sous
quelle riche charge de fruits allaient bientôt ployer leurs branches.
De cette abondance ordonnée, de cet asservissement joyeux, de
ces souriantes cultures, une harmonie s’établissait, non plus fortuite,
mais dictée, un rythme, une beauté tout à la fois humaine et
naturelle, où l’on ne savait plus ce que l’on admirait, tant étaient
confondus en une très parfaite entente l’éclatement fécond de la
libre nature, l’effort savant de l’homme pour la régler. Que serait cet
effort, pensais-je, sans la puissante sauvagerie qu’il domine ? Que
serait le sauvage élan de cette sève débordante sans l’intelligent
effort qui l’endigue et l’amène en riant au luxe ? — Et je me laissais
rêver à telles terres où toutes forces fussent si bien réglées, toutes
dépenses si compensées, tous échanges si stricts, que le moindre
déchet devînt sensible ; puis, appliquant mon rêve à la vie, je me
construisais une éthique qui devenait une science de la parfaite
utilisation de soi par une intelligente contrainte.
Où s’enfonçaient, où se cachaient alors mes turbulences de la
veille ? Il semblait, tant j’étais calme, qu’elles n’eussent jamais
existé. Le flot de mon amour les avait recouvertes toutes.
Cependant le vieux Bocage autour de nous faisait du zèle ; il
dirigeait, surveillait, conseillait ; on sentait à l’excès son besoin de se
paraître indispensable. Pour ne pas le désobliger, il fallut examiner
ses comptes, écouter tout au long ses explications infinies. Cela
même ne lui suffit point ; je dus l’accompagner sur les terres. Sa
sentencieuse prud’homie, ses continuels discours, l’évidente
satisfaction de lui-même, la montre qu’il faisait de son honnêteté, au
bout de peu de temps m’exaspérèrent ; il devenait de plus en plus
pressant, et tous moyens m’eussent parus bons, pour reconquérir
mes aises — lorsqu’un événement inattendu vint donner à mes
relations avec lui un caractère différent : Bocage, un certain soir,
m’annonça qu’il attendait pour le lendemain son fils Charles.
Je dis : ah ! presque indifférent, ne m’étant, jusqu’alors, pas
beaucoup soucié des enfants que pouvait bien avoir Bocage ; puis,
voyant que mon indifférence l’affectait, qu’il attendait de moi quelque
marque d’intérêt et de surprise :
— Où donc était-il à présent ? demandai-je.
— Dans une ferme modèle, près d’Alençon, répondit Bocage.
— Il doit bien avoir à présent près de… continuai-je, supputant
l’âge de ce fils dont j’avais ignoré jusqu’alors l’existence, et parlant
assez lentement pour lui laisser le temps de m’interrompre.
— Dix-sept ans passés, reprit Bocage. Il n’avait pas beaucoup
plus de quatre ans quand Madame votre mère est morte. Ah ! c’est
un grand gars maintenant ; bientôt il en saura plus que son père. Et
Bocage une fois lancé, rien ne pouvait plus l’arrêter, si apparente
que pût être ma lassitude.
Le lendemain, je ne pensais plus à cela, quand Charles, vers la
fin du jour, frais arrivé, vint présenter à Marceline et à moi ses
respects. C’était un beau gaillard, si riche de santé, si souple, si bien
fait, que les affreux habits de ville qu’il avait mis en notre honneur ne
parvenaient pas à le rendre trop ridicule ; à peine sa timidité ajoutait-
elle encore à sa belle rougeur naturelle. Il semblait n’avoir que
quinze ans, tant la couleur de son regard était demeurée enfantine ;
il s’exprimait bien clairement, sans fausse honte, et, contrairement à
son père, ne parlait pas pour ne rien dire. Je ne sais plus quels
propos nous échangeâmes ce premier soir ; occupé de le regarder,
je ne trouvais rien à lui dire et laissais Marceline lui parler. Mais le
jour suivant, pour la première fois je n’attendis pas que le vieux
Bocage vînt me prendre pour monter sur la ferme, où je savais
qu’étaient commencés les travaux.
Il s’agissait de réparer une mare. Cette mare, grande comme un
étang, fuyait ; on connaissait le lieu de cette fuite et l’on devait le
cimenter. Il fallait pour cela commencer par vider la mare, ce que l’on
n’avait pas fait depuis quinze ans. Carpes et tanches y abondaient,
quelques-unes très grosses, qui ne quittaient plus les bas-fonds.
J’étais désireux d’en acclimater dans les eaux des douves et d’en
donner aux ouvriers, de sorte que la partie de plaisir d’une pêche
s’ajoutait cette fois au travail, ainsi que l’annonçait l’extraordinaire
animation de la ferme ; quelques enfants des environs étaient venus,
s’étaient mêlés aux travailleurs. Marceline elle-même devait un peu
plus tard nous rejoindre.
L’eau baissait depuis longtemps déjà quand j’arrivai. Parfois un
grand frémissement en ridait soudain la surface, et les dos bruns
des poissons inquiets transparaissaient. Dans les flaques du bord,
des enfants pataugeurs capturaient un fretin brillant qu’ils jetaient
dans des seaux pleins d’eau claire. L’eau de la mare, que l’émoi des
poissons achevait de troubler, était terreuse et d’instant en instant
plus opaque.
Les poissons abondaient au-delà de toute espérance ; quatre
valets de ferme en ramenaient en plongeant la main au hasard. Je
regrettais que Marceline se fît attendre et je me décidais à courir la
chercher lorsque quelques cris annoncèrent les premières anguilles.
On ne réussissait pas à les prendre ; elles glissaient entre les doigts.
Charles, qui jusqu’alors était resté près de son père sur la rive, n’y
tint plus ; il ôta brusquement ses souliers, ses chaussettes, mit bas
sa veste et son gilet, puis, relevant très haut son pantalon et les
manches de sa chemise, il entra dans la vase résolument. Tout
aussitôt je l’imitai.
— Eh bien ! Charles ! criai-je, avez-vous bien fait de revenir hier ?
Il ne répondit rien, mais me regarda tout riant, déjà fort occupé à
sa pêche. Je l’appelai bientôt pour m’aider à cerner une grosse
anguille ; nous unissions nos mains pour la saisir. Puis, après celle-
là, ce fut une autre ; la vase nous éclaboussait au visage ; parfois on
enfonçait brusquement et l’eau nous montait jusqu’aux cuisses ;
nous fûmes bientôt tout trempés. A peine, dans l’ardeur du jeu,
échangions-nous quelques cris, quelques phrases ; mais, à la fin du
jour, je m’aperçus que je tutoyais Charles, sans bien savoir quand
j’avais commencé. Cette action commune nous en avait appris plus
l’un sur l’autre que n’aurait pu le faire une longue conversation.
Marceline n’était pas encore venue et ne vint pas, mais déjà je ne
regrettais plus son absence ; il me semblait qu’elle eût un peu gêné
notre joie.
Dès le lendemain, je sortis retrouver Charles sur la ferme. Nous
nous dirigeâmes tous deux vers les bois.
Moi qui connaissais mal mes terres et m’inquiétais peu de les
mieux connaître, je fus fort étonné de voir que Charles les
connaissait fort bien, ainsi que les répartitions des fermages ; il
m’apprit, ce dont je me doutais à peine, que j’avais six fermiers, que
j’eusse pu toucher seize à dix-huit mille francs des fermages, et que
si j’en touchais à grand’peine la moitié, c’est que presque tout
s’absorbait en réparations de toutes sortes et en paiement
d’intermédiaires. Certains sourires qu’il avait en examinant les
cultures me firent bientôt douter que l’exploitation de mes terres fût
aussi excellente que j’avais pu le croire d’abord et que me le donnait
à entendre Bocage ; je poussai Charles sur ce sujet, et cette
intelligence toute pratique, qui m’exaspérait en Bocage, en cet
enfant sut m’amuser. Nous reprîmes jour après jour nos
promenades ; la propriété était vaste, et quand nous eûmes bien
fouillé tous les coins, nous recommençâmes avec plus de méthode.
Charles ne me dissimula point l’irritation que lui causait la vue de
certains champs mal cultivés, d’espaces encombrés de genêts, de
chardons, d’herbes sures ; il sut me faire partager cette haine pour la
jachère et rêver avec lui de cultures mieux ordonnées.
— Mais, lui disais-je d’abord, de ce médiocre entretien, qui en
souffre ? Le fermier tout seul, n’est-ce pas ? Le rapport de sa ferme,
s’il varie, ne fait pas varier le prix d’affermage.
Et Charles s’irritait un peu : — Vous n’y connaissez rien, se
permettait-il de répondre — et je souriais aussitôt. — Ne considérant
que le revenu, vous ne voulez pas remarquer que le capital se
détériore. Vos terres, à être imparfaitement cultivées, perdent
lentement leur valeur.
— Si elles pouvaient, mieux cultivées, rapporter plus, je doute
que le fermier ne s’y attelle ; je le sais trop intéressé pour ne pas
récolter tant qu’il peut.
— Vous comptez, continuait Charles, sans l’augmentation de
main-d’œuvre. Ces terres sont parfois loin des fermes. A être
cultivées, elles ne rapporteraient rien ou presque, mais au moins ne
s’abîmeraient pas.
Et la conversation continuait. Parfois, pendant une heure et tout
en arpentant les champs, nous semblions ressasser les mêmes
choses : mais j’écoutais et, petit à petit, m’instruisais.
— Après tout, cela regarde ton père, lui dis-je un jour, impatienté.
Charles rougit un peu :
— Mon père est vieux, dit-il ; il a déjà beaucoup à faire de veiller
à l’exécution des baux, à l’entretien des bâtiments, à la bonne
rentrée des fermages. Sa mission ici n’est pas de réformer.
— Quelles réformes proposerais-tu, toi ? continuai-je. Mais alors
il se dérobait, prétendait ne pas s’y connaître ; ce n’est qu’à force
d’insistances que je le contraignais à s’expliquer :
— Enlever aux fermiers toutes terres qu’ils laissent incultivées,
finissait-il par conseiller. Si les fermiers laissent une partie de leurs
champs en jachère, c’est preuve qu’ils ont trop du tout pour vous
payer ; ou, s’ils prétendent garder tout, hausser le prix de leurs
fermages. — Ils sont tous paresseux, dans ce pays, ajoutait-il.
Des six fermes que je me trouvais avoir, celle où je me rendais le
plus volontiers était située sur la colline qui dominait la Morinière ; on
l’appelait la Valterie ; le fermier qui l’occupait n’était pas déplaisant ;
je causais avec lui volontiers. Plus près de la Morinière, une ferme
dite « la ferme du Château » était louée à demi par un système de
demi-métayage qui laissait Bocage, à défaut du propriétaire absent,
possesseur d’une partie du bétail. A présent que la défiance était
née, je commençais à soupçonner l’honnête Bocage lui-même,
sinon de me duper, du moins de me laisser duper par plusieurs. On
me réservait, il est vrai, une écurie et une étable, mais il me parut
bientôt qu’elles n’étaient inventées que pour permettre au fermier de
nourrir ses vaches et ses chevaux avec mon avoine et mon foin.
J’avais écouté bénévolement jusqu’alors les plus invraisemblables
nouvelles que Bocage, de temps à autre, m’en donnait : mortalités,
malformations et maladies, j’acceptais tout. Qu’il suffît qu’une des
vaches du fermier tombât malade pour devenir une de mes vaches,
je n’avais pas encore pensé que cela fût possible ; ni qu’il suffît
qu’une de mes vaches allât très bien pour devenir vache du fermier ;
cependant quelques remarques imprudentes de Charles, quelques
observations personnelles commencèrent à m’éclairer ; mon esprit
une fois averti alla vite.
Marceline, avertie par moi, vérifia minutieusement tous les
comptes, mais n’y put relever aucune erreur ; l’honnêteté de Bocage
s’y réfugiait. — Que faire ? — Laisser faire. — Mais au moins,
sourdement irrité, surveillai-je à présent les bêtes, sans pourtant trop
le laisser voir.
J’avais quatre chevaux et dix vaches ; c’était assez pour bien me
tourmenter. De mes quatre chevaux, il en était un qu’on nommait
encore le « poulain », bien qu’il eût trois ans passés ; on s’occupait
alors de le dresser ; je commençais à m’y intéresser, lorsqu’un beau
jour on vint me déclarer qu’il était parfaitement intraitable, qu’on n’en
pourrait jamais rien faire et que le mieux était de m’en débarrasser.
Comme si j’en eusse voulu douter, on l’avait fait briser le devant
d’une petite charrette et s’y ensanglanter les jarrets.
J’eus, ce jour-là, peine à garder mon calme, et ce qui me retint,
ce fut la gêne de Bocage. Après tout, il y avait chez lui plus de
faiblesse que de mauvais vouloir, pensai-je, la faute est aux
serviteurs ; mais ils ne se sentent pas dirigés.
Je sortis dans la cour, voir le poulain. Dès qu’il m’entendit
approcher, un serviteur qui le frappait le caressa ; je fis comme si je
n’avais rien vu. Je ne connaissais pas grand’chose aux chevaux,
mais ce poulain me semblait beau ; c’était un demi-sang bai clair,
aux formes remarquablement élancées ; il avait l’œil très vif, la
crinière ainsi que la queue presque blondes. Je m’assurai qu’il n’était
pas blessé, exigeai qu’on pansât ses écorchures et repartis sans
ajouter un mot.
Le soir, dès que je revis Charles, je tâchai de savoir ce que lui
pensait du poulain.
— Je le crois très doux, me dit-il ; mais ils ne savent pas s’y
prendre ; ils vous le rendront enragé.
— Comment t’y prendrais-tu, toi ?
— Monsieur veut-il me le confier pour huit jours ? J’en réponds.
— Et que lui feras-tu ?
— Vous verrez.
Le lendemain, Charles emmena le poulain dans un recoin de
prairie qu’ombrageait un noyer superbe et que contournait la rivière ;
je m’y rendis accompagné de Marceline. C’est un de mes plus vifs
souvenirs. Charles avait attaché le poulain, par une corde de
quelques mètres, à un pieu solidement fiché dans le sol. Le poulain,
trop nerveux, s’était, paraît-il, fougueusement débattu quelque
temps ; à présent, assagi, lassé, il tournait en rond d’une façon plus
calme ; son trot, d’une élasticité surprenante, était aimable à
regarder et séduisait comme une danse. Charles, au centre du
cercle, évitant à chaque tour la corde d’un saut brusque, l’excitait ou
le calmait de la parole ; il tenait à la main un grand fouet, mais je ne
le vis pas s’en servir. Tout, dans son air et dans ses gestes, par sa
jeunesse et par sa joie, donnait à ce travail le bel aspect fervent du
plaisir. Brusquement et je ne sais comment il enfourcha la bête ; elle
avait ralenti son allure, puis s’était arrêtée ; il l’avait caressée un peu,
puis soudain je le vis à cheval, sûr de lui, se maintenant à peine à sa
crinière, riant, penché, prolongeant sa caresse. A peine le poulain
avait-il un instant regimbé ; à présent il reprenait son trot égal, si
beau, si souple, que j’enviais Charles et le lui dis.
— Encore quelques jours de dressage et la selle ne le
chatouillera plus ; dans deux semaines, Madame elle-même osera le
monter : il sera doux comme une agnelle.
Il disait vrai ; quelques jours après, le cheval se laissa caresser,
habiller, mener, sans défiance ; et Marceline même l’eût monté si
son état lui eût permis cet exercice.
— Monsieur devrait bien l’essayer, me dit Charles.
C’est ce que je n’eusse jamais fait seul ; mais Charles proposa
de seller pour lui-même un autre cheval de la ferme ; le plaisir de
l’accompagner m’emporta.
Que je fus reconnaissant à ma mère de m’avoir conduit au
manège durant ma première jeunesse ! Le lointain souvenir de ces
premières leçons me servit. Je ne me sentis pas trop étonné d’être à
cheval ; au bout de peu d’instants, j’étais sans crainte aucune et à
mon aise. Le cheval que montait Charles était plus lourd, sans race,
mais point désagréable à voir ; surtout, Charles le montait bien.
Nous prîmes l’habitude de sortir un peu chaque jour ; de préférence,
nous partions de grand matin, dans l’herbe claire de rosée ; nous
gagnions la limite des bois ; des coudres ruisselants, secoués au
passage, nous trempaient ; l’horizon tout à coup s’ouvrait ; c’était la
vaste vallée d’Auge ; au loin on soupçonnait la mer. Nous restions un
instant, sans descendre ; le soleil naissant colorait, écartait,
dispersait les brumes ; puis nous repartions au grand trot ; nous nous
attardions sur la ferme ; le travail commençait à peine ; nous
savourions cette joie fière, de devancer et de dominer les
travailleurs ; puis brusquement nous les quittions ; je rentrais à la
Morinière, au moment que Marceline se levait.
Je rentrais ivre d’air, étourdi de vitesse, les membres engourdis
d’un peu de voluptueuse lassitude, l’esprit plein de santé, d’appétit,
de fraîcheur. Marceline approuvait, encourageait ma fantaisie. En
rentrant, encore tout guêtré, j’apportais vers le lit où elle s’attardait à
m’attendre, une odeur de feuilles mouillées qui lui plaisait, me disait-
elle. Et elle m’écoutait raconter notre course, l’éveil des champs, le
recommencement du travail. Elle prenait autant de joie, semblait-il, à
me sentir vivre, qu’à vivre. — Bientôt de cette joie aussi j’abusai ;
nos promenades s’allongèrent, et parfois je ne rentrais plus que vers
midi.
Cependant je réservais de mon mieux la fin du jour et la soirée à
la préparation de mon cours. Mon travail avançait ; j’en étais satisfait
et ne considérais pas comme impossible qu’il valût la peine plus tard
de réunir mes leçons en volume. Par une sorte de réaction naturelle,
tandis que ma vie s’ordonnait, se réglait et que je me plaisais autour
de moi à régler et à ordonner toutes choses, je m’éprenais de plus
en plus de l’éthique fruste des Goths, et tandis qu’au long de mon
cours je m’occupais, avec une hardiesse que l’on me reprocha
suffisamment dans la suite, d’exalter l’inculture et d’en dresser
l’apologie, je m’ingéniais laborieusement à dominer sinon à
supprimer tout ce qui la pouvait rappeler autour de moi comme en
moi-même. Cette sagesse, ou bien cette folie, jusqu’où ne la
poussai-je pas ?
Deux de mes fermiers, dont le bail expirait à la Noël, désireux de
le renouveler, vinrent me trouver ; il s’agissait de signer, selon
l’usage, la feuille dite « promesse de bail ». Fort des assurances de
Charles, excité par ses conversations quotidiennes, j’attendais
résolument les fermiers. Eux, forts de ce qu’un fermier se remplace
malaisément, réclamèrent d’abord une diminution de loyer. Leur
stupeur fut d’autant plus grande lorsque je leur lus les « promesses »
que j’avais rédigées moi-même, où non seulement je me refusais à
baisser le prix des fermages, mais encore leur retirais certaines
pièces de terre dont j’avais vu qu’ils ne faisaient aucun usage. Ils
feignirent d’abord de le prendre en riant : Je plaisantais. Qu’avais-je
à faire de ces terres ? Elles ne valaient rien ; et s’ils n’en faisaient
rien, c’était qu’on n’en pouvait rien faire… Puis, voyant mon sérieux,
ils s’obstinèrent ; je m’obstinai de mon côté. Ils crurent m’effrayer en
me menaçant de partir. Moi qui n’attendais que ce mot :
— Eh ! partez donc si vous voulez ! Je ne vous retiens pas, leur
dis-je. Je pris les promesses de bail et les déchirai devant eux.
Je restai donc avec plus de cent hectares sur les bras. Depuis
quelque temps déjà, je projetais d’en confier la haute direction à
Bocage, pensant bien qu’indirectement c’est à Charles que je la
donnais ; je prétendais aussi m’en occuper beaucoup moi-même ;
d’ailleurs je ne réfléchis guère : le risque même de l’entreprise me
tentait. Les fermiers ne délogeaient qu’à la Noël ; d’ici là nous
pouvions bien nous retourner. Je prévins Charles ; sa joie aussitôt
me déplut ; il ne put la dissimuler ; elle me fit sentir encore plus sa
beaucoup trop grande jeunesse. Le temps pressait déjà ; nous
étions à cette époque de l’année où les premières récoltes laissent
libres les champs pour les premiers labours. Par une convention
établie, les travaux du fermier sortant et ceux du nouveau se
côtoient, le premier abandonnant son bien pièce après pièce et sitôt
les moissons rentrées. Je redoutais, comme une sorte de
vengeance, l’animosité des deux fermiers congédiés ; il leur plut au
contraire de feindre à mon égard une parfaite complaisance (je ne
sus que plus tard l’avantage qu’ils y trouvaient). J’en profitai pour
courir le matin et le soir sur leurs terres qui devaient donc me revenir
bientôt. L’automne commençait ; il fallut embaucher plus d’hommes
pour hâter les labours, les semailles ; nous avions acheté herses,
rouleaux, charrues : je me promenais à cheval, surveillant, dirigeant
les travaux, prenant plaisir à commander.
Cependant, dans les prés voisins, les fermiers récoltaient les
pommes ; elles tombaient, roulaient dans l’herbe épaisse,
abondantes comme à nulle autre année ; les travailleurs n’y
pouvaient point suffire ; il en venait des villages voisins ; on les
embauchait pour huit jours ; Charles et moi, parfois, nous amusions
à les aider. Les uns gaulaient les branches pour en faire tomber les
fruits tardifs ; on récoltait à part les fruits tombés d’eux-mêmes, trop
mûrs, souvent talés, écrasés dans les hautes herbes ; on ne pouvait
marcher sans en fouler. L’odeur montant du pré était âcre et
douceâtre et se mêlait à celle des labours.
L’automne s’avançait. Les matins des derniers beaux jours sont
les plus frais, les plus limpides. Parfois l’atmosphère mouillée
bleuissait les lointains, les reculait encore, faisait d’une promenade
un voyage ; le pays semblait agrandi ; parfois, au contraire, la
transparence anormale de l’air rendait les horizons tout proches ; on
les eût atteints d’un coup d’aile ; et je ne sais ce qui des deux
emplissait de plus de langueur. Mon travail était à peu près achevé ;
du moins je le disais afin d’oser mieux m’en distraire. Le temps que
je ne passais plus à la ferme, je le passais auprès de Marceline.
Ensemble nous sortions dans le jardin ; nous marchions lentement,
elle languissamment et pesant à mon bras ; nous allions nous
asseoir sur un banc, d’où l’on dominait le vallon que le soir
emplissait de lumière. Elle avait une tendre façon de s’appuyer sur
mon épaule ; et nous restions ainsi jusqu’au soir, sentant fondre en
nous la journée, sans gestes, sans paroles.
Comme un souffle parfois plisse une eau très tranquille, la plus
légère émotion sur son front se laissait lire ; en elle,
mystérieusement, elle écoutait frémir une nouvelle vie ; je me
penchais sur elle comme sur une profonde eau pure, où, si loin
qu’on voyait, on ne voyait que de l’amour. Ah ! si c’était encore le
bonheur, je sais que j’ai voulu dès lors le retenir, comme on veut
retenir dans ses mains rapprochées, en vain, une eau fuyante ; mais
déjà je sentais, à côté du bonheur, quelque autre chose que le
bonheur, qui colorait bien mon amour, mais comme colore
l’automne.
L’automne s’avançait. L’herbe, chaque matin plus trempée, ne
séchait plus au revers de l’orée ; à la fine aube elle était blanche.
Les canards, sur l’eau des douves, battaient de l’aile ; ils s’agitaient
sauvagement ; on les voyait parfois se soulever, faire avec de
grands cris, dans un vol tapageur, tout le tour de la Morinière. Un
matin nous ne les vîmes plus ; Bocage les avait enfermés. Charles
me dit qu’on les enferme ainsi chaque automne, à l’époque de la
migration. Et, peu de jours après, le temps changea. Ce fut, un soir,
tout à coup, un grand souffle, une haleine de mer, forte, non divisée,
amenant le nord et la pluie, emportant les oiseaux nomades. Déjà
l’état de Marceline, les soins d’une installation nouvelle, les premiers
soucis de mon cours nous eussent rappelés en ville. La mauvaise
saison, qui commençait tôt, nous chassa.
Les travaux de la ferme, il est vrai, devaient me rappeler en
novembre. J’avais été fort dépité d’apprendre les dispositions de
Bocage pour l’hiver ; il me déclara son désir de renvoyer Charles sur
la ferme modèle, où il avait, prétendait-il, encore passablement à
apprendre ; je causai longuement, employai tous les arguments que
je trouvai, mais ne pus le faire céder ; tout au plus, accepta-t-il
d’écourter un peu ces études pour permettre à Charles de revenir un
peu plus tôt. Bocage ne me dissimulait pas que l’exploitation des
deux fermes ne se ferait pas sans grand’peine ; mais il avait en vue,
m’apprit-il, deux paysans très sûrs qu’il comptait prendre sous ses
ordres ; ce seraient presque des fermiers, presque des métayers,
presque des serviteurs ; la chose était, pour le pays, trop nouvelle
pour qu’il en augurât rien de bon ; mais c’était, disait-il, moi qui
l’avais voulu. — Cette conversation avait lieu vers la fin d’octobre.
Aux premiers jours de novembre, nous rentrions à Paris.
II

Ce fut dans la rue S***, près de Passy, que nous nous


installâmes. L’appartement que nous avait indiqué un des frères de
Marceline, et que nous avions pu visiter lors de notre dernier
passage à Paris, était beaucoup plus grand que celui que m’avait
laissé mon père, et Marceline put s’inquiéter quelque peu, non point
seulement du loyer plus élevé, mais aussi de toutes les dépenses
auxquelles nous allions nous laisser entraîner. A toutes ses craintes
j’opposais une factice horreur du provisoire ; je me forçais moi-même
d’y croire et l’exagérais à dessein. Certainement les divers frais
d’installation excéderaient nos revenus cette année, mais notre
fortune déjà belle devait s’embellir encore ; je comptais pour cela sur
mon cours, sur la publication de mon livre et même, avec quelle
folie ! sur les nouveaux rendements de mes fermes. Je ne m’arrêtai
donc devant aucune dépense, me disant à chacune que je me liais
d’autant plus, et prétendant supprimer du même coup toute humeur
vagabonde que je pouvais sentir, ou craindre de sentir en moi.
Les premiers jours, et du matin au soir, notre temps se passa en
courses ; et bien que le frère de Marceline, très obligeamment,
s’offrît ensuite pour nous en épargner plusieurs, Marceline ne tarda
pas à se sentir très fatiguée. Puis, au lieu du repos qui lui eût été
nécessaire, il lui fallut, aussitôt installée, recevoir visites sur visites ;
l’éloignement où nous avions vécu jusqu’alors les faisait à présent
affluer, et Marceline, déshabituée du monde, ni ne savait les
abréger, ni n’osait condamner sa porte ; je la trouvais, le soir,
exténuée ; et si je ne m’inquiétai pas d’une fatigue dont je savais la
cause naturelle, du moins m’ingéniai-je à la diminuer, recevant
souvent à sa place, ce qui ne m’amusait guère, et parfois rendant les
visites, ce qui m’amusait moins encore.
Je n’ai jamais été brillant causeur ; la frivolité des salons, leur
esprit, est chose à quoi je ne pouvais me plaire ; j’en avais pourtant
bien fréquenté quelques-uns naguère ; mais que ce temps était donc
loin ! Que s’était-il passé depuis ? Je me sentais, auprès des autres,
terne, triste, fâcheux, à la fois gênant et gêné. Par une singulière
malchance, vous, que je considérais déjà comme mes seuls amis
véritables, n’étiez pas à Paris et n’y deviez pas revenir de
longtemps. Eussé-je pu mieux vous parler ? M’eussiez-vous peut-
être compris mieux que je ne faisais moi-même ? Mais de tout ce qui
grandissait en moi et que je vous dis aujourd’hui, que savais-je ?
L’avenir m’apparaissait tout sûr, et jamais je ne m’en étais cru plus
maître.
Et quand bien même j’eusse été plus perspicace, quel recours
contre moi-même pouvais-je trouver en Hubert, Didier, Maurice, en
tant d’autres, que vous connaissez et jugez comme moi. Je
reconnus bien vite, hélas ! l’impossibilité de me faire entendre d’eux.
Dès les premières causeries que nous eûmes, je me vis comme
contraint par eux de jouer un faux personnage, de ressembler à celui
qu’ils croyaient que j’étais resté, sous peine de paraître feindre ; et,
pour plus de commodité, je feignis donc d’avoir les pensées et les
goûts qu’on me prêtait. On ne peut à la fois être sincère et le
paraître.
Je revis un peu plus volontiers les gens de ma partie,
archéologues et philologues, mais ne trouvai, à causer avec eux,
guère plus de plaisir et pas plus d’émotion qu’à feuilleter de bons
dictionnaires d’histoire. Tout d’abord je pus espérer trouver une
compréhension un peu plus directe de la vie chez quelques
romanciers et chez quelques poètes ; mais s’ils l’avaient, cette
compréhension, il faut avouer qu’ils ne la montraient guère ; il me
parut que la plupart ne vivaient point, se contentaient de paraître
vivre et, pour un peu, eussent considéré la vie comme un fâcheux
empêchement d’écrire. Et je ne pouvais pas les en blâmer ; et je
n’affirme pas que l’erreur ne vînt pas de moi… D’ailleurs
qu’entendais-je par : vivre ? — C’est précisément ce que j’eusse
voulu qu’on m’apprît. — Les uns et les autres causaient habilement
des divers événements de la vie, jamais de ce qui les motive.
Quant aux quelques philosophes, dont le rôle eût été de me
renseigner, je savais depuis longtemps ce qu’il fallait attendre d’eux ;
mathématiciens ou néocriticistes, ils se tenaient aussi loin que
possible de la troublante réalité et ne s’en occupaient pas plus que
l’algébriste de l’existence des quantités qu’il mesure.
De retour près de Marceline, je ne lui cachais point l’ennui que
ces fréquentations me causaient.
— Ils se ressemblent tous, lui disais-je. Chacun fait double
emploi. Quand je parle à l’un d’eux, il me semble que je parle à
plusieurs.
— Mais, mon ami, répondait Marceline, vous ne pouvez
demander à chacun de différer de tous les autres.
— Plus ils se ressemblent entre eux et plus ils diffèrent de moi.
Et puis je reprenais plus tristement :
— Aucun n’a su être malade. Ils vivent, ont l’air de vivre et de ne
pas savoir qu’ils vivent. D’ailleurs, moi-même, depuis que je suis
auprès d’eux, je ne vis plus. Entre autres jours, aujourd’hui, qu’ai-je
fait ? J’ai dû vous quitter dès 9 heures : à peine, avant de partir, ai-je
eu le temps de lire un peu ; c’est le seul bon moment du jour. Votre
frère m’attendait chez le notaire, et après le notaire il ne m’a pas
lâché ; j’ai dû voir avec lui le tapissier ; il m’a gêné chez l’ébéniste et
je ne l’ai laissé que chez Gaston ; j’ai déjeuné dans le quartier avec
Philippe, puis j’ai retrouvé Louis qui m’attendait au café : entendu
avec lui l’absurde cours de Théodore que j’ai complimenté à la
sortie ; pour refuser son invitation du dimanche, j’ai dû
l’accompagner chez Arthur ; avec Arthur, été voir une exposition
d’aquarelles ; été déposer des cartes chez Albertine et chez Julie.
Exténué, je rentre et vous trouve aussi fatiguée que moi-même,
ayant vu Adeline, Marthe, Jeanne, Sophie. Et quand le soir,
maintenant, je repasse toutes ces occupations du jour, je sens ma
journée si vaine et elle me paraît si vide, que je voudrais la ressaisir
au vol, la recommencer heure après heure et que je suis triste à
pleurer.
Pourtant je n’aurais pas su dire ni ce que j’entendais par vivre, ni
si le goût que j’avais pris d’une vie plus spacieuse et aérée, moins
contrainte et moins soucieuse d’autrui, n’était pas le secret très
simple de ma gêne ; ce secret me semblait bien plus mystérieux : un
secret de ressuscité, pensais-je, car je restais un étranger parmi les
autres, comme quelqu’un qui revient de chez les morts. Et d’abord je
ne ressentis qu’un assez douloureux désarroi ; mais bientôt un
sentiment très neuf se fit jour. Je n’avais éprouvé nul orgueil, je
l’affirme, lors de la publication des travaux qui me valurent tant
d’éloges. Était-ce de l’orgueil, à présent ? Peut-être ; mais du moins
aucune nuance de vanité ne s’y mêlait. C’était, pour la première fois,
la conscience de ma valeur propre : ce qui me séparait, me
distinguait des autres, importait ; ce que personne d’autre que moi
ne disait ni ne pouvait dire, c’était ce que j’avais à dire.
Mon cours commença tôt après ; le sujet m’y portant, je gonflai
ma première leçon de toute ma passion nouvelle. A propos de
l’extrême civilisation latine, je peignais la culture artistique, montant
à fleur de peuple, à la manière d’une sécrétion, qui d’abord indique
pléthore, surabondance de santé, puis aussitôt se fige, durcit,
s’oppose à tout parfait contact de l’esprit avec la nature, cache sous
l’apparence persistante de la vie la diminution de la vie, forme gaine
où l’esprit gêné languit et bientôt s’étiole, puis meurt. Enfin, poussant
à bout ma pensée, je disais la Culture, née de la vie, tuant la vie.
Les historiens blâmèrent une tendance, dirent-ils, aux
généralisations trop rapides. D’autres blâmèrent ma méthode ; et
ceux qui me complimentèrent furent ceux qui m’avaient le moins
compris.

Ce fut à la sortie de mon cours que je revis pour la première fois


Ménalque. Je ne l’avais jamais beaucoup fréquenté, et, peu de
temps avant mon mariage, il était reparti pour une de ces
explorations lointaines qui nous privaient de lui parfois plus d’une
année. Jadis il ne me plaisait guère ; il semblait fier et ne
s’intéressait pas à ma vie. Je fus donc étonné de le voir à ma
première leçon. Son insolence même, qui m’écartait de lui d’abord,
me plut, et le sourire qu’il me fit me parut plus charmant de ce que je
le savais plus rare. Récemment un absurde, un honteux procès à
scandale avait été pour les journaux une commode occasion de le
salir ; ceux que son dédain et sa supériorité blessaient s’emparèrent
de ce prétexte à leur vengeance ; et ce qui les irritait le plus, c’est
qu’il n’en parût pas affecté.
— Il faut, répondait-il aux insultes, laisser les autres avoir raison,
puisque cela les console de n’avoir pas autre chose.
Mais « la bonne société » s’indigna et ceux qui, comme l’on dit,
« se respectent » crurent devoir se détourner de lui et lui rendre ainsi
son mépris. Ce me fut une raison de plus : attiré vers lui par une
secrète influence, je m’approchai et l’embrassai amicalement devant
tous.
Voyant avec qui je causais, les derniers importuns se retirèrent ;
je restai seul avec Ménalque.
Après les irritantes critiques et les ineptes compliments, ses
quelques paroles au sujet de mon cours me reposèrent.
— Vous brûlez ce que vous adoriez, dit-il. Cela est bien. Vous
vous y prenez tard ; mais la flamme est d’autant plus nourrie. Je ne
sais encore si je vous entends bien ; vous m’intriguez. Je ne cause
pas volontiers, mais voudrais causer avec vous. Dînez donc avec
moi ce soir.
— Cher Ménalque, lui répondis-je, vous semblez oublier que je
suis marié.
— Oui, c’est vrai, reprit-il ; à voir la cordiale franchise avec
laquelle vous osiez m’aborder, j’avais pu vous croire plus libre.
Je craignis de l’avoir blessé ; plus encore de paraître faible, et lui
dis que je le rejoindrais après dîner.
A Paris, toujours en passage, Ménalque logeait à l’hôtel ; il s’y
était, pour ce séjour, fait aménager plusieurs pièces en manière
d’appartement ; il avait là ses domestiques, mangeait à part, vivait à
part, avait étendu sur les murs, sur les meubles dont la banale
laideur l’offusquait, quelques étoffes qu’il avait rapportées du Népal
et qu’il achevait, disait-il, de salir avant de les offrir à un musée. Ma
hâte à le rejoindre avait été si grande que je le surpris encore à table
quand j’entrai ; et comme je m’excusais de troubler son repas :
— Mais, me dit-il, je n’ai pas l’intention de l’interrompre et compte
bien que vous me le laisserez achever. Si vous étiez venu dîner, je
vous aurais offert du Chiraz, de ce vin que chantait Hafiz, mais il est
trop tard à présent ; il faut être à jeun pour le boire ; prendrez-vous
du moins des liqueurs ?
J’acceptai, pensant qu’il en prendrait aussi ; puis, voyant qu’on
n’apportait qu’un verre, je m’étonnai :
— Excusez-moi, dit-il, mais je n’en bois presque jamais.
— Craindriez-vous de vous griser ?
— Oh ! répondit-il, au contraire ! Mais je tiens la sobriété pour une
plus puissante ivresse ; j’y garde ma lucidité.
— Et vous versez à boire aux autres.
Il sourit.
— Je ne peux, dit-il, exiger de chacun mes vertus. C’est déjà
beau si je retrouve en eux mes vices.
— Du moins fumez-vous ?
— Pas davantage. C’est une ivresse impersonnelle, négative, et
de trop facile conquête ; je cherche dans l’ivresse une exaltation et
non une diminution de la vie. Laissons cela. Savez-vous d’où je
viens ? De Biskra. Ayant appris que vous veniez d’y passer, j’ai voulu
rechercher vos traces. Qu’était-il donc venu faire à Biskra, cet
aveugle érudit, ce liseur ? Je n’ai coutume d’être discret que pour ce
qu’on me confie ; pour ce que j’apprends par moi-même, ma
curiosité, je l’avoue, est sans bornes. J’ai donc cherché, fouillé,
questionné, partout où j’ai pu. Mon indiscrétion m’a servi, puisqu’elle
m’a donné désir de vous revoir ; puisqu’au lieu du savant routinier
que je voyais en vous naguère, je sais que je dois voir à présent…
c’est à vous de m’expliquer quoi.
Je sentis que je rougissais.
— Qu’avez-vous donc appris sur moi, Ménalque ?
— Vous voulez le savoir ? Mais n’ayez donc pas peur ! Vous
connaissez assez vos amis et les miens pour savoir que je ne peux
parler de vous à personne. Vous avez vu si votre cours était
compris !
— Mais, dis-je avec une légère impatience, rien ne me montre
encore que je puisse vous parler plus qu’aux autres. Allons ! qu’est-
ce que vous avez appris sur moi ?
— D’abord, que vous aviez été malade.
— Mais cela n’a rien de…
— Oh ! c’est déjà très important. Puis on m’a dit que vous sortiez
volontiers seul, sans livre (et c’est là que j’ai commencé d’admirer),
ou, lorsque vous n’étiez plus seul, accompagné moins volontiers de
votre femme que d’enfants. Ne rougissez donc pas, ou je ne vous
dis pas la suite.
— Racontez sans me regarder.
— Un des enfants — il avait nom Moktir s’il m’en souvient —
beau comme peu, voleur et pipeur comme aucun, me parut en avoir
long à dire ; j’attirai, j’achetai sa confiance, ce qui, vous le savez,
n’est pas facile, car je crois qu’il mentait encore en disant qu’il ne
mentait plus… Ce qu’il m’a raconté de vous, dites-moi donc si c’est
véritable.
Ménalque cependant s’était levé et avait sorti d’un tiroir une
petite boîte qu’il ouvrit.
— Ces ciseaux étaient-ils à vous ? dit-il en me tendant quelque
chose d’informe, de rouillé, d’épointé, de faussé ; je n’eus pas
grand’peine pourtant à reconnaître là les petits ciseaux que m’avait
escamotés Moktir.
— Oui ; ce sont eux, c’étaient ceux de ma femme.
— Il prétend vous les avoir pris pendant que vous tourniez la tête,
un jour que vous étiez seul avec lui dans une chambre ; mais
l’intéressant n’est pas là ; il prétend qu’à l’instant qu’il les cachait
dans son burnous, il a compris que vous le surveilliez dans une
glace et surpris le reflet de votre regard l’épier. Vous aviez vu le vol
et vous n’avez rien dit ! Moktir s’est montré fort surpris de ce
silence… moi aussi.
— Je ne le suis pas moins de ce que vous me dites : comment ! il
savait donc que je l’avais surpris !
— Là n’est pas l’important ; vous jouiez au plus fin ; à ce jeu, ces
enfants nous rouleront toujours. Vous pensiez le tenir et c’était lui qui
vous tenait… Là n’est pas l’important. Expliquez-moi votre silence.
— Je voudrais qu’on me l’expliquât.
Nous restâmes pendant quelque temps sans parler. Ménalque,
qui marchait de long en large dans la pièce, alluma distraitement une
cigarette, puis tout aussitôt la jeta.
— Il y a là, reprit-il, un « sens », comme disent les autres, un
« sens » qui semble vous manquer, cher Michel.
— Le « sens moral », peut-être, dis-je en m’efforçant de sourire.
— Oh ! simplement celui de la propriété.
— Il ne me paraît pas que vous l’ayez beaucoup vous-même.
— Je l’ai si peu qu’ici, voyez, rien n’est à moi ; pas même ou
surtout pas le lit où je me couche. J’ai l’horreur du repos ; la
possession y encourage et dans la sécurité l’on s’endort ; j’aime
assez vivre pour prétendre vivre éveillé, et maintiens donc, au sein
de mes richesses mêmes, ce sentiment d’état précaire par quoi
j’exaspère, ou du moins j’exalte ma vie. Je ne peux pas dire que
j’aime le danger, mais j’aime la vie hasardeuse et veux qu’elle exige
de moi, à chaque instant, tout mon courage, tout mon bonheur et
toute ma santé.
— Alors que me reprochez-vous ? interrompis-je.
— Oh ! que vous me comprenez mal, cher Michel ; pour un coup
que je fais la sottise d’essayer de professer ma foi !… Si je me

Vous aimerez peut-être aussi