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Identité et Autobiographie chez Bouraoui

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REPUBLQUE ALGERIENNE DEMOCRATIQUE ET POPULAIRE

MINISTERE DE L'ENSEIGNEMENT SUPERIEUR


ET DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE
UNIVERSITE MOHAMED KHIDER – BISKRA
FACULTE DES LETTRES ET DES LANGUES
DEPARTEMENT DES LETTRES ET DES LANGUES ETRANGERES
FILIERE DE FRANÇAIS

MEMOIRE PRESENTE POUR L’OBTENTION


DU DIPLOME DE MAGISTERE
OPTION : SCIENCES DES TEXTES LITTERAIRES

Perte de soi et Quête de l’identité dans


l’écriture autobiographique de
Nina Bouraoui
Le cas de Garçon Manqué

Directeur de recherche : Présenté et soutenu par :


Dr. Rachid Raïssi Melle. Boughefir Chahrazad

Membres du jury :
Président : Pr. Said KHADRAOUI Université Batna
Rapporteur : Dr. Rachid RAISSI Université Ouargla
Examinateur : Pr. Abdelouahab DAKHIA Université Biskra

Année universitaire
2011 / 2012
DEDICACE
Dédicace :

Je dédie mon travail à mes parents qui


m’ont écoutée, m’ont encouragée et m’ont
aidée de leur soutien moral, financier et
matériel.

Je dédie également mon travail à ma


famille : mes frères et mes sœurs.

Je dédie ce mémoire à tous ceux qui sont


en difficulté et qui, malgré leurs efforts et
leurs tentatives, ne trouvent pas de
solutions convenables.
REMERCIEMENTS
Remerciements :

Je tiens à remercier chaleureusement


mon directeur de recherche, le DR. Rachid
Raïssi pour ses précieux conseils et sa
rigueur qui étaient déterminants pour
réaliser mon travail. Merci pour sa
disponibilité sans limite.

Je remercie tous mes professeurs de


l’Ecole doctorale de Biskra.

Je remercie tous ceux qui m’ont aidée de


près ou du loin.
INTRODUCTION
GENERALE
INTRODUCTION GENERALE

La littérature moderne a vu, ces derniers temps, la naissance d'une


nouvelle catégorie d'écrivains issus de la deuxième génération de l'immigration
maghrébine en France. Ces auteurs ont choisi la langue française comme moyen
pour exprimer leur souffrance et crier leur douleur au monde entier. Lors du
développement de cette littérature dite maghrébine d'expression française, une
autre forme de littérature a vu le jour : c'est une littérature initiée par un groupe
de femmes écrivaines.

De nos jours, cette littérature féminine s’est octroyé une place très
importante dans le champ littéraire qui était occupée exclusivement par les
hommes. Etre une femme dans un monde où l’homme détient une place
primordiale, tel est le problème que ces femmes écrivaines veulent traiter à
travers une littérature de combat.

Parmi ces écrivaines, celles qui ont écrit et écrivent des ouvrages de
renommé mondiale, citons à titre d'exemple: Leila Sebbar, Farida Belghoul,
Nina Bouraoui, etc. Celle qui nous intéresse dans notre étude est bien l'écrivaine
Nina Bouraoui. Bien qu’elle réside en France, cette dernière a connu un grand
succès auprès des lecteurs africains et européens.

Nina Bouraoui nous intéresse par le fait de son incursion dans la


littérature moderne et ce, par le biais de nombreux romans présentés comme
source de jouissance et de fascination, d’une part et, d’autre part, ses
productions sont prises comme référence et source d’inspiration dans le champ
d’investigation pour plusieurs chercheurs et étudiants.

Le choix du sujet :

L’intitulé de notre travail de recherche, « Perte de soi et quête de l’identité


dans l’écriture autobiographique de Nina Bouraoui » s’inscrit dans le cadre
d’une analyse critique du roman de Nina Bouraoui ayant pour titre Garçon

2
Manqué. Les évènements relatés se déroulent précisément entre les années
soixante dix et quatre vingt et, entre une Algérie indépendante et la ville de
Rennes.

Notre choix s’explique par l’importance du thème : l’écrivaine relate une


enfance déchirée entre deux pays, deux cultures et un mariage mixte (mère
française et père algérien).

En effet, Nina Bouraoui, née en France, passe ses premières années


d'enfance, les plus précieuses en Algérie, elle qui porte déjà les prémisses d’une
autre culture et d’une autre langue. A l'âge de quatorze ans, elle retourne avec sa
famille en France (lieu de sa naissance) pour s’y installer définitivement. Ainsi,
elle se retrouve entre deux cultures, deux civilisations, deux comportements,
deux traditions, deux langues, etc.

Donc, dans son roman, elle raconte sa déprime, sa douleur et les malheurs
qu’elle a vécus entre ces deux sociétés. Elle raconte avec amertume ce qu’elle a
vécu, toute jeune, en Algérie. Elle raconte comment, pour contourner les regards
et la violence des hommes, elle a effacé un corps féminin, elle raconte comment
elle a caché ce corps sous une silhouette masculine et a épousé le comportement
d’un garçon. Cette jeune femme raconte encore comment, en France, elle
s’habille en fillette et comment elle retrouve sa féminité et, le racisme français
avec. Cet état de fait a créé, chez notre héroïne, rejetée en Algérie comme en
France, une crise identitaire.

Le choix du corpus :
Nous orienterons notre recherche vers l'étude de la notion de l'identité à
travers le roman Garçon Manqué de Nina Bouraoui, pour plusieurs raisons :
- Ce roman semble répondre le mieux à nos besoins de recherche
portant sur le thème de l’identité
-L'étude de ce thème nous permet de dévoiler les principales
caractéristiques de cette littérature dite féminine, celles de l'écriture de Nina
Bouraoui, notamment, l'autobiographie et l'autofiction.

3
-L'étude du sujet de l'identité à travers le roman sus-dénommé contribuera
aussi à décrypter le langage corporel en Algérie où, le thème du corps, l’un des
interdits sociaux, à côté de ceux de la religion et de la politique, est considéré
comme tabou.
-En outre, l’analyse du roman est considérée comme une évolution
historique quant aux mariages mixtes franco-algériens et intercommunautaires.
Il faut aussi noter que les relations entre les deux pays, l’Algérie et la France
sont tellement difficiles qu’elles risquent de peser sur l’écriture de l’œuvre
qui « est en définitive, l’autobiographie d’une exilée. »1
- Enfin, l'étude de ce roman nous permet d’aborder un grand problème
vécu par cette deuxième génération : celui du métissage et de la mixité.
La problématique :
Confrontées aux idées précédentes, deux questions seront au centre de
notre étude, celle concernant les croisements identitaires immanents au
personnage de Nina Bouraoui, d’une part et, d’autre part, sa quête identitaire.
- En premier lieu, nous tenterons de savoir comment, Nina Bouraoui, a-t-elle
pu évoluer dans un univers caractérisé par une multitude de cultures
contradictoires.
- En deuxième lieu, nous essayerons de trouver une réponse à la question
suivante : est-ce que les différentes identités qu'a créées l’héroïne constituent
une réponse aux disqualifications sociales en tant que fruit d'un mariage mixte?
-Une seule question peut, en outre, résumer les précédentes : d’une situation
complexe, comment, Nina Bouraoui, a-t-elle pu traiter ses problèmes et
comment s’en est-elle sortie ?

1-CRSTINA, Boidard Boisson. Le discours autobiographique en situation d’interculturalité : le cas de


Garçon manqué de Nina Bouraoui ; citée par Afifa Bererhi dans « L’autobiographie en situation
d’interculturalité », p.287

4
Les hypothèses :
Pour répondre à toutes ces questions, nous proposons un certain nombre
d’hypothèses :
- Les multiples identités, que Nina Bouraoui a inventées, ne sont qu'un
moyen pour fuir un destin inévitable qui aurait pu l'amener à la folie.
- Le dédoublement de la personnalité et la création de différentes
identités permettraient à l’auteure de sortir d’une situation complexe et d’effacer
une étape, pénible, de sa vie.
- La narratrice devrait défendre et conserver sa propre diversité, et
imaginer son identité comme étant la totalité de ses différentes appartenances et
interdépendances.
- Enfin, Nina Bouraoui trouvera sa voie à force de déambulations
psychiques, dans un tiers espace.
Le choix de la méthode :
Pour réaliser notre travail, nous nous appuyons sur une approche
interdisciplinaire qui fera appel à un ensemble de méthodes d’analyse afin
d’obtenir une étude plus efficace et de dévoiler l’originalité et la spécificité de
l’écriture « bouraouienne »
Dans son roman, l’écrivaine a usé de deux styles : elle allait de
l’autobiographie vers la fiction pour relater sa vie avec une véracité caractérisée
par l’invention et la création imaginaire ; ceci pour trouver une solution à son
problème identitaire et pour offrir à ses lecteurs une source de fascination. Nina
Bouraoui, a combiné deux styles contradictoires pour en arriver à un troisième :
l’autofiction. Notre travail consiste donc à prouver cela en nous basant sur les
travaux de plusieurs chercheurs tels que : Philipe Lejeune, fondateur du concept
autobiographie, Serge Dobrovsky fondateur de celui de l’autofiction ainsi que
Georges May, Georges Gusdorf et Jean Starobinski.
-Résultat de conflits entre deux pays en contradiction, le problème
identitaire est présent dans l’œuvre Garçon manqué. Pour mieux étudier cette
crise, nous ferons recours aux travaux de Michel Laronde ainsi que ceux de
J.Claude Kaufman et de Noureddine Toualbi. Ainsi, nous pourrons expliquer le

5
rapport existant entre la notion de l’identité, de la psychologie et de la
sociologie.
- Métissage et mixité, ces deux notions figurent aussi dans notre analyse.
Pour expliquer ces deux notions en tant que termes ambigües, nous
interrogerons les travaux de Mourad Yelles, de Claude Zaidman, de Rebecca
Rogers ainsi que ceux d’autres chercheurs. Nous tenterons de montrer comment
ces deux phénomènes ont eu des influences sur la vie de l’écrivaine et comment
ils l’ont poussée vers la recherche identitaire. Dans ce cas, le recours à la
méthode sociohistorique sera une nécessité pour réaliser notre objectif.
Le plan du travail :
Pour tenter de trouver des réponses à nos questions et à notre
problématique, notre travail sera structuré en trois chapitres.

-« Le roman, Garçon manqué : problème du genre » est le titre du premier


chapitre qui sera consacré à l'étude générique de l’œuvre. Dans un premier
temps, nous essaierons de prendre en considération les spécificités de l'écriture
de Nina Bouraoui en posant les questions suivantes : Garçon Manqué est-il un
roman autobiographique ou autofictionnel ? Comporte-t-il toutes les
caractéristiques d'une écriture autobiographique ? Nous traiterons ensuite le
rapport existant entre le genre de ce roman et la quête identitaire que l'écrivaine
a vécue dans son roman.

- Le deuxième chapitre ayant pour titre « Garçon manqué : une crise


identitaire éclatée » sera réservé à l’étude de la notion de l'identité. Dans ce
chapitre, le rappel des différentes définitions de ce terme semble un pas très
intéressant car, il nous permet de faire une analyse conséquente quant au
problème de la quête identitaire chez Nina Bouraoui.

Dans ce même chapitre, nous essaierons de mettre la lumière sur deux


notions : l'identité individuelle et l’identité sociale, considérées comme les deux
facettes de l'identité d'un individu, sans toutefois négliger la notion de l'identité
culturelle, l’héroïne ayant vécu le choc culturel.

6
A la fin de ce chapitre, nous exploiterons les bilans précédents pour
l'étude de la quête identitaire chez l'écrivaine au niveau de trois pôles: ethnique,
linguistique et sexuel, sans oublier d'analyser l'identité de cette jeune femme en
tant qu'écrivaine à cause de la difficulté de rattacher Nina Bouraoui à une
littérature précise et particulière. Ceci est justifié par des prétextes
biographiques car, comme nous l'avons déjà mentionné, notre écrivaine est née
d'un père algérien et d’une mère française. En effet, une question importante
doit se poser : comment classer cette auteure qui prend à son compte l’héritage
de deux cultures distinctes ?

Le troisième chapitre intitulé « Incidence du métissage et de la mixité


sur la vie de la narratrice » présente l'étude de deux notions : la mixité et le
métissage. Nous tenterons de définir ces deux concepts et nous traiterons deux
types issus de ces deux notions : le métissage culturel et biologique, et celui du
mariage mixte.

Pour clore ce travail, nous définirons le lien existant entre ces deux
notions : le métissage et la mixité ainsi que la recherche identitaire que
l'écrivaine s’est faite.

7
PREMIER CHAPITRE
Le roman Garçon Manqué :
Problème du genre
INTRODUCTION :
Ce chapitre, comme nous l’avons indiqué, est réservé à l'analyse générique
du roman Garçon manqué de Nina Bouraoui car, « tout texte est classable. »2
En effet, chaque œuvre possède une structure liée à des règles et des lois
relatives à une écriture particulière. Jean-Marie Schaeffer déclare en ce sens
que :
« La thèse de la généricité du texte littéraire moderne n’est guère
plausible, s’il est vrai qu’un message verbal ne peut se constituer que dans
le cadre de certaines conventions pragmatiques fondamentales qui
régissent les échanges discursifs et qui s’imposent à lui tout autant que les
conventions du code linguistiques. »3
En effet, l’œuvre de Nina Bouraoui s’inscrit dans un genre particulier. A
travers son roman elle parle d’elle-même, elle raconte son histoire, ce qui inscrit
son roman, en premier lieu, dans l’autobiographie. Cette dernière devient alors
un acte littéraire préféré par plusieurs écrivains de cette époque dite moderne.
Cette jeune écrivaine veut établir un dialogue, une communication entre ses
lecteurs et elle-même. A partir de la lecture de l’œuvre, nous essaierons de
retrouver ce « moi » propre à Nina Bouraoui. Cette lecture ne sera alors qu’une
quête pour découvrir l’univers de l’héroïne et connaitre sa personnalité.
Notre travail consiste à dévoiler le mode d’écriture qu’à utilisé l’auteure
pour exposer son problème. A travers notre analyse, nous pourrons connaitre si
elle a suivi les règles d’une écriture autobiographique tout au long de son roman
ou bien elle a eu recours à un autre mode d’écriture, celui de l’autofiction. Nous
tenterons aussi d’étudier le rapport existant entre notre corpus et les deux
notions en question : l'autobiographie et l'autofiction.

2
- DUCROT, Oswald. SCHAEFFER, Jean Marie. Nouveau dictionnaire des sciences du langage. Paris,
Seuil, 1972 et1995. P. 521.
3
- Idem.

9
Ce chapitre est donc consacré à l'étude d'une particularité dans l’écriture de
Nina Bouroui: à savoir : l'autobiographie et l'autofiction.
. Nous essaierons d'aborder le statut du genre et, de mettre, par la suite, en
lumière, plusieurs points de repères afin d’atteindre notre but qui est celui de
définir l'autobiographie, les caractéristiques du genre et le passage d'une écriture
autobiographique à une écriture autofictionnelle.
I-1-Préliminaire d'ordre général :
I-1-1- L'écriture autobiographique : notions et définitions.
En raison d'une pluralité de production des textes littéraires appartenant au
genre autobiographie, tels que : les romans et les portraits autobiographiques,
nous avons jugé nécessaire d’en préciser certaines définitions. Pour cela, nous
basons notre étude sur deux critères : la forme et l'histoire car, l'autobiographie,
comme tous les autres genres, a ses propres caractéristiques et ses propres
particularités.
Pour entamer notre étude, la question suivante doit être posée : que veut dire
une autobiographie ?
Ce concept a pris forme très récemment car, d’une part, « …en 1985,
l'Encyclopédie Universalis passait sous silence l'autobiographie alors qu'en
1989 cinq pages lui sont consacrée »4 et, d’autre part, « Le Petit Robert de 1981
date le mot autobiographie de 1842 et, l'adjectif autobiographique est daté de
1832 »5 C’est, donc, à partir du XX siècle que cette notion a subi des évolutions
et des éclaircissements. Selon Georges Gusdorf, le terme autobiographie se
compose de:
«L’Auto, c'est l'identité, le moi conscient de lui-même et principe d’une
existence autonome ; Bios affirme la continuité vitale de cette identité, son
déploiement historique, variation sur le thème fondamental (…). La
graphie, enfin, introduit le moyen technique propre aux écritures du moi.
La vie personnelle simplement vécue, Bios d'un Autos, bénéficie d'une
nouvelle naissance par la médiation de la graphie.»6
4-
SAID, Salim. Etude générique, thématique et fonctionnelle de quelques autobiographies marocaines
comparées à des autobiographies subsahariennes. Paris 13, 1995. p. 14.
5
- Idem.
6
- GUSDORF, Georges. Auto-bio-graphie. Lignes de vie, vol. 2. Ed. Odile Jacob. 1990. p. 10.

10
Georges Gusdorf nous informe que le terme autobiographie contient trois
éléments principaux : d'abord "Auto" qui désigne"le même", ensuite"Bio" qui
indique la vie et enfin, "Graphie" qui signifie le moyen utilisé pour relater et
tracer cette vie, c'est par l'écrit.
Selon le dictionnaire littéraire, le terme autobiographie :
« Apparu dans le vocabulaire de la critique française dans la première
moitié du XIX siècle. Le mot autobiographie (littéralement : vie relatée par
l'intéressé lui-même) s'emploie pour désigner une catégorie de mémoires
qui portent plus sur la vie même de leurs auteurs que sur les événements
dont ils peuvent témoigner.»7
Cette définition stipule aussi que le terme autobiographie est récent. Il
désigne ce mode d’écriture utilisé par des écrivains afin de raconter leur vie, leur
passé et par conséquent le passé et l’histoire de leur société. Les autobiographies
peuvent donc, être considérées comme des références historiques.
Nous poursuivons notre étude en consultant une autre définition de
l'autobiographie, celle de Georges May qui stipule que l'autobiographie est une
« biographie écrite par celui ou celle qui en est le sujet »8
Jean Starobinski, à son tour, définit le terme autobiographie comme : « la
biographie d'une personne faite par elle-même. »9
Nous constatons donc que toutes ces définitions convergent vers la même
idée, celle qui stipule que : l'autobiographie désigne toute écriture de soi dans
laquelle l'auteur raconte uniquement sa vie personnelle. En effet, les définitions
précédentes ne font pas la distinction entre l'autobiographie et les autres genres
(mémoires, romans, journaux et portraits autobiographiques) car, ils ont une
même caractéristique principale : toute écriture dans laquelle l'écrivain raconte
sa propre vie.
Par conséquent, nous avons besoin d'une autre définition plus rigoureuse
qui nous offre les traits spécifiques d'une écriture autobiographique.
7
- ARON. Paul. SAINT.JACQUES, Denis. VIALA. Alain. Le dictionnaire du littéraire. Edition PUF.
Paris 2002. p. 33.
8
- MAY, Georges. L’autobiographie. Presses universitaires de France, 1979. P. 12.
9
- STAROBINSKI, Jean. Le style de l’autobiographie In. L’œil vivant II. La relation critique. Paris.
Gallimard. 1970. p. 84.

11
Actuellement, les chercheurs ont recours, dans leurs études sur
l'autobiographie, aux travaux de Philippe Lejeune. Ce dernier, désigné comme le
père de ce genre, définit ce dernier comme étant: « un récit rétrospectif en prose
qu'une personne réelle fait de sa propre existence, lorsqu'elle met l'accent sur sa
vie individuelle, en particulier sur l'histoire de sa personnalité. »10
Dans sa définition de l'autobiographie, Philippe Lejeune a pris pour objet
de signaler et d'insister sur le statut de l'autobiographie. Il la conçoit comme un
genre qui a une structure particulière attachée à des règles et à des normes. Par
contre, selon Jean Starobinski…
« L’autobiographie n'est certes pas un genre"réglé» : elle suppose
toutefois réalisées certaines conditions de possibilité, qui apparaissent au
premier chef comme des conditions idéologiques (ou culturelles):
importance de l'expérience personnelle, opportunité d'en offrir la relation
sincère à autrui. »11
Ici, Jean Starobinski souligne que la caractéristique principale de
l’autobiographie est véridique et réelle ; elle doit être un champ de connaissance
et surtout, sincère avec le lecteur. En effet, ce lecteur doit connaître son écrivain
préféré car c’est par le biais de la dite autobiographie qu’il se représente une
image très claire de l’autre. D’après Jean Starobinski, l’autobiographie ne se
soumet ni à des règles structurelles particulières ni à une forme précise. Il ne
met plus l'accent sur la caractéristique formelle de l'autobiographie.
Dans sa thèse de recherche intitulée « Etude générique, thématique et
fonctionnelle de quelques autobiographies marocaines comparées à des
autobiographies subsahariennes » Salim Saïd s’est expliqué sur le statut
générique de l'autobiographie et Elisabeth W.Bruss, en à donné à son tour son
avis. D'après cette dernière : «la force de l'autobiographie en tant que genre et
les traits saillants qui l'ont distinguée au cours de son histoire des autres types
de discours sont contextuels plutôt que formels.»12
10- LEJEUNE, Philippe. Le pacte autobiographique. Ed. Seuil. Coll. Poétique, 1975. p. 14.
11
- STAROBINSKI, Jean. Le style de l’autobiographie. Poétique, n°3. p. 260.
12-
W.BRUSS, Elisabeth. L’autobiographie au cinéma, la subjectivité devant l’objet. Poétique, n°56.
Novembre 1983. p.464 du recueil de l’année 1983.

12
Parce que selon elle, « il n'y a ni séquence narrative, ni longueur stipulée,
ni structure métrique, ni style, qui appartiennent en propre à l'autobiographie
ou suffirait à la différencier de la biographie, voire de la fiction. »13 Donc,
Elisabeth W.Bruss soutient que l'autobiographie ne doit pas se soumettre à une
structure comme les autres genres littéraires. De plus, selon elle, les
caractéristiques principales de l'autobiographie sont: « la vérité, l'acte
(autobiographique) et l'identité. »14
En effet, l'autobiographie organise, en particulier, une méthode et un mode
d'écriture. L'autobiographie devient donc, l'expression du moi. Elle est « la
transcription de l'histoire réelle de l'auteur. »15
I-1-2- Caractéristiques de l’autobiographie :
Nous avons déjà mentionné que l'autobiographie désigne toute écriture de
soi. Elle se caractérise, comme l’a annoncé Elisabeth W.Bruss, par trois
caractéristiques : la réalité, l'identité et l'acte autobiographique. Comme tous les
autres chercheurs, nous sommes obligés de revenir à la définition de
l'autobiographie citée par Philipe Lejeune afin d'en étudier les différentes
caractéristiques .
A travers la définition de Philippe Lejeune, la première caractéristique a un
lien avec le terme rétrospectif. Celui-ci signifie que l'autobiographie n'est qu'un
récit du passé, un récit sur le passé, dans lequel, l'auteur déclare et relate des
événements qui se déroulent à un moment précis du passé.
Paul Ricœur confirme la même idée que Philippe Lejeune, quand il définit
le terme autobiographie comme « œuvre littéraire reposant sur l'écart entre le
point de vue rétrospectif de l'acte d'écrire, d'inscrire le vécu et le déroulement
quotidien de la vie. »16 Ceci signifie donc que toute autobiographie est une
écriture du passé.

13-
Op. Cit.
14-
SAID, Salim. Op. Cit. p. 17.
15-
Idem. p. 16.
16
- RICOEUR, Paul. Réflexion faite. Autobiographie intellectuelle. Paris. Esprit. 1995. P.11. (pris de
l’ouvrage : autobiographie en situation d’intellectualité, écrit par AFIFA Berarhi. Edition du Tell. p.
390.)

13
Paul Ricœur, écarte aussi toute écriture de la vie actuelle et il ajoute : « cet
écart distingue l'autobiographie du journal »17 car, l'autobiographie du journal
représente une nouveauté. Elle trace une vie actuelle, des faits et des événements
contemporains qui se déroulent à un moment précis du présent. Sa deuxième
caractéristique est formelle ; elle s'accorde à la forme de la représentation du
récit et précise par quelle manière et par quel style est écrit ce récit.
Selon Philippe Lejeune, l'autobiographie s'écrit en prose ; toutefois, on peut
lire des autobiographies en vers. Signalons un nombre considérable
d'autobiographies qui ont été rédigées en vers, telle que : le Prélude de William
Word Worth ; l'autobiographie est donc, un genre qui a une forme particulière
d'écriture.
Selon Philippe Lejeune, la troisième caractéristique dépend du sujet traité
dans le récit autobiographique car, selon lui, l'autobiographie est un récit
personnel dans lequel l'écrivain relate sa vie. Ce qui indique que les personnages
de l'autobiographie sont réels ; ils racontent les récits de leur propre vie.
L'autobiographie offre aux lecteurs une source de jouissance et de plaisir car,
elle raconte quelque chose de véridique et représente un champ de découverte.
Cette dernière caractéristique nous conduit à une quatrième car, il est vrai
que la vision rétrospective et la vie personnelle, comme sujet traité, constituent
les caractéristiques de l'autobiographie. Néanmoins, il y a d'autres
caractéristiques qui sont aussi très essentielles : celle de l'identité de l'auteur et
du narrateur, d’une part et, d’autre part, celle de l'identité du narrateur et du
personnage principal car, Philipe Lejeune précise que : « dans l’autobiographie,
on suppose qu’il ya identité entre l’auteur, d’une part et le narrateur et le
protagoniste, d’une autre part. C’est-à-dire que le «je » renvoie à l’auteur. »18
De plus, Jean Starobinski relève que : « l'écriture autobiographique exige
d'abord l'identité du narrateur et du héros de la narration.19 ».20

17
- Op. Cit.
18
- LEJEUNE, Philippe. L’autobiographie en France. Paris. Seuil. 1971. P.24.
19
- C’est-à-dire le personnage principal.
20
– SAID, Salim. Op. Cit. p. 16.

14
L’autobiographie se détermine donc par la présence et l’identification de
trois « je » : celui de l’auteur, celui du narrateur et celui du personnage
principal.
L’autobiographie établit donc, une communication, un message entre deux
personnes : celui qui écrit l’autobiographie et celui qui lit cette autobiographie.
Cette dernière crée alors, un dialogue entre les deux protagonistes. C’est donc
un engagement entre l’auteur et le lecteur où le premier doit raconter sa vie en
toute vérité. L’autobiographie doit éviter, en ce cas, tout ce qui est contre cette
véracité, et c’est ce que doit observer l’écrivain. Par contre, le lecteur, à son
tour, lit le récit autobiographique et décide de lui accorder sa confiance en
dévoilant cette identité comme étant entre ces trois acteurs : l’auteur, le
narrateur et le personnage principal. Ceci implique que la confiance mutuelle
entre l’autobiographe et le lecteur est très nécessaire.
Cet engagement entre l’auteur et le lecteur, Philippe Lejeune l’appelle le
pacte autobiographique. Selon lui, ce pacte indique « l’affirmation dans le texte
de cette identité, renvoyant en dernier ressort au nom de l’auteur sur la
couverture. »21 Le pacte autobiographie impose un contrat et une alliance entre
l'autobiographe et le lecteur. Ce dernier doit prouver la véracité de
l'autobiographie en cherchant l’identité commune entre l’auteur, le narrateur et
le personnage principal.
Le lecteur peut reconnaître cette identité :
« Sur les plans paratextuels (nom de l’auteur sur la première et la
quatrième page de la couverture, préface, postface, avertissement, mise en
garde, prière d’incérer, notice biographique et bibliographique, etc.) et
textuels (nom du personnage qui renvoie au nom de l’auteur). »22
Le lecteur peut détecter cette identité à partir d’une déclaration directe au
niveau du titre, par exemple : “ histoire de ma vie“ ou “souvenir“.

21
- LEJEUNE, Philippe. Le pacte autobiographique. Ed. Seuil. Coll. Poétique. 1975. p. 26.
22-
SAID. Salim. Op. Cit. p. 22.

15
Parfois, le lecteur dévoile cette identité au niveau d’une préface de l’auteur ou
bien sur la quatrième page de la couverture. Le lecteur peut aussi découvrir cette
identité au niveau du texte où le nom de l’auteur est mentionné sur la couverture
ainsi que celui du narrateur et du personnage principal. Ceci est affirmé par
Philippe Lejeune quand il dit que l'autobiographie exige qu’il y ait « identité de
nom entre l'auteur, tel qu’il figure par son nom sur la couverture, le narrateur
du récit et le personnage dont on parle. »23.
Dans le même contexte, Philippe Lejeune ajoute que :
« Une fiction autobiographique peut se trouver exacte, le personnage
ressemble à l’auteur ; une autobiographie peut être inexacte, le
personnage présenté est différent de l’auteur ; ce sont là des questions de
fait (…) qui ne changent rien aux questions de droit, c’est-à-dire au type
de contrat passé entre l’auteur et le lecteur. » 24
Et, Salim Saïd explique :
« Peut-on parler […] de contrat, sauf s’il s’agit d’un contrat de dupes
dont le lecteur fait les frais. Car, si l’auteur s’engage à écrire une
autobiographie, il s’engage du même coup à écrire sur sa vie réelle et non
imaginaire ou hautement idéalisée. »25
Ce qui signifie que, dans une autobiographie, la caractéristique de
l’identité commune entre l’auteur, le narrateur et le personnage principal, exige
la présence de la caractéristique de la vie personnelle de l’auteur ; c’est que nous
pouvons être en présence de récits dans lesquels l’auteur, le narrateur et le
personnage principal représentent la même personne : le héros prend le même
nom que l’auteur mais, les événements racontés sont imaginaires et n’ont
aucune relation avec la vie de l’auteur.

23-
LEJEUNE, Philippe. Le pacte autobiographique. Op. Cit. p. 23-24.
24-
Idem. p. 25.
25-
SAID, Salim, Op. Cit. p.23.

16
Dans ce cas, nous ne pouvons plus considérer ce récit comme une
autobiographie. En effet, il y a une relation de complémentarité entre la
caractéristique de vie réelle de l’auteur et la caractéristique de l’identité
commune.
Pour conclure cette partie, nous disons que l’étude précédente des
caractéristiques principales de l’autobiographie représente un champ
d’ouverture sur l’étude pratique du roman Garçon manqué car, nous devons
expliquer tout ce que nous avons vu sur la notion le l’autobiographie afin de
déterminer le genre littéraire de ce roman.
I-2- L’impact du discours autobiographique dans le roman
Garçon manqué de NINA Bouraoui :
L’enjeu et le défi sera donc, de délimiter l’appartenance générique du
roman Garçon manqué de NINA Bouraoui. Une question s’impose : Garçon
manqué, est-il un récit autobiographique ou non ?
Pour répondre à cette question, nous devons, tout au long de notre étude,
jouer le rôle d’un lecteur qui lit attentivement et par intérêt ce roman afin de
dégager tous les indices et les caractéristiques de l’autobiographie annoncées par
Philipe Lejeune : « Un récit rétrospectif en prose qu’une personne réelle fait de
sa propre existence, lorsqu’elle met l’accent sur sa vie individuelle, en
particulier sur l’histoire de sa personnalité. »26
Comme nous l’avons mentionné, la définition de l’autobiographie de
Philipe Lejeune annonce quatre caractéristiques : le récit, la perspective
rétrospective, la vie individuelle de l’auteur et enfin l’identité de l’auteur, du
narrateur et du personnage principale. Garçon manqué semble respecter toutes
les normes d’une écriture autobiographique fondée par Philipe Lejeune. Par
conséquent, nous pouvons déduire qu’il est un texte ou un récit en prose à
travers lequel le sujet principal traité est bien la vie personnelle de l’écrivaine
NINA Bouraoui.

26
- LEJEUNE, Philippe. Op. Cit. p. 14

17
De plus, le personnage principal porte le nom de cette écrivaine,
“protagoniste“ qui a bien joué son rôle en ce qui concerne le pacte
autobiographique. Toutefois, nous sommes obligés, au cours de ce chapitre, de
prouver la présence des caractéristiques de l’autobiographie signalées dans notre
corpus d’étude, le roman Garçon manqué pour que le pacte autobiographique
soit complet.
I-2-1- Le pacte autobiographique :
La notion du pacte autobiographique est déjà définie. Elle désigne ce contact
existant entre l’auteur et le lecteur. Elle n’est qu’une communication entre
l’auteur de l’autobiographie (l’autobiographe) et le lecteur. Notre travail, en tant
que lecteur, est de relever cette identité commune entre l’auteur, le narrateur et
le personnage principal. Cet acte peut être résumé à travers le schéma de
communication suivant :
Auteur Savoir Lecteur 27
(Destinateur-savant) (Destinataire-ignorant)
Dans ce schéma, l’auteur représente la première personne dans le pacte
autobiographique ; c’est l’émetteur d’un message, d’un contenu inconnu pour le
lecteur qui est la deuxième personne dans cet acte. Par conséquent, un ensemble
de questions doit être posé dans la présente étude :
 NINA Bouraoui, établit-elle, à travers son roman, un pacte
autobiographique ?
 NINA Bouraoui, raconte-t-elle la réalité dans son roman Garçon
manqué ?
 Est-ce que les identités de l’auteur, du narrateur et du personnage
principal constituent une seule identité ?
I-2-1-1- Quête d’une identité commune entre l’auteur, le
narrateur et le protagoniste :
Comme nous l’avons déjà mentionné, cette identité commune se découvre
sur le plan paratextuel où, l’énonciation du nom de l’écrivaine est directe ou
explicite sur la première et la quatrième page de la couverture.
27-
SAID, Salim. Op. Cit. p.60

18
Pour notre corpus, nous trouvons que le nom de l’écrivaine est annoncé à
coté du titre sur la première et la quatrième page de la couverture du roman
intitulé NINA Bouraoui, Garçon manqué. Ensuite, nous pouvons détecter cette
identité quand l’auteure prête son nom au personnage principal, c’est-à-dire le
narrateur-personnage qui relate sa vie dans le récit. Par conséquent, nous
découvrons, à partir de la lecture du roman Garçon manqué, plusieurs
expressions où le personnage porte le nom de l’écrivaine
Commençons d’abord par l’expression dans laquelle la narratrice montre
qu’elle est fascinée par le joueur Dahleb quand elle dit : « je deviens Dahleb, le
joueur qui signe sa photographie à “la petite Nina avec toute ma tendresse“. »28
Le personnage principal prend le même nom que l’auteure quand elle parle
de sa grand-mère du côté paternel. Celle-ci s’appelle aussi Bouraoui : « Pour ma
grand-mère algérienne, pour Rabiâ Bouraoui. »29
Puis, le nom de l’auteure est utilisé par la narratrice quand elle parle de
Amine, son ami intime, qui la protège toujours : « Amine me protège. C’est
NINA. C’est une fille. »30
Ensuite, NINA, le nom de l’écrivaine, est utilisé par la narratrice lorsqu’en
parlant de ses différentes identités, elle avoue, dans les passages suivants,
comment elle passe d’une personne à l’autre : « …je passe de Yasmina à Nina,
de Nina à Ahmed »31 ; « …Nina, verrouillée de l’intérieur. C’est moi qu’il faut
sauver. Où es-tu, Yasmina ? »32 ; « Nina, un garçon. Nina, une fille ratée. Nina,
à force… »33 ; « Nina est la maladie d’Amine. Brio est le frère d’Ahmed. Nina
est la mutilation de Yasmina. »34

28-
BOURAOUI, Nina. Garçon Manqué. Edition Stock. 2000. p. 18.
29-
Idem. p. 30.
30-
Idem. p. 36.
31-
Idem. p. 60.
32-
Idem. p. 63.
33-
Idem. p. 107.
34-
Idem. p. 64.

19
De la même manière, la narratrice décrit le personnage principal (le
protagoniste) dont elle utilise le nom de l’écrivaine, Nina : « Cette terre […].
Jami et Nina. Qu’elle aime vraiment. A force. Les filles de Rachid. Si brunes. Et
Nina, la plus typée. Le portrait de son père. »35 et, d’ajouter : « Nina est
fantasque. »,36 « Nina est une artiste. »37 ; « Et ils sauront qui je suis vraiment,
Nina est une fille drôle et rigolote. »38
Nous pouvons donc dire qu’il y a une identité commune entre l’auteure, le
narrateur et le personnage principal de l’autobiographie. Nina Bouraoui , dans
ce cas, joue les trois rôles et, il ne nous reste plus qu’à prouver qu’elle relate la
vérité pour que le pacte autobiographique soit complet.
I-2-1-2- Le vécu personnel interculturel : une richesse
référentielle.
Tout au long de son roman, l’écrivaine ne cesse pas de nous fournir des
événements importants et des informations personnelles biographiques, en
situation d’interculturalité. Cette situation est aussi à l’origine du problème
identitaire chez la narratrice, Nina Bouraoui. Pour cela, notre travail est
d’étudier ce vécu personnel interculturel considéré comme le pacte référentiel
du roman Garçon Manqué et sur lequel, Philipe Lejeune dit que ;
« Tous les textes référentiels comportent donc ce que j’appellerai “ un
pacte référentiel“ implicite ou explicite, dans lequel sont inclus une
définition du champ du réel visé et un énoncé des modalités et du degré de
ressemblance auquel le texte prétend. »39
Le pacte référentiel signifie, dans ce cas, l’annoncement dans l’œuvre des faits
réels qui peuvent être vérifiés ; c’est-à-dire que l’autobiographie représente un
texte référentiel et qu’elle est comme une source historique. Nous devrons donc,
découvrir ce pacte référentiel en montrant que ce roman est un récit qui raconte
des faits véridiques car, l’autobiographie a comme objectif la réalité, la vérité, et
non pas la création réelle.
35-
Op. Cit. p. 54.
36-
Idem. p. 63.
37-
Idem.
38-
Idem. p. 121.
39-
MICHINEAU, Stéphanie. L’autofiction dans l’œuvre de Colette. Edition Publi- book. 2008. p. 180.

20
Nous essayerons par la suite, d’analyser quelques informations en tant que
faits réels dans la vie de la narratrice, tel que le problème relatif à son
intégration sociale. En effet car, les conditions qu’a vécues Nina Bouraoui, en
tant que fille issue d’un mariage mixte, affirment que le milieu social de la
narratrice est riche en sources interculturelles présentées comme résultat du
contact existant entre l’Algérie et la France. Cet état de fait a créé un problème
d’intégration sociale chez l’auteure.
Nous analyserons, par la suite, l’environnement géographique et familial de
la romancière ainsi que son mode de vie avec ses amis. Nous aborderons enfin,
la relation entre l’autobiographie et la recherche identitaire chez NINA
Bouraoui.
Pour réaliser les points précédents, nous nous baserons sur l’étude faite par
Afifa Bererhi sur le roman Garçon Manqué, dans son ouvrage intitulé
« l’autobiographie en situation d’interculturalité. »
I.2-1-2-1- Le milieu géographique et familial de la narratrice :
Tiraillée entre deux pays, tiraillée entre deux territoires, Nina Bouraoui
relate, dans son roman, son enfance et son adolescence. Les indicateurs qui
renvoient à ces deux pays, l’Algérie et la France, sont multiples.
En effet, Nina Bouraoui ne cesse de décrire les lieux qui renvoient à ces deux
pays. Elle change continuellement d’espace géographique entre la France,
l’Algérie et Rome ; changement d’espaces aussi entre les rues d’Alger et celles
de Rennes. Nous relevons, sur la première page, une description très expressive
faite par la narratrice, au sujet de ces territoires :
« Je cours sur la plage de Chenoua […] Je cours avec la mer qui
monte et descend sous les ruines romaines. Je cours dans la lumière
d’hiver encore chaude. Je tombe sur le sable. J’entends la mer qui
arrive. J’entends les cargos quitter l’Afrique. Je suis au sable, au ciel
et au vent. Je suis en Algérie. La France est loin derrière les vagues
amples et dangereuses. Elle est invisible et supposée. »40

40-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 7

21
Nina Bouraoui accole fréquemment les deux pays, la France et l’Algérie, la
France étant toujours présente même si elle est invisible ; quand elle part à
Rennes pour passer les vacances d’été, elle ne cesse de penser à son pays
paternel : « Tout me sépare de ma vie algérienne. Tout. Ce bruit. Cette gare.
Ces voyageurs pressés. Mon grand-père. Qui ne dit rien sur Alger. »41
L’Algérie, pour la narratrice, n’est qu’une terre désirée. Sa vie se passe en
dehors de la ville où elle habite, Alger. La plupart de son temps a lieu dans le
désert, sur les montagnes, à la mer, sur les plaines de la Mitidja et sur les
sommets de Chréa. Elle fuit les yeux des algériens qui la considèrent comme
une française, comme une fille de la française : « Ma vie algérienne bat hors de
la ville. Elle est à la mer, au désert, sous les montagnes d’Atlas. Là, je m’efface
enfin […] »42 La rue, pour la jeune fille, est interdite ; elle ne sort jamais toute
seule : « On me protège de la rue, des voix, des gestes et des regards. Je suis
fragile, disent-ils. »43
La rue, pour la jeune fille représente un danger: «La rue est interdite. Rue
d'Isly, rue Didouche Mourad, rue Diont, le Telemny. La rue est derrière la vitre
de la voiture. Elle est fermée, irréelle et peuplée d'enfants. »44
Passer les vacances en France, avec sa sœur c’est, pour la narratrice, partir
de l’Algérie ; partir de l’Algérie, même pour de courtes vacances, c’est pour la
narratrice, une pure trahison, c’est : « immense de quitter Alger .Mon départ
semble impossible. Ou définitif. Cette ville est dans le corps. Elle hante. La
quitter est une trahison.»45 car, quitter l'Algérie veut dire abandonner le pays de
son père où elle a grandi. Partir d'Algérie, c'est partir vers un autre pays: pays
des français, pays du colonisateur.
Nina Bouraoui passe sa vie en France, soit à la maison des grands-parents
maternels, soit sur la plage : « on sera les seuls filles d'Alger sur la plage
glaciale, immense, bretonne et familiale du Minhic.»46

41-
Op.Cit. p. 104.
42-
Idem. p. 9
43-
Idem.
44-
Idem. p.8- 9.
45-
Idem. p. 91.
46-
Idem. p.93-94.

22
En Algérie, comme à Rennes, Nina Bouraoui passe beaucoup de temps à
la mer: «La mer n'est pas loin. Dinard. Saint- Malo. Saint-Lunaire. Saint-
Briac. »47 Pour l'héroïne, Rennes ne présente que le lieu de sa naissance : «Je
suis à Rennes. Mon lieu de naissance. »48
En effet, le milieu géographique, dans l'œuvre Garçon Manqué de Nina
Bouraoui, comporte des espaces réels. Donc la narratrice réunit deux pays,
l'Algérie et la France : « Je viens d'une union rare. Je suis la France avec
l'Algérie. »49
Pour l'environnement familial, nous disons que l'héroïne est issue d'une
famille composite qui compte des personnes appartenant aux deux
environnements, aux deux pays, l'Algérie et la France. Nina Bouraoui, comme
nous l’avons mentionné, est le produit d’un mariage mixte. En plus…
« Les circonstances de la vie de Nina Bouraoui […] ratifient un contexte
familial de référents interculturels multipliés par les expériences des
vacances bretonnes chez les grands-parents maternels et la postérieure
installation définitive en France. »50
Ce caractère d'appartenance aux deux familles, algérienne et française,
l’expose aux regards des algériens comme à ceux des français et donne lieu aux
différents commentaires : « Tu n'es pas française. Tu n'es pas algérienne »51.
Le choix entre les deux familles, entre les deux pays, est un problème
confronté par la narratrice : « Etre française, c'est être sans mon père, sans sa
force, sans ses yeux, sans sa main qui conduit. Etre algérienne, c'est être sans
ma mère, sans son visage, sans sa voix, sans ses mains qui protègent. »52 car, le
choix entre les deux familles signifie le choix entre son père et sa mère.
Pour Nina Bouraoui, « Sa famille est jugée selon des codes différents mais
coïncident tous dans le rejet »53

47-
Op. Cit. p. 102.
48-
Idem. p. 99.
49-
Idem. p. 9.
50-
BERERHI, Afifa. L’autobiographie en situations d’interculturalité. Edition du Tell. p. 287.
51-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 20.
52-
Idem.
53-
BERERHI, Afifa. Op. Cit. p.288.

23
Ceci veut dire que la chose commune entre les deux familles, algérienne et
française, est le refus de deux filles, de Nina : « longtemps je croix porter une
faute […].Je viens d'un mariage contesté. »54, « contesté aussi bien du côté
français que de côté algérien. »55 Pour sa famille française, la violence des
algériens, c’est le père qui illustre la déception des français en Algérie. En
revanche, pour sa famille algérienne, la contestation, c'est en sa mère qu’elle
réside car, elle représente la période de la colonisation française en Algérie.
Quant à sa famille française, celle-ci se compose des grands-parents
maternels qu'elle ne voit que pendant les vacances. Sa grand-mère française, la
seule qui a visité l'Algérie, n'a jamais aimé ce pays qui éloigne sa fille. Elle ne
venait à Alger qu’en visite touristique. Ceci est déclaré par la narratrice quand
elle évoque son mange-disque, un cadeau de sa grand-mère :
« Ma grand-mère dit que c'est le voyage qui l'a cassé. L'avion, La distance.
Ce pays. Cette Algérie. Son poison. Cette terre qui prend sa fille puis ses
deux petits enfants. Jami et Nina. Qu'elle aime vraiment. A force. »56
Seul son arrière-grand-père à Saint-Malo, « savait, lui, la mer, les récifs,
les terres étrangères. Il savait, lui, les autres langues, les autres visages. Il
savait, lui, les forces des vagues, du vent, du soleil et de la lune, la seule lumière
de la nuit. »57
Seuls son arrière grand-mère et son arrière grand-père ont accepté ce
mariage mixte. Seul son arrière grand-père a bien aimé son père « il aimait mon
père. Oui, il l'aimait. »58
Notre héroïne n'a jamais vu son arrière-grand-père. Toutefois, elle est au
courant de la relation ainsi que l’amour qui existait entre sa mère et son aïeul ;
elle le précise d’ailleurs en disant : « je sais juste l'attachement de ma mère pour
cet homme, son grand-père de Saint-Malo. »59

54-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 32
55-
BERERHI, Afifa. Op. Cit. p.288
56-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 54
57-
Idem. p.139.
58-
Idem.
59
- Idem.

24
Un autre volet, aussi important, pour avancer dans notre analyse : c’est que
les traditions des deux pays sont totalement différentes, ce qui crée une
confusion chez la narratrice. Sa famille française nie et refuse son
comportement, sa manière de s'habiller et de manger car, il est opposé aux
modes de vie en France. Elle ne mange plus avec ses doigts .Tout ça pour : «être
présentable»60
Quant à sa tenue vestimentaire, en France, elle s'habille en fillette: « Je
porte un pantalon très fin, très imprimé de petits cœurs rouges, des taches du
sang, qui se rejètent sur un chemisier à manches courtes et bouffantes. Un
ensemble Daniel Hachter. »61 Cependant en Algérie, elle s'habille en
garçon : « Les jeans, les shorts, les maillots en éponge, les claquettes, les
cheveux ébouriffés, ça va pour ici. Pas pour la France. Être présentable .Bien
coiffée. »62
La vie à Rennes, pour NINA Bouraoui, signifie la visite chez le médecin,
l'examen médical de chaque début de vacances de l’été, elle se demande :
« Et moi? Quelle est ma maladie ? Que cherche le médecin de rue
d’Antrain ? Avec ses questions… »63 et d’ajouter « …mon arrière grand-
mère ne dit jamais le mot arabe […].Elle nous garde souvent après le
docteur. Le lendemain. C’est la fête. Après l’examen du corps. »64
En Algérie, la vie de la narratrice est caractérisée par l'absence de son
père ; ce dernier doit être présent dans les réunions de l'OPEP, du groupe des 24:
« Mon père n'est plus là. Il est dans la force des réacteurs. Il est après le
mur du son. Il est à l'étranger. Un homme est seul. On ne sait pas quand il
reviendra. Jamais. C'est toujours long. Tous ces océans à traverser. Ces
réunions. Ces conférences. L'OPEP. Le groupe des 24. »65
Par ailleurs, c'est le chauffeur qui prend la place de son père, pendant les
absences de ce dernier.

60
-Op.Cit. p. 146.
61
-Idem. p.93.
62
-Idem. p. 92.
63
-Idem. p. 151
64
-Idem. p. 138.
65-
Idem. 65.

25
Le chauffeur prend en charge toutes les préoccupations de Nina: « Riyad, le
chauffeur. Il remplace mon père. »66 C'est lui qui accompagne, toujours, Nina
dans ses sorties : « Riyad, le chauffeur […]. Le R16 noire qui conduit à l'école,
au lycée, à la mer, à l'hôpital. On va à la plage en plein hiver. »67
En outre, Nina et sa sœur se comportent à la française. C’est la mère qui
remplace le papa en son absence. Elle leur inculque toutes les traditions
françaises. Nous découvrons cet état de fait lorsque la narratrice évoque les
cérémonies de Noël : « Noël en Algérie c'est le Nord contre le Sud. C'est la
neige contre le soleil. C'est une fête irréelle. C'est un malaise, souvent. »68 Les
algériens ne fêtent pas Noël. Pour eux, c'est est un événement chrétien.
En évoquant la mère de la narratrice, nous relevons qu’elle est dotée d’une
forte personnalité. C’est elle qui protège ses filles pendant les absences du mari:
« Je deviens étrangère par ma mère. Par sa seule présence à mes côtés.
[…]. Elle descend la rue. Elle serre ma main. Elle tient mon corps très
près de son corps. Elle m'attache à sa hanche. C'est notre dernière
promenade. Ma mère est un défi. Elle sait. Elle passe les hommes sans
regarder. »69
Quant aux grands–parents algériens, Rabîa et Bachir Bouraoui, ils
occupent une place importante dans la vie de Nina Bouraoui. Pour la jeune
Nina, ces deux personnages sont un refuge, une protection. Ils représentent la
seule raison de son appartenance à l’Algérie :
« Je reste, ici, différente et française. Mais je suis algérienne. Par mon
visage. Par mes yeux. Par ma peau. Par mon corps traversé du corps de
mes grands-parents […]. Je porte la main de Rabîa sur mon visage
fiévreux. Je porte la voix de Bachir qui appelle ses enfants […] Elle est
éternelle et puissante. Elle me rattache aux autres. Elle m'inclut à la terre
algérienne. »70

66
Op.Cit. p. 66.
67-
Idem.
68-
Idem. p. 70.
69-
Idem. p. 12.
70-
Idem.

26
La maison de ses grands-parents n'est qu'une désertion pour elle. Nina
Bouraoui garde en elle une blessure profonde, celle de la disparition d’un oncle
pendant la guerre franco-algérienne. Ce qui constitue une blessure profonde.
Elle est donc marquée par les conflits des deux pays: l'Algérie et la France: « Ici
je rêve d'être une arabe. Pour ma grand-mère algérienne. Pour Rabîa Bouraoui
[…]. Pour son fils Amar tué à la guerre. »,71 et d’ajouter : « Ici, je porte la
blessure de ma famille algérienne. »72
Nina Bouraoui veut se venger pour sa famille algérienne, pour son oncle
Amar : « Ma mère blanche contre l'homme de maquis. Mon père. Sa femme
après son frère. Je suis dans la guerre d'Algérie. Je porte le conflit. Je porte la
disparition de l'aîné de la famille, sa référence. »73
Nous pouvons donc avancer que, tout au long de son roman, Nina Bouraoui
met, en lumière, des vérités sur la différence de sa double appartenance :
géographique et familiale. Ceci rend la vie de la narratrice ambiguë et traduite
par un grand problème de socialisation.
I-2-1-2-2- La vie sociale avec ses semblables: un autre refuge
La vie de Nina Bouraoui ne se limite pas uniquement entre sa famille
française et sa famille algérienne. Elle partage sa vie avec d'autres personnes: les
amis, les collègues et ses pairs à l'école.
L'héroïne et sa sœur mènent un mode de vie à la française. Elles sont
scolarisées dans un milieu totalement français : « Je vais à l'école française. Je
vais au lycée français. Je vais à l'alliance française. Je vais au centre culturel
français. La France est encore là, rapportée et réduite, en minorité. »74
Nina et sa sœur, produit d’un mariage mixte sont négligées, non
seulement par les vrais français mais également par les arabes.

71-
Op.Cit. p. 30.
72-
Idem.
73-
Idem. p. 31.
74-
Idem. p. 18.

27
Elles ne sont considérées ni comme enfants de coopérants ni comme de
vrais algériens : « Au lycée français d'Alger, je suis arabisante. Certains
professeurs nous placent à droite de leur classe. Opposées aux vrais Français.
Aux enfants de coopérants. Le professeur d'arabe nous place à gauche de sa
classe. Opposés aux vrais algériens. »75 Ces deux filles ressentent le refus
caractérisé de la société et vivent dans l’anonymat.
Cet état de fait oblige la narratrice à choisir des amis vivant la même
situation et nés d'un mariage mixte : « J'entends la voix de mon père algérien. Je
suis avec les enfants mixtes .Nous restons ensemble. Nous nous connaissons. »76
Nina Bouraoui passe la plupart de son temps avec son meilleur ami
Amine, issu lui aussi, d'un mariage mixte. Ensembles, Ils vont à la mer, à la
montagne: « Je cours sur la plage du Chenoua. Je cours avec Amine, mon
ami. »77
Amine est l'ami intime de Nina ; il est au courant de tous ses
secrets : « Seul Amine sait mes jeux, mon imitation. Seul Amine sait mes envies
secrètes, des monstres dans l'enfance. »78 Toutefois, la vie de la narratrice se
caractérise par la solitude. Elle est rejetée par les deux sociétés, aussi bien
algérienne que française. C’est pourquoi, Nina Bouraoui n’accepte plus les
invitations des familles françaises. Elle déteste le racisme des français et leurs
comportements marqués par les traits de supériorité : « Je ne sais pas les
familles algériennes. Je refuse les invitations des familles françaises. Leur
regard. Leurs mots. Leur jugement. Leur Algérie française. »79

75-
Op.Cit. p. 33-34.
76-
Idem. p. 19.
77-
Idem. p. 7.
78-
Idem. p. 15.
79-
Idem. p. 19.

28
I-2-2- La quête identitaire : Une tentative de l'intégration
La narratrice a vécu, dans son roman Garçon Manqué, la situation d'une
recherche identitaire pour s'apparenter avec une société précise. Sa quête
identitaire relève de deux facteurs essentiels : une situation de peur et de crainte,
conséquences de divergences et de désaccord avec les coutumes algériennes,
d’une part et, d'autre part, son ambition d'être un garçon.
Pour l'instabilité de la narratrice, nous relevons qu'elle vit dans une
société algérienne d’où elle est exclue car, les algériens refusent les enfants issus
de mariages mixtes : « Les yeux d'Amine sont tristes. Ici nous ne sommes rien.
De mère française. De père algérien. Seuls nos corps rassemblent les terres
opposées. »80
Nina et Amine sentent qu’ils sont négligés et, qu’ils ne sont attachés aux
deux pays que par leurs corps. Nina et les autres enfants mixtes sont tout le
temps critiqués par les algériens :
« Leurs yeux derrière les buissons. Leurs mots. Leurs insultes. Tout se
presse soudain. La haine revient. La haine vient. Ils nous accusent. Ils
disent. Vous êtes les pieds-noirs de la deuxième génération. Vous êtes des
colons. Vous êtes encore français. Mais nous possédons rien. Nos seuls
corps, nos seuls visages sont des invasions. »81
La crainte de la narratrice provient des hommes de la rue : « La rue est
mon ennemi. La rue est un vrai corps. C'est le lieu des hommes. Mon exclusion.
C'est une densité. C'est un non lieu. »82 La narratrice exprime une autre peur,
celle provenant de la rue :
« La rue est interdite depuis l'événement. Elle porte encore cet homme
brun. Elle l'abrite. Je ne sais pas son nom. C'est un inconnu. Je sais son
visage, une lame de couteau […]. Sa proposition. Il parle en français.
C'est un algérien. Un algérois […]. Il sait attirer vers lui. Il dit: Tu es
belle. »83

80-Op. Cit. p. 8
81-Idem. p. 72-73.
82- Idem. p. 41.
83- Idem. p. 43.

29
Dans sa citation, Nina Bouraoui parle d'un événement qu’elle n'a pas voulu
précisé. Nous ignorons au juste de quoi elle parle. Elle décrit aussi, un homme
qui voulait l'enlever et, c’est sa sœur qui l'a sauvée ; elle relate l’événement à
son ami :
« Tu ne sais pas, Amine, qu'un homme a voulu m'enlever? Tu ne sais pas,
Amine, tous les enfants qui disparaissent en Algérie ? Tu ne sais pas,
Amine, l'intelligence de ma sœur, sa rapidité ? Tu ne sais pas, Amine,
qu'elle m'a sauvée, avec sa force d’enfant ? »84
Nina a peur. Comment se défendre contre cet homme brun qui a voulu
l’enlever ? Etre, ou plutôt avoir le sentiment d’être un garçon, telle est la
solution envisagée par la jeune fille pour se défendre du danger des
hommes: « Cet homme fonde ma peur. Cet homme est la peur […]. Je
deviendrai un homme pour venger mon corps fragile. »85
Un autre souvenir, un autre événement provoque toujours la peur en cette
fille si fragile : c’est la violence des hommes de l'OAS contre les femmes
algériennes :
« Au temps du crime. L'année du massacre des femmes algériennes de la
Résidence. L'année du massacre de l'OAS. Leur dernier massacre. Leur
esprit de vengeance. Dans ma chambre. Contre les murs de l'appartement.
Sur le carrelage. Dans la buanderie. Par tout. Une malédiction. On
retrouve leurs armes sous les tuyaux de la salle de bains. Leur alcool.
Cette folie. La fête des hommes de l'OAS. »86
Pendant les années soixante-dix, certains événements du passé resurgissent
et la violence reprend une autre forme dans la vie de la narratrice ; c’est lors de
la découverte des reliques des assassinats de femmes algériennes par l'OAS dans
son lieu d'habitation. Cet événement se répète et lui fait peur, souvent pendant
les absences de son père.

84-
Op. Cit. p. 45.
85-
Idem. p. 45-46.
86-
Idem. p. 60.

30
Nous constatons aussi que, la narratrice est marquée par le comportement
des hommes de l'OAS quand elle décrit leurs agissements et les massacres
perpétrés à l’encontre les femmes de la " résidence". Elle est marquée par ce
qu’on lui a dit :
« On raconte des histoires. Du bâtiment A au bâtiment G. Une rumeur
dans cette Résidence en arc en cercle. Ce lieu hanté. Marqué. Ses bruits.
Ces ombres. Ses apparitions. Le vent permanent : la plainte des femmes
algériennes massacrées par les hommes de l'OAS. Se laver dans leur sang.
Etre dans leur fièvre. Vivre avec l'image de ces femmes égorgées. Avec
leurs cris .Avec ces gestes. En pleurer. La nuit. Prendre la violence malgré
moi et devenir violente. »87
Les conditions vécues par NINA Bouraoui auxquelles s’ajoute la violence
des hommes de l’OAS sont devenues un cauchemar pour cette jeune fille ; ce
qui a créé en elle un déséquilibre psychique. C’est aussi l’une des raisons
principales qui l’ont poussée à la quête identitaire dans ses trois dimensions :
linguistique, corporelle et ethnique : « Je ne sais plus que je suis au jardin de
Maurepas. Une fille ? Un garçon ? L'arrière-petite-fille de Marie ? La petite-
fille de Rabîa ? L'enfant de Méré ? Le fils de Rachid ? Qui ? La française ?
L’Algérienne ? L'Algéro-Française ? De quel côté de la barrière ? »88
L'identité sexuelle de Nina Bouraoui en est aussi troublée. En effet, son
père la voulait forte comme les garçons pour qu'elle puisse se défendre dans un
milieu où les hommes gouvernent. Son père lui inculque les comportements
masculins et l'a même surnommée Brio :
« Mon père m'initie à l'enfance. Il m'élève comme un garçon. Sa fierté. La
grâce d'une fille. L'agilité d'un garçon. J'ai sa volonté, dit-il. Il m'apprend,
le foot, le volley, le crawl. Il m'apprend à plonger des rochers bruns et
luisants. Comme les voyous. Il transmet la force. Il forge mon corps. Il
m'apprend à me défendre dans les pays des hommes. »89

87-
Op. Cit. p.60-61.
88-
Idem. p. 141.
89-
Idem. p. 24.

31
Avec toute conviction, Nina essaye de jouer le rôle de Brio pendant les
absences de son père. Elle le remplace. Elle protège sa famille : « Mon père
invente Brio. Mon père laisse Brio. Tu veilleras sur la maison […]. Brio contre
l'homme des orangers. Brio pour toute l'Algérie. Brio pour toute la France. Brio
contre mon corps qui me fait de la peine. »90
L'écrivaine passe d'un personnage à un autre. Elle joue un autre rôle dans
lequel elle s'appelle Ahmed : « Je prends un autre prénom. Ahmed. Je jette mes
robes. Je coupe mes cheveux. Je me fais disparaître. J'intègre le pays des
hommes. »91 Ce passage, d'une personne à une autre a conduit, en effet, son ami
Amine à l'aimer comme un garçon : « Amine m'aime comme un garçon ».92
Pour l'identité linguistique, Nina a un grand problème au niveau de la
langue car l'apprentissage d’une langue est très important pour la socialisation
d'un individu. Nina ne parle que la langue française car, son éducation est
purement française : « Je ne parle pas arabe. Ma voix dit les lettres de
l'Alphabet […]. C'est une voix étrangère à la langue qu'elle émet. Je dis sans
comprendre […]. Mais je reste à l'extérieur du sens, abandonné. »93
La langue française la sépare des algériens qui la considèrent comme une
étrangère, comme une française :
« Cette langue qui s’échappe comme du sable est une douleur. Elle laisse
ses remarques, des mots, et s'efface. Elle ne prend pas sur moi. Elle me
rejette. Elle me sépare des autres. Elle rompt l'origine. C'est une absence.
Je suis impuissante. Je reste une étrangère. Je suis invalide. Ma terre se
dérobe.»94
En effet, d'après toute l'étude faite sur l'autobiographie et qui basée sur
celle de Afifa Bererhi, nous déclarons que Nina Bouraoui a utilisé plusieurs
éléments autobiographiques pour écrire son œuvre.

90-
Op. Cit. p. 50.
91-
Idem. p. 15.
92-
Idem.
93-
Idem. p. 11.
94-
Idem. p. 11-12.

32
Cette œuvre est un récit qui respecte les caractéristiques du texte
autobiographique à la première personne. Ceci signifie qu'il y a donc, une
identité de l'auteur, du narrateur et du personnage principal. Le nom du
personnage principal est identique à celui de l’écrivaine.
L’existence d’une triade identitaire (auteur, narrateur, personnage
principal) est confirmée d’autant plus que l’écrivaine raconte les événements de
sa vie réelle.
Bien que ce pacte autobiographique paraisse remarquable et complet, il
est déformé par des déviations et des dénonciations référentielles. Celles-ci sont
associées et rattachées aux faits de la vie relatée. Les dits événements ont une
tâche vraisemblable c’est-à-dire, ils peuvent être perçus et considérés comme
concrets.
Notre corpus d'étude, le roman Garçon Manqué, porte donc les
caractéristiques d'une écriture vraisemblable et fictionnelle. Sur la première page
de la couverture, et au niveau du titre Nina Bouraoui Garçon Manqué, nous
pouvons faire une lecture et l’interprétation suivante : Nina Bouraoui s’est
convertie en "garçon" qui n’a aucun attributs sexuels.
I-3- Le roman Garçon Manqué : passage de l'autobiographie à
l'autofiction.
Comme nous l’avons déjà mentionné, Nina Bouraoui a procédé dans son
roman à deux types et deux styles d'écriture ainsi qu’à deux pactes opposés :
l'autobiographie et la fiction. Ce qui crée une nouvelle sorte d'écriture, celle de
l'autofiction qui est le résultat de la rencontre entre l'autobiographie et la fiction.
Le procédé est donc, la recherche des indices, des éléments qui nous
aident à répondre à la question suivante : le roman Garçon Manqué répond-il
aux normes du roman autofictionnel ou non ? Pour répondre à cette question,
nous nous baserons sur les recherches contemporaines faites sur le genre de
l'autofiction. Ceci nous oblige à poser une autre question : que signifie
autofiction?
Le terme autofiction est récent. Il s’est manifesté, comme a déclaré
Soualah Keltoum dans sa thèse intitulée : L'écriture autofictionnelle au secours

33
d'une identité éclatée dans l'Interdite de Malika Mokeddem (p40), après la
publication de l'œuvre : Fils de Serge Doubrovsky qui l'a défini comme :
« Autobiographie? Non, c'est un privilège réservé aux importants de ce
monde, au soir de leur vie, et dans un beau style .Fiction, d'événements et
de faits strictement réels. Si l'on veut, autofiction, d'avoir confié le langage
d'une aventure à l'aventure d'un langage en liberté »95
D'après Doubrovsky, l'auteur utilise l'écriture autofictionnelle pour rendre sa
vie parfaite et typique aux yeux des lecteurs. L'autofiction s'opère sur deux
méthodes : par l'invention d'un autre nom pour le personnage principal et pour le
narrateur ou par la création imaginaire des faits racontés dans le récit.
L'autofiction est considérée comme « Une autobiographie de
l'inconscient »96, une autobiographie qui repose sur l'interaction entre le réel et le
fictionnel. C'est une écriture psychanalytique à travers laquelle l'auteur exprime
toutes ses souffrances et toutes ses douleurs, sans fournir aucun raisonnement.
C'est l'utilisation de la langue d'inattention et de la folie.
Selon Philippe Lejeune : « Pour que le lecteur envisage une narration
apparemment autobiographique comme une fiction, comme une autofiction, il
faut qu'il perçoive l'histoire comme impossible ou incompatible avec une
information qu'il possède déjà »97 Ceci signifie que nous ne pouvons pas qualifier
un livre comme autofictionnel sauf si il y a création d'une vérité qui sera
semblable à la vie de l'auteur (vraisemblable). L'autofiction se réalise au niveau
du vécu personnel et, concerne la vie de l'auteur. Par conséquent, elle va toucher
l'identité de l'auteur, du narrateur et du personnage principal.
Le narrateur raconte sa vie avec un changement, une modification des faits
réels. Dans ce cas, l’auteur ou bien l'autobiographe trahit la caractéristique de la
véracité et de la sincérité de l'autobiographie. Lorsque cet auteur raconte sa vie,
son histoire et son passé, il reconstitue et rétabli quelques événements.

95-
DOUBROVSKY. Serge. Fils. Paris. Galilée. 1977. Quatrième page de couverture.
96-
JENNY. Laurent. L’autofiction. Lien : http://www.Unigé.ch/lettres/Franco/Enseignements/Méthodes
autofiction/afintiger/html.# a fsommar.
97-
LEJEUNE. Philipe. Moi aussi. Seuil. Paris. 1986. P.65.

34
Il imagine, il rêve et il crée. Ceci est suggéré par Maurois André quand il
dit : « Il semble que l'autobiographie, au lieu d'ouvrir le chemin de la
connaissance de soi, engage son auteur dans le sens d'une infidélité à soi-même
impossible à éviter. »98
Nina Bouraoui , dans son roman, passe aussi du vécu à la fiction grâce à
l'emploi d'une écriture thérapeutique psychanalytique utilisée par l’auteure et
conséquence d'un mariage mixte appartenant à diverses cultures (elle a grandi
entre la France et l’Algérie). Ceci nous amène à classer le roman Garçon
Manqué dans l'autofiction.
Dans son roman, l'écrivaine use de psychanalyse pour expliquer ses
troubles psychique et ses souffrances. Son écriture est caractérisée par la
solitude, la spontanéité, la pudeur, l'opposition, la tourmente corporelle, la peur,
les voyages, etc.
A partir de ces indications, nous pouvons situer le roman Garçon Manqué
dans l'autofiction, c'est-à-dire qu’il y a existence d'un pacte autofictionnel. Nina
Bouraoui se donne la liberté de relater des événements qui peuvent exister dans
la vie réelle et qui ont une relation avec l'univers de la France et celui de
l'Algérie à la fin des années soixante-dix et le début des années quatre-vingt.
Elle a annoncé des actes et des modes de vie qui peuvent exister dans la société
algérienne aussi bien que dans la société française.
Dans son roman, l'écrivaine rêve de reconstituer son vécu personnel. Elle
invente un corps fait pour la lumière, le sable, le vent, la mer :
« Je prends un autre prénom, Ahmed. Je jette mes robes. Je coupe mes
cheveux. Je me fais disparaître. J'intègre le pays des hommes. Je suis
effrontée. Je soutiens leur regard. Je vole leurs manières. J'apprends vite.
Je casse ma voix. »99

98-
MAUROIS. André. Aspect de la psychologie. Paris. Au sens pareil. 1928. Citation rapportée par Marie
Claire Grassi, Rousseau, Amiel et la connaissance de soi. Autobiographie et fiction romanesque actes du
Colloque international de Nice, 11-13 janvier 1996. p. 229. Cité par " L’autofiction : Une réception
problématique", art. En ligne : http://www.fabula.org/forum/colloque99/208php#FM31
99-
BOURAOUI. Nina. Op. Cit. p. 15.

35
Nina joue et emprunte un autre nom, Brio : « Mon père invente Brio. Mon
père laisse Brio. Tu veilleras sur la maison. Ses départs fondent mon désir.
Changer. Se transformer. Je deviens Brio. »100 Elle croit qu'elle devient un
garçon pendant les absences de son père. Elle imagine qu'elle est responsable de
la maison et qu'elle le remplace.
Nina Bouraoui imagine ou plutôt se met dans la peau du joueur Dahleb,
son idole : « Je deviens Dahleb le joueur qui signe sa photographie, "à la petite
Nina, avec toute ma tendresse." »101 Ce corps lui permet d'imaginer qu'elle peut
protéger son ami Amine : « Je deviens Dahleb […].Je protègerai toujours
Amine. »102
Ainsi, la narratrice essaie de se faire une nationalité, elle vacille d'une
identité à l'autre, d'un sexe à l'autre. Elle s'appelle Yasmina, se préfère en
garçon, un garçon à qui manquent, comme nous l’avons déjà déclaré, tous les
attributs sexuels ; elle s’appelle Nina, puis Ahmed puis Brio :
« Je deviens Brio. […].Brio pour toute l'Algérie. Brio contre toute la
France. Brio contre mon corps qui me fait de la peine. Brio contre la
femme qui dit : Quelle jolie petite fille. Tu t'appelles comment ? Ahmed.
[…].Non, je ne suis pas française. »103
Dans son roman, Nina se contredit dans deux passages : « On me protège
de la rue, des voix, des gestes et des regards. Je suis fragile, disent-ils. »104 d’une
part et d’autre part : « Nous restons à la plage jusqu'aux limites de la nuit. »105
La narratrice nous transporte dans la fiction quand elle parle de
l'événement de l’enlèvement : « Je me souviens pas. Mais je sais. Cet homme me
fait mentir. Ce n'était qu'une tentative. D'enlèvement. […].Ma sœur qui prend
un couteau pour me défendre. »106

100-
Op. Cit. p. 50.
101-
Idem. p. 18.
102-
Idem.
103-
Idem. p. 50-51
104-
Idem. p. 9.
105-
Idem. p.15.
106-
Idem. p.47.

36
Elle s’imagine qu'elle est enlevée par un homme et que c’est sa sœur qui l'a
sauvée. Une question s’impose : comment, une petite fille, sa sœur peut-elle la
sauver d'un homme aussi dangereux ? Pure fiction.
Conclusion :
Nous avons tenté, tout au long de ce chapitre, de mettre en exergue les
principales caractéristiques de l’écriture de NINA Boraoui. Nous avons étudié
toutes les indications génériques afin d’inscrire le roman de cette écrivaine dans
un genre précis. Après toutes ces investigations, nous pouvons dire que nous
sommes en présence d’une œuvre qui appartient au champ autobiographique et
qui, en même temps, comporte en son sens, la fiction : la fonctionnalisation de
soi, l’invention de soi.
L’œuvre de Nina Bouraoui se caractérise donc, par un mariage entre la
fiction et l'autobiographie. Ce qui nous amène à classer l’œuvre dans le genre de
l'autofiction. Nous pouvons affirmer donc que, cette écrivaine a choisi l'écriture
autofictionnelle pour réaliser sa quête identitaire.

37
DEUXIEME CHAPITRE
Garçon Manqué :
crise identitaire éclatée
Introduction :
Ce deuxième chapitre est focalisé uniquement sur le problème de l’identité
perdue de Nina Bouraoui, largement exprimé dans son roman Garçon Manqué. En
effet, dès la première page de la couverture de ce roman, nous découvrons une nette
énonciation quant à ce problème si délicat. Cette énonciation, au niveau du titre-
même, porte sur la question essentielle de l’identité sexuelle de la romancière.
Dès ces dernières années, nous remarquons l’apparition de plusieurs concepts et
de nombreux termes sur la question identitaire. Ce qui nous a intéressés est la notion
de l’identité et son utilisation prônée par plusieurs disciplines telles que la
psychologie, la sociologie, la littérature et l’anthropologie. Ceci nous amène à dire
que le problème identitaire est apparu suite au croisement entre ces différentes
disciplines. Ce qui nous intéresse le plus est le problème de l’identité tel qu’il est
exprimé dans notre corpus et, le champ d’investigation portera uniquement sur la
littérature.
Toutefois, cela ne nous empêche pas d’avoir recours à une autre approche
interdisciplinaire pour cerner le problème de l’identité tel qu’il est exprimé par
l’écrivaine dans son roman. Nous ferons référence à la déclaration de Noureddine
Toualbi qui dit que : « La notion de l’identité est le locus commun à divers courants
théoriques dont il organiserait la parenté épistémologique à travers une même
volonté de comprendre l’homme face à l’épreuve d’un réel en transformation
rapide. »107
Ensuite, pour analyser le roman de Nina Bouraoui, nous avons cru utile
d’aborder la notion de l’identité à travers les travaux de quelques chercheurs en
sociologie, en anthropologie et en psychologie tels que Noureddine Toualbi,
Kaufman, Michel Laronde et autre.
Enfin, nous nous sommes trouvés dans l’obligation de prendre en compte
quelques points de repère qui contribuent à l’éclaircissement de notre piste de
recherche et qui sont la définition de l’identité, celle de l’identité sociale et
individuelle et celle de l’identité culturelle.

107-
TOUALBI, Noureddine. L’identité au Maghreb. L’errance. Casbah. Alger. 2ème édition. 2000. p.21.

39
II-1-La définition de l’identité :
Le vocable identité, comme celui de l’autobiographie et celui de l’autofiction, est
apparu récemment et ce, avec la manifestation de ce que nous appelons couramment
les papiers d’identité. Ce terme est très employé dans les communautés modernes et,
on entend souvent parler de l’identité culturelle, de l’identité religieuse, de crise de
l'identité ou tout simplement de papiers d’identité. D’ailleurs, J.Claude Kaufman a
affirmé lors d’une émission sur Canalacadémie que :
« C'est pas extrêmement simple[…], le mot identité est employé d'une manière
banale, ordinaire, dans la presse par tout le monde, dans tous les jours et il
suffit ,[…], d'ouvrir un journal ou bien d'écouter une émission du radio, on
écoute à chaque instant le mot identité: identité culturelle, identité religieuse,
crise de l'identité de l'adolescence, l'identité de l'entreprise, c'est un mot de
l'époque et c'est très intéressant de faire l'historique de l'utilisation du mot
identité »108
Par conséquent, pour cerner le terme identité, il s’avère nécessaire d’en faire
l'étude historique. Selon Kaufman : «les papiers de l'identité sont liés à l'émergence
de l'Etat.»109 Ceci signifie, comme nous l'avons dit, que l'identité est apparue avec la
manifestation des " papiers d'identité". Ces derniers sont apparus avec l'émergence de
l'Etat qui est définie comme : « une administration qui se sépare du corps social. »110
Kaufman insiste sur la même idée lorsqu'il déclare que :
« Avant l'Etat, dans une communauté, il n’y a pas besoin de papiers pour que la
communauté connaît soi-même, mais à cause de la séparation entre l'Etat et la
société, l'Etat a besoin de papiers pour connaître ses administratifs, qui n'a pas
de papiers, il n'a pas d'existence.»111
Dans le dictionnaire du petit Robert, le terme identité signifie : «caractère de ce qui
demeure identique à soi-même. »112 Après cette définition, le mot identité reste,
encore, flou.

108-
KAFMAN. J. Claude. Emission proposée par Elodie Coutejoie. Référence : Foc.207, date de mise en
ligne : 12-04-2007. Adresse directe du fichier : MP3 :http://www.canalacadémie.com/emission/ Foc207.mp3.
Adresse de cet article :http://www.canalacadémie.com/ L-identité.htm1/.
109-
Idem.
110-
Idem
111-
Idem
112-
Dictionnaire Le Petit Robert. Nathan.2003.

40
Pour Paul Ricœur : « Identifier quelque chose, c'est pouvoir faire connaître à
autrui, au sein d'une gamme de choses particulières du même type, celle dont nous
avons l'intention de parler. »113 Ceci implique que, pour prouver l'identité d'une
personne, il faut découvrir ses caractéristiques particulières en la comparant à
d'autres personnes qui appartiennent à un groupe social précis, tel que : le sexe, la
profession, l'état civile, etc. Le concept de l'identité a une relation directe avec les
composantes du Moi (ce qui est propre à moi). L’identité est donc, un phénomène
actif qui subit, à tout moment, des changements. Par ailleurs, Michel Laronde stipule
que :
« Dans le système français, l'identité est l'appartenance juridique à la
population qui constitue un Etat et son support est instrumental (la carte
nationale d'identité) ; dans le système algérien, l'identité est l'appartenance
religieuse ou ethnique à une communauté et son support est mythique (une "
allégeance perpétuelle"). »114
Chaque communauté a ainsi, sa propre conception du terme identité. Cette
position devient complexe car, si nous rattachons le terme identité aux papiers
d'identité, le sens de l'identité restera toujours vague. Les papiers d'identité sont un
ensemble de renseignements et d'informations qui n'affirment pas ce que nous
sommes ni qu'elle est notre identité ? La carte d'identité n’englobe pas toutes les
particularités d'un individu par rapport aux autres individus. Elle contient
des « données qui déterminent chaque personne et qui permettent de la différencier
des autres. »115 Elle est l'affirmation de l'individu pour l'Etat et, c'est le médiateur
entre ces deux derniers. A son tour, Chems Edinne Chitour déclare:
« Il nous a apparu intéressant de tenter d'expliquer la perturbation
multidimensionnelle des algériens, en focalisant sur l'aspect identitaire. Il est
connu que ce qui détermine l'appartenance d'une personne à un groupe donné,
est essentiellement l'influence d'autrui, l'influence des parents, des
proches… »116
113-
RICOEUR. Paul. Soi-même comme un autre. Paris Seuil. 1990. p. 39.
114-
LARONDE. Michel. Autour du roman Beur, Immigration et identité. L’Harmattan, 2004, p. 144.
115-
www. Dictionnaire de la langue française.com.
116-
CHITOUR. Chems Eddine. Histoire religieuse de l’Algérie, l’identité et la religion face à la modernité.
ENAG Edition.2002. p. 317.

41
D'après Chitour, la notion de l'identité a un rapport très étroit et direct avec
l'environnement et l'entourage social. Cette notion est rattachée à l'histoire et à la
mémoire. Par conséquent, l'individu hérite de l'identité de ses parents et de ses
ancêtres. L'identité représente et désigne toutes les caractéristiques et les valeurs
communes entre l'individu et l'autre, et entre l'individu et autrui. C'est le côté social
de l'identité. Dans ce cas, Moessinger a dit : « L'identité est un concept plus
sociologique que le Moi et plus difficile à appréhender car ne se manifestant pas
directement dans les conduites des individus. »117
De ce fait, nous ne pouvons plus étudier l'identité d'un individu sans le
comparer à un autre individu qui appartient au même groupe social car quand nous
parlons de l'identité d'un individu, nous pensons que cet individu porte les
caractéristiques d'un autre individu. L'autre est ainsi, toujours présent en lui et,
comme l'a dit Kaufman : « On ne peut pas se construire tout seul soi-même, c'est
toujours dans l'échange avec les autres, sous le regard des autres qu'on se le
construit. »118 Le Dr. Mohamed Meslem a aussi défini le concept identité :
« L'identité en général, c'est la représentation de soi qui permet à l'individu de
se définir par rapport à l'autre, c'est le sentiment conscient d'être et d'exister
différemment de l'autre dans un cadre de référence où les autres, les choses et
les objets sont des facteurs déterminants, c'est donc la différence avec l'autre et
la similitude avec soi même qui constituent les variables les plus pertinentes
dans la formation de l'identité. »119
L'identité de l'individu est l'image de soi. Ce sont des paramètres qui le défèrent
des autres et en même temps qui lui sont propre. Ces paramètres sont la preuve de
son existence et lui permettent de s'affirmer. La même idée est exprimée par Erikson.
E.H. quand il annonce que:
« Le sentiment conscient d'avoir une identité personnelle repose sur deux
observations simultanées : la similitude avec soi-même et sa propre continuité
existentielle dans les temps et dans l'espace, et la perception du fait que les
autres reconnaissaient cette similitude et cette continuité. »120
117-
MOESSINGER. Pierre. Le jeu de l’Identité. PUF, Coll. Paris. Le sociologue. 2000. p. 91.
118-
KAFMAN. J. Claude. Op. Cit.
119-
Dr. MESLEM. Mohamed. Psychologie et culture : la femme ; la valeur Mystifiée. Kortoba. 2006. p. 49.
120-
ERIKSON.E.H. Adolescence et crise, la quête de l’identité. Flammarion. 1977. p. 49.

42
En effet, il nous semble que le Dr. Mohamed Meslem et Erikson partagent avec
Kaufman l'idée que l'identité de chaque individu se construit à partir des échanges
avec les identités des autres personnes ; ils ajoutent aussi une autre idée à celle de
Kaufman, celle qui affirme que l'identité de chaque personne se forme à partir de
deux expressions qui joignent "l'autre" à "soi-même". Ceci signifie que, l'identité de
toute personne, comprend deux parties : le côté qui la rassemble à l'autre, aux autres,
d'une part et d'autre part, le côté qui la différencie et qui la diversifie des autres : la
partie qui contient ses propres caractéristiques. En plus, l'identité se réalise au niveau
de deux cotés : le côté psychologique qui renvoie au Moi et le côté sociologique qui
renvoie à l'Autre, à la société.
En outre, Michel Laronde a exprimé la même idée lorsqu'il attribue à son tour
deux autres définitions au terme identité : « D'une part le caractère de ce qui est
autre "l'Altérité"; d'autre part, le fait d'être tel individu distinct de l'autre grâce à des
éléments qui me différencie de lui. »121
A partir de ces définitions citées par Michel Laronde, Erikson et le Dr. Meslem
Mohamed, nous déduisons qu’il y a deux concepts : "Similarité" et "Altérité". Ceci
veut dire que chaque identité comprend une part individuelle substituée par
l'expression "Altérité", et une part sociale substituée par "Similarité".
En effet, les deux dernières définitions de l'identité annoncées par Michel
Laronde, nous conduisent à analyser deux autres termes très essentiels dans le
discours identitaire : celui de l’identité individuelle et celui de l’identité sociale ou
collective.
II-2- Le discours identitaire : identité individuelle et sociale
Comme nous l’avons déjà expliqué, le terme " identité" est une notion récente
dans le domaine de la recherche et dans les diverses disciplines telles que: la
sociologie, la psychologie et l'anthropologie ; mais selon le chercheur Noureddine
Toualbi, les sociologues et les anthropologues ont joué un rôle très important dans le
domaine des recherches identitaires.

121-
LARONDE. Michel. Op. Cit. p. 19.

43
C'est à eux, qu’on doit la distinction entre l'identité individuelle et l'identité
sociale et c’est : « grâce aux sociologues et aux anthropologues qu'il revient d'avoir
différencié entre identité individuelle et identité sociale. »122 D'après Michel Laronde,
le concept de l’identité :
« Implique l'individu dans deux types de relations au monde : une relation
intérieure, celle qui joint l'individu au Monde et que j’appellerai la part
collective de l’identité ; une relation extérieure celle qui la détache au Monde
et que j'appellerai la part individuelle de l'identité. »123
Dans tout discours identitaire, la part individuelle ne peut jamais fonctionner
toute seule. Elle est insuffisante pour construire et former l’identité d'un individu. Par
conséquent, la présence de la part collective devient une obligation.
L'identité se réalise ainsi, par l'interaction entre l'individuel et le social. Chaque
partie, qu’elle soit individuelle ou qu’elle sociale, elle complète l'autre. Il existe donc,
entre eux, une relation de complémentarité. Par ailleurs, Noureddine Toualbi suit la
même démarche quand il annonce que :
« L'acception du concept d'identité par E. Erikson est plus pertinente car elle
suppose une interrelation de l'identité individuelle et de l'identité sociale dans
un mouvement d'édification d'une identité de fait. Celle-ci combine à la fois les
attributs sociaux catégoriels (condition d'âge et de sexe, position sociale, etc.)
avec les caractéristiques psychologiques individuelles. »124
Cette citation nous amène à comparer l'identité d'un individu à une pile qui a
deux pôles dont le premier est l'identité individuelle et le second est l’identité sociale.
Chaque pôle ne peut fonctionner sans l'autre. Telles sont les deux caractéristiques
majeures de l'identité. De ce fait, nous sommes obligés d'expliquer ces deux aspects
majeurs de l'identité.

122-
TOUALBI, Noureddine. Op. Cit. p.21.
123-
LARONDE, Michel.Op.Cit.17.
124-
TOUALBI, Noureddine. Op. Cit. p.22.

44
Pour commencer, disons que les identités collectives ou sociales…
« Rassemblent les membres des groupes professionnels, des classes sociales,
des communautés religieuses ou ethniques, des groupes d'âge, etc. Elles se
construisent par un double mouvement d'inclusion et d'exclusion de ses
membres, qui fait que chacun peut identifier à tel ou tel groupe, en fonction de
ses références communes et des liens de solidarité qu'il tisse. »125
Ensuite, c’est l'identité sociale qui comprend tout ce que partage un individu
avec les autres individus même appartenant à divers groupes (profession, traditions,
langues…). Cette identité comporte tout ce qui nous permet de décomposer les
nations et les grandes communautés en groupe et en sous-groupes (hommes, femmes,
jeunes…).L'identité sociale détermine ainsi tout ce qui permet d'appartenir à des
groupes précis (médecins, chanteurs, enseignants…). Cette dernière englobe tous les
traits communs entre les individus d'une même société. Elle constitue donc, la part
objective de l'identité d'une personne. D'après Tajfel:
« L'identité sociale d'un individu est liée à la connaissance qu'il a de son
appartenance à certains groupes sociaux et à la signification émotionnelle et
évaluative qui résulte de cette appartenance, […]. Il reconnaît son identité en
termes définis socialement. »126
Tajfel rejoint donc, les autres définitions du concept de l'identité sociale. Selon
lui, pour que l'individu puisse identifier son identité sociale, il doit identifier tout ce
qu'il partage avec les autres membres de sa société. Par conséquent, l'identité sociale
est l'identification de tout ce qui lie un individu à un groupe social.
Nous pouvons alors avancer que l'identité sociale est la conscience dont nous
partageons les caractéristiques avec les autres individus de notre société. Elle est la
reconnaissance d'appartenir à un groupe social.

125-
www. Brise. Org : Banque de ressources Interactives-CRDP47 rue Philippe-de-Lassale 69316 Lyon
Cedec 04©Brises, tous droits réservés Appli Box®
126-
LORCERIE, Françoise. L’école et le défi ethnique : éducation et intégration. ESF Editeur. 2003. p. 29.

45
Pour le deuxième aspect de l’identité individuelle, cette dernière…
« Apparaît […] comme le fruit de dynamismes à la fois internes (affectifs) et
externes (cognitifs), c'est-à-dire liés à l'apport de l'environnement. Dans son
essence même, elle permet la constitution d'une image de l'individu, qui le
définir pour lui-même et le distingue des autres (connote et dénote) en assurant
sa cohésion interne. »127
Cette notion prend, en ce cas, le sens de l'individualité. Elle représente le coté
subjectif et singulier de l'identité d'un individu. Elle englobe toutes les
caractéristiques et les signes qui sont propres à cet individu et qui le distinguent des
autres individus de sa société. Elle se forme par les interactions avec les autres
membres des autres groupes sociaux.
L’identité individuelle se manifeste dés que l'individu tente d’investir les
autres territoires sociaux car son environnement social n’arrive pas à satisfaire ses
désirs et, il se retrouve dans l’incapacité de former son identité. Il est à noter aussi
que l'identité individuelle se rénove et se reproduit : elle est dynamique.
Michel Laronde déclare que : « Tout discours individuel (littéraire ou non) ne
tient pas tout seul, mais il est en relation profonde avec déterminisme collectif, il est
en somme produit par le collectif et il s'étaie sur lui par touches différentielles. »128
Michel Laronde vise ici l'identité sur son côté relationnel puisqu’elle n'est pas
autonome, étant un produit social. Selon lui, l'identité comme la littérature, est
étroitement liée au monde (groupe collectif). L'acquis collectif aurait, par
conséquence, une réduction de la sphère d'influence du collectif dans l'identité.
En outre, il faut signaler que selon Michel Laronde:
« Dans le discours identitaire, la part individuelle du discours ne fonctionne
pas en relation d'opposition systématiques à la part collective, mais en relation
de dépendance : sans fonds collectifs, il n'y aurait pas de discours identitaire
individuel. »129

127-
DION, Léon. HUDON, Raymond. PELLETIER, Réjean. L’engagement intellectuel : mélanges en
l’honneur de Léon Dion. Pressses Université Laval. 1991. p. 230.
128-
LARONDE. Michel. Op. Cit. p. 17.
129-
Idem

46
Cette dernière citation nous conduit à une idée importante qui dit que la trace
individuelle est liée à la part collective. Elles ont une relation de complémentarité et
non une relation d'opposition car la base du discours individuel est la part collective.
Quand je dis, par exemple : Nina Bouraoui est une kabyle, je la classe par
individualité à partir d'un fond collectif qui est : "un être algérien".
A partir de ce constat, nous pouvons déduire que le terme similarité correspond
à la part collective dans le discours identitaire et le terme altérité présente la part
individuelle dans le discours identitaire.
Dans ce qui précède, nous avons tenté de donner un aperçu général sur les
aspects de deux identités : l'identité collective et l’identité individuelle.
Dans Garçon Manqué, l'héroïne Nina Bouraoui a endossé une double identité.
Ceci signifie qu’elle a deux identités collectives et deux identités individuelles grâce
à sa double appartenance : l'Algérie et la France. En effet, l'écrivaine a une identité
collective française et une autre algérienne. Son identité collective française
représente la part individuelle par rapport au collectif algérien. Par contre, le collectif
algérien représente la part individuelle par rapport au collectif français.
En effet, l'appartenance à deux cultures, radicalement contradictoires, a créé
chez l'héroïne un problème identitaire. Ceci nous amène à mettre en lumière, dans
notre étude, le concept de l'identité culturelle car il est considéré comme un point qui
touche directement la problématique de l'identité posée dans le roman de référence
Garçon Manqué.
II-3- L'identité culturelle :
Diverses, sont les sciences qui prennent en considération l'étude de la notion de
culture, c'est-à-dire qu'elles ont, comme objet étude, la culture telles que: la
psychologie, l'anthropologie, l'ethnologie, etc.
Ces sciences prennent en considération les contacts et les interactions entre la
culture et la question de l'identité. En effet, elles étudient les influences et les effets
des contacts des cultures sur les constructions et les formations des acteurs sociaux ;
les individus. Ces sciences prennent en compte le problème de l'interculturalité et de
l'acculturalité.

47
La culture est un processus qui ressemble à celui du discours identitaire. Elle
se forme, et se transforme tout au long de notre histoire et de notre vie. L'identité se
forme à partir des contacts des individus avec leurs environnements et même avec les
autres environnements car, le milieu social est la seule source d'inspiration et de
formation de tout individu ; rappelons toutefois que l'identité culturelle est un produit
dynamique. Pour saisir la notion de l'identité culturelle, nous devons clarifier le terme
culture. Selon l’UNESCO :
« La culture, dans son sens le plus large, est considérée comme l'ensemble des
traits distinctifs, spirituels et matériels, intellectuels et affectifs, qui
caractérisent une société ou un groupe social. Elle englobe, outre les arts et les
lettres, les modes de vie, les droits fondamentaux de l'être humain, les systèmes
de valeurs, les traditions et les croyances. »130
La culture représente toutes les valeurs et toutes les traditions d'une société.
Elle est constituée d'un ensemble de caractéristiques qui distinguent une société
d’une autre. La culture n'est pas innée, elle est plutôt acquise.
L'identité culturelle regroupe tout ce qui est commun avec les autres membres
du groupe, telles que les règles ou les normes et les valeurs que le sujet partage avec
sa communauté. Elle signifie tout ce qui identifie l’appartenance à une culture
précise.
Chaque personne prend, en héritage de son milieu les normes, les valeurs et les
coutumes culturelles, ainsi que leurs méthodes ; il forme son identité culturelle qui
est le point de convergence entre les membres d'une même société. Chaque individu
la partage avec les autres membres et les autres individus de son groupe social. Cet
acte, comme nous l’avons déjà déclaré, est la socialisation, action très essentielle
pour la formation de l'individu qui est un acte inachevé. Elle commence dès l'enfance
de chaque individu et se prolonge tout au long de sa vie. En effet, l'identité culturelle
est une action de formation dynamique.

130-
www.portal. Unesco.org/culture/fr. Définition de l’UNESCO de la culture, déclaration de Mexico sur les
politiques culturelles. Conférence mondiale sur les politiques culturelles. Mexico city, 26 juillet au 6 août
1982. L’adresse de l’article : www. Bak. Admin. Ch.

48
Geneviève Vinsonneau a dit : « on comprend aujourd'hui la culture aussi bien
comme un produit que comme une ressource ou un potentiel à l'origine du
développement identitaire des acteurs sociaux. »131
Geneviève Vinsonneau veut dire que les transformations qu'a subies la culture
sont la raison de toute évolution au niveau du discours identitaire de l'individu. Dès
qu'il y a un changement au niveau de la culture, il s’ensuit une transformation au
niveau de l'identité de l'individu.
Ceci signifie que l'identité culturelle de tel individu n'est qu'un effet des
interactions de plusieurs situations sociales. L'individu se forme ; il construit son
autonomie et sa personnalité en prenant en son héritage l'interaction de plusieurs
cultures. Il est en face d'une multitude de cultures. Chaque personne appartient, donc,
à plusieurs cultures et traditions.
A titre d'exemple, nous pouvons rencontrer un algérien, musulman, berbère
mais qui habite en France, par conséquent et c'est évidemment : il va subir les effets
de la culture française. Puis, nous pouvons rencontrer un français chrétien mais qui
habite en Algérie, de la même manière, il va subir en héritage les traditions
culturelles algériennes.
Michel Laronde déclare dans son ouvrage "Autour du roman beur. Immigration
et identité" que le philosophe Michel Serres compare le discours identitaire
multidimensionnel à un arlequin, au sujet duquel il dit : « Vous ne cessez de coudre et
tisser votre propre manteau d'arlequin, aussi nué ou bariolé mais plus libre et souple
que la carte de vos gènes. »132 Michel Serres nous compare à un arlequin car ce
dernier est un personnage vêtu d’une tenue de diverses pièces et de diverses couleurs
qu’il porte durant toute sa vie.
L'hétérogénéité de l'identité culturelle constitue une caractéristique primordiale
pour former l'identité d'un tel individu, c'est une source d'enrichissement. Geneviève
Vinsonneau annonce en ce sens que : « L'hétérogénéité culturelle, anciennement
présentée sous un jour redoutable pour la cohérence identitaire est maintenant
volontiers, considéré comme une chance d'ouverture et d'enrichissement. »133

131-
VINSONNEAU. Geneviève. L’identité culturelle. Armand Colin.2002. p. 9.
132
SERRES. Michel. L’incandescent. Edition, Le Pompier/ Livre de poche.2003. p. 13.
133-
VINSONNEAU. Geneviève. Op. Cit. p. 11.

49
Elle exprime, aussi, la même idée quand elle dit que : « L'hétérogénéité culturelle
lance le défi d'une nouvelle diversification, à laquelle le sujet doit face. En situation
d'hétérogénéité, le sujet doit redéfinir les frontières du monde des objets de ses
identifications, qui fonde son Moi. »134
L'identité culturelle est, donc :
« Le processus grâce auquel un individu partageant une manière partiellement
commune de comprendre l'univers, d'agir sur lui et de communiquer ses idées
et ses modèles d'action, prend conscience du fait que d'autres individus et
d'autres groupes pensent, agissent et (ou) communiquent de façon plus ou
moins différente de la sienne. »135
L'identité d'un individu est toujours dynamique et multidimensionnelle. Elle se
constitue et change au niveau de plusieurs paramètres. Elle change tout au long de
l'histoire en raison des interrelations et des contacts avec d'autres sociétés et même
entre les individus d'une même société et d'un même groupe social car cette identité
« apparaît quand les porteurs d'une culture […] entrent en interaction avec des
personnes dont la culture est différente de la leur, même de façon extrêmement
subtile. »136
De plus, cette notion peut être « à la fois somme des diversités qui la composent
et opposition à d'autres identités qui menacent de l'absorber. Dès lors, l'identité
culturelle peut être aussi bien un facteur de cohésion et d'intégration qu'un facteur
de segmentation, et de fragmentation des marchés. »137
L'identité culturelle d'un tel individu regroupe tout ce qui est commun avec les
autres membres d’un même groupe et même avec les membres des autres groupes à
savoir : les règles, les valeurs, les coutumes, les traditions, les comportements etc.
Ces éléments échangés peuvent influer sur l'identité d'une telle personne d'une
manière aussi bien positive que négative. C'est ce que nous appelons l'interculturalité
et l'acculturation. Ce qui signifie que nous pouvons perdre et gagner en même temps.

134-
Op. Cit. p. 60.
135-
DESHAIES, Denise.VINCENT, Diane.Discours et constructions identitaires. Presse Université Laval.
2004. p.5.
136-
Idem.
137-
MUSSO, Pierre. SOUETRE, Philippe. LAVASSEUR, Lionel. Presse écrite et télévision dans les régions
d’Europe. Council of Europe. 1995. p. 3.

50
Dans Garçon Manqué, l'identité de l'héroïne est conditionnée par plusieurs
critères comme la double appartenance culturelle. Cette dernière a créé à la fois une
identité riche et éclatée. L'héroïne de notre corpus a vécu un véritable déchirement
provoqué par la différence des cultures. Sa vie est instable car les deux cultures,
française et algérienne, auxquelles elle appartient, sont contradictoires. Ce qui a
produit en elle un choc culturel.
Nous tenterons donc, par la suite, de montrer comment cette situation a poussé
Nina Bouraoui à une quête identitaire pour exprimer sa souffrance et son malaise.
II-4-Le problème d'appartenance chez Nina Bouraoui:
Dans notre corpus d'étude, le roman Garçon Manqué nous tenterons d’étudier le
problème identitaire de Nina Bouraoui. Avant d’aborder ce problème, nous devons,
lors de l’analyse du roman, déterminer à quel genre de littérature il appartient et
prendre en considération que la romancière est le produit d'un mariage mixte.
II-4-1-L’affiliation littéraire de l'écrivaine Nina Bouraoui :
Les chercheurs et les littéraires d'aujourd'hui sont en désaccord en ce qui
concerne l'appartenance littéraire de Nina Bouraoui, c'est-à-dire son identité littéraire.
Certains chercheurs disent qu'elle appartient à la littérature maghrébine d’expression
française, d’autres avouent qu’elle est une écrivaine appartenant à la littérature
française, alors que la plupart des chercheurs la classe dans la littérature beur. Dans
ce cas, une question doit être posée : Nina Bouraoui est une écrivaine beur oui ou
non. Pour juger l’appartenance ou non de l’écrivaine à cette littérature , nous devons
comparer son œuvre à celle des œuvres d’autres écrivains issus de la deuxième
filiation d’immigration maghrébine en France et qui ont créé la littérature dite
"beur" ; nous citerons, à titre d’exemple, certains écrivains qui font partie de cette
littérature : Azzouz Begag, Farida Belghoul, Sebbar Leila, etc. Nina Bouraoui décrit
cette littérature et déclare qu’elle n’est :
« ni vraiment française, ni vraiment algérienne. Ce peuple errant. Ces
nomades. Ces enfants fantômes. Ces prisonniers. Qui portent la mémoire
comme un feu. Qui portent l’histoire comme une pierre. Qui portent la haine
comme une voix unique. Qui brûlent du désir de vengeance. »138
138
- BOURAOUI. Nina. Op. Cit. p. 129.

51
Cette littérature porte d’une part, les caractéristiques de la littérature
maghrébine et d’autre part les caractéristiques de la littérature française ; elle peut
aussi avoir celles de la littérature arabe qui a cependant ses propres traits spécifiques
qui la distinguent des autres littératures.
La littérature beur prend en son héritage un nombre considérable de romans qui
ont comme référence et comme source d’inspiration le milieu social d’où sont issus
les auteurs eux-mêmes. Ces romans sont à dominante autofictionnelle. Leur caractère
primordial est l'autofiction tel que : "Parle mon fils parle à ta mère» de Sebbar Leila.
Ces romans racontent, le plus souvent la même histoire. Ils relatent une histoire
commune entre les écrivains beurs : origine, milieu familial, banlieue, quête
identitaire.
Selon Régina Keil, la littérature beur « se déroule selon deux grands axes
thématiques : 1°- la vie en banlieue au quotidien, […], caractérisée par le problème
de chômage et de racisme ordinaire.2°-Les problèmes d'identité double ou déchirée,
[…]. »139
En comparant Nina Bouraoui aux écrivains beurs, nous disons que le roman
Garçon Manqué est l'illustration du deuxième axe. Il ne correspond plus au premier
axe. La part collective de l'identité littéraire de Nina Bouraoui dévoile une crise
identitaire dans son œuvre car elle est comme les beurs qui ont vécu une situation de
double culture et d'interculturalité ; ce qui a conduit la romancière vers une quête
identitaire. Ceci est confirmé par Nina Bouraoui elle-même lorsqu'elle dit : « Le
même esprit que ceux qu'ils appelleront, un jour, beur, […].Moi aussi j'aurais cette
force. Cette envie. De détruire, […].Qui sortira avec l'écriture. »140 Nina Bouraoui
comme les beurs, use de l'écriture comme un moyen pour se venger, pour exprimer
sa souffrance, son malaise, d’une part et d’autre part, ils ont en commun une œuvre
autofictionnelle qui prend ses références dans le milieu social.
Une autre part distingue Nina Bouraoui des beurs, c’est la part individuelle de
l'identité de l'écrivaine. Nous savons que les écrivains beurs racontent leur vie en se
basant sur le problème de l'intégration qu'ils ont vécu.

. 139- KEIL. Régina "Entre la politique et l’esthétique : littérature "beur" ou littérature "franco-maghrébine" ?
In Itinéraires et contacts de cultures, politiques croisées. Volume 14. L’Harmattan. Paris 1991. p. 160-169.
140
- BOURAOUI. Nina. Op. Cit. p. 129

52
Ils relatent l'histoire de leurs pays. Ils traitent le colonialisme français au
Maghreb qui les met en situation de double culture. Par contre, Nina Bouraoui n'a pas
touché à ces problèmes ni de près ni d'une manière directe. Elle relate ses problèmes
personnels, sa vie, son histoire familiale.
Nina Bouraoui a, donc, un statut ambigu qui la distingue dans toute son œuvre.
Quant à son identité, elle a une part collective qui est similaire aux beurs et une part
individuelle qui la distingue de ces derniers.
II-4-2-Les troubles identitaires : nationale, sexuelle et linguistique
chez la narratrice :
« Tous les matins, je vérifie mon identité. J'ai quatre problèmes. Française ?
Algérienne ? Fille ? Garçon ? »141 Cette citation, chargée de connotations est notifiée
par Anny Mavambu-Ndulu. B.A dans sa thèse "Autobiographie et pluralisme
identitaire chez trois femmes-écrivains francophones : Marguerite Duras, Nina
Bouraoui et Ying Chen"(p34). En lisant cette citation, nous pouvons déceler un cri de
détresse lancé par Nina Bouraoui. A travers ce cri et le "je" propre à la romancière,
dans son œuvre Garçon Manqué, qui est considéré comme un roman autofictionnel,
nous pouvons de même comprendre la crise identitaire que vit notre écrivaine. Il est
donc évident, qu'à travers ces mots Nina Bouraoui a vécu une quête identitaire entre
deux pays (l'Algérie et la France), entre deux sexes (masculin et féminin) et entre
deux langues (l'arabe et le français).
Nous pouvons donc déduire que dans Garçon Manqué les trois quêtes :
linguistique, nationale et sexuelle, se croisent. Par conséquent, notre étude portera sur
trois volets et s’inspirera de l'étude faite par Anny Mavambu-Ndulu.B.A dans sa
thèse citée ci-dessus. Dans un premier temps, nous étudierons la quête identitaire
nationale de Nina Bouraoui et la solution qu'elle a trouvée pour sortir de cette
situation assez complexe. Ensuite, nous aborderons le problème de l'identité sexuelle
qui lui tient tant à cœur et comment elle a réussi à survivre à ce problème. Enfin,
nous traiterons le problème de la quête linguistique.

141
- Op. Cit. p.163.

53
II-4-2-1- L'identité nationale de Nina Bouraoui:
Dès le début du roman Garçon Manqué, Nina Bouraoui ne cesse de déclarer
qu'elle est née d'un mariage mixte entre une française et un algérien : « Ici nous ne
sommes rien. De mère française. De père algérien. »142 Elle nous informe qu'elle est
issue d'une union assez rare. Elle représente deux pays : l'Algérie et la France : « Je
viens d'une union rare. Je suis la France avec l'Algérie. »143
Elle est le lien entre les deux nationalités de ses parents et a vécu une
coexistence identitaire. Elle ne possède et ne possédera jamais une identité unique car
elle a connu le sentiment d'appartenance à deux pays, l'Algérie et la France : « Tu
n'es pas française, tu n'es pas algérienne. »144
En Algérie, elle est éloignée, voire, isolée des algériens. Elle est considérée
comme étrangère, comme française. Ce qui signifie que la société de son père, la
société algérienne, lui reproche la nationalité de sa mère. Par contre, les français
critiquent souvent son mode de vie, proche de la société algérienne. Les français l'ont
considérée comme une algérienne :
« Je reste avec ma mère. Je reste avec mon père. Je prends des deux. Je perds
des deux. Chaque partie se fond à l'autre puis s'en détache. Elles s'embrassent
et se disputent. C'est une guerre. C'est une union. C'est un rejet. C'est une
séduction. Je ne choisis pas. Je vais et je reviens. Mon corps se compose de
deux exils. Je voyage à l'intérieur de moi. Je cours, immobile. »145
Cette situation ambiguë conduit Nina Bouraoui à poser la question suivante : « Qui je
suis ? »146 De plus, ce qui a compliqué le problème de l'identité chez la narratrice c'est
que les deux sociétés, algérienne et française, la refusent comme individu appartenant
à ces deux sociétés : « Les algériens ne me voient pas. Les français ne me
comprennent pas. »147 Les deux sociétés lui rappellent, sans cesse, que ses parents
appartiennent à deux pays opposés, à deux identités contradictoires.

142-
Op. Cit. p.8.
143-
Idem. p.9.
144
- Idem. 20.
145
- Idem.
146
- Idem.
147
- Idem. p.19.

54
Nina Bouraoui porte aussi bien les traits de sa mère que ceux de son père :
« Elle a le sourire de Maryvonne. Elle a les gestes de Rachid. »148 Ceci l'amène
à poser, aussi, la question suivante : « A qui je ressemble le plus? Qui a gagné
sur moi ? Sur ma voix ? Sur mon visage ? Sur mon corps qui avance ? La
France ou L’Algérie ? »149
L'écrivaine a, comme nous l'avons dit, une culture mixte. C'est pour cette
raison qu'elle n'est ni acceptée ni comprise, ni par les français ni par les algériens.
Elle a grandi en Algérie, ce qui lui a fait acquérir les traits physiques des algériens
tels la couleur de la peau et, c'est pour cela qu’elle n'est pas française en France.
Nina Bouraoui sent qu'elle n'est plus à l'aise en Algérie, le pays de son père mais
lorsqu'elle est en France, où elle est considérée comme étrangère, elle veut rentrer au
pays de son père: « Je me sens très loin de l'Algérie soudain. J'ai l'impression de
l'oublier. Je profite de ce dépaysement. Je me sens libre. Parce qu'il fait encore jour.
Parce que je suis ivre de voyage. […].Je vais rentrer, c'est sûr. »150
La narratrice cherche à choisir entre les deux identités de ses parents mais le
choix reste improbable ; faire un choix c'est gagner un côté et perdre un autre :
« Etre française, c'est être sans mon père, sans sa force, sans ses yeux, sans sa main
qui conduit .Etre algérienne, c'est être sans ma mère, sans son visage, sans sa voix,
sans ses mains qui protègent. »151 Elle est, donc, perturbée entre deux identités :
française et algérienne : « Je suis tout. Je ne suis rien. Ma peau. Mes yeux. Ma voix.
Mon corps s'enferme par deux fois. »152
Nina Bouraoui, tout au long de son roman, cherche un moyen pour sortir de
la situation ambiguë : le problème d'une identité partagée entre la France et l'Algérie.

148
- Op. Cit.
149
- Idem.
150
- Idem. p.109.
151
- Idem. p.20.
152
- Idem

55
Elle cherche alors une autre identité dans un autre territoire, dans un troisième pays:
l'Italie, un lieu neutre, un pays qui n'a aucune relation avec les deux autres, la France
et l'Algérie:
« Nous avons beaucoup marché à Rome. Nous avons oublié Alger. Son climat.
Son insécurité. Nous avons cherché, partout, à être plus libres encore. […].De
rien. Parmi ces hommes .Parmi ces femmes. Je n'étais plus française. Je n'étais
plus algérienne. Je n'étais même plus la fille de ma mère. J'étais moi .Avec mon
corps. Avec ce pressentiment. »153
En Italie, elle est, enfin, considérée comme les autres. Elle n'est plus jugée ni
française, ni algérienne. Son identité est inconnue et mystérieuse. Ce troisième
territoire aide Nina Bouraoui à trouver un traitement quant à sa crise identitaire.
II-4-2-2 Le problème de l'identité sexuelle chez Nina Bouraoui:
A travers le roman Garçon Manqué, l'écrivaine n'est pas seulement en
situation de quête identitaire, elle veut aussi s'intégrer dans la société algérienne où la
femme, après l'indépendance, n'a pas une grande importance. Cette femme a un rôle
inférieur par rapport à l'homme et sa place est, toujours à la maison. Ne voulant pas
être de ce genre de femme, elle décide d’afficher une autre personnalité et ce, par le
biais d’un corps auquel elle a voulu donner une allure masculine. Dés à présent, Nina
Bouraoui s’aperçoit qu’elle a une double identité sexuelle, ce qui constitue son
problème majeur et, ce qui donne une explication au titre du roman. Garçon Manqué
signifie donc, le garçon à qui manque des attributs sexuels. Pour aborder cette fausse
identité sexuelle, nous devrons nous appuyer sur la méthode psychanalytique.
Notre héroïne est sans aucun doute une femme. Pourvue d’un genre
fondamentalement féminin, elle vit dans la société algérienne ; toutefois, cette société
la repousse et la conduit à se référer au genre opposé.

153-
Op. Cit. p.184.

56
Nina Bouraoui déclare alors qu'elle veut être un homme :
« Moi seule sais mon désir, ici, en Algérie. Je veux être un homme. Et je sais
pourquoi. C'est ma seule certitude. C'est ma vérité. Etre un homme en Algérie
c'est devenir invisible. […].L'Algérie est un homme. L'Algérie est une forêt
d'hommes. »154
Ceci signifie que la société algérienne lui a imposée cette autre identité sexuelle
parce que, d'après Nina Bouraoui, pour pouvoir vivre libre en Algérie, il faut être un
homme.
Il est très connu que dans chaque société, l'homme est plus fort que la femme.
Il est caractérisé par sa force, et par sa supériorité. Il a toutes les compétences de
s'affirmer. Il occupe la place la plus intégrante et la plus importante dans sa société.
En face de cet homme, la femme, la plus puissante, devient faible. Et c’est la société
qui a octroyé à cet homme, toute cette liberté pour faire ce qu’il veut ; Il n’est ni jugé
ni critiqué par les autres. Dans la société algérienne, caractérisée comme une forêt où
l’homme est roi, Nina Bouraoui veut être un homme pour passer invisible, comme
tous les hommes en Algérie.
La narratrice désire ressembler beaucoup plus à son père qu’à sa mère. Elle
veut prendre la place de son père pendant ses absences. Elle veut occuper la place du
responsable. Elle veut avoir toute l’autorité : « J'ai tous les voyages de mon père
pour devenir un homme. J'ai tout son temps .J'ai toute son absence pour le
remplacer. J'ai tous ses avions pour changer. J'ai tous ses océans traversés pour
épouser ma mère. La sauver. La protéger. »155
Le rôle d’un homme permet à l’auteure de protéger sa mère. Son père lui à
légué toute sa responsabilité et son autorité pendant ses absences. Il accorde toute sa
confiance à Nina et non pas à sa sœur car, Nina lui est semblable sur tous les plans et
possède la volonté d'être un homme : « Mon père invente Brio. Mon père laisse Brio.
Tu veilleras sur la maison. Ses départs fondent mon désir. Changer. Se transformer.
Je deviens Brio. Mon père. Sa voix, après ses longs voyages, un chant irréel dont
j'avais oublié le ton. »156
154
- Op. cit. p.37.
155
- Idem. p.50.
156
- Idem.

57
Prendre la place du père, comme un homme, la rend invisible et ainsi, elle passe
inaperçue.
La citation précédente nous conduit à saisir que la création d'un autre nom
masculin pour Nina signifie que le père désire avoir un autre garçon. Dans la société
algérienne, le fils est l'héritier et le légataire de la famille. C'est lui qui protège et
assure la survie de la descendance. Cet autre argument a conduit le père de Nina
Bouraoui à la désigner pour être le fils souhaité, pour retrouver sa dignité:
« Mon père m'initie à l'enfance. Il m'élève comme un garçon. Sa fierté. La
grâce d'une fille. L'agilité d'un garçon. J'ai sa volonté, dit-il. Il m'apprend le
foot, le volley, le crawl. Il m'apprend à plonger des rochers bruns et luisants.
Comme les voyous. »157
Par conséquent, on peut dire que Nina a toutes les compétences et tous les atouts
pour se comporter comme tous les autres garçons de son âge et faire ce qu’elle veut.
Pour avoir un corps masculin, Nina Bouraoui doit modifier tous ses
comportements. Elle coupe ses cheveux. Elle ouvre ses épaules et ses jambes. Elle
s'habille en vêtements de garçons. Pour avoir un corps masculin, elle fait du sport, le
sport que son père lui a initié :
« Je me déguise souvent. Je dénature mon corps féminin. […]. Je plaque mes
cheveux en arrière. Je porte un sifflet autour du cou. Je porte un faux revolver
dans ma poche arrière. J'ouvre mes épaules. J'ouvre mes jambes. Je porte les
premiers jeans. »158
De plus, elle déclare : « Ici je suis la seule fille qui joue au football. Ici je suis
l'enfant qui ment. Toute ma vie consistera à restituer ce mensonge. »159
En effet, la première raison, qui l'a poussée à prendre le rôle d'un garçon, est le
vœu de son père qui l’a toujours considérée comme le fils absent, le fils qu’il n’a pas
eu. La deuxième raison est le lieu où elle vit, l'Algérie « le pays des hommes »160 où
les femmes ne peuvent jamais cohabiter avec les hommes. En Algérie, ce sont les
hommes qui jugent, ce sont les hommes qui gouvernent.

157-
Op. Cit. p.24.
158-
Idem. p.49.
159
- Idem. p.16.
160
- Idem. p.24.

58
Nina, joue le rôle d'un garçon pour échapper aux regards des hommes, pour quitter
sa vie féminine. Elle trahit son corps féminin pour continuer à vivre comme un
homme, avec les hommes algériens : « Ma force n'est pas dans mon corps fragile.
Elle est dans la volonté d'être une autre, intégrée au pays des hommes. Je joue contre
moi. »161 Voilà pourquoi elle tient à être dans la peau d'Ahmed. Ceci lui permet de
recevoir des compliments dans sa mascarade de garçon à la plage : « Tu es beau. Je
ne réponds pas. Je longe. Je cache mon visage. […] .Tu es beau. Je reste avec cette
violence. Je reste avec le soleil qui révèle. Tu es beau. Amine dément. Amine me
protège. C'est Nina. C'est une fille.»162 Ici, son ami Amine doit mentir pour prouver
l'identité réelle de la narratrice.
Par conséquent, la jeune fille explique que le corps est comme une pâte qu’on
peut modifier et le changement d’identité s’opère sans difficulté : de Yasmina (son
vrai prénom) à Nina (le nom utilisé par sa famille française pour effacer son côté
algérien). Puis, elle passe de Brio (le nom créé par son père) à Ahmed (le nom
qu’elle a choisi elle-même). Donc, l’écrivaine a bel et bien vécu un pluralisme
identitaire sexuel.
II-4-2-3- Le problème d'appartenance linguistique chez la
narratrice :
Le roman Garçon Manqué de Nina Bouraoui n'est pas seulement un
échantillon du problème identitaire : nationale et sexuelle mais il est aussi
linguistique. Ce roman représente une diversité au niveau de la culture et de la
langue, et qui est basée sur le dialogue entre deux cultures contradictoires : la culture
algérienne et la culture française.
Tout au long de son roman, l'écrivaine relève aussi, son problème avec la
langue, surtout les difficultés qu'elle a rencontrées avec la langue arabe, en particulier
la langue algérienne car, ne maîtrisant que le français. C'est pour cela qu'elle a choisi
la langue française pour raconter son histoire, sa vie et son problème
identitaire : « J'écrirai en français en portant un nom arabe. Ce sera une désertion.
Mais quel camp devrais-je choisir ? »163
161
-Op. Cit. p.17.
162
- Idem. p.36.
163
- Idem. p.33.

59
Nina Bouraoui a appris la langue arabe pendant une dizaine d'années. Elle suit
des cours d'arabe mais elle n’apprend que quelques mots sans toutefois les
comprendre ni les saisir: « Je ne parle pas l'arabe. Ma voix dit les lettres de
l'alphabet, â, bâ, tâ, thâ puis s'efface. C'est une voix affamée. C'est une voix
étrangère à la langue qu'elle émet. Je dis sans comprendre. »164 Pour elle, la langue
arabe n'est qu'un désir, un rêve impossible à atteindre malgré les cours qu'elle suit :
« C'est une langue espérée qui ne vient pas. Je suis des cours d'arabe classique.
Ils sont obligatoires. On nous appelle les arabisants. J'apprends la grammaire.
J'oublie. C'est une langue qui s'échappe. C'est une fuite et un glissement. Je
prononce le hâ et le rhâ si difficiles. Je connais les sons, el chekl. Mais je reste
à l'extérieur du sens, abandonnée. »165
Notre écrivaine sait bien que la langue arabe constitue le seul moyen de
réussir à former son identité et son indépendance. Cette langue est liée à son identité.
Elle lui permet de s'intégrer et d’appartenir à la société algérienne. C'est pour cette
raison qu’elle essaye de parler l'arabe pour être algérienne mais cette langue lui
échappe. Elle crée une nouvelle langue, une autre langue qui n’est ni l’arabe ni le
français. Elle parle l'arabe à sa manière avec des sons qui n'appartiennent pas à la
langue arabe : « Je fais quinze ans d'arabe. Je creuse mon silence. Je reste en retrait.
Je ne capte les voix qui montent de la rue. J'invente une autre langue. Je parle arabe
à ma façon. J'interprète. Je reste dans le mensonge, une habitude. »166
L'héroïne est consciente qu’elle ne pourra jamais apprendre la langue arabe.
Ceci veut dire qu'elle ne peut pas avoir ni acquérir une identité algérienne. Elle ne
peut pas s'intégrer dans la société algérienne. Cette langue l'éloigne du pays de son
père, de ses origines paternelles. Cette langue l'étouffe : elle ne peut être une
algérienne à part entière :
« Cette langue qui s'échappe comme du sable est une douleur. […].Elle me
sépare des autres. Elle rompt l'origine. C'est une absence. Je suis impuissante.
Je reste étrangère. Je suis invalide. Ma terre se dérobe. Je reste, ici, différente
et française. »167
164
-Op. Cit. p.11.
165
- Idem.
166-
Idem.
167-
Idem. p.11-12

60
La langue arabe devient un obstacle pour l'identification à la société
algérienne. Nina Bouraoui reste faible et impuissante. Cette langue la rend invalide et
sans aucune importance vis-à-vis de la société algérienne et même de la famille
algérienne. Malgré ce problème linguistique, Nina se réclame et se défend de n’être
qu’algérienne et déclare : « Mais je suis algérienne. Par mon visage. Par mes yeux.
Par ma peau. Par mon corps traversé du corps de mes grands-parents. »168
Même la langue de la rue, même la langue des enfants de la rue, elle en est
privée, elle ne la parle pas, elle ne la comprend pas. Elle prononce, tout le temps, les
mêmes mots : « Je ne comprends pas tous leurs mots. Une phrase revient, yahya
l'Algérie. Je la répète devant le miroir du long couloir qui sépare les chambres. »169
Il ne faut pas oublier qu’elle est kabyle mais, elle ne comprend pas la langue
kabyle. Pour elle, cette langue est comme l'arabe, un rêve difficile à atteindre. Elle
prononce l'arabe mais sans le comprendre, elle prononce le kabyle, mais sans le
comprendre. Elle dit : « On répète les mots kabyles sans comprendre. […].On ne sait
pas cette langue kabyle. On l'imite. Comme la langue arabe. »170
Cependant, Nina Bouraoui prononce et parle bien le français. Sa mère parle
avec elle en français. Son ami amine parle en français. Elle parle correctement le
français. Après un séjour en France, quand elle revient, elle oublie l’arabe, elle oublie
jusqu’au moindre mot qu’elle a l’habitude de prononcer.
Par ailleurs, lorsqu'elle part en France pour les vacances, elle évite de parler
le français avec l'accent algérien. Elle part toujours en France pour éviter ce « défaut
de la langue »171 car quand elle parle le français avec l'accent algérien en France, elle
risque de perdre son identité française.

168-
Op. Cit. p.12.
169-
Idem. p.18.
170-
Idem. p.55-56.
171-
Idem. p. 97.

61
En effet, la langue française n'est que l’effacement de la langue paternelle, la
langue algérienne, quelle que soit cette langue, arabe ou kabyle : « partir puis rentrer
en septembre avec un accent français, un défaut de langue qu'on perdra vite. »172
Pour la narratrice, sa véritable langue est le français. Elle communique en
français. Elle écrit en français. Elle écoute en français. En revanche, la langue arabe
reste un rêve :
« Qui je suis vraiment? Vers cet accent pointu. Vers cette langue française. Ma
langue maternelle. Je parle en français. Uniquement. Je rêve en français.
Uniquement. J'écrirai en français. Uniquement. La langue arabe est un son, un
chant, une voix. Que je retiens. Que je sens. Mais que je ne sais pas. La langue
arabe est une émotion. »173
Parler français, risque de lui faire perdre son identité algérienne. Elle devient
française pour les algériens.

172-
Op. Cit.
173
- Idem. p. 167

62
Conclusion :
Nous avons tenté, à travers ce chapitre de mettre à jour le problème
identitaire qu'a vécu Nina Bouraoui dans son roman Garçon Manqué et qui relate un
cheminement identitaire assez complexe. Ce cheminement est exposé sur trois
niveaux : nationale, sexuelle et linguistique.
Pour son identité nationale, elle reste ambiguë : elle est égarée entre deux
nationalités : algérienne et française. Choisir l'une des deux, veut dire trahir l'un de
ses parents. Partir vers un autre pays "l’Italie", représente une échappatoire.
La création d’une autre identité sexuelle, en l’occurrence masculine, ne
constitue qu'une solution provisoire pour résoudre son problème. Elle lui permet de
vivre librement en Algérie, alors qu’en France, elle n'a pas besoin de jouer ses
différentes identités masculines.
Quant au côté linguistique, c’est la langue arabe qui pose un grand problème
pour l'écrivaine. Bien qu’elle aime cette langue qui est tant espérée, elle n'est jamais
parvenue ni à la parler, ni à la saisir, ni à la comprendre.
En effet, la problématique identitaire abordée dans le roman Garçon Manqué
est liée à une situation d'interculturalité vécue par la narratrice entre la France et
l’Algérie. Les troubles identitaires qu'a vécus la narratrice ne sont que les résultats
des troubles de l'identité collective et culturelle. Ceci signifie que Nina Bouraoui ne
peut jamais avoir une identité unique. Elle est à la fois algérienne et française.

63
TROISIEME CHAPITRE
Le roman Garçon Manqué :
Question de l’incidence du
métissage et de la mixité sur la
vie de la narratrice
Introduction :
Les chercheurs et les écrivains contemporains ont créé un nouveau
monde de littérature en s’intéressant dans leurs écritures à la naissance de
plusieurs concepts et phénomènes qui font une grande évolution dans plusieurs
domaines. A titre d’exemple, nous citons la notion de la mixité et celle du
métissage.
Ce chapitre constitue la dernière étape dans notre étude, celle de l'analyse
du roman Garçon Manqué de Nina Bouraoui et dans lequel nous tenterons de
mettre en lumière les deux précédentes notions vécues par la narratrice. En effet,
cette dernière ne cesse de déclarer qu’elle est le produit d’une relation
mixte : « Deux bâtards sur la plage. Deux métis. Amine et moi. […].Deux
enfants difficiles. »174
Tout au long de ce chapitre, nous essayerons de montrer comment ces
deux phénomènes ont influé sur la vie de notre écrivaine ; comment, le contact
entre deux sociétés contradictoires: algérienne et française, a eu des influences
sur l'identité de Nina Bouraoui.
Dans ce chapitre d'investigation, nous essaierons de définir ces deux
notions proches : le métissage et la mixité.
III-1-Métissage et mixité : concepts et définitions :
Il est à noter qu'il y a plusieurs concepts et plusieurs termes qui
expliquent et décrivent les relations intercommunautaires ainsi que les rapports
existant entre les nations, tels que : l’influence, l’interculturalité, l’acculturation,
l’assimilation, l’hybridité, le métissage, la mixité, etc. Ce qui nous intéresse,
c’est l'étude de la notion du métissage et celle de la mixité.

174-
BOURAOUI. Nina. Op. Cit. p.29-30

65
Les chercheurs contemporains sont en désaccord en ce qui concerne la
relation entre les deux notions : certains disent qu'elles sont analogues alors que
d'autres prétendent les séparer et de les différencier.
D’après Mourad Yelles, François Laplantine et Alexis Nouss opposent
les deux concepts. Il déclare que les deux écrivains soulignent que :
« La dimension temporelle est ce qui distingue le métissage d'autres formes
de mélange, telles le mixte ou l'hybride, qui peuvent être saisies
statiquement. Parce qu'il n'est pas un état mais une condition, une tension
qui ne doit pas être résolue, le métissage est toujours en mouvement,
animé, alternativement par ses diverses composantes. »175
Ceci signifie que la mixité est un phénomène figé qui ne porte aucun
changement, tout au long de la vie. En revanche le métissage est un phénomène
dynamique qui porte toujours de nouveaux constituants. C’est pourquoi, il faut
traiter séparément les deux notions.
En traitant la notion de la mixité, nous proposons la définition suivante
« Caractère de ce qui est mixte (…).Mélange de sexes. »176 D'après cette
définition, la mixité repose sur les relations qui existent entre deux sexes
différents. C'est l'amalgame et la réunion de deux membres différents
sexuellement. Elle représente toute relation sexuelle entre les deux sexes pour
obtenir des nouvelles générations. Selon Fatou Sow,
« La mixité est un ensemble formé d'éléments de nature différente. […] la
mixité doit être aussi rapportée aux formes de réparation de ces éléments,
à leur mode de relation ainsi qu'aux relations que chacun entretient avec
son environnement plus large. Si la mixité désigne des espaces sociaux où
les hommes et les femmes sont conduits à se côtoyer, dans ce cas, l'espace
syndical et l'espace politique peuvent apparaître comme relevant d'une
certaine mixité. »177

175-
YELLES. Mourad. Les fantômes de l’identité, histoire culturelle et imaginaire des algériens.
Edition ENEP. 2001. p. 113
176-
http://www.cnrtl.fr/définition/mixité, centre National de ressources textuelles et lexicales.
177-
SOW, Fatou. La recherche féministe francophone. Langue, identité et enjeux. Kharthala
Editions. 2009. p. 324

66
La mixité, en ce cas, désigne l'interaction des éléments distincts dans un
même milieu, en particulier, l'interaction des femmes et des hommes .Ceci
amène à une cœxistence de ces deux personnes dans tous les domaines, même
les domaines politiques. La femme doit jouer le même rôle que celui de
l'homme. L'homme doit partager l'autorité et la responsabilité avec la femme. La
mixité porte des innovations au niveau de la société. C'est pourquoi Biljana
Stevanovic dit que « la mixité est considérée comme un progrès social. »178 En
ce cas, nous pouvons identifier un genre particulier de la mixité, celui de la
mixité sociale.
En plus, Françoise Thébaud et Michelle Zancarini- Fournel ajoutent, que :
« Le terme mixité est relativement récent. Le dictionnaire Littré de 1877
ne le mentionne pas, mais le terme coéducation y figure comme
néologisme, avec la définition "éducation en commun " et l'exemple de la
coéducation précoce des sexes aux Etats-Unis. »179
Donc, on peut considérer que la mixité est synonyme de la coéducation.
Cette dernière signifie la cohabitation des deux sexes dans des milieux éducatifs,
les écoles. Ainsi, nous avons créé un autre genre de la dite notion, la mixité
éducative.
En effet, nous pouvons distinguer deux genres de mixité: la mixité sociale
et la mixité éducative. La mixité établit de nouvelles situations aussi bien dans le
monde scolaire que dans la société.
Claude Zaidman a aussi réalisé des études sur la mixité. Il déclare que « la
mixité produit des situations où les individus doivent signifier eux-mêmes la
différence des sexes puisque leur position dans l'institution n'est au départ
officiellement définie par rapport à leur sexe.180 La mixité crée donc, de
nouvelles générations à partir des interactions entre les hommes et les femmes
d'une même société ou des autres sociétés.

178-
STEVANOVIC, Biljana. La mixité dans les écoles d’ingénieurs : le cas de l’ex-Ecole Polytechnique.
L’Harmattan. 2006. p. 34.
179-
THEBAUD, Françoise. ZANCARINI-FOURNEL, Michelle. Coéducation et mixité. Pr.
Universitaires du Mirail. 2003. p. 12-13.
180-
ZAIDMAN, Claude. La mixité à l’école primaire. L’Harmattan. 1996. p. 212.

67
Par ailleurs, le même écrivain annonce que :
« La mixité amène aussi les différentes influences extérieurs, les
dispositions des uns et des autres, enfants ou adultes issus de milieux
sociaux différents, les significations des situations définies par la publicité,
la télévision, le jeu social en général, à se réfracter dans le champ
institutionnel. »181
Ceci veut dire que la mixité alimente le pluralisme et la diversité ; par
conséquent son apport agit délibérément sur les attitudes des uns et des autres,
générant par la suite de nouvelles influences qui jouent sur les manipulations
pour installer une nouvelle pratique institutionnelle adéquate ou même
réfractaire.
Selon Rebecca Rogers, la mixité « est une condition […] plus haut, pour
réaliser l'égalité. De ce point de vue, la mixité se rapprocherait de la parité qui
est, à proprement parler, un instrument pour évaluer et fabriquer l'égalité. »182
Les écoles mixtes, où les individus de deux sexes sont éduqués, représentent
l'une des formes pour appliquer l'égalité entre les femmes et les hommes. Ceci
veut dire que la mixité scolaire réalise l'égalité qui est l'une des formes du
développement d'une société quelconque. Claude Zaidman partage la même idée
que celle de Rebecca Rogers quand il déclare que :
« La mixité scolaire et son principe affirmé d'égalité entre les deux sexes
peut constituer un lieu d'apprentissage du respect d'autrui, mais à
condition que l'on renonce au beurre de la neutralité éducative pour
rendre en compte des différences sociales entre les sexes, différences de
genre produites par des rapports hiérarchiques. »183
Ceci signifie que pour réaliser l'égalité entre les deux sexes, il faut quitter tout
ce qui peut être à l’encontre de cette égalité. Il faut être objectif pour garder la
vénération entre les deux sexes.

181-
Op. Cit.
182-
ROGERS. Rebecca. La mixité dans l’éducation : enjeux passés et présents. ENS Edition. 2004. p.9.
183-
ZAIDMAN. Claude. Op. Cit. p. 212.

68
Nous ajoutons une autre définition du terme mixité, celle qui déclare que
la mixité représente « toutes relations extrascolaires (sports, activités
culturelles, loisirs) qui réunissent des jeunes de deux sexes.»184 A travers cette
définition nous saisissons que la mixité désigne aussi, toute fusion et intégration
de deux sexes appartenant à des catégories sociales différentes.
En effet, la mixité n'est pas une notion réservée uniquement aux relations
sexuelles entre la femme et l'homme d'une même société ou de différentes
sociétés mais elle concerne aussi tout contact existant entre la femme et
l'homme, quelque soit sa nature.
Concernant la notion du métissage, elle semble l'une des notions les plus
étudiées dans les recherches actuelles et constitue le thème le plus important
dans plusieurs sciences, telles que : la linguistique, l'histoire, l'anthropologie, la
littérature, etc. De la notion du métissage découle plusieurs définitions.
D’après Jacques Audinet « le métissage apparaît alors comme une sorte
de point de cristallisation, des grands enjeux de la rencontre interhumaine : la
différence, le mélange et le corps »185 D'après lui, le métissage est un processus
né de l'interrelation et de l’interaction entre les êtres humains distincts, d’une
part et, d’autre part, le métissage signifie le mélange, en particuliers, le mélange
des corps. Le métissage constitue donc, la rencontre sexuelle entre un homme et
une femme distincts, issus de sociétés différentes. Nicolas Journet déclare que :
« Il y a vingt ans, le métissage ne désignait encore que la situation de deux
personnes de couleurs, de peau, différentes qui s'unissent et donne
naissance à une progéniture d'apparence intermédiaire. Ainsi, des
populations entières, en particuliers du Brésil et Caraïbes, ont été
qualifiées de métisses. »186

184-
http:/www.cnrtl.fr/définition/mixité, Centre National ce Ressources textuelles et lexicales. Foulq
1971.
185-
AUDINET, Jacques. Le visage de la mondialisation : Du multicultirisme au métissage. Edition de
l’Atelier, 2007. p. 83.
186-
www.Sciences Humaines. Com. Hors Série N°38 septembre/octobre/novembre2002. L’abécédaire
des sciences humaines. Métissage : Confrontation ou mélange ? Nicolas Journet.

69
Ceci signifie que le métissage désigne l'interconnexion sexuelle entre un
homme et une femme différents, racialement. Nicolas Journet nous cite des
exemples de populations métisses, celles du Brésil et des Caraïbes. Il insiste,
donc, sur le coté biologique du métissage. Cette même idée est déclarée par Jean
-Loup Amselle quand il dit que : « le métissage est une idée du XIX : C'est le
mélange de sang, du point de vue racial. »187
Cependant, Laurier Turgeon affirme que le métissage « à l'instar
d'Amselle, nous le considérons comme un processus continuel d'interaction
entre deux ou plusieurs cultures, qui transforme, à des degrés divers, les
cultures en contact. »188 Le métissage signifie, ici, tout échange entre les cultures
qui fait naître d'autres cultures.
En effet, on distingue deux catégories de métissage : Celle du métissage
entre les peuples (le coté racial) et celle du métissage des cultures (l'interaction
des cultures) mais le plus souvent, du métissage racial, résulte un métissage
culturel car, les deux forment un processus successif. De plus, le destin des
sujets issus de ces deux processus reste inconnu : les sujets peuvent être soit
admis soit rejetés par les deux communautés fusionnées. Tel est le cas de notre
héroïne. Dans le même contexte, Jacques Miermont donne, à son tour, plusieurs
définitions au terme métissage. Il stipule que le métissage signifie :
« Les emprunts mutuels de phénomènes culturels-matériels, linguistiques,
institutionnels- d'ordre pragmatique, esthétique ou métaphysique, entre
sociétés qui furent ou sont encore séparées pour des raisons historiques,
géographiques ou politiques, et aboutissant à l'interaction de ces
phénomènes que l'on peut notamment repérer au sein d'objets
composites »189
Dans ce cas, le métissage signifie tout contact entre des sociétés différentes dans
le but d'échanger des objets culturels.

187-
Op.Cit. Le métissage : une notion piège, l’auteur : Jean-Loup Amselle.
188-
TURGEON, Laurier. Patrimoines métissés : contextes coloniaux et postcoloniaux. Edition
MSH.2003. p. 23.
189-
MIERMONT, Jacques. Ruses de l’humain dans un monde rusé : identité, unité, complexité. Edition
l’Harmattan, 2007. p. 72.

70
Jacques Miermont propose aussi, trois autres définitions. Il déclare
que : « en dépit de la publicité actuelle qui lui est faite, le métissage n'est pas un
phénomène nouveau : l'histoire, l'archéologie et l'étymologie contemporaine
nous apportent les preuves irréfutables de sa permanence. »190 En effet, les
études étymologiques concernant le métissage ont démontré que ce dernier n'est
pas un processus nouveau.
Jacques Miermont annonce aussi que « le métissage n'aboutit
mutuellement à l'homogénéisation des cultures. Tout se passe, au contraire,
comme si la confrontation des cultures sous-tendait le mouvement perpétuel de
la création de nouvelles entités culturelles. »191 C'est-à-dire que le métissage est
un phénomène qui conduit à la naissance de nouvelles cultures à partir des
rencontres de cultures distinctes. Le métissage est le résultat des querelles entre
les cultures. Mais cet écrivain déclare, aussi, que « le métissage, même s'il est le
résultat d'une confrontation brutale et destructrice entre des cultures
foncièrement différentes, est un phénomène réciproque et mutuel. »192 Chaque
société est en position d'apprendre et de donner des éléments culturels. Le
métissage est la conséquence des cultures simultanées entre les sociétés. En
effet, ces trois définitions proposées par Jacques Miermont ne sont qu'une
explication détaillée de sa première définition.
A travers toutes les définitions précédentes, nous pouvons relever
plusieurs synonymes du terme métissage tels que : mélange, branchement,
hybridité et peut être aussi la créolisation malgré que Galissant a distingué le
métissage de la créolisation car d'après lui :
« Le premier est la combinaison de deux éléments de sorte qu'on peut en
fonction des caractéristiques de l'un et de l'autre prévoir le résultat du
mélange alors que la créolisation est un processus de combinaison et
d'invention. »193

190-
Op.Cit.. p. 71.
191-
Idem.
192-
Idem. p. 72.
193-
CERY, Loïc. BOUHDIBA, Abdelwahab. Autour d’Edouard Galissant : lectures, épreuves,
extensions d’une poétique de la relation. Presses Univ. De Bordeaux.2008. p. 262.

71
Dans le métissage, nous pouvons deviner les caractéristiques du résultat. En
revanche, dans la créolisation, nous ne pouvons pas les deviner, ces
caractéristiques étant improbables d’où, possibilité des nouvelles créations.
Les définitions citées précédemment partagent la même idée qui déclare
que le métissage signifie le mélange de culture et de sangs alors que certains
écrivains prétendent que le métissage est un terme réservé d'autres domaines.
Nicolas Journet estime que le métissage « s'applique aujourd'hui à d'autres
domaines que l’hérédité : à la langue, à l'habillement, à l'esthétique pictural, à
la musique, aux mœurs, en un mot. »194
Jean- Loup Amselle partage la même idée avec Nicolas Journet quan il
annonce que : « aujourd'hui, cette notion est devenue très employée dans le
monde de la mode, de la littérature, de la musique, de l'art, du spectacle, et de
la culture en général. »195
Après toute l'étude des définitions des deux concepts : la mixité et le
métissage, il nous semble que ces deux notions sont voisines et présentent deux
modes de relations qu'entretiennent les individus et les sociétés entre eux.
En effet, nous sommes obligés de prendre en compte quelques points de
repères qui facilitent notre travail. Ces repères, dans l'étude du roman Garçon
Manqué sont le métissage biologique et culturel en tant que deux types du
métissage, et le mariage mixte en tant qu'un type de la mixité. De plus, nous
sommes obligés d'étudier ces deux types car ils présentent deux situations
vécues par Nina Bouraoui.
III-1-1 Le métissage biologique et culturel :
Nous avons déjà noté que le métissage biologique et le métissage culturel
sont les deux types les plus fréquents et les plus connus. De plus, la narratrice
représente un simple champ d'illustration pour ces deux types. Ceci nous pousse,
donc, à analyser chaque notion indépendamment de l'autre.

194-
www. Sciences Humaines. Com. Op. Cit. Nicolas Journet.
195-
Idem. JEAN-LOUP, Amselle

72
Nous commençons par le métissage biologique et nous disons que selon
Louise Benat-Tachot et Serge Grunzinski « le métissage biologique présuppose
l'existence de groupes humains purs, physiquement distincts et séparés par des
frontières que le mélange des corps, sous l'empire de désir et de la sexualité,
viendrait pulvériser. »196 Ici les deux écrivains veulent nous informer que le
métissage biologique est l'union de deux êtres humains qui ont des traits
physiques différents et qui partagent entre eux l'ambition sexuelle. Ce genre de
métissage désigne aussi, tout individu né d'une alliance ou d'un mariage entre un
père et une mère de deux pays différents et qui appartiennent à deux territoires
différents, éloignés ethniquement. Le métissage biologique est donc le résultat
de toute relation sexuelle.
Chantal Maignan-Calaverie exprime la même idée quand elle déclare
que « le principe d'instabilité du métissage pris entre la logique fusionnelle, le
mélange des sangs, et la représentation d'un peuple composite, mosaïque
pluriethnique. »197 Pour elle, le métissage, avec tous ses types et tous ses genres,
n'est que l'effet et le produit d'un métissage biologique, celui d’une union
biologique entre deux êtres humains. Le métissage biologique est donc, une
notion très explicite, facile à analyser et à saisir.
En revanche, la notion de métissage culturel, comme l'ont décrit Louise
Benat-Tachot et Serge Grunzinski « est lourde des ambiguïtés attachées au
concept même de culture- nous y reviendrons. »198 Le métissage culturel est une
notion très difficile à étudier car « l'époque actuelle se caractérise par la
juxtaposition de métissages culturels et replis identitaires. »199 Le métissage
culturel est un concept de l'époque. Il est utilisé fréquemment dans l'univers des
arts tels que la littérature.

196-
BENAT-TACHOT, Louise. GRUNZINSKI, Serge. Passeurs culturels : mécanismes de métissage.
Edition MSH ; Maison des sciences de l’homme. Paris 2001. Nombre de pages 319. p. 3.
197-
MAIGNAN-CALAVERIE, Chantal. Le métissage dans la littérature des Antilles françaises, le
complexe D’Ariel. Edition Khathala. 2005. p. 318.
198-
BENA-TACHOT, Louise. GRUNZINSKI, Serge. Op. Cit. p. 3.
199-
www.Sciences humaines.com. L’abécédaire des sciences humaines. L’écrivain de l’article :
Sandrine Teixido : pourquoi parle-t-on de métissage ? Peut-on le mesurer ? Qui est métis ? Quels sont
les auteurs de métissage aujourd’hui ?

73
Pour saisir cette notion ambiguë, nous proposerons quelques définitions
relatives au métissage culturel :
« Métis, isse a.n […] 3. Qui résulte d'un métissage culturel. Un concert
de musique métisse »200 Ceci montre que le terme métis désigne tout ce qui vient
de ce que nous appelons le métissage culturel.
Dans la même référence, nous relevons que le métissage culturel est :
«l’influence mutuelle de cultures en contact »201 Le métissage culturel n'est donc,
qu'un résultat d'interaction entre des cultures distinctes et diverses.
Dans Le Petit Larousse illustré de 1992, le métissage culturel désigne
« toute production culturelle (musique, littérature, etc.) résultant de l'influence
mutuelle de civilisation en contact »202 Cette définition ajoute un autre terme,
celui de la civilisation car, le métissage culturel désigne, aussi en son sens, tout
produit culturel, avec toutes ses formes, considéré comme une synthèse
d'interférence et d'imbrication des civilisations.
Le métissage culturel correspond alors, soit aux échanges d'objets culturels
entre des individus appartenant à la même culture, c'est-à-dire un échange
interne, soit à l'amalgame des cultures entre les sociétés ou le mélange de
cultures entre communautés distinctes.
Nicolas Journet signale que le métissage culturel « est à l'origine des
brivantes civilisations. »203 Ici, Nicolas Journet nous informe, à son tour, que le
métissage culturel vient du mélange des civilisations notamment distinctes.
Selon Noëlle Sorin « le métissage culturel est mouvement et action. Il est
reconfiguration. »204 Le métissage culturel n'est qu'une opération dynamique. Il
comporte, toujours, de nouveaux emprunts culturels.

200-
DE VILLANOVA, Roselyne. VERMES, Geneviève, LAPLANTINE, François. Le métissage
interculturel : Créativité dans les relations inégalitaires. L’Harmattan. 2003. p. 29.
201-
Idem.
202-
Idem
203-
JOURNET, Nicolas. Sciences humaines.com. Oamétissage-oa-fl2706/html. L’abécédaire des sciences
humaines : Métissage : Confrontation ou mélange ?
204-
SORIN, Noëlle. Imaginaires métissés en littérature pour la Jeunesse. Presse de l’université du
Québec. 2006. Nombre de pages 148. p.42.

74
Dans le même ouvrage, Noëlle Sorin déclare que le métissage culturel
appelé chez Moisan Hildbrand "le transculturel" dans son ouvrage Ces
étrangers du dedans (2001, p17) ; il dit : « le transculturel, […], est la traversé
des cultures en présence ; les deux à la fois, une altérité culturelle vécue comme
un passage dans et à travers l'autre. »205
En effet, d'après Noëlle Sorin et Moisan Hilbrand, le métissage culturel,
comme amalgame des cultures, représente un processus actif très nécessaire à
l'évolution des nations dans lequel chaque culture dépend de l'autre et, l'une
complète l'autre.
Axelle Kabou partage la même idée avec les deux autres écrivains quand il
déclare que « le métissage culturel est un mythe reposant sur la conviction
erronée que la compréhension de civilisations réciproques des peuples est la
préalable sine qua non de la communication interculturelle. »206 Ceci signifie
que la fusion des cultures et des civilisations est un processus nécessaire pour le
développement des sociétés. Le métissage culturel n'est donc, qu'un échange de
cultures acquis par conviction.
Abdellatif Chaouite rend un hommage à A.Khatibi. Ce dernier déclare dans
Le Manifeste sur le métissage culturel 1990 que : « le métissage culturel serait
un art de vivre qui donne à penser et qui est basé sur tolérance souple. »207
Selon A.Khatibi, le métissage culturel est l'une des manières de vivre entre
les nations qui sont appelées à faire des échanges culturels entre elles. Le
métissage culturel repose alors, sur la commutation culturelle entre les individus
d'une même société ou entre ceux des autres sociétés. Toutefois, cette
commutation dit garantir une coexistence pacifique de laquelle résulte une vie
tranquille.

205-
Op.Cit. p. 42-43.
206-
KABOU, Axelle. Et si l’Afrique refusait le développement ? L’Harmattan.1991. p. 148.
207-
CHAOUITE, Abdellatif. L’interculturel comme art de vivre. L’Harmattan. 2007. p. 89.

75
Le roman Garçon Manqué de Nina Bouraoui est présentée comme une
œuvre complexe et ambigüe. Cette œuvre est en relation avec les problèmes liés
au métissage culturel considéré comme l'ensemble des échanges d'objets,
d’emprunts, de langues, de cultures différentes, le tout vécu par la narratrice.
Les parents de Nina Bouraoui ont des identités différentes. Elle est
algérienne du côté paternel, elle est française du côté maternel. Elle est, donc, le
produit d'un métissage biologique qui explique le métissage culturel qu'a connu
la narratrice. Cette dernière a vécu, dans son roman Garçon Manqué, le
sentiment de la double appartenance à deux cultures, française et algérienne, et à
deux langues, le français et l’arabe.
Tout au long de l'œuvre Garçon Manqué, nous sommes en face de
déclarations qui reflètent le problème de métissage chez la narratrice. Le
croisement de deux langues, le français et l’arabe, constitue une des formes du
métissage culturel. La narratrice s’exprime en français, rêve en français et écrit
en français, ce qui l'a poussée, comme nous l'avons noté, à choisir la langue
française pour son acte d'écriture. En revanche, la langue arabe reste un rêve.
Elle n'est qu'un son, un désir :
« Que je suis vraiment? Vers cet accent pointu. Vers cette langue française.
Ma langue maternelle. Je parle en français. Uniquement. Je rêve en
français. Uniquement. La langue arabe est un son, un chant, une voix.
[…].La langue est une émotion. »208
De plus, Nina Bouraoui ne cesse d'affirmer sa double appartenance et sa
perturbation entre une mère française et un père algérien. Elle possède des traits
de son père, elle possède des traits de sa mère : « de mère française. De père
algérien. Deux orphelins contre la falaise. »209

208-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 167.
209-
Idem. p. 35.

76
III-1-2-Les mariages mixtes : image du mixte franco-algérien
dans le roman Garçon Manqué.
Le sujet qui sera au centre de cette partie d'étude est l'analyse de la notion
des mariages mixtes. Cette notion sera prise comme échantillon de la relation de
la mixité entre deux communautés : l’Algérie et la France, la narratrice étant le
produit de ce type de relation.
En premier lieu, nous tenterons de définir deux termes : le mariage dans sa
forme primaire et le mariage mixte.
Le terme mariage signifie «vie commune entre homme et femme. »210 La vie
entre ces deux êtres peut engendrer, donc de nouvelles générations. Le mariage
est par conséquent une institution à travers laquelle se fondent de nouvelles
sociétés.
Le dictionnaire juridique propose une définition du concept mariage et
exprime à peu près la même idée : « au plan du droit civil, le mariage est
l'institution par laquelle un homme et une femme s'unissent pour vivre en
commun et fonder une famille. »211
Ceci veut dire que le mariage est un droit aussi bien qu’un devoir pour
chaque individu. Il désigne toute union, toute relation qui associe deux êtres.
Cette association est régie par des règles qui seront appliquées, aussi bien par la
femme que par l'homme, afin de cohabiter et de composer une famille.
Le mariage est, alors un acte par lequel un homme et une femme sont
appelés à vivre ensemble et procréer pour préserver la continuité de nouvelles
générations. Le mariage représente un lien, une alliance et une association
légitimés et réglementés soit, par l'administration civile, l'Etat, soit par le
religieux (El Fatiha, et tout son rituel, prononcée par l’imam de la mosquée).

210-
http://dictionnaire-analogique.sensagent.com/MA74548/ML-Fr-Fr/
211-
www.dictionnaire-juridique.com/Définition/Mariage.php

77
Dans le culte islamique, le mot mariage se dit zawadj ou nikah. Ce dernier
« renvoie plus généralement aux conditions sociales et rituelles présidant
au mariage, le mot nikah, de source coranique suggère davantage
l'activité sexuelle mais dans le cadre d'une union légitime entre l'homme et
la femme. C'est en raison de sa connotation sexuelle que le mot nikah est
relativement peu employé dans le langage courant, terme auquel est
préféré celui de zawadj. »212
Cette définition nous donne la signification du mot mariage et son étude
étymologique selon la culture islamique. Le terme mariage associe deux êtres
(un homme et une femme) dans une relation sexuelle, légalisée
administrativement et religieusement.
Quant aux expressions, mariage mixte et couple mixte, nous retenons les
définitions proposées par Beate Collet et Claudine Philippe.
-Le mariage mixte signifie : « l'union entre deux personnes de religion, de
race (interracial) ou de nationalités différentes. »213 Ainsi, le mariage mixte est
toute alliance entre deux individus d'ethnies distinctes. Nous pouvons dire aussi
qu’on en distingue deux types : le mariage interethnique et le mariage
interreligieux.
-Le couple mixte signifie tous couples « formés de personnes de races
différentes »214 Dans ce cas, le couple mixte peut exister à partir d'une relation
non légitime.
A partir de ces deux définitions, nous retenons que, mariage mixte ou
couple mixte sont deux expressions qui renvoient à toute union entre deux
individus d'origines différentes et appartenant à deux pays différents.
Gérard Neyrand, Marine M'Sili expriment la même idée lorsqu’ils disent
que : « un mariage est qualifié de mixte lorsque les conjoints sont des
nationalités différentes. »215

212
- TOUALBI THAAALBI, Radia. Le mariage des filles en Algérie. De l’imaginaire au réel. Edition
Ounoutha. 2003. p.37.
213-
COLLET, Beate. PHILIPPE, Claudine. Mixités : Variations autour d’une notion transversale.
L’Harmattan. 2008. p. 150.
214-
Idem.
215-
NEYRAND, Gérard. M’SILI, Marine. Mariages mixtes et nationalités françaises : les français par
mariage et leurs conjoints. L’Harmattan. 1995. p. 45.

78
Claudine Labat et Geneviève Vermès annoncent que: « dans la plupart des
travaux pour les contacts culturels et linguistiques, il demeure convenu de
désigner par "couple mixte" les couples formés de deux personnes d'ethnies, ou
de nationalités, ou de langues, etc., différentes. »216 Ceci signifie que la notion
du couple mixte n'est pas réservée seulement à l'union de deux personnes
distinctes ethniquement mais, aussi, à l'association de deux personnes parlant
deux langues différentes. Ces deux auteures ajoutent que :
« Le mariage mixte est la rencontre de deux complexés, que l'amour de la
patrie passe avant l'amour de la femme étrangère, que les étrangers ont un
effet pernicieux, qu'il s'agit souvent d'un mélange bâtard du snobisme et
des complexes. »217
Le mariage mixte est la retrouvaille de deux partenaires tenaces, chacun est fier
de son "être" et de son cumul, voire de son orgueil. L'amour de la femme
étrangère constitue une résignation en comparaison avec l'amour de la patrie car
les étrangers, à leurs yeux, manquent de légitimité et passent pour de mauvais
distingués, c'est-à-dire acceptés bon gré, mal gré (qu'on le veuille ou non !).
Pour Claudine Labat et Geneviève Vermès, « Le mariage mixte constitue
une sorte de prolongation du choix de la migration, en ce qu'il offre un terrain
de projection vers l'extérieur des conflits intrapsychiques des conjoints. »218 Le
mariage mixte n'est, alors, que l'une des formes de migration. Il constitue un
moyen de connaître et de découvrir l'extérieur. Il crée des antagonismes
psychiques.
Gérard Neyrand et Marine M'Sili stipulent que : « le terme mariage mixte
s'applique exclusivement aux notions franco-étrangères.»219

216-
LABAT, Claudine. VERMES, Geneviève. Cultures ouvertes, sociétés interculturelles : du contrat à
l’interaction. L’Harmattan. 1994. p.233.
217-
Idem. p. 273.
218-
Idem. p. 237.
219-
NEYRAND, Gérard. M’SILI, Marine. Op. Cit. p. 45.

79
Cette dernière définition est celle qui nous intéresse car elle a une relation
avec notre étude. Elle incarne l'union de deux pays, la France et l’Algérie. En
effet, depuis la colonisation française de l’Algérie, les aspects de mixité ou bien
des relations mixtes sont multiples. Ce qui nous amène à étudier les effets que
produit la notion de mariage mixte franco-algérien.
Mourad Yelles affirme que Claude Liauzu « insiste sur le paradoxe entre
la quantité statistiquement très faible des "mariages mixtes" franco-algériens
(quelques pour cent tout au plus, selon lui) et leur importance symbolique. »220
Selon Claude Liauzu, le nombre de mariages mixtes franco-algérien reste très
insignifiant.
Nous pouvons ajouter que le mariage mixte franco- algérien est traité par
un nombre considérable d’écrivains tels que : Albert Memmi, "Agar" (1955),
"Mamoun" (1928) de Chukri Khodja, Mohamed Ould Cheikh (Myriem dans les
palmes 1936).
Nous avons analysé à travers ce chapitre les différentes formes de mariage
mixte. Nous nous sommes intéressés à celui d'un algérien et d’une française car,
l'héroïne de notre corpus d'étude est le produit de ce type de mariage. Ce
mariage mixte répond à toutes les lois civiles et religieuses mais il est rejeté par
sa famille française : « Tu n’épouseras pas un algérien »221 car, son père
constitue le témoignage de la défaite des français en Algérie. Il représente la
violence des algériens et des arabes.
Ce mariage est refusé, aussi, par les algériens. Pour eux, sa mère n’est
qu’une nouvelle forme de la colonisation française en Algérie : « Parce que la
guerre d’Algérie ne s’est jamais arrêtée. Elle s’est transformée. Elle s’est
déplacée. Et elle continue »222

220-
YELLES, Mourad. Op. Cit. p. 123.
221-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p. 31
222-
Idem. p. 101.

80
Sa mère n’est qu’un ennemi, un rappel d’une blessure inoubliable : la
blessure de sa famille algérienne quand elle a perdu son fils Amar lors de la
guerre française en Algérie :"Ma mère rapporte la France en Algérie. Par sa
seule présence. Par sa volonté. Par son amour pour ce pays indépendant »223
En effet, Nina Bouraoui est le produit d’une union interdite, d’un mariage
mixte rejeté pour des raisons beaucoup plus historiques et politiques que
linguistiques, culturelle ou ethniques.
III-2- Les enjeux du métissage et de la mixité sur l'identité de
Nina Bouraoui:
Tout au long de ce chapitre, nous avons tenté d’expliciter les deux
notions, métissage et mixité, par l’illustration de quelques exemples afin
d'enrichir notre étude.
Sachant que l’identité de Nina Bouraoui est un mélange de deux cultures,
de deux ethnies et de deux religions, tout lecteur du roman Garçon Manqué
comprend que le métissage et la mixité sont deux phénomènes qui ont eu de
grandes influences sur la vie et sur l'identité de la narratrice.
Ceci nous amène à poser la question suivante : quelle a été l’influence de ces
deux phénomènes sur la vie de Nina Bouraoui?
Avant de répondre à cette question, nous devons montrer que le métissage
peut avoir des influences positives comme il peut avoir des influences négatives
car :
«Il y a tissage, terme qui appartient à la même famille linguistique que
tissu et texte et nous suggère que les dynamiques qui vont retenir notre
attention s'effectuent dans le langage. Le préfixe "mé" quant à lui, est
utilisé pour construire les formes négatives de nombreux termes comme
mésentente, méconnaissance, méprise. Ce "mé" de métissage rend bien
compte ; à mon avis des chocs et des conflits provoqués par la rencontre
de cultures différentes. »224

223-
Op. Cit. p. 31.
224--
DE VILLANOVA Roselyne. VERMES, Geneviève. LAPLANTINE, François. OP. Cit. p. 12.

81
Ceci signifie que le préfixe "mé" représente la part négative du mot
métissage car le métissage est défini comme la rencontre des cultures et peut
avoir des effets négatifs sur l’identité culturelle d’un individu. Ce fait est
confirmé par Mourad Yelles quand il dit que :
« Le métissage comme procès biologique est vécu comme une épreuve
difficile, voire instrumentale dès lors qu'il implique une possibilité de
descendance. Le fait est que ce type d'union relève pendant longtemps du
fantasme (Isabelle, Eberhardt) et se traduit généralement en termes
d'échec comme c'est le cas, par exemple, dans le roman d'Albert Memmi
Agar (1955) »225
Il ajoute, aussi, que « le métissage est de nouveau un échec »226 c’est-à-dire
qu'à travers le métissage, on perd plus qu'on gagne. Selon ce chercheur, le
métissage biologique entre deux individus, différents racialement, représente
l’une des formes de la défaite car, chaque individu va perdre son identité
collective c’est-à-dire tout ce qui a une relation avec sa société.
Dès le début du roman Garçon Manqué, la narratrice affirme qu’elle a
vécu l’expérience d’un déchirement identitaire en tant que fruit d’un mariage
mixte. Elle a utilisé une langue très simple pour raconter sa vie. Elle déclare : «
je cours, immobile.»227 Cette petite et simple phrase traduit l'ambiguïté de la
situation qu'elle a vécue. Cette déclaration comporte plusieurs connotations
telles : le sentiment d’insécurité, le refus par deux sociétés et par conséquent,
une quête identitaire.
Les deux phénomènes, métissage et mixité, ont engendré une querelle
entre deux corps (homme/femme), entre deux pays (Algérie/France) et entre
deux langues (arabe/français).

225-
YELLES, Mourad. Op. Cit. p. 124.
226-
Idem.
227-
BOURAOUI, Nina. Op. Cit. p.20

82
Ceci signifie que pour s’intégrer dans une société quelconque, il faudrait
faire des concessions d’un côté et des gains de l’autre : « A qui je ressemble le
plus? Qui a gagné sur moi ? Sur ma voix ? Sur mon visage ? Sur mon corps qui
avance ? La France ou L'Algérie. »228 Le métissage représente l'un des processus
qui conduit à une différence culturelle qui peut exercer sur l’individu des effets
qui peuvent être négatifs ou positifs.
Les conflits entre les identités et les cultures qu’a vécues Nina Bouraoui,
deviennent insupportables. Sa vie devient ambiguë par sa double appartenance à
deux univers différents et dans lesquels elle se sent perturbée et en voie de
perdre son soi-même, sa personnalité et son âme : « de mère française. De père
algérien. Deux orphelins contre la falaise. »229
L'antagonisme de deux pays, l'Algérie et la France, dérange notre
écrivaine : « je suis impuissante. Je reste une étrangère. Je suis invalide. Ma
terre se dérobe. Je reste, ici, différente et française. Mais je suis algérienne. »230
Ce discours explique le malaise d’être née d’un mariage mixte. En Algérie, Nina
Bouraoui perd son identité algérienne.
La narratrice, comme nous l’avons déjà dit, est née d’un père algérien
(Rachid) et d’une mère française (Maryvonne) ; ce qui fait d’elle une française
en Algérie et une algérienne en France. Elle n’est donc, ni vraiment algérienne,
ni vraiment française. Elle a vécu une identité brisée :
« Je reste entre les deux pays. Je reste entre deux identités. Mon équilibre
est dans la solitude, une unité. J’invente un autre monde. Sans voix, sans
jugement. Je dance pendant des heures. C’est une transe suivie du silence.
J’apprends à écrire. »231
Elle s’invente diverses identités : «Abracadabra, je m'appelle Ahmed, Brio,
Steve, et Yasmina. »232

228-
Op. Cit. p. 19
229-
Idem. p. 35.
230-
Idem. p. 12.
231-
Idem. p. 26.
232-
Idem. p. 141.

83
Elle conçoit des personnes qui sont issus de différentes sociétés et de
différentes ascendances. Elle passe d'un être à un autre, d'un homme à un autre,
d’une femme à une autre : l’algérienne Yasmina, l'algérien Ahmed, la française
Nina, le britannique Steve et l'italien Brio. Ceci réalise son désir et son rêve
d'être un homme et concrétise sa masculinité et son autorité : « Moi seule sais
mon désir, ici, en Algérie. Je veux être un Homme. »233
Nina Bouraoui joue très souvent des rôles masculins : « Je joue à être un
homme. »234 Elle abandonne et quitte, sans cesse, son corps féminin : « Je me
déguise souvent. Je dénature mon corps féminin. Ainsi j'oublie la voix de
l'homme. »235 Elle fait tout pour effacer son identité féminine. Elle trahit donc,
cette identité : « Je romps mon identité »236
Les absences inachevées de son père affermissent son ambition d'être un
homme et l'encouragent à tromper sa féminité. Son père l'aide à inventer l'un de
ses personnages en lui donnant le nom Brio. Par contre, elle préfère le nom
d'Ahmed. Elle sert à protéger sa mère et sa sœur : « Brio contre la femme qui
dit : Quelle jolie petite fille. Tu t'appelles comment ? Ahmed. Sa surprise. Mon
défi. Sa gêne. Ma victoire. Je fais honte au monde entier. »237
En France, Nina Bouraoui doit oublier son nom Yasmina, son nom
arabe : « Personne ne m'appelle Yasmina à Saint-Malo. C'est un effacement
volontaire. C'est moi qui devance, toujours. Qui me présente avec ce petit feu :
Nina. »238 Elle doit garder son identité féminine en quittant ses jeux masculins :
« Etouffer Ahmed et Brio. Dissimuler. Ma grand-mère aime les vraies filles.
Oublier que mon corps est fait pour la lumière, le sable et les vents de sel. »239
Elle retrouve son âme et sa place dans un troisième pays, l’Italie où elle
ne parle plus de guerres franco-algériennes : « Je n'étais plus française. Je
n'étais plus algérienne. Je n'étais même plus la fille de ma mère. J'étais moi.
Avec mon corps. Avec ce pressentiment »240
233-
Op. Cit. p. 37.
234-
Idem. p. 32.
235-
Idem. p. 49.
236-
Idem. p. 52.
237-
Idem. p. 51.
238-
Idem. p. 174.
239-
Idem. p. 92.
240-
Idem. p. 184.

84
En effet, à partir de ce chapitre, nous saisissons que les deux
phénomènes, métissage et mixité, sont à l'origine de la quête identitaire qu’a
vécue Nina Bouraoui tout au long de son roman Garçon Manqué.
Conclusion :
Tout au long de ce chapitre, nous avons essayé de découvrir la raison qui
a mis notre narratrice en situation de perte de soi et en quête d’une identité
perdue. Nous avons montré que la mixité raciale et le métissage biologique sont
à l’origine d’une grande influence sur la vie de Nina Bouraoui, ce sont ces
propres déclarations sur lesquelles nous nous sommes appuyés. Enfin, nous
avons prouvé que la problématique de l’identité et de la rencontre des cultures
est fréquente chez les écrivains nés d’un mariage mixte.

85
CONCLUSION
GENERALE
Nous avons essayé, tout au long de notre travail, de mettre en lumière les
thèmes essentiels, évoqués dans le roman Garçon Manqué par Nina Bouraoui.
Nous avons fait recourt à la méthode interdisciplinaire qui pourrait nous aider à
comprendre et à analyser les différents problèmes vécus par cette jeune fille,
précisément ceux de l'identité. En effet, ce dernier est présent dans notre corpus
de recherche où il est exposé sous plusieurs formes.
Dans ce roman, l’écrivaine a utilisé une langue simple pour déterminer son
problème identitaire. Ce problème est relatif aux troubles de son identité sociale
et les confusions de son identité individuelle et de sa personnalité.
Au cours du premier chapitre, nous avons étudié toutes les spécificités de
l'écriture de Nina Bouraoui en nous basant sur l'étude des caractéristiques
formelles et énonciatives afin d'enregistrer et de placer l'œuvre de cette
narratrice dans un genre littéraire nouveau. Ce genre n'est ni de la fiction, ni de
l'autobiographie mais il est l'amalgame de ces deux genres : c'est de
l'autofiction.
Nous avons tenté, lors de ce chapitre, de répondre à la question suivante :
Garçon Manqué est-il un récit autobiographique ou non ? Nous avons, donc,
affirmé que ce roman est beaucoup plus autofictionnel qu’autobiographique.
Ce chapitre comporte aussi, l'étude du rapport existant entre l’autofiction et
le problème identitaire de l’écrivaine. Nous avons montré comment elle a réussi
de dévoiler sa quête identitaire à travers l'écriture autofictionnelle en essayant de
trouver une solution à son état psychique. L'autofiction constitue, pour Nina
Bouraoui, le seul moyen pour sortir de son bredouillement identitaire.
Lors du deuxième chapitre, nous avons indiqué comment Nina Bouraoui a
expliqué sa recherche identitaire au niveau des trois pôles: linguistique, corporel
et ethnique. Son déchirement identitaire se situe entre deux nations : la France et
l’Algérie, et entre deux villes : Rennes et Alger. Nina Bouraoui cherche à
trouver sa place car elle est rejetée de la part des deux pays de ses parents.
Chaque pays constitue une phase, une période de sa vie entre le refus et
l'acceptation.

87
En Algérie, l'héroïne fait tout ce qui lui permet de s’adapter aux coutumes
et aux traditions algériennes afin de s'affirmer. Elle se cache comme nous
l'avons mentionné, sous des allures masculines pour pouvoir vivre au milieu
d’une société d’hommes, la société algérienne.
En revanche, à Rennes, elle s'habille en fillette. Elle fait tout ce qui est
compatible avec les comportements des français. Elle essaye d'effacer l'identité
masculine créée en Algérie. Malgré tout cela, Nina Bouraoui reste étrangère
aussi bien en Algérie qu'en France. Elle n'a trouvé la solution à son problème, à
ses conflits que dans une autre ville, Tivoli. Dans cette ville, en Italie, elle n'a
besoin ni de mentir, ni d'imiter ni de changer ses comportements pour fonder
son soi et sortir de son état psychique. Elle reste égale à elle-même car en Italie,
il n'y a ni conflits historiques, ni conflits politiques. Elle n'a pas été sujette à des
commentaires ni de la part des algériens, ni de la part des français.
L'analyse du roman Garçon Manqué nous a permis de comprendre l'identité
littéraire de notre écrivaine afin de la classer dans une littérature précise : soit
dans une littérature algérienne, soit dans une littérature française en tant
qu'écrivaine issue d'un mariage mixe franco-algérien ; nous l’avons alors
comparée à d'autres écrivains de son époque : les écrivains algériens, les
écrivains maghrébins d'expression française et même les écrivains beurs. Nous
avons déduit que les œuvres de la narratrice n'appartiennent ni à la littérature
algérienne, ni à la littérature française, ni à la littérature maghrébine ni à la
littérature beur ; la seule chose commune entre notre écrivaine et les autres
écrivains est le thème de l'identité qui pose une problématique. Dans leurs
œuvres, ces écrivains expliquent leur recherche identitaire et leur écriture n'est
alors qu’une échappatoire. Cette littérature représente un traitement quant à leur
problème identitaire.
Le troisième chapitre constitue la suite des deux premiers et, dans lequel,
nous avons évoqué deux notions : la mixité et le métissage, présentés comme
deux phénomènes qui ont bouleversé la vie de notre narratrice. Ils ont participé à
un grand changement dans sa vie. Nous avons montré comment ces deux
phénomènes sont à l'origine de sa quête identitaire.

88
Ce travail représente donc, la réalisation de quelques hypothèses que nous
avons déjà évoquées au début de cette analyse. Au terme de cette étude, nous
avons affirmé que l'étude du thème de l'identité peut se faire sous de multiples
formes qui sont : l'autofiction et les notions de métissage et de mixité.
En effet, l’œuvre de Nina Bouraoui est un champ d'enrichissement. Elle
présente une source de connaissance et, la lecture de cette œuvre exerce sur le
lecteur beaucoup de plaisir.

89
BIBLIOGRAP
BIBLIOGRAPHIE
Corpus : BOURAOUI, Nina. Garçon Manqué. Edition Stock, 2000.
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mécanismes de métissage. Edition MSH, Maison des Sciences de l'Homme.
Paris, 2001.
3- BERERH, Afifa. L'autobiographie en situation d'interculturalité. Edition du
Tell, 2004.
4-BRUSS, Elisabeth. W. L'autobiographie au cinéma ; la subjectivité devant
l'objet .Poétique N°56.1983.
5-CERY, Loïc. BOUHDIBA, Abdelwahab. Autour d'Edouard Galissant:
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21-LEJEUNE, Philippe. Le pacte autobiographique. Ed.Seuil.Coll.
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22-LEJEUNE, Philippe. Moi aussi. Ed.Seuil.Paris.1986.
23- LORCERIE, Françoise. L'école et le défi ethnique : éducation et intégration.
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24-MAIGNAN-CALAVERIE, Chantal. Le métissage dans la littérature des
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25-MAY, Georges. L'autobiographie. Presse universitaires de France, 1979.
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27-MIERMONT, Jacques. Ruses de l'humain dans un monde rusé : identité,
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28-MICHINEAU, Stéphanie. L’autofiction dans l’œuvre de Colette. Edition
Publi-book. 2008.
29-MOESSINGER, Pierre. Le jeu de l'identité. Paris. PUF, Coll."Le
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33-RICOEUR, Paul. Réflexion faite. Autobiographie intellectuelle. Esprit. Paris.
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34-RICOEUR, Paul. Soi même comme un autre. Seuil. Paris. 1990.
35-ROGERS, Rebecca. La mixité dans l’éducation : enjeux passées et présents.
ENS Edition.2004.
36-SERRES, Michel. L'incandescent. Edition, Le Pompier/livre de poche.2003.
37-SORIN, Noëlle. Imaginaires métissés en littérature pour la jeunesse. Presse
de l'université du Québec.2006.
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43-TOUALBI, Noureddine. L'identité au Maghreb. L'errance. Casbah. Alger.
2ème Edition.2000.
44-TOUALBI THAALBI, Radia. Le mariage des filles en Algérie. De
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45-TURGEON, Laurier. Patrimoines métissés : Contextes coloniaux et
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46-VALERY, Paul. Mais qui est donc un européen ? 1919.
47-VINSONNEAU, Geneviève. L'identité culturelle. Armand Colin.2002.

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48-YELLES, Mourad. Les fantômes de l'identité, histoire culturelle et
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49-ZAIDMAN, Claude. La mixité à l'école primaire. L'Harmattan.1996.
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littéraire. Edition PUF. Paris 2002.
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www.Unigé.ch
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www.brise.org
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3-ANNY MAVAMBU-NDULU, B.A. Autobiographie et pluralisme identitaire
chez trois femmes-écrivains francophones : Marguerite Duras, Nina Bouraoui
et Ying Chen. DEAN Graduate School. May 2004.

95
TABLE DES MATIERES
Introduction générale : …………………………………………………...2
Chapitre I: Le roman Garçon Manqué: problème du genre……………………9
Introduction ……………………………………………………………...9
I-1-Préambules d'ordre général...……………………………………….10
I-1-1-L'écriture autobiographique: notions et définitions………………10
I-1-2-Caractéristiques de l'autobiographie……………………………...13
I-2- L'impact du discours autobiographique dans le roman Garçon
Manqué de Nina Bouraoui……………………………………………...17
I-2-1-Le pacte autobiographique ………………………………………18
I-2-1-1-Quête d’une identité commune entre l’auteur, le narrateur et le
protagoniste……………………………………………………………..18
I-2-1-2-Le vécu personnel interculturel : une richesse référentielle……18
I-2-1-2-1- Le milieu géographique et familial de la narratrice…………21
I-2-1-2-2- La vie sociale avec ses semblables: un autre refuge………...27
I-2-2- La quête identitaire: une tentative de l'intégration………………29
I-3-Le roman Garçon Manqué: un passage de l'autobiographie à
l'autofiction……………………………………………………………...33
Conclusion :…………………………………………………………………37
Chapitre II : Garçon Manqué : Crise identitaire éclatée……………………..39
Introduction …………………………………………………………….39
II-1- La définition de l'identité………………………………………….40
II-2- Le discours identitaire: identité individuelle et sociale…………..43
II-3 L'identité culturelle………………………………………………...47
II-4- Le problème d'appartenance chez Nina Bouraoui…………………51
II-4-1- L'affiliation littéraire de l'écrivaine Nina Bouraoui…………….51
II-4-2- Les troubles identitaires: nationale, sexuelle et linguistique chez la
narratrice………………………………………………………………...53
II-4-2-1- L'identité nationale de Nina Bouraoui………………………..54
II-4-2-2- Le problème de l'identité sexuelle chez Nina Bouraoui………56
II-4-2-3- Le problème d'appartenance linguistique chez la narratric…..59
Conclusion : ………………………………………………………………..63

97
Chapitre III : Question de l'incidence du métissage et de la mixité sur la vie de
la narratrice……………………………………………………………………..65
Introduction……………………………………………………………..65
III-1- Métissage et mixité : concepts et définitions……………………..65
III-1-1- Le métissage biologique et culturel……………………………72
III-1-2-Les mariages mixtes : image du mixte franco-algérien dans le
roman Garçon Manqué………………………………………………….77
III-2- Les enjeux du métissage et de la mixité sur l'identité de Nina
Bouraoui………………………………………………………………...81
Conclusion:…………………………………………………………….. 85
Conclusion générale : ………………………………………………………87
Bibliographie………………………………………………………………...91
Table des matières……………………………………………………97

98

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