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Les Mauvaises Mères Dans Femme Nue, Femme Noire de Calixthe Beyala Et Contours Du Jour Qui Vient de Léonora Miano

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Thèmes abordés

  • critique littéraire,
  • représentation,
  • lien mère-fille,
  • narratif,
  • superstitions,
  • violence misogynes,
  • transformation,
  • identité,
  • écriture féminine,
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Les Mauvaises Mères Dans Femme Nue, Femme Noire de Calixthe Beyala Et Contours Du Jour Qui Vient de Léonora Miano

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Document généré le 3 déc.

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Études littéraires africaines

Les mauvaises mères dans Femme nue, femme noire de


Calixthe Beyala et Contours du jour qui vient de Léonora
Miano
Marion Coste

Numéro 47, 2019 Résumé de l'article


Cet article étudie la figure de la mauvaise mère dans Contours du jour qui vient
Léonora Miano – Déranger le(s) genre(s) ? de Léonora Miano et dans Femme nue, femme noire de Calixthe Beyala. La
comparaison entre les deux autrices permet de souligner la façon dont cette
URI : [Link] figure de la mauvaise mère est utilisée pour dénoncer certains travers de la
DOI : [Link] société patriarcale décrite dans ces romans. Les critiques sont précises et
renvoient clairement à la République démocratique du Congo chez Léonora
Miano, tandis que chez Calixthe Beyala, elles restent plus vagues et sont le fruit
Aller au sommaire du numéro
d’une vision plus stéréotypée de l’Afrique. La réconciliation partielle entre la
mère et la fille, qui a lieu à la fin des deux romans, apparaît comme une
nécessité pour dépasser les blessures postcoloniales de la société, qui est
Éditeur(s) marquée par la religion évangéliste et les superstitions chez L. Miano et, chez
C. Beyala, par les violences misogynes et le désamour de soi.
Association pour l'Étude des Littératures africaines (APELA)

ISSN
0769-4563 (imprimé)
2270-0374 (numérique)

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Citer cet article


Coste, M. (2019). Les mauvaises mères dans Femme nue, femme noire de
Calixthe Beyala et Contours du jour qui vient de Léonora Miano. Études
littéraires africaines, (47), 67–83. [Link]

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[Link]
LES MAUVAISES MÈRES DANS FEMME NUE,
FEMME NOIRE DE CALIXTHE BEYALA
ET CONTOURS DU JOUR QUI VIENT
DE LÉONORA MIANO

RÉSUMÉ
Cet article étudie la figure de la mauvaise mère dans Contours du
jour qui vient de Léonora Miano et dans Femme nue, femme noire de
Calixthe Beyala. La comparaison entre les deux autrices permet de
souligner la façon dont cette figure de la mauvaise mère est utilisée
pour dénoncer certains travers de la société patriarcale décrite dans
ces romans. Les critiques sont précises et renvoient clairement à la
République démocratique du Congo chez Léonora Miano, tandis
que chez Calixthe Beyala, elles restent plus vagues et sont le fruit
d’une vision plus stéréotypée de l’Afrique. La réconciliation par-
tielle entre la mère et la fille, qui a lieu à la fin des deux romans,
apparaît comme une nécessité pour dépasser les blessures post-
coloniales de la société, qui est marquée par la religion évangéliste et
les superstitions chez L. Miano et, chez C. Beyala, par les violences
misogynes et le désamour de soi.

ABSTRACT
This article studies the figure of the bad mother in Contours du jour
qui vient by Léonora Miano and in Femme nue, femme noire by
Calixthe Beyala. The comparison between the two authoresses helps to show
how this figure is used to denounce several issues in the patriarchal society
described in these novels. In Miano’s novel, such criticisms clearly refer to the
Democratic Republic of the Congo, whereas in Beyala’s, they remain vaguer
and result from a more stereotyped vision of Africa. The partial reconcilia-
tion between mother and daughter, which takes place at the end of the two
novels, appears necessary to heal the wounds of society in the postcolonial
period, which is characterised by evangelicalism and superstitions in Miano,
and in Beyala, by misogynistic violence and self-hatred.

Léonora Miano et Calixthe Beyala sont toutes deux franco-


camerounaises. Leur biculturalité transparaît dans certains de leurs
livres à travers notamment une réflexion sur la situation de leur pays
d’origine ou sur d’autres pays africains. Ainsi, Contours du jour qui
68)

vient 1 et Femme nue, femme noire 2 se passent dans des contextes qui
évoquent, pour L. Miano, la République démocratique du Congo, et
pour C. Beyala, l’Afrique subsaharienne, sans qu’un territoire natio-
nal soit explicitement cité. La situation de l’endroit évoqué donne
lieu à un tableau satirique qui prend racine, dans les deux romans,
dans le cercle familial. Nous ferons l’hypothèse qu’il y a une corré-
lation entre le dérèglement des rapports familiaux et ceux de la
société entière. Comprendre les dysfonctionnements de la famille
deviendrait alors une façon d’appréhender un problème plus large et
plus diffus.
Au cœur de ces dérèglements familiaux, c’est d’abord la relation
entre mère et fille qui est déficiente. Contours du jour qui vient s’ou-
vre ainsi sur une scène de torture à la suite de laquelle Musango,
encore enfant, est chassée de la maison par sa mère. Cette scène
préfigure tout le roman : la suite du texte est écrite à la première
personne par la jeune fille et adressée à sa mère. La relation entre
ces deux personnages est plus discrète dans Femme nue, femme noire.
Cependant, Irène évoque sa mère au début et à la fin du roman. Elle
quitte son village parce que celle-ci ne lui parle pas de sexualité et
ne lui permet pas de découvrir la sienne ; elle décide finalement de
revenir au village, après une longue épopée sexuelle, pour retrouver
sa mère et mourir dans ses bras.
La figure de la mauvaise mère constitue une figure archétypale
dans les romans de L. Miano et de C. Beyala, comme le montre
Rangira Béatrice Gallimore à propos de la seconde 3. Chez
L. Miano, on peut ainsi également penser à Thamar dans Ces âmes
chagrines, mauvaise mère parce que sa propre mère ne l’a pas aimée,
ou encore à « Madame » dans Crépuscule du tourment. Même s’il ne
s’agit pas toujours de mauvaises mères, la relation entre mère et fille
est aussi présentée comme problématique entre Amandla et Aligossi
(Tels des astres éteints) ou dans Blues pour Élise 4. Chez C. Beyala, Tu
t’appelleras Tanga, Les Honneurs perdus, Comment cuisiner son mari à

1
MIANO (Léonora), Contours du jour qui vient. Paris : Plon, 2008, 274 p. (désor-
mais désigné par CJV).
2
BEYALA (Calixthe), Femme nue, femme noire. Paris : Albin Michel, 2003, 223 p.
(désormais désigné par FNFN).
3
GALLIMORE (Rangira Béatrice), L’Œuvre romanesque de Calixthe Beyala : le renou-
veau de l’écriture féminine en Afrique francophone sub-saharienne. Paris : L’Harmattan,
coll. Critiques littéraires, 1997, 219 p.
4
MIANO (L.), Ces âmes chagrines. Paris : Plon, 2011, 280 p. ; Crépuscule du tour-
ment. Paris : Grasset, 2016, 288 p. ; Tels des astres éteints. Paris : Plon, 2008,
420 p. ; Blues pour Élise. Paris : Plon, 2010, 199 p.
Les mauvaises mères (69

l’africaine et C’est le soleil qui m’a brûlée 5 présentent aussi des person-
nages de mauvaises mères. Si cette relation est au cœur de nom-
breux romans de C. Beyala ou de L. Miano, c’est parce qu’elle
permet d’appréhender la situation des femmes subsahariennes. Elle
confronte deux générations, l’une soucieuse de conserver une tradi-
tion patriarcale, l’autre désireuse de se forger un destin libre et
indépendant.
La relation entre mère et fille a été analysée comme l’un des lieux
d’exercice du patriarcat, notamment par Adrienne Rich, poétesse et
théoricienne féministe. Celle-ci a créé le concept de « matro-
phobie » pour décrire cette relation comme frustrante pour la fille,
empêchant cette dernière de se construire comme une individualité
distincte :
Mastrophobia can be seen as a womanly splitting of the self, in the
desire to become purged once and for all of our mothers’bondage, to
become individuated and free. The mother stands for the victim in
ourselves, the unfree woman, the martyr. Our personalities seem dange-
rously to blur, overlap with our mothers’ ; and, in a desperate attempt
to know where mother ends and daughter begins, we perform radical
surgery 6.
Ces analyses, datant de 1976, ont largement été remises en question
depuis, par exemple par Marianne Hirsch 7 : selon cette dernière, le
conflit entre la mère et la fille peut en effet évoluer vers une relation
plus harmonieuse, et la matrophobie serait plus présente chez les
femmes blanches que chez les femmes noires. D’après la philosophe
Elsa Dorlin, l’image de la mauvaise mère, abusive et dominatrice,
est un stéréotype misogyne et raciste contre lequel les afro-fémi-
nistes se sont révoltées : « La fabrication d’une norme de la féminité
s’est donc effectuée en opposition avec les femmes noires, réputées
lubriques, violentes, rustres, ―mauvaises mères‖ ou ―matriarches‖
abusives » 8. Cependant, le concept de matrophobie est intéressant
5
BEYALA (C.), Tu t’appelleras Tanga. Paris : Stock, 1988, 202 p. ; Les Honneurs
perdus. Paris : Albin Michel, 1996, 405 p. ; Comment cuisiner son mari à l’africaine.
Paris : Albin Michel, 2000, 168 p. ; C’est le soleil qui m’a brûlée. Paris : Stock,
1987, 174 p.
6
RICH (Adrienne), Of Woman Born : Motherhood as Experience and Institution. New
York : W.W. Norton Company, 1976, 352 p. ; p. 236.
7
HIRSCH (Marianne), The Mother/daughter Plot : Narrative, Psychoanalysis, Feminism.
Bloomington (Ind.) & Indianapolis, (Ind.) : Indiana University Press, 1989, XI-
244 p.
8
DORLIN (Elsa), éd., Black feminism : anthologie du féminisme africain-américain,
1975-2000. Paris : L’Harmattan, coll. Bibliothèque du féminisme, 2008, 260 p. ;
p. 18.
70)

ici parce qu’il permet de penser la mère comme figure « patriar-


cale » 9, d’après l’analyse de Rangira Béatrice Gallimore à propos
des romans de C. Beyala.
Les personnages de mauvaises mères de L. Miano et C. Beyala
sont à mettre en relation avec ces deux courants critiques. Dans
Femme nue, femme noire et Contours du jour qui vient, les autrices par-
tent du stéréotype de la mauvaise mère pour en faire le symbole
d’un désordre social plus large. Si nous choisissons de rapprocher
ces deux romans, c’est parce qu’ils présentent le même schéma
narratif : ils se concentrent sur les aventures de la fille qui permet-
tent de brosser un tableau satirique de la société qui l’entoure. Dans
les deux cas, le roman se structure autour de l’éloignement de la
fille et de la mère, puis de leurs retrouvailles. Cependant Femme nue,
femme noire est un récit érotique, qui use de stéréotypes sexuels
(Irène en jeune femme nymphomane, Fatou en femme stérile humi-
liée, Saturnin en jeune homme prostitué, la vieille femme lubrique,
l’homosexuel refoulé) et propose un récit qui prend des allures de
fable à force d’être généralisant, alors que Contours du jour qui vient
étudie avec plus de précision les rouages de la société de la Répu-
blique démocratique du Congo, même si le fait que la romancière
choisisse de nommer ce pays « Mboasu » lui permet de prendre
certaines libertés. Si on peut opérer certains rapprochements entre
Ewenji et la mère d’Irène, qui sont toutes deux des mères oppres-
sives, on constatera qu’elles se distinguent pourtant nettement.
L. Miano propose un récit historiquement et géographiquement
situé, qui fait d’Ewenji un personnage victime de certaines pratiques
et de certains groupes sociaux. Au contraire, C. Beyala écrit un
roman à la référentialité imprécise, faisant de la mère d’Irène un
personnage peu défini et assez stéréotypé, incarnant, à la manière
des personnages de fable, les forces de résistance et de violence qui
s’opposent à Irène. La figure de la mauvaise mère passe ainsi du sté-
réotype chez C. Beyala à un personnage plus nuancé chez L. Miano.
Cela pourrait s’expliquer par le fait que C. Beyala est l’aînée de
L. Miano de douze ans, et qu’elle se sent liée à la littérature de la
Négritude 10, qui véhiculait aussi des images d’une Afrique idéale
stéréotypée. Quand Tirthankar Chanda lui demande : « Est-ce que
vous rejetez la négritude ? », C. Beyala répond : « Pas du tout. Je ne
suis pas de ceux qui pensent qu’ils ont tout inventé. Je me situe tout

9
GALLIMORE (R.B.), L’Œuvre romanesque de Calixthe Beyala, op. cit., p. 111.
10
Le titre même du roman que nous étudions, citation qui rend hommage au célè-
bre poème de Senghor, en est un témoignage.
Les mauvaises mères (71

à fait dans la continuité de ce qu’ont été Senghor, Césaire, Damas et


bien d’autres » 11.
Nous étudierons donc l’évolution de la figure de la mauvaise
mère entre ces deux romans. Nous verrons d’abord que dans les
deux romans, la mère est bien « la mère patriarcale » 12 dont les
préjugés détruisent sa fille. Les aventures de celle-ci consistent alors
à déconstruire les idées préconçues de la mère, en montrant qu’elles
servent les intérêts malhonnêtes des hommes. La relation entre
mère et fille permet donc, dans ces deux œuvres, de mettre à nu
certains rouages du système patriarcal subsaharien. J’étudierai
ensuite la façon dont la fin de ces romans propose des formes avor-
tées de réconciliation avec la mère. Le lyrisme des explicit amène à
voir dans ces tentatives un espoir pour l’ensemble des sociétés
représentées. On pourrait alors comprendre que la fracture géné-
rationnelle qui sépare les filles des mères est à la fois le signe d’un
dysfonctionnement et le principal obstacle à l’amélioration de la
condition des femmes, voire de la société entière.

Défaire la « mère patriarcale »


Une violence fondatrice
Contours du jour qui vient s’ouvre sur une scène de torture, et
même de tentative d’immolation par le feu. Ewenji bat sa fille
devant tous les habitants du village :
Tous, ils t’avaient vue me garnir les oreilles, les narines et le
sexe de papier journal, afin que le feu prenne plus vite. Mes bras
étaient attachés à la tête du lit. Tu m’avais sanglé les jambes
après les avoir écartées. J’étais nue et ma peau portait encore les
marques laissées par les bambous. Des chéloïdes se formaient à
peine sur mon dos déchiré (CJV, p. 19).
L’antéposition de « tous » renforce l’impression de voyeurisme,
tout comme l’évocation de la nudité et du sexe rempli de papier de
la petite fille. La description objective du corps de l’enfant attaché
sur le lit amplifie le pathétique du passage et force le lecteur à deve-
nir l’un des badauds en train de contempler la scène. La violence de
la mère est donc, dès le début, associée à la violence de la société
entière.

11
CHANDA (Tirthankar), propos recueillis par, « L’écriture dans la peau. Entre-
tien avec Calixthe Beyala », Notre librairie, revue des littératures du Sud, n°151
(Sexualité et écriture), juillet-septembre 2003, p. 40-44 ; p. 42.
12
GALLIMORE (R.B.), L’Œuvre romanesque de Calixthe Beyala, op. cit., p. 111.
72)

La violence maternelle, dans Femme nue, femme noire, est plus dis-
crète. Irène décrit son besoin de découvrir la sexualité et la façon
dont personne ne répond à ses questions, puis évoque sa mère :
Je dois attendre le moment propice, même si ma mère a
renoncé, depuis belle lurette, à veiller au sang que la lune doit
invariablement faire couler entre mes jambes : « Ton âme est
trop ouverte vers l’extérieur, ma fille ! Fais comme bon te
semble… Mais sache que ce que tu ignores est plus fort que
toi… Il t’écrasera ! » Parce qu’elle espérait, maman, que je
réaliserais des rêves qu’elle avait abandonnés dans les tracas-
series du mariage (FNFN, p. 13).
En rapportant au discours direct les propos de la mère, la narratrice
fait percevoir leur violence latente. La mère ne nomme rien, pra-
tique une langue alambiquée, inapte à satisfaire la curiosité de sa
fille. On peut se demander si c’est réellement l’âme d’Irène qui est
« trop ouverte vers l’extérieur » ou s’il ne s’agit pas plutôt d’une
critique de la vie sexuelle d’Irène, jugée excessive : ce serait alors
plutôt son sexe qui s’ouvrirait trop facilement au premier venu. La
suite continue à user du même type de langue de bois. La périphrase
« ce que tu ignores » est mystérieuse et menaçante, d’autant plus
qu’elle est reprise par le pronom masculin, « il », pour formuler la
menace : « Il t’écrasera ! ». C’est peut-être une mise en garde
contre les hommes que tente de formuler la mère, mais celle-ci est
soumise à l’impératif de pudeur qui interdit aux femmes de parler
de sexualité : « Pour le sexe justement, je vis sur une terre où l’on
ne le nomme pas », regrette Irène à la page précédente (FNFN,
p. 12). La violence qu’elle subit est symbolique. Sa mère lui impose
une certaine vision de la féminité, faite de retenue, de pudeur et de
soumission, comme Irène le précise au moment de son retour :
Demain, me dis-je, je rentrerai chez moi. J’affronterai les raci-
nes des pulsions dont l’impétuosité me jette en quête d’aventu-
res rocambolesques. Je retrouverai ma mère et ses façons de
manger du bout des lèvres parce qu’une femme ne doit, en
aucun cas, montrer au soleil ses plaisirs. Demain, je reverrai ma
mère pour qui toute féminité se résume à cette phrase :
 Une femme, une vraie, doit savoir faire la cuisine ! (FNFN,
p. 158)
Les deux occurrences du modalisateur « devoir », le présent gno-
mique et le complément « en aucun cas » donnent à ses paroles une
forme de vérité absolue et exclusive. Irène la rejette en volant un sac
à main qui se trouve contenir un cadavre de bébé, qu’elle abandonne
Les mauvaises mères (73

aussitôt découvert. Ce vol et cet abandon symbolisent son refus


d’incarner la femme patriarcale, dont l’une des fonctions principales
est de faire des enfants : cette conception est souvent évoquée dans
l’œuvre de C. Beyala, par exemple au début des Honneurs perdus,
quand on apprend que Bénérafa a répudié deux femmes à cause de
leur stérilité 13, ou quand l’autrice explique que la femme est parfois
considérée comme « une machine à procréer » 14. Le même système
axiologique est d’ailleurs repris dans Contours du jour qui vient,
comme le prouve un passage où Musango imagine sa mère morte en
pleine rue et les pensées des hommes qui regardent son corps quasi-
ment nu :
Quant aux vergetures que tu abhorrais tant, des hommes les ont
regardées en connaisseurs et ont dit : Quelle pitié ! Cette femme
pouvait encore produire ! Oui, chez nous, ces zébrures sont appré-
ciées. Les hommes les recherchent, les quêtent comme un tré-
sor à même la peau des femmes. Elles sont un signe de fécon-
dité. Or, nulle grâce n’est supérieure à la fécondité lorsqu’on
est femme (CJV, p. 64).
Le verbe « produire », utilisé de façon intransitive, réduit la femme
à ses seules capacités reproductrices. La mère de Musango a accepté
ce rôle, comme le montre la suite du passage : « Tu ne le savais que
trop bien, toi qui étais venue tendre un nouveau-né à un homme en
lui disant : C’est ta fille. Pour avoir prononcé ces trois mots, il t’avait
ouvert sa maison et un pan de son cœur » (CJV, p. 64).
Dans ces extraits, la mère apparaît comme la femme patriarcale,
celle qui accepte la domination masculine. Le conflit avec la fille
vient, de façon explicite chez C. Beyala et plus discrète chez
L. Miano, du fait que la fille refuse ce rôle.
Le rôle des superstitions
La violence subie par Musango se fait au nom d’une superstition :
Sésé, que celle-ci appelle dès le début « la prétendue voyante », a
déclaré qu’elle était un enfant-sorcier. C’est en effet la maltraitance
dont sont victimes les prétendus enfants-sorciers en République
démocratique du Congo qui a poussé L. Miano à écrire ce livre :
Q : Qu’est-ce qui vous amène à Contours du jour qui vient, votre
deuxième roman ?

13
BEYALA (C.), Les Honneurs perdus. Paris : Albin Michel, 1996, 404 p. ; p. 21.
14
BEYALA (C.), Lettre d’une Africaine à ses sœurs occidentales. Paris : Splengler,
1995, 160 p. ; p. 11.
74)

R : Je suis juste partie du phénomène des enfants dits sorciers au


Congo-Kinshasa en RDC. On s’est aperçu que dans certaines
villes de ce pays après la guerre, il y avait près de dix mille
enfants chassés de chez eux par leur famille proche, alors qu’on
nous dit que les enfants sont sacrés en Afrique et qu’ils sont une
richesse. De savoir cela, la question que je me suis posée est la
suivante : « Qu’est-ce que cela signifie pour une société de se
débarrasser de son avenir puisque jeter ses enfants comme cela
dans la rue, c’est se débarrasser de son avenir ? Quel type de
société est-ce que cela peut être et à quoi ressemblerait-elle ? »
Certainement une société de gens désespérés et démunis, une
société qui sort de la guerre et qui a été très éprouvée, qui ne
trouve en elle aucune ressource et qui conséquemment ne peut
pas aimer ses enfants. Voilà ce que j’ai décrit 15.
On comprend qu’il serait réducteur de considérer la violence
d’Ewenji envers Musango comme le fruit des superstitions. Pour
L. Miano,
il y a des situations qui dégradent l’être humain dans ce qu’il est
profondément et qui génèrent des types de comportement
comme accuser son enfant de sorcellerie. Au moment où on le
chasse, on sait pertinemment qu’il n’a rien et l’enfant lui-même
sait qu’il n’a aucun pouvoir surnaturel 16.
C’est avant tout la pauvreté et la haine de soi qui sont à l’origine de
la violence. Ainsi, en frappant sa fille, Ewenji ne mentionne pas la
sorcellerie supposée de cette dernière : « Tu tremblais de tout ton
être, alors que tu t’acharnais sur moi. Tu disais que ce n’était plus
possible. Que depuis que papa était mort, tout ce que nous possé-
dions passait dans le paiement de mes soins médicaux » (CJV, p. 19).
Ce glissement laisse deviner qu’Ewenji elle-même ne croit pas à
l’accusation de sorcellerie. Elle frappe sa fille parce que celle-ci
coûte trop cher, et surtout, parce que celle-ci a hérité d’une maladie
génétique qu’elle a aussi : c’est la haine de soi qui anime la mère.
« Toute cette colère n’a jamais rien eu à voir avec moi. Il m’a fallu
arriver ici et devenir une ombre pour voir, au-delà des apparences,
la détestation profonde que tu as de toi-même, de tout ce qui vient
de toi » (CJV, p. 19). Musango incarne pour sa mère la misère et

15
YOASSI (Trésor Simon), « Entretien avec Léonora Miano », Nouvelles Études
Francophones, (University of Nebraska Press), vol. 25, no2, 2010, p. 101-113 ;
p. 105.
16
YOASSI (T.S.), « Entretien avec Léonora Miano », art. cit., p. 105.
Les mauvaises mères (75

l’humiliation, puisqu’elle est l’enfant de celui qui ne l’a pas épousée


et dont la mort l’a laissée dans le dénuement.
Tu avais eu ce regard un peu fou qui précédait tes crises de
violence, avant de déclarer qu’il n’y avait pas assez à manger
pour nous deux. Tu n’avais pas d’argent. Tu n’avais pas de
métier. Tu dépendais totalement de papa. À sa mort, sa famille
avait fait main basse sur tous ses biens. Les terrains, les villas, les
comptes bancaires. Ils t’avaient laissé quelques semaines pour
débarrasser le plancher, et retourner chez les tiens. Tu n’avais
pas de relations. Ils en avaient. Tu n’avais aucun droit. Ils les
avaient tous. Papa ne t’avait pas épousée (CJV, p. 21).
Le statut énonciatif de ce passage est confus. On ne sait pas s’il s’agit
des paroles de la mère, rapportées au discours indirect libre, ou de
l’analyse de Musango. Leurs voix se mêlent, rendant la séparation
de la mère et de la fille encore plus douloureuse. Au moment où sa
mère la repousse, Musango continue à ne faire qu’un avec elle.
C’est la misère qui motive Ewenji, mais aussi l’humiliation d’avoir
été mise dehors par la famille de son compagnon, de s’être retrou-
vée sans défense, de ne pas avoir été épousée. La relation entre
mère et fille permet ainsi une dénonciation de la situation de certai-
nes femmes, maintenues dans la dépendance absolue à l’égard de
leur conjoint.
Dans Femme nue, femme noire, la mère ne brime pas sa fille à cause
de superstitions, mais plus directement au nom d’une certaine défi-
nition de la place de la femme, que Catherine Coquery-Vidrovitch
place sous le signe des trois « S » : « Silence, Sacrifice et Service » 17.
Rangira Béatrice Gallimore décrit ainsi le rapport entre mère et fille
dans l’œuvre de C. Beyala : « la mère [y] est présentée comme une
figure omnipotente et omniprésente, acharnée à promouvoir le bon
fonctionnement de l’ordre patriarcal aux valeurs dégénérées » 18. Si
au premier abord la mère n’est pas omniprésente dans Femme nue,
femme noire, on peut pourtant supposer que c’est en réaction à ce
qu’elle représente, c’est-à-dire la « femme anti-femme », qu’Irène
agit : « On comprend alors pourquoi chez C. Beyala, l’acte de libé-
ration doit d’abord passer par la destruction de la ―femme anti-
femme‖, agent aliénant par excellence » 19.

17
COQUERY-VIDROVITCH (Catherine), Les Africaines : histoire des femmes d’Afrique
noire du XIXe au XXe siècle. Paris : Desjonquères, 1994, 395 p. ; p. 33.
18
GALLIMORE (R.B.), L’Œuvre romanesque de Calixthe Beyala, op. cit., p. 82.
19
GALLIMORE (R.B.), L’Œuvre romanesque de Calixthe Beyala, op. cit., p. 83.
76)

La violence de la relation entre mère et fille est révélatrice d’une


évolution du statut des femmes. En effet, elle n’est pas seulement
destructrice : elle est aussi la possibilité pour la fille de réinventer
son statut de femme. C. Beyala déclare dans un entretien avec
Tirthankar Chanda : « La relation mère-fille est une relation très
riche, complexe. Elle est le lieu où l’amour cohabite avec la haine.
Mais ce n’est pas une haine destructrice. Elle permet à la fille de se
construire, de se penser et paradoxalement de se rapprocher de la
mère » 20. Ce rapport double d’amour et de haine explique que, dans
les deux romans, la fille décide au bout du compte de revenir vers sa
mère. Avant d’étudier les raisons de ce retour, il nous faut
comprendre que le conflit entre mère et fille préfigure un conflit
bien plus large, celui de l’individu à l’égard de sa société.

Un conflit dans lequel se joue l’avenir de la société


Une violence qui dépasse la sphère privée
La violence de la mère préfigure, voire incarne la violence de la
société tout entière. Le début de Contours du jour qui vient donne au
conflit entre mère et fille une résonance cosmique :
Il n’est que des ombres alentour, c’est à toi que je pense. Non
pas qu’il fasse nuit, et que les vivants aient soudain épousé les
couleurs du moment. Il aurait pu en être ainsi, si le temps
prenait encore la peine de se fractionner en intervalles régu-
liers : secondes, minutes, heures, jours, semaines… Mais le
temps lui-même s’est lassé de ce découpage. Le temps a bien vu
comme nous toutes, comme moi, que pareil décompte ne faisait
pas sens. Pas ici où nous sommes. Qu’il y ait un matin ou qu’il y
ait une nuit, tout est semblable. Il n’est plus que des ombres
alentour, je suis l’une d’elles, et c’est à toi que je pense (CJV,
p. 15).
La reprise quasi à l’identique de la première phrase, ainsi que l’ex-
pression « il n’est » là où, dans un langage plus trivial, on aurait
trouvé « il n’y a », donne à ce début de roman un aspect solennel.
C’est que le conflit entre Musango et sa mère ne se limite pas à la
sphère privée, il va jusqu’à perturber l’ordre du cosmos, gommant
la différenciation entre le jour et la nuit et même le « décompte » du
temps. Dans ce monde apocalyptique, les êtres humains sont deve-
nus des « ombres » dont la présence même est la marque d’une

20
CHANDA (T.), propos recueillis par, « L’écriture dans la peau. Entretien avec
Calixthe Beyala », art. cit., p. 44.
Les mauvaises mères (77

absence, comme le prouve le fait que la première phrase soit une


phrase négative. Le manque d’affection de la part de la mère est le
reflet, mais peut-être aussi la cause et la conséquence d’un manque
plus grand, qui prive chacune de sa substance vitale et qui prive la
nature même de sa capacité à évoluer, à passer du jour à la nuit,
d’une semaine à une autre : cause, parce que Musango voit les autres
comme des ombres en raison de son malheur ; conséquence,
puisqu’on apprendra qu’Ewenji maltraite Musango parce qu’elle est
elle-même une ombre, vidée de sa capacité à éprouver de l’espoir et
de l’amour. Dans l’entretien qu’elle a accordé à Trésor Simon
Yoassi, L. Miano confirme que cette mère est l’image de la société
entière :
Voilà, j’ai trouvé avec émotion que le nombre de dix mille
enfants était alarmant pour la ville de Mbuji Mayi. Après, quel
type de société peut produire cela ? En me posant cette ques-
tion, j’ai donné à cette société des traits d’une mère maltrai-
tante mais dont on comprend, j’espère, qu’elle est elle-même
un être souffrant, c’est-à-dire que c’est parce que cette femme
souffre et n’a pas confiance en elle qu’elle ne peut pas aimer son
enfant. Si elle ne s’aime pas, elle ne peut pas aimer ce qu’elle a
engendré. Et cette petite fille qui va la rechercher, essayer de la
comprendre et peut-être réussir à lui pardonner, c’est peut-être
une génération d’enfants qui devra se construire sans modèles 
puisque les modèles sont un peu défaillants  et qui devra trou-
ver dans son intérieur des ressources pour inventer sa vie 21.
Ewenji est ainsi une allégorie de la société de la République démo-
cratique du Congo et du mal qu’elle fait aux individus, incarnés
quant à eux par Musango. Remarquons tout de suite que l’image est
complexe, puisque le titre et le début du livre invitent à lire un
désordre cosmique plutôt que social. Il faut comprendre que dans ce
roman, le malheur, causé par les hommes, se reflète dans la nature.
Il en va de même chez C. Beyala, qui parle de son amour pour
l’Afrique (nous reviendrons sur la généralisation quelque peu pro-
blématique), pour sa terre. Cependant, il ne faudrait pas en déduire
que la relation entre mère et fille n’est pas explorée pour elle-
même : l’allégorie de la mère-société dessine une corrélation entre
les défaillances des mères vis-à-vis de leurs filles et celles de la
société à l’égard des individus qui la composent. Comme la relation
entre mère et fille, celle de l’individu avec la société est une relation

21
YOASSI (T.S.), « Entretien avec Léonora Miano », art. cit., p. 105-106.
78)

au même dans l’autre, ou à l’autre dans le même : la relation entre


mère et fille permet alors d’explorer la blessure postcoloniale, faite
d’humiliation et de volonté de ressembler à celui qui opprime. On
peut remarquer que Musango est maltraitée non seulement par sa
mère, mais aussi par les personnages de Don de Dieu, Vie Éternelle
et Lumière, tous trois incarnant la religion protestante évangélique,
un apport missionnaire. Leur violence à l’égard des autres person-
nages est semblable à celle qu’Ewenji fait subir à Musango : c’est
une violence auto-infligée, nourrie par la haine de soi.
De la même manière, le manque affectif qu’Irène ressent vis-à-vis
de sa mère se répercute sur la société tout entière. À la fin du
roman, Irène rencontre un très jeune homme qui tente de la dis-
suader de se promener dans les rues de sa ville natale parce qu’il
pense qu’elle va être tuée.
– Qu’est-ce que je vais devenir sans toi, mademoiselle Irène ?
– Tu existeras, Jean-Claude, dis-je. Tu seras plus tard comme
les autres. Tu n’aimeras personne. Personne ne t’aimera, non
plus. Vous serez juste solidaires dans l’immense défaite de
l’Afrique dont vous ignorez jusqu’au nom ! (FNFN, p. 181-182)
La réponse d’Irène a de quoi surprendre car jusque-là, elle n’a pas
donné de sens politique à son épopée sexuelle. Ici au contraire, elle
lie la « défaite de l’Afrique » à l’incapacité d’aimer qui caractérise
les relations entre hommes et femmes dans le roman, mais aussi,
plus discrètement, la relation entre mère et fille, puisqu’Irène n’a
trouvé chez sa mère qu’une accumulation de formules moralisatrices
vagues. Remarquons qu’Irène parle sans nuance de « l’Afrique »
comme d’une entité homogène, ce qui ne reflète en rien la situation
du continent africain : C. Beyala renvoie à une certaine essen-
tialisation de l’Afrique subsaharienne gommant les différences cultu-
relles entre les pays au profit d’un récit qui tient souvent de la fable
ou de l’épopée, les cadres spatio-temporels étant non référentiels et
les personnages souvent caricaturaux 22. La dernière phrase laisse
penser que la « défaite de l’Afrique » est due à l’incapacité de
nommer. Cela rappelle les reproches d’Irène à sa mère, incapable de
nommer tout ce qui concerne la sexualité. Un peu plus loin, au
contraire, Irène déclare son amour à l’Afrique :
22
On pense surtout aux personnages secondaires : le médecin, scientifique
incompris, victime des préjugés de ses compatriotes ; la grosse bourgeoise qui
achète Saturnin, le garçon-boucher, à la fin du roman ; les vieux messieurs
prétendument respectables qui achètent une jeune fille vénale ; ces personnages,
dont la psychologie est très peu développée, ressemblent à des figures de fable,
servant à incarner une idée, ici celle de la corruption des mœurs.
Les mauvaises mères (79

J’aime cette terre d’Afrique, ce ventre violent du monde.


J’aime son étoffe qui, par saison chaude, déchire la plante des
pieds. J’aime la moiteur écorcheuse de ses cailloux. J’aime ses
craquelures qui sont autant de blessures de mon âme (FNFN,
p. 182).
La comparaison avec la figure maternelle se retrouve ici avec le
« ventre violent du monde », même si C. Beyala parle de la « terre
d’Afrique » au lieu de parler de la « société » comme L. Miano.
Cette nuance de vocabulaire souligne une divergence cruciale : le
discours de L. Miano est situé et historicisé, puisque même si elle
décide de donner un nom imaginaire au pays qu’elle invente (le
Mboasu), le problème des enfants-sorciers est rattaché à la Républi-
que démocratique du Congo. De plus, Irène affiche sa capacité à
dire l’amour : l’anaphore en « j’aime » traduit la jouissance de
l’affirmation d’aimer, de la capacité à dire ce que ni sa mère ni les
hommes qu’elle a croisés (mis à part le très jeune Jean-Claude)
n’arrivent à dire. C’est donc, en quelque sorte, une réparation du
lien entre mère et fille qui se tisse ici, par l’affirmation du lien
d’Irène avec sa terre natale.
Un retour nécessaire
On comprend alors pourquoi la réconciliation avec la mère, dans
le roman de L. Miano, est une nécessité. La situation est plus ambi-
guë chez C. Beyala : Irène s’épanouit dans son rôle de prêtresse
sexuelle. Dans le village où elle s’est établie, chacun pense qu’elle a
le pouvoir de guérir les maux sexuels et elle organise des orgies fort
prisées. L’épopée sexuelle d’Irène touche à sa fin lorsque Fatou, sa
rivale puis sa figure maternelle, a un accident de la route, sans pour
autant en mourir. Irène déclare alors :
Je dissèque l’accident de Fatou. Il n’y a pas de hasard. Les forces
du Destin s’opposent maintenant à cette vie. Souhaitent-elles
me renvoyer à mes origines ? Je le sens, je le crois. Elles esti-
ment que mon éducation sexuelle est terminée… Une éduca-
tion sentimentale africaine. Je connais aujourd’hui les cent dix
mille positions de la fornication. Cette route s’achève… (FNFN,
p. 154)
Le retour vers la mère est donc commandé par « les forces du
Destin », ce qui souligne la nécessité de cet événement, tout comme
le lien qui existe entre cette réconciliation nécessaire et l’ordre du
monde. Ce retour est associé à une forme d’accès à l’âge adulte,
80)

puisque son « éducation sentimentale est terminée ». C’est en tant


que femme accomplie qu’Irène veut se présenter à sa mère.
Au contraire, le souhait du retour est lié chez Musango à une idée
de renaissance. Ainsi, après avoir passé trois ans dans la brousse,
retenue en captivité par Don de Dieu, Vie éternelle et Lumière, la
petite fille décide de rentrer chez elle : « Je devais trouver le
monde. Trois ans, c’était assez. Cette deuxième gestation arrivait à
son terme. […] Il fait encore nuit, mère, mais le jour vient » (CJV,
p. 73-74). Dans les deux cas cependant, ce retour vers la mère est
associé à l’ordre cosmique, ici celui qui régit le passage de la nuit au
jour ; aussi vrai que la nuit doit déboucher sur le jour, la fille doit
retrouver la mère. Leur séparation apparaît donc comme nécessaire,
autant que la différenciation du jour et de la nuit. Formatrice, elle
permet l’éducation de la fille ou même sa renaissance, même si
celle-ci est provisoire.
Cependant, dans les deux romans, ce retour vers la mère ne par-
vient pas à se réaliser pleinement. Dans Femme nue, femme noire, Irène
est violée à mort pour avoir volé un cadavre de bébé et sa mère la
retrouve au moment de son agonie :
J’ai l’impression d’être dans une bulle, un lieu ascétique où
disparaît la souffrance, une boîte magique où d’étranges pou-
voirs me mettent en lévitation. Autour de moi, des choses per-
dues se réveillent, un monde griffonné dans les nuages. Les fleu-
ves, les savanes, les lacs, les forêts, les rivières retrouvent
l’enchantement de la naissance du monde. L’image de ma mère
traverse ma conscience. Dorénavant, maman, je mesurerai mes
faims. Je ne serai plus vorace. Je ne mordrai plus dans la vie
telle une affamée qui a sauté plusieurs repas. Je rentrerai dans le
rang comme toutes les autres avant moi. Je te le promets,
maman… Je te le promets…
 Au secours ! Au secours ! Aidez-moi, je vous en prie. Ne
restez pas là sans bouger ! Aidez-moi, pour l’amour du ciel ! Ma
fille meurt !
C’est maman. Maman est venue… Sa voix, un écho, porte les
mystères d’un monde qui m’est devenu étranger. Elle pose ma
tête sur ses cuisses. Son torse balance d’avant en arrière, berçant
son chagrin. Je perçois son odeur aussi immuable que les
légendes des fleuves, aussi persistante que les étoiles que seuls
les ngangas-féticheurs pouvaient attraper de leurs doigts cornés,
au fond des canaris d’autrefois.
Ses larmes coulent doucement et c’est tout (FNFN, p. 188-189).
Les mauvaises mères (81

Au moment de sa mort, Irène retrouve un contact avec une forme


fantasmée d’Afrique mythique, évoquant le stéréotype de l’Afrique
berceau de l’humanité : « les fleuves, les savanes, les lacs, les forêts,
les rivières retrouvent l’enchantement de la naissance du monde »
(FNFN, p. 188). Immédiatement associée à ce stéréotype de
l’Afrique arrive l’image de la mère. Au-delà du cliché de l’attache-
ment de l’individu africain à sa terre, on peut sans doute compren-
dre qu’Irène ressent à l’égard de son passé familial, incarné par sa
mère, un sentiment d’affection mêlé de répulsion, tout comme, à la
fin de ce livre qui offre une satire de l’Afrique subsaharienne, on
trouve une déclaration d’amour d’Irène à « l’Afrique ». C’est peut-
être le lien avec l’histoire (la petite histoire familiale et la grande
Histoire de la colonisation et de la décolonisation) qui est exploré à
travers ce rapprochement de l’Afrique et de la mère. Irène promet
de renoncer aux excès dont elle fait preuve, d’accepter de se
conformer à la tradition, de faire comme les autres : la possibilité
d’une entente entre les deux femmes se fait jour. Les paroles de la
mère sont sans nuance, ce sont des paroles d’amour et de reconnais-
sance, puisqu’elle appelle Irène « ma fille ». Alors se met en place
une image de Pietà, puisque la mère tient sur ses genoux le corps de
sa fille à l’agonie. La jeune femme devient ainsi une figure chris-
tique. Ce rapprochement d’Irène, nymphomane, avec le Christ pro-
pose un retournement total des valeurs : celle qui était la grande
réprouvée devient une figure du martyre. La dimension éthique de
l’épopée sexuelle d’Irène est ainsi confirmée : elle aussi a tenté de
sauver le monde par son sacrifice et a offert son corps pour porter
les péchés de l’humanité. La mère est de nouveau associée à
l’Afrique à travers la comparaison de son odeur avec les fleuves et
les étoiles attrapées par les « ngangas-féticheurs ». C’est le caractère
immuable de cette odeur qui est mis en exergue, faisant de la mère
une allégorie éternelle de la terre-mère. La dernière phrase est char-
gée de résignation : cette image sacrée de la mère pleurant la fille,
allégorie de la terre d’Afrique et de ses enfants qui rappelle le
poème « Afrique » 23 de David Diop, ne permettra pas de grands
changements.
C’est donc une fin en demi-teinte qui se joue ici. Irène ne
triomphe pas d’une certaine soumission féminine : son meurtre peut
être considéré comme un féminicide puisqu’on tue en elle la femme
qui a eu une sexualité trop libre, qui a volé un bébé mort au lieu de
donner naissance, et on la tue par le viol, violence misogyne par
excellence. Cependant, la réconciliation de la mère et de la fille
23
DIOP (David), Coups de pilon. Paris : Présence Africaine, 1956, 31 p. ; p. 23.
82)

semble possible et le couple qu’elles forment apparaît, à l’image de


celui de la Vierge et de Jésus, comme capable d’apporter une forme
de rédemption. Cette fin pousse à la révolte, au refus d’une telle
violence. On peut imaginer que la mère, comprenant ce qui est
arrivé à sa fille, tentera à son tour de se rebeller contre la violence
masculine.
La réconciliation de la mère et de la fille est aussi partielle dans
Contours du jour qui vient. Musango retrouve sa mère, mais celle-ci est
pleine de haine à son égard et cherche à la frapper. Cependant, la
fille tire une leçon de cette rencontre : si sa mère, pleine de ran-
cœur, a répété le manque d’amour subi en n’aimant pas sa propre
enfant, Musango, elle, abandonne toute amertume.
Il ne faut pas pleurer, geindre inlassablement et perdre au bout
du compte la cause même du chagrin. Il faut se souvenir, et puis
il faut marcher. Je parle aussi de toi. Toutes ces années, j’ai cru
que tu ne m’avais rien donné. Ce n’était pas vrai. Tu m’as
indiqué sans en avoir conscience la voie à ne pas suivre, et je
chéris ce savoir que je tiens de toi. Tu vois, maman, à présent
c’est mon tour de vivre. J’ai gravi la montagne. Je me tiens
maintenant sur l’autre versant du désastre qui n’est pas, comme
je l’ai cru, la totalité du lien qui nous unit. Il était seulement
comme mon abécédaire, mon tout premier manuel de vie. J’en
lirai d’autres encore. Je prends la main de Mbalè, et c’est le
cœur ardent que j’étreins puissamment les contours du jour qui
vient (CJV, p. 248).
La mère est ici érigée en contre-modèle qui inspire de la tendresse à
Musango, comme l’indique le verbe « chérir ». C’est une fin opti-
miste et apaisée : Musango refuse de voir sa vie se réduire à son
enfance malheureuse et donne un exemple poignant de résilience.
La métaphore de la nuit et du jour, portée par le titre et récurrente
dans tout le récit, ferme le roman : Musango parvient, en pardon-
nant à sa mère, à sortir de la nuit éternelle qu’elle décrivait au début
du roman. La dimension cosmique de la réconciliation est donc de
nouveau activée : il en va, dans la relation entre mère et fille, de
l’ordre du monde. Musango apprivoise cette relation désastreuse. Si
on continue à filer l’image de la mère-société, il s’agirait alors de
reconnaître les lacunes de la société de la République démocratique
du Congo, peut-être de reconnaître en elle les séquelles de la colo-
nisation, les marques de l’injustice et de la maltraitance, et d’arri-
ver, en connaissance de cause, à la chérir.
Les mauvaises mères (83

Les relations entre mère et fille dans ces deux romans sont ainsi
conflictuelles : ce sont de mauvaises mères, violentes ou incarnant
un mode de vie fait de soumission, ce qui pousse leur fille à se cons-
truire autrement. Cette relation, faite d’amour et de haine, du
même et du différent, est dans les deux cas liée à la relation entrete-
nue par les individus avec leur société ou leur terre. Le lien entre
ces deux relations n’est pas seulement de l’ordre de la métaphore ou
de l’allégorie. C. Beyala et L. Miano semblent voir dans l’incapacité
à aimer son enfant à la fois un condensé, une conséquence et une
cause fondamentale des problèmes des pays qu’elles évoquent dans
leurs récits. La fin des deux romans est ouverte sur l’avenir : par le
sentiment d’injustice et l’envie de révolte chez C. Beyala, et l’appel
à l’apaisement et à l’optimisme chez L. Miano. Ce changement de
perspective, assez caractéristique des divergences stylistiques des
deux romancières, ne dissimule pas l’affinité profonde qui se dessine
dans cette représentation d’une terre-mère à la fois haïe et aimée.
 Marion COSTE 24

24
Université Sorbonne Nouvelle Paris 3.

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