Design et Histoire industrielle : une esthétique
Design et Histoire industrielle : une esthétique
Gary Laski
LE DESIGN
Théorie esthétique de l’Histoire industrielle
1
Je tiens à remercier particulièrement ma directrice de thèse Chantal Delsol pour
m’avoir soutenu et encouragé, ainsi que le professeur Eric Fiat pour m’avoir donné la
confiance de m’engager dans ce travail. Je remercie également les professeurs Jean-
François Mattéi et Caroline Talon-Hugon pour avoir accepté d’en être juges.
Je remercie mes parents, Brigitte et Maurice pour le soutien sans faille qu’ils m’ont
apporté, et sans lequel je ne serai pas arrivé au bout, Haude-Marie, ainsi que le reste de
ma famille et mes amis.
Interpol, Scale.
2
Je dédie ce travail à la mémoire de mon grand-père,
3
Introduction.
Qu’est-ce que le Design ? Presque toute chose : tout ce qui a été construit et fabriqué
en série depuis deux siècles, ce qui forme les configurations spatiales que nous
nommons environnements industriels : le territoire national, la ville, le foyer, la
télévision, les jeux vidéo, Internet. Ces mondes, ces espaces de référence où la
conscience réside et s’identifie, sont pensés le plus souvent comme dépendants des
intérêts humains, comme issus d’une technique qui nous dépasse ; il n’en est rien : les
intérêts humains sont une constante historique, et si les révolutions techniques sont
des évènements historiques majeurs, la technologie, discours sur la technique, n’est
jamais que son argument de vente.
Le Design est l’art de l’information de l’espace, l’art qui a défini l’ère industrielle, dans
laquelle nous vivons depuis deux siècles, l’art par lequel se réalise la liberté civique,
l’épanouissement du citoyen, mais aussi la détermination sociale et technique qui
contraint nos vies quotidiennes.
Le monde industriel, et les mondes virtuels qui en sont issus n’ont d’autre finalité que
de libérer l’Homme des contraintes matérielles qui pèsent sur son existence, et ce sont
les formes, la configuration que ces mondes adoptent, qui déterminent leur efficace.
L’Histoire industrielle est l’Histoire du Design, l’Histoire de l’évolution de la forme de
la production industrielle, l’Histoire de son esthétique.
L’emploi courant du terme de « Design » est généralement ambigu. S’agit-il d’un style ?
De ce qui sert { meubler en général, le discours que l’on porte sur les objets qui nous
entourent ? Habituellement, c’est { cela qu’il se résume : au style technologique et au
discours que l’on porte sur les objets utilitaires. La trivialité de ces objets, qui servent,
4
qui sont donc serviles n’en fait pas a priori un sujet de philosophie, mais un argument
de vente. Or ce que nous entendons en français par Design, l’esthétique industrielle ou
utilitaire, est effectivement un sujet que la philosophie doit aborder, puisque celle-ci
décrit le rapport du sujet pensant à son monde, et que ce rapport ne saurait se
comprendre sans le Design.
Le sophiste grec Protagoras (480-408 avant J.C.), prétendait que l’homme est la mesure
de tous les biens1. Si nous ne nous adonnons pas ici { autre chose qu’{ une
chrématistique, une évaluation de la valeur des biens pour l’homme, il est évident que
le rapport souligné par le sophiste s’est renversé : ce sont ses biens qui définissent
l’homme dans la société industrielle. Cependant le Design, entendu ici comme
l’ensembles des biens { caractère utilitaire, s’il tient une place assurément importante
dans la vie du consommateur, puisqu’il est le moyen par lequel il se détermine
socialement, a une existence en propre, qu’il s’agit de définir.
Le Design est d’abord ubique, il est tout notre environnement matériel, tout ce qui
nous entoure. Dans les pays dits « industrialisés », nous ne vivons plus au contact de la
nature, et même les derniers agriculteurs travaillent avec des machines, qui soulignent
le rapport de rationalisation et de mise { profit de l’espace naturel. Le Design est
l’environnement industriel, et les seuls endroits sur terre qui n’en sont pas, sont les
forêts, les réserves naturelles, les terres incultes, les pôles inaccessibles, la mer,
l’espace : endroits déserts, où l’habitat n’est pas, d’une façon ou d’une autre,
souhaitable. Les champs, les villes, les zones industrielles, l’espace virtuel de la
télévision et des ordinateurs personnels, sont des environnements industriels, conçus
par et pour l’homme : ce sont les horizons, les mondes que l’homme s’est créé grâce {
la production industrielle, et dans lesquels il a vocation à se déterminer, à décider de
ce qu’il est et de ce qu’il désire. Ce que nous appelons alors Design est la forme de ces
environnements, ce par quoi ils se définissent ; mais avant tout, il nous faut
comprendre un fait essentiel.
La forme que nous donnons à notre monde par le moyen de la production industrielle,
ce qu’est le Design, est ce que nous décidons de ce que le monde est pour nous. Et cela
1
Les penseurs grecs avant Socrate, par Jean Voilquin, Garnier, Paris, 1964, p. 203.
5
ne date pas simplement de l’institution de la « société de consommation », d’un ordre
social fondé sur la démocratisation du crédit, l’omniprésence de la publicité et
l’équipement des masses. Depuis que la production industrielle est apparue, qu’elle est
devenue historiquement pertinente, en permettant aux citoyens américains puis
français de gagner et de conserver leur citoyenneté en s’équipant de fusils et de canons,
elle n’a cessé de donner forme au monde réel, de l’informer. Elle a produit la ville
industrielle, accueillant une population croissante, ce qui fut un premier
environnement industriel, un premier monde. Vint ensuite la télévision, premier
espace virtuel, puis la démultiplication des espaces virtuels avec les jeux vidéo et
l’internet. Nous définissons ces environnements comme mondes, car ils constituent les
horizons de la conscience, le tout à partir de laquelle elle se définit.
6
et réalisés matériellement, par et pour l’humanité ; il y a là une dialectique de la
projection : l’objet est conçu, puis produit et enfin diffusé ; il y a là aussi une
dialectique historique : l’ensemble des objets conçus devient environnement, lieu de
résidence de la conscience, monde, et l’évolution de ces mondes, leur malléabilité
croissante et leur tangibilité décroissante, puisque nous passons de l’espace le plus
grand au plus petit puis au plus abstrait, dessine l’Histoire industrielle. Ceci est la
définition la plus large du terme de « Design », celui de dialectique ubique et
historique de la démiurgie industrielle, au sens de production d’environnements pour
la conscience subjective.
Ici nous utilisons le terme de « Design » dans deux sens, celui de projet de l’humanité
de se libérer de la dureté matérielle de sa condition, et celui de style de consommation.
En effet, le terme même de « Design » a connu son essor pour déterminer le style
adopté pour la décoration d’intérieur et les objets qui y pourvoient. Nous utilisons
donc ce sens courant du terme de Design pour déterminer le style, c’est-à-dire
l’identité esthétique, non dans un sens historique mais dans le sens d’identité dans la
consommation.
Enfin, le reste du temps, l’emploi de l’anglicisme « Design » est autant que possible
synonyme de, et donc remplacé par les termes « esthétique industrielle » ou
« esthétique utilitaire », qui signifient la forme de la production industrielle telle
qu’elle se déploie et se renouvelle pour que la demande s’accroisse dans la même
proportion que l’offre, ou en d’autres termes pour que la consommation équivaille la
production. Esthétique utilitaire, esthétique industrielle et Design sont synonymes,
bien que le premier terme en souligne le développement historique, le second
l’importance morale, et le troisième la dialectique productive et la finalité libératrice.
Ce que nous appelons en outre art utilitaire, art industriel ou Design artistique selon la
même typologie, est la composante artistique de l’esthétique utilitaire. L’art utilitaire
regroupe deux notions, la pratique et les œuvres : la pratique de l’art utilitaire est la
composition artistique de l’espace de façon { rendre le sujet heureux d’y vivre et {
constituer une identité de ce sujet quant à son espace, une reconnaissance de celui-ci
dans celui-l{. Cette pratique s’applique pour le territoire national, pour la ville et pour
7
le domicile, mais pas pour des espaces tels que la mer, l’espace stratosphérique et le
virtuel qui ne sont pas partageables physiquement ni tangibles. Les œuvres utilitaires
sont les grandes étapes du progrès et du confort universel sous forme d’objets
demeurés célèbres pour le réaliser. Bien qu’ils aient une fonction symbolique lorsqu’ils
sont exposés dans les musées, ils n’existent que pour être utilisés, pour composer
l’espace et témoignent d’un progrès qu’ils ont réalisé et qu’ils réalisent toujours. Car
l’art utilitaire réalise la libération de l’humanité de son déterminisme matériel, dont le
confort est l’aspect positif, par opposition { « l’Art » entendu au sens le plus courant,
qui représente la liberté comme émancipation des passions humaines et de
l’oppression politique et morale qui en découle.
L’art utilitaire, parce qu’il prétend { la pérennité { chacune de ses étapes, { chacun des
styles qu’il déploie, s’oppose { l’esthétique utilitaire comme production éphémère
d’identité remplaçable, en même temps qu’il en fait partie. En effet, l’esthétique
utilitaire ne se renouvelle pas, elle ne fait que répéter et altérer les formes et les
configurations de l’art utilitaire jusqu’{ ce qu’elles s’usent et se dissolvent. L’art
utilitaire s’oppose donc au mouvement historique de l’esthétique utilitaire tout en en
faisant partie. Le processus dialectique qui se déploie dans cette opposition sans cesse
renouvelée est particulièrement observé par Jean Baudrillard lorsque ce dernier analyse
l’économie morale et monétaire de la consommation populaire comme fondée sur la
consommation et sa dénonciation. Cette dialectique est pourtant bien connue par tous
les consommateurs sous le terme de récupération : tout ce qui est original est copié et
transformé jusqu’{ ce qu’il ne le soit plus ; il devient « ringard » avant que l’on examine
s’il a eu un réel rôle historique ; et dans ce cas, il est « réhabilité ».
La production industrielle
8
production en série exige la division et la simplification des tâches, la géométrie
descriptive et une source énergétique constante ; la diffusion en série nécessite une
organisation en relais ou en réseaux.
La production industrielle qui a déterminé l’Histoire des deux siècles qui nous ont
précédés et du nôtre, peut être déterminée selon quatre qualités, ou quatre causes,
selon le vocabulaire et la méthode d’Aristote : matérielle, formelle ou essentielle,
efficiente et finale2. Sa qualité matérielle est son incrément ; sa qualité essentielle ou
formelle, celle qui la définit, est esthétique ; sa qualité efficiente est la diffusion ; sa
finalité est la démiurgie.
2
Aristote, Métaphysique, A, 3. Vrin, Paris, 1991, p. 12 ; également dans Physique 3,7.
3
Jusqu’{ présent, ces deux formes de la croissance en volume sont liées, mais rien ne peut établir s’il en
sera toujours ainsi.
4
Dans un autre sens, la cause, c’est la forme et le paradigme, c’est-à-dire la définition de la quiddité
[…] » Aristote, Métaphysique Δ, 2, 1.
9
déterminée par leur usage, leur utilité, mais cette utilité n’existe que selon l’Idée que
l’humanité se fait du monde industriel. Or cette Idée est esthétique au sens propre de
« relatif à la beauté », et au sens étymologique de « sensible ». Le monde industriel est
produit pour réaliser par l’esthétique industrielle l’affranchissement du déterminisme
matériel ; les idéaux poétiques et politiques de la liberté et de l’égalité, même si ceux-ci
peuvent s’altérer en domination et conformité, défendent des formes de diffusion du
confort universel. La liberté et l’égalité étant trop diversement et malignement
interprétés lorsque la population n’était pas le réceptacle de la consommation du
volume industriel, comme idéaux du progrès, ils ont été remplacés par le système de la
consommation industrielle, lequel a donné libre cours à la réalisation de ces idéaux
par l’individu, sous forme de modernité personnelle et non plus de progrès collectif.
D’autre part, l’Idée esthétique, la forme que l’on décide de donner au monde par la
production et l’usage de l’esthétique industrielle, est « sensible » par étymologie, parce
que la conformation du monde définit celui qui y réside, et qu’ainsi l’humanité se
détermine elle-même dans ses configurations spatiales.
Ce principe évident n’est pourtant pas accepté par Platon5, qui prenant acte de la
dissolution des modèles par leur reproduction mercantile – ce qui se passe dans la
récupération – pose que seul le modèle existe véritablement comme idée, et que sa
reproduction, notamment sous l’aspect de la représentation artistique n’a pas de réalité
propre et ne sert qu’{ flatter le public6 en l’écartant de la beauté idéale des objets,
5
La République, 595-602 ; Traduction Pierre Pachet, Gallimard, Paris, 1993, pp. 491-505.
6
« Et pourtant, sans aucun doute, il pratiquera l’imitation, alors qu’il ne sait pas, { propos de chaque
chose, à quoi elle doit sa mauvaise ou sa bonne qualité. Mais, selon tout apparence, c’est ce qui paraît
être beau { la masse de ceux qui ne connaissent rien de ce qu’il imitera […] le spécialiste de l’imitation ne
10
inhérente à leur fonction7. Cependant Platon se présente ainsi comme un ardent
défenseur de l’artisanat contre l’art de la représentation, et étranger au progrès
matériel et { l’industrie qui en est la cause, il l’est aussi de l’art utilitaire.
La seule exception se trouve dans l’art dit « contemporain » qui réfute explicitement
cette reproductibilité efficiente, et recherche l’unicité de l’œuvre d’art, soit par l’emploi
des matériaux, la mortalité du support (land art ou body art), ou la transformation de
l’exposition de « l’œuvre » en évènement (l’urinoir de Duchamp ou les happenings et
les performances en général). Il s’agit pour l’essentiel, dans un art où la valeur est fixée
par l’argent, de procéder { un mercantilisme où la relative rareté justifie l’engouement,
de la même façon que l’édition limitée de produits industriels fait naître des vocations
de collectionneurs. L’éducation { la collection, qui se fait très jeune, avec les vignettes
par exemple, a pour finalité d’habituer l’individu { payer les marchandises selon l’offre
et la demande, et non selon leur valeur d’usage ; leçon qui est aussi utile que le
principe qu’elle enseigne est insensé. L’art dit « contemporain », qui n’est que la
poursuite des arts traditionnels de la représentation, justifie ainsi ses exubérances : le
plasticien ou le vidéaste qui se croient être autre chose que sculpteur ou cinéaste, parce
que leurs œuvres ne prétendent pas { la reproduction. Le public ne s’y trompe pas, qui
plébiscite les œuvres composites de la chanson, du cinéma et de la bande-dessinée,
accessibles { tous et explicites dans leurs effets, n’ayant pas besoin de justifier d’une
connaît rien qui vaille aux choses qu’il imite, mais que l’imitation est un jeu puéril, pas une chose
sérieuse […] » Ibid. p. 505.
7
« Eh bien, celui qui s’entend { dire comment doivent être les rênes et le mors, est-ce le peintre ? N’est-
ce pas plutôt celui qui les a fabriqués, à savoir le forgeron, ou le sellier, mais celui-là seul qui sait en faire
usage, à savoir le spécialiste du cheval ? […] pour chaque chose il y a trois arts : celui qui saura en faire
usage, celui qui saura le fabriquer, celui qui saura l’imiter […] Or l’excellence, la beauté, et la rectitude de
chaque objet, de chaque être vivant, de chaque action, à quoi se rapportent-elles, sinon { l’usage pour
lequel chacun est fabriqué, ou est né naturellement ? » Ibid. p. 503.
11
démarche pour exprimer un sentiment. Il n’y a pas de vérité qui ne soit historique et
pas de vérité historique qui ne soit diffusée, qui pèse par son nombre dans l’Histoire.
Cela est valable pour la technique comme pour l’esthétique.
12
démiurgie est alors crucial, car il s’agit sans cesse de justifier { ceux dont elle régit
l’espace la validité morale du travail qui y est effectué. Car la diffusion universelle de
l’équipement dans laquelle consiste la production industrielle, doit arguer de la validité
morale de cet équipement, des besoins techniques : il s’agit de bâtir un monde où les
besoins que l’on désire vendre prennent place.
C’est pourquoi la production industrielle est marquée par un primat de l’esthétique sur
le technique. Les deux seuls moments où la technique a bouleversé la démiurgie
industrielle, furent le moment de sa fondation, la révolution industrielle, et la
révolution informatique. Le reste du temps, la technologie n’est qu’un discours sur la
technique, un argument de vente traditionnel pour justifier l’efficace utilitaire de
nouveaux articles, qui n’existeraient pas sans forme esthétique, parce que c’est { celle-
ci, au mode de vie tel qu’elle le présente, que le citoyen et le consommateur
s’identifient.
La méthode hégélienne
Pour différencier et déterminer les moments de l’ère industrielle telle qu’elle s’est
déroulée jusqu’{ nos jours, nous avons utilisé la méthode employée par Georg Wilhelm
Friedrich Hegel (1770-1831). Celle-ci est principalement fondée sur la dialectique du
syllogisme, la succession des catégories du particulier, de l’universel et du singulier.
Cette méthode est la seule qui se soucie de transcrire philosophiquement l’évolution
historique, qu’elle conçoit comme celle du sujet pensant, libre parce qu’il se connaît,
parce qu’il est conscient de lui-même. La catégorie du particulier est la première prise
de conscience des éléments intérieurs et extérieurs qui alimentent la conscience libre,
mais celle-ci est encore incapable de faire autre chose que les différencier. L’universel
est le principe par lequel ces éléments sont conçus comme un tout, niés dans leur
particularité ; il y a donc une opposition entre le particulier et l’universel, entre l’objet
précis et l’objet idéel, par exemple entre cette chaise-là et la notion de chaise en
général. Le singulier dépasse cette opposition et proclame l’unicité active de l’objet, {
la fois particulier, porteur de l’universel, et détenteur de son propre rôle, qui ne se
13
limite pas aux catégories antérieures. Par exemple un trône royal ou la chaise rouge et
bleue de Gerrit Rietveld (1917-1918), ne sont pas n’importe quelle chaise, ils ne servent
pas non plus simplement qu’{ s’y asseoir, ils sont irremplaçables et reconnus pour leur
singularité.
Ici, nous nous sommes exercés à penser une autre esthétique, industrielle et utilitaire,
{ partir d’une autre forme de liberté, non pas de la représentation de l’émancipation
des passions et de la sujétion, mais de la réalisation de l’affranchissement du
déterminisme matériel. Une conception historique de cette esthétique ne peut faire
8
Bernard Bourgeois, Le vocabulaire de Hegel, Paris, Ellipses, 2000, pp. 26-27.
9
Phénoménologie de l’Esprit, traduction Bernard Bourgeois, Vrin, Paris, 2006.
10
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthétique, par Benoît Timmermans et Paolo Zaccaria, LGF, Paris,
1997, pp. 129-145.
14
l’économie des concepts hégéliens, bien qu’ils n’aient pas une valeur strictement
identique { celle de l’ère préindustrielle.
La conscience du sujet, pour Hegel, est libre parce qu’elle se connaît, parce qu’elle sait
à partir de quels objets elle se pense11. Ce qu’elle sait, elle le fait : il n’y a pas de
distinction pour Hegel entre connaissance et technique. Pour lui, l’humanité évolue {
partir des consciences subjectives et de la reconnaissance des unes par les autres, qui
est le progrès de la conscience morale humaine ou l’éthicité12, principe moral inhérent
à la cohérence des nations, à partir duquel elles se différencient. Le Concept est le
contenu de cette conscience tel qu’il se connaît, la capacité de l’humain { se concevoir
dans le mouvement de l’humanité et { comprendre les étapes qui l’ont précédé pour
comprendre de quoi la civilisation est faite et qui il est. Cependant la manifestation de
la conscience subjective libre bouleverse l’Histoire et la produit : c’est ce que Hegel
appelle l’Idée. La Raison historique, le cours dialectique de l’Histoire, est le véhicule et
l’inertie de l’Idée, la prise de conscience progressive par l’humanité de sa liberté révélée
dans l’Idée. L’Idée est synchronique et subjective, elle est la formulation la plus élevée
de la liberté humaine { un moment donné, et elle n’est pas le fait de tous les humains,
bien que ceux qui pèsent sur le cours de l’Histoire la portent ou s’y opposent. La Raison
au contraire est diachronique et objective, elle est le mouvement de l’humanité entière
selon l’Idée13.
Lorsque nous nous référons { ces notions telles qu’elles ont été conçues par Hegel,
nous conservons les majuscules : ainsi pour l’Idée esthétique qui est la manifestation
de l’Idée hégélienne sous forme de conscience démiurgique se réalisant dans
l’esthétique utilitaire { l’ère industrielle. De même la Raison est rendue aussi comme
« raison historique », sans majuscule. Il n’est que peu question ici du Concept hégélien,
mais nous employons concept pour déterminer un principe clairement défini dans son
rapport { la conscience libre, mais sans rapport { l’Histoire, contrairement { l’idée,
détermination historique de la liberté, et à la raison historique, mouvement de la
conscience libre dans l’Histoire qui, si elle ne peut être conçue que par le sujet, peut
11
Bernard Bourgeois, Le vocabulaire de Hegel, Paris, Ellipses, 2000, p.18.
12
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, trad. Maurice de Gandillac, Gallimard, Paris,
1970, p.474. La Raison dans l’Histoire, Paris, Plon, 1970, p.140.
13
La Raison dans l’Histoire, [Link]. p. 48-55.
15
s’appliquer { tous les hommes. L’Idéal du Progrès prend une majuscule, parce qu’il est
une détermination de l’Idée esthétique mais aussi un idéal, mais l’idée de révolution ou
de modernité, explicitement nommées, n’ont pas besoin que l’on rappelle qu’elles sont
des déterminations de l’Idée, et donc n’en portent pas, par souci d’allègement de la
graphie.
Ici, en plus de vocabulaire hégélien, nous avons donc adopté la plupart de ses concepts,
et lorsque nous en dévions, nous le signalons. En outre, certains autres termes
employés dans notre étude nécessitent d’être éclaircis. « Notion » s’applique { tous les
termes philosophiques en tant que terme ; « principe » est une notion prétendant à
l’universalité, { être appliquée { tous les cas possible, sauf exception ou altération
historique.
Nous entendons par société une société civile déterminée par ses rapports
économiques et sa hiérarchie. Les expressions « société du spectacle » de Guy Debord
ou « société de consommation » de Jean Baudrillard, renvoient à des systèmes
économiques à vocation hiérarchique. La « Consommation » est le système
économique qui repose d’une part sur la consommation par la population des produits
qu’elle fabrique, et d’autre part sur la consommation de ces produits comme
constitutive de l’identité personnelle du consommateur, appelée identité moderne. Le
« spectacle » n’est autre chose que l’autorité de la consommation par la représentation
graphique, et par extension, tout ce qui dans l’espace virtuel, dans le graphisme
informatique, renvoie aux quatre aspects de cette autorité : information, fiction,
divertissement non interactif, et publicité. En outre, nous appelons population les
membres, sujets ou citoyens d’un Etat, hors du gouvernement, tandis que l’Etat est la
population telle qu’elle se détermine par son gouvernement, l’administration et les
institutions qui permettent son fonctionnement.
La nation est la population déterminant son unité et ses propres limites, mais ces
déterminations qui sont le fondement culturel de l’identité collective, sont
intellectuelles. La république est un Etat tel qu’il se prévaut de l’adhésion de la
population entière par un principe de représentation ; si aujourd’hui il paraît évident
que la république s’oppose { la monarchie, que la représentation républicaine se réalise
16
par élection et non par voie dynastique, ce n’était pas le cas lorsque le terme était
employé par Jean Bodin (1530-1596)14. La coïncidence entre gouvernement unique,
identité commune et territoire est appelée Etat-Nation.
Nous développons ici l’idée selon laquelle l’identité du sujet quant { l’espace n’est pas
seulement définie en droit, mais qu’elle n’existe pas sans l’information de cet espace
comme contribution et comme preuve de l’adéquation du sujet { un environnement
14
Jean Bodin, Les Six Livres de la République, abrégé de 1583 par Gérard Mairet, LGF, Paris, 1993.
17
déterminé. Des trois sortes d’information de l’espace qui sont la mise { profit,
l’encombrement et la composition, seule la dernière, fondée sur la pratique de l’art
utilitaire, peut préserver le rapport d’identité entre subjectivité libre et espace, puisque
l’espace considéré comme matière vouée à être dilapidée dans la production et la
consommation n’a rien d’humain, et consiste dans une réification du sujet, soit en tant
que bras ou instrument de production, soit en tant que ventre ou instrument de
consommation. La composition de l’espace implique une réelle adéquation du sujet
pensant avec son espace, car elle implique que l’espace ait la valeur que le sujet se
donne, et soit donc digne des mêmes soins. L’importance fondamentale de conserver
l’équilibre naturel tant dans l’espace national que mondial témoigne de cet impératif :
l’industrie, après avoir usé et l’avoir emporté sur la nature, a maintenant pour finalité
de la préserver.
Le caractère épineux de l’identité vient de ce que si elle peut être partagée, elle ne se
définit que par ses limites et la reconnaissance d’une altérité ; c’est l’interaction du
sujet et de son espace qui produit l’identité, de sorte que l’espace qui nous est dévolu
l’emporte toujours sur un autre sur lequel nous n’aurions pas l’autorité d’agir.
L’invitation de Voltaire à cultiver son jardin atteint ici sa plus longue portée : l’identité
est avant tout une responsabilité.
Notre étude compte trois parties : dans la première nous examinons la proposition que
nous avons faite selon laquelle l’Histoire industrielle est celle de la production
industrielle, et plus précisément celle de sa forme, le Design, ou esthétique
industrielle. Dans la seconde nous examinons la validité artistique de cette esthétique
et ses implications, soulignant qu’elle constitue un second continent de l’art. Dans la
troisième nous reprenons l’Histoire industrielle comme Histoire du Design. Le plan de
l’ouvrage se présente donc ainsi : théorie esthétique de l’Histoire industrielle, beauté
utile et enfin, Histoire philosophique du Design.
18
Première partie : Théorie esthétique de
l’Histoire industrielle
Selon Hegel, il y a une raison historique, et cette raison n’a rien d’un jugement a
posteriori selon lequel il serait possible de penser un sens { l’Histoire ou un simple fil
conducteur. Ce ne sont pas les évènements qui donnent lieu au raisonnement par
lesquels on peut les penser, mais la capacité de l’homme { se penser qui produit les
évènements qui constitue l’Histoire, ou du moins les principaux évènements qui
décident de son cours. En effet, la Raison n’est pas de l’Histoire seulement la
« substance », mais elle en est aussi la « puissance infinie, la matière infinie de toute
vie matérielle et spirituelle, - et aussi la forme infinie, la réalisation de son propre
contenu. » Ces mots signifient concrètement que, parce que la pensée humaine est
dialectique, elle produit une Histoire dialectique, et que la raison historique est son
véhicule partout présent. Car la raison, qui ne distingue pas son sujet qui est l’homme,
de son objet qui est le monde, est porteuse de la conscience qu’il a de lui-même et de
ses capacités, de sa liberté. Cette conscience, qui est pour le sujet pensant son Concept,
ce par quoi il se perçoit et se comprend, et en soi-même l’Esprit, transforme le monde
en tant qu’Idée. « L’Idée est le vrai, l’éternel, la puissance absolue. Elle se manifeste
19
dans le monde et rien ne s’y manifeste qui ne soit elle. […] »15 La raison historique est
par principe, telle que la décrit Hegel, la manifestation de l’Idée, les chemins
qu’emprunte la liberté consciente d’elle-même, modelant les évènements et leur
écriture.
L’Idée est donc la conscience la plus élevée que l’humanité se fait de sa liberté,
incluant sa science et son savoir-faire dans la production des évènements et leur
compréhension, car pour Hegel, il n’y a pas de distinction scientifique entre la
conscience humaine de sa liberté et la libération elle-même. Bien que changeante,
cette vérité et cette effectivité historique, qui produit la marche du changement, est
portée dans l’Histoire par les grands personnages qui l’incarnent et qui, par intérêt et
ambition, la réalisent en la pensant comme moyen, tandis qu’ils sont historiquement
les moyens de cette Idée qui est à elle-même sa propre fin16.
15
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, La Raison dans l’Histoire, Introduction { la philosophie de l’Histoire,
Plon, Paris, 1965. Pp. 47-48.
16
« Le premier principe de l’Idée est l’Idée elle-même, dans son abstraction ; l’autre est le principe
constitué par les passions humaines. Les deux ensemble forment la trame et le fil de l’Histoire
universelle. L’Idée en tant que telle est la Réalité ; les passions sont le bras avec lequel elle gouverne. Ce
sont là deux points extrêmes ; ce qui les relie, c’est la liberté concrète, éthique. » Idem, p.106.
20
capacité à se libérer avec et de ses semblables par la technique, mais certes pas encore
contre la technique. La preuve sensible la plus élevée de la conscience qu’il ait de sa
liberté n’est encore que représentation : c’est ce que nous appelons communément
l’Art.
17
« Si le spectacle, pris sous l’aspect restreint des « moyens de communication de masse », qui sont sa
manifestation superficielle la plus écrasante, peut paraître envahir la société comme une simple
instrumentation, celle-ci n’est en fait rein de neutre, mais l’instrumentation même qui convient { son
auto-mouvement total. » Guy Debord, La Société du Spectacle, Buchet-Chastel, Paris, 1967 ; Gallimard,
Paris, 1993. P.26.
21
non pas simplement contre l’inertie des traditions, mais contre les effets que ses
propres efforts productifs pourraient avoir à son encontre.
L’Idée aux temps industriels est esthétique, car se sachant produire son monde,
elle doit le concevoir de manière à le ressentir a posteriori, ce qui est le sens
étymologique de l’esthétique, ce qui est relatif à ce qui peut être ressenti. Mais ce
ressentir n’est pas qu’une notion formelle, dépendante du goût de chacun. L’esthétique
qui caractérise l’environnement industriel puis virtuel est commandée par sa fonction
d’environnement, c’est elle qui lui permet d’être viable et utilisable. Ce qui est utile,
parce qu’il ôte la peine est digne et moral et ainsi possède sa beauté propre, et de
même ce qui est beau, parce qu’il est agréable { utiliser, est utile. De fait, nous traitons
ici de l’esthétique utilitaire dont la morale, la notion de bien, l’idéal esthétique est
l’utilité. Ce qui explique que la conformation esthétique de l’environnement industriel
est fondamentale pour comprendre les deux derniers siècles de notre Histoire, est que
l’humanité se détermine par la production de son environnement, qu’il soit zone
industrielle ou parc, taudis ou architecture d’intérieur, et que notre rapport le plus
élevé, moral et spirituel, à cet environnement, et donc à nous-même, est esthétique.
L’Idée esthétique implique deux notions. La première est que l’Idée qui pensait
et agissait dans et sur l’humanité préindustrielle, n’avait d’autre but que de concevoir
22
la subjectivité comme naturellement libre d’agir, de créer et de pourvoir { son
bonheur. Libre donc quant à elle-même et à ses semblables, libre de ses passions et de
la domination que l’on exerçait à son encontre. Nous caractérisons ici cette Idée et la
raison historique qui en était le véhicule, de spirituels, et lui opposons { l’ère
industrielle une Idée esthétique et une raison matérielle. Cela signifie que la définition
de la liberté entre l’ère préindustrielle et l’ère industrielle opère un renversement
historique.
23
C’est ce que ne perçoit pas John Stuart Mill, qui définit cette liberté pour soi
comme commandée par le principe d’utilité, car lorsqu’il définit la liberté comme
maximisation des moyens matériel pour parvenir au bonheur18, il quantifie la liberté et
par-là, la contraint à être indéfiniment rattrapée par son déterminisme, puisque ce ne
sont pas des nombres, mais des Etats mentaux par principe uniques, qui caractérisent
le bonheur. La liberté pour soi est par principe une fuite en avant qui, en produisant les
moyens matériels de la liberté, engendrent son déterminisme matériel comme une
contradiction dont elle ne peut jamais s’arracher tout { fait. Nous aborderons plus
avant les conséquences du matérialisme utilitariste sur l’Histoire. Il est seulement
important de saisir ici que la maximisation des moyens matériels en vue de pourvoir au
bonheur, la liberté pour soi, devient alors une fin en soi qui se substitue à la recherche
du bonheur. Le moyen se substitue alors à la fin initiale.
18
Le principe d’utilité, qui est la doctrine centrale de l’ouvrage de [Link], L’utilitarisme, est dit aussi le
principe du summum bonum, ou du plus grand bonheur. Il se résume ainsi par : the greatest happiness of
the greatest number, pourvoir au plus grand bonheur du plus grand nombre. Il aurait été formulé pour la
première fois non par Jeremy Bentham, mais par Hutcheson en 1753 (Inquieries into our Ideas of Beauty
and Virtue) puis par Beccaria dans son ouvrage Dei delitti e delle pene, 1764. L’utilitarisme, Flammarion,
Paris, 1988, p. 41 et la note N°6. Nous concevons ici le principe d’utilité comme le principe moral de l’ère
industriel, essentiel pour définir la liberté comme affranchissement. L’argumentaire de la lutte des
classes, l’accaparement des richesses par la bourgeoisie, cette iniquité qui la conduit { sa perte, ne peut
être comprise qu’en tant qu’offense { la loi morale que constitue la répartition des fruits du travail par le
principe d’utilité. Karl Marx et Friederich Engels, Manifeste du Parti Communiste, 1848, trad. Aubier,
1972, Flammarion, Paris, 1998.
24
pécuniaires ou ludiques pour avoir oublié de dormir ou de s’alimenter 19, et certains
mêmes s’y font enterrer virtuellement20.
19
[Link]
20
[Link]
[Link]
21
Nous donnons ici pour équivalent au terme d’arraisonnement tel que traduit depuis Heidegger par
celui de mise { profit. Le terme d’Heidegger, gestell, renvoie { l’interpellation, stellen. Et a priori,
arraisonner un vaisseau signifie le convoquer à soi. Arraisonnement insiste sur le caractère raisonné et
souligne ainsi le nuance mécanique de la mise à profit industrielle, qui est rendue dans la traduction par
le terme pro-voqué, et qui y signifie être appelé pour être soumis et utilisé. L’auteur, qui nous signifie le
piège de la technique dans lequel il a été lui-même provoqué, ce qui est une tentative absconse de se
dédouaner de son engagement national-socialiste, tient à réhabiliter la langue qu’il a lui-même
contribué à compromettre. Il établit une distinction entre le « dévoilement » que permettaient les arts
qui révélaient les merveilles celées dans la nature, et d’autre part le traitement univoque de l’industrie
qui attribue à la matière des qualités pour mieux les lui arracher. « Mise à profit » résume cet
arrachement matériel et spatial sans recourir { l’invocation du phénomène qui détruit le noumène, et les
notions aussi poétiques que tendancieuses qu’elle recèle. « Mise à profit » est ici entendu au titre de
rationalisation de la matière et de l’espace en vue d’accroître les moyens de production. Cet arrachement
{ la nature n’exclut pas la conservation de la nature dans des réserves, la production d’une nature
artificielle telle que les squares, les jardins, ou la mise en coupe réglée des espaces agricoles, mais définit
la rationalisation de la biosphère en espace fonctionnel { vocation industrielle. L’encombrement est
l’espace tel que définit hors de cette rationalisation, comme des magasins ou des logis si pleins qu’ils
perdent leur confort et leur utilité subséquente, ou plus fréquemment, comme les décharges ouvertes.
Martin Heidegger, La question de la technique, dans Essais et Conférences, Gallimard, Paris, 1958, p.27 et
25
Ainsi, la beauté qui caractérise l’Idée esthétique, la beauté utilitaire, réalise la
liberté conçue comme affranchissement, consacrant le monde industriel produit par et
pour l’homme en lui donnant forme, au contraire de la beauté de l’art qui représente
les passions et la liberté de l’homme, laquelle est tenue pour sacrée parce qu’elle existe
pour elle-même comme émancipation sensible, dont la catharsis aristotélicienne est
l’effet psychologique le mieux connu22. Et dans la mesure où chaque objet de
l’environnement industriel dans lequel il réside a été conçu { l’intention d’un usager
potentiel, et que l’ensemble de la production industriel nourrit le projet de libérer
l’homme, la conformation esthétique du monde industriel et des éléments qui le
composent correspondent au terme anglais de Design, comme dessein de chaque
individu et de l’humanité de pourvoir { son bonheur par l’affranchissement de son
déterminisme matériel, ou plus prosaïquement, de travailler et de jouir de l’existence
dans le confort.
sq. Sur l’engagement de Heidegger et son usage de la langue allemande : Jean-Pierre Faye, Introduction
aux langages totalitaires, Hermann, Paris, 2003 ; LGF, Paris, 2009.
22
Aristote, Poétique, 1449b28 ; Politiques, Flammarion, Paris, 1993, p.543 (VIII, 7, 1342 a).
26
2. L’utilitarisme, morale industrielle
23
« Comme le juge a des lois pour se guider, de même le législateur a des règles et des maximes de
politique, mais ce serait une erreur manifeste de supposer que le législateur est lié par ces maximes
comme le juge est lié par les lois, et qu’il n’a qu’{ arguer de ces maximes pour le cas particulier, comme
le juge argue des lois. […] Pour le juge, la règle, une fois positivement reconnue, est définitive. Mais pour
le législateur, ou tout autre praticien, qui se dirige par des règles plutôt que par les raisons de ces règles,
comme les tacticiens allemands de l’ancienne école qui furent battus par Napoléon, ou comme le
27
prévaut la déontologie, ou le principe de responsabilité24. Il ne s’agit pas ici de trancher
dans un débat qui dure depuis deux siècles et où chaque auteur s’est efforcé de déceler
la complémentarité des deux éthiques opposées, mais plutôt de penser que l’usage de
l’utilitarisme comme catégorie sociologique chez Weber, morale pratique et pérenne,
témoigne de son importance dans le façonnement de la pensée des hommes { l’ère
industrielle. Pour preuve, la valeur sociale de l’individu est une valeur-travail qui, une
fois intégrée l’éthique du capitalisme25, s’estime { sa capacité { réussir financièrement,
c’est-à-dire à maximiser sa capacité à jouir de la vie : c’est ainsi que l’utilitarisme
s’impose { toute une société, lorsque chacun s’y conforme personnellement comme à
une morale de l’avidité. Lorsqu’il échoue, le sujet utilitariste est entièrement
responsable26.
Car le problème crucial de l’utilitarisme est qu’il n’est pas une casuistique qui
s’impose pour un seul sujet, mais la morale d’une civilisation entière, qui a conquis
chaque recoin de la planète : la civilisation industrielle. L’indéniable rétivité des
sociétés civiles particulières ne peut le dissimuler. L’orientation de la morale vers le
profit qui permet le confort, et donc l’affranchissement des pénibilités matérielles, est
médecin qui aimerait mieux voir ses malades mourir selon les règles que guérir contrairement à ces
règles, et à bon droit regardé comme un véritable pédant et comme l’esclave de ses formules. » John
Stuart Mill, Ethique et Rationalité in Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l’utilitarisme,
tome II, l’utilitarisme victorien (1838-1903), PUF, Paris, 1999.
24
« J’ai l’impression que, neuf fois sur dix, je me trouverai en présence d’outres pleines de vent qui n’ont
pas réellement conscience des responsabilités qu’ils assument, mais qui se grisent au contraire de
sensations romantiques. […] Par contre, je me sens bouleversé très profondément par l’attitude d’un
homme mûr – qu’il soit jeune ou vieux – qui se sent réellement et de toute son âme responsable des
conséquences de ses actes et qui, pratiquant l’éthique de responsabilité, en vient { un certain moment {
déclarer : « Je ne puis faire autrement, je m’arrête l{ ! ». Chacun de nous, si son âme n’est pas encore
entièrement morte, peut se trouver un jour dans une situation pareille. On le voit maintenant : l’éthique
de la conviction et l’éthique de la responsabilité ne sont pas contradictoires, mais elles se complètent
l’une l’autre et constituent ensemble l’homme authentique, c’est-à-dire un homme qui peut prétendre à
la « vocation politique ». Max Weber, Le Savant et le Politique, trad. Julien Freund, Plon, Paris, 1959,
p.199.
25
Nous renvoyons { l’édifiant sermon de Benjamin Franklin cité par Max Weber dans L’Ethique
protestante et l’esprit du capitalisme, 1905 ; Plon, Paris, 1964, 1994, p.46
26
« Ici, aux Etats-Unis, il n’y a pas de différence entre l’homme et le destin économique. Tout homme
n’est que ce que représente son patrimoine, ses revenus, sa situation, ses perspectives. […] Chacun vaut
ce qu’il gagne, chacun gagne ce qu’il vaut. Il apprendra ce qu’il est { travers les vicissitudes de son
existence économique. Il ne se connaît pas autrement. […] Ils reconnaissent que leur destin, aussi triste
soit-il, ne leur est pas extérieur. [Lorsqu’il échoue :] I am a failure dit l’Américain – and that is that. Max
Horkheimer, Theodor Wiesengrund Adorno, La dialectique de la raison, 1944, 1969, Gallimard, Paris,
1974, p. 220
28
le moteur moral du travail individuel. Selon Max Weber, l’éthique protestante, qui de
la réussite matérielle fait une preuve nécessaire et non pas suffisante de l’élection
personnelle, a engendré l’esprit du capitalisme, c’est-à-dire l’extension du prêt { une
population plus nombreuse, par l’assurance du travail du créancier, qui veut et doit
réussir, c’est-à-dire pour qui la réussite matérielle est le souverain bien27. C’est ce
conditionnement social que mettent en perspective Horkheimer et Adorno, le
comparant { l’enseignement marxiste qui souligne le conditionnement dont est
victime le travailleur contemporain, utilitariste pragmatique, qui pense à la réussite
matérielle plutôt qu’{ ce qui le fait la vouloir28.
En effet, le principe d’utilité réclame le plus grand bien pour le plus grand
nombre, quantifiant le souverain Bien, qui était jusqu’ici une qualité, c’est-à-dire un
état mental. Or ici ce n’est pas le bonheur qui est quantifié, car il ne se mesure pas { la
richesse, mais le moyen d’y parvenir, c’est-à-dire le confort comme affranchissement
du déterminisme matériel, comme accessibilité au bonheur. Or, bien qu’en théorie le
confort, sécurité et prospérité, permette l’accession au bonheur, en pratique la
27
« Gaspiller son temps est donc le premier, en principe le plus grave, de tous les péchés. Notre vie ne
dure qu’un moment, infiniment bref et précieux, qui devra confirmer [festmachen] notre propre
élection. […] On ne soutient pas encore, comme Franklin, que le temps c’est de l’argent, mais au spirituel
pareille sentence est pour ainsi dire tenue pour vraie. Le temps est précieux, infiniment, car chaque
heure perdue est soustraite au travail qui concourt à la gloire divine. L’Ethique protestante et l’esprit du
capitalisme, [Link]. p. 189.
28
Si la critique matérialiste de la société objecta un jour { l’idéalisme que la conscience ne déterminait
pas l’être, mais que l’être déterminait la conscience, que la vérité concernant la société ne se trouvait pas
dans les conceptions idéalistes qu’elle avait d’elle-même, mais dans son économie, les contemporains
ont rejeté un tel idéalisme. Ils s’évaluent eux-mêmes s’après leur valeur marchande et apprennent ce
qu’ils sont { partir de ce qui leur arrive dans l’économie capitaliste. La dialectique de la raison, [Link].
p.220.
29
maximisation des moyens permettant d’atteindre le bien, en d’autres termes la mise
sur le marché { des prix de plus en plus abordables d’objets voués au confort, engendre
une surenchère de confort qui se traduit en terme d’obligation sociale plus qu’en réelle
incitation. S’il ne s’agit pas nécessairement d’entrer en compétition avec ses voisins, en
suivant l’expression américaine « keep it up with the Jones », il est nécessaire d’avoir
accès à certains outils techniques et à un certain confort pour exister socialement, tels
que la voiture, internet ou le téléphone portable29.
29
Une critique burlesque du standing et de son étroitesse d’esprit se retrouve par exemple dans l’ouvrage
Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, de Philip K. Dick, écrit en 1968, où un voisin, qui
possède un véritable cheval à nourrir pour preuve de son humanité, fait preuve de condescendance
envers le personnage principal, lorsque ce dernier lui confesse que son mouton est électrique.
30
éthique mercantile qu’il profane les ressources et l’intimité humaine en les bradant
couche après couche, pour le plus grand nombre et pour personne. L’utilitarisme n’est
dès lors plus déontologique ou conséquentialiste, il est productiviste.
31
3. Le renversement et le découpage historiques.
L’Histoire telle qu’elle s’écrit est en Grèce un art, un genre littéraire, Clio en est
la muse. Pour les Romains, l’Histoire prend une plus grande importance encore,
puisque le récit mythique s’y confond avec le récit historique. Le temps historique
commence en -753, { la fondation de la ville, titre de l’ouvrage de Tite-Live30, qui
retrace l’Histoire romaine dans son entier et avec exactitude, année par année. La
civilisation romaine a connu une évolution parallèle à la culture grecque.31 Le mythe
30
Ad Urbe Condita. Tite-Live, Livres I à V, Flammarion, Paris, 1995.
31
« Nous avons essayé de montrer que, dans le temps, Rome ne succéda pas à la Grèce, mais que sa
civilisation se développa parallèlement { l’hellénisme. Rome était fondée depuis deux siècles et demie
quand Athènes secoua le joug des Pisistratides. Le premier temple de Jupiter Capitolin, celui des
32
qui la relie { Enée et { la civilisation troyenne, et qui ne sert qu’{ les ancrer dans l’aire
culturelle hellénique, est plus vraisemblablement le récit du parcours des Etrusques,
peuple voisin et dont l’influence sur les Romains fut considérable, intégré comme
légende fondatrice.32 Nous sommes { ce titre les héritiers des Romains, et l’exactitude
du temps nous est plus importante que le repère temporel lui-même, qui est la
convention occidentale due { l’Eglise catholique.
Dans l’Histoire moderne, les deux modèles demeurent Hegel et Marx, le second
s’appuyant sur la conception du premier pour produire, selon une dialectique
matérialiste, une Histoire renversée, celle de la lutte des classes, de la domination
finale de l’esclave sur le maître, renversement de la domination initiale décrite par
Hegel, dans la Phénoménologie de l’Esprit33. Il s’agit ici de discerner leurs positions
quant { l’Histoire réelle et d’éviter l’écueil eschatologique.
Tarquins, est antérieur d’un demi-siècle au Parthénon. » Nicolas Grimal, La civilisation romaine, 1960,
1981, Flammarion, Paris, p. 429.
32
[…] les Etrusques ne sont pas indigènes en Italie, et les documents grecs, égyptiens, hittites permettent
ème
de discerner qu’il s’agissait d’un peuple qui, au XIII siècle avant J.C., occupait une partie de la Troade
dans le nord-ouest de l’Anatolie. Dans le cadre des grands troubles qui affectent le monde égéen { partir
de la fin de ce siècle, ils quittèrent ce pays pour participer aux mouvements de conquête et de tentatives
de colonisation que de nombreux peuples égéens, suivant les voies maritimes tracées depuis des siècles
par les commerçants minoens puis mycéniens, entamèrent alors. C’est ainsi que les Egyptiens les virent
arriver parmi les « peuples de la Mer et du Nord » et ils les nomment Turša, ce qui est exactement le
radical du nom grec du même peuple, Tursenoi, et l’origine du nom latin (Tusci, de *Tursci : Grandet,
1990 ; Sargent, 1994 b). » Bernard Sargent, Les Indo-Européens, Histoire, langues, mythes. Payot &
Rivages, Paris, 1995, p. 149.
33
Hegel, Phénoménologie de l’Esprit, 1807, Gallimard, Paris, 1993, Traduction Gwendoline Jarczyk et
Pierre-Jean Labarrière, pp. 195-199.
33
La fin de l’Histoire, événement que l’on ne peut que théoriser, ne peut jamais
être que partisane. La méthode hégélienne, la plus rigoureuse sur la description du
changement comme nouveauté et constance, celle que nous adoptons ici après Marx,
s’efforce de l’éviter ; la philosophie de l’Histoire permet de comprendre les récits
mythiques et les prophéties, mais comme science, il est nécessaire de lui fixer le
présent comme limite, quelles que soient les méthodes qu’elle emploie, et les thèses
qu’elle développe. Marx en s’affirmant comme idéologue, sait qu’il sort de son rôle de
philosophe, lorsqu’il déclare dans les Thèses sur Feuerbach : « Les philosophes n'ont
fait qu'interpréter diversement le monde, il s'agit maintenant de le transformer. »
34
La fin de l’Histoire n’est pour Hegel que réconciliation temporaire de la pensée humaine comme sujet,
quant au monde qui est son objet : « Car seule la pensée est ce qui est en soi illimité, et toute la réalité
est déterminée en elle. Ainsi disparaît la scission et la pensée se satisfait en elle-même. C’est ici que
réside la fin ultime du monde. […] Le concept de l’Esprit est retour { soi, sa transformation en son
propre objet ; ainsi le progrès n’est pas une progression indéterminée { l’infini, mais il existe un but : la
retour à soi. Il existe ainsi un certain mouvement circulaire : l’Esprit se cherche lui-même. » G.W.F.
Hegel, La raison dans l’Histoire, [Link]. p.212.
35
« Dans l’Histoire, un peuple ne peut dominer qu’une seule fois, parce que dans le processus de l’Esprit
un peuple ne peut se charger que d’une seule mission. » Idem. P.212.
36
« Ici, [l’Esprit particulier qui glorifie la vérité] se trouve dans la vérité et se rapporte { l’Absolu : il
demeure donc auprès de soi. Ici, disparaît également l’opposition qu’éprouve l’esprit limité qui ne voir
dans on être que sa seule limitation et la surmonte par la pensée. Et la mort naturelle perd, elle aussi,
son pouvoir. »
37
« Alors, pourquoi ne pas saisir l’initiative et hâter la délivrance ? Cela pourrait sauver des vies juives en
péril ; en fait, rien d’autre ne pourrait les sauver. Les juifs ont besoin du Messie plus que jamais. Puisqu’il
est si proche, pourquoi l’attendre passivement ? Pourquoi ne pas se précipiter à sa rencontre ? » Elie
Wiesel, Le Voyant de Lublin ou la mélancolie hassidique, in Contre la mélancolie, Seuil, Paris, 1981.
34
vocation partisane. Au contraire, l’eschatologie postmoderne part, selon Philippe
Muray, du postulat d’une fin des temps déj{ advenue, tenant la fête pour perspective
sans horizon.39 Le fait est que nous sommes { un moment crucial de l’Histoire
humaine, l’avènement de l’ère informatique, et n’y être pas entré par un effondrement
de la civilisation antérieure, produit une impression de latence, une tension entre la
conservation de ce qui s’effondre et l’élan vers un avenir impossible { maîtriser, qui se
manifeste sous la forme d’un « « éternel présent » de la posthistoire »40, ou plus
précisément d’une « modernité tardive » comme la détermine Chantal Delsol, dans son
Eloge de la singularité, où elle adopte une approche scientifique de l’Histoire
contemporaine, au sens de rigueur philosophique41.
38
« Lorsque dans la lutte contre la bourgeoisie le prolétariat s’unit nécessairement en une classe, qu’il
s’érige en classe dirigeante, il abolit par la violence les anciens rapports de production, il abolit du même
coup les conditions d’existence de l’opposition de classes, des classes en général et par suite de sa propre
domination de classe. » Manifeste du Parti Communiste, [Link]. p.101.
39
« Mais qui parle de désespérer ? et de quoi ? La fin du monde est reportée à une date antérieure : [… ce
titre] résume avec une grande exactitude l’optimisme incontestable qui baigne tous nos dialogues.
Pourquoi s’inquiéter ? La fin du monde est derrière nous, mais c’est un secret que les entrepreneurs en
fin de monde, qui sont aussi les négateurs de celle-ci, se gardent bien d’ébruiter […] » Philippe Muray,
Festivus Festivus, 2005, Flammarion, Paris, 2008, pp 12-13. Cet ouvrage est éclairant sur la fin de
l’Histoire autoproclamée, phénomène encore inédit, et sur ses conséquences sociales. Cela explique
aussi l’engouement, positif et négatif qu’a pu susciter l’ouvrage de Fukuyama, La fin de l’Histoire et le
dernier homme, Paris, Flammarion, 1992.
40
Ibidem, p.12. Sur les effets psychologiques de cet éternel présent, et des autres formes de temps, nous
renvoyons à François Hartog, Régimes d’historicité. Présentisme et expériences du temps, le Seuil, Paris,
2002.
41
« Cette culture peut être dite de modernité tardive, comme il y a eu une antiquité tardive. […] Le
vocable de postmodernité s’est doté d’une connotation idéologique ; il indique le refus du vieux monde
et considère comme déj{ acquises et déj{ ratifiées les transformations en cours. L’idée de modernité
tardive traduit seulement ce qui vient { la fin d’un cycle, sans préjuger les rebondissements ni les
renaissances possibles. […] Car le temps tardif n’exprime pas, ou pas seulement, une détérioration, un
abandon ou une lassitude : il raconte le remplacement d’une culture par une autre. Le temps tardif ne se
résume pas à une fatigue, au sens de la vieillesse : le temps tardif est un temps subverti ». Chantal
Delsol, Eloge de la singularité, La Table Ronde, Paris, 2000, 2007, pp. 17-18.
35
l’Histoire. Sur ce point, Hegel et Marx ne diffèrent que dans leur définition de la
liberté, différence qui est entendue ici comme renversement d’une liberté en-soi à une
liberté pour-soi.
42
« La partition de l’Histoire universelle », La raison dans l’Histoire, [Link]. pp.279-296,
43
Il faut comparer ici les propos communiste et chrétien : « Une fois que les différences de classes
auront disparu au cours du développement et que toute la production sera concentrée entre les mains
des individus associés, les pouvoirs publics perdront leur caractère politique. Le pouvoir politique au
sens propre est le pouvoir organisé d’une classe pour l’oppression d’une autre. » Manifeste du Parti
Communiste, [Link]. p.101. Et d’autre part l’inanité finale du politique, avec la fin des temps dans le
Christianisme ; d’abord { cause de l’apocalypse qui précède la résurrection et le jugement dernier, dans
le livre éponyme de Jean de Pathmos, puis parce que pour Saint-Augustin, il n’y a pas d’identité, pas de
peuple sans justice, et donc pas de peuple pour Dieu, hormis le jour de la résurrection finale : […] le
prophète [Isaïe] dit en parlant des justes : « Toute chair viendra », parce que le peuple élu se formera de
toute nation ; […] comme les bons sont désignés par l’expression de « chair » et les méchants par celle de
« membres » ou de « cadavres », il est évident que c’est après la résurrection de la chair […] que le
jugement viendra qui doit opérer entre les justes et les injustes la séparation finale. » Saint-Augustin, La
Cité de Dieu, Seuil, Paris, 1994, t.2, p. 199.
44
« Les Temps messianiques auront lieu lorsque les Juifs recouvreront leur indépendance et
retourneront tous en terre d’Israël ». Maïmonide, Hilkhot Melakhim u-milhamot, Chapitre XII.
36
l’affranchissement du déterminisme matériel, dont la pensée de Marx et d’Engels
prend acte.
Cela signifie-t-il que la liberté comme émancipation n’a plus de sens durant l’ère
industrielle, ou que la lutte des classes n’a pas été le moteur de l’évolution historique
jusqu’{ la période industrielle ?
37
pensée, de sa parole, le citoyen n’a aucune garantie que l’Etat ne le spolie
arbitrairement. C’est pourquoi elle demeure le fondement nécessaire de toute liberté
future, et c’est { partir d’elle que les ouvriers européens ont pu pratiquer la grève, et
acquérir cette pratique comme un droit.
L’étendue des libertés est relative à ce que les différentes cultures entendent
par ce terme, et il s’agit bien d’un équilibre et non d’un idéal, car la liberté politique
idéale, définie définitivement n’existe pas. La constance de l’éducation, pour que les
citoyens définissent une liberté viable paraît ici, selon la célèbre sentence de Danton, la
première nécessité du peuple après le pain : c’est-à-dire la conscience de ses droits et
de ses devoirs envers la communauté de ses pairs. L’émancipation doit se renouveler
pour chaque génération, c’est pourquoi, quand les républiques ont souhaité s’assurer
un fondement solide, elles ont rendu l’école obligatoire.
Déterminer que l’Histoire soit mue par la lutte des classes revient cependant à
considérer que la liberté n’ait jamais été conçue autrement qu’en tant
qu’affranchissement quant { la pénibilité du travail, que l’émancipation théorique telle
qu’elle a servi { fonder les nations et { considérer la subjectivité et la citoyenneté
comme le fondement de la réflexion moderne ait été une erreur nécessaire, destinée à
être rectifiée après avoir engendré un état de soumission, celui du prolétariat,
semblable { l’esclavage, voire pire encore, puisque dans la Rome antique, la vie des
esclaves était moins dure et plus susceptible de changement que la condition ouvrière
dans les pays occidentaux à la fin du XIXème siècle.
38
Or si la philosophie de l’Histoire a été au cours du XXème siècle largement
dominée par la théorie marxienne, l’échec de l’idéologie communiste a sonné le glas de
cette interprétation. De fait, c’est l’exigence morale du socialisme d’Etat qui a engendré
les dictatures, parce que même en admettant que le Communisme soit l’avenir
humain, l’humain n’a pas été capable de s’y plonger. Le Communisme a certes
représenté un progrès technique, il a permis de lutter contre de nombreuses formes
d’impérialisme qui menaçaient les pays qui l’ont adopté, et il a permis au politique de
conserver la mainmise sur le domaine économique. L’essor économique des pays
européens dans la seconde moitié du XXème siècle est dû à la crainte du communiste à
l’intérieur et { l’extérieur de ses frontières, qui a ainsi poussé cet essor vers le partage
des richesses issues du travail.
La lutte des classes fut donc un constat et un motif politique réel, car on n’a pu
et on ne pourra encore progresser individuellement sans progresser collectivement,
sans prendre conscience de l’universalité de sa condition et de son asservissement ;
mais ces vingt dernières années l’ont officiellement discréditée comme raison
historique ; d’abord parce que les peuples qui ont été le moins asservis ont été ceux qui
ont su, par leur organisation collective, tirer le plus grand profit des ressources
39
individuelles ; et surtout, parce que cette raison historique, véritable mythe industriel,
a jeté un regard a posteriori sur l’Histoire { partir d’un fondement eschatologique, et {
ce titre elle s’est révélée erronée, une fois sa pertinence eschatologique battue en
brèche. La lutte des classes fut un mythe de l’affranchissement de la pénibilité de
l’existence poussé jusqu’{ inclure l’affranchissement de toute domination politique ou
économique, et dès lors, si la conscience de la nécessité collective de cet
affranchissement eut une pertinence décisive dans l’Histoire contemporaine,
l’impossibilité de concevoir une téléologie sans hiérarchie sociale, en somme,
l’impossibilité de concevoir le Communisme comme une science et non comme une
idéologie, l’exclut de la philosophie de l’Histoire autrement qu’{ titre factuel.
Pourtant, une lecture matérialiste de l’Histoire nous apprendra, sans parti pris,
que la distinction entre les individus, bien qu’elle fût pérennisée par les systèmes de
castes qui caractérisaient les sociétés de l’ère préindustrielle, dépendait de leur
condition matérielle. Cependant la recherche de l’intérêt personnel n’a apporté de
progrès que lorsqu’il s’est agi de proclamer l’unité de la condition humaine, et par le
fait, d’abolir les privilèges, puis { terme les castes ; c’est ce que Hegel appelle la ruse de
40
la raison46. L’intérêt matériel réalisait le spirituel, parce que le monde préindustriel est
spirituel en finalité. Cette spiritualité d’une condition humaine unique et libre, qui se
réalise dans l’idéal de la citoyenneté, impliquait que l’Histoire fût mue par l’espérance
d’atteindre ce stade éthique ; cela impliquait aussi que la prospérité des civilisations
qui ont participé à ce développement sans toutefois y aboutir ait été cyclique, car le
progrès éthique résiste difficilement à la prospérité, puisqu’elle ne s’est pour ainsi dire
jamais manifestée sans domination.
41
de masse. L’Idée esthétique, dont les moments sont conservés sous la forme de l’œuvre
d’art qui la consacrent est l’aliment de la raison matérielle. Belle et unique avant qu’elle
l’ingère, chaque originalité en est extraite dans une constante multiplication, avant de
devenir une navrante banalité. C’est le cas de toutes les bonnes idées, de toutes les
œuvres d’art copiées jusqu’{ être dénaturées, de chaque innovation.
42
moment où la création d’environnements virtuels implique un exil de l’Idée esthétique
hors du monde réel, et la réalisation contradictoire de la liberté pour soi dans
l’immatérialisme et la désincarnation est appelée la Raison sensitive. En celle-ci,
l’homme s’affranchit de sa corporéité, mais il s’affranchit aussi de la condition de son
bonheur que sont l’expérience et la sensibilité tactile. En se libérant, il se délivre de ce
qui le poussait { se délivrer, et sa liberté n’est plus qu’une pensée creuse qui ne
s’attache { rien.
43
4. Les deux moments de la raison spatiale.
Les deux moments de la raison spatiale sont la Rome antique d’une part, et
d’autre part le dessin et la peinture { l’ère moderne.
Ce que nous appelons raison spatiale est un mouvement historique qui a pour
finalité de produire un espace rationnel qui puisse servir de monde à la conscience
subjective, et qui induit une identité entre le sujet et le monde comme son objet au
sens le plus large. Cette rationalisation de l’espace implique sa définition et sa
transformation, la domestication de la nature en culture et la conscience de la netteté
du rapport réciproque de l’homme quant { son espace. Quoique les notions de
propriété et de cadastre fussent connues dès la plus haute antiquité, sinon
antérieurement, la civilisation dont l’exactitude du rapport { l’espace fut la plus
remarquable, et qui lui permit de conquérir le monde qui lui était contemporain fut la
Rome antique.
La raison spatiale a pour premier objet la ville, ou dans l’antiquité la cité, centre
politique et religieux, centre géographique du pouvoir et de la fabrication des objets
qui constituent la civilisation. La ville est donc le premier monde humain qui se
conçoive comme objet, et qui soit le fait d’une rationalisation de l’espace qui l’informe.
Cette rationalisation s’opère avec le travail des premiers urbanistes ioniens, qui
inventèrent le zonage, c’est-à-dire le découpage de l’espace selon les diverses activités
économiques, et le plan en damier, dit hippodaméen, du premier urbaniste passé à la
postérité, Hippodamos de Milet47 (Vème siècle avant J-C.) , { qui l’on attribue le plan de
la colonie grecque panhellénique, Thourioi, de la reconstruction de Milet et du Pirée
47
De cet Hippodamos, nous disons qu’il est un architecte, le premier grand architecte urbaniste du
monde grec. Mais Hippodamos est d’abord un théoricien politique qui conçoit l’organisation de l’espace
urbain comme un élément, parmi d’autres, de la rationalisation des relations politiques. Il est aussi un
astronome qui s’occupe de « météorologie », c’est-à-dire qui étudie les astres. On saisit sur le vif
comment se recoupent chez le même homme, des préoccupations astronomiques portant sur la sphère
céleste, la recherche des meilleures institutions politiques et un effort pour construire une ville
conformément à un modèle géométrique rationnel. Jean-Pierre Vernant, Géométrie et astronomie
sphérique dans la première cosmologie grecque, dans La Grèce ancienne, t.2, Seuil, Paris, 1965, 1995. pp.
196-197.
44
commanditée par Périclès et enfin de la nouvelle cité de Rhodes. Cette clarification de
l’espace { l’époque classique en Grèce, intervient après des siècles d’urbanisme
incontrôlé, appelé synœcisme, qui n’est autre que la constitution des cités { partir
d’une agglomération de villages48. Vers le milieu du VIIème siècle, avec les premières
colonies en Grande Grèce, comme celle de Mégara Hyblaea, ou de Sélinonte,
apparaissent des îlots plus droits, et une agora nettement délimitée, construits à partir
d’un espace déterminé par le mur d’enceinte, comme dans l’ancienne cité de Smyrne,
où dès la plus haute période archaïque s’étaient développées des notions de
rationalisation spatiale49. L’expérience des colonies de Grande-Grèce a permis de
concevoir la cité grecque comme un espace rationnel50, cependant ce concept est en
Grèce un progrès intellectuel et technique, non une perception du monde, car si le
monde, le cosmos, est ordre et beauté, et le nomos, la loi et le partage géographique,
ces notions sont générales et ne se retrouvent pas dans les rites.
La ville de Rome est également marquée par cette antériorité, car elle est elle
aussi issue de l’agglomération de diverses populations réunies sur les collines
environnantes, dont le chiffre sept, symbolique, fut retenu arbitrairement. Cependant
la conception romaine de l’espace, religieuse, est la plus rigoureuse des peuples
antiques, ce qui signifie une étroite corrélation entre pouvoir et équité, due à
l’exactitude du découpage spatial. Le peuple romain se prétendit { ce titre être le plus
pieux et le plus moral, car le plus respectueux de l’espace pour lui-même, et des limites
qui le définissent. La religion des romains est une religion de l’espace, et sa morale et
son équité n’existent que dans l’exactitude de sa considération.
48 ème
La ville d’Athènes proprement dite, nous l’avons vu, n’était au VIII siècle rien d’autre qu’une
constellation de petits habitats ; or cette date pour le synœcisme constitue une date au-delà de laquelle
il est impossible de descendre encore. Mais d’autres synœcismes ont suivi, immédiatement ou plusieurs
siècles après, qui attirèrent en masse les populations dans les centres urbains. On soupçonne un
mouvement de ce genre dans un autre cas très ancien, celui de Corinthe. Anthony Snodgrass, La Grèce
archaïque, 1980, Hachette littérature, 1986, p. 42.
49
Ibidem, pp.188 et 39.
50
Il n’est pas impossible que l’urbanisation précoce, liée { une mise en place plus rapide de la Cité-Etat
dans les colonies occidentales [pour des raisons de voisinage hostile] ait exercé une influence sur les
métropoles de la Grèce proprement dite ; si l’on inclut dans cet inventaire une fondation ionienne
comme celle de Smyrne, l’hypothèse devient plus que probable. On doit même admettre que
l’expérience acquise par les colons de Grande-Grèce et de Sicile a pu être communiquée aussi bien à des
cités non grecques, comme par exemple celle de Rome, qui est située { l’intérieur de leur zone de
contacts, qu’{ des cités du continent grec, comme Athènes. Ibidem, p.189.
45
Ce concept de l’espace pour lui-même implique que politique et religion aient
été étroitement liés ; mais au contraire des autres Etats de l’antiquité, qu’ils fussent
royaumes comme l’Egypte, ou cités-Etats comme dans l’orient ancien, le pouvoir s’il fut
religieux ne fut pas personnel. Les Romains tenaient la cité elle-même, Urbs, la Ville
pour centre du pouvoir et pour divinité. Durant toute la période républicaine (509-44
avant J-C.) ils abhorrèrent l’idée monarchique et ne durent se résoudre { l’empire que
pour administrer un territoire devenu trop vaste. L’empereur par ailleurs ne fut jamais
que le dépositaire du pouvoir suprême, l’imperium. Car l’imperium n’est dans la
République romaine que concédé à un magistrat hors de la limite sacrée de la cité
initialement défini par le fondateur Romulus, le pomœrium. Ce pouvoir suprême de
l’imperium ne se conçoit qu’en rapport { l’espace où il se déploie, et lorsque l’on
conçoit l’empire romain comme territoire, au sens moderne, nous modifions l’idée
première qui est « jusqu’où s’étend le pouvoir » ; la notion d’espace étant ancrée dans
le concept lui-même, qui s’attache { l’effectivité, que nous corrompons le terme { ne le
limiter qu’au concept d’étendue, en y associant une notion de patrie toute moderne, et
qui en fait pour Rome n’existe que pour la Ville et sa région, le Latium51.
51
Le « pouvoir romain » (tel est le sens de ce terme d’imperium romanum, que nous traduisons bien
maladroitement, par l’expression équivoque d’Empire romain) est une réalité abstraite, d’essence
er
juridique et spirituelle, symbolisée à partir du I siècle de notre ère, par la « divinité » de Rome, à
laquelle est jointe, mais seulement au second rang, celle d’Auguste. Une divinité est une entité
surnaturelle qui se manifeste, sans doute, par une action sur le monde, mais qui se situe au-delà de cette
action et qui la dépasse. Jamais aucune cité grecque n’avait été divinisée en elle-même ; { l’époque
classique, elles aimaient prendre une divinité pour symbole, mais jamais le corps politique des citoyens –
ce qui, à Rome, est le populus – n’avait atteint ce degré de transcendance, la majestas, au-dessus de tous
les êtres particuliers. C’est Rome qui non seulement imposa mais (ce qui est plus important encore)
formula cette notion jusque-l{ inconnue et, en même temps, laissa l’espoir { tous les sujets de participer
à la Cité divine. Pierre Grimal, La civilisation romaine, 1960, Flammarion, Paris, 1981, 2009, p.431.
46
potentialité infinie de dieux, autant qu’il y a de rites correspondant au calendrier52,
autant qu’il y a de pays53. Le succès du polythéisme grec au sein de la civilisation
romaine tient au fait qu’il permet de concevoir un polythéisme universel et de classer
les dieux polythéistes selon leurs fonctions primordiales. Seulement la divinité de la
Ville, celle qui confère l’imperium, est unique et contient toutes les divinités dans
l’œuvre romaine de dominer et de rationaliser l’espace du monde, en édifiant d’autres
villes qui sont autant de mondes fabriqués par l’homme pour dominer l’espace naturel
par la décision politique. C’est le symbole du Panthéon, temple qui réunit tous les
dieux en un même lieu, et dont la coupole symbolisant le ciel, est percée en son
sommet ; l’unique source de lumière marque la puissance spirituelle et terrestre qui
unit les croyances dans un même dessein, celui de la liberté civique.
La conception romaine d’un espace rationnel n’est donc pas due initialement {
la philosophie telle que nous la concevons, mais à une rationalité incluse dans la
religion elle-même, qui doit beaucoup { l’influence étrusque. L’importance des cultes
rendus à Janus, dieu du passage et du changement, à Portunus, dieu des portes et des
clés, et à Terminus, dieu des frontières et des bornages, témoigne de ce souci de
l’espace. Ce dernier dieu, pour la concorde qu’il prodigue en garantissant la stabilité
52
Jean Bayet, La religion romaine, Payot, Paris, 1956, 1999, chapitre 5, partie 1, le calendrier, pp.89-98.
Egalement : « Mais de grâce, cherchons dans cette multitude de dieux adoptés par les Romains quels
sont les dieux ou le dieu { qui l’Empire soit en particulier redevable de sa grandeur et de sa conservation.
[…] Un seul passage de ce Livre pourrait-il rappeler tous les noms de dieux et de déesses qui ne sauraient
être contenus dans ces immenses volumes où sont décrites ces fonctions divines appropriées à chaque
besoin de la vie humaine ? Car on n’a pas cru devoir confier { un seul dieu l’intendance des campagnes ;
mais la plaine est donnée à Rusina ; le sommet des montagnes à Jugatinus ; la colline à Collatina ; la
vallée à Vallonia. Pourrait-on laisser à la seule Segetia le soin des moissons ? Les semences que la terre
renferme encore, on les recommande à Seia ; à Segetia le froment levé ; la récolte achevée, les gerbes qui
demandent une vigilante tutelle sont confiées à Tutilina ; la protection de la déesse Segetia pouvait-elle
s’étendre de la naissance du brin d’herbe { la maturité de l’épi ? Et cette troupe de dieux ne suffit pas
encore à leurs déplorables adorateurs, à cette pauvre âme humaine qui dédaigne les chastes
embrassements du seul et vrai Dieu pour se prostituer à la foule des démons ! » Saint-Augustin, Cité de
Dieu, [Link]. t.1, p. 172. On retrouve la même verve comique chez Jean Calvin dans le Traité des Reliques,
in Œuvres choisies, Gallimard, Paris, 1995, puis par la suite chez Voltaire.
53
Le rite d’évocation consistait { s’attirer la faveur des dieux d’autres territoires, lesquels, en
reconnaissant la majesté des Rome due à leur valeur morale, prenaient leur parti : « Dans d’autres cas,
engagée dans une lutte définitive, [Rome] ‘‘évoquait’’, c’est-à-dire appelait rituellement par des
promesses solennelles la divinité majeure, ou toutes les divinités protectrices de l’adversaire (Tite-Live
V, 22 ; Macrobe, Saturnales, III, 9, 7-9) { la fois pour le dépouiller et s’enrichir de leur aide. » J. Bayet,
Religion romaine, [Link]. p. 122.
47
des frontières et du cadastre, est { l’honneur durant les fêtes dites Terminalia54.
Cependant cette rationalité et cette exactitude de l’espace consacré, de l’espace ayant
valeur pour lui-même, se retrouve au cœur de la conception romaine du temps et de
l’espace : dans la divination ou haruspicine, qui valide religieusement tout acte
politique ou militaire ; dans l’établissement des villes et des camps militaires ; et enfin
dans les rapports entre cités.
Toute décision politique fait l’objet chez les Romains antiques d’une divination,
qui passe le plus souvent par une lecture des entrailles, les exta, et plus
particulièrement du foie, au cours d’un sacrifice animal55. Cette divination, ou prise des
augures, est ce qui définit la réussite ou l’échec d’une entreprise importante, l’accord
ou le refus des dieux. Initialement, seuls les patriciens en avaient l’usage, c’est
pourquoi leur assemblée, le Sénat, possédait ce que l’autorité, le droit de consulter les
dieux, forme de dignité supérieure en parole et en acte. La décision d’Octavien,
lorsqu’il devient empereur, de se nommer Auguste, autrement dit de se conférer la
prime autorité, se comprend ainsi56. La divination se pratiquait une fois le templum,
l’espace consacré, correctement défini pour la lecture de la volonté des dieux
communiquant par les présages57. Ainsi notre terme de temple, qui s’est beaucoup
étendu, renvoie { l’espace consacré selon les Romains antiques, à la nécessaire
consultation de l’accord des dieux.
54
Ibid. p.92.
55
Nous retrouvons cependant d’autre méthodes, comme la lecture des éclairs (brontoscopie), ou du
comportement des poulets, ou du rebondissement des noix (tripudium sonivivum ou tripudium
solistimum). Une autre forme de divination couramment répandue était l’ornithomancie, ou lecture du
passage des oiseaux dans le ciel.
56
[Link]. [Link]. p. 163.
57
[Link]. [Link]. pp. 55, 103.
58
« Le pomerium était un boulevard consacré de part et d’autre de l’enceinte d’une ville – ou du sillon
tracé autour d’elle ‘‘selon le rite étrusque’’, les mottes étant rejetées vers l’intérieur. Sa destination étant
la prise des auspices, par l’observation des signes (ceux des oiseaux en particulier) qui recommandaient
ou déconseillaient une entreprise : selon que l’augure était en-deçà ou au-del{ du ‘‘mur’’, il pouvait faire
des observations valables pour le territoire urbain ou pour celui ‘‘des champs’’, au sujet de la cité vue du
dehors ou des étrangers vus du dedans » [Link]. [Link]. p.32. « […] on sait par exemple que le chef
48
d’un camp militaire, doit suivre un schéma rigoureux, reprenant la tradition de l’espace
sacré de la Ville, en y ajoutant une distribution de l’espace plus précise encore :
L’espace, consacré pour lui-même par le rite des augures, inauguré au sens
étymologique, prend donc une importance sacrée qu’il n’avait encore eue dans aucune
autre civilisation antique. La ville comme monde produit par l’homme et pour
l’homme est le centre de cet espace. La longévité du droit romain est due à cette
exactitude caractéristique, directement corrélée avec le caractère sacré du bornage ; à
d’armée ne pouvait entrer { l’intérieur du pomerium sans perdre sa qualité. Les auspices du général ne
sont pas du même ordre que les auspices urbains. Inversement, la valeur des signes envoyés par les dieux
que l’on a consultés { propos d’un acte de la vie urbaine cesse automatiquement une fois le pomerium
franchi. [Link]. [Link]. p.140.
59
[Link]. [Link]. p. 423. Voir aussi Léon Homo, Rome impériale et urbanisme dans l’antiquité, Albin
Michel, 1951, 1971, pp.26-27.
49
ce titre, sous Auguste, le déplacement d’une borne fut en droit puni de mort. Cette
corrélation se retrouve dans le collège des Fétiaux, prêtres dont la fonction était de
sacraliser les déclarations de guerre et les traités de paix, en somme, de rendre compte
auprès des dieux du droit du peuple romain { transgresser les frontières d’un peuple
voisin. Ils étaient { ce titre détenteurs d’un droit particulier, ancêtre du droit
international, { ceci près qu’il ne ratifiait que les rapports des Romains envers leurs
dieux et les dieux protecteurs de leurs voisins, le jus fetiale60.
La civilisation romaine qui tient donc la ville elle-même pour espace consacré
fut celle qui œuvra partout où elle étendit son pouvoir, pour favoriser les conditions de
la vie urbaine. Bien que les techniques fussent initialement grecques, la méthode de
blocage, employée par les Romains, leur permit « toutes les audaces »61. La Rome
antique précède par son art de bâtir la civilisation industrielle, mais la parenté s’affirme
sur deux points. D’une part la sacralisation de l’espace chez les Romains qui a conduit
{ la production d’une infrastructure territoriale avec un réseau de routes et d’aqueducs,
se retrouve dans l’aménagement du territoire propre aux Etats-nations de l’ère
industrielle. La notion d’Etat-nation s’est imposée comme la forme moderne de la
consécration du territoire et de la ville. Les Hollandais domestiquent leur territoire dès
le XVIème siècle, tandis que Louis XV fait bâtir la place royale, devenue depuis place de
la Concorde, entre 1758 et 1763.
60
« La déclaration de guerre se présentait comme demande de satisfaction […]. Si réparation n’était pas
accordée dans les trente-trois jours, le jet d’une lance ensanglantée (ou en bois magique, de cornouiller
rouge ?) sur le territoire ennemi annonçait la guerre et préfigurait la victoire. Un traité de paix (fœdus)
se concluait (fœdus ferire) sous l’invocation de Jupiter, le pater patratus frappant d’une pierre un porc en
appelant le dieu à frapper à proportion de sa puissance – c’est-à-dire avec la foudre, dont le silex était
émanation ou symbole – , quiconque transgresserait le premier les conditions de paix. » [Link]. p.106.
L’auteur renvoie { un de ses articles, Le rite du fétial et du cornouiller magique, datant de 1935. On peut le
trouver à cette adresse : [Link]
4874_1935_num_52_1_7255.
61
« Or dès la fin de la République se répand et se développe une technique nouvelle, celle du ‘‘blocage’’.
Le mur n’est plus entièrement fait de blocs juxtaposés, mais d’un noyau central, formé d’un mélange de
chaux, de sable et de matériaux plus durs, que vient de part et d’autre, recouvrir un parement. […] Avec
des pierres taillées, il est fort difficile de construire des voûtes, et, plus encore, des coupoles. Avec le
blocage, rien de plus facile : un coffrage grossier dans lequel on coulait le liquide suffisait à mettre en
place les voûtes les plus hardies. […] C’est ainsi que s’explique en partie le caractère monumental des
édifices impériaux, comme les thermes destinés à accueillir des foules immenses et des amphithéâtres
qui élevèrent leurs gradins sans le secours d’aucune colline, d’aucune acropole dont ils auraient suivi la
pente. […] Le pont du Gard, construit probablement par des ingénieurs militaires, montre { quel point la
beauté pouvait, sans effort, atteindre cette architecture qui n’avait d’autre fin que l’efficacité de la
fonction. » [Link]. [Link]. pp. 243-244
50
Mais surtout, { une époque où la notion d’art de la représentation des passions
humaines, de l’art au sens commun, ne s’était pas distinguée des arts, le grec τεχνη
signifiant et l’un et l’autre, l’architecture utilitaire s’imposait comme un art { part
entière. Les Romains n’étaient pas réputés pour l’originalité de leurs temples, hormis le
Panthéon, ni pour leurs statues, plutôt grossières, mais pour les efforts qu’ils
déployèrent en vue de rendre possible et agréable la vie urbaine à une population fort
nombreuse. En ceci, les Romains furent les inventeurs de l’art utilitaire. Bien qu’ils ne
le révérassent pas autant que les œuvres littéraires, picturales ou sculpturales, c’était la
raison de leur art de vivre et de leur succès. Grâce à lui, les villes se peuplèrent et
commencèrent { couvrir l’Europe occidentale, amenant une population croissante {
partager ses idéaux de prospérité et de liberté.
62
« Il faut rendre à César ce qui appartient à César, et à Dieu ce qui appartient à Dieu ». Matthieu XXII,
21.
63
Que [la cité céleste] se souvienne aussi que pendant son pèlerinage en ce monde, plusieurs lui sont unis
par la communion des sacrements qui ne seront pas associés { sa gloire dans l’éternelle félicité des
51
civilisation matérielle { sa perte, déclarant que l’humanité ne peut prendre seule son
destin en main sans recourir { la grâce divine, puisque l’apocalypse est la fin nécessaire
de toute Histoire terrestre, mais de plus, il ferme à toute consécration l’espace lui-
même, hors de l’église comme lieu. Le monde terrestre n’est plus que le lieu où l’âme
éprouve sa qualité.
C’est cet intérêt renouvelé pour l’antiquité, qui favorisa l’engouement pour les
sciences exactes, et le développement d’espaces picturaux plus précis, dont la
perspective picturale, véritable démiurgie de l’ère moderne, est l’héritière. C’est Filippo
Brunelleschi, peintre et architecte versé dans l’art antique, bâtisseur du dôme de Santa
Maria delle Fiore, qui est selon la tradition, l’inventeur de la perspective picturale 64. Et
celle-ci représente { ce titre une conception nouvelle de l’exactitude spatiale, que nous
nommons « optique quantitative ».
saints. […] Car les deux cités s’enlacent et se confondent dans le siècle jusqu’{ ce que le dernier jugement
les sépare. Cité de Dieu, [Link]. I, XXXV. C’est nous qui soulignons. Voir aussi : Etienne Gilson, Les
métamorphoses de la cité de Dieu, 1952, Vrin, Paris, 2005, pp. 65-66.
64
Hubert Damisch, l’Origine de la perspective, Flammarion, Paris, 1987, 1993 pp.83-103.
52
Nous appelons ici l’optique quantitative le principe de représentation exacte des
formes vues. Il est certain que dans la genèse de l’art et de la pensée occidentale, c’est
la Grèce qui en fut l’initiatrice. Ce que nous entendons par optique quantitative, c’est {
la fois la reconnaissance de la subjectivité par la reproduction du regard qu’elle porte,
et de l’objectivité de la matière sur laquelle ce regard est porté. En considérant dans
son exactitude optique l’objet vers lequel l’œil porte son regard, il ne s’agit pas
seulement de réfuter la représentation bidimensionnelle d’objets purs, d’images
symboliques tels que pensés par l’esprit, tels qu’on peut les concevoir dans les
peintures rupestres, byzantines, ou même le blason médiéval. Il s’agit de concevoir le
caractère universel, objectif et reproductible de la subjectivité, de l’aspiration {
reconnaître la place de chaque objet dans un ensemble pour chaque observateur à
venir. La représentation tridimensionnelle, le respect des proportions et des distances,
l’attachement aux formes géométriques fondamentales pour organiser cet espace, est
une reconnaissance de la pérennité de cette subjectivité, qui reconnaît sa richesse et sa
profondeur dans l’exactitude objective de son environnement matériel.
53
techniquement viable, qu’elle permet { l’homme de vivre dans son environnement
matériel, de le dompter ou de le sublimer par la technique.
65
Jean-Pierre Vernant, Pierre Vidal-Naquet, la Grèce ancienne, [Link]. ; Anthony Snodgrass, la Grèce
archaïque, [Link]. pp. 197-198. ; Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque, PUF, Paris, 1962,
2007.
54
Il ne s’agit pas d’exposer l’évolution de la représentation de la nature de Giotto
jusqu’aux Romantiques, mais de présenter deux moments de la peinture de l’ère
moderne, où la représentation d’un espace se fit pour elle-même, et où donc naquit
l’identité d’une subjectivité libre avec le monde conçu comme son objet, ouvrant le
chemin { la liberté entendue comme citoyenneté, c’est-à-dire comme possédant par
nature droit et devoir envers elle-même, son prochain, et l’espace qu’ils ont en partage.
Ces deux étapes de l’espace révélé pour lui-même { la modernité, sont l’utopie et la
peinture de paysage.
L’utopie est une vive réaction de l’humanisme, pourtant par tradition favorable
au principe de charité et d’amour du prochain, propres au Christianisme, contre le
Christianisme apocalyptique et l’inanité des affaires terrestres qu’il proclame. A la
polémique qui embrase dès le commencement le texte de Jean de Patmos 66, l’utopie
oppose un pays hors du temps et de l’espace, parvenu { une autarcie parfaite : c’est une
fin de l’Histoire en succès terrestre, dépouillée de la religion qui n’y apparaît pas, ce qui
signifie pour les créateurs d’utopie son caractère belliqueux et désespéré67. L’utopie est
un lieu bel et bon, construit et décrit avec art :
« Les rues et les places sont convenablement disposées, soit pour le transport,
soit pour abriter contre le vent. Les édifices sont bâtis confortablement ; ils brillent
d’élégance et de propreté, et forment deux rangs continus, suivant toute la longueur
des rues, dont la largeur est de vingt pieds.
Derrière et entre les maisons se trouvent de vastes jardins. Chaque maison a une
porte sur la rue et une porte sur le jardin. Ces deux portes s’ouvrent aisément d’un
léger coup de main, et laissent entrer le premier venu. »
« [Dans les annales] on lit qu’au commencement, les maisons, fort basses,
n’étaient que des cabanes, des chaumières en bois, avec des murailles de boue et des
toits de paille terminés en pointe. Les maisons d’aujourd’hui sont d’élégants édifices {
66
« A l’ange de Laodicée, écris : Ainsi parle l’Amen, le Témoin fidèle et vrai, la Principe de la création de
Dieu. Je connais ta conduite : tu n’es ni froid ni chaud – que n’es-tu l’un ou l’autre ! – Ainsi, puisque te
voilà tiède, ni chaud ni froid, je vais te vomir de ma bouche. »
67
Tommaso Campanella, La Città del Sole, 1623, a cura di Adriano Seroni, Feltrinelli, Milan, 2003.
55
trois étages, avec des murs extérieurs en pierre ou en brique, et des murs intérieurs en
plâtras. »68
En outre, la passion du dessin comme production d’un espace virtuel qui habite
les artistes de la Renaissance et du Baroque, permet de retrouver en leurs travaux ce
souci de la composition picturale qui témoigne d’une volonté de réalisme transposée
jusque dans les évènements les plus mystérieux, ainsi L’incrédulité de Saint Thomas, du
Caravage (1601-1602)71, ou L’extase de sainte Thérèse du Bernin72.
56
« Par suite de ce besoin de créer un art qui nous fût propre et une poésie
nationale, fût-ce même au préjudice de l’idéal et de la beauté, la bride fût lâchée au
penchant qui entraînait vers de semblables représentations. […] Si nous voulons
cependant faire ressortir ce qui a été composé de plus digne d’être admiré sous ce
rapport, nous devons considérer la peinture de genre des Hollandais. […]
Chez les Hollandais, cette satisfaction qui leur fait éprouver la réalité présente,
même en ce qui touche aux détails les plus ordinaires et aux plus petites particularités,
s’explique facilement. Les avantages que la nature fournit aux autres peuples, ils ont dû
les conquérir par de rudes combats et un travail opiniâtre. Renfermés dans un étroit
espace, ils devenus grands par le soin et l’importance attachés aux plus petites choses.
[…] Ils ont réformé eux-mêmes leur église, triomphé du despotisme religieux aussi bien
que de la puissance temporelle et de la grandeza espagnole [… ] ; c’est ainsi que se sont
développés chez eux, avec le sentiment d’une liberté qu’ils ne doivent qu’{ eux-mêmes,
avec l’aisance et le bien-être, les qualités qui les distinguent […]. C’est l{, en même
temps, ce qui justifie le choix et les sujets de leur peinture. »73
La peinture des genre, dont la peinture de paysages fait partie, a donc pour
finalité chez les Hollandais d’illustrer l’attachement { un territoire qu’ils ont aménagé,
conquis et entretenu { l’encontre des puissances étrangères et des forces naturelles. Les
Hollandais tels que Ruysdael ou Hobbema, offraient une véritable poésie des éléments
{ la vue subjective, qui se gorgeait d’espoir devant les réalisations humaines : Le
moulin, de Jacob van Ruisdael74, neveu du précédent, résume à lui seul la maîtrise des
éléments, eau et air, d’un seul coup d’œil.
73
Hegel, Esthétique, LGF, Paris, 1997, t. 1, pp. 732-733.
74
Rijksmuseum, Amsterdam.
57
{ des silhouettes, et l’Embarquement pour Cythère (1718) est une allégorie du passage de
la vie jusqu’{ son terme qui s’applique aussi bien { l’Ancien Régime finissant.
En fait, la peinture de paysage est celle d’une subjectivité qui s’est finalement
libérée par l’Etat, et pour laquelle la peinture des mystères religieux n’est plus qu’un
souvenir des fastes d’antan. Face au travail sur le monde qui attend le citoyen, le sujet
qui n’a pas encore été émancipé contemple la splendeur perdue d’une époque moins
vulgaire que celle qu’il pressent. C’est finalement le sens des peintures des deux grands
peintres vénitiens que furent Canaletto (1687-1768), et surtout Francesco Guardi (1712-
1793). Les peintres français ne furent pas en reste, comme en témoigne l’œuvre de
Hubert Robert (1733-1808), dont les tableaux les plus célèbres furent des peintures de
ruines, telle que la Vue imaginaire de la galerie du Louvre en ruines.
58
5. La raison plastique.
Cependant cette beauté est intimement corrélée { l’utilité, elle n’existe que par
et pour elle. La beauté utilitaire idéale est l’utilité pure, la fonctionnalité
universellement reproductible : c’est le principe du classicisme industriel. La beauté
utilitaire, contrairement à la beauté propre à la représentation, la beauté artistique au
sens commun, ne représente pas les passions et les émotions humaines, ne libère pas
l’individu en lui faisant contempler la liberté comme émancipation, mais réalise la
liberté pour soi, affranchit l’individu de son déterminisme matériel par la composition
d’espaces déterminés selon leur fonction. L’Idée esthétique est à un moment précis, la
façon dont on conçoit la conformation spatiale comme libératrice. L’industrie,
engendrant un perpétuel renouvellement du monde, engendre également un
déterminisme toujours nouveau, de sorte que sur la période industrielle, nous pouvons
ainsi concevoir une raison plastique, où l’opposition de l’Idée esthétique inspire la
production nouvelle, puisque l’Idée par principe pérenne se réalise dans l’art, cet art
n’est qu’un modèle de l’esthétique qui est consommée par suite, jusqu’{ ce que l’art
passe de mode, où ne soit plus pertinent, selon la dialectique de la récupération.
60
est un moment du faux »76, car tout ce qui y est produit de beau ou d’original, de
matériel ou d’intellectuel, est copié jusqu’au dévoiement. C’est la dialectique de la
raison matérielle comme raison historique dominante, moment que nous avons défini
comme raison plastique et raison sensitive : la production incrémentielle, qui se
manifeste sous forme d’esthétique industrielle contient son contraire, l’Idée esthétique,
qui se manifeste sous la forme de conceptions de l’espace et de modèles d’objets, dont
elle se nourrit. Le terme de Design, en tant que dessein productif et démiurgique,
inclut ces oppositions en lui, et traduit le concept de monde industriel, fabriqué par et
pour l’homme.
61
se poursuit dans le mouvement Sécession, plus provincial, où les formes tendent à
s’aplanir vers une intention plus fonctionnelle. Il est la manifestation concrète du
mystère de la puissance plastique industrielle potentiellement infinie, sous la forme
démiurgique de la composition d’espaces tels que la ville ou le domicile.
62
à un public féminin, et devient obsolète esthétiquement, le design technologique, qui
s’adresse { un public masculin, devient obsolète soit par programmation, soit par
remplacement par un objet plus performant. Il y a cependant la même aliénation
consommatoire { remplacer l’une ou l’autre catégorie d’objets tant qu’ils demeurent
fonctionnels. Le style organique, plus rare, est moins conçu comme un objet de
consommation que comme une œuvre d’art utilitaire ; néanmoins, même en tant que
tel, il n’est pas indestructible pour autant.
77
Nous faisons ici nôtre la thèse de Gaston Bouthoul, fondateur de la polémologie, selon lequel la guerre
a une fonction de relaxation démographique consciente sur les sociétés qui y recourent. Il reprend à ce
titre la définition de fonction d’Emile Durkheim dans De la division du travail social, impliquant la
notion de répétition, notant que la guerre est « un des phénomènes sociaux les plus réguliers et les plus
constants » : « La guerre peut donc être rangée parmi les institutions destructrices volontaires. Nous
appelons ainsi toutes celles qui tendent soit à empêcher les naissances, soit à diminuer le nombre des
vivants. » Gaston Bouthoul, Traité de polémologie, sociologie des guerres, Payot, Paris, 1951, 1991, pp. 265-
281.
63
abandon du corps, conçu comme enveloppe charnelle de la conscience dans le réel ;
monde qui ne vaut plus que comme point de départ vers les autres mondes. L’art qui
correspond à ce monde est le jeu de rôles, art qui réalise la synthèse entre
environnement réalisant l’affranchissement de l’individu, le délivrant de son
déterminisme physique, et narration qui représente les passions humaines et provoque
ainsi l’émancipation. Cependant si l’art fait partie de la vie, une vie qui se résume { la
contemplation de l’art n’est pas une vie, car elle est sans repère, aussi loin que l’art
puisse pousser la mimésis, l’imitation de la nature, ou par un terme plus ludique, la
simulation.
64
II. Phénoménologie de l’Idée esthétique.
L’Idée esthétique, telle que nous l’avons expliquée jusqu’ici est la conscience
libre telle qu’elle s’exprime { un moment précis de l’Histoire industrielle, sous la forme
de l’affranchissement, dans et en opposition au mouvement de l’Histoire industrielle,
la raison plastique, qui tend vers une production sans cesse croissante. L’expression de
cette conscience libre sous la forme d’un modèle de conformation spatiale doit donc
être définie dans ses occurrences concrètes. Le travail de Karl Marx est à ce titre
éclairant, et il nous faut l’expliquer afin de défendre l’hypothèse selon laquelle l’Idée
esthétique dépasse les catégories opposées d’infrastructure et de superstructures qu’il a
conçues.
78
Karl Marx, Introduction à la critique de l’économie politique, 1857, L’Altiplano, 2008, p.11. C’est nous qui
soulignons.
65
industrielle qui agit directement sur le déterminisme de l’individu : « Ce n’est pas la
conscience des hommes qui détermine leur être ; c’est inversement leur être social qui
détermine leur conscience. A un certain stade de leur développement, les forces
productives matérielles de la société entrent en contradiction avec les rapports de
production existants, ou, ce qui n’en est que l’expression juridique, avec les rapports de
propriété au sein desquels ils s’étaient mus jusqu’alors. De formes de développement
des forces productives qu’ils étaient, ces rapports deviennent des entraves. Alors
s’ouvre une époque de révolution sociale79. »
Il nous faut revenir sur ce dernier point, car le travailleur, soumis { l’aliénation
productive qui le fait travailler autant que possible, l’appauvrit, divise son temps de
travail au maximum en tâches abrutissantes, a eu plus d’une fois l’occasion dans
l’Histoire de faire la révolution, que ce soit { l’ère industrielle ou auparavant, que l’on
prenne exemple sur la guerre sociale qui suit de près l’assassinat des Gracques qui, par
leur loi agraire, voulaient recourir au partage des terres80, la propriété individuelle n’a
pratiquement jamais été niée, et lorsque ce fut entrepris, la réalisation ne fut jamais
complète. En URSS, la collectivisation généralisée des terres agricoles a engendré des
révoltes et la mort de dix millions de personnes environ, d’après Staline lui-même. Les
paysans conservèrent finalement de petites parcelles privées81.
Donc, bien que l’agitation sociale, voire la révolution ait engendré dans les
sociétés industrielles une redistribution des richesses, la propriété ne fut jamais
complètement remise en question ; par contre, ce qui apparaît à l’évidence, c’est
l’individualisation et la réduction constante de l’espace concédé { l’épanouissement de
79
Ibidem.
80
« De tous les côtés on n’entendait que plaintes de cette nature, que clameurs mêlées d’indignation.
Les citoyens pauvres répondaient à toutes ces doléances, que de leur ancienne aisance ils étaient tombés
dans une extrême misère ; que cette détresse leur empêchait de faire des enfants, faute d’avoir de quoi
les nourrir ; ils énuméraient toutes les expéditions militaires qu’ils avaient menées pour gagner cette
terre et s’indignaient de se trouver privés de leur portion dans ces propriétés ; en même temps ils
reprochaient aux riches d’avoir préféré { des hommes de condition libre, { des concitoyens, { ceux qui
avaient l’honneur de porter des armes, des esclaves, engeance toujours infidèle, toujours ennemie de ses
maîtres, et par cette raison frappée d’anathème { l’égard du service militaire. » Appien, Les guerres
civiles à Rome, livre I, Belles lettres, Paris, 2004, p.39. La loi agraire, ou partage des terres conquises est
le plus épineux problème politique de la République romaine, qui dura tout au long de celle-ci, et suscita
le plus de révoltes et de séditions. Sur sept tentatives seules deux réussirent.
81
en 1939, ces lopins qui ne représentent que 3 % des terres produisent 25 % des récoltes, plus de la
moitié des fruits et des légumes, et 72 % du lait et de la viande. D’après Oleg Khlevniouk, Le Cercle du
Kremlin, Seuil, Paris, 1996.
66
la subjectivité, dont témoigne le volume sans cesse croissant de la production
industrielle consacrée { l’équipement domestique, et finalement, le nombre croissant
d’ordinateurs personnels, de téléphones portables, et maintenant de tablettes
informatiques, qui restreignent la conscience { la captation et { l’émission d’ondes ou {
des images. Les révolutions n’ont pas distribué les richesses, mais contribué à enfermer
la subjectivité dans des espaces restreints, que sont le domicile, puis la télévision et
enfin les mondes virtuels.
67
Il est donc nécessaire en premier lieu de montrer le fonctionnement inhérent à
l’infrastructure et { la superstructure, pour comprendre le rôle de l’Idée esthétique
dans le mouvement de l’Histoire déterminé d’abord par la raison matérielle plastique,
puis par la raison matérielle sensitive.
68
1. Métaphysique de la production incrémentielle.
82
« Pour développer les dimensions de la machine d’opération et le nombre de ses outils, il faut un
moteur plus puissant, et pour vaincre la force d’inertie du moteur, il faut une force d’impulsion
supérieure { celle de l’homme, sans compter que l’homme est un agent très imparfait dans la production
d’un mouvement continu et uniforme. Dès que l’outil est remplacé par une machine mue par l’homme,
il devient bientôt nécessaire de remplacer l’homme dans le rôle de moteur par d’autres forces naturelles.
[…] Ce n’est qu’avec la machine { vapeur { double effet de Watt que fut découvert un premier moteur
capable d’enfanter lui-même sa propre force motrice en consommant de l’eau et du charbon et dont le
degré de puissance est entièrement réglé par l’homme. Mobile et moyen de locomotion, citadin et non
campagnard comme la roue hydraulique, il permet de concentrer la production dans les villes au lieu de
la disséminer dans les campagnes. Enfin, il est universel dans son application technique, et son usage
dépend relativement peu des circonstances locales. » Karl Marx, Le Capital, tome I, p.274-275, Garnier-
Flammarion, 1969, Paris
83
Nous renvoyons { l’exemple de la fabrique d’épingles, dans le premier livre de l’ouvrage d’Adam Smith,
Recherche sur la nature et les causes de la richesse des Nations.
69
rôle de l’ouvrier, autrefois détenteur d’un savoir-faire, à celui de robot84 ou au mieux de
technicien ; ce sont l’ingénieur et le styliste qui conçoivent alors les objets produits.
84
L’invention du terme de robot, par Karel et Josef Capek, signifie le travailleur mécanique, qui se définit
quant à sa tâche (robota, en Tchèque et Polonais). Ainsi le prolétaire comme la machine qui plus tard le
remplace, ne se définissent plus qu’ainsi. Le manque de dignité et l’inhumanité dont relève ce terme, ne
peut se retrouver en Français que dans l’argot « larbin », bien que cette acception, si elle s’étend {
l’activité dont on imagine les robots capables, c’est-à-dire { l’exécution de toutes les tâches pénibles {
l’homme, ne recouvre pas la complexité technique dont le terme de robot s’est avec le temps paré. Il est
{ noter qu’en Polonais, ouvrier se dit robotnik.
85
« En fait, chacune d’elles n’est pas seulement immédiatement l’autre, ni seulement médiatrice de
l’autre, mais chacune d’elles, en se réalisant crée l’autre ; se crée sous la forme de l’autre. C’est la
consommation qui accomplit pleinement l’acte de la production en donnant au produit son caractère
achevé de produit en le dissolvant en consommant la forme objective indépendante qu’il revêt, en
élevant { la dextérité, par le besoin de la répétition, l’aptitude développée dans le premier acte de la
production ; elle n’est donc pas seulement l’acte final par lequel le produit devient véritablement
produit, mais celui par lequel le producteur devient véritablement producteur. Karl Marx, Introduction à
la critique. Op. Cit. p. 47.
87
Ibidem, p. 62.
70
« Ce n’est pas seulement l’objet de la consommation, mais aussi le mode de
consommation qui est donc produit par la production, et ceci non seulement d’une
manière objective, mais aussi subjective. La production crée donc le consommateur ; 3°
la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit
aussi un besoin { l’objet matériel, elle fournit aussi un besoin { l’objet matériel. Quand
la consommation se dégage de sa grossièreté primitive et perd son caractère immédiat
[…], elle a elle-même, en tant qu’instinct, l’objet pour médiateur. »88
88
Ibidem, p. 44.
89
L’auteur résume sa pensée ainsi, dont le reste de l’ouvrage est la preuve : « Voilà ce que ne voient pas
Galbraith et avec lui tous les ‘‘aliénistes’’ de la consommation, qui s’obstinent { démontrer que le rapport
de l’homme aux objets, le rapport de l’homme { lui-même est truqué, mystifié, manipulé – consommant ce
mythe en même temps que les objets – parce que, posant le postulat éternel d’un sujet libre et conscient
(afin de pouvoir le faire resurgir { la fin de l’Histoire comme happy end), ils ne peuvent qu’imputer
toutes les ‘‘dysfonctions’’ qu’ils relèvent { une puissance diabolique – ici la technostructure armée de la
publicité, des public relations et des études de motivation. Pensée magique s’il en est. Ils ne voient pas
que les besoins ne sont rien, pris un { un, qu’il n’y a qu’un système de besoins, ou plutôt que les besoins
ne sont rien que la forme avancée de la systématisation rationnelle des forces productives au niveau
individuel, où la ‘‘consommation’’ prend le relais logique et nécessaire de la production. » Jean
Baudrillard, La société de consommation, Denoël, 1970, Gallimard, 1986, 2005, p. 104.
71
Ce dernier émet par ailleurs l’hypothèse que la société de consommation,
consciente de la nécessité de préserver et d’accélérer l’incrément productif qui est son
fondement, organise l’ « excédent perpétuel des besoins par rapport { l’offre des biens
tout comme il spécule sur un volant de chômage pour maximiser le profit qu’il tire de
la force de travail », ce qui conduit à « la croissance de ce déséquilibre même entre
croissance des besoins et croissance de la productivité ». C’est ainsi qu’il explique la
« ‘‘paupérisation psychologique’’ » qui est le premier symptôme de ce que nous
appelons aliénation consommatoire90.
« A vrai dire, la production, elle aussi, sous sa forme exclusive, est de son côté,
déterminée par d’autres facteurs. Par exemple quand le marché, c’est-à-dire la sphère
de l’échange, s’étend, le volume de la production s’accroît et il s’opère en elle une
division plus profonde. Une transformation de la distribution entraîne une
transformation de la production […] enfin, les besoins inhérents { la consommation
déterminent la production. Il y a action réciproque entre les différents moments. C’est
le cas pour n’importe quelle totalité organique. »91
72
C’est pourquoi au contraire de Marx, nous n’aborderons par la médiation entre
production et consommation en terme de simple distribution des objets : la diffusion,
qui recouvre la distribution des objets, mais aussi leur condition de distribution et le
conditionnement des receveurs, est plus complexe, parce qu’elle recèle deux éléments
sans lesquels l’incrément ne pourrait se perpétuer : la diversification et la
superstructure.
Les sciences « exactes », parce qu’elles se savent falsifiables, n’ont pas vocation à
énoncer des vérités éternelles, et donc à mystifier autant que la religion peut le faire
concernant les phénomènes naturels, tels que la création de l’homme ex nihilo et
autres principes irrationnels. La vérité scientifique est en fait une vérité technique,
parce que la technique est plus effective que la croyance religieuse, tant pour parvenir
92
« Si bien que ce différencier, c’est précisément s’affilier { un modèle, se qualifier par référence { un
modèle abstrait, à une figure combinatoire de mode, et donc par-là se dessaisir de toute différence
réelle, de toute singularité, qui, elle, ne peut advenir que dans la relation concrète, conflictuelle, aux
autres et au monde. C’est l{ le miracle et le tragique de la différenciation. C’est ainsi que tout le
processus de consommation est commandé par la production de modèles artificiellement démultipliés
(comme les marques de lessive). » Soc. Conso. Op. Cit. p. 126.
93
Sous ce terme sont rangées la physique, la chimie, les mathématiques, toutes sciences « modèles »
apte { parvenir { l’entière détermination du monde selon les néo-positivistes, le Cercle de Vienne en
premier lieu.
73
{ l’émancipation, qui commence par le citoyen-soldat, que dans la perspective de
l’affranchissement du déterminisme matériel : notre monde est technique, et sans cette
technique, nous ne pourrions être aussi nombreux, ni même être en tant qu’individus.
Ainsi, même la vérité technique est vide, parce qu’elle dépend de l’idée que l’on s’en
fait, idée bien variable selon qu’elle engendre des bienfaits ou des méfaits. Car enfin, ce
que l’on recherche dans le progrès technique, c’est le progrès moral, et bien qu’{
chaque révolution technique l’on croit brièvement que l’on sera plus heureux, ce court
bonheur est équilibré par d’autres malheurs, dus eux aussi à la puissance technique.
74
premières et de techniques des autres Etats. D’autre part, la recherche de
l’affranchissement, du confort et de la prospérité l’emporte sur les droits du citoyen,
lesquels existent en nombre limité, et dont le respect est, par la lourdeur
administrative et la lenteur judiciaire, fort variable. Par ailleurs, le citoyen lui-même
réprouve une justice trop expéditive. Ce qui l’intéresse est d’accroître son bien, et que
le droit soit de son côté au moins en principe.
De sorte que, si l’argent est central dans la vie du citoyen, puisqu’il passe la
majorité de son temps à en gagner ou à chercher à en gagner, il ne peut blâmer les
institutions politiques de chercher à accroître la puissance économique du pays, même
si le partage des richesses prête depuis toujours le flanc à la critique, en le faisant
travailler et consommer le plus possible. Ainsi l’individu est déterminé pour accroître
son bien et consommer au plus ; la publicité, qui est une institution, l’y incite, et les
concepts émis par les intellectuels, de même que les romans et les autres œuvres, ne
sont que des formes de consommation parmi d’autres, certes moins valorisées parce
que plus lentes et plus contre-productives que des programmes télévisés où l’on ne
distingue pas sagacité, divertissement et avidité, tel que le Juste Prix94, par exemple.
Les trois formes de l’Idée esthétique sont relatives aux trois moments de
l’esthétique hégélienne : le symbolisme, le classicisme et le romantisme. Ces trois
moments concernent initialement { la conscience sensible de l’Esprit dans le monde, et
sa capacité { concevoir une œuvre sensible comme réalisation de lui-même dans le
monde. Ce cas s’applique avec une acuité particulière pour l’œuvre qu’est le Design, où
œuvre et monde ne se distinguent plus. Les trois moments du syllogisme esthétique
94
Les informations sur ce jeu : [Link]
75
hégélien représentent les trois moments inhérents à tous les autres syllogismes du
philosophe : le symbolisme représente la particularité, le classicisme l’universalité, le
romantisme la singularité. Cela signifie que dans la particularité l’œuvre symbolique
témoignait de l’effort de la civilisation vers la pérennité ; dans le classicisme, elle se
savait avoir atteint à cette pérennité ; dans le romantisme, elle se sait faire partie du
cours de l’Histoire mondiale, et s’y distingue, consciente de son originalité et de sa
contribution présente à l’Histoire.
76
2. L’idée de révolution.
95
Dominique François Jean Arago, Gaspard Monge, Père des polytechniciens. 1853, Firmin Didot, Paris ;
Seghers, Paris, 1965.
77
mais c’est elle qui fait de l’avènement de la production industrielle une révolution
industrielle, parce que sans cet espace scientifique où l’objet est conçu dans son
principe, il ne peut y avoir de reproduction de modèles complexes ni de simplification
et de divisions des tâches. Cependant le rôle de Monge ne se limite pas à permettre
abstraitement la révolution industrielle, il lui donne une existence politique en sauvant
le droit de la nation { disposer d’elle-même :
Il n’y avait dans le Royaume que deux fonderies de canons de bronze lorsque
l’Europe menaçait notre indépendance. Sur l’action de notre confrère, le nombre de ces
fonderies s’éleva { quinze et leur produit annuel { sept mille pièces.
Les fonderies de canons en fonte de fer furent portées de quatre à trente et les
produits annuels de neuf cents pièces à treize mille.
Les usines pour la fabrication de bombes, des obus, des boulets et des attirails
de l’artillerie se multiplièrent dans les mêmes proportions. Il n’existait qu’une
manufacture d’armes blanches ; il y en eut bientôt vingt.
Paris vit avec étonnement fabriquer dans son enceinte cent quarante millions de
fusils par an. C’était plus que n’en fournissaient auparavant toutes les manufactures
d’armes réunies […]. »96
96
Ibidem, p. 49.
78
contemporains vivent avec sans la formuler, parce qu’ils préfèrent reporter ce mystère
sur des constructions intellectuelles plus complexes, essentiellement sur le concept de
progrès, sinon moral, du moins technique, partout visible.
Cela nous conduit { considérer l’immédiateté qui caractérise tout premier terme
d’un syllogisme pour Hegel97. En effet, lorsque l’on pose le syllogisme comme
distinction entre particularité, universalité et singularité, le premier terme contient les
deux autres en puissance, mais encore plongés dans l’indistinction. Ainsi, le concept de
Révolution contient-il en puissance ceux du progrès collectif et de la modernité
subjective, car la conscience collective qui anime la Révolution a besoin, pour préserver
l’union sur laquelle elle se fonde, d’inclure et les espoirs collectifs et les attentes
97
Le syllogisme immédiat consiste en ce que les déterminations du concept, en tant qu’abstraites, ne
sont, en-face-les-unes-des-autres, que dans un rapport extérieur, de telle sorte que les deux extrêmes
sont la singularité et l’universalité, mais le concept, en tant qu’il est le moyen terme qui les rassemble,
n’est en même temps que la particularité abstraite. Ainsi les extrêmes, tant en face l’un de l’autre qu’en
face de leur moyen terme, sont posés comme ayant consistance pour eux-mêmes, de façon indifférente. »
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Encyclopédie des Sciences philosophiques en abrégé, 1830, 1959 ;
Gallimard, Paris, 1970. p.200.
79
individuelles. De sorte que l’indistinction qui préside au concept de Révolution, n’est
pas seulement génitrice des idées de progrès et de modernité mais elle trouble la
distinction que nous avions posée initialement entre liberté en-soi et liberté pour-soi,
entre émancipation et affranchissement.
En effet, quand le sujet n’est pas en pleine possession de ses droits { l’égalité, {
la liberté, { la sécurité et { la libre expression, quand il n’est encore que sujet par
sujétion et non comme auteur de son monde comme objet, il réclame l’émancipation,
c’est-à-dire la reconnaissance de ses droits, avec l’espérance révolutionnaire, qui
s’ancre dans le mystère industriel, que l’affranchissement de la pénibilité matérielle y
sera incluse. Seuls les Etats-Unis d’Amérique ont réussi { persévérer dans cette
indistinction qui constitue le « rêve américain », et ce principalement parce que l’afflux
constants d’immigrés donne { ceux qui arrivent l’espérance que la pénibilité matérielle
de leur existence sera reportée sur la masse déjà existante ou leurs successeurs.
98
« Paris, c’est un immense atelier de putréfaction où la misère, la peste et les maladies travaillent de
concert, où ne pénètrent guère l’air ni le soleil. Paris, c’est un mauvais lieu où les plantes s’étioles et
périssent, où sur sept petits-enfants, il en meurt quatre dans l’année. » écrit Victor Considérant en 1848,
cité dans Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme moderne, tome 1, [Link]. p.42
80
éprouvant et aliénant, puisque la durée de travail journalier est réglementée en France
pour les enfants en 1841, pour les femmes en 1916, et la journée de huit heures votée en
1919. En 1830, les ouvriers pouvaient travailler jusqu’{ soixante-douze heures par
semaine, tout en étant sous-nourris99. Lorsque les l’affranchissement n’est pas réalisé
par le suffrage universel masculin, les travailleurs créèrent les syndicats ; le prestige
démocratique qu’avait insufflé la victoire des alliés en 1918 fut de courte durée, et les
révolutions consécutives { la crise économique de 1929, suivant l’exemple de celle
d’Octobre, firent simplement l’économie de l’émancipation telle qu’elle avait été
théorisée en 1789 dans la déclaration universelle des droits de l’homme et du citoyen.
L’essentiel dans la Révolution n’était plus la citoyenneté désormais conçue comme
théorique, mais l’idéal du Progrès, car ce n’était plus l’émancipation théorique qui était
cause de l’affranchissement matériel, mais l’affranchissement matériel qui était la
cause d’une éventuelle émancipation définitive.
99
Ibidem, p.32.
81
3. L’Idéal du Progrès.
Il est certain que la société issue du XIXème siècle était plus pauvre et moins
individualiste ; elle n’hésitait pas { remettre en question ses gouvernants, et surtout {
s’en faire craindre. Cette société plus digne était aussi moins sage, car encore confiante
dans les miracles de l’industrie, elle n’en avait pas encore éprouvé le caractère
cataclysmique. Elle avait l’exemple des Trois glorieuses et de la Commune, tandis que
100
Nous référons { l’usage fallacieux des droits-créances, et renvoyons { l’ouvrage Michel Villey, le juste
partage, sous la direction de Chantal Delsol et Stéphane Bauzon. Dalloz, Paris, 2007.
82
nos contemporains ont eu Auschwitz et Hiroshima pour méditer sur la responsabilité
des civilisations industrielles. Ainsi se présente l’Idéal du Progrès { la fin du XIX ème
siècle et pendant la première moitié du XXème siècle, où le progrès technique engendre
une richesse dont on réclame le partage, où le progrès moral doit advenir
concomitamment { l’affranchissement de la pénibilité matérielle.
Le terme d’Idéal est plus complexe, parce qu’il est { la fois politique et
esthétique, dans ce cas plus qu’ailleurs. Que les idéologies soient des « idéaux », cela
fait partie de l’emploi courant du terme. De même lorsque Baudelaire nomme son
poème Spleen et idéal. Mais cela ne nous signifie pas concrètement ce qu’est l’idéal, et
en quoi le Progrès en est un.
L’idée est ce que l’on conçoit distinctement dans l’esprit. L’idéal est l’idée { un
niveau d’abstraction tel qu’elle est universellement concevable. Or parce que l’idéal est
l’idée parfaite, elle n’est pas réalisable par soi, mais sert de modèle { l’action concrète :
c’est un principe général. Lorsque nous concevons le terme d’idéal, nous concevons
par-là un principe moral distinct des tentatives de le réaliser.
101
Hegel, Esthétique, op. cit. t. I, p. 422.
83
moraux, ils ne pouvaient que servir de référence : c’est elle que l’on retrouve sur les
affiches de publicité et de propagande de la première moitié du XXème siècle, mais que
ces images n’aient qu’un infime fondement réel, ressort de l’habitude pour le
spectateur de différencier la représentation du réel, et ici la présentation du réel.
Le principal frein { cette analogie est que l’idéal dans l’art de la représentation et
l’idéal dans l’art utilitaire ne sont pas les mêmes. L’idéal de la beauté sculpturale
grecque est celui de l’homme libre, donc libéré des angoisses et des tourments de la vie
mondaine :
« La forme artistique idéale apparaît alors devant nous comme une divinité
bienheureuse. Car pour les dieux bienheureux, il ne peut y avoir rien de bien sérieux
dans les besoins, les courroux, les intérêts associés aux domaines et aux fins finis, de
sorte que leur retrait positif en eux-mêmes, joint à la négativité de toute particularité,
leur confère ce caractère serein et calme. C’est l{ le sens de ces mots de Schiller : ‘‘La
vie est sérieuse, l’art est serein.’’ »102
De fait, il n’y a rien de proprement divin dans les affiches de propagande, mais
sur certaines affiches, notamment touristiques, on retrouve quelque fois cette
impression de sérénité, qui apparaissait sous la forme de l’élégance : c’est cette
élégance qui constitue la forme la plus élevée de la liberté telle qu’elle est représentée
durant toute la première partie du XXème siècle, et en accord avec les dieux grecs, elle
n’est pas exempte d’un certain dynamisme, voire d’une certaine violence due au
nihilisme futuriste qui fonde la modernité. Cette élégance dynamique s’incarne
principalement dans l’art décoratif, le style classique industriel le plus répandu103.
84
mêmes, qui s’incarnaient dans les images de propagande. Ainsi la manifestation la plus
caricaturale de ce principe, se trouve dans les affiches allemandes pour les jeux
olympiques de 1936, finlandaises pour les jeux olympiques de 1940, et surtout le film :
Les dieux du stade de Leni Riefenstahl, qui pousse jusqu’au bout l’analogie entre l’idéal
de la beauté grecque et l’idéal politique. Cet effort qui consiste par ailleurs { pousser
l’analogie entre la perfection corporelle et morale grecque avec la démiurgie nazie tient
lieu de caution intellectuelle { l’absence de morale en laquelle consiste l’idéal de
domination nazi.
Cependant, sans jeter l’opprobre sur les idéaux politiques en général, il est
nécessaire de rappeler que l’institution des Jeux Olympiques modernes, complétée par
la coupe du monde de football, sont en référence aux jeux olympiques et isthmiques
antiques, lesquels qui rassemblaient la nation grecque désunie politiquement. Et de
même ces épreuves sportives modernes ont pour finalité de penser une nation
humaine { partir de leur modèle antique. A ce titre l’universalité du politique tel qu’il a
été conçu par les Grecs et les Romains antiques est conçu comme un niveau de
conscience des peuples quant à leur gouvernement qui est désormais universellement
adopté, et il est de la sorte aisément concevable que les idéaux politiques, moraux et
esthétique, aient par leur représentation, remplacé les dieux, servant ainsi, comme
dans la Rome antique le polythéisme grec, puis égyptien et perse, de références
morales et esthétiques pour concevoir le monde. Ainsi la recherche de la dignité
personnelle dans l’idéal politique est comparable à la métamorphose de Lucien dans
l’Âne d’or d’Apulée, { ceci près que l’engagement moderne, le militantisme, remplace
la dévotion ancienne aux dieux païens.
85
Utopie et mythes.
L’utopie, telle qu’elle a été exposée jusqu’ici, contient l’Idéal esthétique et spatial
du Progrès. En effet, l’utopie présente une cité terrestre qui est parvenue { ses fins
morales, qui a réussi à contrôler les tendances entropiques qui caractérisent les
sociétés humaines, et qui conçoit dès lors, chez More par exemple, le progrès
technique comme un surcroît de bonheur, et non comme un recours nécessaire. Si
l’origine de l’utopie, de la société au fonctionnement parfait se trouve dans la
République et les Lois de Platon, ce n’est pas exactement celle que nous retrouvons
dans l’iconographie du Progrès, qui est, elle, une évocation de l’utopie. Dans les Idéaux
du Progrès que sont les diverses idéologies politiques de l’ère industrielle, la perception
esthétique d’un monde paisible, efficace, attrayant est plus importante que le corps de
doctrine lui-même.
Dans les faits cependant, la conception de l’espace imposée par les idéologies
démocratiques et non-démocratiques dans l’entre-deux-guerres, témoigne d’une
volonté forcenée de progrès, qui ne peut se réaliser que par la dénégation de tout goût
personnel, de toute notion d’individualité, car l’Idéal du Progrès, universel, apparaît
dans son exécution écrasant. Le citoyen doit se contenter du service que les immenses
86
bâtiments lui donnent, ceux-ci étant bâtis pour la collectivité et non pour lui en
propre ; et ceci s’il reste encore une notion de citoyen, puisque c’est la réification de
l’Homme, la dénégation du statut de citoyen qui au nom du progrès, engendre le
totalitarisme : l{ où il n’y a plus de personne légale, il n’y a plus d’obstacle { la décision
politique, et réciproquement.
L’idéal politique se situe dans un rapport au temps qui relève de l’utopie qui
demeure son modèle. Dans leur réalisation concrète, ces idéaux oscillent entre
l’atemporalité « pure » du classicisme industriel fonctionnaliste, dont le « mouvement
moderne » demeure le parangon, et l’atemporalité « impériale » du classicisme
industriel qu’est l’art décoratif qui, inspiré du nihilisme futuriste comme le précédent,
invite { concevoir une continuité du passé vers l’avenir dans le style, allégorie de la
pérennité politique. Ces deux tendances de la réalisation concrète des idéaux
politiques dans la première moitié du XXème siècle, dont seule la hideuse atemporalité
104
Ganz Deutschland Hört den Führer, couverture de l’ouvrage de Ian Kershaw, Hitler, Essai sur le
charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995.
87
pure s’est perpétuée jusqu’{ nos jours, démontrent l’inversion du rapport au temps
qu’impose l’utopie comme modèle d’une cité terrestre parvenue { ses fins morales105.
105
Ce rapport au temps est expliqué, selon des causes différentes toutefois, par François Hartog, dans
son ouvrage Présentisme, [Link].
106
Platon, la République, Livre X, Gallimard, Paris, 1993, pp.526-538.
88
Au contraire les idéologies politiques, { l’instar des figures divines du
polythéisme antique, coexistent au sein de la cité politique, réclament un culte rituel et
collectif, où l’effort individuel a remplacé l’offrande, par exemple dans le
stakhanovisme. Les hommages et les commémorations, les processions et les défilés,
même s’ils admettent une finalité politique plutôt qu’une dévotion abstraite, relèvent
du même type rituel. De même certains termes sont tabous, et d’autres principes
sacrés, et la distinction entre ces deux termes est spécifiquement moderne. Pour les
antiques, le tabou et le sacré relevaient du même domaine, s’opposant au profane107.
Pour les modernes, qui ont appris les leçons du Protestantisme, des Lumières et de
Hegel, la magie n’est pas inhérente aux mots, mais aux actes qu’ils engendrent, car leur
diffusion est leur efficace. Ainsi, si le sacré ne s’accomplit pas, si la démocratie ne rend
pas plus heureux, si le Communisme ne modernise pas, si le fascisme et le nazisme ne
dominent pas, ils perdent la pertinence historique qui les élevait au rang d’idéaux. A ce
titre la seconde guerre mondiale est le moment où les dieux politiques, { l’instar du
mythe nordique du Ragnarök, dans la bataille finale qui les oppose, consomment leur
destin, car ils ont alors largement dépassé le cadre initial de la cité politique qui
permettait leur coexistence.
107
Mircea Eliade, Traité d’Histoire des religions, Payot, Paris, 1964, 1973, pp. 26-29.
89
Idéaux et idéologies.
90
Cependant l’idéal d’égalité inclut une subdivision interne qui apparaît comme
fondamentale puisqu’elle est l’objet des prises de parti du système politique { vocation
démocratique. Car l’égalité, si elle est un principe toujours en progrès, selon
Tocqueville, admet deux acceptions : la première prévaut pour la personne, libre d’agir,
de s’exprimer et d’entreprendre comme elle le souhaite : c’est l’idéologie libérale, qui
prend source durant l’ère moderne, avec les théories du contrat social hobbesien et
rousseauiste108. La seconde acception est l’idéologie socialiste, dont le Communisme
fut la variante la plus adoptée parce que la plus systémique, et surtout parce qu’elle
récusait l’attachement littéral au modèle utopique, qui relevait plus de la littérature
que de la politique. L’Histoire mondiale était déjà trop avancée pour que des
communautés indépendantes pussent en changer le cours, et l’eschatologie marxiste,
qui promettait la révolution mondiale était pertinente parce qu’elle prenait en compte
la nécessité de changer le cours de l’Histoire lui-même. Cependant le marxisme, tel
qu’il s’est réalisé dans les pays communistes, était un idéal d’égalité qui, au contraire
du libéralisme qui ne se distinguait pas de l’idéal républicain. La dichotomie propre {
la création d’un système politique { vocation démocratique n’y existait pas.
108
Pierre Manent, Histoire intellectuelle du libéralisme. Calmann-Lévy, Paris, 1987, pp. 63-64. « Dans
l’Etat de nature, il n’y a pas de pouvoir, ou plutôt, et cela revient au même, les pouvoirs de chacun sont {
peu près égaux à ceux de tout autre : les hommes sont égaux. Comment Hobbes établit-il ce point
considérable ? En usant d’un argument qui peut passer pour une plaisanterie : dans l’état de nature, le
plus faible peut tuer le plus fort. […] Si les hommes sont pour l’essentiel égaux, se leurs pouvoirs égaux se
neutralisent, alors le pouvoir politique – celui qui donne consistance au corps politique – n’est pas
naturel. Dire qu’il n’est pas naturel, c’est dire qu’il est artificiel : il faut le fabriquer. »
91
qu’en guerre continuelle, la société communiste finit par se vaincre seule. A ce titre,
l’ingéniosité des dirigeants chinois une fois l’industrialisation réalisée, a été de
promouvoir l’intérêt personnel simultanément { l’instauration d’un programme
d’exportation, pour donner une nouvelle impulsion { une société très rigide, qui s’était
déj{ effondrée précédemment en tant qu’empire.
La troisième sorte d’idéal politique { l’ère industrielle est l’idéal républicain sans
contrepartie égalitaire, qui est l’idéal politique de la domination. La domination a
engendré différentes idéologies politiques au cours de l’ère industrielle ; toutes avaient
pour vocation le progrès collectif, et pourtant la plupart d’entre elles ont eu pour effet
la rapine et l’extermination des populations, intérieures et extérieures. Les trois sortes
d’idéologie, parce qu’elles avaient vocation au progrès, ont engendré des types
différents de configuration spatiale et de style, bien que les tentatives fussent chaque
fois de courte durée. Les trois sortes d’idéologies de la domination furent trois degrés
de domination distincts : l’autoritarisme, le fascisme et le nazisme.
Un Etat qui n’octroie pas le droit aux individus { disposer d’eux-mêmes, et qui
consiste { dominer la population { laquelle il n’a pas de compte { rendre, et qu’il ne
92
devrait que représenter, est despotique : les dirigeants créent et outrepassent les lois
selon leur convenance. A l’ère industrielle, il existe des despotismes légaux, sous forme
de dictatures prolongées, qui consistent en une suspension indéfinie de la légalité, un
d’état d’urgence sans terme. L’autoritarisme consiste dans ce despotisme légal, qui se
conçoit alors comme l’instrument d’un idéal tenu pour plus élevé que l’approbation
populaire, celui du progrès. L’idéal républicain consiste dans la confiance que le peuple
octroie à ses dirigeants pour réaliser ses souhaits, sous forme de représentation ; et
cette confiance, qui consiste à conférer le pouvoir à des particuliers, a pour finalité la
réalisation d’un progrès tangible, matériel ou moral. L’autoritarisme consiste {
s’accaparer le pouvoir et { se prévaloir de cette confiance pour le conserver, avec pour
prétexte de préserver l’unité nationale en premier lieu, et de réaliser le progrès ensuite.
La distinction que l’on doit opérer ici est entre autoritarisme et totalitarisme.
L’autoritarisme tient le peuple pour soumis, mais le considère en tant qu’entité, il veut
avoir son accord, pour obtenir des surcroîts de productivité et avoir à réprimer le
moins possible, parce que la répression est contre-productive. L’autoritarisme concède
donc une liberté individuelle, factice parce qu’elle n’échappe pas { l’arbitraire de la
répression, qui lui tient lieu de légitimité. En outre, il tente au moins par moments, de
donner des preuves de son progressisme, en commanditant des monument ou des
infrastructures dont la monumentalité symbolise l’absoluité de son pouvoir, les
bienfaits qu’il peut apporter étant ressentis en même temps que l’impossibilité de se
révolter.
93
Le totalitarisme au contraire a pour principe que le peuple n’est pas une entité
à ménager mais son objet. Il consiste alors dans le pur mésusage de l’utilitarisme –
l’individu est alors explicitement réifié en faveur de ce qui tient lieu d’utilité commune.
Les droits de l’individu peuvent alors être suspendus à merci, et de fait, sont
inexistants. Le totalitarisme se reconnaît en deux occurrences : l’endoctrinement { la
soumission et au sacrifice de la personne pour l’Etat, et l’absence de scrupules {
exterminer des populations, avec pour finalité d’encourager l’avidité et le crime dans le
cadre du nazisme, d’éliminer ce que l’on tient pour un ennemi intérieur pour l’empire
ottoman, ou encore parce que les politiques radicales importent plus que le sort des
masses, comme pour l’URSS, dont la collectivisation systématique des terres fit environ
huit millions de morts en Ukraine, ou pour la Chine communiste, le Grand Bond en
Avant, qui engendra la Grande Famine de Chine, occasionnant au moins quinze
millions de morts reconnus officiellement entre 1958 et 1962, et peut-être le double.
Les Etats communistes se sont engagés dans leur grande majorité dans des
gouvernements autoritaires, selon la doctrine de la dictature du prolétariat qui
suspendait l’exigence démocratique. Cependant certains d’entre eux, comme la Chine
maoïste, l’URSS, étaient ouvertement totalitaires ; la Corée du Nord l’est encore. Cela
est dû au fait que l’égalité comme seul idéal politique, que l’on retrouve dans
l’internationalisme trotskyste ou anarchiste, ne peut réaliser la révolution et la
négation de la propriété dans le monde entier, et devient l’engagement d’un Etat
particulier { s’octroyer tout pouvoir afin de réaliser le progrès le plus général et le plus
égalitaire possible, ce qui ne peut arriver, puisque la notion de gouvernement et d’Etat
induit une distinction de fait entre gouvernants et gouvernés, et par conséquent une
domination irréductible, qui n’est légitime que si elle est consentie par l’ensemble de la
population.
94
de même que la Russie soviétique, parce que l’effort de guerre qu’elle a fourni contre le
nazisme lui a octroyé un indéniable crédit moral, et que, si le règne de Staline a été
totalitaire, comme celui de Mao en Chine, les déportations et les famines tendirent à
diminuer après lui, ainsi que le nombre des goulags.
95
progrès, qui associe dans la capacité à subjuguer le citoyen, la capacité de la puissance
publique et sa nécessité. Cependant, il est nécessaire de spécifier que l’érection de
tours privées au XXème siècle, surtout dans la seconde moitié, a contribué à une
surenchère entre puissance publique et acteurs privés, de sorte que le renouveau de
l’architecture monumentale { partir du mandat du président François Mitterrand,
comme la bibliothèque homonyme ou la gare Lille-Europe, fait suite à la construction
du quartier d’affaires de la Défense, { partir de 1958, date de la construction du CNIT.
C’est alors le caractère démesuré du monumentalisme, nettement superflu, qui
apparaît comme oppressant et réifiant. Cependant son usage, comme dernier recours
d’une esthétique politique, n’exprime plus la grandeur que par l’effroi. Cette démesure
se discerne par la massivité et d’une absence d’ornement qui la renforce, témoignant
d’un renversement de l’esthétique de l’idéal esthétique de progrès : là où le
fonctionnalisme et la reproductibilité avaient pour fin d’équiper la population, ils
servent { la soumettre en lui faisant courber l’échine. Et, de fait, les bâtiments
géométriques massifs, tels que les grands ensembles urbains, les tours modernes et
d’autres infrastructures monumentales, provoquent une accélération du vent qui incite
le visiteur à se courber.
96
4. L’Idée esthétique de modernité.
Le Design.
98
sorte que dans son principe même de donner forme, le design consiste en un usage du
dessin qui a pour finalité de donner une forme adéquate à la finalité qui lui a été
assignée, transposant ainsi la liberté du dessin dans la liberté de composition de
l’espace réel. En français, c’est l’homophonie entre dessin et dessein, tous deux issus de
désigner, qui signifie simultanément donner à voir et déterminer, qui rappelle l’étroite
corrélation entre le projet conçu comme finalité, le dessein, et le projet compris
comme représentation abstraite et conception : le dessin, qui est par principe une
scénographie.
99
que pose la collectivité humaine { l’individu, l’oppression qu’il subit, la pauvreté, le
besoin de s’accroître indéfiniment et de se massacrer pour pallier l’accroissement
superfétatoire, le Design comme projet humain de libérer chaque individu de son
déterminisme matériel à sa guise, est une démagogie qui consiste à prétendre
contenter chacun isolément et { considérer l’avenir aveuglément.
A ce titre, l’avenir n’existe pas réellement dans le Design que s’est proposé
l’humanité, car la viabilité pérenne de la civilisation humaine est une question qui n’y
est formulée que pour mieux être repoussée. L’avenir n’est jamais qu’un lendemain qui
se répète tant que la mort ne vient pas l’interrompre. Ce rapport matérialiste au temps,
sous la forme d’une perpétuelle procrastination, porte en lui-même son nihilisme, car
niant sa mort comme un non-être où la nécessité le pousse mais dont il s’efforce
quotidiennement de s’écarter, il ne peut qu’être pris de terreur lorsqu’il considère les
souffrances et l’angoisse qu’implique ce rapprochement aveugle et constant. Cela
s’explique par la nature du mystère de l’omnipotence plastique industrielle, qui
substitue au mystère vital, de la vie éternelle des religions, celui de la toute-puissance
idéologique du progrès, rayant d’un même trait toute interrogation sur la mort de
l’individu et de la civilisation, reportée ultérieurement ou annulée dans le mythe d’une
apothéose finale de la civilisation, d’une toute-puissance accomplie.
110
Société de consommation, [Link]. p. 126.
111
Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, Paris, 1968, pp. 196-199.
100
Le consumérisme utilitariste et la superstructure chrétienne.
Le style, qui ne signifie rien d’autre que l’identité esthétique, est le plus
pertinent lorsqu’il est le plus moderne, le plus actuel, ce qui est immédiatement
reconnaissable, car encore inédit. C’est pourquoi on fait un usage très large de ce
terme : le styliste est celui qui confère l’identité esthétique en fonction de son actualité.
Il y a bien sûr du « grand style », du style ancien, qui illustre la culture de celui qui y
fait référence. Cependant ce qui est immédiatement vendeur, et donc ce qui se conçoit
comme le plus efficient est le style comme actualité, d’où l’abus du terme. Cette notion
d’actualité esthétique que recouvre imparfaitement l’usage courant du terme de style,
ce que signifient les expressions telles que être « à la mode », « fashionable », « dans le
coup », « branché », « branchouille », « stylé », « hype », « in », et maintenant « it »112.
112
« Fashionable » se retrouve chez Balzac par exemple dans La femme de trente ans, donc dès le début
de l’ère industrielle. Il désigne l’élégance des jeunes coquets. Les termes évoluent dans le sens d’une
acceptation du caractère impulsif et addictionnel de la mode, qui parvient de moins en moins à masquer
son but premier, qui est l’illusion d’un renouvellement du monde par le renouvellement des apparences
matérielles. Branchouille témoigne d’un réel snobisme, qui confine { l’éclectisme et au dilettantisme,
renvoyant { la notion très artificielle d’un cynisme élégant qu’est le dandysme, et qui n’est que
l’acceptation désabusée de la mode comme rythme artificiel et cependant nécessaire du monde, c’est
pourquoi en rien contestataire, le dandysme n’est pas { prendre au sérieux, { moins qu’il témoigne d’une
recherche véritable du bon goût, notion esthétique qui ne se vérifie l{ aussi qu’avec un certain recul
historique. Enfin le terme le plus contemporain et le plus hideux, it, la chose, comme dans « it bag », le
101
La modernité n’est au départ que la recherche d’un effet, l’adhésion de la
subjectivité { l’actualité, { la raison matérielle telle qu’elle advient. Cependant le
vêtement ou l’art de vivre sont changeants, tandis que l’environnement industriel et les
objets qui en sont part, demeurent, et conditionnent la vie matérielle. Cette modernité
a existé { partir du moment où l’on a commencé { définir une tradition, et { pouvoir
ainsi distinguer l’ancien et le moderne. Toute société dynamique a ainsi sa propre
notion de la modernité par opposition à la tradition. Or la modernité qu’il s’agit
d’étudier ici, la manifestation de l’idée esthétique de modernité est une modernité
systématique. Cela signifie que l’individu ne peut se définir dans la société qu’en
rapport { son actualité esthétique, dont l’actualité technique est la modalité décisive,
puisqu’elle distingue finalement l’individu moderne de celui qui est dépassé. L’identité
individuelle ne se définit plus par l’immortalité de l’âme ou la citoyenneté, mais par
l’adhésion { l’actualité – l’identité moderne du consommateur.
sac qu’il faut avoir, témoigne d’une réelle aliénation consommatoire où l’être devient si superficiel qu’il
s’identifie { la dernière nouveauté.
102
concurrence entre les travailleurs accrue par l’exode rural, lui-même conséquence de
l’expropriation des petits propriétaires ruraux ; cette concurrence poussée à son
comble par un effort maximal du travailleur, est intenable lorsque ce dernier l’accroît
encore, puisqu’il est contraint, faute de pouvoir élever ses enfants et nourrir sa
compagne, de les assigner également au travail. Plus il y a de temps travaillé, moins
celui-ci a de valeur ; tel est le principe de l’aliénation au travail : le temps est une
marchandise dont l’actualité économique ou efficiente détermine la valeur113. Ce
phénomène est accru par la mécanisation relative { l’accumulation du capital et { un
chômage constant, qui permet de faire pression sur les salaires.
103
accroissement constant du volume productif. Le système de la consommation, qui
commence aux Etats-Unis dans l’entre-deux-guerres, fut d’abord freiné par la crise
économique de 1929, mais cela ne l’empêcha pas de devenir le système économique
mondial. Il consiste alors à faire consommer la population, accroissant ainsi
durablement la diffusion et donc la capacité d’incrément de la production industrielle.
Le temps se divise alors entre temps productif et temps consomptif, c’est-à-dire dédié à
la consommation. Ce temps consomptif est { l’instar du temps productif découpé avec
précision par Frederick Winslow Taylor (1856-1915), lui-même divisé en un maximum
de tâches dont chacune à accroître le confort par achat ou usage de marchandise, mais
qui consiste en totalité comme aliénation, abandon de soi par exploitation matérielle
du temps libre. Il est logique de s’équiper pour jouir de l’existence, mais l’impératif
d’équipement repousse sans cesse la définition du bien-être à un moment ultérieur. Il y
a toujours quelque chose de nouveau à désirer et à acquérir, et se distinguer par les
signes sociaux procurés par l’achat est une promesse plus sûre que de jouir de ce que
l’on possède déj{ : s’attacher aux objets utilitaires est un risque vain, car conçus pour
être dilapidés, il faudra s’en départir sous peine de s’encombrer ; s’attacher aux objets,
c’est alors affronter le gouffre de la ringardise, du déclassement, mais aussi du destin
des objets qui est par analogie celui de l’Homme auto-réifié dans la modernité114, c’est
pourquoi entasser est à la fois irrépressible et honteux.
Dès lors, le temps consomptif n’est pas celui du bonheur mais celui de
l’acquisition de l’acquisition d’une capacité croissante au confort, qu’un court bien-être
vient parfois sanctionner. La notion de modernité consommatoire, qui se traduit dans
la personnalisation des marchandises pour mieux correspondre à la paradoxale identité
de chacun, { son caprice dans le confort, est donc indissociable de l’aliénation
consommatoire, dilapidation des marchandises et du temps libre, similaire à
l’aliénation du temps de vie par le travail.
114
« Faut m’garder/ Et m’emporter/ J’suis pas périssable/ J’suis bon { consommer. » Eddy Mitchell, Le
Cimetière des éléphants (1982).
104
systématique du temps s’intériorise comme pratique, ou s’impose par l’autorité
télévisuelle qui est le temps de référence. Le calendrier lui-même n’est plus que celui
de la consommation, qui se célèbre dans chaque moment et chaque rapport de
l’existence sociale : Noël, la Saint-Valentin sont des opérations de surconsommation
qui tranchent avec le gaspillage quotidien puisqu’elles sont pratiquées dans l’optique
du don, avec la prétention de renforcer le lien social que la consommation par usure de
la conception du temps, érode d’autre part. L’absence radicale de la notion de progrès,
comme conséquence de la disparition des idéaux politiques, permet de concevoir une
modernité qui existe en-soi pour-soi, en pleine autonomie, comme pure distinction
sociale. Il est impératif de se distinguer : c’est le principe que clament les journaux de
mode, le principe de l’objet « it », sommet d’hystérie distinctive. Il n’y a plus de temps,
mais seulement l’actualité et la modernité qui lui correspond. L’aliénation
caractéristique de cette modernité est l’aliénation spectaculaire, la constance référence
{ l’espace virtuel, aux écrans pour déterminer le rapport au monde, rapport qui
nécessite finalement la médiation de l’écran, tant pour le travail que pour les loisirs. La
fenêtre qu’est l’écran télévisuel ou le moniteur, est l’instrument qui donne sur une
actualité insaisissable, en comparaison de laquelle l’expérience du réel n’est jamais que
particulière et insignifiante. De même que le bonheur utilitariste vide de définition
finit par être remplacé par les moyens du bonheur, de même le rapport au monde finit
par être remplacé par l’instrument qui en conditionne l’accès : l’interface, qui se
décline en une multiplicité de mondes possibles, sans interférence les uns des autres,
autres formes d’actualités autonomes, commandées par leur propres rapport au temps,
{ l’instar des MMORPG, des jeux de rôles informatiques massivement multi-joueurs.
105
corps deviennent les instruments de la maximisation du bien-être matériel. La
modernité tend ainsi vers la compulsion et le conditionnement intégral ; contre ce
conditionnement volontaire et sans issue, il n’y a pas de révolte formulable, seulement
la plus grande irrationalité, la destruction de l’espérance du bien-être, comme celle des
services publics, que l’on voit encore se répéter de nos jours durant les émeutes.
115
Société de consommation, [Link]. pp. 281-282.
106
{ l’arbitraire du pouvoir impérial romain, une liberté par-delà la contrainte physique
du pouvoir politique116.
116
« La légalité abstraite se caractérise par le fait qu’elle n’est ni concrète ni organisée en elle-même ;
lorsqu’elle devient prédominante, elle ne peut être mise en marche et exercer son pouvoir que par une
force arbitraire apparaissant sous la figure d’une subjectivité contingente […]. Ainsi naît un pouvoir
arbitraire, grâce { lui, l’opposition est aplanie ; l’ordre et le calme règnent. Mais ce calme est en même
temps le déchirement intérieur absolu : c’est une conciliation extérieure, purement séculière de
l’opposition, et pour cette même raison, elle est en même temps la révolte de l’intériorité qui connaît
désormais la souffrance du despotisme. L’aplanissement de l’opposition requiert donc, en un second
temps, une conciliation supérieure et véritable, c’est-à-dire une conciliation spirituelle : il s’en suivra
nécessairement que la personnalité individuelle sera en elle-même purifiée et transfigurée dans
l’universalité et deviendra en tant que telle l’objet de l’intuition, de la connaissance et de la volonté. […]
Au règne purement séculier s’oppose ainsi le règne de la subjectivité qui se connaît elle-même et connaît
sa véritable essence, le règne de l’Esprit réel. » Hegel, La raison dans l’Histoire, [Link]. pp. 291-292.
107
manifeste même pour Baudrillard, { la suite d’Herbert Marcuse comme une fin de la
transcendance117.
117
« Dans le procès généralisé de la consommation, il n’y a plus d’âme, d’ombre, de double, d’image au
sens spéculaire. Il n’y a plus de contradiction de l’être, ni de problématique de l’être et de l’apparence. Il
n’y a plus qu’émission et réception de signes, et l’être individuel s’abolit dans cette combinatoire et ce
calcul de signes… L’homme de la consommation n’est jamais en face de ses propres besoins, pas plus que
du propre produit de son travail, il n’est jamais non plus affronté { sa propre image : il est immanent aux
signes qu’il ordonne. Plus de transcendance, plus de finalité, plus d’objectif : ce qui caractérise cette
société, c’est l’absence de « réflexion », de perspective sur elle-même. » Baudrillard, Société de
consommation, [Link]. p. 308-309.
108
quant à un ordre ancien, car l’ère industrielle, prenant conscience d’elle-même par
l’Idée esthétique, a conduit en deux siècles { un reformulation de l’Histoire
préindustrielle sous l’égide de la raison matérielle. Le parcours de l’esthétique
utilitaire, du symbolisme au romantisme implique que la liberté pour soi, celle de
l’affranchissement du déterminisme matériel, reproduise par principe les étapes qui
avaient été franchies par l’avènement de la conscience émancipatrice : fondement
symbolique, idéal collectif, centralité de la subjectivité. En somme, l’Histoire
industrielle a réinterprété en deux siècles ce que l’Histoire préindustrielle a construit
en cinq à six mille ans. Par le volume produit, l’ère industrielle dépasse largement tout
ce qui a été produit précédemment en volume. Arrivée au point où la subjectivité
réclame d’être placée au centre du système productif qui la détermine, elle n’a
finalement d’autre système { lui soumettre que celui qui présidait autrefois { la
définition initiale de la subjectivité occidentale.
109
Les deux cités.
118
Ferdinand Lot, La fin du monde antique et le début du moyen-âge, 1927, Albin Michel, Paris, 1989. Il
relève plusieurs facteurs néfastes, notamment l’interaction entre une usure déchaînée, une aristocratie
oisive et dépensière, et surtout, ce qui nous paraît être l’élément décisif : « Observons que les Anciens
n’ont pas eu une idée saine sur la nature du capital productif. Ils le confondaient avec le prêt en nature
ou le numéraire, lequel n’est qu’un symbole de valeur d’échange. […] Lorsque la raréfaction du
ème
numéraire commença à se faire sentir – et cela dès le II siècle, à la suite de la dissipation des richesses
110
débattue, mais comme le note Ferdinand Lot, pour que l’empire romain pût passer de
son système traditionnel de valeurs au système chrétien, il eut fallu que l’Eglise
demeure unie, ce qu’elle ne fut pas119. Il y a cependant lieu de penser que ce fut la
prospérité de l’empire romain qui fut sa propre perte, ceux qui en étaient les
bénéficiaires durcissant le système social à mesure que leurs finances diminuaient 120.
Ce qui marque la profonde différence entre les civilisations romaine et industrielle, est
que le cumul de la crise économique de 1929 et de la seconde guerre mondiale a ruiné
les nations européennes démographiquement et économiquement, mais que les Etats
ne se sont pas effondrés. Les citoyens de tout l’Occident, bloc communiste compris,
ont pourtant conservé une hostilité manifeste envers le bellicisme fasciste. La société
de consommation a alors ouvert la voie d’une révolution de la subjectivité.
anciennes et de l’épuisement des mines d’or et d’argent – il en résulta un désarroi d’une gravité
exceptionnelle. Alors commença l’altération des monnaies, d’abord assez lente, puis, passé le règne de
Septime Sévère, très rapide, aboutissant { une véritable crise des prix. Qu’il survienne maintenant une
période de troubles politiques de longue durée (235-284), avec tout son cortège de misères, de guerres
intestines, de confiscations, d’invasions barbares, et le numéraire raréfié, avili, se cachera, le commerce
sera comme anéanti et l’antique prospérité s’effondrera. » p. 92. Il est à noter aussi que la fiscalité dure
engendra un système de caste qui est la base du système médiéval, chapitre VI, pp. 109-136.
119
Ibidem, p. 52-53.
120 ème
Albert de Broglie, L’Eglise et l’empire romain au IV siècle, 1856-1866, t. II p.228, cité par Lot, op. cit.
p.93 : « Dix siècles de corruption et trois de despotisme avaient amené cette vieille société à un état de
misère morale et matérielle, et, si on ose se servir d’une expression trop moderne, { une condition
économique qui rendait toutes les lois impuissantes. Pour tout dire en un mot, Rome, depuis quatre
siècles, se ruinait sans relâche et dans sa ruine pécuniaire étaient entraînées toutes ses ressources
politiques. »
121
Le cyberpunk, sous-genre de la science-fiction, obtint sa reconnaissance avec l’ouvrage de William
Gibson, Neuromancien (1984). Il dépeint les craintes et les espoirs liés à la manipulation génétique et
informatique de l’humain dans l’avenir. Il fut démocratisé par des films tels que RoboCop de Paul
Verhoeven (1987), Total Recall (1990) du même réalisateur, et Matrix des frères Wachowski (1999-2003).
111
Dans la psychologie augustinienne, le monde réel est celui des turpitudes, du
travail entendu au sens étymologique de torture, du péché originel, de la vanité et de
l’inanité. A ce monde, la cité terrestre, s’oppose le monde intérieur de l’homme, celui
de sa rédemption, la cité céleste, ou Jérusalem céleste, ou cité de Dieu, laquelle prend
corps sous la forme de l’Eglise chrétienne, qui est sa seule véritable autorité morale. Les
deux cités cohabitent tant que dure le temps historique, mais à la fin de ceux-ci, au
jugement dernier, la cité terrestre est vouée à sa perte, tandis que ceux qui ont
participé à la cité céleste seront sauvés, si Dieu leur accorde la grâce122.
122
Cité de Dieu, XIV, XXVIII ; XX, XXVIII : « Mais au contraire, pour ceux qui n’appartiennent pas { cette
cité de Dieu, ce sera l’éternité de la misère ou, selon la parole de l’Ecriture, la seconde mort. »
112
L’économie psychologique du système de la consommation, informée par la
superstructure chrétienne, vise alors avant tout { maintenir l’individu dans un
conditionnement productif et consommatoire, car la superstructure chrétienne plaçant
la population au centre du cycle de l’incrément industriel, elle doit donc l’y maintenir,
puisque leurs destins sont liés et interdépendants. Cette interdépendance n’était pas
aussi manifeste lorsque la population servait essentiellement à la production
industrielle vouée, avant le système de la consommation, aux infrastructures et à la
guerre. Ainsi l’économie psychologique instaurée par la superstructure chrétienne est
celui d’une double déprise de l’individu, d’abord sur le destin de la civilisation
industrielle dont il fait partie, et ensuite quant à la forme du système social où il est
inclus. Ceci d lui paraît nécessaire de sorte qu’il ne puisse rien réclamer d’autre que les
vétilles qui lui sont échangées contre le sacrifice de son temps de vie.
113
L’inanité du réel.
Les affiches ouvrent sur le monde des idées, mais dans la mesure où l’image
qu’elles offrent au regard est statique, elle peut imprimer certaines notions ou des
associations notionnelles à la pensée, et donner un aperçu, ou même frapper le
spectateur par sa pertinence. Cependant le monde des idées que présentent les affiches
existe spatialement : on peut choisir de détourner le regard, et les différentes opinions
s’affrontent explicitement. Ceci est particulièrement patent sur les devantures des
cinémas et des bureaux de vote. La différentiation spatiale de l’affiche invite au choix
entre les produits ou au choix du refus des produits, car le spectateur est maître de
l’espace dans lequel il évolue. Les évolutions modernes de l’affichage publicitaire et
électoral conduisent progressivement à « virtualiser » l’espace urbain, en multipliant
les affiches de façon { ce que le regard en soit continuellement attiré, { ce que l’espace
urbain devienne semblable { l’espace télévisuel, que le spectateur ne puisse y évoluer
sans être attiré par la présentation d’un produit matériel ou d’un principe politique. Ce
phénomène s’accentue par la mise en place d’écrans publicitaires qui ont pour fonction
de capter la conscience de la même façon que la télévision, afin de substituer { l’espace
urbain un espace télévisuel, c’est-à-dire d’autorité consommatoire.
114
A ce titre, le politique comme gestion de l’espace urbain est un marché avant
tout symbolique, car il représente la souveraineté populaire sur un espace qui échappe
au citoyen, puisqu’il a besoin d’être incessamment perfusé par l’argent que lui rapporte
l’activité économique et plus particulièrement par la publicité. Chaque aménagement
urbain exige de l’argent, et cet argent dépend de la faculté de ceux qui en sont
responsables { encourager l’activité, de sorte que dans le monde de la consommation,
ce n’est pas le politique qui commande l’économique, mais le contraire. Le système
politique n’apparaît plus alors qu’en tant que faculté de contrôle diminuée par la
nécessité de rentrées financières croissantes.
Le premier moyen de communication de masse que fut la radio n’a pas le même
pouvoir que la télévision. S’il est évident que la radio peut subjuguer l’auditeur, c’est
parce qu’elle s’adresse immédiatement { sa pensée et peut parvenir { informer la
conscience en laissant travailler l’imagination. Cependant si les discours totalitaires
sont parvenus { s’implanter dans la conscience des populations, c’est parce qu’encore
subjuguées, elles n’avaient pas encore acquis la capacité de distinguer l’imaginaire du
réel, puisque ce moyen de communication permettait pour la première fois l’émission
d’informations d’un pays ou d’un continent { l’autre. L’information étant encore rare,
le prisme langagier au travers duquel elle était filtrée, paraissait être celui de la vérité123.
123
« Le résultat est que le mot, qui ne doit plus signifier, mais uniquement désigner, est tellement rivé à
la chose qu’il n’est plus qu’une formule pétrifiée. […] L’ailier gauche de l’équipe de football, la chemise
noire, le garçon membre des Jeunesses hitlériennes, etc., ne sont plus que les mots qui les désignent. […]
La cécité et le mutisme des données auxquelles le positivisme a réduit le monde investit même le
langage qui se limite { l’enregistrement de ces données. C’est ainsi que les termes eux-mêmes
deviennent impénétrables, ils acquièrent une vigueur, une force d’adhésion et de répulsion qui les
assimile { leur extrême opposé, l’incantation. » Dialectique de la raison, op. cit. p. 173.
115
Ce n’est pas le cas de la télévision, qui demande une pleine et entière attention de la
conscience.
La seule notion de réel qui demeure est celle de la souffrance et de la joie, des
émotions brutes et animales qui sont retransmises au travers du spectacle des
catastrophes ou des gains insolites que font gagner les jeux télévisés, de sorte que
l’individu tel qu’il y est représenté doit jouer son rôle bestial s’il veut être reconnu
comme part de l’Histoire : son œil doit s’allumer comme celui du chien lorsqu’on lui
offre quelque chose ou quand on le bat injustement, et le pire est que le spectateur
anonyme se reconnaît dans cette simplification du caractère, et regarde la stupidité
diffusée de ses semblables avec un mélange de supériorité, d’envie, de culpabilité et de
116
contentement ; supériorité de se savoir plus complexe que celui que l’on représente
comme un animal, mêlée { l’envie d’être { sa place, d’avoir son heure de gloire,
d’incarner quelques seconde l’Histoire se faisant ; le contentement et la culpabilité
viennent du spectacle du malheur d’autrui, de l’impuissance mêlée de la satisfaction
d’être éloigné du malheur, qui est le seul bonheur d’une vie monotone.
La notion de l’espace disparaît également dans la mesure où, si l’on peut être
directement en contact avec le cours des évènements, avec des programmes
divertissants ou intéressants, l’espace réel n’est plus qu’un lieu de passage, voué, de
même que l’espace de travail { la mise { profit, { la rationalisation la plus rigoureuse.
Le seul espace qui demeure libre est l’espace domestique, toutefois indissociable de la
télévision, parce qu’il est le lieu sur lequel la télévision a autorité, l’endroit où la
consommation se réalise. Avec l’irruption de l’informatique personnelle, qui permet un
monde virtuel actif, tandis que la télévision n’est qu’un monde virtuel passif où l’on ne
peut que rêver de participer un jour selon des règles précises, l’espace domestique tend
lui aussi à être arraisonné, mis à profit, à être déshumanisé et à se limiter à être un
refuge pour la conscience virtuelle qui n’a besoin matériellement que d’un lieu de
repos pour son corps-tombeau. Il est certain que le domicile de même que le bureau
sont semblables à des cellules de tailles variables où la vie citadine guidée par la
télévision n’est qu’un aller-retour. Les lieux intermédiaires sont rigoureusement
encadrés, et l’on n’y rencontre en général qu’une foule innombrable, qu’un soi répété
indéfiniment, lequel fait ressentir { l’individu sa petitesse et son mépris du monde réel
où il se reconnaissait autrefois par la politique. Ces lieux intermédiaires sont les
transports en commun, les autoroutes embouteillées. Pouvoir aller dans un restaurant,
dans un hôtel où il y a un service réel est un luxe, et dans les versions les plus
courantes de ces lieux, le client n’est l{ encore qu’un numéro et un passager, comme
dans le cas des hôtels sans étoile ou les fast-foods, où le client attend le service et non
le service qui est à disposition du client.
Les programmes télévisuels n’ont plus alors qu’{ offrir, en plus de l’actualité,
qu’une perception du monde aux spectateurs. Cela n’exclut pas une minorité de
programmes intelligents ou culturels qui tendent { remettre en question l’autorité
télévisuelle elle-même, ne serait-ce qu’en incitant { lire. Mais cette critique de la
117
télévision elle-même, cette autodérision conforte sa position d’autorité nécessaire, car
même les spectateurs qui la réfutent sont et demeurent en minorité dans la foule de
ceux qui l’acceptent, et il est nécessaire que pour eux aussi il existe une autorité
médiatique supportable, c’est-à-dire qui puissent synthétiser l’actualité en la
présentant telle qu’elle est diffusée : cruelle, niaise et vulgaire.
Les programmes télévisés sont de quatre sortes : l’actualité qui est la vérité du
présent tel qu’il se produit, la fiction qui aide { supporter le monde réel en en offrant
une perception modélisée, les jeux, et enfin la publicité qui est son principe même,
selon la sentence devenue célèbre de Patrick le Lay : « Or pour qu'un message
publicitaire soit perçu, il faut que le cerveau du téléspectateur soit disponible. Nos
émissions ont pour vocation de le rendre disponible : c'est-à-dire de le divertir, de le
détendre pour le préparer entre deux messages. Ce que nous vendons à Coca-Cola,
c'est du temps de cerveau humain disponible. »124 Bien que le président de la chaîne la
plus puissante de l’audiovisuel français pendant trente ans se soit rétracté, cette
sentence a marqué les esprits parce qu’il y est exprimé avec honnêteté le principe
économique ou d’efficience de la télévision. Dans l’Histoire industrielle, ce qui est
efficient est la diffusion, et la puissance de diffusion de la télévision provoque la
claustration dont la persistance ne peut s’opérer que par un renouvellement matériel
incessant qui consiste précisément la consommation, et dont la publicité est
l’encouragement nécessaire. Sans la publicité pour donner une matière factice au
changement, sous la forme du signe de la marchandise désirée, la télévision n’est qu’un
enchaînement d’images abrutissant.
118
l’ensemble des évènements qui adviennent quotidiennement. Ils acceptent les
publicités comme une bonne nouvelle esthétique incessamment renouvelée, car
l’uniformité de leur existence est artificiellement brisée par la nouveauté, la modernité
qu’ils peuvent acquérir et qui renouvellerait leur être. Par cette croyance implicite, ils
regardent placidement ce qu’ils croient être l’Histoire en train de se faire, ou au moins
le monde en train de tourner, et ils communient entre eux par ce moyen, par les
espèces de l’image et du son, { travers cette synthèse artificielle de lien social qui
s’instaure dans la cellule familiale elle-même, comme partage d’un même spectacle.
La télévision est alors une cité de Dieu sans dieu. La dénégation du réel qu’elle
implique a pour fonction la dilapidation de la matière, en quoi consiste concrètement
la consommation industrielle. Pour Marx, le besoin croissait avec la consommation :
« la production ne fournit donc pas seulement un objet matériel au besoin, elle fournit
aussi un besoin { l’objet matériel. »125 Dans le système de la consommation, l’incrément
industriel repose sur la consommation de la population, et comme celle-ci augmente
moins rapidement que l’incrément industriel, il est nécessaire d’accroître la capacité {
consommer de la population. Or si le confort a l’usage pour fin, le désir de confort n’en
a pas, c’est pourquoi la liberté qu’il réalise doit être réduite { l’état de signes par la
présentation publicitaire, de façon { susciter le désir { la façon d’un stimulus
indéfiniment renouvelable. Ainsi le bonheur artificiel qu’il suscite est lié { l’acquisition
plus qu’{ l’usage. Dès lors, l’aspect matériel du désir n’est que le support d’une
dilapidation qui ne vaut non par pour ce qu’elle dilapide, mais parce qu’elle dilapide
une matière qui n’existe vraiment qu’en image, { travers sa présentation. L’acquisition
est ainsi la consommation de la présentation, et l’usage n’en est que le vestige de la joie
originaire.
C’est pourquoi Noël est devenu la fête par excellence de la consommation, celle
où l’on retrouve la joie enfantine d’une acquisition mystérieuse, dont le support n’a
finalement qu’une importance secondaire, archéologique en comparaison de l’actualité
originaire de la surprise. Le père Noël est le dieu de cette abondance sans contrepartie,
de la prime révélation du mystère industriel vécue individuellement et collectivement.
Il est la synthèse de la providence chrétienne et de la croyance consumériste qui, en se
125
Introduction { la critique de l’économie politique, op. cit. p.44.
119
prétendant rationnelle est cependant une contrainte, veillant à conditionner dès
l’enfance, { inculquer le mythe visant à ancrer le mystère de la toute-puissance
plastique sur lequel est fondée la civilisation industrielle.
En fait, qui ne croit pas au père Noël ?126 Qui ose encore croire qu’en achetant
tel ou tel objet industriel, que ce soit une tronçonneuse, un bracelet, une chaise ou un
livre, il sera plus heureux de posséder l’objet lui-même qu’émerveillé par le
changement qu’il suscite ? La publicité a pour fonction de présenter l’objet industriel
dans toute son idéalité la plus splendide, dont l’usage qui est en même temps l’usure,
est le moment tabou de sa dilapidation, et donc évidemment de perfection moindre
que l’objet tel qu’il a été présenté par la publicité ou en vitrine, tel qu’il demeure en
l’esprit. Noël n’est que le moment de la sacralisation de l’objet idéel, de la surprise de
son acquisition concrète, de l’expérience de sa conformité matérielle au modèle, où
l’on fait, par générosité, grâce aux enfants de la contrepartie concrète du rite de
l’acquisition. Contrepartie qui consiste dans la naturalité de la matière, l’usure de
l’objet, du corps, des goûts, de l’enthousiasme de l’usager, contraint { terme de céder {
sa nature, { son désir de se reproduire, d’être reconnu socialement, de s’oublier
momentanément dans l’ivresse, de se protéger temporairement de la souffrance et de
la mort par la thésaurisation et la médecine.
126
« La logique du père Noël » Jean Baudrillard, le Système des objets, op. cit. p. 232-234. A la différence
de Baudrillard, qui pense que le placebo qu’est le père Noël, symptomatique d’un rapport aux media de
masse, permet de résoudre une situation où il faut cultiver artificiellement une croyance « régressive »,
nous partons du principe contraire, selon lequel, bien que les individus n’admettent pas croire dans la
facticité de l’objet idéel, ils y croient en fait de toute leur force, parce que cette idéalité est leur seul
véritable repère réel. La surprise { l’objet idéel, au fantasme de se manifester dans toute sa pureté,
comme symbole du mystère industriel.
120
La fin des temps.
La fin des temps chrétienne, et plus précisément celle développée par la pensée
augustinienne, dont répondent la plupart des Eglises chrétiennes, est celle du
jugement, celle où la cité terrestre sera condamnée, et où les justes seront séparés des
pécheurs, en ce qu’ils ont fait un juste usage de leur liberté : « Et Dieu ne se contente
pas de prononcer sur les démons et sur les hommes un jugement général qui les
condamne à la misère à cause du péché du premier ange et du premier homme ; mais il
juge chacun sur ses œuvres propres, imputables { son libre arbitre. »127 La fin des temps
industriels fut d’abord celle de l’arme atomique, pendant la période de la guerre froide,
qui est celle du système augustinien de la consommation. Dès la fin des années 1970, le
système de la consommation change, et bien qu’il conserve sa superstructure
chrétienne, il devient un système berkeleyen, ouvrant ainsi une nouvelle dynamique
historique, celle de la raison sensitive. La raison sensitive et sa structure berkeleyenne
laissent entrevoir une autre fin du monde, non pas atomique mais exhaustive, celle du
réchauffement climatique et de la fin des ressources énergétiques, de l’épuisement de
la nature. De même que la société médiévale, la société industrielle est ainsi confrontée
{ son propre destin, { la crainte d’une barbarie qui engendrerait la fin de tout ordre
dans le monde.
La véritable question que pose la fin des temps est celle de sa nécessité dans
l’économie psychologique de la subjectivité. Les eschatologies juive et marxiste
entendaient, comme nous l’avons précédemment signalé, que la fin des temps était {
faire advenir, qu’elle consistait en un juste et ultime partage venant clore l’oppression
subie par le peuple élu en exil ou la masse prolétaire aliénée. L’eschatologie chrétienne
est à la fois moins désespérée et plus sombre : la fin des temps est un moment que l’on
ne connaît pas, qui touchera toute l’espèce humaine, et où toute identité matérielle se
délitera pour laisser place au jugement éthique qui concerne chaque âme. Tout
individu est ainsi responsable et de l’humanité et de son âme, enclin { abandonner
127
Cité de Dieu, op. cit. XX, I. t. III, p. 150.
121
sous la crainte de ces deux fardeaux toute appartenance pour suivre l’enseignement
révélé. Si la fin des temps industriels diffère, c’est parce qu’elle n’est pas fondée sur le
mystère vital dont répond la liberté de choix inhérente à l’âme telle que décrite par le
Christianisme ; elle est fondée sur le mystère de l’omnipotence plastique industrielle et
la liberté qu’elle préconise est celle d’une production et d’une consommation
individuelles accrues. Ainsi la crainte de la fin des temps, que celle-ci pèse l’âme ou pas
selon ses péchés et ses bonnes actions, a le même effet : celui d’un empressement aussi
incontrôlé qu’il est mû par l’angoisse. Ni l’une ni l’autre fin des temps n’étant encore
advenue, et bien qu’il faille prendre bien plus au sérieux la dilapidation des ressources
que l’usage de l’arme atomique, lequel a marqué le terme de la radicalité des idéaux
politiques, il y a lieu de s’interroger { la suite de Marcuse :
Les termes employés par Marcuse s’appliquent aussi bien si l’on remplace la fin
atomique des temps induite par l’affrontement entre consumérisme chrétien et
Communisme, par l’épuisement des temps induit par la surconsommation de la
population mondiale. Avec un peu plus de recul, il apparaît que la fin des temps est un
phénomène toujours aussi crédible de sortie de l’Histoire ; par la déliquescence morale
avec l’Apocalypse de Saint-Jean, qui reprend à ce titre la tradition prophétique de
l’Ancien Testament pour l’appliquer { l’humanité entière ; par la folie dogmatique du
pouvoir politique, capable de s’anéantir par la possession de la part la plus faible du
mystère industriel, celle de l’omnipotence destructrice ; enfin par l’épuisement de la
nature, des ressources énergétiques et de l’équilibre climatique, qui entraînerait la fin
de la civilisation sans espoir de la rebâtir.
128
Herbert Marcuse, L’homme unidimensionnel, 1964, Les Editions de Minuit, Paris, 1968, p.15.
122
Cette sortie de l’Histoire pose clairement la question du mystère fondamental,
mystère vital concernant le Christianisme, mystère de l’omnipotence plastique dans le
cas de la civilisation industrielle. Ce dernier mystère ne pousse pas seulement à une
forme mondaine de conversion intérieure, mais au mouvement collectif qu’est la
révolution. Si l’Occident a réussi { éviter jusqu’ici l’effondrement moral et
l’anéantissement nucléaire, il le doit { la révolte des populations contre l’ordre moral
induit par l’angoisse que l’on a fait peser sur les individus qui les composaient. Or la
profonde iniquité qui sourd de la fin des temps industriels, qu’elle soit atomique ou
exhaustive, implique un épuisement même du principe eschatologique, car il y a un
équilibre psychologique de l’eschatologie fondé sur la responsabilité tant individuelle
qu’économique et politique.
123
par la revendication d’une équité dans l’accès à la jouissance, ce qui consiste
finalement à refuser de concevoir l’eschatologie, la rendre taboue au même titre que la
mort dans la civilisation industrielle. Cette tendance { l’aveuglement, qui s’ancre dans
le mystère industriel, qui se saisit dans la croyance que l’on trouvera une solution,
laquelle repoussera l’échéance de l’épuisement d’une civilisation de même que l’on
repousse sans cesse l’espérance de vie, est la pathologie la plus considérable de la
civilisation industrielle :
« Et si les hommes n’avaient pas cet Espoir et cette Crainte, s’ils croyaient au
contraire que les Ames périssent avec le corps et que les malheureux, épuisés par le
fardeau de la Moralité, n’ont devant eux aucune vie { venir, ils reviendraient { leur
complexion et voudraient tout gouverner selon leur appétit sensuel et obéir à la
fortune plutôt qu’{ eux-mêmes. Ce qui ne me paraît pas moins absurde que quelqu’un,
parce qu’il ne croit pas pouvoir nourrir son Corps de bons aliments dans l’éternité,
aimait mieux se saturer de poisons et de substances mortifères ; ou parce que l’on croit
que l’Ame n’est pas éternelle ou immortelle, on aimait mieux être dément et vivre sans
Raison ; absurdités qui méritent { peine d’être relevées. »129
129
Baruch Spinoza, Ethique, traduction de Charles Appuhn, Flammarion, Paris, 1965. Livre V, Proposition
XLI, Scolie, p. 340.
124
Le travail de sape du politique.
125
mort de l’urbanisme. L’urbanisme enfiévré se verra submergé par le ruralisme naturel…
Le ruralisme, distinct de l’urbanisme, est quelque chose de bien américain et de
réellement démocratique’’. ‘‘Le besoin de concentration qu’avait suscité les villes
approche vraiment de son assouvissement.’’ ‘‘Triomphe naturel de l’instinct grégaire’’
ou bien ‘‘simple persistance d’une maladie sociale’’, la ville sous sa forme actuelle écrit
F.L. Wright, ‘‘est en passe de disparaître. Nous sommes témoins de cette accélération
qui précède les dissolutions… La mort de la ville est le plus grand service que la
machine rendra en fin de compte { l’être humain. »130
130
Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme moderne, [Link]. t. II, p. 279.
131
Jean-Pierre Vernant, Les origines de la pensée grecque. Op. cit. pp. 44-45.
126
gouvernent le pouvoir de fait des gouvernés, et la télévision a réussi ce que les
gouvernements autoritaires n’arrivaient pas { faire : empêcher les regroupements, pour
le meilleur et le pire.
132
La productivité croissante du travail crée une surproduction grandissante (qui est accaparée et
distribuée soit par une instance privée soit par une instance publique) laquelle permet à son tour une
consommation grandissante – et cela bien que la productivité tende à se diversifier. Cette configuration,
aussi longtemps qu’elle durera, fera baisser la valeur d’usage de la liberté ; à quoi bon insister sur
l’autodétermination tant que la vie régentée est la vie confortable et même la « bonne » vie. » L’homme
unidimensionnel. Op. cit. p. 74.
133
La perte des libertés économiques et politiques qui constituaient l’aboutissement des deux siècles
précédents, peut sembler un dommage négligeable dans un Etat capable de rendre la vie administrée
sûre et confortable. Si les individus sont satisfaits, s’ils sont heureux grâce aux marchandises et aux
services que l’administration met { leur disposition, pourquoi chercheraient-ils à obtenir des institutions
différentes, une production différente de marchandises et de services ? Et si les individus sont au
préalable conditionnés dans ce sens, s’attendent { trouver, parmi les marchandises satisfaisantes, des
pensées, des sentiments et des aspirations, pourquoi désireraient-ils penser, sentir et imaginer par eux-
mêmes ? » Ibidem, p.75.
127
Péché originel et péché téléologique.
Pourtant c’est l{, dans la fin des temps exhaustive, celle de l’épuisement des
ressources et du déséquilibre climatique, que se situe un véritable tournant subjectif
qui marque l’entrée de l’Histoire industrielle dans une nouvelle dynamique, celle de la
raison historique sensitive. La production d’un environnement technique par
l’humanité pour elle-même peut effectivement se réduire aux sensations que cet
environnement peut produire, ce qui induit la production d’environnements
spécifiques à la conscience et non plus au corps, lequel ne sert alors plus que
d’enveloppe de référence { la conscience. L’autorité consommatoire et le monde virtuel
qu’est la télévision impliquait que la conscience, bien qu’elle reçût la vérité d’une boîte
à images, considère que la réalité matérielle du monde prime, même synthétisée sous
forme de flux d’informations, de fictions et de publicités. Ce n’est plus le cas dans les
mondes virtuels, puisque avec eux, et ce qui les relie, l’internet, le réel dépend de son
134
Ezéchiel, XVIII, 20.
128
traitement informatique : le virtuel surpasse le réel en importance, lequel n’en est plus
que la conséquence matérielle et pratique.
De sorte que le rapport au corps s’en retrouve changé. D’abord parce que le
confort tel qu’il était conçu, l’affranchissement des conditions matérielles d’existence
ne concerne qu’une mise { l’écart indolore du corps afin de mieux pouvoir jouir de
l’évasion de la conscience dans les mondes virtuels, mais surtout parce qu’{ terme, la
condition du corps humain dans un monde réel de plus en plus peuplé et spatialement
rationalisé en vue de favoriser sa productivité n’a plus d’autre idéal { offrir que la
jouissance des corps pour eux-mêmes les espaces virtuels et les incarnations
personnalisables, tout autre jouissance matérielle étant conçue comme un luxe.
129
que pour la civilisation industrielle, tout ce qui la précède relève de la préhistoire, ne
serait-ce que par rareté spatiale, en comparaison d’un espace industriel ubique. Dans
l’idéal esthétique de progrès, ce dernier était conçu comme devant assurer un avenir
radieux { l’humanité, or depuis les premières conclusions du club de Rome en 1968 sur
les limites de la croissance industrielle, le consommateur est conscient que son mode
de vie obère son avenir et celui de ses enfants. Ce sentiment « environnementaliste »
s’est considérablement accru depuis lors, justifié par l’extinction d’espèces animale et
végétales fragiles ou précieuses, la fonte des glaciers, la diminution des ressources
énergétiques déj{ entamée. Bien qu’il soit extrêmement important d’être conscient du
caractère néfaste et aberrant de la consommation, le spectateur se trouve pris dans un
étau moral entre la publicité qui l’exhorte { consommer et la conscience qu’il contribue
à provoquer la fin des temps. Là est le sentiment de péché final, lequel se retourne
rapidement en péché originel : pourquoi naît-on si ce n’est pour ruiner notre monde ?
Ne sommes-nous pas de trop ?
130
caractère déplorable de la consommation par un simulacre de sacrifice moral. Dans le
monde de la consommation il existe deux forces psychologiques qui se combattent : la
publicité qui transforme l’individu en consommateur et l’environnementalisme qui le
responsabilise et le rappelle à sa condition de citoyen : l’incrément industriel
naturellement induit par l’usure des objets dont l’obsolescence n’est pas programmée,
l’allongement de la durée de vie et le renouvellement contrôlé des naissances suffirait à
une population qui s’y contiendrait. Toutefois, comme la fuite en avant du système
économique mondial de la consommation vers son propre anéantissement est causée
par son immense force d’inertie, devant laquelle aucun Etat n’est capable ou désireux
de s’opposer, le consommateur, coupable et démuni, intériorise cette contradiction
morale jusqu’{ renier sa propre matérialité, abandonner son monde, et se plonger
dans le virtuel pour oublier le naufrage dont on lui rappelle incessamment sa
contribution. Ainsi le virtuel comme cité céleste apparaît le seul recours, car le monde
temporel court déjà vers son inexorable ruine.
131
5. L’Identité moderne.
La pensée chrétienne tient pour vraie l’existence d’une âme immortelle136. Cette
immortalité existe comme prolongement métaphysique du développement de
l’intériorité chrétienne en réaction { l’arbitraire impérial sur les corps137, selon la
lecture de Hegel de l’avènement du Christianisme dans la société romaine. Dans le
système de la consommation industrielle, la subjectivité est centrale, car la
consommation et donc la poursuite de l’incrément productif dépend d’elle. Il s’agit
donc de motiver son action, de multiplier sa productivité en multipliant ses raisons de
dépenser son revenu. Il ne s’agit plus de participer au progrès, mais d’être moderne, de
se faire progresser, de participer individuellement au mouvement du monde. La
modernité est un phénomène subjectif, elle est l’adéquation au mouvement du
monde ; de la sorte, l’Histoire n’est plus que son vestige, ou la diffusion télévisée d’un
changement du monde, comme le premier pas sur la lune, ou l’effondrement des Tours
jumelles.
136
Catéchisme de l’Eglise catholique, §382. [Link]
137
Raison dans l’Histoire, [Link]. p. 292.
132
et elle répond aux doutes religieux par la multiplication effrénée des objets. Dès lors, la
seule forme d’immortalité que connaisse le consommateur, l’immortalité présente de la
modernité sans terme, ne se manifeste dans le monde que par la dilapidation du réel et
de la matière qui le constitue ; la volonté de prolonger sa vie indéfiniment sa vie par
l’ingestion de médecines, par la chirurgie plastique et les greffes d’organes, participe du
même principe. L’illusoire immortalité humaine se maintient par une destruction du
matériel plus rapide que l’humain, et donc un renversement du rapport de durabilité
entre matériel et humain :
« Comme l’enfant-loup devient loup à force de vivre avec eux, ainsi nous
devenons lentement fonctionnels nous aussi. Nous vivons le temps des objets : je veux
dire que nous vivons { leur rythme et selon leur succession incessante. C’est nous qui
les regardons aujourd’hui naître, s’accomplir et mourir alors que, dans toutes les
civilisations antérieures, c’étaient les objets, instruments ou monuments pérennes, qui
survivaient aux générations d’hommes. »138
Cependant il n’y a pas plus d’immortalité dans la dilapidation des objets qu’il n’y
a de salut dans les bonnes actions et la répétition des prières. Il s’agit avant tout d’états
mentaux qui donnent { l’individu le sentiment d’une transcendance, ou du moins
d’une grâce. Cependant l{ où le sentiment de la grâce divine plonge dans la matérialité
profonde de l’existence et le mystère de l’incarnation, ce qui fait sa dangerosité,
puisque l’individu qui y accède se passe du doute, la plausibilité d’un salut par la
consommation ne repose jamais que sur une carence de confort savamment
entretenue et qui ne cesse momentanément qu’au moment où l’abondance se révèle
comme mystère de l’omnipotence plastique industrielle. Cependant ce mystère est
matériel, et sa survivance, qui est celle du monde industriel et de la population
mondiale qui vit et existe grâce { lui, justifie l’engagement et la contribution
volontaires { l’artifice qu’est le système de la consommation :
« ‘‘Avec leurs 9 milliards bonifiés par le fisc, ajoute le magazine Time, les
consommateurs sont allés chercher la prospérité dans 2 millions de commerces de
détail… Ils ont compris qu’il était en leur pouvoir de faire croître l’économie en
138
Société de consommation, [Link]. p.18.
133
remplaçant leur ventilateur par un climatiseur. Ils ont assuré le boom de 1954 en
achetant 5 millions de téléviseurs miniaturisés, 1 million et demie de couteaux à
découper la viande électriquement, etc.’’ Bref, ils ont accompli leur devoir civique [tel
que théorisé par Dwight Eisenhower dans un discours de 1958]. ‘‘Thrift is unamerican’’
disait Whyte : ‘‘Economiser est anti-américain.’’ »139
139
Ibidem, p. 117.
140
Jean Baudrillard, Le système des objets, Gallimard, Paris, 1967, pp. 54-57.
134
de distinction sociale parmi cent ou mille autres ayant une usage identique, le définit
en tant que personne141. C’est ce en quoi consiste la transition entre l’identité du
citoyen ouverte sur l’espace public d’une part, et l’identité moderne d’autre part,
fermée sur l’espace domestique, moment de transition vers la désincarnation, la
claustration extracorporelle : l’aliénation spectaculaire qui est l’hégémonie du virtuel
sur le temporel dans la temporalité subjective.
Que ces signes forment l’identité moderne du consommateur, cela est visible en
de très nombreuses occasions, par exemple pour l’achat du tabac ou de la lessive,
domaines tenus par un petit nombre de compagnies, mais dont la diversité des
produits est très grande, afin de procéder { une identification entre l’individu et le
produit. Dans le système de la consommation, on porte la marque que l’on achète, et
c’est précisément la fonction du logotype et du terme de marque que de caractériser le
consommateur, qui se définit alors quant aux autres par rapport { l’ensemble des
signes abstraits qu’il renvoie, la production des différences étant { la fois fondamentale
du point de vue de l’identité moderne, et marginale du point de vue de l’usage de
l’objet lui-même, ce que Baudrillard appelle la P.P.D.M., la plus petite différence
marginale :
141
« La consommation n’est ni une pratique matérielle, ni une phénoménologie de l’ « abondance », elle
ne se définit ni par l’aliment qu’on digère, ni par le vêtement dont on se vêt, ni par la voiture dont on se
sert, ni par la substance orale et visuelle des images et des messages, mais par l’organisation de tout cela
en substance signifiante ; elle est la totalité virtuelle de tous les objets et messages constitués dès
maintenant en un discours cohérent. La consommation pour autant qu’elle ait un sens, est une activité de
manipulation systématique de signes. » Ibidem, p. 276.
135
« En fait, cette différence est une différence marginale (selon le terme de
Riesman) ou plutôt une différence inessentielle. En effet, au niveau de l’objet industriel
et de sa cohérence technologique, l’exigence de personnalisation ne peut être satisfaite
que dans l’inessentiel. »142’143
142
Ibidem, p.198.
143
« Si bien que se différencier, c’est précisément s’affilier { un modèle, se qualifier par référence {
un modèle abstrait, à une figure combinatoire de mode, et donc par-là se dessaisir de toute différence
réelle, de toute singularité, qui, elle, ne peut advenir que dans la relation concrète, conflictuelle, aux
autres et au monde. C’est l{ le miracle et le tragique de la différenciation. C’est ainsi que tout le
processus de consommation est commandé par la production de modèles artificiellement démultipliés
(comme les marques de lessive), où la tendance monopolistique est la même que dans les autres
secteurs de production. Il y a concentration monopolistique de la production des différences.
Formule absurde : monopole et différence sont logiquement incompatibles. S’ils peuvent être
conjugués, c’est justement que les différences n’en sont pas, et qu’au lieu de marquer un être
singulièrement, elles marquent au contraire son obéissance à un code, son intégration dans un système
mobile de valeurs. » Société de consommation. Op. cit. p. 126.
144
« Avoir trouvé sa personnalité, savoir l’affirmer, c’est découvrir le plaisir d’être vraiment soi-même. Il
suffit souvent de peu de chose. J’ai longtemps cherché et je me suis aperçue qu’une petite note claire dans
les cheveux suffisait { créer une harmonie parfaite avec mon teint, mes yeux. Ce blond, je l’ai trouvé
dans la gamme du shampooing colorant Récital… Avec ce blond de Récital, tellement naturel, je n’ai pas
changé : je suis plus que jamais moi-même. » Ibidem, p.123.
136
dilapidation qui caractérise les objets. Cependant l’aliénation consommatoire est une
médiation entre l’aliénation productive et l’aliénation spectaculaire. L’aliénation
productive était l’exploitation du temps du travailleur, où celui-ci gagnait simplement
de quoi continuer { travailler, pour que son temps continue { lui échapper. L’aliénation
consommatoire consiste dans le scindement du temps individuel en temps productif et
temps consomptif. Le temps productif est divisé au plus pour accélérer la productivité
en la simplifiant comme reproduction de tâches identiques. Le temps consomptif est
divisé de la même façon afin de multiplier les moyens d’être heureux, de façon { ce que
le consommateur ne puisse réfléchir { ce qu’est d’être heureux à part des objets,
comme il ne peut réfléchir { ce qu’est son travail hors de l’empressement qui l’oblige {
agir instinctivement dans l’exécution de ses tâches. C’est en cela que l’aliénation
consommatoire est une médiation vers l’aliénation spectaculaire, entendue ici comme
dépossession du corps, du déterminisme matériel qu’implique la pénibilité physique,
mais aussi du bonheur qu’implique la corporéité. Avec l’aliénation consommatoire la
dépossession du temps individuel devient dépossession de l’espace, car l’individu, qui
se définit par l’identité moderne ne conçoit plus alors l’espace comme fondement de
son rapport au monde, spécifiquement politique, mais comme une fonction de lui-
même qu’il peut au besoin rationaliser ou reproduire { merci, puisque seule la
reconnaissance mutuelle abstraite, le système des signes prévaut sur une matière
destinée à la dilapidation. L’inanité du réel et la dilapidation de la matière ont préparé
la dépossession du corps.
145
Société de consommation, pp. 26-30.
137
ajouter qu’il est historiquement rationnel. Cependant la complexité du système de la
consommation et le fait qu’il repose idéologiquement sur une superstructure
chrétienne implique que les croyances sur lesquelles il repose, observent des finalités
bien particulières, qui ne se limitent pas à la « toute-puissance des signes »146.
« Nos marchés, nos artères commerciales, nos Superprisunic miment ainsi une
nature retrouvée, prodigieusement féconde : ce sont nos vallées de Chanaan où
coulent, en fait de lait et de miel, les flots de néon [sans qui, comme l’explique l’auteur
dans la même page, la marchandise ne serait que ce qu’elle est] sur le ketchup et le
146
Ibidem, p. 27.
147
Ibidem, p. 59.
148
Ibidem, p. 78.
138
plastique, mais qu’importe ! L’espérance violente qu’il y en ait non pas assez, mais trop,
et trop pour tout le monde, est l{, vous emportez la pyramide croulante d’huîtres, de
viandes, de poires ou s’asperges en boîte en en achetant une parcelle. Vous achetez la
partie pour le tout. »149
Cependant l’auteur n’a pas pris en compte l’analogie de l’abondance qui est la
révélation du mystère de l’omnipotence plastique industrielle, avec la révélation de la
toute-puissance divine et du salut qu’elle promet. Ce n’est pas simplement une
question de nourriture, mais d’objets servant au confort, lesquels représentent, une fois
exposés sous la forme de ce que Kant appelle le sublime, ce qui est grand
absolument150, la seule vérité tangible du monde industriel : le confort sans fin, et
réciproquement, la fin de la pénibilité de l’existence matérielle. Il n’y a que le centre
commercial, que l’on appelle aussi drugstore ou mall, qui puisse, par la réunion de tous
les loisirs et les commodités possible, rendre compte de toutes les promesses de
bonheur qu’offrent sans cesse les affiches et la télévision151.
149
Ibidem, p. 19.
150
Emmanuel Kant, Critique du Jugement Esthétique, § § 25-26 in Le jugement esthétique, texte choisis,
par Florence Khodoss, PUF, Paris,2001, p.43-35.
151
Société de consommation, [Link]. pp. 21-26.
152
Il ne s’agit pas de fécalité psychanalytique de l’argent, comme le signifie Baudrillard (Ibidem, p.26)
mais de l’impossible équivalence entre la souffrance du travail et plénitude de la consommation béate,
que la carte bancaire permet adroitement de séparer.
139
C’est ainsi qu’il existe une mystique de l’achat par lequel le consommateur
renouvelle son identité moderne, par lequel, délesté de son argent, il possède un objet
temporairement idéal, plein de promesses dont celle cachée, qu’il ne suffira jamais {
combler toutes les attentes que l’on a mise en lui. Mais la satisfaction, le week-end, une
fois les courses faites, que chacun a eu droit { sa nouveauté, que la semaine n’a pas été
travaillée en vain et qu’un bonheur nouveau vient la clore représente le moment le plus
joyeux de l’ordre de la consommation, celui où l’illusion arrive { son paroxysme, et que
l’on ne peut poursuivre qu’avec l’innocence des enfants, car enfin on sait, au fond, que
tout ce qui a été si durement acquis mais si facilement acheté, sera aussi sûrement usé,
et c’est l{ le secret de la fascination pour l’idéalité de la marchandise et de son
acquisition : le peu d’égard que nous avons pour les objets en eux-mêmes, pour leur
capacité à traverser le temps, reflète la vacuité de notre être et l’artifice de notre
identité. Nous ne nous survivrons pas si rien ne nous survit, et il y a quelque aigreur à
comprendre que nous agissons de la sorte avec notre propre monde matériel.
140
6. L’aliénation spectaculaire et le Design matériel comme
spiritualité.
Cette dernière, la liberté pour soi, devient la forme de liberté par excellence à
l’ère industrielle, véhiculée par la morale utilitariste. De 1789 { 1979, l’Histoire est alors
mue par la raison matérielle, qui réalise cette liberté par information de l’espace,
comme raison plastique. A partir du second choc pétrolier, qui marque l’entrée
définitive dans la mondialisation des échanges et l’avènement de l’informatique
personnelle, l’Histoire entre dans un nouveau moment, celui de la raison sensitive : il
s’agit de réaliser la symbiose entre l’homme et son environnement autrefois promue
par la consommation. Mais plutôt que de réaliser cette symbiose par adéquation avec
l’environnement matériel, la société industrielle réalise cette symbiose en produisant
des environnements virtuels par lesquels les consciences subjectives qui y résident,
trouvent l’environnement le plus adapté { leur conception de l’existence.
141
dont les conséquences pourraient mener à la fin de la civilisation elle-même. Ces
conséquences probables sont induites par la conscience de la finitude certaine des
ressources énergétiques, { laquelle s’oppose la croissance titanesque des pays en voie
d’industrialisation, comme la Chine, l’Inde ou le Brésil. La finitude des ressources
énergétique a été théorisée par Marion King Hubbert (1902-1989), sous la forme du
« Pic de Hubbert »153.
Ces principes une fois posés, il s’agit de comprendre le passage { une nouvelle
ère historique de production industrielle, caractérisée par la raison sensitive, à la fois
en terme de ruse et d’ironie de la raison. Cela implique que l’on souligne la
transformation de la superstructure chrétienne de la consommation en superstructure
chrétienne spectaculaire. Enfin, il est nécessaire de comprendre la crise de l’identité
subjective qu’engendre la société spectaculaire, et le rôle que le Design peut y jouer.
153
[Link] L’article, pour un profane, est une bonne introduction.
142
Ruse et ironie de la raison.
Hegel pose comme ruse de la raison la faculté qu’ont les individus particuliers {
faire avancer l’Histoire universelle, à promouvoir la cause de la liberté individuelle en
réalisant leurs passions et en travaillant pour leurs intérêts, soulignant que ce fut le cas
des grands personnages de l’Histoire154, et de Napoléon particulièrement, qui en
accroissant son empire, a favorisé la cause de l’égalité des citoyens devant la loi et la fin
du système de caste qui caractérisait l’Ancien Régime en Europe.
154
Raison dans l’Histoire, [Link]. pp. 101-130.
143
La ruse de la raison qui se produisit ici fut que la relative stagflation dans
laquelle était entrée l’économie occidentale suite aux chocs pétroliers, a permis le
développement de l’informatique, lequel a servi par suite à compenser la raréfaction de
l’espace dans les sociétés industrialisées, permettant aux consommateurs de jouir des
possibilités de l’espace virtuel. La raréfaction programmée des ressources énergétiques
est pour sa part compensée par le recours régulier au virtuel pour atténuer l’appétit de
consommation matérielle des populations.
Cette ruse de la raison ne s’est pas produite uniformément, mais comme recours
au virtuel pour dépasser le réel. Ce phénomène se produit en premier lieu par la
faculté de transmission de l’information très supérieure des systèmes informatiques sur
les systèmes techniques antérieurs et la capacité de les matérialiser sous la forme
d’interfaces, comme le démontre l’informatisation des systèmes d’échange boursiers.
Ensuite, la fascination pour les interfaces, environnements où l’interaction entre
l’usager et sa machine est possible, prolonge celle de la télévision qui avait déj{
inculqué aux masses l’autorité de l’image mobile continue sur l’expérience du réel.
Ainsi, l’infinité de possibilités environnementales virtuelles, tant pour le travail que
pour les loisirs permet le détachement de l’individu de son identité de citoyen, car
l’espace public n’est plus alors qu’une notion concernant les habitants de centres-villes.
144
tendait vers la définition la plus aiguë de la liberté subjective. Cependant, dans le
monde industriel, la définition de la liberté comme affranchissement du déterminisme
matériel avait conduit à une fuite en avant esthétique, où le déterminisme technique
menaçait sans cesse la liberté nouvellement acquise. Ce processus prend fin avec
l’avènement du virtuel comme omnipotence de la démiurgie graphique. A partir de ce
moment, l’Histoire parvient { la réalisation de la liberté individuelle telle que l’ère
industrielle l’a conçue, c’est-à-dire l’affranchissement du déterminisme matériel et de
la pénibilité matérielle de l’existence, par la fin du recours au corps pour le travail
comme pour les loisirs. Quoique ce processus ne soit pas achevé, le travail et le
divertissement informatique démontrent la capacité de la subjectivité de s’abstraire de
sa chair durant la majeure partie de la journée, et laissent entrevoir un monde où la
présence physique de l’individu devient de plus en plus contingente. Cependant
l’affranchissement du déterminisme matériel consistait { se soustraire aux contraintes
du corps, non à se soustraire au corps lui-même, compris dès lors comme simple
interface physique avec le monde réel, de sorte qu’il ne peut y avoir de liberté qui ne se
manifeste concrètement. C’est en cela que l’ironie de l’Histoire se réalise : à réaliser
l’affranchissement du déterminisme matériel, { se soustraire au corps, le virtuel est
parvenu à instaurer une servitude complète à la technique, qui implique la stérilité à
toute idée esthétique de libération : l’anesthésie. Le corps était le moyen de la
servitude, mais s’en passer revient { renoncer également { la liberté.
Il s’agit ici de poser deux concepts qui constituent les deux faces de l’aliénation
spectaculaire, en tant que dépossession de l’individu de ses capacités corporelles visant
à agir et à ressentir : ce sont l’hylesthèse et l’anesthésie, tous deux issus du grec
Αἰσθῆσις, la sensation. Ce que nous entendons par hylesthèse est la réalisation de la
raison sensitive, c’est-à-dire un monde qui s’adapte immédiatement { l’action de
l’individu et qui réalise dans l’espace virtuel la symbiose entre l’individu, incarné
informatiquement, et son environnement. Alors que dans le monde réel l’espace se
réduit, les possibilités de consommation s’amenuisent : l’espace est un luxe et les objets
qui le peuplent sont encombrants. Le monde matériel n’a alors rien { envier { internet
et aux jeux vidéo, qui permettent de simuler une vie plus excitante que la discipline de
la vie concrète laquelle apparaît alors comme sans issue, puisqu’on ne répond jamais {
145
l’aliénation consommatoire que par encore plus de matériel et d’aliénation
consommatoire. L’hylesthèse consiste ainsi en un rejet de la consommation comme
système de signes, dont les usagers connaissent la relativité et qu’ils rejettent pour se
plonger dans d’autres mondes. C’est l{ que le jeu de rôle et la simulation ludique qui en
est la simplification, peuvent atteindre le rang d’œuvre d’art, synthèse d’une part de
l’art utilitaire par démiurgie, et d’autre part de l’art de la représentation par narration.
Car se tenir en-deç{ de la vie concrète, avoir besoin d’un masque pour communiquer
n’est jamais que pathétique, voire témoigne d’une désincarnation pathologique, mais
se plonger dans un récit, que ce soit celui d’un personnage particulier, mais aussi de la
construction d’une ville, de l’Histoire du monde, revient à réaliser deux rêves : celui de
voir se développer autour de soi un monde qui n’existe que pour soi, et surtout, celui
de ressentir le monde de façon héroïque.
146
Le Spectacle pour autorité morale.
Pour comprendre la période historique qui s’ouvre { partir des années 1980,
caractérisée par la raison historique sensitive, il s’agit d’expliquer l’évolution de la
superstructure chrétienne d’orientation augustinienne, une superstructure chrétienne
d’orientation berkeleyenne, du philosophe et évêque catholique George Berkeley (1685-
1753). Bien que la philosophie de George Berkeley décrive le système « spectaculaire »
selon l’expression de Guy Debord, où le monde télévisuel et virtuel l’emporte sur le
monde réel, la persistance des principes de la consommation, jusqu’ici attestée, ne
permet pas de remettre en cause le caractère chrétien de la superstructure
contemporaine. Car c’est avant tout le système de la consommation qui a produit
l’individu consommateur, et même lorsque cet individu s’adonne au virtuel, il continue
cependant de consommer des marchandises, même si l’espace où elles se déploient est
restreint { celui de l’écran, même si la symbiose informatique achevée, l’hylesthèse,
rejette a priori la consommation matérielle et le système des signes.
147
se perpétuer la sensation de la réalité155. Et de même, { la télévision qui fut l’autorité de
la consommation, et l’hégémonie de la vérité virtuelle et diffusée sur la réalité tangible,
s’est substituée la profusion des mondes virtuels, si bien qu’il n’est pas difficile de
croire, après Berkeley que la matière, au contraire de Lavoisier par exemple, qui y
percevait un principe éternel, n’est que ce dont nous recevons l’impression sensible 156.
Si, comme le déclare Berkeley, être c’est être perçu ou percevoir157, l’infirmité sensible
qui caractérise les mouvements de la pensée dans le monde virtuel est compensée par
l’implication de la subjectivité, mais en aucun cas le monde réel n’est supérieur en
vérité, puisque le virtuel, fabriqué et perçu avec les moyens donnés par la nature,
dépend tout autant de la création ininterrompue { laquelle Dieu s’emploie. Au mieux
donc, ce que nous nommons réalité n’est que le monde-source de tous les mondes
virtuels qui en proviennent ; et ainsi l’inanité du réel du système de la consommation
se trouve non seulement confirmée mais réalisée, car au travers des mondes virtuels,
l’humanité ne fait qu’imiter la démiurgie divine.
155
George Berkeley, Principes de la connaissance humaine. Trad. Dominique Berlioz, Garnier-
Flammarion, Paris 1991, pp. 100-102.
156
« La moindre recherche dans nos propres pensées nous fait très clairement connaître s’il nous est
possible de comprendre ce que l’on entend par l’existence absolue des objets sensibles en eux-mêmes ou
hors de l’esprit. Pour moi, il est évident que ces mots désignent ou bien une franche contradiction ou
qu’ils ne désignent rien du tout. » Ibidem, p.78
157
Ibidem, p.65.
158
Matrix (1999-2003), [Link].
148
part, et du nihilisme punk d’autre part, qui n’attend rien de l’avenir que la catastrophe
vers laquelle il tend aveuglément159. Mais c’est la définition de l’individu par le standing
au travers de signes abstraits de distinction sociale, matérialisés brièvement par
l’idéalité des objets de consommation, qui fut la forme consacrée de dénigrement du
réel et de dilapidation matérielle. La consommation du flux d’images et de sons pour
lui-même, comme objet, ne fait que se passer de l’objet idéel qu’elle servait
initialement à vendre ; pour que la superstructure demeure, comme ordre moral et
juridique cautionnant la consommation, il suffit que la hiérarchie sociale se perpétue
dans la consommation du virtuel pour lui-même, comme autorité, sous la forme du
rapport de domination sociale qui s’y illustre entre ceux qui vendent et ceux qui
achètent160, par la présentation de la marchandise, matérielle et retardée, ou virtuelle
et immédiate, comme les logiciels et les sonneries de téléphone :
Max Weber, dans ses conférences publiées sous le titre : Le savant et le politique,
définit l’autorité comme étant le fondement de la légitimité de la domination du
gouvernement sur la population162. Il en distingue trois formes « pures » :
traditionnelle, charismatique et rationnelle-légale. Cependant ces conférences furent
données en 1919, au sortir de la première guerre mondiale, dans la période où le
questionnement sur la validité du politique, entre nationalisme et transnationalisme,
159
Au « Feed your head » des Jefferson Airplane (White Rabbit, 1966), a succédé le “No future” des Sex
Pistols (God Save the Queen, 1976).
160
C’est la plus vieille spécialisation sociale, la spécialisation du pouvoir, qui est { la racine du spectacle.
Le spectacle est ainsi une activité spécialisée qui parle pour l’ensemble des autres. C’est la représentation
diplomatique de la société hiérarchique devant elle-même, où tout autre parole est bannie. Le plus
moderne est aussi le plus archaïque. Société du Spectacle, p.25, [Link].
161
Ibidem, pp. 39-40, Thèses 41 et 42.
162
Max Weber, Le savant et le politique, trad. Julien Freund, Plon, Paris, 1959, pp. 114-115.
149
était à son paroxysme. Max Weber, en écrivant une conférence sur le métier politique,
insiste sur la concrétude du pouvoir politique, et y place l’autorité morale comme
dilemme inhérent au caractère subjectif de la décision politique : c’est l{ que se pose la
distinction entre utilitarisme déontologique ou conséquentialiste, ou en termes
wébériens entre éthique de la responsabilité ou de la conviction. Il est vraisemblable,
dans une société où l’Etat déploie son autorité dans tous les aspects de la vie sociale,
comme l’industrialisation précédant l’instauration du système économique de la
consommation, ou l’antiquité préchrétienne, que les détenteurs de l’autorité morale
confirment leur rôle social en cautionnant intellectuellement l’autorité politique, qui
est la légitimité morale de la domination politique et de la hiérarchie sociale.
150
« L’origine du spectacle est la perte de l’unité du monde, et l’expansion
gigantesque du spectacle moderne explique la totalité de cette perte […]. Dans le
spectacle, une partie du monde se représente devant le monde et lui est supérieure. Le
spectacle n’est que le langage commun de cette séparation. Ce qui relie les spectateurs
n’est qu’un rapport irréversible au centre même qui maintient leur isolement. Le
spectacle réunit le séparé, mais il le réunit en tant que séparé. 164»
Guy Debord souligne que le spectacle est « la réalisation technique de l’exil des
pouvoirs humains dans un au-delà ; la scission achevée { l’intérieur de l’homme »165,
que c’est en somme un « pseudo-sacré »166, une « seconde nature »167 où plus le
spectateur « contemple, moins il vit »168. Cependant la diffusion devenue démiurgie
graphique qu’est le spectacle prend directement sa source dans le succès de la diffusion
de l’autorité morale chrétienne, que fut la représentation picturale. En effet, aucune
autre religion que le Christianisme n’a accordé autant de valeur { la représentation et {
la diffusion des images, allant jusqu’{ leur culte, l’iconodoulie, qui persiste dans
l’orthodoxie chrétienne.
En effet, Anselme de Cantorbéry déclare que Dieu est l’être au-dessus duquel
rien ne peut être conçu de plus grand169. Cela signifie qu’au-delà de la quantité qui
détermine l’étendue des corps physiques et leur rapport, existe une qualité qui est
l’existence telle qu’elle est un principe concevable par l’esprit humain, et que cette
essence ubique est indissociable de la toute-puissance divine dont le résultat est la
164
Société du spectacle, op. cit. p. 30, Thèse 29.
165
Ibidem, p. 24, Thèse 20.
166
Ibidem, p.28, Thèse 25.
167
Ibidem, p.26, Thèse 24.
168
Ibidem, p. 31, Thèse 30.
169
Proslogion, chapitre XV.
151
création et l’ordre qui y règne. Saint Anselme rejoint directement George Berkeley en
proclamant que Dieu est celui qui est, mais que tout ce qui est composé de matière
tangible, « qui est une chose dans le tout, une autre chose dans les parties, et qui obéit
à la loi du changement, n'est pas à vrai dire ce qui est. »170 La véritable essence est
intangible et ne peut être que contemplée, et c’est ce que réalise la démiurgie
graphique qu’est le spectacle, quitte { y plonger la population.
170
Ibidem, chapitre XXII.
171
Ethique, [Link]. Partie I, Proposition XI
172
Ibidem, Partie I, Proposition XXI, pp. 46-47.
173
Ibidem, Partie I, Proposition XV et XVIII.
152
« réalités », deux mondes, l’un trop concret, l’autre pas assez. L’art de la représentation
exige d’être compris, mais il n’exige pas qu’on y vive. Il se connaît en tant que culture ;
au contraire, le spectacle ou la démiurgie graphique exige qu’on y demeure ; c’est
pourquoi il est nécessaire, pour en tirer tout le bénéfice concret, de le considérer en
tant que culture et d’y imprimer cette exigence dans l’usage que l’on en fait. Si chacun
évaluait cette culture selon ses avantages et ses inconvénients plutôt que de s’y oublier,
nous n’aurions pas besoin de la qualifier en termes d’aliénation et d’addiction.
153
d’intérieur », même s’il revient { la critique, au public et surtout { la postérité de
séparer l’art de la simple esthétique, ce qui se conserve de ce dont on peut se
débarrasser. En outre, la démiurgie graphique, dans la mesure où elle sert à la
conception et { la production de l’art industriel, dans la mesure où elle en renouvelle
l’Idée par les possibilités innombrables qu’il laisse entrevoir, le nourrit également, bien
que virtuel et réel s’opposent en principe. C’est donc au design comme esthétique et
art utilitaire, que nous consacrons la suite de notre étude, d’abord pour en dégager les
principes, puis pour en tracer l’évolution comme réalité de l’Histoire industrielle, celle
de l’information et de la rationalisation de l’espace.
154
Deuxième partie : La beauté utile
Je regardais mes meubles, non pas comme l’utilitariste qui doit s’asseoir dans des
fauteuils, et écrire devant des bureaux et des tables, […] mais comme l’esthète pur qui se
préoccupe uniquement des formes et de leurs rapports dans le champ visuel et le cadre du
tableau.
Aldous Huxley, Les portes de la perception.
175
« Or le beau est en lui-même infini et libre. Car même s’il fait intervenir un contenu particulier, et par
conséquent, ici encore quelque chose de restreint, ce contenu doit encore apparaître dans son existence
comme une totalité infinie en elle-même et comme liberté, puisque le beau est toujours le concept
[conscience libre qui se pense]. » Hegel, Esthétique, t.I, p.178, Paris, LGF, 1997.
155
sacralité que revêt l’idéal statuaire dans la religion gréco-latine, mais de surcroît sont la
marque de la sensibilité de l’homme pour le monde matériel, tandis que, dans l’optique
de la religion chrétienne, le souci matériel est { bannir, puisqu’il éloigne l’individu de
ses préoccupations spirituelles, et l’empêche d’adhérer pleinement { la nature
inconditionnelle du divin. Dans ce dernier cas, on ne peut d’autant moins louer
comme sacrée la délivrance de notre déterminisme que les objets usuels ont à offrir,
que, dans la mesure où ce déterminisme inclut notre mortalité, il est par principe
indéniable : d’où la vanité du réconfort que procurent ces objets176.
De plus, dans la tradition judéo-chrétienne, le travail, dont le monde des objets
est le support et la fin, est tenu pour un châtiment éternel relevant de la condition
humaine, suite à la faute originelle177. Ainsi, tandis que l’art sacré est tenu pour une
glorification de dieu et des principes moraux qu’il a enseigné, le monde des objets
usuels relève définitivement du profane.
Or il est nécessaire ici de reconnaître le caractère sacré et moral de la beauté.
Même si les artistes de la Renaissance dépeignent des visions atroces, comme la Pietà
de Giovanni Bellini, ou la Lamentation sur le Christ mort d’Andrea Mantegna,
(Pinacothèque de Brera, à Milan), il en émane une beauté sacrée et morale, qui
enseigne au spectateur que la laideur du corps exsangue et torturé peut être porteuse
d’une beauté qui n’épouse pas les apparences, mais la profondeur métaphysique et
morale du propos. Que l’on juge que le sacré soit transcendant, c’est-à-dire
étymologiquement, qu’il traverse et surpasse la réalité naturelle, ou qu’il demeure {
l’intérieur de la nature inconnaissable en totalité, donc immanent, le sacré est
l’interprétation de la puissance cosmique qui régit la persistance et le devenir d’une
société178. La religion en représente la codification mythique, rituelle et morale, et
l’exalte sous la forme de valeurs fondamentales et universelles, donc applicables par
176
Le confort est assimilé { la richesse matérielle, laquelle va { l’encontre des enseignements de
l’évangile. Le sermon sur la montagne (Matthieu 5-7), en donne un des meilleurs exemples. « Ne vous
amassez pas de trésors sur la terre, où la mite et le ver consument, où les voleurs percent et
cambriolent » (Mt. 6.19). De plus, la question de la pauvreté christique a longtemps été débattue au sein
de l’Eglise, notamment { la suite de Dominique de Gúzman, de Saint François d’Assise et de la fondation
e e
des ordres mendiants, aux XIII et XIV siècles.
177
« A la sueur de ton visage tu mangeras ton pain, jusqu’{ ce que tu retournes au sol, puisque tu en fus
tiré. Car tu es glaise et tu retourneras à la glaise. » Genèse 3 :19.
178
Pour cette conception anthropologique du sacré, nous renvoyons à Mircea Eliade, Le sacré et le
Profane, Gallimard, Paris, 1965, 2009 ; et à Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, Paris, 1939,
1995.
156
tout être humain. Enfin, la beauté artistique de l’ère préindustrielle, est l’illustration de
ces mêmes valeurs. Il s’agira de démontrer qu’il n’y a pas de beauté qui soit, même
dans l’ère industrielle, véritablement profane.
Considérer le sacré comme le principe de l’art, reconnaître dans l’art la
réalisation ou la représentation des valeurs essentielles d’une civilisation, nous permet
de souligner son caractère foncièrement anthropologique. Le sacré est inhérent à la
nature humaine, ce que reconnaît même le positivisme. Pour celui-ci, même si
l’humanité parvient { se défaire de toutes ses ignorances, elle devra se constituer une
religion dont elle sera l’objet179. Ceci est crucial dans la mesure où la religion n’a plus
dans le monde industriel la place de lien social et ne repose plus comme le fondement
moral de notre société. L’art « profane », dans le sens où son sujet n’a plus rien de
religieux, est apparu en Europe depuis la Renaissance, et la pertinence de cet art n’est
pas moindre que l’art religieux. La peinture moderne { l’ère industrielle, de Jacques-
Louis David { Wassily Kandinsky, n’a rien de chrétien ; cependant elle illustre d’autres
systèmes de valeur, si bien qu’il est nécessaire, dans la mesure où le lien entre art et
sacré est indéniable, d’observer quel est le déplacement du sacré dans le monde
industriel, quelles sont les valeurs qui interrogent notre existence et notre devenir
individuel et collectif, et quelles peuvent être leurs illustrations ou leur réalisation.
Ce que nous nommons traditionnellement l’art, c’est-à-dire, l’art de la
représentation des passions humaines, parce qu’il illustre le sacré, possède et confère
des valeurs qui lui appartiennent. Parce qu’il manifeste des principes supérieurs, qui
n’existent pas tangiblement indépendamment de lui, il vaut pour lui-même, il est un
bien en soi ; en ce sens, il s’oppose { l’utilité, qui est un bien pour soi. Il est toujours
possible d’objecter que pour le commanditaire, l’œuvre d’art sert une fin particulière,
que la construction d’un temple permet de canaliser la ferveur ou l’impiété des foules,
que la magnificence des palais sert { impressionner ceux qui s’y rendent, étrangers ou
sujets, que les portraits servent ceux qui y sont représentés, et les artistes eux-mêmes
qui vivent de ces commandes ; les exemples sont innombrables. Néanmoins, il est
indéniable que les œuvres d’art survivent aux fins particulières qui les ont permises, et
ce qu’il en reste au travers des siècles, n’est pas la simple facture, qui contribue {
179
Catéchisme positiviste d’Auguste Comte, 1851, édition de Frédéric Dupin, Sandre, Paris, 2009.
157
marquer l’intérêt et la spécificité du contenu, mais le témoignage de la pensée d’une
époque et des valeurs qui l’animaient. Il est difficile de saisir l’impact concret des
croyances et des philosophies sur la politique et les sociétés humaines, mais les œuvres
d’art donnent une preuve, une réalité à ces croyances, de la dévotion et de la passion
des hommes pour leurs institutions et leurs convictions. C’est ce que Georg Wilhelm
Friedrich Hegel entend lorsqu’il déclare que l’art est l’esprit absolu sensible 180. Cela
signifie que dans les constructions intellectuelles qui sont le reflet de la pensée
humaine et du désir de liberté qui la meut, c’est-à-dire dans l’esprit absolu, l’art est la
production concrète et la représentation immédiate, la première manifestation. Ainsi,
lorsque l’on trouve, dans des fouilles archéologiques, les statuettes comme une des
toutes premières formes du sacré, nous trouvons également une humanité qui
commence à se représenter, qui commence à exister pour elle-même, sans référence à
l’argent, { un dogme ou { un devoir. Il y a là un geste gratuit de dévotion.
Roger Caillois, dans son ouvrage, L’homme et le sacré, décrit la complémentarité
et l’opposition caractéristiques de ces deux règnes de la nature, déterminés par la
croyance. D’un côté, le sacré est la toute-puissance caractéristique des forces
cosmiques qui régissent le destin de la civilisation, il ne peut être manipulé qu’avec la
plus grande précaution, car il est un rapport avec une ou plusieurs entités supérieures à
l’humanité181. D’autre part le profane est tout ce qui n’a pas de sens par soi. Il paraît
180
Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, §563, 1830, Gallimard, Paris, 1970.
181
« C'est du sacré, en effet, que le croyant attend tout secours et toute réussite. Le respect qu'il lui
témoigne est fait à la fois de terreur et de confiance. Les calamités qui le menacent, dont il est victime,
les prospérités qu'il souhaite ou qui lui échoient sont rapportées par lui à quelque principe qu'il s'efforce
de fléchir ou de contraindre. Peu importe la façon dont il imagine cette origine suprême de la grâce ou
des épreuves : dieu universel et omnipotent des religions monothéistes, divinités protectrices des cités,
âmes des morts, force diffuse et indéterminée qui donne à chaque objet son excellence dans sa fonction,
qui rend le canot rapide, l'arme meurtrière, l'aliment nourrissant. Aussi évoluée, aussi fruste qu'on
l'imagine, la religion implique la reconnaissance de cette force avec laquelle l'homme doit compter. Tout
ce qui lui en semble le réceptacle lui apparaît sacré, redoutable, précieux. Au contraire, il regarde ce qui
en est privé comme inoffensif sans doute, mais aussi comme impuissant et sans attrait. On ne peut que
dédaigner le profane, alors que le sacré dispose pour attirer d'une sorte de don de fascination. Il
constitue à la fois la suprême tentation et le plus grand des périls. Terrible, il commande la prudence ;
désirable, il invite en même temps à l'audace.
Sous sa forme élémentaire, le sacré représente donc avant tout une énergie dangereuse,
incompréhensible, malaisément maniable, éminemment efficace. Pour qui décide d'y avoir recours, le
problème consiste à la capter et à l'utiliser au mieux de ses intérêts, tout en se protégeant des risques
inhérents à l'emploi d'une force si difficile à maîtriser. Plus considérable est le but qu'on poursuit, plus
son intervention est nécessaire, et plus sa mise en œuvre est périlleuse. Elle ne s'apprivoise pas, ne se
dilue pas, ne se fractionne pas. Elle est indivisible et toujours tout entière partout où elle se trouve. »
Roger Caillois, L’homme et le sacré, Gallimard, Paris, 1939, 1995, p.21.
158
incongru de retrouver dans la modernité industrielle ce même rapport au numineux,
hormis dans le cadre des religions particulières, qui relèvent de la privauté. D’autant
plus que l’individu, dans la société de consommation, est plus inféodé à ce qui était
tenu dans la civilisation préindustrielle comme profane, à savoir son environnement
matériel, qu’{ ses convictions et { ses croyances.
Néanmoins, cet aspect de toute-puissance du sacré se retrouve au moins dans
un cas de la modernité industrielle, qui témoigne avec véhémence en faveur de
l’autonomie de l’art : celui de l’artiste. Ce dernier attend effectivement « tout secours et
toute réussite » de son art. Il vit avec la conviction que ses œuvres puissent être reçues
universellement dans le temps et dans l’espace, qu’il est porteur d’éternité au sein
même de l’Histoire. Autant les convictions sont limitées dans leur universalité aux
autres convictions, autant l’art a toujours l’ambition d’une pertinence sans limite,
d’une conquête des âmes. Preuve en est que le succès de l’Impressionnisme est
toujours vivace, tandis que le Second Empire et la IIIe République qui leur furent
contemporains ont périclité, et rien ne nous pousse { présumer qu’il n’en sera pas de
même à l’avenir.
Si l’art est sacré au moins pour celui qui le produit, s’il peut lui donner la vie
« fabuleuse » { laquelle il aspire, il n’en reste que pour son audience, son « public »,
l’art de la représentation { l’ère industrielle, et particulièrement l’art populaire – mais il
en est de même pour l’art de la représentation préindustriel et l’art utilitaire –
constitue le recours le plus évident contre la rationalisation du cadre de la vie { l’ère
industrielle : chronométrage tayloriste et précarité récurrente du travail, urbanisme
impersonnel, diktats publicitaires. L’art, même s’il peine { émerger du divertissement
sans contenu, de la trivialité des objets inutiles, demeure le fondement du goût
individuel, seule liberté dans un monde industriel très fortement déterminé, où les
libertés politiques, d’expression et d’entreprise relèvent plus de garanties éthiques que
de pouvoirs réels.
De surcroît, ce qui renforce l’adhésion des masses { l’art et { son contenu,
émancipation ou affranchissement, est son accessibilité. Non seulement l’art { l’ère
industrielle a le devoir d’être potentiellement et matériellement accessible { tous, et
159
par-là même se tient comme universel, mais il doit se maintenir par principe dans
l’idée que les masses qui en sont les amateurs, sont partie prenante de son succès. Les
récentes tentatives de production de groupes de musique grâce à des fonds venant
d’amateurs, ne sont que l’aboutissement de cette idée. Mais le mystère, le sacré et la
dévotion inhérents { l’art populaire viennent de la distance que pose l’artiste, l’individu
ordinaire traitant de sujets universels et ordinaires, révélant la profondeur de son
propos : l’héroïsme de la vie moderne selon Baudelaire, par l’unicité de son style.
L’ « idolâtrie » dont l’artiste peut être l’objet vient principalement de sa capacité {
révéler l’individualité de ceux qui lui vouent de l’admiration. Il est un grand artiste,
parce que ceux qui l’aiment sont au contact de son aura ou de son œuvre, des artistes
en puissance. Reproduisant l’œuvre par un lecteur de disques, un poster, ou en
achetant un meuble, le spectateur, l’auditeur ou le lecteur, non seulement fait un choix
critique qui le distingue et le rapproche des autres, mais il s’inspire et se détermine {
insuffler de l’imagination dans son existence. Ainsi, il se singularise par l’éducation de
son goût et par son travail créatif.
Ces distinctions permettent d’isoler trois travers qui rompent la sacralité de l’art
{ l’ère contemporaine : le divertissement ou la démagogie, la mystification et la
trivialité. En premier lieu, la démagogie de l’artiste et le divertissement du public, ont
pour principe de substituer { l’originalité d’une œuvre son accessibilité : quand l’artiste
ne produit pas de l’originalité, mais cherche { vendre et illustre une subjectivation de
façade182. L’artiste est celui qui par son talent tranche et divise le public sans avoir { le
prétendre, mais qui par la même occasion unit ceux qui sont plaident pour et contre
son œuvre. Ainsi, si l’on peut considérer que les œuvres des Beatles ou des Rolling
Stones ont conquis le monde, bien qu’elles apparaissent désormais comme
182 e
Les exemples fort récents que donne le Précis de littérature du XXI siècle, de Pierre Jourde et Eric
Naulleau, Mango, Paris, 2008, notamment les chapitres consacrés à Marc Lévy, Madeleine Chapsal, et
Anna Gavalda, illustrent parfaitement cette démagogie qui constitue à faire passer du divertissement
pour de l’art en mettant en valeur une subjectivation de surface du lecteur, soit par les procédés
techniques qui rabaissent le discours au langage parlé, soit par la mise en exergue de personnages creux,
mais singuliers par principe. Quant à Michel Houellebecq, qui a troqué son talent contre sa capacité à
choquer, notamment dans son roman Plateforme (2001), il est le parfait représentant actuel de la
perception téléologique de l’artiste contemporain, pour qui l’effet, c’est-à-dire la division du public, la
provocation, et par conséquent, la renommée et la réussite pécuniaire, constituent une fin en soi. Dans
ce cas, la singularité du lecteur, comme peut l’être celle de l’auditeur, du spectateur, se réduit { une
simple alternative, adhésion ou refus, que l’on ne peut tenir que comme le degré le plus bas de l’art, les
autres démagogues se limitant au divertissement infra-artistique.
160
consensuelles, elles ont marqué en leur temps une querelle des anciens et des
modernes, le refus pour la génération du baby-boom de céder aux impératifs moraux
de la génération précédente, en un temps où les pionniers du rock and roll avaient été,
aux Etats-Unis, contraints de cesser leur activité, que l’on tenait pour un dévoiement
de la jeunesse.
Donc la capacité de l’artiste { singulariser son public, à étendre le mystère qui
les sépare, revient au libre choix de ce dernier, qui décide de son engouement et de sa
reconnaissance, du caractère exceptionnel de l’auteur et de l’œuvre, de l’originalité et
de la pertinence qu’il lui reconnaît. La démagogie de l’auteur est ce qui distingue l’art
du divertissement. L’art libère l’individu, stimule l’imagination, subvertit les rigidités
ou les laxismes moraux, en promouvant la transgression ou la noblesse de sentiment ;
le divertissement édifie puis répète, use l’attention et recadre l’inconscient183. C’est la
raison pour laquelle le spectateur ou l’auditeur, reprochent moins aux artistes de se
diversifier ou de s’arrêter, que de persévérer dans la répétition jusqu’{ ce que seuls
leurs défauts soient sensibles. Cependant il n’y a pas d’art de la représentation, surtout
dans l’art populaire et composite de la modernité industrielle – à savoir la chanson, la
bande-dessinée, la photographie et la cinématographie – qui n’ait échappé au travers
du divertissement, de l’agrément, de la substitution de la beauté stimulante et
troublante par le confort moral184. Le problème ainsi posé ne se limite pas { l’ère
industrielle ; cependant les nombreux tableaux, bâtiments, sculptures, musiques, que
l’Histoire élude ou oublie, s’ils servaient, comme { l’ère industrielle, { maintenir la
production et { faire vivre les artistes qui n’étaient pas tous ou en permanence dotés de
183
« Ecouter le programme moyen de la radio, voir le film moyen, lire les comic strips, - ce sont là des
activités simplement sottes et imbéciles ; mais bien qu’elles ne soient pas perverses, elles sont presque
aussi inanéantissables que les activités du lynchage et de la fornication. Pour cette raison, il est
manifestement recommandable [{ l’apprenti mystique] de les éviter. Aldous Huxley, Des distractions, in
Les portes de la perception, 10/18, Paris, 1954, 2007, p. 118.
184
L’album Wish You Were Here (EMI, 1975) du groupe anglais Pink Floyd, est explicite sur cette
dichotomie entre l’agrément et la passion au sens hégélien, comme sacrifice pour atteindre la grandeur,
particulièrement la chanson éponyme. La question a été traitée avec plus de cynisme par les
compositeurs contemporains, dénonçant le penchant immoral de l’ambition et de la célébrité, sans
masquer une certaine complaisance : Megalomania (Muse, Origin of Symmetry, Naïve, 2001), et Time To
Pretend (MGMT, Oracular Spectacular, Sony/Columbia, 2007).
161
génie185, ils n’avaient pas, comme depuis le XXème siècle, pour fin l’abrutissement des
masses.
Le second travers concerne la mystification inhérente aux œuvres picturales et
plastiques contemporaines autoréférentielles, ce qui concerne de nombreuses œuvres
de ce que l’on appelle improprement l’art « contemporain », puisque tout art est
contemporain de quelque chose, et que cette forme d’art ne peut s’octroyer le
monopole de la « contemporanéité » qu’en déniant aux autres formes d’art de la même
époque leur pertinence historique, en s’autoproclamant avant-gardiste186. Le sacré
concerne, dans l’art { l’ère industrielle, la singularisation de l’individu, ou la
subjectivation. En celle-ci ont été définis deux supports, d’une part le goût de l’amateur
et la révérence qu’il voue { l’artiste, et d’autre part l’imagination que l’artiste inspire {
celui qui reçoit son œuvre, l’amateur. Le mystère de l’admiration et l’ampleur de
l’imagination qui en émane, vient de l’affection et de la confiance que l’amateur voue {
l’œuvre, et { travers cette œuvre, { son auteur. Celui qui reçoit l’œuvre est donc attentif
à sa concrétude et { sa part d’imaginaire, { sa pertinence temporelle et intemporelle, {
son style et { l’inspiration qu’il diffuse. Il alloue librement { l’œuvre une part de
mystère et d’influence sur lui-même et l’interprète comme il le désire. Les œuvres
autoréférentielles imposent au contraire un mystère factice, une distance qui pour
paraître riche et conséquente doit s’abreuver d’incompréhension et de discours
185
Ici, le génie est entendu comme pertinence, il se réfère donc { l’absolu moral tel que le conçoit Hegel,
à la formulation adéquate à son époque. Il s’oppose donc { la conception kantienne selon laquelle le
génie décrit le naturel, puisqu’ici le naturel est justement le trivial et le vulgaire, mais reste fidèle { l’idée
selon laquelle le génie participe de l’imagination et de l’entendement et se pose comme capacité à
produire de l’art. Cf. Critique du Jugement §47.
186
Par exemple, le land art n’est pas autre chose que du paysagisme pratiqué pour lui-même et
photographié ; le body art, le retour aux pratiques scarificatrices. Mais il s’agit encore ici d’architecture,
de peinture et de sculpture, élevées au rang d’art par la photographie, qui brave ainsi l’éphémérité du
support. Cette expérience d’une pérennité fragile est encore artistique, bien que limite, et { resituer
comme architecture, comme peinture et sculpture. L’expérience de l’éphémérité pour elle-même, le
happening ou la performance, ne sont au contraire qu’une consommation non-utilitaire, et n’ont rien
d’artistique : ce sont plutôt les caprices-mêmes de la consommation. Nous entendons ici par art
autoréférentiel, celui dont chaque auteur prétend fabriquer un système symbolique, justifiant sa laideur
et sa trivialité par son amoralité, qui est en fait une immoralité du gâchis, ni utilitaire ni représentatif,
mais purement narcissique et dont la valeur n’est jamais que définie par la demande, c’est-à-dire par
l’argent. Les œuvres de Daniel Buren, d’Annette Messager ou de Christian Boltanski sont
particulièrement significatives de ce dévoiement de la sculpture en auto-symbolisme complaisant, de
même que l’art pauvre. Le peintre et le sculpteur de l’ère de la consommation ne parviennent { la
pertinence que dans une formulation intègre de l’idée, qui ne se manifeste malheureusement que dans
le recours à un système symbolique préexistant, comme La neuvième heure (1999) de Maurizio Cattelan,
ou la terrible vanité de Damien Hirst, For the love of God (2007), rare œuvre critique envers l’art
« contemporain » lui-même. Le reste relève, sauf preuve du contraire, de la mystification.
162
supplétifs. La symbolique, qui varie d’un auteur { l’autre, oscille entre la dilapidation
révoltante de l’espace, qui prouve son mépris des masses vouées { la promiscuité, et la
défense obscène et sans risque de convictions pour le moins partiales. Nombre
d’artistes, depuis Duchamp, ont compris qu’une œuvre ne vaut que le prix auquel elle
est achetée, et s’enorgueillissent de leurs succès dans les ventes aux enchères ; tandis
que la validité de l’art { l’ère de sa reproduction dépend autant de son contenu que de
son accessibilité. Les arts dits « populaires » (chanson, bande-dessinée,
cinématographie, photographie), sont parvenus à une précision qui soutient la
comparaison avec la poésie dramatique des temps préindustriels, et sont plus
accessibles. Au contraire, l’art autoréférentiel, qui constitue une grande partie des
œuvres d’art « contemporain », a engendré un symbolisme vide qui n’a d’autre
fonction que de vendre, de flatter son public ; il ne défend pas la liberté humaine mais
la dépense vaine de moyens et d’argent.
L’œuvre d’Andy Warhol est particulièrement significative { ce titre, l’artiste
exposant sans vergogne sa vénalité et tournant en dérision tant ses commanditaires
que son public, sans autre ambition que de violenter les codes esthétiques en donnant
à voir de la laideur pour elle-même. Il n’y a ni salut ni affranchissement pour Warhol,
pour qui tant la beauté apparente que celle qui manifeste la liberté, sont des illusions.
Pareille négativité amène le spectateur { douter de la qualité d’artiste d’un homme sans
conviction et sans imagination, dont le travail a constitué à se payer sur le spectacle du
déterminisme qui brise les membres de la société (boîtes de conserve Campbell,
bouteille de Coca-Cola). Sans doute y a-t-il quelque subversion à donner à ses
commanditaires une image enlaidie d’eux-mêmes, symbole de la pression sociale dont
ils sont les promoteurs, comme l’illustrent les portraits de la famille royale iranienne,
ou même à dénoncer le culte de Mammon au travers des images répétées de Jésus de
Nazareth ou de Marilyn Monroe. Cependant elle paraît ouvertement déplacée de la
part d’un homme qui se veut son principal suppôt, fabriquant des œuvres { la chaîne,
dont l’une est un portrait idolâtre de l’argent, clin d’œil qui renvoie le spectateur { ce
qu’il y a de plus mauvais en lui (U.S. Dollar, 1982)187. Andy Warhol en réfère à la vanité
187
Il est nécessaire de renvoyer à la critique de Nietzche de la complaisance morale sous la forme des
derniers hommes. La complaisance et le cynisme y sont dépeints sous la forme d’un seul geste : le clin
d’œil. Le lien entre l’amour de l’argent et la complaisance morale, qui dénie toute idéalité et rejette toute
163
de l’art, au mensonge que constituent les idéaux esthétiques et les absolus moraux qui
donnent leur sens aux œuvres ; cependant, non seulement il ne propose qu’une misère
sans beauté et sans conviction à la place, mais le salut et la guérison qui habitent
potentiellement une œuvre d’art, qui se sait être une construction et une illusion, aura
toujours une valeur très supérieure au nihilisme qui se croit réel, simplement parce
qu’il prétend pouvoir détruire ce qui l’a précédé.
Enfin, le troisième travers qui rompt la sacralité de l’art est la trivialité,
spécifique à la dialectique de récupération de l’art utilitaire en esthétique utilitaire. Il
s’agit dans cet ouvrage, de démontrer notamment la sacralité artistique de l’art
utilitaire ; cependant, pour séparer ce qui est artistique et sacré, de ce qui ne l’est pas, il
est nécessaire d’examiner la sacralité de l’art sous ses deux formes, représentatif et
utilitaire.
poésie et tout effort tant intellectuel que moral, n’est pas difficile { faire. Friedrich Nietzsche, Ainsi
parlait Zarathoustra, Gallimard, Paris, 1971, 2002. p. 29.
164
2. Les arts de la représentation. Sacralité de l’esprit absolu.
Qu’est-ce qui est sacré dans l’art { l’ère industrielle, dans l’art tel qu’en lui-
même, sans dogme à suivre ou à renier ? Le rapport à la création artistique est certes
fondamental pour saisir cette sacralité, il démontre l’influence des valeurs ayant trait {
la subjectivité dans son sens le plus élevé : l’amateur, qu’il soit spectateur, auditeur, ou
bien qu’il modèle son espace intérieur, est désormais premier juge, critique, artiste en
puissance qui se laisse séduire et influencer par ceux et celles qui y ont engagé leur vie.
Néanmoins, pour parvenir { saisir la nature de l’art utilitaire, il est nécessaire de
remonter aux sources de cette sacralité artistique, et de déterminer ce qui est sacré
dans notre civilisation, pour y comprendre quel est le principe de ses arts.
Hegel, dans l’Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé188, ouvrage
qui résume son œuvre, distingue l’esprit objectif, qui a trait aux bonnes lois et aux
bonnes mœurs de la société, de l’esprit absolu, spéculation de l’homme sur son essence
la moins tangible : sa propre liberté. Cet esprit est dit absolu, car séparé du monde
pratique, voué à une réflexion sur lui-même hors de et contre tout ce qui constitue son
déterminisme historique189. Hegel distingue dans l’esprit absolu, un absolu sensible,
l’art ; un absolu de la croyance et de la communauté, la religion ; et un absolu de la
connaissance, la philosophie.
Il y a théoriquement peu de correspondance psychologique entre le sacré et
l’esprit absolu tel que le conçoit Hegel : le premier est une force cosmique, toute
puissante, qui relève quasiment de la magie ; le second se présente comme une
construction de l’humanité pour définir dans ses idées ce qu’il y a de plus pertinent, de
188
GWF Hegel, Encyclopédie des sciences philosophiques en abrégé, 1830, trad. Maurice de Gandillac,
Gallimard NRF, Paris, 1970.
189
« Le concept [libre réflexion subjective qui se conçoit, conscience qui a dépassé les points de vue de
sujet et d’objet pour devenir conscience universelle] de l’esprit a sa réalité dans l’esprit. Que celle-ci soit
dans l’identité avec celui-là comme le savoir de l’idée absolue, cela comporte le côté nécessaire que
l’intelligence, libre auprès d’elle-même, soit libérée dans son effectivité pour atteindre à son concept afin
d’en être la digne structure. Il faut envisager l’esprit subjectif et l’esprit objectif [la connaissance de la
nature de l’esprit humain et du droit] comme la voie sur laquelle se forme ce côté de la réalité ou de
l’existence. Ibid. §553, p. 478.
165
plus spirituel, de plus digne de la représenter. Pourtant, tandis que le sacré est notre
rapport aux fondements éthiques et cosmiques du monde, notre dévotion à leur
endroit, l’esprit absolu apparaît comme la systématisation de ces sentiments, leur
compréhension philosophique et exotérique, leur analyse scientifique selon les termes
de Hegel. Le concept d’esprit absolu, d’une conscience de l’individu qui parvient {
isoler dans la pensée humaine ses manifestations les plus élevées, inclut le sentiment
du sacré comme psychologie de la dévotion et de l’admiration, mais par-dessus tout,
elle en révèle le principe fondamental : la liberté subjective comme moteur de
l’Histoire, dont l’art est la manifestation sensible.
L’ère industrielle ne peut se penser sans la définition de l’absolu moral qu’est la
liberté humaine, qui définit l’art comme étant sa manifestation sensible, parce que sans
elle, il est impossible de distinguer la liberté pour-soi, utilitaire, de la liberté en-soi,
civique, ni l’art utilitaire de l’art de la représentation. Dans cette perspective, le
maintien du sacré comme principe esthétique, et les catégories qui lui sont relatives, le
consacré et le profane, est nécessaire, parce que celles-ci permettent de séparer ce qui
est de l’art, ce qui promeut, défend, magnifie et incarne la liberté individuelle dans la
production artistique, et ce qui au contraire l’embarrasse, la détourne et la met à quia.
L’art se nourrit de ces distinctions, de savoir ce qui lui appartient et ce qui en est exclu.
Avant les temps industriels, cette question n’avait pas l’importance qu’elle revêt par la
suite, parce que l’utilité que l’art pouvait receler pour ses commanditaires était partie
intégrante de son économie. La commande qui en était faite servait à faire vivre les
artistes de leur art et leur donnait, spécialement pour les commandes religieuses, des
thèmes et des symboliques de portée universelle. La liberté qu’a l’artiste { l’ère
industrielle, de se constituer un public, d’être maître de sa création, est sous tendue
par un impératif financier qui corrompt l’art en même temps qu’il le soutient.
Certaines formes prétendues de l’art, celles qui ont esquissées auparavant : le
divertissement, la mystification et la trivialité, témoignent d’une servilité { l’argent qui
n’exclut pas seulement leurs œuvres de domaine de l’art, mais plongent leur public
dans cette même servilité : le déni de la liberté individuelle, la mise à profit de la
personne, la réification massive. La sacralité de l’art est donc nécessaire { établir en ce
qu’elle intervient non seulement pour éprouver le renversement des valeurs ayant trait
à la liberté entre les périodes préindustrielles et industrielles, mais pour séparer le bon
166
grain de l’ivraie, pour illustrer la tension inhérente au monde industriel où la morale
utilitariste règne sans partage, et où la maximisation du bien-être de l’individu,
l’affranchissement de son déterminisme matériel, en un mot le libre emploi de la
matière à la seule fin de sa liberté peut se retourner contre lui, et en faire l’outil d’un
très hypothétique, théorique et idéologique bien commun.
La reconnaissance de cette tension, comme l’enjeu essentiel de la civilisation
industrielle, { savoir l’opposition entre la libération de l’individu et l’arraisonnement
des « ressources humaines », ou autrement dit l’aliénation systémique de l’individu,
permet de produire au jour la vanité d’une prétendue liberté de l’art. L’autonomie de
l’art { l’ère industrielle n’implique pas sa liberté, car il est soumis, non plus aux
restrictions religieuses, mais à une autre forme de conviction qui régit la société dans
son entier, ce que Marx nommait superstructure : l’ensemble des lois, des institutions
et des coutumes juridiques et morales qui définit tant la mentalité d’une société
industrielle, que sa capacité { produire et { consommer. L’idéologie est une
superstructure politique fondée sur l’esthétique utilitaire ; le consumérisme est une
idéologie particulière parce qu’antipolitique.
Il n’est possible de définir le sacré artistique qu’{ l’aune de ces prééminences
superstructurelles, car ce sont elles qui marquent la pertinence, l’actualité et
l’effectivité de leur époque.
167
3. Modernité du sacré de la représentation.
168
cette représentation, cette image d’elle-même délivrée du poids de son déterminisme,
de cette définition de la beauté, comme premier pas et comme manifestation tangible.
L’individu reconnaît la finalité de son existence, sa propre libération d’abord et en
premier lieu par l’idéal, la concrétisation matérielle et sensible de cette idée. Cela
explique le caractère central de l’idéal et de l’art classique grec dans l’esthétique
d’Hegel, définition de la beauté adéquate { son concept, appréhensible par l’individu.
La beauté classique est inférieure en sensation à la beauté symbolique, au
mystère et au sublime, parce que le mystère demeure toujours partiellement
inconnaissable, sujet aux interprétations, et que le sublime, étymologiquement en-
dessous de la limite, est le maximum sensible que l’individu peut saisir d’une idée trop
élevée pour lui, qui le dépasse encore, et dans laquelle il ne peut que se perdre ou
s’écarter. L’œuvre sublime, dont les merveilles du monde antique sont les meilleurs
exemples, qui ne peut être appréhendée d’un seul regard, renvoie l’individu { sa
petitesse et { son inanité, bien qu’elle l’éblouisse et l’emplisse de la fierté d’appartenir à
la civilisation qui domine la nature et le temps. La beauté symbolique commande, et
c’est ce qui la rend inférieure en précision { la beauté classique qui fixe les fins, soulage
les interrogations, permet de vivre avec sa condition et de tendre vers l’élévation
morale et spirituelle.
La beauté romantique selon Hegel, manifeste pleinement la subjectivité dans
l’art, l’individu qui n’a plus besoin d’un idéal universel, mais peut se réaliser lui-même,
malgré et grâce aux tribulations qu’il subit, qu’il se fait subir, et qui le forgent. A ce
titre, la centralité des représentations christiques et de l’héritage chrétien, est encore
une concession { l’idéalité classique, figure de la liberté qui transcende et dépasse la
matérialité, la nature de la condition humaine par la résurrection, les embarras moraux
que constituent les péchés, les frontières et les incompréhensions entre les peuples. Il y
a dans la figure christique, sa divinisation et la sacralité de ses représentations, qu’elles
soient source de dévotion comme les icônes ou support de méditation et de
contemplation comme les tableaux du Caravage ou de Rembrandt, une idéalité
inconditionnelle, qui laisse progressivement place à la simple acuité du regard subjectif
et { l’engouement pour une réalité transcendée par la potentialité de l’autonomie
individuelle. Ainsi, l’immanence des peintures de paysage, néerlandais en premier lieu,
169
témoignent d’une intériorisation de l’idéal dans la perception subjective, qui, satisfaite
de son émancipation, délaisse les symboles qui lui étaient nécessaires.
La persistance des arts de la représentation dans la société industrielle rend
compte de la nécessité impérative de nourrir la faim d’émancipation de chaque
génération à naître, car le travail conceptuel effectué par la civilisation, l’éducation
qu’elle s’est donnée, doit être recommencée pour chacun de ses membres, dont
l’émancipation politique, intellectuelle et esthétique, rencontre chaque fois de
nouveaux obstacles.
L’une des théories de cette étude est de montrer la prééminence de la morale
utilitariste { l’ère industrielle. Cette dernière tient pour credo universel la possibilité de
chaque individu à déterminer soi-même son propre bonheur, et tient pour cela, la
capacité individuelle et collective à améliorer sa condition comme une fin en soi. Cette
morale tient donc pour seul bien identifiable l’accroissement du bien matériel des
individus en vue de parvenir { leur propre définition du bonheur. Il n’y a pas en elle de
reniement d’un bien souverain, puisque, identifié { la liberté d’entreprise et de
consommation, et surtout { l’utilité commune, elle se présente comme promotion d’un
souverain bien quantitatif ; le bonheur est subjectif, mais le bien matériel est objectif.
La morale utilitariste, qui implique l’adhésion de tous les membres de la société,
définit la liberté comme affranchissement des contraintes matérielles en vue de
l’édification par chaque sujet de son propre bonheur. Cependant, parce qu’elle donne {
l’individu politique, au citoyen, une place centrale, elle ne peut se défaire de la liberté
émancipatrice et de l’art de la représentation qui en est sa manifestation, car cette
dernière est sa cause, et comme nous l’avons noté, son travail d’édification de
l’individu demeure toujours inachevé.
Si la religion, qui assurait la transmission des valeurs émancipatrices, ne relève
plus que de la sphère privée, et que l’art est devenu autonome, c’est parce que la liberté
émancipatrice a été conservée et dépassée par la morale utilitariste. Une forme de cette
morale, l’utilitarisme déontologique, a pour visée de conserver l’intégrité de la
personne humaine en son sein. Il y a donc opposition au sein même de la morale
170
utilitariste, entre déontologie, ou utilitarisme éthique, et conséquentialisme, ou
utilitarisme pratique, qui détermine les fins relatives au souverain bien quantitatif190.
Il y a donc ici, en ce que l’utilitarisme déontologique prolonge la morale judéo-
chrétienne et s’y substitue, une défense moderne de la liberté émancipatrice, et le
maintien de la sacralité et de la nécessité des arts de la représentation dans la
civilisation industrielle. Ces arts, comme cela a été étudié plus haut, deviennent
composites, { la manière de l’opéra { l’ère préindustrielle. Bien que les arts tels que
Hegel les a décrits ne perdent pas de leur pertinence, des formes nouvelles, aux
formats plus incisifs et plus abordables prennent naissance ; ce sont les arts
populaires : chanson, bande-dessinée, photographie, cinématographie.
Le rapport entre art utilitaire et art de la représentation demeure étroit parce
qu’ils dépendent l’un de l’autre. L’art utilitaire ne peut apparaître comme sacré et
valide au public sans l’aide de la critique, or celle-ci s’instruit des principes de la liberté
subjective par l’émancipation. C’est ainsi que l’art utilitaire demeure encore inféodé,
pour ce qui est de sa reconnaissance, { l’art de la représentation. Pour preuve
historique, l’art utilitaire a commencé { paraître pertinent au public lorsque des
artistes de la représentation, comme Paul Klee ou Wassily Kandinsky, ont affirmé sa
vocation libératrice et universelle en participant au mouvement Bauhaus.
D’autre part, il ne peut y avoir dès l’ère de la consommation, diffusion des
œuvres d’art de la représentation sans art graphique, qui assure sa reproduction et sa
diffusion. Tout le travail de mise en forme et de production nécessaire à la diffusion
revient au Design, qui annonce ou renouvelle l’actualité des œuvres de représentation,
qu’elles suggèrent de l’engouement, de l’extase, du déchaînement, de la contemplation
ou simplement de l’agrément. Cependant, percevoir l’art utilitaire comme une
technique de consécration des œuvres portant un contenu spirituel plus élevé, ne
190
« Comme le juge a des lois pour se guider, de même le législateur a des règles et des maximes de
politique, mais ce serait une erreur manifeste de supposer que le législateur est lié par ces maximes
comme le juge est lié par les lois, et qu’il n’a qu’{ arguer de ces maximes pour le cas particulier, comme
le juge argue des lois. […] Pour le juge, la règle, une fois positivement reconnue, est définitive. Mais pour
le législateur, ou tout autre praticien, qui se dirige par des règles plutôt que par les raisons de ces règles,
comme les tacticiens allemands de l’ancienne école qui furent battus par Napoléon, ou comme le
médecin qui aimerait mieux voir ses malades mourir selon les règles que guérir contrairement à ces
règles, et { bon droit regardé comme un véritable pédant et comme l’esclave de ses formules. » John
Stuart Mill, Ethique et Rationalité in Catherine Audard, Anthologie historique et critique de l’utilitarisme,
tome II, l’utilitarisme victorien (1838-1903), PUF, Paris, 1999.
171
revient qu’{ nier sa place de fondement esthétique de la civilisation industrielle, au
point que vivant en son sein et selon ses principes, il nous ait été un aveu de faiblesse
de lui reconnaître le pouvoir qui lui revient.
172
4. Le sacré dans l’art utilitaire
191
John Stuart Mill, L’Utilitarisme, Flammarion, Paris, 1988, p.41
173
Car l’utilitarisme est une doctrine qui prêche le souverain bien quantitatif, et
qui en tant que telle pose que toute doctrine et toute chose ne peut se révéler dans le
meilleur des cas qu’un accroissement de bonheur, y compris elle-même. Reconnaître
d’une part la suprématie morale de l’utilitarisme et d’autre part que l’art qui l’exprime
soit considéré en tant qu’art, représentation ou production sacrée, ne revient pas pour
autant { considérer que l’art soit la fin suprême de l’humanité. Néanmoins, cela
consiste { reconnaître que parmi la gradation des formes de bonheur que l’utilitarisme
nous incite { appréhender, l’art est la forme la plus représentative de notre condition et
la plus libératrice. L’utilitarisme n’est en soi que le moyen qui nous pousse vers le
bonheur que peuvent nous apporter ces formes, et le tenir pour une fin en soi
reviendrait à nier ses deux fondements : l’individu comme fondement de la morale, et
l’existence d’un bonheur qui se distingue du malheur. L’utilitarisme productiviste a
pour but de tenir l’accroissement pour un bien, faisant du moyen qu’est l’utilitarisme
comme morale une fin et des fins qu’y sont l’individu et le bonheur des moyens. Cette
doctrine est celle de la quantité souveraine et non du souverain bien quantitatif. Sans
qu’elle soit professée explicitement, elle est devenue celle de notre civilisation ou
l’abondance est un but aveugle, et où la notion d’individu et de bonheur sont
corrélatives aux formes de gavage consumériste qui en sont issues. La pléthore des
nouveaux besoins qu’induit l’avancée technologique définit la norme sociale, la
reconnaissance de l’individu et les modalités de son bonheur. Reconnaître une validité
aux arts industriels, utilitaire ou populaire, nous permet de lutter par l’éducation du
goût, contre les aliénations engendrées par la civilisation industrielle.
L’adoption de l’utilitarisme comme philosophie morale, en lieu et
place de la religion, n’a eu d’autre effet social { long terme que le productivisme, et à
son pendant logique, le consumérisme. Le citoyen, après avoir cruellement subi les
méfaits de la production, dont le paroxysme fut la seconde guerre mondiale, a exigé,
tout en demeurant un moyen de cette production, de devenir le réceptacle de ses
fruits.
L’autoproduction industrielle doit ainsi trouver de nouveaux débouchés pour
continuer d’exister, car elle repose sur l’échange, tandis que la guerre, devenue totale
puis atomique, a épuisé sa fonction de régulation démographique. Dès lors, cette
puissance de production sans cesse croissante qu’est la population, appelle une
174
demande plus grande que l’offre qu’elle engendre, pour conserver l’incrément
industriel. C’est ainsi pour accomplir ce procédé, que la morale utilitariste se réalise
dans la production industrielle du manque et la surenchère consumériste qui en est la
conséquence. Le consumériste est ainsi la conséquence inexorable de l’utilitarisme
comme morale industrielle, qui témoigne de son succès et de son dévoiement
productiviste. Il s’agit désormais de comprendre quel est le sacré de l’art utilitaire, dans
la mesure où celui-ci tend à terme vers une profanation et une dilapidation matérielle.
L’idéologie consumériste a donc pour fin de prolonger la demande afin
d’accroître indéfiniment la production industrielle. Il ne s’agit pas dans ce chapitre
d’examiner son fonctionnement, mais de comprendre sur quelles formes culturelles
elle repose, et quelle sont la beauté et la liberté qui la justifient et permettent
d’échapper { l’arraisonnement consommatoire, qui fait du citoyen le réceptacle d’une
production toujours croissante, et de la nature celui de ses déchets.
L’émancipation de l’individu constituait en une réappropriation par l’homme de
sa liberté naturelle192, elle s’est exercée dans la pensée comme travail de l’homme sur la
définition de sa condition, sur le rejet de sa sujétion, et est devenue effective sous la
forme de la République, reconnaissance de la citoyenneté comme fondement du droit.
Ce travail intérieur a constitué en Occident, sous sa forme chrétienne, un rejet de la
matérialité, de l’espace du monde, comme lieu de turpitude et d’errance morale. Saint
Augustin marque cette distinction en formulant que la cité de Dieu est dans l’homme,
tandis que la cité des hommes, du péché, de la souffrance et de la coercition, est le
monde matériel, la réalité par opposition à la vérité 193. Cependant l’émancipation
effective ne pouvait être atteinte que dans l’effectivité politique, car aucune institution
192
« Les Grecs et les Romains – les Asiatiques pas davantage – ignoraient totalement cette notion que
l’homme, en tant qu’homme, est né libre, qu’il est libre. Platon et Aristote, Cicéron et les juristes romains
ne possédaient pas cette notion, quoiqu’elle soit seule la source du droit, et les peuples encore moins. Ils
savaient bien qu’un Athénien, qu’un citoyen romain est un ingenuus, qu’il est libre qu’il y a des hommes
qui sont libres et des hommes qui ne le sont pas : c’est pourquoi ils ignoraient que l’homme, en tant
qu’homme, est libre, – l’homme en tant qu’homme, c’est-à-dire l’homme d’une manière générale,
l’homme comme la pensée l’appréhende, et comme lui-même s’appréhende en pensée. » G.W.F. Hegel,
Introduction du cours de Berlin, 1820, in Leçons sur l’Histoire de la philosophie, tome I, Paris, Gallimard,
1954, 1990, p. 81.
193
« Nous appelons Cité de Dieu celle à qui l'Écriture rend témoignage : cette Écriture qui, investie d'une
autorité divine, doit à un ordre marqué de la souveraine Providence, et non à la disposition capricieuse
des esprits, sa prééminence sur tous les monuments des autres nations et la domination qu'elle exerce
sur toute sorte d'intelligences. C'est elle qui parle ainsi : «On rend de toi un glorieux témoignage, Cité de
Dieu.» Saint Augustin, Cité de Dieu, XI, 1.
175
religieuse n’est capable de préserver l’idéalité de ses principes et de les faire appliquer
concrètement. Il appartient donc { l’Etat de poursuivre cette fin morale et de la rendre
réelle.
Donc l’objet sacré, positif, { la fois immortel et concret de l’absolu moral
utilitariste, celui sans lequel toute déontologie, toute défense des libertés individuelles
est inutile, est l’espace politique. L’espace, en tant que tel, demeure sans contenu si nul
n’y est attaché : le tournoiement des planètes, le scintillement des étoiles ne provoque
qu’un attachement poétique, une réflexion sur la contingence de l’Histoire et de la
morale ; quoique l’on puisse remplir cette immensité vide de vie de nombreuses
considérations épistémologiques, elles ne détiennent pas les enjeux de la vie humaine.
L’espace qui importe est l’espace politique en premier lieu. Sa première
détermination, ses limites, sont fixées par la souveraineté que le corps des citoyens
s’octroie sur l’espace tangible où il réside. De cette notion découle le principe sacré de
l’art utilitaire : la subjectivité spatiale, qui se manifeste comme identité lorsqu’elle se
reconnaît dans l’espace tangible. L’identité est donc ici conçue comme identité dans
l’espace, reconnaissance de soi dans un espace déterminé, conçue { partir de la
reconnaissance de l’espace civique de la nation, où le corps des citoyens se donne la
capacité théoriquement inaliénable de maîtriser son destin collectif.
L’identité, nécessairement spatiale, est l’attachement de la subjectivité { la
matière sous l’aspect de l’étendue. C’est un lien de reconnaissance mutuelle et
d’adéquation entre la singularité, qu’elle soit collective, comme la famille ou l’Etat, ou
individuelle, et l’espace matériel. Il ne s’agit donc pas d’un simple lien de propriété,
bien que celle-ci soit mieux assurée par l’Etat de droit qu’aucun autre régime, puisque
la réquisition n’y est permise qu’en cas d’exception. Mais plutôt un lien charnel et
spirituel ; même s’il n’a pas d’espace en sa possession, s’il n’est pas propriétaire, le
citoyen fait partie des possesseurs de l’espace et des édifices publics, qu’il peut
apprécier à loisir. Cependant, dans la mesure où le citoyen possède ou occupe un
espace en propre, un domicile, il peut y reproduire les qualités qu’il affectionnait dans
l’espace public : la variété, la pérennité et l’efficience.
La variété, la pérennité et l’efficience de l’espace sont relatives { l’identité
comme subjectivité spatiale concrète. Il est impossible de trouver un espace
infiniment varié, infiniment tangible, ni des rendements infinis. La subjectivité,
176
conscience qui se démarque et s’affirme sans cesse, est une singularité individuelle.
Elle se démarque de l’universalité uniforme, de la norme applicable par tous. L’identité,
la reconnaissance d’un terme dans l’autre, agit dans le rapport de la subjectivité à
l’espace comme appartenance. Appartenir signifie que le possédé fait partie du
possesseur, prend part dans l’ensemble constitué. Or l’espace réel est infini, et les
totalités que l’on y forme sont arbitraires, ce ne sont que des ensembles, qui n’existent
que limités par d’autres ensembles. L’appartenance à des ensembles définis par une
identité commune, que ce soit sous la forme de l’Etat, de l’association, de la
communauté ou de la famille, implique que l’individu soit responsable et actif au
moins envers les autres membres.
L’appartenance { un ensemble implique que cet ensemble existe par définition
de ses limites, par opposition { l’autre, et pour lui-même. Il est impossible de se
proclamer citoyen de l’univers par exemple, parce que l’individu y est infime, donc
nulle part, et de fait absent ; mais nous sommes de gré ou de force responsables de
nous-mêmes et partie du tout si nous admettons l’existence du Dieu de Spinoza et des
Stoïciens, principe de vie et d’existence, ainsi que de toute chose qui nous entoure194.
Se prétendre « citoyen » de la biosphère, du « monde », exigerait que l’on défende sa
variété, sa pérennité et son efficience ; en somme, d’être militant écologiste.
Les notions de variété, de pérennité et d’efficience sont inhérentes { l’identité,
dans la mesure où celle-ci se détermine un espace, qu’il soit national, régional,
domestique – l’espace virtuel n’étant pas tangible, il n’admet qu’une subjectivité
spatiale, pas une identité. Le rapport d’identité est un rapport d’adéquation à la
matière, or cette adéquation entre la nature intellectuelle de l’homme et la matérialité
immuable de l’espace s’établit selon ces trois notions, car elles définissent le rapport de
l’homme { son espace et aux autres espaces. Dans l’espace défini par la subjectivité, la
variété, la pérennité et l’efficience, constituent la particularité, l’universalité et la
singularité.
194
« Pourquoi donc le philosophe qui comprend le gouvernement du monde, celui qui sait que de toutes
les familles il n’en est point de plus grande, de plus importante, de plus étendue que celle qui se
compose d’êtres raisonnables et de Dieu, pourquoi celui-là ne dirait-il pas : « Je suis citoyen du
monde » ? Pourquoi ne dirait-il pas : « Je suis fils de Dieu » ? » Epictète, Entretiens, I, IX, 1-9, trad. Jean-
Marie Guyau, Paris, Delagrave, 1875.
177
La variété est ce qui permet à la subjectivité, de démarquer son espace des
autres. Un espace sans variété ne peut prétendre se suffire à lui-même, et donc se
démarquer des autres, car la particularité exige la différenciation. Si la subjectivité ne
peut trouver l’altérité en elle-même, elle va la chercher ailleurs, la conquérir, par
avidité ou par ennui. L’uniformité s’oppose par principe au désir de se singulariser de la
subjectivité, au désir d’être reconnue pour son unicité irremplaçable ; elle est donc le
lieu où les conditions où elle se perd et se dissout. Cependant, la citoyenneté comme
identité civique, qui se réalise dans la libre circulation des individus, la prospérité, la
mise à profit et la composition des espaces ruraux et urbains, consiste à mettre en
valeur la diversité de la vie sédentaire. Il suffit que le citoyen trouve du contraste, du
relief { l’environnement dont il a la responsabilité, qu’il y ait un lieu pour l’effort et un
autre pour le repos, qu’il y trouve des caractères et des métiers différents, pour s’y lier
par le sentiment. De cette diversité, et de l’identité responsable et contributive qu’elle
inspire, les cités-Etats antiques représentent la configuration primordiale ; en France,
les divisions administratives admises depuis la Révolution Française, la commune et le
département, tiennent lieu d’identité territoriale restreinte, bien que l’on puisse être
mieux lié à son canton en milieu rural, ou à son quartier en milieu urbain.
La seconde caractéristique de l’identité comme consécration de son espace par
la subjectivité, est la pérennité. L’espace est défini par ses frontières, mais la
subjectivité qui s’y identifie est libre, et cela implique un rapport indéfini au temps.
L’idéalité du rapport { l’espace comme indissociable de la subjectivité qui s’y identifie,
comme condition inaliénable de sa liberté, impose que le rapport au temps qui en est
le pendant soit tout aussi idéal. Ainsi la liberté d’habiter et de prendre soin de l’espace
défini par une identité précise, implique-t-elle de s’inscrire dans la pérennité. Il ne
s’agit pas l{ d’une révérence { la terre, dont l’idéologie vichyssoise fut la caricature
honteuse, mais plutôt d’une relation entre la liberté subjective, qui permet { l’individu
de concevoir sa descendance, sa pérennité dans le temps, et la pérennité factuelle de
l’espace, qui lui permet ces considérations sur le devenir.
La langue, qui évolue au même titre que la surface du sol et les conditions
climatiques, représente ce lien particulier entre l’homme et son pays, la détermination
de la pensée selon une culture particulière. Au point même qu’elle puisse, pour les
cultures nomades comme les Tziganes, se substituer { l’espace tangible. La langue,
178
donc, est ce qui définit le mieux, par son refus ou son adhésion, l’identité ; elle est
l’empreinte du pays sur le peuple qui y réside, ou qui y a résidé.
De même, on retrouve à un niveau moindre cette identité dans l’espace
domestique : sa configuration variée le démarque des autres ; bien qu’il soit cessible, il
représente un patrimoine transmissible et potentiellement pérenne. L’individu reste
attaché aux lieux où il a vécu, et d’autant plus où ses ascendants ont vécu.
Néanmoins, il ne peut s’attacher { l’immatérialité de l’espace virtuel, qui n’existe
pas concrètement, qui n’a aucune pérennité. Il peut y résider sous la forme d’avatar,
selon l’acception indienne du mot, incarnation d’une divinité. Et il y est une divinité,
puisque libre, il peut choisir de s’y incarner ou pas ; mais il n’y est qu’un parmi
d’autres, dans la mesure où sa condition d’existence, sa connexion, ne définit pas son
rapport au monde, qu’il peut modifier { loisir. Il possède donc le pouvoir d’être qui il
veut et la certitude de n’être personne. Un individu qui compenserait entièrement
l’uniformité de son existence matérielle par les identités factices et provisoires que lui
offre le virtuel, ne se situerait nulle part, n’aurait aucune identité concrète, et l’on
pourrait à ce titre le définir comme privé d’identité et de corps, dépersonnalisé et
désincarné. Ceux qui vivent ainsi sont victimes de cette contingence de l’identité. C’est
à la société civile que l’on doit tenir rigueur de ce que la dépersonnalisation constitue
le dernier recours contre l’arraisonnement de l’espace domestique auquel la télévision,
qui est la négation de l’espace réel, a conditionné la population. C’est ainsi que
l’aliénation spectaculaire, désincarnation et dépersonnalisation, réalise l’ironie de
l’Histoire consistant à claustrer la subjectivité pensante en prétendant la libérer des
peines de la chair, et à substituer à la responsabilité civique le caprice d’un
déplacement aussi illimité que factice de la conscience dans l’espace virtuel. Car la
liberté, civique avant d’être utilitaire, se manifeste par le droit et le devoir d’agir dans
l’espace, de l’informer de façon { conserver sa liberté d’action.
Dès lors, l’efficience de l’espace, troisième caractéristique de l’espace où se
définit l’identité, constitue sa singularité, son identité agissante, et de fait, sa
concrétude. La grandeur et la valeur de la subjectivité spatiale, seule ou collective, se
mesurent à la capacité de mise en valeur de l’espace. Un peuple, une famille, une
société ou une institution, se mesurent à leur diversité, à leur longévité, mais aussi au
soin de l’espace qu’ils s’assignent. Tant les ressources que leur usage sont nécessaires
179
pour estimer les détenteurs de l’espace dans leur qualité. Ces valeurs temporelles, sont
aussi anciennes que la sédentarisation. Néanmoins, elles n’avaient pas une aussi
grande importance qu’{ l’ère industrielle, n’étaient pas aussi répandus et ce pour au
moins deux raisons.
La raison première, d’où se déduit le caractère sacré de l’espace, est morale. Le
rejet au moins idéel, du monde matériel par l’augustinisme, implique que les valeurs
patriotiques et familiales – puisqu’il est impossible de concevoir un espace strictement
individuel { l’ère préindustrielle – sont subordonnées au principe moral qui tient
l’humanité pour une totalité. Il s’est avéré que la morale monothéiste en général
agissait en dernière instance pour la légitimation des discriminations sociales, parce
que, même s’il est vrai qu’il soit « plus facile pour un chameau de passer à travers le
chas d’une aiguille que pour un riche d’entrer au royaume des cieux »195, une fois que
tous se furent rendus à ce jugement, les classes dominées durent se contenter de
l’assertion. Au contraire, le caractère sacré de l’espace subjectif ne peut se réaliser sans
le principe de citoyenneté comme identité civique, sa première manifestation à la
subjectivité, étendu à tous les membres majeurs d’une même société, comme principe
démocratique. Si ce dernier n’est pas posé, l’espace appartient de fait { ses
propriétaires, à même groupe sociale fermé, à une caste dominante ; mais s’il est
clairement défini comme inaliénable et entendu comme le fondement du lien social,
alors le corps des citoyens se reconnaît comme détenteur et responsable de son espace,
et se donne la prérogative de rétribuer l’effort, de choisir ses dirigeants, de veiller à la
répartition des richesses et { la poursuite de l’utilité commune, par le moyen qu’est
l’Etat.
Toutefois cet espace auquel s’identifie le citoyen lui échappe, parce que la
technique le met à profit, le rationalise en termes de production puis de
consommation. Les infrastructures territoriales ne sont à ce titre que le squelette de
cette raison spatiale conquérante, productiviste et consumériste. L’industrialisation
comme mise { profit de l’espace civique national pour son détenteur, { savoir le corps
des citoyens, sert finalement les détenteurs de la production elle-même, ceux du
capital financier. La citoyenneté est alors une liberté théorique, qui comme l’autorité
195
Marc 10 : 25
180
cléricale monothéiste, légitime le pouvoir de l’argent. C’est dès lors non plus en tant
que votant mais en tant que travailleur que le citoyen est contraint de faire valoir ses
droits { l’autonomie matérielle, dont dépend sa définition du bonheur selon la morale
utilitaire.
L’art utilitaire, le design artistique, comme pratique et comme œuvre, produit
ainsi l’identité comme information de l’espace tangible, adéquation de l’individu ou de
la collectivité à leur espace. Il est nécessaire de le distinguer de l’esthétique { laquelle il
donne lieu, { laquelle il s’oppose et dont il fait partie, sous peine de devoir répondre de
l’accusation d’asservissement de l’individu. L’art utilitaire est issu d’un principe moral :
la définition de la subjectivité par l’affranchissement de l’individu de ses contraintes
matérielles dans l’espace, sous la forme de l’identité.
Il est un art au même titre que celui de la représentation, appelé ici art de la
réalisation, car il réalise le principe moral dont il est issu, tandis que l’art de la
représentation n’a { répondre que de lui-même ; c’est l{ leur principale différence : l’art
utilitaire est un engagement dans la matérialité, et sa définition en tant qu’art est
sujette { caution. C’est la raison de la distinction entre Design, esthétique utilitaire,
raison historique, force de production aveugle et mercantile, mise { profit de l’espace,
et design artistique, art utilitaire, usage et critique artistique des objets industriels en
vue de libérer le sujet pensant par la mise en valeur de l’espace.
Pour distinguer au sein de l’esthétique industrielle l’art qui s’y oppose et qui y
est dialectiquement récupéré, il est nécessaire d’étudier les catégories esthétiques
afférentes au sacré dans l’espace : le saint, le consacré et le profane.
181
II. Beauté et utilité dans la tradition
occidentale.
1. Ornement et parure
Beauté et utilité s’opposent dans la tradition occidentale, parce que la beauté est
recherchée pour elle-même, tandis que l’utilité sert un but. En somme, la beauté est
une fin en soi, et l’utilité définit l’efficacité d’un moyen. Le concept d’art utilitaire
s’affirmerait donc comme un paradoxe. Néanmoins, la civilisation industrielle ayant
élevé l’utilité au rang de principe moral, de conviction exigeant l’adhésion de tout un
chacun, ce paradoxe se dissout ; l’utilité devient la raison d’une forme de beauté,
laquelle ne présente pas la partialité et l’efficace de l’objet d’art bien réalisé, mais la
vocation universelle et libératrice du concept de beauté, que l’on retrouve dans les arts
de la représentation depuis les peintures rupestres et les statuettes votives.
Pour admettre le sacré de la beauté utilitaire, il est nécessaire de revenir à ce
qu’il y a de plus matériel dans la beauté artistique.
Un objet bien fabriqué, adéquat à son concept est dit bon. S’il s’adapte { ce
pourquoi l’on veut s’en servir, il est utile. Enfin s’il s’adapte et { la tâche assignée et {
celui qui l’utilise, il est fonctionnel. Si son usage évoque de l’aisance, on le définira
comme pratique, au sens courant du terme.
L’ornement d’un objet, par exemple les dessins géométriques sur les céramiques
préhistoriques, ou la gravure sur un couteau, suppose de l’agrément. Chaque fois que
l’objet sera utilisé, il évoquera pour celui qui le possède cet agrément. Avec celui-ci
commence la signification affective de l’objet. L’être humain marque ses objets comme
ses objets le définissent, et l’on doit saisir les tombeaux antiques où l’individu est
enterré avec ses possessions comme la marque de cette propriété indissoluble qui
caractérise les premiers temps de la civilisation. Ceux qui vivaient en ce temps avaient
182
une conception de l’utilité sacrée plus forte que les modernes : l’utile n’était pas
transmissible, il était sacré et attaché à la personne, comme marque de son importance
royale par exemple, comme l’illustrent les trésors des pyramides.
L’agrément est la première forme de beauté : dans une société où la
reproduction humaine importe plus que la liberté de l’individu, où celle-ci est à peine
concevable et certainement pas encouragée, la beauté de la femme ne représente qu’un
agrément, la capacité d’avoir un plus grand plaisir, et par l{-même, d’être plus efficace
et utile. La beauté de l’agrément est ainsi un prolongement de l’utilité. Mais en tant
qu’ornement, l’agrément prend place dans la société ; il est l’exposition d’une meilleure
utilité, une tension vers l’inessentiel, l’apparence, qui permet par la recherche qui en
est faite de le tenir pour un critère. La beauté d’Hélène, dans l’Iliade, équivaut la force
et l’héroïsme, car elle se tient pour la raison de son déploiement. Elle a donc désormais
une valeur propre, qui vaut pour elle-même, insondable parce que symbolique. On
peut donc lui attribuer une valeur de sacré, parce que, puisqu’elle constitue la finalité
du combat et le support de l’exposition de la culture grecque, elle s’y identifie.
Cependant, la distinction entre la beauté artistique et l’utilité, est tout d’abord
manifestée par l’indépendance de cette beauté-là à toute fin extérieure. La beauté
artistique représente la culture par opposition { la nature, l’expression sensible de sa
liberté par-delà tout déterminisme. Elle représente alors quelque chose qui ne peut
qu’être contemplé, représenté, mais dont la réalité est un effort, une tension : l’idéal.
Pour les Grecs classiques, l’idéal était plus tangible que pour nous, et sa dimension
sacrée avait plus d’évidence, car le monothéisme et plus précisément le Christianisme
ont travaillé pour la réalisation de l’individu { partir de l’obéissance personnelle, tandis
que les Grecs définissaient leur liberté par référence à des modèles et s’étaient par
conséquent forgé une idée de la perfection, bien que formelle.
L’idéal définit donc la beauté comme indépendante de toute utilité. Ce n’est
plus le simple ornement d’une culture, mais la définition de sa raison d’être, morale et
esthétique. En ce sens, la raison, en tant que capacité de l’être humain { appréhender
sa condition, se reproduit sous la forme des statues. Cependant pour un regard
extérieur, le choix grec dans la représentation des dieux, incarnations de l’idéalité,
n’apparaît pas comme une nécessité ; les Hébreux, contemporains du classicisme grec,
proscrivaient la représentation divine, et démontraient que la croyance pouvait se
183
passer de la représentation de son objet. Dès lors, même si la statuaire grecque ne
s’affirme pas en principe comme un ornement, elle paraît en tant que tel, parce que la
représentation est un ornement au sens large, et que, abstraite de son contenu, elle
n’évoque que de l’agrément. L’idole, en tant qu’incarnation du dieu ou de la raison,
conserve une vocation charnelle. En somme, non pas tant par l’agrément qu’elle
provoque, mais parce qu’elle demeure une production de sacré, un rajout eu égard { la
perfection que l’on peut attribuer { la raison ou à la divinité, la statuaire grecque,
forme la plus élevée de l’idolâtrie, demeure comme l’ornement de la civilisation
grecque, car { ce niveau la représentation peut être comprise comme de l’ornement,
même si c’est l’ornement de la raison.
La distinction nette entre beauté et utilité ne devient vraiment définitive
qu’avec l’art chrétien, et la représentation de la beauté sous une forme qui n’exige pas
l’agrément. Il paraît dès lors incongru, voire contradictoire de penser l’ornement sans
agrément ; les œuvres n’existent plus pour meubler l’espace, mais pour frapper la
conscience ; la dévotion peut se passer d’admiration sensible.
Il est donc important de saisir que la beauté nous apparaît avant tout comme
ornement, agrément, avant de devenir représentation et d’exercer sur nous sa fonction
sacrée, d’incarnation et d’exposition de nos absolus moraux. La distinction classique
entre beauté artistique et utilité possède une pertinence indéniable, parce qu’elle
permet de distinguer ce qui est sacré de ce qui est profane dans la société
préindustrielle. Que les Néerlandais décident de ne plus représenter les images de la
divinité dans leurs temples, lorsqu’ils se convertissent { la Réforme, cela doit nous
interroger : leur religion qui s’interdit la représentation divine et rejette le libre-arbitre,
ne circonscrit plus que la vie éthique, et laisse au monde temporel une licence dans la
définition du sacré. Ainsi il y a déjà là une distinction entre un sacré moral inviolable,
et un sacré à débattre, qui relève de l’autonomie subjective.
184
2. L’utilité exclue de la beauté artistique
185
intérêt, qu’il soit des sens ou de la raison, rend l’assentiment forcé. »196 Ce qui libère
dans l’œuvre d’art est donc sa part d’universalité ; elle se retrouve dans l’art utilitaire et
c’est elle qui permet de distinguer l’objet libérateur de l’objet trivial. Néanmoins, cette
distinction, entre l’œuvre d’art libératrice et le divertissement, essentielle dans le cadre
de la société de consommation, dépend également de cette distinction. La
contemplation ou l’écoute de l’art dépend de la finalité morale et sacrée de l’œuvre.
La distinction de finalité entre l’intérêt matériel et la beauté artistique conduit
Emmanuel Kant { distinguer l’attrait et l’émotion, { apprécier l’œuvre comme une
spiritualité qui implique que l’on considère sa construction dans sa totalité et sa
finalité, le dessin, qui ici est aussi finalement un dessein197. Cela le conduit donc à
rejeter l’ornement comme rajout, comme séduction témoignant de la pauvreté du
contenu. Cependant ce dernier, même si Kant saisit son idéalité, n’a pas saisi son
principe libérateur, travail dont le mérite revint à Hegel.
Kant ne s’arrête pas { cette distinction entre finalité idéelle et finalité matérielle.
La distinction qu’il pose entre beauté libre et beauté adhérente, tend { considérer
d’une part l’improvisation, la beauté qui ne se rattache pas { une forme fixe ou { une
finalité définie, et d’autre part, la beauté qui est attachée { une fonction. Son but est de
séparer la beauté de la bonté, et ainsi d’extirper tout l’utile du beau. Il oppose pour cela
les fleurs, l’improvisation musicale, les formes abstraites dans l’architecture et les
tatouages, et d’autres part la beauté humaine, sexuée ou asexuée, animale,
l’architecture, « qui implique un concept de la fin qui détermine ce que l’objet doit
être, et par suite une conception de sa perfection : ce n’est donc qu’une beauté
adhérente »198 ; en somme une forme moindre de la beauté qui, en principe, ne se
reconnaît pas de finalité particulière.
Cette distinction entre beauté libre et beauté adhérente199 n’a dans le cadre de
l’esthétique que peu de raison d’être. Il est certes important pour la critique de déceler
différents degrés de servilité de l’œuvre aux conditions matérielles. Mais le principe qui
consiste à déceler dans la nature et la civilisation, les formes libres et pures, dénuées de
196
Emmanuel Kant, Critique du Jugement, §5, in Le jugement esthétique, textes choisis, Florence
Khodoss, Presses Universitaires de France, Paris, 2001, p. 15
197
Idem p.17, §5.
198
Idem p.30, §16.
199
Idem, p.30, §16
186
toute raison d’être, correspond au regard de l’enfant qui apprécie les harmonies qu’il
découvre, quel que soit le sens qui le lui permet, sans en comprendre la raison et la
complexité des intérêts qui, trop complexes, lui gâcheraient son plaisir. Les modernes
savent que la variété des couleurs des oiseaux, des fleurs, des poissons, ont une
fonction précise, le plus souvent de camouflage ; que la décoration est un agrément ;
qu’un tatouage signifie quelque chose pour celui qui le porte, même s’il ne figure rien ;
qu’une improvisation musicale ou « même toute la musique sans texte », n’évoque rien
pour nous s’il n’existe pas un ou plusieurs thèmes.
Il est évidemment possible pour l’esthète, avec ou sans subterfuge, de revenir {
cette illusion de l’enfance, d’apprécier les formes pour elles-mêmes, parce que
l’accumulation de modèles nuit souvent { l’appréciation de la nouveauté. Mais si l’on
se décide à replonger véritablement dans cette illusion, on appréciera également la
beauté ou la laideur des formes du corps humain, du cheval, des bâtiments dont
l’appréhension en trois dimensions relève de la nature, ainsi que de toute œuvre d’art
qui participe { un genre quelconque, { savoir l’essentiel des œuvres d’art. En somme,
bien que Kant essaie de nous persuader du contraire, il n’existe aucune beauté qui soit
sans finalité ; toutes les beautés ont une fonction et une finalité, et c’est en sachant si
celle-ci est élevée et spirituelle et promeut la liberté, ou triviale, que l’on peut
déterminer ce qui relève de l’art, de la nature, ou de la simple technique.
Hegel distingue la beauté artistique et l’utilité puisque l’une vaut pour elle-
même, et représente la liberté, tandis que l’autre représente la servitude. Le
classicisme, qui incarne la maîtrise définitive de la nature, finit par se reproduire lui-
même indéfiniment et par s’épuiser, laissant place { la révolution de l’art romantique,
qui commence avec l’art chrétien, lequel représente la subjectivité de l’individu en tant
que liberté fondamentale, inhérente à sa nature, tandis que la liberté grecque ne
pouvait se passer de modèle. La statuaire grecque ne représente la liberté de l’homme
que dans sa perfection morale, dont la réalité prend corps dans la perfection physique.
Au contraire, le Christianisme, premier support dogmatique de l’art romantique, nous
donne { penser l’homme pécheur et la divinité tourmentée par ses péchés. La liberté
187
commence par le repentir, mais elle est le surpassement de cette laideur première,
qu’elle conserve toujours { l’esprit.
Tout d’abord Hegel marque l’insuffisance de l’art classique dans la
représentation de la liberté :
Dès lors, la transition entre art classique et art romantique intervient dans le
domaine de la réalité. La doctrine de la subjectivité est celle qui inspire l’art et
bouleverse le monde, elle ne dépend pas de l’art pour exister, qui n’en est désormais
que son exposition, son reflet :
188
principe divin, Dieu lui-même s’est fait chair ; il est né, il a vécu et souffert, il est mort
et ressuscité. C’est l{ un fond d’idées que l’art [en tant que sommet de la définition de
la liberté dans l’antiquité] n’a pas inventé, qu’il n’a pas tiré de son propre sein, qu’il
trouvait en dehors de lui et n’avait qu’à développer. »
« Cette existence réelle en chair et en esprit, c’est le Christianisme qui l’a
montrée pour la première fois dans la vie et les actions d’un dieu présent parmi les
hommes. Par-là, dès lors, le corps, la chair, quoique la matière en elle-même conserve
son rang inférieur200, se trouvent réhabilitées, et le principe anthropomorphique est
sanctifié. Si l’homme { l’origine était l’image de Dieu, Dieu est devenu une image de
l’homme, et celui qui voit le fils voit le père ; celui qui aime le fils aime aussi le
père. […] Le Dieu de la religion révélée, par le fond et par la forme, est le Dieu
véritablement réel ; comparés { lui, ses adversaires n’ont été que de simples existences
imaginaires qui ne peuvent se rencontrer avec lui sur le même terrain. »201
Ainsi pour Hegel, l’art classique, qui avait déj{ trouvé le sommet de son
expression chez les Grecs, se trouve substitué par l’art romantique. Toute matière, qui
n’est pas spécifiquement affectée { la représentation est triviale et indigne d’intérêt. Il
n’y a pas de sacré matériel hors de la représentation, et cette même représentation,
avec le Protestantisme, n’a plus la valeur sacrée que l’on lui prête initialement. Hegel
nous présente donc une progressive désacralisation de la matière, qui coïncide mal
avec l’idée d’un art utilitaire, et moins encore avec l’idée de la consécration de l’espace
subjectif, et l’identité telle qu’elle a été esquissée jusqu’ici. Pourtant, c’est { partir de
Hegel que l’on commence à entrevoir cette consécration, et avec elle, la continuation
de sa dialectique.
200
C’est nous qui soulignons.
201
Georg Wilhelm Friedrich Hegel, Esthétique, 1820-1829, trad. Charles Bénard, Benoît Timmermans et
Paolo Zaccaria, Paris, LGF, 1997, t. I, p. 630-632.
189
3. La beauté utile.
« On peut dire sous ce rapport que des nations entières n’ont su exprimer leurs
croyances religieuses, leurs besoins intellectuels les plus profonds, qu’en bâtissant de
pareils monuments ; au moins les ont-elles principalement exprimés dans la forme
architecturale. […] Ce sont, en particulier, les antiques constructions des Babyloniens,
des Indiens et des Egyptiens, qui nous offrent parfaitement ce caractère. »202
202
Idem, [Link], p. 33-34.
203
Idem, p. 87.
204
Idem, p. 31.
205
Hegel a le mérite de faire comprendre la forme particulière de l’architecture classique (p.60-86).
Lorsque nous découvrons d’une part les temples grecs, et d’autre part, dans les musées, les statues, nous
ne comprenons que vaguement le rapport qui les lie : la radicalité de la représentation classique qui
résume le temple { une habitation et élève l’idole jusqu’{ l’anthropomorphisme. Sans Hegel, le temple
190
mais seulement par ce qu’elle protège et ceint. Il y a l{ une forme hybride, car la
sculpture est sacrée, mais il doit y avoir une zone intermédiaire entre ce qui est sacré et
ce qui est profane. Dans les temples antiques, il y avait séparation entre le saint des
saints, naos ou débir, d’une part, le saint ou pronaos, chambre intermédiaire ou
vestibule sacré d’autre part, et l’enceinte consacrée, qui marque la séparation avec le
monde profane. Dans la polythéisme grec, le naos était réservé aux initiés, chez les
Egyptiens au Pharaon, dans le Judaïsme au grand prêtre puis au rabbin. Cependant,
c’est la proximité avec le divin, qu’il s’agisse de statue, de relique ou de textes, qui
définit les degrés de sainteté relatifs { l’espace.
L’architecture classique a ceci de particulier qu’elle ne constitue pas un lieu
saint en soi, elle est conçue pour être entièrement dépendante de la sainteté qu’elle
abrite. Elle représente { ce titre une recherche de l’utilité, dans la mesure où elle relève
d’une recherche de la simplicité : la façade est réduite { un fronton, l’enceinte { des
colonnes. Pour Hegel, il y a plus de liberté dans le classicisme que dans le symbolisme
architectural, parce que le temple grec n’est pas contraint par la nécessité de la
représentation et peut exposer la beauté du rythme de sa simple structure. Et
effectivement, il y a un rapport entre la centralité de la liberté humaine révélée par la
sculpture anthropomorphe, et la beauté utile qui caractérise l’espace consacré de
l’architecture classique206. L’homme considéré dans sa liberté formelle, c’est-à-dire,
l’homme idéal révélé par la sculpture, adéquat { son concept, est un dieu, puissance
souveraine, auquel monde et matière obéissent. Cet homme divin n’est pas impliqué
dans le monde mais le domine, comme les dieux grecs mythiques ont supplanté les
forces titanesques de la nature. La liberté propre { l’architecture classique est celle que
lui octroie sa sujétion.
Accomplissant nécessairement son but, qui est d’abriter la divinité, elle peut
déployer des effets de structure, plus précisément du point de vue de l’ornement, avec
les ordres des colonnes, de la répétition et de la perspective. Elle est donc porteuse
grec ne nous apparaît que sous une forme plutôt curieuse de temple antique, au symbolisme implicite,
alors que ce qui y est pertinent est l’absence de symbole. Ces temples n’ont pas pour principe premier de
subjuguer le spectateur, bien que certains, très imposants, nous y invitent, par exemple ceux de
Paestum.
206
« Dont le caractère est d’unir la beauté { l’utilité » Idem, p. 61.
191
d’un style qui lui permet { l’intérieur de sa fonction de se démarquer des autres formes
esthétiques.
Quelle est cependant la sacralité inhérente { l’architecture classique, qui n’a pas
de valeur sainte en soi, qui n’est sacrée que par procuration, et dont les structures
désormais vides ne portent pas de trace des cultes et des dévotions qui y étaient
adonnées ? Si l’art porte le sacré en lui, s’il est l’exposition des valeurs fondamentales
de la civilisation qui les a produites, et de l’humanité dont il est un exemple,
l’architecture classique, en tant qu’art conçu comme servile { une autre forme
artistique, apparaît dès lors comme espace consacré. L’art utilitaire, art consacré, art de
consécration, apparaît comme la frontière entre le divin, le saint ou le sacré, et d’autre
part le profane et le mondain. L’architecture classique en est la détermination
originelle, l’espace idéal, tel que mis en forme par la divinité et susceptible de
l’accueillir.
Dès lors, on ne peut que s’interroger sur la dissolution de l’art classique que
constitue l’avènement du Christianisme et de l’art romantique. Les Romains, grands
historiens et orateurs, maîtres de la satire, architectes exceptionnels, ont peu de place
dans l’Esthétique de Hegel, où ils ne font que marquer la transition esthétique et
morale entre l’antiquité et la modernité occidentale, entre art classique et art
romantique, tandis que leurs travaux ont suggéré { la Renaissance autant d’admiration
que les œuvres de la culture grecque. Il ne s’agit pas l{ de relever, d’isoler et d’examiner
une lacune dans l’appréhension philosophique de l’Histoire de l’art, mais de saisir la
notoire incomplétude qui caractérise la philosophie de l’Histoire si elle en fait
abstraction. En effet, il paraît impossible de comprendre la modernité industrielle si
l’Histoire ne devait apparaître que sous la forme d’une quête spirituelle de la liberté, à
moins que l’on reconnaisse dans la consécration de l’espace public et privé, la
spiritualité des Romains, et leur invention de l’art utilitaire, tant par souci de l’espace
pour lui-même que par l’exigence de diffusion des infrastructures urbaines.
192
4. L’idéal d’utilité
Il y a donc lieu de penser que la société industrielle, tournée toute entière vers la
production d’objets utilitaires, de l’infrastructure { la bureautique, trouve ses racines
esthétiques et démiurgiques dans la civilisation latine. Hegel a traité de l’art classique
comme le moment fondamental de l’art, celui où l’idéal, c’est-à-dire la conformité de la
matière à son idée, prenait forme et donnait à voir la beauté comme tangible et
concrète. Ce moment constitue ainsi l’apogée spirituelle de l’art, parce que, autant
avant qu’après le classicisme, la beauté n’est plus que le reflet de l’absolu, de l’idée que
l’homme conçoit de sa liberté. Dans l’idéal, il y a la présence matérielle d’une beauté
autonome, érigée en valeur la plus élevée. Cependant, l’idéal comme expression
conforme à une idée ne peut incarner indéfiniment la totalité de l’expression de la
liberté humaine, puisque celle-ci, dans sa vérité, ne peut être représentée
qu’intérieurement et ne se satisfait d’aucune conformité. Néanmoins l’idéal, parce qu’il
représente toujours, quel que soit sa forme, la beauté éternelle, parce qu’il est le
spirituel qui admet sa plus haute évocation dans le sensible, demeure comme le
fondement de toute représentation artistique.
Ici il s’agit de définir une forme différente d’idéal, un idéal de la production
matérielle, de la réalisation de l’Idée, pensée humaine consciente de sa liberté. Cet
idéal est celui de l’utilité comme principe du plus grand bonheur. Si la représentation a
pour fonction de révéler { l’individu, de façon tangible, par l’art, sa nature libre, l’art
industriel a une autre fonction. La liberté, une fois acquise sous la forme de la
citoyenneté, change : elle devient liberté privée, et se pose non plus comme liberté
publique comme droit et devoir de se manifester au sein de l’Etat, mais comme droit à
pouvoir poursuivre le bonheur tel que chaque individu le conçoit. Si la législation, qui
relève des droits fondamentaux et qui implique la participation de l’individu, définit les
limites assignées à ce bonheur, il relève de la morale collective, qu’elle se manifeste par
les décisions étatiques ou par les mouvements de la société civile, de pourvoir aux
moyens de chacun de poursuivre le bonheur tel qu’il l’entend, quelles que soient les
193
différences qui l’opposent { ses semblables. Tandis que le risque est toujours présent
de substituer le désir d’émancipation au désir de prospérité et { l’appétit du lucre, et de
devoir lutter incessamment contre la déliquescence morale qu’induit un trop grand
écart de niveaux de vie.
L’Etat romain, qu’il fut république ou empire, s’est manifesté essentiellement
comme Etat. Chacun de ceux qui y résidaient avait la possibilité de devenir citoyen,
c’est-à-dire de participer activement { la vie publique. L’Edit de Caracalla, promulgué
en 212, donne la citoyenneté à tous les hommes libres, de sorte que le droit de cité,
dans un Etat aussi grand, ne relevait plus du privilège. Le pouvoir était en effet
entièrement aux mains de l’empereur puisque l’on ne trouvait plus de groupe qui put
lui contester le pouvoir ou simplement influencer ses décisions, autant physiquement
que géographiquement. Le sénat ne devenait plus qu’une minorité dans la masse de
ceux qui pouvaient se réclamer de la citoyenneté. Ainsi, lorsque tous furent citoyens de
droit, il n’y eut plus de citoyenneté de fait.
Cependant cela n’altère pas le principe d’utilité en tant qu’idéal romain. L’Etat
romain avait pour fonction d’assurer la paix civile, et son équanimité était régie par le
droit qui lui était consubstantiel. Toutefois la capacité à s’enrichir, { rechercher son
bonheur, relevait de la capacité étatique { travailler la nature, { offrir au peuple l’accès
{ l’hygiène, au travail : aux conditions de la vie urbaine. Ainsi, le génie civil romain est
la réalisation de l’idéal d’utilité dans la mesure où elle a pour finalité d’affranchir le
citoyen de ses conditions matérielles. Ce génie civil s’exerce tout d’abord dans la Ville,
et son exemple le plus célèbre est celui de son égout, la Cloaca Maxima (VIIème – VIème
siècle avant Jésus-Christ). Puis ce génie devient l’infrastructure même de l’Etat. La Via
Appia, première route romaine pavée, construite en –312, est le témoin de ce double
caractère du génie romain : le génie civil implique le génie militaire ; le renforcement
de la sécurité implique l’accroissement de la prospérité. Enfin, l’Etat romain demeure
l’exemple de l’urbanisme et de l’infrastructure antique, les nombreux aqueducs qui ont
défié les siècles, même si l’essentiel de leur parcours étaient souterrains, en demeurent
pour nous le symbole. Bâtir une ville signifiait pouvoir y circuler, et donner un accès
aisé { l’eau, avantages qui bénéficiaient { toute la population et non seulement aux
citoyens.
194
La notion d’idéal d’utilité, à la fois moral et esthétique, s’impose concernant
l’infrastructure et l’urbanisme antique. D’une part l’utilité n’est que la définition d’un
bien dans la mesure où il est quantitatif et extérieur, qu’il grandit notre bonheur
individuel. En effet, on ne peut mesurer ce qui est bon en soi, hormis la liberté, mais
on peut déterminer ce qui accroît notre bonheur. De sorte que Spinoza peut énoncer :
« 1° J’entends par bon ce que nous savons avec certitude nous être utile. 2°
J’entendrai par mauvais, au contraire, ce que nous savons avec certitude empêcher que
nous ne possédions un bien. »207
Il est certain que l’utilité prise dans ce sens, comme évaluation quantitative d’un
bien extérieur à nous-même, ne se limite pas { la morale utilitariste, qui pose l’utilité
en absolu. Il s’agit ici simplement de concevoir qu’un objet ou un agent puisse être
l’instrument de notre bonheur.
D’autre part, il est possible de concevoir l’utilité comme idéal pour les Romains,
parce que l’Etat a pour principe de pourvoir aux besoins essentiels de la population, et
de favoriser les communications et le transport en son sein, pour assurer la paix et la
prospérité. Ceci est un idéal, parce qu’il tient lieu principe universel : chaque citoyen
peut vouloir s’affranchir de ses déterminations matérielles, posséder une maison, avoir
des domestiques, jouir de son existence tel qu’il l’entend. Ce principe, au même titre
que la liberté formelle du sujet, accessible par la vertu dans la culture grecque, se tient
comme un but à atteindre ; et il demeure tout autant irréalisable dans sa totalité, parce
que nul ne peut s’affranchir de sa mortalité. Ce fut donc l’idéal de l’Etat romain, un
investissement qui lui fut rentable et assura sa durée, que de pourvoir techniquement
aux conditions fondamentales de l’existence urbaine.
Le droit romain, et le progrès qu’il a constitué, est universel dans la mesure où
des Etats tels que le nôtre s’en réclament encore. Mais les succès de la civilisation
romaine reposèrent tant sur l’équanimité qui fut son fondement, que sur le progrès
matériel qu’elle imposa dans l’antiquité tardive. Le droit romain est l’utilité appliquée
aux rapports sociaux, le système qui fut en son temps le plus adéquat pour définir ces
rapports malgré les disparités géographiques et culturelles. Ainsi, le génie civil romain
207
Baruch de Spinoza, Ethique, 1677, trad. Charles Appuhn, Garnier-Flammarion, 1965,1997, p. 220.
195
ne fut pas tant le prolongement des principes d’équanimité régis par le droit, utilité
théorisée, que leur réalisation.
Pour Hegel, l’architecture romaine se démarque de l’architecture grecque sur
deux points principaux : l’usage de la voûte, et la « multiplicité des fins », car « les
Grecs déployaient la magnificence et la beauté de leur art seulement pour les édifices
publics », tandis que les Romains ont développé cet art avec les théâtres, les cinémas,
les cirques, mais l’ont aussi étendu { « la sphère de la vie privée […]. On construisit des
villas, des bains, des galeries, des escaliers avec tout le luxe d’une prodigalité
grandiose. »208 Ceci confirme l’universalité de l’idéal utilitaire pour les Romains, qui
ont eu les premiers conscience de l’espace domestique comme lieu d’une identité
consacrée par l’art. Ainsi l’utilité ne s’applique pas qu’aux conditions de la vie urbaine,
mais réalisent la liberté d’une jouissance de l’espace domestique déj{ sanctifiée par le
culte des dieux Pénates.
Néanmoins, il est difficile de saisir l’idée selon laquelle les Latins furent porteurs
d’un idéal utilitaire dans leurs œuvres même. La culture romaine, unique par sa
richesse, souffre de sa postériorité eu égard { la culture grecque. L’idée que les
Romains se faisaient de la littérature, de la religion, des arts de la représentation, des
dieux, tout le domaine du spirituel qu’Hegel nomme l’esprit absolu, est dépendante de
l’idéal et du classicisme grec. Ainsi la culture latine apparaît le plus souvent comme
une continuation voire comme un affadissement de la culture grecque classique, à ceci
près que l’esprit latin a rendu effectif ce que l’esprit grec ne tenait que pour théorique.
Si l’on doit aux Grecs l’empire d’Alexandre, l’urbanisme et tant d’autres merveilles
techniques, il revient aux Romains d’avoir constitué un Etat, d’avoir éprouvé { la
lumière de l’Histoire universelle ce qui pour les Grecs n’était qu’un moyen de s’affirmer
auprès des leurs. Il n’y a pas de jeux olympiques ni d’oracles romains ; au contraire, la
nation romaine en tant que telle se limite au Latium, un territoire restreint, sous
influence étrusque et grecque dès les prémices.
En somme, l’idée que les Romains avaient de leur propre liberté ne se prêtait pas
aux magnificences et aux concours. Le monument le plus caractéristique de l’art
utilitaire latin est le Panthéon d’Agrippa, œuvre politique qui, construite durant le
208
Esthétique, [Link]. [Link], p.85-86.
196
principat d’Auguste, résume les dévotions aux dieux en un même endroit, et fait
coïncider l’idée d’unité avec le pouvoir impérial. Il y a l{ l’idée d’une dévotion
pragmatique, qui se retrouve dans l’assimilation des divinités avec celles des
populations conquises, et qui se démarque autant que possible du polythéisme grec, de
la statue chryséléphantine de Zeus par Phidias qui démontre la suprématie culturelle
d’Athènes sur les autres cités, et enfin, du mépris caractéristique des Grecs pour les
nations étrangères, assimilant leurs langues à des borborygmes en les affublant du titre
de barbares.
Si l’on doit définir en peu de mots la différence radicale entre l’idéalité romaine
et l’idéalité grecque, quoique l’on y retrouve la même forme de croyance et le même
principe, il doit apparaître que l’idéal de la Grèce antique est celui d’une nation et
d’une culture, qui par sa qualité s’est élevée { l’universel, et sur laquelle chaque peuple
a pu prendre exemple. Au contraire, l’idéal romain est celui d’un Etat et d’une
civilisation : son universalité est matérielle et concrète ; chaque peuple qui en fut
marqué n’en a pas conservé que l’exemple, mais la marque dans son territoire et dans
sa langue. Ainsi résumer Rome à ses similitudes culturelles avec la Grèce antique,
reviendrait à lui ôter toute la richesse de son contenu pragmatique ; lequel se retrouve
tant dans la clarté de sa législation, que dans la diversité et l’abondance de son génie
civil et de ses ouvrages d’art.
Enfin, si une trace écrite, manifestement culturelle de l’idéal utilitaire romain
doit être produite, il est nécessaire de rappeler que l’utilité, utilitas, est un mot latin.
Ce terme désigne déj{ l’utilité, l’intérêt au sens large, tel que nous le concevons encore
aujourd’hui. On le retrouve en outre dans l’expression utilitas communis, à la fois le
bien de l’Etat et l’intérêt général, principe du droit romain comme du nôtre. Cette
notion témoigne du sens pratique et matériel propre au gouvernement des Romains et
du nôtre, et selon laquelle les libertés civiles et personnelles ne sont promues que par
la réalisation d’avantages communs, obtenus soit par l’équité des lois, soit par les
décisions publiques de pourvoir la communauté des citoyens en structures techniques
profitant à tous.
Si Cicéron, dans ses lettres { Lucilius, chapitre III, traite de l’utilité comme bien,
traduction du Grec ophtelma, d’où découle le terme avantage (ophtelmata), il est plus
probant de se référer à Marcus Vitruvius Pollio, dit Vitruve, et à son traité sur
197
l’architecture. Selon lui, l’utilité, comme commodité, principe d’usage, est l’une des
trois finalités de l’art de bâtir, avec la beauté et la solidité 209. Mettre ces trois finalités
sur le même plan démontre l’accomplissement de l’architecte : son œuvre doit
prétendre, comme pour toute œuvre, { la pérennité, malgré l’usage, et cela implique
que le bâtiment brave le temps, et soit digne d’être contemplé et conservé pour ses
qualités esthétiques. Néanmoins l’utilité apparaît comme la raison d’être de
l’architecture, fondement qui concerne également les ouvrages de génie militaire dans
lesquels l’architecte doit être versé. Ainsi Vitruve, lorsqu’il s’adresse { l’empereur
Auguste, ne lui expose pas le savoir-faire d’un artisan ou les secrets de l’artiste, mais la
technique militaire et civile sur laquelle repose la grandeur matérielle de la civilisation
romaine. Celle-ci a bien une beauté propre et une capacité à défier les siècles, mais elle
repose sur le même principe que l’équité des lois : l’utilité commune.
209
Vitruve, Les dix livres d’architecture, Livre I, Chapitre III, trad. Claude Perrault, revue par [Link],
Editions Errance, Paris, 2005, p. 14.
198
5. Le classicisme utilitaire antique
210
« Omnium utilitatem et virtum rapacissimi », Pline l’Ancien, Histoire Naturelle, XXV, 2 ; in Léon
Homo, Rome Impériale et l’urbanisme dans l’antiquité, Albin Michel, Paris, 1951, 1971.
199
par l’enclosure cubique d’un volume vide, qui transcrit l’omniprésence de la divinité
immatérielle au sein de l’espace consacré, divinité qui n’est sensible que dans la
mesure où l’on comprend et l’on s’emplit de son idée.
Le second aspect esthétique de l’espace architectural classique, est de son
exactitude, symbolisée par l’idée que représente le dieu : Soleil, Mer, Commerce ou
Guerre, détermination d’une singularité au sein de l’ordre du monde, du cosmos
pleinement esthétique, à la fois expérience et ordonnancement divin où s’inscrit
l’œuvre humaine. L’ordre implique un déploiement des idées adéquates { cet ordre,
une appréhension du monde qui se réalise tant par les échanges que la guerre et la
science. La conscience d’un ordre du monde appelle ainsi sa détermination
progressive, son découpage en principes et en lois, sans fin déterminée : la fondation
des sciences, domaines de connaissances s’approfondissant sans cesse. La condition
d’existence de ces idées est de se distinguer les unes des autres dans l’entendement, et
c’est ce qu’implique leur exactitude. L’exactitude comme esthétique spatiale se
manifeste dans la rectitude géométrique du volume cubique. Les lignes droites que
forment les colonnes et les architraves réalisent la détermination exacte de l’espace, la
rigueur idéelle dans le tracement des limites, l’adéquation des objets { leur étendue
spatiale, à laquelle invite la géométrie comme science, dont les Ioniens furent les
inventeurs.
Troisièmement, la qualité esthétique sur laquelle repose la toute la beauté
ordonnée du classicisme grec, est l’existence d’une perspective. Les Grecs savaient
construire en sorte que la perspective demeure sans encombre, que les lignes droites
apparaissent malgré l’élévation du bâtiment, empêcher la distorsion des lignes induite
par l’éloignement du point de vue. Toutefois cette perspective n’est pas encore conçue
comme lieu de la représentation du regard subjectif. Les formes géométriques qu’elle
permet de contempler, inhérentes à la nature tridimensionnelle de la vision humaine,
n’ont pas encore de valeur pour elles-mêmes. La parure divine qu’est le temple,
l’espace consacré qu’il détermine dans un volume ouvert, ce qu’il est
étymologiquement, est une production d’espace. C’est un art utilitaire qui en tant que
parure, se cantonne à appuyer une représentation : la sculpture, et dont l’esthétique
particulière se suffit par sa servilité. L’art utilitaire n’est pas encore parvenu { un usage
200
universel, mais se réduit à servir le dieu, qui en tant que caractère singulier, fidélité à
soi-même, idée et liberté les plus hautes que l’homme puisse concevoir, le détermine.
L’architecture classique grecque, parce qu’elle sert la représentation divine, se
satisfait du mélange immédiat qu’elle implique, entre contemplation des formes
géométriques innées, et détermination nette et acquise de l’espace. Ces deux formes
esthétiques de plaisir et de recueillement exigent la possession et l’usage de la raison,
laquelle enseigne ici le plaisir, la liberté et la profondeur qu’il y a { connaître sa nature
et le monde. L’architecture classique grecque est ainsi l’ornement de la raison, la
manifestation de la présence du noûs, de l’esprit comme intelligence au sein du
cosmos. Néanmoins ce n’est qu’un ornement, une parure, la manifestation de la pensée
dans l’espace et non encore comme espace.
Pour les Romains, la raison ne se contente pas de se manifester dans l’espace,
elle se l’approprie, elle l’arraisonne par la technique. Il ne s’agit pas alors de considérer
l’universalité des principes cosmologiques qui fondent la philosophie naturelle, qui
concentre alors ce que l’on nomme aujourd’hui les sciences positives. Il ne s’agit pas de
définir l’existence d’atomes, de soutenir la prédominance d’un élément sur un autre, ou
de deux sur les deux autres, ou même de se prononcer en faveur de l’hylozoïsme. Il
n’est pas ici question d’espace comme matière mais d’espace politique.
La civilisation romaine est { l’origine de l’art utilitaire parce que contrairement
aux Grecs classiques, elle reconnaît une sacralité propre à l’espace, où se manifeste
l’identité civique et domestique. Ainsi, sa consécration de l’espace propre {
l’architecture classique n’est pas limitée { la présence de la représentation statuaire de
la divinité. L’espace de Rome, de La Ville, est sanctifié, car la ville est divine ; de fait,
toute édification ultérieure est une consécration de l’espace qui a pour vocation
d’imiter la sainteté de l’Urbs211.
211
« L’urbanisme étrusque est { la base de l’urbanisme romain primitif et, par l’intermédiaire de ce
dernier, s’est largement répandu dans le monde » « La fondation d’une ville présente, chez les Etrusques,
deux caractères fondamentaux : c’est un acte religieux, c’est un acte volontaire. Elle comporte plusieurs
actes successifs : l’inauguratio, l’orientatio, la limitatio, la fixation de l’emplacement pour les édifices
publics, la consecratio. » Léon Homo, Rome Impériale et urbanisme dans l’antiquité, Paris, Albin Michel,
1951, 1971, 2000, p. 24-27.
Ces différentes opérations définissent l’orientation et les limites de la cité, mais surtout
l’établissement du pomœrium, limite religieuse de la cité, l{ où les rites sont efficaces. L’espace en deç{
est consacré ; la présence de la mort et de tout ce qui y est relié y est interdite, car c’est dans la cité que
se trouve ce qui est sacré, les hommages pontificaux aux dieux, les institutions politiques, qui sont
également marquées par ce caractère.
201
L’identité est donc pour les Romains attachée tant à la cité et à son proche
pourtour, dont le site est consacré, inauguré, propre au rite et inviolable, qu’{ l’espace
domestique, lieu du culte des dieux Pénates et des dieux Lares qui le définissent. Ceux-
ci peuvent être déplacés, mais un Romain ne peut concevoir d’habiter dans un lieu
dépourvu de patronage divin, ni des statuettes représentant les mânes de ses ancêtres.
Bien que tous les peuples archaïques admettent une sacralité de l’espace, qu’il soit
domestique ou mondain212, les Romains furent les seuls, bien que tributaires des
traditions étrusques et du fonds culturel italique, { faire de l’espace la matière même
du sacré, et ce, tout en permettant la coexistence de cultes innombrables avec les
sciences naissantes, du mythe fondateur avec l’Histoire, ces derniers devenant
tradition.
Car ce qui caractérise essentiellement les identités civiques et domestiques
romaines est le caractère sacré, inviolable et souverain du politique qui leur donne
sens. La citoyenneté romaine implique une participation et une adéquation entre
l’homme et son espace. En tant qu’il est commun, l’espace de la cité appartient { tous
les citoyens, et les décisions politiques dont il fait l’objet, réclament l’adhésion de ses
membres. Les Romains, donc, par la religion qui définit leurs institutions politiques,
donnent à l’espace et { l’identité qui les y lie, un sacré immanent, qui place la prise en
charge du devenir commun, la liberté politique et civile, au-dessus de toute autre
forme de croyance et de libération spirituelle, laquelle relève de la dévotion privée ou
de la philosophie.
Cette forme de sacré, qu’inclut la sanctification de l’espace et des institutions
politiques, implique un profond changement dans l’esthétique classique, fondé sur
l’idéal de l’utilité et non de la représentation. L’art utilitaire romain élève son
architecture au rang d’idéal propre, parce qu’elle tient le bien commun, l’utilité
publique pour une fin en soi ; l’utilité privée n’en est que la conséquence. Les Romains,
par rapport aux Grecs, ne tiennent pas seulement la dévotion aux dieux pour une
condition de la vie bonne et de la contemplation, mais se fient au lien intime du
territoire { la divinité qui le protège, en vue d’améliorer les conditions de vie urbaine et
212
Pour l’espace mondain, nous renvoyons à Mircea Eliade, Le sacré et le profane, [Link]. ; pour l’espace
domestique, à Fustel de Coulanges, La Cité Antique, Flammarion, Paris, 1864, 1984, Livre I, Chapitre 4.
202
le bonheur individuel qui en découle213. De sorte que l’urbanisme Romain est par son
omniprésence divine et par sa finalité le domaine des dieux : tel est l’idéal utilitaire
antique. Cela implique aussi les disparités sociales et l’absence d’identité de tous ceux
qui ne sont pas citoyens : Rome est avant tout une République, un Etat garantissant la
liberté et sa jouissance à ses membres. Les cultes de la cité demeurent une croyance
collective et non un absolu individuel.
La définition de cet idéal utilitaire applique { tout l’espace urbain le plaisir et la
profondeur propres à l’architecture classique, et les élève au niveau d’un principe
moral. Cela se manifeste par la révélation de l’essence de l’art utilitaire : la
fonctionnalité. L’espace urbain doit se plier au principe d’utilité. Giovanni Battista
Alberti, artiste et ingénieur de la Renaissance a traduit l’utilitas de Vitruve par la
notion de commodité, soulignant de ce fait que l’utilité, principe moral qui caractérise
la civilisation Romaine n’existait dans l’espace, par la configuration des bâtiments, que
dans son effectivité, son application. Il y a en effet un idéal moral et donc esthétique à
considérer que l’objet doive servir selon sa détermination : l’idée selon laquelle il a été
conçu.
Néanmoins, la production industrielle a reconnu l’existence d’une économie
spatiale, au sens étymologique : un ordre et une distribution (νόμος) des rapports
spatiaux et fonctionnels inhérents au domaine possédé (οἰκος). Le terme nomos, qui
signifie loi ou coutume, aussi bien que ordre et disposition, implique la spatialité, de
même que cosmos implique le monde en tant qu’ordre et parure. C’est pourquoi les
sciences qui en portent le titre : économie et astronomie, sont des matières concernant
les rapports spatiaux, que ce soient les flux de marchandise et d’argent ou les
mouvements des astres. C’est pourquoi aussi la fonctionnalité en tant que raison
spatiale de l’objet, sa raison d’être dans l’espace, est plus familière et plus identifiable
213
Les rapports que Tite-Live, particulièrement, décrit entre les Romains et les Dieux, relèvent de l’utilité
et de la spatialité, tandis que ceux des Grecs relèvent de la temporalité et de la servilité. Il suffit de
comparer les figures spectaculaires de la devotio, sacrifice de soi au Dieu pour obtenir la victoire
militaire, de l’evocatio, séduction d’un dieu étranger avant une bataille importante, qui illustrent la
manipulation des forces cosmiques, { celles de l’Oracle de Delphes, révélateur du destin, voix ambiguë
d’Apollon immuable. De même la réticence aux mythes propre { la religion romaine la plus ancienne, est
une évaluation de la puissance effective des dieux et non une révérence à un passé abstrait. « La
mentalité romaine apparaît anti-mythique. En ce sens que le capital mythique indo-européen se révèle
parvenu, en son état latin le plus ancien, à un degré de désintégration extrême ; et que la
« remythisation » tardive de la religion romaine fut purement artificielle et sans portée religieuse. »
Bayet, religion romaine, op. cit. p. 45.
203
pour les contemporains de l’ère industrielle que pour les Romains, pour qui la sacralité
spatiale invoquait un mystère qui ne méritait pas plus d’approfondissement que la
simple évocation de l’utilité.
Cette fonctionnalité propre aux ouvrages d’infrastructure, d’urbanisme et
d’architecture romains, se prolonge esthétiquement dans la diversité des applications
relevée par Hegel. Tout ce qui est bâti pour le bien commun de Rome, tout ce qui doit
durer par sa solidité, sa fonctionnalité et sa beauté, poursuit l’idéal de la consécration
spatiale. La poliorcétique et le génie militaire en général, n’en font pas partie car leur
caractère néfaste, leur ancrage dans la mortalité est profane par excellence.
Néanmoins, { l’instar de la civilisation industrielle, ils restent la condition d’existence
matérielle de la cité et le domaine nécessaire de l’expérimentation technique. Donc il
est important de relever la production de lieux sacrés et de divertissement, dont les
fonctions sociales sont intimement liées, mais aussi l’édification de forts, de digues, de
môles, de routes, d’aqueducs, de murailles. Il ne s’agit plus alors de commodité urbaine
expérimentale telle qu’on la retrouve chez les Grecs, mais de la production d’un
urbanisme saisi comme rationalisation systématique de l’espace, où composition
religieuse de l’espace et mise { profit productive sont intimement liées.
Cette rationalisation s’affirme d’abord esthétiquement comme une beauté de la
raison capable de pourvoir à tous les obstacles inhérents à la vie urbaine, mais elle se
prolonge concrètement dans la présence de volumes rotonds, principalement
ellipsoïdaux214. Ceux-ci sont la marque de la sophistication de l’idéal utilitaire romain,
capable de produire dans la cité des formes géométriques plus complexes, adaptées aux
besoins sociaux et aux lois physiques qui en découlent, l’optique et l’acoustique. En
maîtrisant la rotondité et en l’appliquant aux besoins civils et urbains, la civilisation
romaine dépasse l’esthétique cubique de la fonctionnalité réservée aux dieux, satisfaite
d’elle-même, et tend { poursuivre un idéal organique, dont l’œuf n’est que le symbole,
c’est-à-dire le concept encore magique et indéterminé.
Trois grand monuments romains ont la prétention de parvenir à cette utilité
organiciste qui par sa rotondité permet l’attachement { l’espace, le dépassement de la
214
Les théâtres et les stades grecs présentent de façon théorique cette rotondité, mais ils ne la produisent
pas artificiellement comme volume, dans la ville même, sauf { titre exceptionnel. Il n’y a pas en Grèce de
systématicité de la production infrastructurelle témoignant de l’effort étatique, au même titre que dans
l’Etat romain.
204
perspective comme principe universel, pour transcrire la singularité de l’identité,
subjectivité se définissant par l’appartenance { un espace tangible. Le Panthéon
d’Agrippa, le Colisée et le Circus maximus, manifestent ces qualités optiques et
acoustiques, se proposent comme des environnements intérieurs propres au
recueillement ou { l’exaltation. La religion romaine permettait les jeux sanglants,
d’origine religieuse samnite, et ils ne paraissent pas plus incongrus que les cruautés
guerrières du moyen-âge, et le sport que fut le tournoi de chevalerie. Les lacunes
spirituelles de l’Etat romain et de sa religion se trouvent dans l’acceptation de
l’esclavage qui représente une dénégation de la liberté fondamentale de l’homme, et la
divinisation de l’empereur qui dénie finalement au peuple sa citoyenneté et le principe
fondamental d’identité civique, de sorte que l’empire comme territoire finit par se
définir par opposition morale { l’Urbs sanctifiée, comme le lieu de l’arbitraire.
Ainsi, les Romains sont parvenus par leur idéal esthétique d’utilité, { façonner
les principes spatiaux propres aux églises, lieux de manifestation de la subjectivité
chrétienne. Ils sont parvenus à construire des monuments à vocation organiciste qui
transcrivaient l’identité spatiale inhérente { leur patriotisme. Cependant l’utilité
commune demeure un idéal moral et esthétique parce qu’elle est commune. Le citoyen
se reconnaît dans les monuments ellipsoïdaux parce qu’ils manifestent sa citoyenneté,
le devoir qui anime l’Etat de produire la meilleure vie urbaine possible. Mais dès lors
que la pensée romaine n’est plus conforme { ses propres devises, que le Sénat et le
Peuple Romain (SPQR), fondement démocratique de l’Etat a laissé place { la divinité
impériale, que sparcere subjectis et debellare superbos est remplacé par la concussio
puis l’exactio, { savoir l’extorsion et la malversation, et la réquisition arbitraire des
gouverneurs sur les provinces étrangères ; en somme la rapacité l’a emporté sur
l’équité. L’individualisme n’a plus de manifestation concrète et est contraint de se
réfugier et de découvrir son intériorité, par les moyens du Judaïsme, du gnosticisme et
enfin du Christianisme. Concrètement, l’effondrement des structures politiques
permettant l’individualité et la restreignant { l’impératif de l’utilité commune, ont
éclairé la nécessité de sa refondation inconditionnelle215 ; l’idéal esthétique laisse place
215
« La légalité abstraite [de l’empire, de l’identité spatiale dissoute] se caractérise par le fait qu’elle n’est
ni concrète ni organisée en elle-même ; lorsqu’elle devient prédominante, elle ne peut être mise en
marche et exercer son pouvoir que par une force arbitraire apparaissant sous la figure d’une subjectivité
205
{ l’absolu religieux, avant que l’ère industrielle réunisse { nouveau morale et esthétique
de l’utilité, avec la promesse que chacun des citoyens { venir en soit récompensé
matériellement, puisque c’est dans la prospérité que résident les conditions de
possibilité de la liberté privée et du bonheur subjectif.
Pour clore les concepts d’idéal et d’art utilitaires, la présence d’une pensée de
l’utilité en Chine témoigne en faveur de son universalité, laquelle se réalise dans
l’extension de la civilisation industrielle { la planète entière. La recherche du bien
commun, en rapport avec une providence immanente et l’autorité qui en découle, sont
caractéristiques de la pensée de Mo Zi (-479/-392), philosophe chinois216. De même on
peut remarquer en Chine l’existence d’une économie de l’espace qui s’exprime
notamment dans la symbolique mystique et divinatoire du Yi-King217. Mais, quoique
cette étude n’y soit pas consacrée, l’immanence qui caractérise la pensée chinoise,
n’oppose pas comme en occident la rationalité des sciences positives et l’irrationalité
de la croyance, mais les réconcilie. Les miracles corroborent les lois cosmiques plutôt
qu’ils ne le font éclater, au contraire de ce que la tradition religieuse attribue aux
miracles christiques218. Ainsi, si l’Histoire occidentale préindustrielle témoigne du
progrès de la liberté subjective et explique l’avènement de l’industrie, l’adoption du
mode de production industriel par des Etats sans monothéisme, traduit l’universalité
concrète du principe moral utilitaire.
contingente [le caractère de l’empereur vivant] ; l’individu isolé cherche alors dans le développement du
droit privé la consolation de la liberté perdue. Ainsi naît un pouvoir arbitraire ; grâce { lui l’opposition
est aplanie ; l’ordre et le calme règnent. Mais ce calme est en même temps le déchirement intérieur
absolu : c’est une conciliation extérieure, purement séculière de l’opposition, et pour cette même raison
elle est en même temps la révolte de l’intériorité qui connaît la souffrance du despotisme.
L’aplanissement de l’opposition requiert donc, en un second temps, une conciliation supérieure et
véritable, c’est-à-dire une conciliation spirituelle : il s’ensuivra nécessairement que la personnalité
individuelle sera en elle-même purifiée et transfigurée dans l’universalité et deviendra en tant que telle
l’objet de l’intuition, de la connaissance et de la volonté. » Hegel, La Raison dans l’Histoire, Paris, 10/18,
1965, 2004, p. 291. Nous renvoyons également { l’ouvrage de Ferdinand Lot, La fin du monde antique et le
début du moyen-âge, Albin Michel, Paris, 1927, 1989.
216
Marcel Granet, La pensée chinoise, 1934, Albin Michel, 1968, 1998. Livre IV, Chapitre II.
217
Idem, p.103.
218
Mo Zi, 31. in La pensée chinoise, [Link]. p. 409.
206
III. Esthétique utilitaire industrielle
L’idéal utilitaire romain demeure un idéal parce qu’il ne laisse pas de place pour
la singularité individuelle, pour l’interprétation et la créativité. L’utilité commune est
un principe universel qui s’applique avant tout { l’espace étatique. Le vieux fond
psychologique romain, quoique pragmatique, répugnait au raffinement que procure
l’argent, et qui engendre l’avidité ; c’est en tout cas ce que prétendent les auteurs
romains219. La récurrence des guerres ne laissait pas aux citoyens la présence d’esprit
qu’exige le raffinement, mais avec l’éloignement de la guerre et la prospérité, ils le
conçurent comme une récompense, puis comme un droit.
Le raffinement domestique romain demeura célèbre, et comme cela a été
souligné, marque pour la première fois l’importance de l’agrément dans l’espace
domestique, tandis que les Grecs n’en concevaient, bien que fort sérieusement que
l’ordre et la disposition220. Cependant, la présence des cultes Lares et Pénates
suffisaient { rendre sacré l’espace domestique, { produire de l’identité domestique ;
c’est ainsi que le raffinement romain, lorsqu’il dépassait la jouissance des éléments
environnants, était conçu comme luxe, et n’intervenait pas dans la consécration de
l’espace et l’identité, dont il n’est que la conséquence221. En somme, si une maison sans
meuble est pour nous une maison vide, ce n’était pas le cas pour les Romains, qui se
contentaient d’y résider et de jouir de son l’espace qui leur était imparti.
L’ameublement, le luxe, tout l’artisanat que permettait l’antiquité tardive, ne
219
Même sous la plume de Salluste, qui a dû cesser la politique, condamné pour concussion, nous
trouvons ce propos, qui traite de la République après la seconde guerre punique : « Ces mêmes hommes
qui avaient aisément supporté les fatigues, les dangers, les incertitudes, les difficultés, sentirent le poids
et la fatigue du repos et de la richesse, ces biens désirables en d’autres circonstances. On vit croître la
passion de l’argent, puis celle de la domination ; et ce fut la cause de tout ce qui se fit de mal. » Salluste,
Conjuration de Catilina, GF, 1968, p.35.
220
Aristote, Les Politiques, citant L’économique de Xénophon, chapitre 8. in Léon Homo, Rome Impériale
et l’urbanisme dans l’antiquité, [Link]. p.15. Dans le même ouvrage se trouve une description d’une des
plus remarquables maisons de l’Urbs, celle de Livie, p. 491, avec ses vases, ses statues, ses fresques et ses
ustensiles.
221
Vitruve, De architectura, op. cit. Le chapitre VI est dédié à la construction des maisons particulières,
mais il n’y est pas fait mention d’ameublement.
207
consacraient pas l’espace mais l’agrémentaient. C’était une conséquence du principe
d’utilité qui régissait la société, de la prospérité engendrée par la solidité de l’Etat et de
son infrastructure. L’artisanat, comme la possession de l’art distingue les classes
sociales, mais seule l’industrie, la production sérielle engendre un changement réel des
conditions d’existence matérielle.
Les Romains concevaient l’utilité sous la forme de l’infrastructure et de
l’urbanisme, ils concevaient l’identité spatiale sous la forme étatique et domestique,
mais ni l’une ni l’autre ne donnaient une place { la production d’une identité
subjective, hormis la renommée que pouvait octroyer l’art, la politique ou les sciences.
La citoyenneté était une condition innée ou acquise, mais elle ne se manifestait que
dans la distinction des classes sociales, et dans le pouvoir de décision, tous deux des
genres collectifs. L’identité des Romains était un rapport collectif { l’espace, et non
encore la définition de la subjectivité quant à un espace tangible.
L’idéal utilitaire romain n’existait qu’eu égard aux excès provoqués par son
absence, c’est-à-dire les problèmes urbains fondamentaux : surpopulation,
promiscuité, insalubrité, pollution. Il n’était pas la cause du malheur des populations
mais plutôt la solution ; il n’entendait pas régir la nature mais simplement contrôler
l’espace qui lui était imparti. Les Romains, ne croyant pas dans une vie future qui pût
être meilleure que la leur, étaient pleinement conscients de leur mortalité, et
inscrivaient leur vie, du moins du point de vue de leurs idées, dans cette nature où ils
distinguaient le bon du mauvais222. Ils n’ont jamais pas produit de monde artificiel,
hormis la ville, au contraire de la civilisation industrielle et n’ont jamais vécu dans un
environnement entièrement connu et régi par la mécanique. De sorte que le
désenchantement du monde223 scientifiquement réglé, où la nature comme dernière
forme de magie possible a été circonscrite ou éloignée, leur était étranger. Or c’est {
partir de ce symptôme que l’on doit saisir la contradiction inhérente à la morale
utilitariste.
222
Cf. Horace, Odes, dans Œuvres, Garnier-Flammarion, Paris, 1967
223
Cf. Max Weber, l’éthique protestante et l’esprit du capitalisme, Paris, Plon 1964, Agora, 2002, p.117, 134,
177, 179.
208
1. La spatialité
La morale utilitariste rompt avec l’absolu subjectif de la religion, parce que l’Etat
de droit sur lequel elle repose en principe, pose la citoyenneté comme l’achèvement de
la subjectivité sous la forme de l’émancipation. L’espace qui n’était qu’un moyen, tant
que la subjectivité n’avait pas été émancipée juridiquement, devient une fin. La
subjectivité se reconnaît dans l’espace, elle y saisit son essence, y pose son identité. En
soi, l’utilitarisme ne propose pas d’identité, mais il la permet dans l’espace. Le premier
espace reconnu est celui de la nation, et le romantisme, représentation esthétique de
cette reconnaissance, a pour but de réinsuffler { l’espace l’esprit populaire redéfini :
c’est le moment des romans historiques, des collectes de récits légendaires, de Notre-
Dame de Paris et du Kalevala compilé par Elias Lönnrot. Mais il ne s’agit pas ici de
décrire les phases de ce romantisme, du récit pittoresque au roman social, puis au
symbolisme.
Il y a l{ la distinction inhérente { l’absolu moral utilitariste. D’une part, le
principe d’utilité, reconnu { nouveau comme le principe d’autorité de l’état de droit,
est un idéal au même titre que l’idéal romain. La finalité de l’Etat est l’utilité publique,
et c’est elle seule qui permet { la subjectivité de parvenir à la définition de son bien et
de le poursuivre. Néanmoins, l’Etat requiert progressivement le plébiscite de la
population entière pour assurer sa stabilité. De censitaire, le suffrage devient universel,
s’étend aux femmes et aux minorités religieuses. Ce qui importe est que la
représentation parlementaire implique la participation de toute la population et son
adhésion à la morale utilitariste qui prévaut tant politiquement que socialement. La
société de consommation achève l’universalisation de cette morale en ouvrant le prêt à
tous les citoyens solvables et leur permettant d’accéder { l’obtention d’un capital.
L’utilitarisme est donc d’autre part une morale subjective qui requiert l’adhésion de la
population entière, dans une finalité de perfectionnement continu. Cependant elle finit
par opposer l’idéal étatique d’utilité { l’absolu que constitue l’identité spatiale. Car cet
absolu, liberté sous la forme de l’affranchissement des contraintes matérielles, est sans
209
cesse mis en péril par l’aliénation, laquelle est engendrée par la vacuité de l’idéal
utilitaire étatique. En effet, l’Etat prétend garantir la propriété privée, l’égalité des
citoyens, la liberté d’expression ; il prétend également améliorer le sort de ses citoyens
en bâtissant des infrastructures, mais le progrès technique produit l’inégalité sociale et
la prétention { l’égalité des citoyens ne fait que la renforcer. Pire encore, l’utilitarisme
tend { réifier l’individu et { l’aliéner.
Il y a donc une opposition produite par la morale utilitariste entre l’idéal
d’utilité et la réification de l’individu, entre utilité pour l’individu et utilité de
l’individu. Cette distinction se réalise spatialement entre la composition, mise en
valeur de l’espace, et l’arraisonnement, mise { profit de l’espace et de sa population
sous l’étendard de l’Idéal du Progrès.
210
Arraisonnement et raffinement de la subjectivité spatiale.
211
arraisonnement. Mais la surpopulation, la promiscuité et la délinquance dues à
l’urbanisme dont les exemples, des corons aux grands ensembles, et les logements
sériels en général, qui sont légion, en sont également les formes les plus courantes.
Arraisonné à un travail répétitif, vivant dans un environnement uniforme et
conçu pour assurer sa seule capacité { produire, l’individu prolétaire ne peut
considérer la validité d’une identité spatiale nationale, d’autant plus que celle-ci finit,
en l’absence d’une production ayant pour fin le bien-être du travailleur, par être le
prétexte d’un sacrifice de soi sans contrepartie. La première guerre mondiale a
symbolisé le caractère définitif des prétentions nationales de la France, parce que la
population s’est sacrifiée pour l’intégrité du territoire, sans que les bénéfices de la
production industrielle lui revinssent, puisqu’ils furent au mieux anéantis dans la
guerre, au pire revenus aux marchands d’armes et aux créanciers de l’Etat.
La société de consommation a montré à la fois un repli et une consécration de la
sphère privée, de l’espace domestique comme lieu de l’identité spatiale. Elle a permis
une diversification sans précédent de la production industrielle. Cependant, elle
consiste également dans l’arraisonnement d’une population plus nombreuse qu’il s’agit
de contrôler et de diviser par l’excitation de désirs et de besoins sociaux toujours
nouveaux. Enfin, la société du spectacle, autorité de la consommation, est devenue une
forme de la consommation, un déni de la réalité matérielle et l’affirmation définitive
d’une autre nature, virtuelle. L’ordinateur individuel constitue une forme de réduction
spatiale où l’individu, prétendument connecté au monde entier, est isolé, plus
facilement contrôlable et manipulable.
L’uniformisation de l’espace par l’arraisonnement, provoque donc le recours à
des espaces plus restreints où l’individualité puisse s’épanouir, jusqu’{ l’avènement
d’un espace entièrement virtuel, { la fois illimité en puissance et inexistant en acte. Le
sacré que réalise l’affranchissement des conditions matérielles de l’existence
individuelle n’a de sens que dans la mesure où l’homme se reconnaît dans son espace,
qu’il s’y identifie, et en ce sens, parce que l’espace est voué { s’arraisonner, on ne peut
que constater le déplacement et la dématérialisation esthétique au sein de la
civilisation industrielle. C’est ce que nous avons précédemment nommé le raffinement
de la subjectivité spatiale, sa contention à un espace de plus en plus restreint sous
prétexte d’une définition plus exacte de la personnalité, de l’identité et du bonheur, qui
212
aboutit { la perte des identités civiques et domestiques dans l’aliénation spectaculaire,
tournant historique de la modernité industrielle, et dont le design artistique, l’art
utilitaire, est le seul remède.
213
L’opposition inhérente au Design
214
Aux critères matériels de la production répondent ceux de la diffusion et de son
usage : esthétique et utilité réelle commandent l’affection. Pourquoi garde-t-on
certains objets et non pas d’autres ? L’usage est la finalité de l’objet utilitaire. L{
seulement est défini le critère de pérennité.
Du point de vue subjectif, il est nécessaire d’opposer en pensée, pour définir l’art
utilitaire, ce qui aliène de ce qui libère. En ceci, l’art utilitaire industriel est au même
titre que l’art représentatif industriel lié { la morale.
La société de consommation a introduit l’emploi du terme anglophone design
pour penser l’esthétique de la fonctionnalité et l’absence d’ornement, d’agrément
superfétatoire au sein des objets sériels. Ce terme a ici pour fonction de désigner
l’effectivité affective, l’esthétique de l’usage. Or cet usage, dans le monde industriel où
règne sans partage la morale utilitariste, ne peut se comprendre qu’en termes
d’identité réelle ou factice, de consécration des espaces tangibles, nationaux, urbains,
domestiques, ou de fétichisme virtuel. Nous écartons ici le design militaire, car il ne
produit pas un espace mais le détruit ou le défend. Il n’est pas durant l’ère industrielle
le cadre de la vie subjective, mais la condition.
Ce qui compte, en pensant l’art industriel comme œuvre et comme pratique,
c’est d’observer la capacité offerte au citoyen particulier de pouvoir reproduire
l’identité spatiale perdue, celle-là même que les peintres célébraient aux temps
préindustriels dans leurs paysages et dans leurs vues. Et dans la mesure où la peinture
de paysage et de vues s’est substituée { l’illustration de la dramaturgie antique et
christique en vue de la célébration de la subjectivité, il est indéniable que la production
d’un espace humain avec sa diversité et sa profondeur, ne manque pas d’affirmer son
importance spirituelle.
215
2. L’art industriel.
216
premiers à produire des motifs entièrement géométriques, soit par symbolisation des
formes réelles, soit à des fins décoratives, ils ont donné une valeur esthétique et
spirituelle { la conformation de l’espace, lequel demeure conditionné { être soit
découvert, soit vécu.
Ces peintres abstraits, par l’unicité de leur découverte picturale, par la
nouveauté esthétique qui présente le passage de l’art de la représentation { l’art
utilitaire peuvent seuls prétendre corroborer l’existence d’une beauté libre au sens
d’Emmanuel Kant. Toutefois, comme cette brève et éclatante spiritualité de
l’abstraction comme reconnaissance de la nature de la perception visuelle humaine,
demeure conditionnée historiquement en tant que la validation de compositions
esthétiques spatiales, elle demeure dépendante et du principe de figuration antérieur,
et du principe de composition spatiale auquel elle donne naissance.
217
La composition spatiale, pratique artistique utilitaire.
224
Ainsi accepte-t-on les usines, les chemins de fer, dès lors qu’ils ne crachent plus de fumées, et que
leur bruit n’est plus assourdissant, comme en témoignent les grandes villes européennes, dont les traces
de l’industrie productives sont mises en valeur, comme { Berlin ou { Paris.
218
l’espace qui est en soi sacré, et chaque objet ne peut embellir que dans la mesure où,
fonctionnel et esthétique, il s’inscrit dans cet espace. La fonctionnalité est son principe
moral, le confort et la libération permis par la production sérielle. Un espace intérieur
peut être beau bien que les objets utilitaires qui le composent ne sont pas
historiquement reconnus.
Cependant, si le confort moderne s’accommode de la présence d’objets
artisanaux ou « d’art » en son sein, la composition spatiale connaît deux écueils : le
design rustique, prolongement de l’intérieur bourgeois du XIXème siècle, et qui n’a pas
lieu d’être dans un logement urbain, et le design d’ambiance, qui se fonde sur l’effet de
nouveauté incessante de la décoration, sur la scénarisation factice de l’intérieur
domestique pour s’adapter aux caprices de la mode, qui compense l’inaptitude { la
composition par l’aptitude { la modification225. Jean Baudrillard démontre que le
passage de l’intérieur bourgeois { l’intérieur entièrement fonctionnel se pose comme
un arraisonnement de l’espace domestique induit par l’absence de moyens et la
diminution de l’espace. Pourtant, « l’absence de style » dont dénote cet
arraisonnement est désormais, après plus d’un demi-siècle de diffusion à grande
échelle de design mobiliaire, du côté de l’intérieur rustique. La pauvreté et l’absence
d’espace inhérentes { l’environnement fonctionnel initial, { l’espace domestique urbain
tel qu’il pouvait se concevoir pendant les trente glorieuses, est devenu depuis lors la
donnée fondamentale de tout espace domestique. En retour, c’est la présence du
mobilier bourgeois prétendument artisanal et préindustriel dans l’espace restreint du
domicile citadin, qui apparaît comme dénué d’identité et uniforme.
L{ encore, si l’harmonie entre intérieur et extérieur demeure une des évidences
de la décoration, l’Histoire se nourrit d’oppositions et de contrastes, et ce qui est laid
pour nos contemporains et nos prédécesseurs pourra sembler le sommet de
l’originalité pour nos successeurs, lesquels nous reprocheront, soit notre austérité, soit
notre fantaisie.
C’est pourquoi l’harmonie des formes et des couleurs tient pour règles
fondamentales la fonctionnalité et la durabilité esthétique, la capacité de l’objet {
survivre à ses obsolescences technique et esthétique. Et celles-ci commandent avant
225
Jean Baudrillard, Le système des objets, [Link]. II, structures d’ambiance, pp. 42-86.
219
tout de faire preuve de sobriété, car à moins d’être détenteur d’une grande sensibilité,
multiplier les éléments de décoration revient à multiplier la possibilité des fautes de
goût et la présence d’objets triviaux. Les cabinets de curiosités qui datent du XVI ème,
suggèrent toujours la fascination, mais produire un environnement fascinant, à savoir :
compenser l’infonctionnalité par la qualité des objets, implique la possession d’objets
exceptionnels, ce qui pose la question des œuvres d’art dans l’art utilitaire.
220
Œuvres utilitaires
221
Enfin, le vêtement est devenu, depuis l’ère informatique, avec une production
beaucoup plus forte, le symbole de l’arraisonnement fonctionnel des villes. Le
commerce typique et le commerce intellectuel ont laissé place à la suprématie de
l’apparence. Le fait pourrait paraître anodin, mais il est éminemment symbolique.
Alors que le mobilier sert l’individu, ce dernier est contraint de travailler à son
apparence. Le caractère revendicatif du prêt-à-porter est un moment important de
l’Histoire industrielle, mais son principal bienfait est d’avoir servi directement la cause
de l’égalité des femmes dans leur liberté { se vêtir, prolongement de leurs droits.
Quoique cela constitue en soi un progrès social, cela ne distingue pas le vêtement de
l’art de vivre qui le permet, et plaide plus en faveur des libertés civiles au sein de
l’espace { l’ère industrielle que des changements matériels et historiques qui le
caractérisent.
222
La trivialité et la luminosité
223
l’espace dans son entier. L’artisanat a autant la capacité de magnifier l’espace intérieur
que de rompre son harmonie car l’ornement y est libre, tandis que l’espace est par
principe fonctionnel. L’identité spatiale peut être aussi fortement marquée par
l’ornement qu’elle peut le désavouer, car elle estime toujours un espace quant à sa
fonctionnalité générale. Un encombrement de beaux objets peut faire une belle
caverne au trésor, mais pas un endroit agréable à vivre, dont on se souviendrait avec
nostalgie.
Dans les villes, la tradition européenne célèbre la fonctionnalité, et à ce titre,
même les édifices médiévaux et modernes, qui avaient une valeur pour eux-mêmes,
recouvrent une fonctionnalité spirituelle ou culturelle. La fonction ornementale est
inhérente à toute fonctionnalité, et guide le choix d’un objet particulier dans la
composition d’un espace. Dans une ville, la présence de la modernité est essentielle,
afin de symboliser la vitalité, le tri entre les bâtiments et les aménagements s’effectue
lorsque se pose la question de leur vétusté, lorsque la fonctionnalité de l’édifice
éprouve ses limites. L’espace domestique est soumis { la même règle : quand l’objet
devient moins fonctionnel, quand son remplacement paraît possible, ses qualités
esthétiques sont interrogées : ce que l’on tenait pour moderne, ce autour duquel la
composition spatiale s’opérait, est soumis { la question. Et il est certain que les objets
de pointe technologique depuis les débuts de la société de consommation : transistors,
télévisions, appareils, ont observé les rigueurs d’un classicisme technologiste, qui non
seulement se justifiait en soi, permettait de s’insérer facilement dans l’espace, mais en
outre, ne jurait pas par son absence et la possibilité de son remplacement.
L’ornement pose la question de la réelle nécessité du confort moderne. Il est
évident que les babioles, les santons, et toutes sortes d’objets ne servant qu’{ la
décoration sont triviaux, n’entrent pas dans la composition artistique de l’espace, et
même la desservent. D’autre part, les sculptures, les tableaux, les livres, ainsi que les
socles, les cadres et les bibliothèques, mettent en valeur un art de la représentation très
subjectif, et peu nombreux sont les foyers pouvant se prévaloir de posséder une toile de
maître. Cependant il est difficile de blâmer l’occupation de l’espace par les objets qui
procurent le souvenir des gens aimés ou disparus, difficile de distinguer aussi l’objet
décoratif qui rappelle le souvenir d’un des rares voyages que l’on ait fait { l’autre bout
224
de la terre, de celui que l’on a ramené de ses vacances annuelles, et qui ne sert selon
l’expression consacrée, qu’{ faire « causer »226.
Si l’on tenait toute la décoration pour triviale, rien ne nous empêcherait non
plus de tenir la morale utilitariste pour telle, et de faire preuve d’une austérité toute
antique pour la composition d’un espace intérieur. Cependant, au contraire de certains
mobiliers modernes, fonctionnels, froids et désagréables, le mobilier antique n’excluait
pas les draperies et la couleur. Un mobilier, au contraire des villes, ne peut se passer de
la couleur, qui représente la luminosité non sous l’aspect de sa quantité, mais de sa
qualité. Cette conscience de l’espace intérieur se retrouve dans les premiers amateurs
avoués d’art utilitaires, les Athéniens de l’époque classique :
« Nous avons ménagé { l’esprit dans ses fatigues, d’innombrables occasions de
délassement en instaurant des concours et des fêtes religieuses, qui se succèdent d’un
bout { l’autre de l’année et en aménageant nos habitations avec goût, de sorte que notre
vie quotidienne se déroule dans un décor plaisant, qui chasse les humeurs sombres. »227
Dans cette phrase, nous avons deux aspects de l’ébauche d’une identité spatiale
sous la forme de l’agrément. D’une part, il y a les fêtes et les évènements, qui rompent
avec le caractère fonctionnel de la cité, et la consacrent { la réjouissance, et d’autre
part l’aménagement des demeures, pourvues du nécessaire mais aussi de ce qui permet
de chasser les humeurs sombres. Or cet obscurcissement de la pensée que causent les
vicissitudes de l’existence, est chassé par la clarté qu’offre le foyer, clarté qui se
retrouve dans le contraste et dans l’aménagement228.
C’est pourquoi la fonctionnalité, si elle est le caractère essentiel des objets pris
individuellement pour composer l’espace, accréditée par la durabilité des éléments
dans l’espace, n’est rien sans la lumière. Deux exemples historiques s’imposent : d’une
226
Terry Pratchett, Va-t’en guerre, trad. Patrick Couton, l’Atalante, Nantes, 2003.
227
Thucydide, La Guerre du Péloponnèse, trad. Denis Roussel, Gallimard, Paris, 1964, 2000, p. 154. Nous
avons souligné les passages du discours de Périclès.
228
Jean Baudrillard, dans son ouvrage Le système des objets, Gallimard, Paris, 1968, p.48 insiste sur le
caractère « prostitutif », obscène de la couleur. Il s’agit ici de concevoir que le design d’intérieur, seule
forme de composition artistique accessible à la population entière, ne se résume pas, comme dans les
années 1960 { l’opposition entre bois et verre, et entre couleurs éclatantes et pastels. L’exemple antique
nous expose une naturalité de la lumière et de la couleur dans l’espace domestique, qui s’oppose {
l’addiction consumériste qui caractérise la décoration depuis qu’elle est devenue accessible { tous. Ce
qui est concret ici, c’est le besoin naturel d’ordre et de vie où peut se manifester la beauté, et non de
passer en revue tous les bas instincts qui y sont connotés, bien que les observations du sociologue,
hormis son finalisme psychanalytique, soient le plus souvent à propos.
225
part, si le vieux Paris pré-haussmannien est regrettable, et que le 4e et le 5e
arrondissement conservent la plupart de ce Paris ancien, la vie y était pullulante le jour
et inquiétante la nuit. La construction de larges avenues bordées d’arbres a constitué
un progrès mais aussi une perte, parce que l’espace y est passé du désordre à
l’arraisonnement, de la liberté débridée { la rigidité sociale. Comme la véritable
fonctionnalité réside dans l’activité et que le véritable embellissement se retrouve dans
la pérennité, les quartiers consacrés à une vocation uniquement résidentielle
manquent leur but, et leur pérennité, malgré leur intérêt, est sujette à caution. Elle est
en tous cas remise en question dans l’œuvre de Georges Pérec, la Vie mode d’emploi.229
L’autre exemple historique de cette nécessité lumineuse est l’existence d’un
romantisme industriel d’origine scandinave, première consécration de l’espace
domestique pensée comme telle { l’ère industrielle. L’esthétique fonctionnaliste du
Bauhaus, l’invention du classicisme industriel ouvre la perspective d’une diffusion
universelle du confort moderne. Si les objets sont produits selon un principe de pure
fonctionnalité, leur reproduction est d’autant plus aisée et d’autant plus diffusable.
Cependant le critère de fonctionnalité n’est pas suffisant pour déterminer un espace,
car un espace arraisonné, tout à fait fonctionnel, ne répond pas entièrement au
principe d’identité spatiale appliqué { l’espace domestique, il n’en est que le
fondement. Le design scandinave est le parangon de l’identification { l’espace
domestique, tant par les œuvres que par la composition, parce qu’il tient compte du
principe de luminosité, essentiel dans les pays où elle est rare. En outre, ce qui
distingue le romantisme industriel d’Alvar Aalto et de ses successeurs, notamment
finlandais, du néo-classicisme immatérialiste et diaphane des années 1990, est le
concept d’organicité. Celui-ci prend corps d’une part dans le matériau vivant qu’est le
bois, et d’autre part dans la rotondité des formes, qui les rend agréables et humaines,
qui donne l’impression d’une symbiose dans l’espace domestique, idéal de la
composition domestique, dont l’espace sensible de la virtualité est le simulacre.
Ce qui rompt avec le principe de luminosité est d’abord l’arraisonnement, une
fonctionnalité sans contraste et sans diversité. Elle est marquée dans les intérieurs par
229
« Mais la même fièvre, qui vers mille huit cent cinquante aux Batignolles comme à Clichy, à
Ménilmontant comme à la Butte-aux-Cailles, à Balard comme au Pré-Saint-Gervais, a fait surgir de terre
ces immeubles, s’acharnera désormais { les détruire. » Georges Pérec, La vie mode d’emploi, LGF, Paris,
1978, p.167
226
l’omniprésence du verre, qui s’il ajoute { la luminosité, ne lui donne aucun support.
Murs blancs et verre donnent { voir une absence de l’intimité qui définit l’espace
domestique. Mais cette forme d’arraisonnement domestique est la plus rare, et elle
concerne plus spécifiquement les espaces de bureaux, tant urbanistique qu’intérieurs.
L’arraisonnement des foyers est devenu universel sous la forme de l’intrusion de
l’espace virtuel qu’est la télévision. Celle-ci, en devenant le centre du domicile, le foyer
au sens originel, prodiguant la lumière et la chaleur, rompt la sociabilité et discrédite
l’espace réel, qui peut alors se remplir et s’encombrer. Avec cette prétendue fenêtre sur
le monde, la lumière du jour, concurrencée par la projection lumineuse télévisuelle,
apparaît sinon contingente, au moins inessentielle. Une seule fenêtre les remplace
toutes.
Par suite, la seconde rupture avec la nécessité lumineuse de composition de
l’espace domestique, est la manifestation concrète de la trivialité comme
environnement, l’encombrement. L’encombrement est accumulation et juxtaposition
d’objets fonctionnels et ornementaux, préjudiciables à la fonctionnalité et à la
luminosité. Il est la conséquence de la surproduction inhérente à la société de
consommation, qui remplit les espaces avec des objets dont le grand nombre marque
l’absence d’utilité de chacun. On peut posséder une photographie de chaque membre
de sa famille, un souvenir d’un voyage particulièrement mémorable, un cadeau
particulièrement décoratif, mais combien de photographies possède-t-on, combien de
souvenirs rapporte-t-on, combien de gadgets, de cadeaux inutiles nous sont offerts,
combien achetons-nous d’objets, de vêtements, dont nous ne nous servirons que très
occasionnellement ? Si chacun décidait d’exposer tout ce que la société de
consommation lui fait par force posséder, il n’aurait pas d’espace pour respirer, car
même rangés ces objets lui en laissent juste assez pour se déplacer.
La trivialité est donc issue d’une part de la surproduction industrielle, qui rend
possible l’existence d’objets inutiles tels que les gadgets, et multiplie les objets
utilitaires de sorte que leur nombre les rende inutiles. D’autre part la raison de cette
surproduction dont sont issues l’encombrement et la surconsommation, c’est { dire le
gâchis de la matière dépréciée, car aisément renouvelable, se trouve dans la tendance
imprimée dans la société civile par l’idéologie consumériste. Deux symptômes
apparaissent : d’un côté l’intégration de la technologie comme distinction sociale, et de
227
l’autre, l’invention par cette même technologie de besoins nouveaux. Acquérir et
utiliser la technique répond certes { un besoin naturel, mais relève en soi d’une
dimension culturelle. Même si le besoin est assouvi, il y a pour le consommateur
nécessité de se définir au sein du monde toujours renouvelé de la société industrielle
qui joue tantôt sur les besoins, tantôt sur la reconnaissance sociale, de se forger une
identité moderne, par opposition { l’identité spatiale. Il est important de saisir la
sacralité des espaces civiques et domestiques, le progrès inhérent aux œuvres de
design, sans quoi le citoyen, sans éducation esthétique, se définit par la signification
factice des objets plutôt que par sa responsabilité dans le monde réel. « C’est
finalement parce que la consommation est un manque qu’elle est irrépressible. »230
Internet, comme lieu du choix, de l’accès { la connaissance et { l’art, constitue
une libération sans précédent, mais d’une part c’est aussi le lieu du contrôle absolu, et
d’autre part celui de la fuite dans une réalité virtuelle ininterrompue, qui nécessite de
rester en retrait, attentif { ses effets, parce que la virtualité d’un monde sans souci peut
accaparer l’individu, et parce que Internet, pour fonctionner, repose sur la publicité, et
devient le lieu de la trivialité absolue. L’usager est assailli sur la moindre page, même
de courrier, par plusieurs publicités à la fois.
Le consumérisme incite donc à la dilapidation des objets et de la matière en
général comme assertion trompeuse de la souveraineté du sujet, tandis que l’éducation
{ l’art utilitaire permet à la subjectivité de se définir comme identité, entendue ainsi
comme concrète, spatiale. L’information sur papier, les livres, sont des prises de risque.
L’esthétique d’un objet réellement fonctionnel et durable l’emporte sur l’objet jetable
et n’a rien de comparable avec un objet virtuel, n’existant que dans un cadre spécifique
et où il demeure par principe remplaçable. Le stylo ou le briquet Bic peuvent bien être
des œuvres d’art pour ce que leurs modèles ont connu un succès considérable, mais
l’objet n’atteint sa pérennité artistique que lorsque la rareté permet d’en consacrer la
singularité. Lorsque la production aura cessé, lorsque les matériaux seront devenus
trop coûteux, il sera mis en vitrine et exposé pour son modèle.
230
Le monde des objets, op. cit. p.283
228
Les dangers de la trivialité et de l’arraisonnement impliquent donc qu’espace
par espace, soient définies les œuvres de l’art utilitaire industriel, singularité du
Design, maintenant qu’ont été définies les conditions de sa sacralité spatiale.
229
3. Catégories d’espace et œuvres de Design
230
historique. Or c’est la valeur historique, la présence du progrès social dans la
composition d’un espace, qui détermine l’importance de l’œuvre, même si sa qualité
esthétique ne se dévoile le plus souvent qu’a posteriori, lorsque la mode qui l’a
produite est passée, et que l’on peut se permettre un regard plus détaché. L’œuvre
utilitaire doit donc être diffusée, belle et utile. Les ouvrages d’art, les bâtiments et les
aménagements urbains ne font pas exception, puisqu’ils peuvent être reproduits, sinon
en totalité, du moins par leur « langage » esthétique.
C’est cette réalisation esthétique, technique et économique que constitue le
progrès social représenté et réalisé par l’œuvre qui implique que les plus anciens
modèles produits soient les plus recherchés. En soi, le modèle n’a pas plus de
valeur que la reproduction sur papier d’un tableau : l’original théorique du modèle
peut avoir une valeur historique, puisque de même que l’esquisse ou le prototype, il
constitue déj{ une production de l’œuvre. Cependant la véritable production
contextuelle, réalisant le progrès, son existence dans l’espace, représente seule l’œuvre
de progrès matériel. Il paraîtrait pour cette raison saugrenu de donner à voir dans les
musées de design les seuls modèles théoriques, les esquisses des œuvres.
Le Design définit quatre espaces distincts : national, urbain, domestique et
graphique. Le territoire national n’est qu’exceptionnellement un lieu de design, car il
tend à être mis { profit par l’industrie et l’agriculture. Cet espace en outre, a été conçu
depuis le XVIIème siècle en Europe occidentale comme paysage, comme lieu de la
représentation picturale, lieu de la nature délimitée par l’Etat. La peinture néerlandaise
du siècle d’or, de Meindert Hobbema ou de Jacob van Ruysdæl, donne à voir cet espace
comme dominé par l’industrie au sens de travail et non de production systématique.
Les pales des moulins ou les voiles des navires ne dirigent pas les vents et n’impriment
pas leurs formes aux nuages immenses, mais elles montrent un paysage stabilisé et mis
{ profit, dont l’appréciation trouve son intérêt dans la simple contemplation. La
mécanisation progressive des campagnes, puis du travail agricole, à partir du XIX ème
siècle, tend { faire disparaître la notion d’usage que l’on retrouvait traditionnellement
dans l’artisanat. La campagne, la mer, la montagne ne sont plus les lieux où se
conçoivent les objets courants, qui sont désormais ceux de l’habitat urbain. Le soin des
objets qui y sont fabriqués renoue avec l’ancestralité de l’artisanat, mais ces objets
demeurent individuels, car ils incarnent un sentiment plus qu’un progrès social, ce qui
231
n’empêche pas leurs techniques de conception de s’améliorer, comme il est visible
pour l’artisanat coutelier par exemple.
Néanmoins, le territoire national fut le lieu du sentiment national plus que de la
composition utilitaire, car il est tout sauf un jardin, qu’il soit naturel, apprivoisé ou
arraisonné. Cependant, bien qu’il soit nécessaire d’en relever quelques références, elles
sont elles aussi directement relatives { l’urbanité. Le territoire national est l’espace
servile par principe, à celui des villes qui en constituent les centres. Lorsque les
peintres représentaient les paysages, avant la mécanisation de l’agriculture, ils
représentaient un mode de vie rural ; aujourd’hui le paysage est abstrait et poétique, il
représente le retour à la raison de notre existence charnelle, au lien perdu de notre
corps avec la nature. Mais le plaisir et la profondeur de la contemplation de la terre ont
disparus avec son arraisonnement mécanique. La plupart des paysages peints sont
désormais des marines parce que la seul se retrouve encore le plaisir de l’artisanat, un
territoire encore naturel en apparence, et où les cycles naturels sont visibles.
Il y a certes, au moment où les infrastructures se mettent en place, une peinture
qui représente le mélange entre industrie et contemplation du pays sauvage. Entre le
naturalisme de Camille Corot et l’urbanité de Gustave Caillebotte, on peut admirer la
peinture de William Turner comme représentative de la mainmise, de la
transformation subjective qu’imprime l’industrie au paysage. L’aquarelle ne rend pas
seulement l’éclat d’un monde ouvert par la science positive, elle permet aussi de rendre
la vitesse, l’éblouissement que provoque la supériorité de l’homme sur la matière
naturelle, particulièrement visible dans les célèbres tableaux Snowstorm ou Rain, Speed
and Steam231.
231
Inge Herold, Turner on Tour, Prestel, Munich, 1997, p.17 et 19. Tous deux sont à la Tate Gallery, à
Londres.
232
Infrastructures, urbanisme et ouvrages d’art
233
Ainsi, si les ouvrages d’art constituent les œuvres utilitaires les plus
considérables, leur pérennité et leur statut d’œuvres utilitaires dépend, comme des
autres œuvres de Design, de leur caractère esthétique. Le canal de Suez existait déj{
dès l’antiquité, mais il a été reconstruit en d’autres endroits, car si le site demeurait
stratégique, le canal en lui-même n’était qu’utilitaire. Il y a donc une antinomie
esthétique particulière { l’infrastructure et { l’architecture entre l’utilité commune
reconnue par tous, et l’usage individuel, l’aspect affectif qui assure sa pérennité. En
outre, l’absence de caractère artisanal, d’ornement dans les constructions romaines
n’était pas perçue de façon aussi négative et brutale qu’aujourd’hui. Les pans nus des
édifices servaient de moyens d’expression aux Romains : la ville parlait. De même que
la tradition romaine a eu une influence considérable sur l’infrastructure et
l’architecture industrielles, la présence de graffitis, témoignent de cette même volonté
de s’approprier l’espace, de faire valoir sa liberté d’expression, sa personnalité en
exposant sa signature. Les surfaces peuvent être polluées de graffitis, mais elles
peuvent aussi en être embellies, comme le montre le graphisme urbain dans nombre
de banlieues, ou { Paris, sur le Pont Marcadet par exemple. Quoiqu’il en soit, l’œuvre
graphique que peut représenter le graffiti est inséparable de la nudité des espaces
utilitaires construits en milieu urbain, c’est pourquoi le graffiti est un objet graphique
existant comme ornement utilitaire : il marque l’usage et l’identité d’un espace, et le
produit potentiellement comme composition artistique, comme compensation de
l’arraisonnement productiviste et consumériste urbain. Cependant il ne peut être
consacré comme œuvre que s’il perdure, comme fresque, ce qui n’est que très rarement
le cas.
Malgré tout, il est impossible de concevoir une ville ou un Etat comme une
œuvre d’art. Premièrement parce que vouloir imaginer un lieu de vie artistique revient
{ nier le caractère libérateur de l’art. L’exclusion est d’autant plus forte dans un lieu qui
prétend libérer tout et tous tout le temps. La fonction est plus aisément envisageable
pour tous les êtres humains que la création esthétique, et pourtant les formes
d’aliénation productive et esthétique proviennent de l’arraisonnement systématique de
l’espace. Dans un deuxième temps, l’œuvre d’art signifie une détermination dans
l’espace. Une ville qui prétendrait être une œuvre est une utopie qui ne laisse place ni {
la croissance ni { la diminution, et qui excluant l’activité, renie l’idéal du progrès et la
234
liberté de régresser. Il est nécessaire que l’utopie, en tant que modèle de pérennité
spatiale soit le prototype de l’art industriel et l’idéal de l’urbaniste, mais en tant que
telle, elle gagne à demeurer théorique : l’acharnement propre { l’utilité commune est
toujours une négation de la liberté personnelle, car les décisions étatiques existent
pour décider l’individu { se décider, et non { décider pour lui.
235
Architecture
236
mondiale mérite d’être conservé, lorsqu’il s’est montré ambitieux et novateur, comme
celui des bâtiments de l’école Bauhaus { Dessau, de Walter Gropius.
Néanmoins, le fonctionnalisme ordinaire de l’urbanisme tel qu’il se pratique
depuis 1945, { savoir la grande plupart des bâtiments d’utilité publique entrepris
depuis lors, n’ont rien d’exceptionnel et sont rasés lorsqu’ils deviennent inutiles. Il est
certain que la brutalité du fonctionnalisme ordinaire, qui s’enorgueillit de son
« brutalisme » lorsqu’il laisse apparaître la laideur du béton nu, n’est pas tant issu des
prétextes de modernité esthétique et de nécessité d’aménagement et d’équipement,
que de la volonté abrupte de symboliser la domination d’un Etat qui préfère provoquer
la crainte que le réjouissement232 ou, en ce qui concerne les entreprises, l’empire de la
technique.
232
Deux ouvrages de style « mitterrandien », la Grande Bibliothèque et la gare de Lille-Europe,
témoignent d’une apparente volonté de fonctionnalisme soviétique, prétendant offrir par la
fonctionnalité rigoureuse, l’exemple d’une morale du partage exact de la richesse. Mais ce
fonctionnalisme rigoureux trahit l’incapacité { parvenir { ses fins par son gigantisme dominatoire et
compensatoire. Le musée du Quai Branly, témoignage de la présidence de Jacques Chirac, s’est voulu au
contraire plus universaliste avec la présence de murs de verdure, plus proche de la grandeur historique
du pays, en se plaçant { côté, et donc en ajout, du symbole de la France qu’est la Tour Eiffel. Néanmoins,
un musée des Arts Premiers est moins utile qu’une bibliothèque ou qu’une gare : la prétention est aussi
plus précieuse et moins progressiste. La façade de verre donne { l’aspect extérieur une apparence de
vitrine.
237
Moyens de transport
Le moyens de transport sont des œuvres utilitaires. Les bateaux, sous la forme
de péniches et de cargos, sont parvenus { un fonctionnalisme drastique, l’attrait de la
mer, son symbolisme, confère { l’industrie qui y a trait une patine poétique et
artistique. Tout bateau est une promesse de voyage et d’aventure, de même que la
navette spatiale, le train, l’avion, voiture, la motocyclette, ou même la mobylette.
Néanmoins ces objets sont très encombrants et plus aisés { construire qu’{ conserver,
de sorte que peu d’entre eux demeurent au-delà de leur usage, pour devenir des
œuvres dites de collection. Toutefois, rares sont ceux qui ne dénotent d’aucun style,
l’absence de style, ou même la laideur manifeste, apparaissent comme un signe des
temps. Le déplacement, le voyage est une forme de liberté, d’absolu inhérent aux
sociétés industrielles. Il signifie l’enrichissement, humain ou matériel. Les gares
parisiennes sont des temples néogothiques, avec leurs nefs et leurs rosaces, parce que
placée { l’intérieur de la ville, la gare symbolise la réussite de la nation industrielle. Les
ports et les aéroports, situés { l’extérieur des villes, ne jouissent que rarement d’une
esthétique remarquable ; ceci s’explique aussi parce que leur taille les rend impossibles
à considérer en totalité. Une des rares exceptions notables est le terminal de la TWA à
Los Angeles, d’Eero Saarinen, qui constitue tant par la décoration que par l’aspect
extérieur, une des plus grandes réussites de l’art industriel. Une autre des preuves de la
popularité de cet art, est sa représentation courante sous la forme de maquette, au
même titre que des œuvres d’architecture religieuse ou palatiale.
Dans le cas de ces œuvres utilitaires de transport, le modèle compte moins que
la fonction et le style. Le moyen de transport, s’il demeure le modèle esthétique,
n’entre pas dans la composition de l’espace, sert pour relier les espaces, mais il peut
servir aussi d’espace en lui-même. Cependant, lorsqu’il est individuel, il réalise moins
un confort qu’il ne signifie un statut social, et si certains modèles méritent { l’évidence
d’être conservés comme les œuvres les plus significatives de leur époque, le fétichisme
automobile tend à confondre art et esthétique.
238
Le Design militaire, dans le sens de conception et production d’engins mortels,
n’a rien d’artistique. La liberté que procurent les armes est celle de l’émancipation
politique, non de l’affranchissement des conditions matérielles. La colonne Vendôme,
fabriquée au moins partiellement avec des canons pris { l’Autriche et { la Russie,
représente à ce titre le symbole de la paix impériale dans la ville : la prospérité prend le
pas sur la revendication. Cependant, les moyens de transport militaires constituent
une exception, parce que ce sont des objets éminemment techniques, ergonomiques et
fiables, et que leur statut de transport les rend, même si cela ne sert qu’{ la parade,
capables d’une autre fin que celle pour laquelle ils ont été conçus. Il s’en suit que l’on
peut observer l’évolution esthétique des moyens de transport militaires, cependant que
ce type de design de transport demeure lui aussi marginal et affaire de passionnés.
239
L’espace domestique
233
D’après l’Insee, il commence en France entre 1850 et 1860, et se termine en 1975.
240
surprise, où règne la décision individuelle, en l’abreuvant d’une continuelle et vaine
nouveauté.
Néanmoins, si le moment crucial de l’espace domestique, en tant que lieu du
progrès humain et social, est le XXe siècle en Occident, de la fin de la première guerre
mondiale à la chute du Communisme, moment contemporain de l’essor de
l’informatique personnelle, cet espace demeure la référence de la liberté comme
confort. Face à la dilapidation matérielle, { l’avènement de l’électronique, l’espace
composé est affaire de moyens. Reconnaître le progrès social, l’absolu esthétique qui
lui est inhérent dans la matière, revient à reconsidérer l’espace, { faire l’effort de lui
reconnaître son caractère sacré. Le but ici est de mettre en exergue cette consécration
et de reconnaître l’Art inhérent { la production sérielle, de manière { rétablir la
véracité de l’environnement matériel d’une part, et de façon à éviter la dilapidation
d’autre part, qui obère notre avenir { tous.
Définir l’existence d’œuvres de design, et particulièrement { l’intérieur de leur
espace privilégié : le domicile, revient donc à reconsidérer la matérialité de la
civilisation, et le caractère sacré qui lui est inhérent, lorsqu’elle réalise le progrès
matériel.
L’espace domestique se partage entre deux catégories, qui ne sont pas des
catégories d’objet, mais des catégories de fonction : équipement et décoration. L’usage,
le design de chaque objet se définit selon ces deux catégories, technique et esthétique.
Il importe, comme dans le cas des espaces nationaux et urbains, que l’objet puisse
survivre { l’époque de sa fabrication et de son usage, tant du point de vue esthétique
que technique. L’obsolescence qui frappe les objets techniques n’est compensée que
par leur valeur esthétique. Un objet de design devient une œuvre, lorsqu’il consacre
l’époque de sa fabrication et qu’il mérite malgré tout d’être utilisé, même si son usage
est tout à fait limité. En somme, il en va des autres œuvres de design comme des
voitures de collection : leur usage peut être restreint, mais leur qualité soutient la
réparation, et l’esthétique justifie leur conservation.
Une œuvre de design se justifiant par sa valeur historique, tant technique,
qu’économique et esthétique, il est nécessaire qu’elle dépasse son époque de
fabrication. La mode peut entraîner l’usage dans des excentricités disgracieuses, ou {
considérer comme distinction sociale des objets promis { l’obsolescence rapide. Le
241
bibop, premier téléphone mobile diffusé en France, était certes séduisant, et pourra se
retrouver dans les musées de télécommunication, mais non seulement le téléphone
mobile, { l’instar des vêtements, ne consacre aucun espace concret, mais le système de
fonctionnement à bornes de transmission, coûteux et peu efficace, ne sera
probablement pas remis en service. Il s’agit d’un objet qui consacre son époque, mais
qui n’a pas de raison de devenir une œuvre pour autant. De la sorte, sont exclus les
gadgets, et tous les objets à obsolescence rapide.
Les objets de pure décoration, qui n’ont aucune utilité, ne sont pas des œuvres
de design. Un intérieur peut comporter des œuvres non utilitaires, telles que des
sculptures, des tableaux, des livres, des supports cinématographiques et musicaux, ces
œuvres ont pour principe de durer par-delà leur époque de fabrication. Cela fait trente
ans que la musique sur disque laser existe, et de même que le support vinyle, il sera
encore longtemps possible de la faire fonctionner. Les œuvres de design sont des objets
d’équipement qui dépassent leur fonction. Leur qualité esthétique est leur potentiel
décoratif, leur qualité technique leur durabilité, leur succès commercial, l’accréditation
de leur importance historique. Rentrent dans cette catégories nombre d’objets tels que
les tables, les chaises, les couverts, tout l’équipement technique de la cuisine, du salon,
de la salle de bains, qui peuvent être sujets à une exposition comme les fours, les
robinets, les miroirs, etc... Des râteliers et des vitrines peuvent permettre à certains
objets qui devraient être rangés d’occuper une place dans la composition. Sont inclus
les rangements, les fenêtres, tous les objets fabriqués industriellement ; l’artisanat, au
contraire, parce qu’il distingue les classes sociales, plutôt qu’il ne les rassemble, n’y est
pas inclus.
Les œuvres sont plus généralement des objets simples, qui traversent le temps
et les réparations plus aisément, et dont l’esthétique est plus marquée par l’Histoire.
Les chaises constituent, avec les lampes les œuvres de design intérieur les plus
courantes. Le fauteuil Club de Marcel Breuer, la chaise Tulip d’Eero Saarinen, sont
parmi les modèles les plus pertinents.
Le domaine le plus épineux de l’œuvre de design domestique est celui qui
dépasse la domesticité sur deux plans : celui du travail et celui de l’espace. Ce domaine
est celui de la bureautique.
242
Le bureau est un espace domestique de travail. Dans les entreprises, chacun
possède son bureau, et accorde { ce lieu la même notion de territorialité qu’{ son
propre domicile. Il est courant de voir disposées des photographies ou des objets qui
permettent au travailleur de personnaliser cet espace selon le même principe que son
domicile. A ce titre, la création de l’open space, ou espace ouvert, tient pour
l’arraisonnement même de l’espace du bureau : chacun peut inspecter le travail
d’autrui, la surveillance est aisée, l’intimité inexistante.
Le bureau suit rigoureusement le même principe que l’espace domestique, où il
peut se trouver également. Il compte certaines œuvres de design comme les machines
à écrire Olivetti ou Underwood, dont la mécanique permet encore un fonctionnement
bien après l’obsolescence. Indéniablement, tant que la notion de confort est
envisageable concernant le travail de bureau, la notion d’œuvres de design demeure
pertinente, car le travail émancipe le chômeur comme il aliène l’ouvrier. Le travail
ouvrier, quand il ne s’y mêle aucun savoir-faire qui pourrait l’assimiler { de l’artisanat,
est quant { lui une aliénation qui donne { l’homme le même rôle que la machine. En ce
sens la robotique constitue une libération, mais si elle exclut l’usage individuel, elle
demeure sans dimension esthétique, et dépendante de sa rapide obsolescence. Aussi la
robotique, de même que tout le domaine des machines-outils, parce que fonctionnel,
n’a pas sa place dans l’art utilitaire, à moins de permettre la créativité artistique du
sujet.
Le bureau contemporain ouvre la question de l’insertion des espaces virtuels
dans le monde matériel, ce que l’on appelle le mobilier informatique. La télévision
quoiqu’elle ne soit pas tenue pour de l’informatique au sens strict, en est cependant la
première manifestation. La télévision représente moins que la radio un facteur de
progrès et de libération, parce qu’elle est seulement réceptrice et non émettrice, parce
qu’elle inhibe l’action en convoquant toute l’attention et l’imagination en donnant {
voir ce qui peut être simplement conçu, et enfin, qu’elle est soumise { une
obsolescence plus rapide, comme la démocratisation de la télécommande dans les
années 1990, puis de l’écran plat dans les années 2000. L’ordinateur individuel
représente une avancée nouvelle en incluant l’interactivité dans le processus
informatique, mais dans la mesure où il demeure un objet de bureautique, et sachant
243
l’extrême obsolescence qui caractérise ce type de matériel, il ne se présente pas comme
une œuvre de design.
Cependant, certains ordinateurs individuels comme les McIntosh d’Apple, { la
fois constructeur de matériel électronique et concepteur de logiciels d’exploitation, est
la seule entreprise d’électronique qui considère la machine dans l’espace domestique
ou bureautique, et l’exploitation des programmes dans une logique de durabilité.
Quoique l’emploi des McIntosh ferme ses usagers à nombre de logiciels ludiques,
nommés aussi ludiciels, et les empêchant d’accéder { l’immense variété des mondes
virtuels, il n’en reste que l’ordinateur McIntosh, quel que soit le modèle, tient à se
présenter pour une œuvre d’art utilitaire vouée { témoigner d’un moment de
l’esthétique et de la technique bureautique au même titre que les machines { écrire.
Leur fiabilité leur permet en outre de fonctionner encore bien après leur conception.
La vraie révolution qu’a représentée l’inclusion de l’ordinateur dans l’espace
domestique et bureautique, a été la sortie de l’IMac en 1998. Il était monobloc, ce qui
signifie qu’il ne comportait pas de tourelle, et de surcroit était arrondi et coloré, ce qui
marque un éloignement de l’esthétique fonctionnaliste propre au classicisme
industriel, et l’entrée de cette technologie dans le romantisme industriel, la volonté de
faire de l’espace informatique un prolongement et non une rupture dans l’espace
bureautique et domestique.
244
Œuvres utilitaires de l’espace graphique
245
virtuel est donc une distinction spatiale, mais c’est aussi une distinction d’usage. Dans
un monde d’images, c’est l’image elle-même qui est consommée : elle est l’objet de sa
propre présentation.
Seuls les musées, lieux de contemplation et de représentation, permettent de
saisir une œuvre utilitaire, hors de toute fonction, parce que l’historicité explicite,
permet d’en faire une œuvre de représentation de son époque ; et { ce titre, n’importe
quel objet, dans la mesure où il est exclu de son rôle fonctionnel et précisé
historiquement, parce qu’il est dans un musée en somme, peut prétendre être de l’art.
Telle est la fonction du musée : tout ce qui y est montré y est de l’art, que cela se
justifie ou pas.
246
Le graphisme productif
247
Présenter, c’est donc concevoir une seconde fois, se réinvestir de la puissance
créatrice du concepteur.
248
Le graphisme de diffusion
249
Le graphisme de diffusion décide du succès des objets, car on ne peut concevoir
un objet qui ne soit pas décrit ou ne se laisse pas décrire par lui-même pour être
diffusé. Néanmoins, nécessaire dans son ensemble, il est contingent dans sa
particularité. Chaque objet ne mérite pas plus qu’un autre d’être diffusé. La publicité
avantage un produit { la place d’un autre, et si la publicité dans son ensemble est
nécessaire à la diffusion du confort, le public peut se satisfaire en principe de « mangez
des petits pois », l’avantage d’une marque sur une autre ne privilégie pas le bien public,
même si l’exposition d’une identité du producteur prétend faciliter la confiance du
consommateur, et dans le pire des cas, le recours juridique, en cas de danger ou de
dysfonctionnement. Cependant, derrière chaque produit il y a indéniablement un
producteur responsable face à la loi, même si les marques ne garantissent la qualité
qu’en théorie.
Un des aspects fondamentaux du potentiel artistique du graphisme de diffusion,
est la présence d’art représentatif au sein de cette catégorie utilitaire. Nombre
d’enseignes, d’emballages, ou de publicités, donnent { voir des images, dessinées ou
photographiques, ou des musiques. Cet art de la représentation s’intègre néanmoins au
principe utilitaire de la diffusion, et ne peut être compris qu’en ce sens. Une publicité
pour l’absinthe, même dessinée par Alphonse Mucha, demeure une publicité.
Cependant c’est le potentiel artistique inhérent { cette représentation qui, en s’insérant
dans un espace, lui donne une valeur artistique. La récente diffusion d’affiches Art
Nouveau, représentant le Chat noir, cabaret de la fin du XIXe siècle situé à
Montmartre, illustre bien cette formulation artistique de la publicité, mais elle n’est
pertinente que lorsqu’elle s’affiche sur les murs d’un appartement, ou sur des tasses,
parce qu’elle identifie et consacre un espace donné.
Les trois sortes de graphisme de diffusion : enseigne, couverture et publicité,
prennent place dans un espace donné, qu’elles embellissent et agrémentent. Tandis
que l’enseigne agrémente l’espace urbain, l’emballage évoque l’objet idéal {
l’assouvissement du désir et les étiquettes sur les bouteilles les illustrent. Enfin la
publicité, sous la forme de l’affiche, permet de la même façon de donner une tonalité
artistique { l’espace domestique. Cependant ces formes esthétiques n’ont comme seule
pertinence d’imiter l’espace pré-consommatoire, ou le confort est plus une marque de
progrès que de distinction sociale, en ceci que le progrès matériel représente un désir
250
plutôt qu’une nécessité, il améliore la vie quotidienne et ne la commande pas. Ceci
s’explique plus simplement avec l’apparition d’un espace graphique virtuel.
Quoique la radio ait permis { la population de s’informer, de se cultiver et de se
distraire, la télévision est apparue comme un progrès et s’est développée comme tel. Ce
progrès technique n’est pourtant pas un progrès social univoque : la télévision rompt le
lien social, place au centre du foyer un monde d’images semblable pour tous les
spectateurs. La présence d’émissions { vocation intellectuelle ou artistique n’a jamais
été que le prétexte pour abrutir la majorité de la population devant des programmes de
divertissement, comme la plupart des jeux télévisés. La télévision occupe le temps libre
de la population et n’a donc pas besoin de défendre explicitement des valeurs pour les
instiller, sa prétention { l’objectivité et sa continuelle répétition suffisent { endoctriner
le spectateur, en se présentant comme le monde véritable, somme de ce qu’il y a {
connaître et à voir, par opposition au monde réel, conçu comme nécessairement
partial, puisqu’en un seul lieu, tandis que la télévision couvre tout évènement notable
dans la région, le pays et le monde.
Mais ce en quoi la télévision se conçoit comme le plus considérable mécanisme
de contrôle qui ait été inventé, est comme nous l’avons souligné, sa prédisposition { se
constituer en monde, en espace autonome. Cet espace informatif au sens propre, c’est-
à-dire qui modèle directement la pensée de celui qui y réside, le spectateur, tend à le
conditionner d’abord en se substituant au monde réel, grâce aux informations et à la
diffusion continue en temps réel ; puis en lui instillant des désirs superflus, il modèle
son identité par adhésion { l’actualité esthétique, la mode, dont la technique est
l’argument récurrent, la garantie douteuse d’un progrès qui n’est en général qu’une
modification ergonomique. La publicité s’attaque au mode de vie du spectateur,
prétend s’adresser { lui, et d’autre part lui montre ce qu’il doit être pour continuer {
faire partie du monde. Elle lui tend un surcroît de confort et lui inculque de nouveaux
besoins ; car ce qui est montré ne relève pas du simple désir, mais de la nécessité, pour
faire partie du monde réel commandé par l’espace télévisuel, d’adhérer { ce qui a été
montré récemment comme moderne. Le débit incessant de cette modernité et le tri
que le spectateur doit y faire pour ne pas se ruiner, le poussent à la placidité et à
l’acceptation de ce mouvement incessant, dont la réaction ne relève que du stimulus
251
animal et non de la pensée. L’humour et l’originalité qui s’y retrouvent, deviennent des
leitmotivs dans le monde réel, et dont seule la vacuité est un élément comique.
Deux effets ressortent de l’autorité spectaculaire, du pouvoir de l’espace virtuel
de la télévision où réside la conscience, sur l’espace réel où réside le corps. La
suprématie de l’autorité télévisuelle sur les autorités radiophoniques, de l’écrit, et
même sur internet, se reconnaît parce que le pouvoir développé par l’enchaînement
des images est tel, qu’il ne peut se passer d’une accréditation étatique. Tout ce qui
s’adresse au grand public passe par la télévision et y est reconnu, même si cela n’a
aucune véracité, ou si la télévision promeut ceux qui n’ont aucune raison d’y faire
autorité. Tout discours y est donc donné comme réfléchi par avance, et difficile, voire
impossible à remettre en question, ce qui explique la radicalité de la critique, qui finit
bien souvent par se stigmatiser elle-même par la perte de repères réels, comme
l’illustre le renouveau des « théories du complot ».
D’autre part, le second effet est l’inanité du réel, qui engendre la dilapidation
matérielle. L’espace matériel n’a plus alors qu’une importance secondaire : soit nous
avons affaire au domicile encombré ou vide, soit { l’espace urbain calqué sur l’espace
télévisuel : les affiches publicitaires deviennent pléthore ; on estime actuellement que
chaque personne est soumis à environ 3000 publicités par jour234. A Paris, les plans des
rues ont été pour la plupart remplacés par des affiches publicitaires. Il ne s’agit plus de
savoir où l’on se trouve, mais de quoi on pourrait avoir besoin.
De la sorte, tout graphisme de diffusion constitue depuis l’avènement de la
télévision { la fois un encombrement intellectuel et un arraisonnement de l’espace réel.
L’identité et le sentiment qui peuvent lier l’individu, y sont rompus par l’omniprésence
publicitaire, dont le prétexte est l’investissement dans ces mêmes espaces publics ; c’est
le même argument qui permet aux journaux et { l’internet d’exister dans leur diversité
actuelle. Mais la finalité de la publicité n’implique pas seulement qu’elle soit une
propagande consommatoire et antipolitique, puisque la politique est la responsabilité
et la décision quant { l’espace réel, elle tend { ériger l’avidité et la modernité en lien
social, et { briser tout support de réflexion en monopolisant l’attention. La charité
même apparaît alors comme avidité de la bonne conscience. La seule expression
234
[Link]
252
artistique qui puisse émerger du graphisme de diffusion, qui s’est imposé comme une
aliénation de la société entière et un dénigrement de la pensée singulière, est celle qui
réfère au graphisme pré-télévisuel, { l’époque où l’enseigne précieuse, l’affiche ornée
embellissaient les rues, où le graphisme soigné des étiquettes et des bocaux donnait du
plaisir à faire la cuisine. Ce qui cherche à faire vendre doit depuis lors son esthétique
spécieuse à la hauteur et à la violence du monde télévisuel qui confond à dessein vérité
et actualité, au détriment de la sensation. La publicité, fondement économique de la
diffusion télévisuelle, est le principe même de son aliénation, parce que la finalité de la
télévision n’est jamais que de faire consommer.
253
Graphisme de représentation.
254
de confiner l’appréciation de l’intégrité historique d’une œuvre musicale { une
minorité d’amateurs qui en étaient déj{ conscients auparavant. Le mix, liste de
morceaux mélangés, définie selon des critères subjectifs, d’exception est devenue la
règle. Cependant, même si ces mélanges ont de grands avantages, tant pour resituer
une époque que pour installer une ambiance, ou même pour faciliter l’écoute de styles
inhabituels, ils ne permettent pas de saisir la singularité de l’artiste dans son époque, ni
d’appréhender l’œuvre que constitue l’album dans toute sa profondeur. L’album
musical est en lui-même, dans le cadre de la chanson tout particulièrement, un tout
artistique dont la pochette et le livret sont les symboles tangibles. En ce sens, ils sont
une partie intégrante de l’œuvre.
La question se pose avec moins d’acuité pour les autres œuvres de
représentation. L’affiche de théâtre, comme la couverture de livre industrielle235,
s’impose graphiquement comme une forme que l’œuvre ou la collection d’œuvres a fait
naître. Il ne s’agit pas d’une œuvre d’art en soi, mais dans la mesure où elle est liée {
une œuvre de représentation, elle en est une manifestation qui peut être conservée, et
qui demeure significative historiquement. Au contraire, les affiches de cinéma et les
couvertures d’album de bande-dessinée, sont inhérentes { l’œuvre d’art, et ne donnent
pas lieu { des réinterprétations, parce qu’elles sont telles une fois pour toutes.
Cependant il s’agit dans ce cas-là, comme pour celui des couvertures de livres, d’une
manifestation spatiale. La pochette de l’album de chansons est plus encore qu’une
manifestation spatiale de l’œuvre, c’est une contrepartie matérielle qui existe dans
l’économie de l’œuvre.
Pour résumer, il y a dans le graphisme de représentation la manifestation
spatiale exhérente, la couverture ou l’affiche qui font reconsidérer l’œuvre, qui n’est
pas artistique par elle-même, puisqu’il s’agit d’une forme contingente de la diffusion ;
la manifestation spatiale inhérente, double graphique de l’œuvre, qui en tant que
singularité historique, existe au même titre que l’œuvre, comme l’affiche de cinéma ; et
il y a enfin le graphisme de contenu propre surtout aux albums musicaux, qui donne sa
235
A priori ne devraient être concernées que les couvertures de livres d’art et de littérature, parce
qu’elles illustrent et diffusent une œuvre ou une collection d’œuvre. Cependant le même art graphique
se manifeste pour la diffusion des œuvres artistiques et intellectuelles, de sorte que la couverture de
livres industrielle est une catégorie en soi.
255
réalité matérielle { l’œuvre de représentation intangible et reproductible, et sans
laquelle l’œuvre ne peut prétendre { l’intégrité.
Les couvertures de livre industrielles, les affiches de cinéma et de théâtre, les
pochettes d’album, prennent cependant toutes un caractère artistique si elles
composent l’espace domestique, et sont relevées de leur fonction diffusionnelle.
Cependant leur valeur au sein de l’espace esthétique relève des trois catégories qui ont
été définies, et finalement, { l’évidence, de leur propre symbolique. Il est possible
d’objecter que le graphisme de représentation, parce qu’il relève souvent de la
photographie, du dessin, de la simple reproduction ou du détournement d’œuvres
existantes, ne fait pas partie des objets utilitaires ; cependant, dans la mesure où ils
présentent ou ont présenté un contenu duquel ils se différencient, ils sont une forme
de graphisme à part entière, et ce, même s’ils font abstraction de tout titre236.
236
Comme le quatrième album de Led Zeppelin, le second de Sigur Rós, Atom Heart Mother ou Animals
de Pink Floyd.
256
Graphisme de propagande.
257
lesquelles reposent son avenir ; ne pas lire les affiches politiques peut avoir de très
graves conséquences, ne pas lire les publicités soulage. Quant au graphisme œuvrant
pour la promotion des services publics, son importance historique et esthétique est, de
même que la signalétique urbaine et routière, négligeable, s’il ne relève pas du
graphisme de représentation ou de la représentation elle-même.
Il est donc rare, malgré l’importance des idées diffusées, l’historicité dont il
relève, et l’ambition artistique qu’il développe, de voir le graphisme politique entrer
dans la composition spatiale domestique. Néanmoins, le récent engouement pour
l’affiche chinoise maoïste, si bien qu’une exposition { la maison de la Chine a lancé le
terme de « Maomania », ainsi que le succès des objets standardisés et des affiches de la
République démocratique allemande, que l’on a appelé « Ostmania », montrent une
renaissance du goût pour un style fort, chargé d’idéologie237. Il est certain qu’il y a dans
ce regain d’estime pour l’unité de style une résurrection du design qui s’affiche, { tort
ou { raison pour ce qu’il prétend être : une manifestation du progrès matériel et social.
Cela revient donc à reconnaître une certaine nostalgie, ou « Ostalgie », envers une
époque où le progrès social n’était pas conditionné par la consommation générale,
mais le contraire. En outre, afficher l’idéologie communiste, qui s’est avérée violente et
erronée, sous forme de gouvernement, consiste { parodier l’univocité et les
contradictions de la consommation contemporaine, qui apparaît à son tour comme
une idéologie, elle aussi violente et erronée, et avec elle, l’inanité et l’ingérence
économique de la politique démocratique, aussi arrogante et incapable qu’elle l’était
sous la dictature, à améliorer la condition des individus matérielle. Enfin demeure
l’idée propre { l’idéologie socialiste marxiste, que la possession des biens est moins
louable que leur juste répartition, et que l’illusion d’un partage correct des bénéfices de
la puissance industrielle, est somme toute préférable { l’avidité mise au rang de valeur
fondamentale ; en somme, que l’idéologie, aussi dangereuse et meurtrière qu’elle soit,
est plus à même de produire les changements sociaux nécessaires, que la publicité qui
divise et avilit les populations. L’idéologie est la production industrielle de la croyance
et de la conviction, de la superstructure comme conditionnement productif et
consomptif : c’est avant tout un Design politique.
237
Ernst Helder, Ralf Ulrich, DDR Design, Design de la RDA, Taschen, Cologne, 2004.
258
Graphisme virtuel et démiurgie graphique.
259
monde, et en tant que tels identiques ; une fois obsolètes, ils doivent être changés. Il
n’y a l{ aucune référence esthétique. Il est possible d’étendre ce cas { celui des blogs,
des sites de discussion, de réseaux sociaux ou de courriel. Il est possible de rajouter
quelques options de décoration, mais l’espace, caractérisé par son emploi, ne change
pas. Bien que l’usager d’internet puisse se rendre sur les sites qui lui plaisent, il ne
s’agit pas d’appropriation mais de visite, et celle-ci ne demeure possible que par
l’encombrement publicitaire.
Bien que chacun ait la capacité d’avoir un site { soi, celui-ci répond
explicitement à la fonction mercantile ou discursive qui lui est prêtée, mais ce n’est pas
ce qui l’invalide esthétiquement, et ne lui permet pas de se hisser au rang d’œuvre
utilitaire. En effet, quelle différence entre l’enseigne gravée d’un magasin, et d’autre
part la page d’accueil resplendissante d’un site vendant les mêmes articles ? La
différence réside dans la tangibilité. Pour être artistique, pour avoir une implication
dans le monde réel, pour réaliser la sacralité du progrès matériel, le programme doit
recevoir un support en propre. On peut admettre que la reproductibilité d’une œuvre
admette la compression de son support, mais la disparition de ce dernier implique que
la matérialité de l’œuvre se résume { une suite de nombres et à du courant électrique.
Or cela signifie que la spatialité réelle de l’œuvre est nulle, que sa destruction n’exige
qu’une pression de bouton. Tout ce qui existe sans aucun support matériel, sans
spatialité, n’existe que artificiellement, et ne peut donc prétendre { la pérennité et {
l’historicité de l’œuvre d’art, comme on ne peut concevoir d’œuvre musicale pérenne
sans partition et sans enregistrement. L’avatar, l’identité factice virtuelle, n’a aucune
prétention artistique par exemple, et coupe court à tout usage civique du virtuel, car il
n’est qu’un masque décoré, et un masque décoré ne fait pas un citoyen.
Cependant, il existe des programmes qui constituent des mondes en eux-
mêmes, qui nécessitent un support, qui impliquent un choix du point de vue de l’achat
de la part de leurs usagers, qui incarnent le type même du graphisme démiurgique, à
partir duquel toute interactivité se conçoit, ce sont les jeux vidéo. Les jeux vidéo ne
peuvent sont pas spécifiquement des œuvres artistiques utilitaires dans la mesure où
ils ne réalisent pas un progrès social ni n’aménagent l’espace. Ils se présentent en
principe comme des activités de pur divertissement. Néanmoins, le jeu vidéo est en
pointe concernant l’innovation graphique et la familiarisation du grand public avec
260
celle-ci. La diversité et la richesse des environnements virtuels commencent avec ces
jeux, et des éléments de ces jeux peuvent être conçus comme symboliques d’une
époque, comme les Space Invaders, par exemple, œuvre d’art logographique.
Pour que le jeu devienne véritablement un art, il doit travailler { l’imitation de
la réalité, à se rendre vraisemblable au même titre qu’un tableau, { accomplir sa finalité
démiurgique ; il faut toutefois qu’il se présente comme doté d’une logique, qu’il soit
narratif. Il est alors une synthèse de l’art utilitaire et de l’art de la représentation. La
commercialisation du premier jeu de rôle, Donjons & Dragons, par Gary Gygax et Dave
Arneson en 1974, représente le passage du jeu au rang d’art. Il ne s’agit plus seulement
d’éveiller la pensée, ou de se distraire ; le jeu, en prétendant reconstruire un monde, en
affichant ses prétentions démiurgiques, requiert de la part de ses joueurs des talents
d’acteurs et de dramaturge. Il s’agit en ce sens d’un art utilitaire, parce qu’il y a l{ une
production d’espace libre, indépendante de toute nécessité. L’individu peut, le temps
d’une partie, libérer son esprit, prendre corps dans un autre personnage et vivre une
autre vie digne de représentation. Le joueur devient le narrateur ou le personnage de
sa propre épopée ou de son propre roman. Au départ, le grand public s’est effrayé de
l’aliénation potentielle que pouvait provoquer ces jeux capables d’abstraire leurs
joueurs du monde réel, mais il a dû d’une part se résoudre { accepter l’idée de jeux
proposant à tous une vie artistique ; et d’autre part, l’adaptation de ces jeux sur écran a
permis leur contrôle et leur fabrication à grande échelle, de sorte que la libération que
pouvait provoquer quelques livres et quelques dés, a laissé place à la possibilité
d’enfermer des millions de joueurs derrière leur écran, { les faire payer pour qu’ils se
connectent, et { leur faire oublier les nécessités de la vie réelle au point qu’ils en
viennent pour certains, { mourir d’épuisement.
A part ces quelques cas, qui démontrent le pouvoir meurtrier de l’aliénation
informatique, le jeu de rôle, et par là-même, le jeu de rôle informatique, représente la
capacité pour tout individu de vivre cette vie artistique. Le même principe, un jeu de
rôle sans représentation possible, qui permet { l’individu de vivre la vie qu’il ne peut
pas vivre, Second Life, constitue une pure aliénation, que l’on peut comprendre comme
dépersonnalisation. Il ne s’agit pas l{ d’épopée ou de roman, mais de vivre la même vie
que celle que l’on voudrait vivre, et de rencontrer d’autres gens tels qu’ils s’imaginent
vouloir être. En fait, ce genre de jeu de rôle sans dimension fantastique ni même
261
narrative, se donne comme seconde banalité, lieu de l’apparence simulée et de la
frustration cristallisée en image.
Cependant le caractère narratif du jeu de rôle peut être plus implicite et donner
lieu { des œuvres plus restreintes, mais tout aussi passionnantes : la narration laisse
alors place { l’imitation du réel croissamment fidèle. Les jeux d’action, { partir des
années 2000, incluent des cinématiques, c’est-à-dire des pans entiers de narration
imagée, qui relèvent du film d’animation. Il ne s’agit donc plus du tir au pigeon adapté
{ l’écran, du jeu d’arcade pré-rôlistique, simplement divertissant, centré sur l’aisance
de jeu et la dextérité de commande , se retrouve dans le genre nommé par suite
« arcade », par opposition à « simulation ». Certains jeux d’action sont riches en
reproductions de batailles ou de décors historiques, et ouvrent le joueur à la
compréhension de l’Histoire, comme le Call of Duty, par exemple. La narration dans les
jeux en général, le simulacre d’une vie romantique ou épique, se réalise par le soin
apporté { la production d’environnements autonomes, par la démiurgie graphique
utilitaire par la création d’espaces utilitaires.
Les jeux de simulation, quant { eux, ont l’ambition d’imiter la réalité, non pas
sous l’angle utilitaire, mais comme principe même de narration. Le principe de
démiurgie utilitaire devient alors non pas environnement, mais narration elle-même,
commençant par la simulation de vol informatique, réalisée dès les années 1970, et
dont les origines remontent aux années 1910 (entreprises Léon Vavasseur) ; la première
version grand public fut le logiciel Flight Simulator (Microsoft, 1977-1982). Cependant
la simulation explore tous les aspects de l’art utilitaire et dépasse largement le seul
domaine du transport, qui trouve sa jouissance dans le déplacement spatial.
C’est le cas de jeux de simulation spatiale tels que Sim City, édité en 1989, qui
permet de bâtir une ville. Les Sims (2000), prolongement du même concept, est un jeu
qui permet de produire sa propre narration familiale, au sein d’un décor domestique
conçu tel que le joueur l’entend, et qui a donné lieu { la conception et { la vente par
des particuliers, de modèles d’objets utilitaires virtuels. Enfin, le jeu dont la narration
demeure la plus ambitieuse, la plus grandiose, et la plus pédagogique, est Civilization,
de Sid Meier (1991-), qui permet au joueur de reproduire l’Histoire entière, et dont les
multiples extensions ont eu pour fin de cerner au mieux, dans le cadre ludique, les
262
dynamiques géopolitiques, mais aussi les principes historiques tels que l’évolution des
espèces de dinosaures238.
238
avec l’extension Fantastic Worlds.
263
IV. L’immanence spatiale
239
« Les valeurs d’ « objectif » et de transcendance (valeurs finales et idéologiques) laissent place aux
valeurs d’ambiance (relationnelles, immanentes, sans objectif) s’épuisant dans le moment de la relation
(« consommées »). » Jean Baudrillard, la Société de Consommation, Gallimard, 1970, p. 274. Pour une
plus ample critique du terme d’ambiance, cf. Le système des objets, [Link].
265
consumériste dévoie les œuvres en les présentant comme marchandises et en les
produisant comme différenciation marginale, qu’elles altèrent leur contenu spirituel et
l’expérience subjective qui s’en suit, les arts « de vivre », comme la gastronomie, la
cosmétique, le vêtement etc.
Dès lors, l’art utilitaire comme immanence de la composition spatiale, depuis
son origine antique, grecque et surtout latine, est en tant qu’immanence de la
composition spatiale, un art et un contenu spirituel. La présence de cette consécration
spatiale a été niée en occident par la morale chrétienne et combattue par le caractère
néo-chrétien de l’idéologie consumériste pour laquelle les objets et leur disposition
sont négligeables au regard de leur signification. En extrême orient, la sacralité de
l’espace et des objets d’usage courant n’a pas été pareillement sujette à caution, même
si cette sacralité n’implique pas les même principes de progrès matériel et
d’épanouissement subjectif qu’en occident, mais plutôt la révérence aux mouvements
et aux flux du au cosmos tangible, comme le démontre l’engouement pour le Feng
Shui, règles de composition spatiale, elles-mêmes redevables d’une conception
symbolique et traditionnelle de l’espace240.
Donc, eu égard à leur contenu spirituel propre et au dévoiement dont ils
peuvent faire l’objet, l’immanence de l’art utilitaire, comme la transcendance de l’art de
la représentation, ne sont comparables que du seul point de vue de l’effectivité sociale
{ la transcendance et { l’immanence des époques antérieures. A l’évidence, l’art
utilitaire, comme l’art populaire de l’ère industrielle ne prétendent pas ouvrir les portes
de la compréhension humaine au même titre que l’effort mystique, mais ils instillent
dans la population les rares valeurs d’humanité et de singularité auxquelles celle-ci
puisse avoir accès, et rendent possible leur manifestation. La mystique dans les sociétés
traditionnelles était { la fois subversion et justification de l’ordre établi : subversion de
par son autonomie et la relativité avec laquelle elle traitait les dogmes, justification
parce qu’elle démontrait la validité des enseignements en s’incarnant dans des
personnages réels et emblématiques, capables d’améliorer concrètement le sort des
populations. L’Art en est au même point depuis l’avènement de la consommation : il
éduque et éloigne les méfaits de l’ordre social en même temps qu’il inspire ceux {
240
La pensée chinoise, [Link]. Livre II, chapitre 1, le temps et l’espace.
266
venir. L’art utilitaire spécifiquement, parce qu’il est le medium du conditionnement
des populations { l’idéologie consumériste, devait être saisi ici sous son aspect le plus
spirituel, afin de se libérer du caractère antipolitique de l’idéologie consumériste et des
idéologies antérieures, et ainsi permettre aux citoyens d’accéder de nouveau, { la suite
de leurs prédécesseurs de la république romaine et de la révolution française, aux
mystères civiques de la Concorde.
267
Troisième partie :
Histoire philosophique du Design.
Introduction.
Cette validité historique du style ne peut s’expliquer que dans la mesure où l’on
admet que l’Histoire industrielle, celle des XIXème, XXème siècles, et du XXIème siècle
268
naissant, est celle du Design, c’est-à-dire celle de la production d’environnements,
d’espaces où peut s’identifier le sujet conscient. La production de ces espaces s’est
réalisée { partir d’une production industrielle sans cesse croissante en volume et en
diversité, et a consisté en une diffusion ininterrompue d’équipements infrastructurels,
urbains, domestiques et graphiques, ainsi que de transport. Ce sont ces équipements
qui ont réalisé et achevé la liberté telle qu’elle s’est conçue aux temps industriels, la
liberté pour soi, l’affranchissement du déterminisme matériel où le bonheur apparaît
comme confort. L’évolution de l’équipement, de l’espace national { l’espace urbain puis
domestique et enfin virtuel, lequel implique la réalisation ironique de la liberté pour
soi par affranchissement de la corporéité, nous l’avons appelé raffinement de la
subjectivité spatiale, car le processus d’identification de la subjectivité quant à son
espace se produit sur des environnements de plus en plus restreints, jusqu’{ se clore
sur celui du moniteur, miniaturisation par excellence de l’espace subjectif, où se
dissout finalement l’identité physique.
241
Le terme « post-industriel » indique l’hégémonie du virtuel sur le réel dans les moyens de production
et de diffusion des marchandises. Même s’il est particulièrement pertinent pour qualifier l’Histoire à
partir de la diffusion mondiale des systèmes informatiques, devenus personnels à partir des années 1980,
il n’est qu’une définition par défaut d’un monde qui repose encore sur la production industrielle, même
si celle-ci n’explique plus seule ses évolutions. Ainsi, l’Histoire post-industrielle est le moment tel que
nous le vivons, ce n’est pas encore de l’Histoire, et nous le qualifions par rapport { l’Histoire telle qu’elle
a été jusqu’ici vécue. De fait, l’Histoire « post-industrielle » est notre présent tel que nous sommes
incapables de le déterminer sans les termes dans lesquels nous pensons notre passé, car le post-
industriel n’est jamais que de l’industriel, tandis que l’Histoire ne se détermine elle-même qu’a
posteriori, comme le soulignait Hegel : « Ce que le concept enseigne, l’Histoire le montre avec la même
nécessité : c’est dans la maturité des êtres que l’idéal [comme conceptualisation idoine] apparaît en face
du réel et après avoir saisi le même monde dans sa substance, le reconstruit dans la forme d’un empire
d’idées. […] Ce n’est qu’au début du crépuscule que la chouette de Minerve prend son envol. » Hegel,
Principes de la Philosophie du Droit, 1820, trad. André Kaan, Gallimard, Paris, 1940, 1989, p. 45.
269
pensant se fait de son monde est une idée démiurgique, puisqu’il produit son monde,
mais c’est avant tout une Idée esthétique, parce qu’il définit par avance les finalités de
la production industrielle dont ce que l’on a coutume d’appeler la technique n’est que
le niveau de complexité. L’Idée esthétique décide, dans le sens courant du terme
« esthétique », ce qui est défini par rapport { l’art, de la forme du monde informé par
l’ensemble des objets utilitaires, mais cette Idée est esthétique au sens étymologique
du terme dans la mesure où le sujet agissant conçoit son monde tel qu’il désire le
ressentir, tel qu’il sait qu’il va se déterminer par lui. La révolution technique qu’est
l’informatique personnelle ne fait que décupler ce principe par la démiurgie graphique
qu’est le virtuel.
Dans la première partie de notre étude, nous avons définis trois moments de
l’Idée esthétique : ces trois moments correspondent au rapport qu’instaure l’individu
dans la définition de lui-même quant à son environnement, tels que définis par Hegel
dans son esthétique. Hegel définit la dialectique esthétique à partir de la liberté
comme émancipation, la liberté du sujet pensant à se définir comme libre par nature.
242
Hegel, Esthétique, op. cit. t. I, pp. 136-144.
270
formes particulières ; l’Idée de modernité, qui consiste dans la conscience démiurgique
réduite à la subjectivité consommatrice. Ces trois moments de l’Idée esthétique se
manifestent sous la forme de l’esthétique utilitaire, lequel réalise ainsi matériellement
la liberté comme affranchissement du déterminisme matériel.
243
Adolf Loos, Ornement et Crime, trad. Cornille et Ivernel, Payot et Rivages, Paris, 2003, pp. 71-87.
271
trouvait beau dans la représentation était cette liberté idéale. De même, la beauté telle
qu’elle se réalise dans les temps industriels est la réalisation du confort
universellement reproductible et fonctionnel, avec cependant cette réserve que la
beauté ainsi conçue est une liberté abstraite : c’est pourquoi les plans d’urbanisme si
captivants lorsqu’ils existent sous la forme de maquette, sont parfois si insupportables
à habiter : la beauté telle qu’on la conçoit n’est pas la beauté telle qu’elle est vécue, et
ceci est aussi vrai pour l’art de la représentation que pour le Design en général.
272
I. Le symbolisme industriel.
1. L’artiste utilitaire.
273
l’esthétique de la consommation par opposition interne, obéit { la dialectique de vaine
dénonciation de la consommation244 et de son « omnivoracité ».
244
Société de consommation, [Link]. p. 316 : « Comme la société du Moyen-Age s’équilibrait sur Dieu ET
sur le Diable, ainsi la nôtre s’équilibre sur la consommation ET sur sa dénonciation. »
274
talent. En général, l’architecte est un designer urbain et le recours { l’ingénieur n’a lieu
que pour les ouvrages d’art ; designer et architecte ayant leurs propres connaissance
techniques, et déploient leur talent { améliorer l’ergonomie d’ouvrages et d’objets
traditionnels, tandis que l’ingénieur emploie le sien { la complexité et { l’innovation
technique. Ainsi, un designer ou un architecte dessine la gare, ses aménagements et les
trains, tandis que l’ingénieur conçoit le réseau ferré et son fonctionnement.
John Ruskin fut donc le premier promoteur de l’art utilitaire, d’une production
industrielle qui n’ait pas pour finalité de n’être qu’efficace et de rationaliser l’espace,
mais qui puisse, par la main du designer, y laisser entrevoir l’épanouissement de la
subjectivité. Cet effort de valorisation de l’art utilitaire, son application { l’espace
domestique fut réalisée par William Morris et ses collaborateurs au sein du
245
« Sa défense de l’architecture gothique contre la grecque reposait sur le fait que le Gothique
impliquait la liberté de l’ouvrier dans sa création et son exécution, et il alla jusqu’{ affirmer d’élever
l’ouvrier d’aujourd’hui au rang d’âme vivante, tout le système de l’architecture grecque telle qu’elle est
pratiquée jusqu’alors – le système grec, c’est-à-dire celui du travail commandé et impersonnel – doit être
aboli. » Le mouvement Arts & Crafts, Oscar Lovell Triggs, Parkstone Press International, New-York,
2009. p.23
246
John Ruskin, The two paths. Ibidem p. 18. Mais aussi [Link]
275
mouvement Arts & Crafts. En 1859-1860, Morris et Webb bâtirent la maison du
premier, la Red House, qui fut le prototype de leur œuvre { venir. L’année suivante, en
1861, ils montèrent leur entreprise qui consistait notamment à fabriquer des étoffes
d’art, premiers modèles de papiers peints, mais surtout { l’architecture d’intérieur :
« L’expansion des arts décoratifs dans ce pays, due aux efforts des architectes
anglais a maintenant atteint un tel point qu’il me semble souhaitable que des artistes
de réputation y consacrent leur temps. Bien que l’on puisse certainement citer des
exemples précis de réussites, il faut néanmoins reconnaître que ces tentatives se sont
avérées rudimentaires et fragmentaires. A ce jour le manque de supervision artistique
qui seule peut faire naître l’harmonie entre les parties d’un travail fructueux, a été
accentué par des dépenses nécessairement excessives, dues au recrutement d’un
artiste. Les artistes dont les noms apparaissent ci-dessus [Morris, Marshall, Faulkner
and Co.] espèrent par leur association abolir cette difficulté […]. Comprenant dans
leurs rangs des hommes aux qualifications variées, ils pourront entreprendre toutes
sortes de décoration, murale ou autre, depuis les tableaux, tels qu’on les appelle,
jusqu’{ la plus petite œuvre susceptible de beauté artistique. On prévoit que grâce {
une telle coopération, la plus grande part de ce qui constitue généralement le travail
d’un artiste, ainsi que sa constante supervision, seront assurés au plus bas coût, alors
que l’œuvre sera nécessairement plus complète que si un artiste unique y avait été
employé de manière habituelle […]
276
d’ornementation sur d’autres matières, { côté de tous les articles
nécessaires { l’usage domestique. »247
247
Prospectus « circulaire » de 1861. Ibidem, p. 54-61.
277
2. Démiurgie et Profusion.
278
autrement que « travesti », c’est-à-dire empruntant pour son aspect { lui, celui d’un
autre objet ayant notoirement une autre raison d’existence, une autre destination.
Il fallait { tout prix que l’idée ne s’élevât pas en nous : tel meuble est une
armoire, une table ou une chaise […]. Non, mais il y a l{ devant nous, un temple {
colonnes ou { arcades […] Sur les murs tous les êtres de la création s’agitent et se
poursuivent dans un fouillis de feuilles et de branchages suggérant la présence et les
bruits de la forêt dans laquelle notre existence journalière s’écoulerait
paradisiaquement ! »248
« […] en répudiant toutes les formes perverties, nous écartions toutes les
nouveautés récentes et anciennes et nous renouions avec la tradition primordiale de la
conception ; celle de la forme adéquate, pure et éternelle ! Nous étions-nous jamais
interrogés sur ce qu’était jamais le nouveau, sur la loi qui le crée et le principe qui le
justifie ? »249
248
Henry van de Velde, Déblaiement d’art et autres essais, archives d’architecture moderne, Bruxelles,
1973. Pp. 51-52.
249
Idem.
250
Emile Gallé, Ecrits pour l’Art, H. Laurens, Paris, 1908 ; Jeanne Laffitte, Marseille, 1998, pp.248-249.
279
Cependant cette vocation organiciste ne put demeurer que symbolique parce
que tous ne pouvaient y avoir accès. La nature était encore pour les architectes et les
designers de l’Art Nouveau que l’expression la plus aboutie que l’on pouvait trouver de
la fonction. Cependant la reproductibilité manquait, bien que l’école de Nancy, Emile
Gallé et Louis Majorelle en tête, s’efforçassent de toucher un public large, celui de la
classe moyenne, en produisant déjà industriellement certains objets, divisant la
production en multiples tâches.
De surcroît, l’Art Nouveau ne se limita pas { l’art industriel matériel, mais son
organicité, son exubérance et sa profusion se retrouvent dans les œuvres d’Alphonse
Mucha qui furent les plus artistiques des publicités, de même que dans le travail
d’Aubrey Beardsley, illustrateur d’Oscar Wilde. Ainsi, l’art utilitaire prenait possession
de tous les espaces qui lui étaient impartis, mais il y en avait un où il réalisa sa véritable
vocation démiurgique, faisant de la ville le premier monde industriel, où l’homme se
conditionnait : l’espace urbain.
280
3. Le sublime industriel
Pour Hegel, l’art symbolique est la traduction du mystère divin, qui ne se dégage
pas encore du mystère vital. L’art qui traduit ce mystère s’énonce en symboles, mais
ceux-ci ne parviennent pas à rendre compte de la toute-puissance divine ; le sublime
est cette tentative de rendre compte du divin, tentative qui se sait demeurer { l’état de
perpétuelle tentative, parce que rendre compte de la toute-puissance divine signifie
également la conserver dans son intégrité, exposer son caractère inatteignable par
contraste entre la démesure matérielle et ineffabilité divine. La poésie antique,
biblique, hindoue, que l’on se souvienne des 250 000 vers du Mahâbhârata, mais aussi
les pyramides égyptiennes l’illustrent :
251
Hegel, Esthétique, [Link]. t. I, p. 480.
281
démiurgie urbaine. Toutefois si la ville constitue l’horizon de la vie { l’ère industrielle,
la réalisation de l’affranchissement matériel n’est pas achevée, le progrès n’est pas
réalisé, car bien que les infrastructures urbaines en soient les fondations, le confort
moderne n’existe que pour une minorité. Les fondations infrastructurelles et leur
monumentalité sont néanmoins la promesse du progrès matériel et social, et cette
liberté promise doit être célébrée pour poursuivre la marche entreprise, même si
subsiste le risque de la désillusion.
252
Quelques exceptions sont { noter, comme l’intérieur de la bibliothèque Saint-Geneviève, de
Labrouste, qui propose un éclectisme industriel élégant, moins outrancier que l’opéra de Garnier, cf.
Ragon, Histoire de l’architecture et de l’urbanisme moderne, [Link]. t. I. p. 200.
282
Palace de Joseph Paxton, lieu de la première exposition universelle à Londres, en 1851,
fut le meilleur exemple.
283
Guimard parvient à un naturalisme de jungle, envoûtant jusqu’{ l’étouffement, par le
détail. Ce souci de l’architecte « d’art », tel qu’il se définissait, de renouveler le
naturalisme, d’en aborder tous les aspects possibles, d’en complexifier l’ornementation
jusqu’{ ses limites, parvient finalement { l’épuiser. De fait, les formes
« guimardiennes », qui ont pour support une parfaite maîtrise de l’Art Nouveau,
dépassent l’exigence d’élégance pour faire émerger une vie, inquiétante et mystérieuse
de la forme utile, qui abandonne alors sa servitude253. Or la démiurgie du symbolisme
industriel ne peut accepter que l’objet s’impose { l’usager autrement qu’en le servant ;
l’objet doit être séducteur, se fondre dans la composition spatiale de l’usager, alors que
l’Art Nouveau de Guimard est empreint d’un caractère trop farouche. La synagogue de
la rue Pavée, une de ses dernières œuvres, si elle n’est peut-être pas la plus notable,
souligne finalement l’intention la plus profonde de l’architecte qui, exécutant un
édifice religieux où la facture l’emporte sur l’illustration interdite, parvient {
synthétiser le mystère vital préindustriel et le mystère de l’omnipotence plastique
industrielle dans une même tentative de sublime.
253
Par exemple la banquette-fumoir de 1897, au Musée d’Orsay.
284
4. L’archaïsme industriel.
Les mouvements Art Nouveau et Arts & Crafts s’essoufflent dès le tournant des
années 1900. Or, concomitamment { ces mouvements, et { partir d’eux, commence une
lente transformation de l’esthétique utilitaire vers le rationalisme. Ce changement
prend source dans la diffusion de l’Art Nouveau de l’Europe occidentale vers l’Europe
centrale et les Etats-Unis, les adaptations et les réactions aux cultures locales. L’Art
Nouveau était né dans les pays les plus anciennement industrialisés : l’Angleterre, la
France et la Belgique. Cependant en Ecosse, Charles Rennie McIntosh (1868-1928)
conçoit un Art Nouveau qui oscille entre le mouvement Arts & Crafts, encore marqué
par l’éclectisme, et la Sécession. Gaudí, en Catalogne (1852-1926), ne pratique pas non
plus la rupture entre éclectisme et révolution naturaliste, si chère { l’Art Nouveau
belge et français, préférant la fécondité d’une synthèse démesurée qui transgresse
autant que possible les principes d’élégance. L’art de Gaudí est inventif, audacieux,
mais jamais gracieux. Il y a dans la Sagrada Familia, encore inachevée près d’un siècle
après sa mort, un curieux mélange qui propose de faire revivre le naturalisme religieux
autrefois exclusivement gothique, en lui donnant une forme plus moderne. Son
ambition de donner vie au matériau, quitte { troubler et { frapper l’imagination de
285
l’usager l’apparente { Guimard, quoique dans un esprit plus populaire et plus
fantasque, puisque dans une église catholique l’illustration l’emporte sur la forme
bâtie, dépeignant ainsi l’intériorité de l’âme254.
Avec le style Sécession, sous l’influence des Wiener Werkstätte, l’Empire austro-
hongrois et les Pays-Bas s’approprient l’Art-Nouveau255, mais leur conception de la
courbe n’a pas la même souplesse ni la même rondeur. Le recours constant aux lignes
droites, { l’aplatissement des courbes représente déj{ une première tension vers la
rationalisation des formes, vers l’optimisation cubique de l’espace, dont témoigne
explicitement la Bourse d’Amsterdam (1903) de Hendrik Berlage (1856-1934), mais
surtout le Palais de la Sécession (1897) de Joseph Olbrich (1867-1908), ainsi que le
Palais Stoclet à Bruxelles (1903), réalisé par Josef Hoffmann (1870-1956), architecte
autrichien. Cependant l’esprit révolutionnaire de l’Art Nouveau est toujours présent
dans le mouvement Sécession, dont Vienne est le centre, donnant lieu à une vivacité
artistique qui influence la peinture, Egon Schiele et Gustav Klimt en tête, ce dernier
n’hésitant pas { introduire des plages abstraites256 qui témoignent du rapport
réciproque qu’il eut avec la décoration comme composition visuelle de l’espace
domestique.
254
« En effet, de même que l’esprit chrétien se retire dans l’intérieur de la conscience, de même l’église
est l’enceinte fermée de toutes parts où les fidèles se réunissent et viennent se recueillir intérieurement.
C’est le lieu du recueillement de l’âme en elle-même, qui s’enferme aussi matériellement dans l’espace. »
Esthétique, op. cit. t. II, p. 88.
255
Cette appropriation est pour les artistes viennois, qui empruntent le terme de Sécession au refus des
citoyens romains de se laisser gouverner de façon inique, et empruntent donc { l’Art Nouveau la
promesse de la liberté civique.
256
Portrait d’Adèle Bloch-Bauer (1907), fresques pour le palais Stoclet (1904), Le Baiser (1906-1908).
286
Behrens, architecte de l’usine { turbines (1910) et créateur des logotypes d’AEG
(Allgemeine Elektrische Gesellschaft). Ses disciples, Walter Gropius (1883-1969) et
Ludwig Mies van der Rohe (1886-1969), jouèrent un rôle fondamental dans le
classicisme industriel, en fondant puis en dirigeant le Bauhaus.
287
exaltant le fictif et l’imitation. Le dommage créé par la Worlds’Fair va durer pendant
un demi-siècle, sinon plus longtemps258.
258
Louis Sullivan, in Ragon, [Link]. t. I, p. 269.
288
II. Le classicisme utilitaire.
Ainsi ne doit-on pas voir autre chose dans le marxisme que la beauté de
l’évocation d’un monde où l’humanité a parachevé le principe d’égalité ; la révolution,
la dictature du prolétariat et les autres moyens pour y parvenir ne furent que des
techniques économiques vendues pour science, c’est-à-dire pour pure exactitude. Le
fascisme ne s’embarrassa pas de telles positions, livrant un support juridique fantoche,
parce que la justice a bien peu d’épaisseur dans un régime autocratique, { l’esthétique
de la virilité, de la puissance et de la violence. Les républiques à vocation démocratique
reposaient sur l’esthétique de la liberté personnelle, et celle-ci reposait sur l’économie
de marché et sur la technicité des objets, accrédités par des ingénieurs ou des
médecins par le biais de la publicité. Enfin, l’esthétique la plus caricaturale fut le
nazisme, défendant ni plus ni moins qu’une esthétique de la domination mondiale.
Cette esthétique si fortement économique, puisqu’elle louait le pillage, pouvait
prétendre auprès de ses partisans avides, { l’objectivité scientifique de la biologie
289
comme argumentaire technique, au centre duquel se tenait l’argument de l’inégalité
des races, fondé là aussi sur un principe esthétique arbitraire.
Dans l’étude de cette période, on ne doit pas perdre de vue que la finalité de ces
idéologies, de ces types de superstructure morales et juridiques, n’avaient d’autre but
que l’Idéal du Progrès, c’est-à-dire le confort universel, cette universalité excluant les
nations réticentes. Les nations ayant adopté ces idéologies n’avaient pour but que
d’équiper leur espace et d’exploiter l’espace des autres nations. Cependant la nécessité
de manipuler les masses, de fournir des arguments économiques dignes des finalités
esthétiques qu’elles s’étaient fixées, d’atteindre ces idéaux, ont motivé les nations les
plus belliqueuses à une surenchère argumentaire. Les démonstrations de force, parmi
les nations autoritaires ou totalitaires, toutes belliqueuses, trouvent là leur fondement
psychologique. Il n’y eut pas de purge ou d’extermination qui ne se soit accompagnée
d’extorsion ou de spoliation. Il est par exemple fort récurrent de tenir le nazisme pour
un mal absolu, ce qui est un tort, parce que cela permet de l’évacuer de la condition
humaine. Or le mal absolu consiste-t-il { prendre soin d’ôter toutes les dents en or des
gens que l’on extermine, { leur confisquer leurs chaussures, et faire de leurs cendres du
savon ? Cette réification de l’être humain, poussée { l’extrême ne se comprend pas
autrement qu’en termes d’avidité et de prédation insatiables. La construction
d’infrastructures routières ou de chemins de fer relève du même principe, qui permet {
la population le confort de la circulation, et d’autre part l’invasion des pays avoisinants.
Adolf Hitler, si prompt à comparer ses victimes à des animaux, ce qui est déjà
une réification de l’homme, puisque l’animal est un bien mobilier, ne traitait pas les
Allemands différemment puisqu’il enjoignait ces derniers à se conduire en prédateurs.
Le nazisme fut ainsi l’utilitarisme d’une seule personne, et dans la mesure où le
moment industriel fut un moment technique par lequel tous les peuples de la terre
sont maintenant passés, il est nécessaire de comprendre que l’idéologie de la pure
prédation dont le nazisme fut la réalité historique est la partie la plus sombre du
mystère de l’omnipotence plastique industrielle, et qu’elle en demeure définitivement
indissociable. Cela a été une erreur de croire que l’industrie préservait l’humanité du
mal, alors qu’en multipliant sa puissance elle multipliait ses moyens d’oppression :
cette erreur s’est vérifiée au moins trois fois : l’Idée esthétique de liberté a engendré
290
une condition ouvrière pire que l’esclavage et le massacre mutuel des Etats-Nations,
l’Idéal d’égalité a engendré les « purges » soviétiques, l’Idéal de domination les
génocides nazis. L’accroissement industriel du pouvoir de l’Homme accroît donc
d’autant sa responsabilité morale, et les arguments techniques qu’il emploie, qu’ils
soient économiques, scientifiques ou juridiques sont toujours redevables de la finalité
qu’il se fixe, de la forme du monde vers laquelle il veut tendre, en somme, de la beauté
telle qu’il se la représente, telle qu’elle lui est présentée par la communication de
masse, telle qu’il compte la réaliser et qu’il y contribue. C’est pourquoi le Design ou
l’esthétique utilitaire, comme moyen d’atteindre un bonheur qui n’est définissable que
personnellement, est le résultat concret de nos connaissances, de nos croyances et de
nos actes.
291
1. Le nihilisme futuriste.
Le mouvement futuriste est donc un nihilisme parce qu’il récuse les valeurs et
les hiérarchies qui ont perduré au XIXème siècle. Le futurisme pense que la liberté
subjective telle qu’elle est amenée { s’exprimer, fait écho { la transformation radicale
du monde, que ce n’est pas la simple industrialisation qui transforme l’homme, mais
que l’individu se produit par la maîtrise personnelle de la vitesse et de la puissance
industrielle. L’anarchisme de la fin du XIXème siècle était un nihilisme aride, qui
s’interdisait la démiurgie ; le futurisme est une démiurgie qui fait table rase du passé,
qui désire ardemment l’instauration d’un monde nouveau :
« Et ils viennent donc, les allègres incendiaires aux doigts carbonisés ! Les voilà !
Les voilà ! Allez ! Mettez feu aux rayons des bibliothèques !... Déviez le cours des
canaux, pour inonder les musées !... Oh, la joie de voir flotter à la dérive, lacérées et
déteintes sur ces eaux, les vieilles toiles glorieuses !... Empoignez les pioches, les
haches, les marteaux et démolissez, démolissez sans pitié les villes vénérées ! »259
259
Filippo Tommaso Marinetti, Manifeste du Futurisme, in Manifesti del Futurismo, a cura di Viviana
Birolli, Abscondita, Milan, 2008, p. 15. “E vengano dunque, gli allegri incendiarii dalle dita carbonizzate!
Eccoli! Eccoli! Suvvia! Date fuoco agli scaffali delle biblioteche!... Sviate il corso dei canali, per inondare i
292
C’est par l’usage de la technique qu’une vie nouvelle est possible :
Cependant cet éloge de la technique passe aussi par l’éloge de la violence, dont
l’art est l’exemple :
« Il n'y a plus de beauté que dans la lutte. Pas de chef d'œuvre sans un caractère
agressif. La poésie doit être un assaut violent contre les forces inconnues, pour les
sommer de se coucher devant l'homme. »
Ils ne percevaient pas, portés par un bagout tout Nietzschéen, que le futurisme
donnait un nouveau fondement esthétique aux Idéaux progressistes, et principalement
totalitaires, car le rejet de toute morale antérieure ne s’accompagnait pas de la
responsabilité politique suffisante ; en somme, ils ne pouvaient pas prévoir ni
musei !... Oh, la gioia di veder galleggiare alla deriva, lacere e stinte su quelle acque, le vechie tele
gloriose !... Impugnate i picconi, le scuri, i martelli e demolite, demolite senza pietà le città venerate ! »
260
Ibidem, § 4, tel qu’il a été transcrit dans le Figaro, en 1909.
261
Ibidem, §§ 7 & 9.
262
L’Anti-tradition futuriste, Manifeste-synthèse (en France), comptant Picasso, Max Jacob, Delaunay,
Henri-Matisse, Braque, Balla, Laurencin, Kandinsky, Stravinsky, Cendrars etc… Manifesti, [Link]. pp. 97-
99.
293
comprendre que les idéologies politiques avaient un fondement esthétique et qu’ils en
avaient ouvert la voie en niant la tradition antérieure et en proclamant la souveraineté
absolue de l’homme usager de l’industrie. Les futuristes avaient simplement pour fin
de répondre à la violence sociale par la violence esthétique, de répondre à la prose de la
hiérarchie sociale figée par la poésie de la jeunesse. Les œuvres de Balla, de Carr{, de
Russolo, de Boccioni, illustrent un romantisme qui tend vers l’abstraction, dont le
fascisme mussolinien se réclama pour asseoir sa modernité dans la communication de
masse et l’architecture ; l’EUR par exemple, semble tout droit issu de la peinture
métaphysique de De Chirico, lequel adhère au mouvement Valor Plastici (1918-1922),
qui témoigne d’un retour de l’individualisme pro-technique vers une synthèse
intemporelle typique des idéologies industrielles et de l’art décoratif, mais aussi d’un
goût prononcé pour le despotisme militaire. De fait, le traumatisme de la Grande
Guerre n’a fait que radicaliser politiquement les aspirations à la vie énoncées par le
futurisme, soit vers le socialisme, pour les Français et les Russes, soit vers
l’autoritarisme, pour les Italiens et les Allemands.
294
2. Le classicisme industriel.
Puisque l’art ramène { cette harmonie avec son vrai concept tout ce qui, dans
l’existence ordinaire, est souillé par la contingence et l’extériorité, il rejette aussi tout
ce qui, dans l’apparence, n’y correspond pas ; et ce n’est qu’{ travers cette purification
qu’il produit l’idéal. »263
263
Hegel, Esthétique, [Link]. t.I, pp. 228-229.
295
l’engouement pour les formes cubiques (villa Savoye de le Corbusier, 1928 ; fauteuil
LC3 de Jeanneret, le Corbusier et Charlotte Perriand), témoigne d’une volonté
d’optimiser l’espace qui fait de ce mouvement l’héritier du classicisme antique.
Cependant parvenir { une composition de l’espace adéquate aux attentes esthétique
des usagers demeure le principal souci de ces architectes et de ces designers, qui
développent l’ergonomie (le Modulor, le Corbusier, 1943), qui conçoivent l’espace
domestique comme une « machine à habiter », selon l’expression de Le Corbusier264.
296
consistait donc soit dans la production de panneaux de couleurs à vocation décorative ;
soit dans un exercice spirituel de contemplation des couleurs et des formes pour elles-
mêmes, comme représentations de l’émotivité de l’âme créatrice, mais qui n’a de valeur
que pour celui qui la produit, de la même façon qu’un mandala – ce qui donne sens à
l’œuvre et aux exercices spirituels sur la forme et la couleur du célèbre professeur
mazdéen du Bauhaus, Johannes Itten (1888-1967) ; soit comme mystification relative à
« l’art contemporain » qui a pour finalité remplir l’incompréhension du spectateur par
un fantôme de profondeur métaphysique. Si l’œuvre de Jackson Pollock par exemple,
témoigne d’un travail sur l’abstraction dynamique qui tend { renouer peu ou prou avec
une certaine forme de représentation symbolique, et donc d’art, l’abstraction
« lyrique » par exemple, ne représente qu’un barbouillage capricieux jouant sur le fait
que, depuis Duchamp, il n’y a plus de distinction entre l’art et l’argent : il suffit qu’un
objet prétendant { l’unicité vaille assez cher ou soit acheté par un musée, pour être
reconnu pour artistique.
L’art pictural de Mondrian et de Kandinsky s’est par ailleurs assez vite épuisé
une fois qu’ils sont parvenus { l’expérience limite de l’abstraction, ce qui a au moins
mis fin aux expériences bâtardes du cubisme dont la critique exige encore de nos jours
la pâmoison du public devant chacune de ces hypostases historiques de l’informité.
Cependant les deux peintres comprirent l’importance de l’optique qualitative dans l’art
utilitaire, comme le prouve l’implication de Mondrian dans le mouvement De Stijl, et
celle de Kandinsky au Bauhaus.
297
Cependant le mouvement d’art utilitaire le plus important fut sans nul doute le
Bauhaus, fondé par Walter Gropius, de forte inspiration socialiste (1919-1933), qui
développa amplement les principes de reproductibilité et de fonctionnalité du
classicisme industriel : en architecture, comme le démontre le bâtiment du Bauhaus à
Dessau (Gropius, 1925-1926), dans le mobilier (Fauteuil club Wassily, Marcel Breuer,
1925-1926), en graphisme, par le talent et l’enseignement de László Moholy-Nagy. Le
Bauhaus finit par être fermé avec l’accession au pouvoir des nazis ; il eut néanmoins le
mérite d’insuffler une créativité inédite dans le moment historique que fut le
classicisme industriel. Le dernier de ses dirigeants, l’architecte Ludwig Mies van der
Rohe, dessina et construisit le Pavillon allemand pour l’exposition universelle de
Barcelone, en 1929, ce qui ouvrait la voie { l’appréciation de l’espace pour lui-même,
non pas pour la forme que l’on pouvait lui donner, celle-ci étant commandée par la
fonction. Ce principe de l’espace pour lui-même était exposé magnifiquement, non
seulement par l’étendue qui lui était impartie, mais aussi par la qualité des matériaux
et du mobilier : le fauteuil Barcelona, conçu pour l’occasion, est encore régulièrement
réédité.
298
Inde, témoignent certes d’un style, mais volontairement réduit { l’ébauche, et enlaidi
par la nudité du béton, inesthétique, que seul Auguste Perret parvint à mettre quelque
peu en valeur. Cet esprit de provocation n’a pas tant nui { sa réputation, puisque sa
valeur de révolutionnaire de l’architecture d’intérieur a été reconnue, et qu’elle lui
permettait d’économiser toute inventivité concernant l’esthétique architecturale
proprement dite ; on ne peut tout simplement pas comparer le bâtiment du Bauhaus
de Gropius { aucune des œuvres du Suisse, qui oscillent, quant à leur apparat, entre le
laid, le bizarre et l’insignifiant. Cependant son esprit de provocation faillit devenir
criminel, avec la réserve que l’on peut mettre dans ce terme { la suite de Loos265, avec
le plan Voisin, dont la vocation était de raser le quartier du Marais à Paris, avec toute
son Histoire et sa richesse architecturale, pour y substituer de grands ensembles
hideux et cruciformes (1922-1925).
265
Loos trouvait « criminel » que l’on fabrique des objets et des bâtiments avec de l’ornement, dans la
mesure où cela consistait à gaspiller la force de travail collective pour une minorité de gens. Cependant
produire des habitations éloignées des centres-villes, très exiguës, renforcer la promiscuité comme l’a
permis le style international, sans parler de raser le patrimoine national comme le promettait le plan
Voisin, n’est-ce pas donner libre cours à la délinquance et favoriser le crime ? Quel est le plus grand
crime commis ? Celui de ne pas doter les populations d’habitat, ou celui de les enfermer dans des tours
et de les exiler loin de l’activité économique ? Le remède s’est révélé inutile, puisqu’aussi grave que le
mal.
299
3. L’art décoratif
L’art décoratif est ainsi nommé en référence au salon des Arts décoratifs de 1925.
La France était parvenue { exporter avec succès le style de l’Art Nouveau, et ce dernier
avait commencé { s’essouffler dès avant la première guerre mondiale. A la suite de
l’éclosion du classicisme industriel, apparaît donc le style que l’on a appelé a posteriori
Art déco ; ce style pose la question récurrente du genre baroque dans l’art industriel.
Hegel reconnaît ainsi trois « styles », qui sont dans nos termes actuels trois
genres de l’art : l’austère, l’idéal et le gracieux, ce dernier consistant en une dissolution
de la forme par l’ornementation qui reflète la flatterie267. Le Baroque au contraire est
spécifique au Classicisme de la Renaissance, tandis qu’il n’existait pas dans le
classicisme antique, hormis dans l’art utilitaire romain, où la multiplication des voûtes
266
Hegel, Esthétique, [Link]. t. II p. 14.
267
Idem, pp.7-15.
300
et l’invention du dôme furent les deux éléments déterminants, repris abondamment
dans le style baroque. Cependant les Romains n’ont pas été conscients de détenir un
style, mais simplement de continuer l’œuvre architecturale grecque, tandis que les
Grecs eux-mêmes pensaient l’architecture comme un artisanat plutôt qu’un art, un
savoir-faire plutôt qu’une création, une technè plutôt qu’une poièsis. Le style Baroque
rend compte de cette spécificité romaine dans le retour { l’antique qu’est la
Renaissance florentine, qui marque le commencement de la modernité chrétienne en
Occident. Il ne s’agissait donc pas tant de faire la part belle { l’ornement que de rendre
compte, dans la nouvelle optique qui se développe, l’optique quantitative fondée sur
l’universalité de la perspective subjective, de la singularité de la subjectivité dans cet
espace nouvellement défini.
Ce que l’on appelle le Baroque fut effectivement un style { part entière, qui
s’étendit sur environ deux siècles. Cependant si l’on peut penser un style baroque
comme l’interprétation chrétienne et populaire du classicisme latin, dont la
Renaissance marqua le retour historique, il est également possible de penser que toute
301
définition d’un idéal, d’un classicisme dans un style important implique d’être
poursuivi par un moment de spiritualité populaire, de multiplication des structures
originaires et d’exaltation de la personne que l’on peut définir comme la persistance
d’un genre baroque comme apogée formelle, précédant la dissolution du style perçu
comme un ensemble de techniques particulières, de concetti, où l’originalité de l’artiste
se définit comme beauté libre, selon le terme kantien268, c’est-à-dire comme dilution
de la finalité spirituelle de l’œuvre dans l’apparence, ce que Hegel définit comme
flatterie du public. Pourtant, si la distinction de Hegel entre « styles » austère, idéal et
gracieux peut s’appliquer { tous les genres et les sous-genres, le baroque n’est
caractéristique que d’un idéal induisant une conception bien définie de la liberté, qu’il
vient magnifier, c’est pourquoi tous les styles ne peuvent se targuer d’un genre baroque
exaltant le salut de la personne par contemplation ou réalisation de l’art, comme les
classicismes renaissants et industriels.
268
Nous ne reviendrons pas ici sur la distinction fallacieuse de Kant entre beauté libre et beauté
adhérente (pulchritudo vaga et pulchritudo adhærens) qui est finalement typique de la distinction au
ème
XVIII siècle entre Néo-classicisme et Rococo (Critique du Jugement esthétique, §16). Comme l’a
démontré Hegel, la beauté se définit par un Idéal et est donc dépendante d’une signification
particulière ; la beauté naturelle n’y échappe pas, car elle est fonctionnelle pour elle-même, et
significative pour l’Homme. Le style de l’artiste, sa propre cohérence esthétique, ne peut être distinguée
de la finalité de l’œuvre en termes de signification et d’émotion, ou plus couramment, en profondeur. La
distinction qu’opère Kant entre nécessité du sujet de l’œuvre, et exécution, est donc significative d’un
rejet du sujet pour mettre en valeur son exécution, ce qui est contradictoire, puisqu’il n’y a pas de
facture sans forme alors qu’il peut y avoir forme sans trace de facture, ce qu’est le « style » austère selon
Hegel, par exemple.
269
Il aborde même l’organicisme, notamment lorsque poursuivant l’inspiration romaine, il présente des
formes rondes dont les dômes. Eugène Freyssinet fait preuve même d’un organicisme précurseur, où la
rondeur organiciste ne se reconnaît dans son époque que par sa légère contention, comme l’illustre par
exemple son chef d’œuvre, le hangar { dirigeables d’Orly (1921-1923), désormais détruit.
302
l’ensemble, et surtout le dynamisme, voire l’imitation de l’aérodynamisme, qui traduit
la concrétude du progrès.
303
soumission de la volonté individuelle et le renoncement à celle-ci comme objectifs
étatiques se manifestent dans l’architecture. »270
Et d’autre part c’est ce même style qui caractérise la joie de vivre des années
folles, l’essor de la haute couture et le music-hall. Finalement, c’est l’aisance avec
laquelle se déploie ce style dans le monumentalisme, c’est-à-dire l’investissement du
pouvoir étatique dans l’esthétique du progrès qui apparaît la plus condamnable, même
si aujourd’hui encore l’Empire State Building et le Palais de Chaillot suscitent toujours
l’admiration :
« Celui qui sans trahir les matériaux ni les programmes modernes, aurait
produit une œuvre qui semblerait avoir toujours existé, qui en un mot, serait banale, je
dis que celui-là pourrait se tenir pour satisfait. »272
« De tous les modes de construction le béton est { la fois l’un des plus anciens et
l’un des plus modernes. […] L’introduction du fer dans le béton lui permet de travailler
à la flexion, en un mot le fer fibre le béton. Grâce à cette propriété, il est devenu :
imputrescible, incombustible, ingélive, et d’une durée illimitée. »273
270
Albert Speer, l’Immortalité du pouvoir, pp.243-244, in Miguel Abensour, De la Compacité,
Architecture et Régimes totalitaires, Sens & Tonka, Paris, 1997, p. 56.
271
Albert Speer, in Abensour, Ibidem, p. 59.
272
Christophe Laurent, Guy Lambert, Joseph Abram, François de Mazières : Auguste Perret : Anthologie
des écrits, conférences et entretiens, Le Moniteur, Paris, 2006, p. 30.
273
Ibidem, p. 446.
304
artistes français qui s’y illustrèrent, il était essentiellement préoccupé par l’aspect
pratique et la question de l’élégance, comme l’illustre le premier bâtiment d’art
décoratif, le Théâtre des Champs-Elysées qui, datant de 1913, est antérieur au De Stijl.
Auguste Perret travaillait déjà à son style avant la première guerre mondiale, comme
en témoignent le garage de la rue de Ponthieu de 1906 et l’immeuble de la rue Franklin
de 1903, mais qui, par l’ornementation, ne s’était pas encore complètement départi des
principes de l’Art Nouveau. Auguste Perret demeura actif jusque dans l’après-guerre, et
c’est { lui que l’on doit la reconstruction du Havre à partir de 1945, projet de grande
ampleur.
L’art de Perret, dont la vie épouse les dates des IIIème et IVème Républiques,
n’était donc pas enclin aux démonstrations de force, pas plus qu’il ne promouvait dans
ses expressions la radicalité du progrès social. L’art décoratif français, consistant
essentiellement en meubles, en bijoux, en architecture d’intérieur, quelque fois en
tours ou en églises (tour Perret à Grenoble, 1924, à Amiens 1949-1954 ; Sainte-Odile,
Sainte-Jeanne de Chantal à Paris), n’avait de révolutionnaire que le style et ne prônait
pas de renversement social. A l’exposition universelle de 1937, qui voit le triomphe de
l’art décoratif, ce sont les nazis et les soviétiques qui en proposent l’interprétation la
plus agressive.
305
l’avènement de l’informatique et de la communication personnelle ont radicalement
changé la perception que l’humanité se faisait du monde qu’elle désirait. Le second
aspect de la prééminence esthétique sur la technique se produit dans le système de la
consommation. Il est évident que par la puissance des moyens engagés et la finitude du
monde réel, la guerre et les besoins en infrastructure territoriale ne pouvaient absorber
l’inexorable incrément industriel, et la nécessité d’accroître la demande a exigé que les
populations, en plus de participer { l’incrément productif, participent { l’incrément
consomptif : en somme, { détruire ce qu’elle avait produit dans des proportions de plus
en plus grandes. Cependant le désir individuel peut être comblé, et nul n’a besoin de la
technique tant qu’il ou elle l’ignore. De sorte qu’il fut nécessaire d’associer la technique
d’une part et la distinction sociale d’autre part, avec la mode, qui est par principe
indéfiniment renouvelable. Cependant les styles précédant l’art décoratif étaient trop
empreints de respectabilité ou trop raffinés ; l’art décoratif était quant à lui séducteur,
il faisait vendre.
274
Never Leave Well Enough Alone, 1951, titre qui signifie « Le mieux n’est jamais l’ennemi du bien ».
275
Chrysler Building, 1930 ; Empire State Building, 1931. Le progrès s’il n’est plus conçu comme un
principe abstrait devient le résultat de la consommation des ménages dont le symbole est la voiture,
comme l’illustre le Futurama de Norman Bel Geddes, prospective fabriquée pour l’exposition
internationale de New York, de 1939.
306
temps, créateur de logotypes encore employés tels que Shell, New Man, LU, Lucky
Strike, et l’ancien logo de British Petroleum.
Ainsi l’art décoratif comme esthétique réalisant le progrès fut d’abord conçu en
France pour renouveler les exportations d’art utilitaire puis utilisé pour subjuguer les
masses, d’abord par le despotisme et sa propagande, puis par la société de
consommation et sa publicité. Par lui, les idées de progrès se sont diffusées, qu’elles
aient impliqué l’achat d’un meuble de grande qualité, celui d’une voiture ou l’adhésion
à une idéologie du progrès universel. Il est impossible pour les générations qui n’ont
pas connu l’entre-deux-guerres, de porter un jugement définitif sur ses productions,
sachant que le succès de leur diffusion matérielle dépendait de leur forme esthétique,
tant réelle qu’en image, parce que la fin tragique de cette période demeure impossible
{ rendre en mots. Nous ne pouvons que la contempler sous l’aspect d’une violente et
élégante innocence, que l’on ne peut ni ne veut retrouver, et dont on ne peut que tirer
la leçon.
307
III. Le romantisme industriel
Cependant cette liberté humaine que le romantisme avait défini dans les arts de
la représentation, cette liberté d’être selon sa nature personnelle et de la transcender
dans le salut, puis dans l’amour mutuel, n’était que la liberté telle qu’elle était
représentée. De même, le romantisme industriel réalise la liberté individuelle, définit
276
Esthétique, [Link]. t. I, p. 647.
308
l’individu en symbiose avec son environnement, mais cette symbiose, cette union entre
le sujet et son monde, l’environnement industriel, est finalement tragique puisque, {
mesure que les exigences individuelles s’accroissent, l’usager préfère une symbiose
représentée et réussie, qu’une symbiose irréalisable en réalité : l’autorité virtuelle finit
par se substituer au réel.
Car le romantisme industriel est bien le phantasme d’une union du sujet avec
son environnement, d’une parfaite adaptabilité de ce dernier aux désirs et { la nature
du premier, d’une ergonomie définitive qui anticiperait les désirs individuels. Ce
phantasme est particulièrement perceptible dans les films et la bande-dessinée de
science-fiction de l’époque, comme Barbarella (1962) de Jean-Claude Forest, Valérian et
Laureline (1967-) de Jean-Claude Mezières, ou Lone Sloane (1966-1978), de Philippe
Druillet, pour la France277, qui illustrent la vie dans un univers où tous les désirs
réalisables, le prix et la responsabilité que cela implique. Les cycles des Robots (1950-
1985) ou de Fondation (1951-1992) d’Isaac Asimov, ainsi que Dune (1965-1985) de Frank
Herbert, romans américains, s’attachent plus aux limites spatiales et temporelles de
l’ergonomie définitive, son destin et ses moyens de conservation.
277
Ces auteurs eurent par la suite une grande influence sur la science-fiction américaine, et plus
spécifiquement sur le space opera, dont Star Wars (1977-2005) est la référence centrale.
309
appartenance au monde. C’est ainsi que tous les objets qui servent au corps ou {
l’espace domestique sont « personnalisés », ils sont vendus selon le phantasme de cette
ergonomie définitive, qui anticipe le désir ; et de même, l’objet fétiche par excellence,
celui qui représente la vitesse, et donc la pertinence de l’individu dans la société de
consommation : le moyen de transport, voiture ou motocyclette, se pare d’options et
peut être personnalisé par son usager, « customisé » ou « tuné ».
310
1. L’organicisme
Bien que le design d’Europe du Nord compte de nombreuses figures, nous nous
limiterons aux plus significatives. La première est celle d’Alvar Aalto (1898-1976),
designer et architecte finlandais. Aalto invente dès avant la guerre le design organique,
avec l’usage du bois, le refus d’un géométrisme trop rigoureux, comme l’illustre la
bibliothèque de Viipari, aujourd’hui Vyborg (1927-1935). Le sanatorium de Paimio
(1929-1933) demeure également une de ses réalisations les plus célèbres, pour
l’importance qu’il consacre { la luminosité et au confort du patient. En 1937, il réalise le
pavillon de la Finlande { l’exposition universelle de Paris et montre la nouvelle
direction de l’architecture, alors que le style « art déco » amorce déjà son déclin. Ses
autres réalisations architecturales, comme l’université technique d’Helsinki (1949-1966)
ou l’Opéra d’Essen (1964), témoignent de son attachement dans l’apparence extérieure
du bâtiment au style international, conformiste et uniforme ; cependant l’originalité
d’Aalto, comme celle de Le Corbusier consiste { faire prévaloir l’intérieur sur
l’extérieur. Les formes qu’invente Aalto, à la fois pratiques, agréables et sobres,
demeurent des références intemporelles (Fauteuil Paimio, Vase Savoy pour Iittala,
tabourets empilables en L). En 1935, il fonda par ailleurs la société Artek avec sa femme
Aino, qui promeut encore son œuvre.
311
Le Design organique, d’inspiration scandinave n’est donc pas étranger au style
international, { la réduction des formes qu’il inspire. Mais l{ où le style international se
montre volontiers assez pauvre, l’organicisme scandinave permet de concevoir un
achèvement. C’est principalement le cas d’Eero Saarinen (1910-1961), fils d’Eliel
Saarinen (1873-1950), architecte finlandais émigré aux Etats-Unis avec lequel
l’organicisme parvient à son apogée, avec la chaise Tulip, et surtout le terminal de la
TWA à New-York (1962). Le seul architecte qui put alors rivaliser fut Oscar Niemeyer
(1907-), principal architecte de Brasilia. Cependant les années 1960 voient la fin de
l’architecture comme production d’un environnement urbain viable ; la rigidité du
style international, encore prégnante un demi-siècle plus tard, démontre bien que
l’architecture en tant qu’art a cessé d’exister concrètement, et qu’elle n’est plus que
l’exposition de formes géométriques dont l’organicisme a représenté l’aboutissement,
l’œuvre sphérique de Buckminster Fuller traçant sa dernière limite. Les architectes, à la
suite de Le Corbusier, ne pensent plus la construction et la ville que comme des
machines dont l’absence d’aspérité signifierait la pérennité, alors qu’elle n’implique
que l’absence de caractère, la caducité et la prétention de penser l’espace mieux que ses
résidents de le ressentent. Il est dommageable de constater que les rares moments où
l’architecture s’est vouée { dépasser la pauvreté du géométrisme fut pour se livrer {
une fantaisie dont l’originalité le disputait au mauvais goût (le high-tech postmoderne
du Centre Beaubourg, 1974, ou le « post-modernisme » du Forum des Halles, 1979). La
seule architecture qui mérite alors l’attention est celle des villas, par l’aménagement
intérieur encore, mais aussi par l’espace dégagé sur lequel elles donnent, qui permet
d’autres aménagements et la mise en valeur de structures certes novatrices, mais dont
la modernité peu accessible, n’a pas vocation { participer le progrès, mais plutôt à
consacrer la différence de classe278.
278
Antti Lovag, Maison Bernard, Port-la-Galère (1971-1980), in Raymond Guidot, Histoire du Design de
1940 à nos jours, Hazan, Paris, 2004, p. 228.
312
d’environnements qui annoncent les espaces virtuels par leurs usages multiples (hall
du restaurant Varna, 1971). Cette production d’environnement autonome et interactif
se réalise dans l’œuvre Phantasy Landscape pour l’exposition Visiona II, de Bayer { la
foire de Cologne, en 1970. D’autres designers, tels que Pierre Paulin (Chaise langue,
1967 ; chaise ruban, 1966), Olivier Mourgue (série Djinn, 1964-1965), Roger Tallon
(téléviseur portable P111, 1963), illustrent l’activité de la France dans ce domaine,
comme Joe Colombo le fit pour l’Italie.
313
2. Plastique et résurgence.
279
Landislas Medgyes, meubles en lucite pour la chambre { coucher d’Helena Rubinstein, U.S.A., 1940,
in Raymond Guidot, Design, techniques et matériaux, Flammarion, Paris, 2006, p. 39.
314
Ainsi, non seulement le plastique se présente comme le matériau le moins
organique, mais il récuse la simplicité stylistique de l’organicisme qui pratique un
achèvement de la forme artistique et anti-consommatoire, pour lui substituer la
fantaisie d’une consommation sans cesse renouvelée, et un accès aisé { la modernité la
plus vaine, mais aussi la plus entraînante. De sorte que le plastique, même s’il est
absent des premiers modèles, ne cesse de gagner du terrain au fur et à mesure des
années, et s’impose comme le matériau par excellence du design de consommation.
Les blisters, les emballages, les meubles gonflables et étanches, par leur gain de place,
la propreté et la facilité d’usage, sont les exemples les plus marquants de l’usage
« dilapidatoire » du plastique, qui en plus d’être superfétatoires, sont fort nocifs pour
l’environnement naturel. Avec la souveraineté du plastique, le citoyen cesse
d’appartenir { l’espace terrestre, il vit dans le monde qu’il s’est donné, selon les signes
qu’il doit arborer : il n’appartient définitivement plus { un espace d’origine naturelle
dont il serait le responsable, mais toute chose doit maintenant se plier, comme ce
matériau, aux impératifs de la modernité, pour devenir signe.
280
Société du Spectacle, Thèse 24.
281
Société de Consommation, op. cit. p.140.
315
« Le modèle masculin est celui de l’exigence et du choix. Toute la publicité
masculine insiste sur la règle « déontologique » du choix, en termes de rigueur, de
minutie inflexible. L’homme de qualité moderne est exigeant, il ne se permet aucune
défaillance. […] Le modèle féminin enjoint beaucoup plus la femme de se faire plaisir {
elle-même. Ce n’est plus la sélectivité, l’exigence, mais la complaisance et la sollicitude
narcissique qui sont de rigueur. Au fond, on continue d’inviter les hommes { jouer au
soldat, les femmes à jouer à la publicité avec elles-mêmes. »282
282
Ibidem.
283
Art Nouveau Revival, 1900-1933, 1966-1974, Musée d’Orsay, Snoek, Paris, 2009.
316
Olivetti, témoignent encore d’une esthétique tributaire de l’art décoratif et de
l’organicisme, avec un goût plus manifeste pour la forme abstraite, comme les
typographies agressives de ces années ou Notre-Dame du Haut à Ronchamp, de Le
Corbusier. Ce design est technologique parce qu’il se définit comme esthétique de la
modernité technique : c’est le discours que l’on porte sur la technique, de modernité
par l’efficience, qui le rend attirant pour le consommateur, sensible { son esthétique
dépouillée. Le design technologique s’ancre initialement dans la tradition
fonctionnaliste du good design, qui consistait à conserver la simplicité des objets
militaires, parfois directement recyclés sous forme de mobilier, comme la chaise BA
d’Ernest Race (1945)284, fabriquée en 250 000 exemplaires, { partir de carcasses d’avions
de guerre. En France, l’œuvre de Jean Prouvé est l’exemple même du fonctionnalisme
épuré et acéré des années 1950.
Cependant ce rigorisme se manifeste avec une plus grande acuité encore dans
les domaines de l’informatique, qui devient la référence esthétique du design
technologique, tandis que l’esthétique de l’espace, ce domaine que l’on ne peut que
contempler et rêver, demeure tributaire de l’organicisme pour les combinaisons et les
modules. L’informatique permet au contraire de concevoir un monde entièrement
artificiel, dont les interfaces décrivent un minimalisme graphique encore inédit, justifié
284
Anne Bony, le Design, Larousse, Paris, 2004, p.98.
317
par la capacité d’interactivité, comme l’illustre par exemple le jeu Pong, diffusé sous
forme de borne d’arcade { partir de 1972. Un monde entièrement artificiel et nouveau
se développe donc dans l’informatique. Cette esthétique, qui tranche avec l’ergonomie
organistique d’Olivetti, se retrouve dans les produits des firmes Xerox et IBM. L’usine
dessinée par Eero Saarinen pour IBM à Rochester (1958), est significative de ce
tournant, qui marque déj{, en son temps, la dissolution programmée de l’organicisme
dans les styles populaires et technologiques.
318
IV. L’ère informatique.
1. Le nihilisme contemporain
285
Père et Fils, Ivan Tourgueniev, Gallimard, Paris, 1982.
286
Les Démons, Fédor Dostoïevski, Gallimard, Paris, 1955, 1974.
287
Nous renvoyons au chapitre IV, La fin du temps fléché et le retour du mythe du combat, de L’Âge du
Renoncement de Chantal Delsol, Cerf, Paris, 2011, pp. 131-184.
288
Léo Strauss, Nihilisme et politique, Traduit de l'anglais et présenté par Olivier Sedeyn, éditions Payot
& Rivages poche/Petite Bibliothèque, n°40, 2004
319
biologique de l’humanité qu’est le racisme idéologique, et cette prédation est une
absence de pensée, le retour à des instincts primaires justifié par des arguments à
prétention scientifique289.
289
Ian Kershaw, Hitler, Essai sur le charisme en politique, Gallimard, Paris, 1995, p.66.
290
La chanson des Sex Pistols, God Save the Queen, identifie la Reine d’Angleterre et la tradition qui lui
est associée, à un régime fasciste (« God save the Queen/ The fascist regime/ There’s no future », sont les
premières paroles).
320
irrationnel. La guerre froide apparaît comme absurde, et le cataclysme nucléaire qui
pourrait en résulter, incompréhensible ; d’autre part, la désindustrialisation
commençante et la hausse du chômage dans les pays industrialisés retirent à la
population le mythe du progrès en marche : c’est ainsi que se définit l’absence d’avenir.
La violence de l’ordre social – monopole de la violence physique de l’Etat, mais aussi
violence psychologique du management et du chômage forcé – devient ce qui le
définit, et l’esthétique punk n’est jamais qu’ironique en reprenant { son compte cette
violence, en la travestissant en fête.
Le mouvement punk prend d’autre part ses racines dans l’absence d’avenir, dans
les œuvres catastrophistes et post-apocalyptiques, qui dépeignent l’effondrement
programmé du système industriel depuis la seconde révolution industrielle291. Le post-
apocalyptique est précisément le moment où l’humain, qui a perdu sa suprématie à
cause de la technique, se voit confronté à sa propre fin, que ce soit par son
remplacement comme dans La planète des singes (Pierre Boulle, 1963), son altération
comme dans La machine à explorer le temps (H.G. Wells, 1895) ou plus récemment Les
particules élémentaires (Michel Houellebecq, 1998), sa duplication comme dans Blade
291
Jack London, La peste écarlate, 1912. H.G. Wells, La machine à explorer le temps, 1895.
321
Runner (Philip K. Dick, Les androïdes rêvent-ils de moutons électriques, 1968), son
anéantissement (James Cameron, Terminator, 1984, 1991) et enfin sa réduction { l’état
de carburant et de bétail, comme achèvement de l’utilitarisme spectaculaire (Andrew
et Larry Wachowski, Matrix, 1999-2003). Il y a l{ l’évocation du totalitarisme qui est
l’envers du mystère de l’omnipotence plastique industrielle : toute altération de la
nature humaine est une réification et réciproquement. Le mouvement punk, qui
signifie au départ « délinquant », prend acte de cette réification et de cette altération,
dénonçant le perfectionnement moral, qui n’est jamais sans implication sociale ; le
racisme idéologique et la télévision, qui transforment l’humain en animal, soit en le
classant comme tel, soit en le représentant comme un membre de la meute humaine ;
la hiérarchie sociale qui fait de l’individu un outil ; et enfin le crédit et la publicité, qui
en font un aliéné de l’achat régénérateur. Prenant acte donc, l’individu ne peut se
définir qu’en tant que sauvage, { l’endroit où l’animalité et la machine vers laquelle
tend toute civilisation se rencontrent. Chacun définit ainsi son style selon cette
sauvagerie, qui apparaît aussi comme une forme de sagesse ; il ne s’agit pas alors du
mythe du bon sauvage au sens traditionnel, tel qu’illustré dans L’ingénu de Voltaire par
exemple (1767), mais du sauvage conscient de mépriser, voire de détester les artifices
de la civilisation, et particulièrement ses dirigeants. Différents styles musicaux et
vestimentaires traduisent ce recours à la « sauvagerie » : le punk en tête, mais aussi le
métal et le gothique qui puisent dans leur inspiration de la sorcellerie médiévale, la
culture hip-hop qui pratique le mélange entre l’urbanité froide et la culture noire
occidentale, le reggae fondé sur la doctrine rastafari, et enfin la culture « techno », le
cold-wave ou post-punk, qui réfèrent directement à la culture industrielle et à la
machinisation de l’humain.
322
d’une nouvelle ère historique, tout cela est parfaitement étranger au nihilisme et
n’existe que pour faire exister une raison d’être postérieure au nihilisme, dans laquelle
la croyance au progrès n’aurait pas { interférer.
L’ère informatique propose toujours trois types de design, mais l{ où les designs
populaires et technologiques demeurent, l’organicisme qui s’y est dissout est remplacé
par le romantisme de la démiurgie graphique, disponible à partir des ordinateurs
personnels.
292
Kishô Kurokawa, Helix-City, 1961 ; Arata Isozaki, projet de ville aérienne, 1960-1962 ; Kiyonori Kutake,
Projet de cité maritime, 1958. In Raymond Guidot, Histoire du Design de 1940 à nos jours, Hazan, 2005,
Paris, p.232.
293
Idem. p. 231.
294
Idem, pp. 233-235.
295
Superstudio, Vita Educatzione Cerimonia Amore Morte ; Archizoom Associati, No-Stop City. Idem, p.
238-239.
323
2. La postmodernité.
296
Société de Consommation, [Link]. pp. 129-132.
297
Anne Bony, Le Design, [Link]. p. 173.
325
3. Le néoclassicisme.
298
Anne Bony, [Link]. p.171.
326
Dominique Perrault (1953-). Philippe Starck (1949-) et Martin Szekely (1956-), sont
davantage marqués par le style postmoderne (Starck, Café Costes, 1982-1984 ; Szekely,
Bureau Petit, chaise et guéridon Pi, 1983), par l’insertion de formes acérées ou
tranchantes dans leur épure. Les deux designers tendent par la suite vers une épure
plus organique, avec pour finalité une parfaite fluidité, laquelle tend à faire disparaître
le corps traditionnel de l’objet au profit de la simple forme préhensible. Le
fonctionnalisme néoclassique tend donc { réduire la forme de l’objet { son usage, {
éluder son propre déterminisme matériel, { appliquer { l’objet la même libération qu’{
son usager (Starck, Fauteuil Louis XX, 1994 ; Szekely, banc public pour J.C. Decaux,
1993).
Ces principes sont réalisés par une étude continue de nouveaux matériaux,
comme par exemple l’Alukobon, et tendent à partir des années 1990 à donner lieu à un
nouveau style, porté vers la transparence, la légèreté des matériaux et la disparition des
supports, qui tend après le tournant du millénaire vers la couleur : il s’agit d’un
Immatérialisme. La fonction surpasse alors l’existence matérielle de l’objet qui doit
laisser le plus grand espace possible. Le designer doit dès lors à opérer un travail sur
l’espace pour ménager une forme { l’environnement, afin de conserver le confort et
l’intimité mises en danger par la réalisation d’une maison de verre. C’est le cas de
Matali Crasset (1961-), et de l’aménagement intérieur du Hi Hotel, { Nice (2003)299.
327
accrue par la faculté des objets { être rangés pour ménager l’espace, et témoigne du
rétrécissement des espaces habitables dans les villes. Dans un espace de plus en plus
restreint, qui menace de s’encombrer, tout objet est de trop, hormis le bureau, le
fauteuil de bureau et l’ordinateur personnel ; le reste de l’espace doit être rationnalisé,
car il n’y a plus de place pour la composition spatiale ni pour l’identité qui en résulte,
laquelle se manifeste par exemple par un pincement au cœur, lorsque l’on quitte un
endroit qui plein de souvenirs. L’Immatérialisme a pour but de libérer l’homme de la
massivité de l’équipement domestique, mais il entérine la domination de l’espace
virtuel sur l’espace réel ; l’espace réel apparaît comme un luxe plutôt que comme le
fondement d’une identité, et l’espace virtuel, personnalisable { merci, évolutif, se
conforme à la succession de désirs de plus en plus abstraits, comme d’améliorer son
avatar ou de compter le plus d’interlocuteurs électroniques pour accroître un égo sans
fondement et sans croyance.
328
4. La démiurgie graphique.
C’est le sens spirituel de l’art utilitaire que de fournir un espace viable et propice
{ l’épanouissement personnel de la population entière, de lui prodiguer un style
accessible, tant dans l’espace public que privé. Le succès international d’une entreprise
comme Ikea ne fait que compenser avec peine ce que l’urbanisme et l’architecture ont
échoué à faire depuis la seconde guerre mondiale : un espace convivial, propice à une
329
véritable entente civique et familiale ; { ceci près que la sacralité de l’espace public lui
vient de sa vocation { la pérennité, tandis que l’ameublement bon marché –
relativement { ce que l’on a pu définir comme art industriel – n’a pas cette même
propension. L’art utilitaire, tant comme pratique que comme œuvre, consacre le
citoyen comme maître de sa destinée et de l’espace qui lui convient. Ceci explique que
l’on tienne partout { devenir propriétaire, comme l’a attesté la crise des subprimes de
2008 aux U.S.A.
La démiurgie graphique ne compte qu’une seule forme d’art, synthèse entre l’art
de la représentation et l’art utilitaire { finalité démiurgique, il s’agit de la démiurgie
graphique narrative et ludique, que l’on nomme jeu vidéo, et qui atteint son apogée
dans les jeux de rôle et de simulation. Le jeu de rôle était un art, mais le graphisme
informatique lui permet de prendre corps et de se réaliser, non plus comme récit vécu
dans les pensées, mais en image et en temps réel. Que le jeu vidéo soit un art qui
puisse se manifester comme dangereux parce que ceux qui y jouent peuvent perdre le
contact avec le monde réel, cela ne l’est pas davantage que l’architecture ne manque
pas de s’écrouler quelques fois ou la peinture qui a causé la mort de nombre de ses
praticiens par inhalation toxique ; a-t-on pour autant cessé de peindre ou de
construire ? Le jeu vidéo l’est moins encore que ces arts puisque le choix demeure à
l’usager de s’y adonner ou pas.
Cependant l’absence désirée d’identité fixe chez l’usager des mondes virtuels, la
possibilité assumée de pouvoir en changer, comme en témoignent les jeux vidéo où le
moi est toujours un autre, induit un manque d’identité concrète, une aliénation
spectaculaire. Il n’existe pas de style définitif auquel on puisse s’identifier dans la
démiurgie graphique, mais seulement des niveaux de réalité qui consacrent les
époques. Ce qui nous permet d’identifier les deux principales notions esthétiques de la
culture de la démiurgie graphique que sont l’interface et l’immersion. L’interface est
l’objet virtuel utilitaire qui permet l’accès { un monde virtuel déterminé. Il est
nécessaire de la rendre la plus utile, la plus ergonomique et la plus esthétique afin de
faciliter la préférence, voire l’achat du consommateur, qui font tous deux le succès des
sites et des programmes. Toutefois l’interface souligne la nécessité d’organiser un
espace immatériel, de fournir une console de commande, et de synthétiser ces
330
commandes sous forme d’icônes ; cet ensemble d’objets esthétiques est donc
contrebalancé par l’immersion de l’usager, qui doit oublier l’interface pour se plonger
dans l’espace virtuel. Le seul repère auquel l’usager du virtuel puisse se rattacher est
une perpétuelle nouveauté, il s’agit donc qu’il oublie son existence corporelle pour
exister dans et par la programme qu’il utilise. Une première immersion est réalisée par
les images de synthèse, une seconde par la capture du mouvement et l’aisance de
l’animation. Cependant il est certain que l’on tend vers la dissolution de l’interface et
l’inclusion de la conscience entière, avec ses cinq sens, dans l’informatique. Bien que
cet exploit technique paraisse prodigieux, la possibilité de s’isoler { loisir du monde
réel pour entrer dans un rôle entraînerait la fin de toute citoyenneté, de toute
implication du citoyen dans le devenir d’un espace public vidé, qui ne servirait même
plus de lieu de rencontre ; c’est bien pourquoi le virtuel représente une solution aussi
désespérée que courante à la surpopulation mondiale et à la diminution des ressources
énergétiques.
331
Conclusion : L’idéalisme plastique
332
l’espace du territoire national, de la ville et du domicile, et lui permet, en s’attachant {
cet espace, de conserver sa liberté civique, celle de définir son destin personnel et
collectif. L’art utilitaire permet donc de demeurer critique face aux changements
matériels, de perpétuer la liberté civique et le rapport au monde réel qu’elle implique.
C’est pourquoi il n’est pas simplement une œuvre de décoration, mais la détermination
de notre destin individuel et collectif.
Ceci nous permet quelques remarques de plus large envergure. En effet, la
responsabilité qui incombe au citoyen, dans les rapports de force que véhicule la
conformation de l’espace réel, s’oppose en pratique { la relativité des valeurs
spectaculaires, changeant au gré de la mode. Car la tentation est de laisser le monde
suivre son cours et d’opiner silencieusement { tous les mélanges esthétiques
qu’orchestre la publicité, afin de nous vendre quotidiennement un nouveau mode de
vie. Il n’y a que la raison qui nous permette de distinguer clairement par l’esthétique,
les valeurs les plus ouvertes { la diversité de l’âme humaine, et de réfuter le despotisme
des caprices mondains : c’est une question politique, parce que notre rapport { l’espace
détermine la solidité de notre condition, et que la dilapidation matérielle ne fait que
souligner la faiblesse de nos valeurs esthétiques et morales, ramollissant les
convictions nécessaires à la conservation de notre liberté, notre devoir à exister dans le
monde tangible, dont aucun droit-créance ne peut compenser la perte.
La vérité est historique, et dans la mesure où elle donne forme au monde, elle
détermine l’identité ou l’absence d’identité, la citoyenneté ou la sujétion ; elle est
esthétique, vouée à être ressentie, à porter la beauté intrinsèque à la responsabilité
morale du citoyen, ou la laideur de son désengagement. La vérité s’impose { nous, elle
est transcendante parce que le changement ne nous est jamais qu’impensable ; elle se
manifeste dans les épiphanies que sont les révolutions citoyennes, et se répète dans les
révolutions esthétiques. La disparition de la vérité ne nous inquiète que lorsque nous
l’empêchons de resurgir, lorsque nous acceptons les claustrations chatoyantes de la
vaine consommation et du virtuel comme échappatoire. Même alors, la vérité nous
apparaît, mais sous son jour le plus défavorable : la révélation devient alors, si nous
abandonnons la beauté concrète du monde, ancrée dans sa naturalité et sa sublimation
par l’humanité, effectivement une apocalypse. L’impératif hédoniste, pour crucial qu’il
333
soit, n’a pas de sens dans un monde qui s’oublie dans l’uniformité, car la chair même
n’a de valeur que celle que l’on lui donne.
La typologie esthétique de l’Histoire industrielle telle qu’elle a été présentée ici,
n’a d’autre finalité que de souligner l’immense puissance plastique de l’humanité,
depuis qu’elle s’est dotée des méthodes de production et de diffusion industrielles ;
cette puissance dépasse largement notre imagination, et notre responsabilité politique,
tant personnelle que collective, s’y évalue, puisque la réification de l’être humain, dont
le totalitarisme fut la réalisation politique, en est le mal inhérent.
Nous produisons notre monde : ceci n’est pas un mystère mais un dévoilement
explicite, un exotérisme qui appelle { être renouvelé aussi souvent que possible. Il n’y a
pas d’autre vérité, de conviction et d’efficience que la révolution, le progrès et la
modernité. Il ne s’agit donc pas ici de vouer un culte mystique { notre élan créateur, ou
{ la configuration de l’espace, mais de comprendre la profondeur de l’effort plastique
de la civilisation industrielle eu égard à la conservation de notre liberté collective, sans
laquelle la liberté individuelle ne peut être correctement déterminée. Ce sont nos mots
et nos images qui donnent forme à nos outils, à nos demeures, à nos loisirs, à notre
être ; ce n’est pas parce que nous décidons de comprendre ce que nous faisons de
nous-mêmes, que cela rend notre approche moins spirituelle, bien au contraire. C’est
cet idéalisme plastique que nous avons développé : nous sommes créateur de notre
monde par production de sa forme, et dès lors, nous nous rendons responsables de ce
que nous faisons de nous-mêmes.
L’approche de l’idéalisme plastique consiste donc { souligner l’importance de
conserver l’intégrité de la condition humaine, que dévoilent la condition citoyenne et
la conservation de la liberté civique. Travailler sur nos idées afin de concevoir notre
monde selon les deux acceptions de la conception : intelliger et créer, est la seule façon
pour le citoyen de ne pas être réifié et de se rendre pleinement responsable de lui-
même. Ce sont les seules valeurs qui demeurent dans la grande révolution technique
que nous vivons actuellement. Car la civilisation qui vient ne peut se construire sans
refondation morale ni enseignement esthétique ; parce que nous sommes les
démiurges de notre avenir, parce que le travail humain s’inscrit au sein de la nature et
ne peut se départir de son exemple, il nous faut nous ressouvenir des paroles
d’Epictète :
334
« Désormais, la matière sur laquelle je dois travailler, c’est ma pensée, comme
celle du charpentier, c’est le bois ; celle du cordonnier, le cuir ; et mon travail consiste
à user de mes représentations avec rectitude. […] L’exil ? Et où peut-on m’expulser ?
Hors du monde, on ne le peut. Mais partout où j’irai, il y aura le soleil, la lune, les
astres, les songes, les présages, la conversation avec les dieux. »300
300
Epictète, De la profession de cynique, extrait des Entretiens d’Epictète édité aux Belles Lettres, Livre
III, chapitre XXII, traduit par Joseph Souilhé, avec la collaboration d’Armand Jagu, Gallimard, Paris,
2005, p. 15.
335
Bibliographie :
Ere préindustrielle :
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353
Table des Matières :
Introduction. ....................................................................................................................... 4
Première partie : Théorie esthétique de l’Histoire industrielle ....................................... 19
I. Le renversement de l’Histoire industrielle ............................................................. 19
1. L’Idée esthétique et le renversement historique. ............................................... 19
2. L’utilitarisme, morale industrielle ....................................................................... 27
3. Le renversement et le découpage historiques. ................................................... 32
4. Les deux moments de la raison spatiale. ........................................................ 44
5. La raison plastique. ..............................................................................................59
II. Phénoménologie de l’Idée esthétique. ................................................................65
1. Métaphysique de la production incrémentielle. ................................................ 69
2. L’idée de révolution.............................................................................................. 77
3. L’Idéal du Progrès. ................................................................................................82
4. L’Idée esthétique de modernité. ..................................................................... 97
5. L’Identité moderne. ............................................................................................. 132
6. L’aliénation spectaculaire et le Design matériel comme spiritualité. ........... 141
Deuxième partie : La beauté utile .....................................................................................155
I. Le sacré comme principe esthétique. ........................................................................155
1. Définition nécessaire du sacré. ...........................................................................155
2. Les arts de la représentation. Sacralité de l’esprit absolu. ............................... 165
3. Modernité du sacré de la représentation. ......................................................... 168
4. Le sacré dans l’art utilitaire ............................................................................. 173
II. Beauté et utilité dans la tradition occidentale........................................................ 182
1. Ornement et parure ........................................................................................... 182
2. L’utilité exclue de la beauté artistique .............................................................. 185
3. La beauté utile. ................................................................................................... 190
4. L’idéal d’utilité ...................................................................................................... 193
5. Le classicisme utilitaire antique ........................................................................... 199
III. Esthétique utilitaire industrielle........................................................................ 207
1. La spatialité ........................................................................................................... 209
2. L’art industriel. ................................................................................................... 216
354
3. Catégories d’espace et œuvres de Design ......................................................... 230
IV. L’immanence spatiale ............................................................................................ 264
Troisième partie : Histoire philosophique du Design. .................................................. 268
Introduction. ................................................................................................................ 268
I. Le symbolisme industriel. ..................................................................................... 273
1. L’artiste utilitaire. ............................................................................................... 273
2. Démiurgie et Profusion ........................................................................................ 278
3. Le sublime industriel ............................................................................................ 281
4. L’archaïsme industriel. ................................................................................... 285
II. Le classicisme utilitaire. .................................................................................... 289
1. Le nihilisme futuriste. ........................................................................................292
2. Le classicisme industriel. ................................................................................... 295
3. L’art décoratif .....................................................................................................300
III. Le romantisme industriel...................................................................................308
1. L’organicisme....................................................................................................... 311
2. Plastique et résurgence. ..................................................................................... 314
IV. L’ère informatique. ............................................................................................. 319
1. Le nihilisme contemporain ................................................................................ 319
2. La postmodernité. .............................................................................................. 324
3. Le néoclassicisme. .............................................................................................. 326
4. La démiurgie graphique. ................................................................................ 329
Conclusion : L’idéalisme plastique .................................................................................. 332
Bibliographie :................................................................................................................... 336
Ere préindustrielle : ...................................................................................................... 336
Ere industrielle : ...........................................................................................................340
Esthétique : ................................................................................................................... 345
Table des Matières : .......................................................................................................... 354
355