Enfance et solitude dans un monde mystique
Enfance et solitude dans un monde mystique
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I
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voyante. Effectivement, au rez-de-chaussée, habitait
une voyante de grande réputation. Des quartiers les
plus éloignés, des femmes de toutes les conditions
venaient la consulter. Elle était voyante et quelque
peu sorcière. Adepte de la confrérie des Gnaouas
(gens de Guinée) elle s’offrait, une fois par mois, une
séance de musique et de danse nègres. Des nuages de
benjoin emplissaient la maison et les crotales et les
guimbris nous empêchaient de dormir, toute la nuit.
Je ne comprenais rien au rituel compliqué qui se
déroulait au rez-de-chaussée, De notre fenêtre du
deuxième étage, je distinguais à travers la fumée des
aromates les silhouettes gesticuler. Elles faisaient tinter
leurs instruments bizarres. J’entendais des you-you. Les
robes étaient tantôt bleu ciel, tantôt rouge sang, parfois
d’un jaune flamboyant. Les lendemains de ces fêtes
étaient des jours mornes, plus tristes et plus gris que les
jours ordinaires. Je me levais de bonne heure pour aller
au Msid, école coranique située à deux pas de la maison,
Les bruits de la nuit roulaient encore dans ma tête,
l’odeur du benjoin et de l’encens m’enivrait. Autour de
moi, rôdaient les jnouns, les démons noirs évoqués par la
sorcière et ses amis avec une frénésie qui touchait au
délire. Je sentais les jnouns me frôler de leurs doigts
brûlants, j’entendais leurs rires comme par les nuits
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d’orage. Mes index dans les oreilles, je criais les versets
tracés sur ma planchette avec un accent de désespoir
Les deux pièces du rez-de-chaussée étaient
occupées par la Chouafa principale locataire. Au
premier étage habitaient Driss El Aouad, sa femme
Rahma et leur fille d’un an plus âgée que moi. Elle
s’appelait Zineb et je ne l’aimais pas. Toute cette
famille disposait d’une seule pièce, Rahma faisait la
cuisine sur le palier. Nous partagions avec Fatma
Bziouya le deuxième étage. Nos deux fenêtres
faisaient vis-à-vis et donnaient sur le patio, un vieux
patio dont les carreaux avaient depuis longtemps
perdu leurs émaux de couleur et qui paraissait pavé
de briques. Il était tous les jours lavé à grande eau et
frotté au balai de doum. Les jnouns aimaient la
propreté. Les clientes de la Chouafa avaient dès
l’entrée une bonne impression, impression de netteté
et de paix qui invitait à l’abandon, aux confidences -
autant d’éléments qui aidaient la voyante à dévoiler
plus sûrement l’avenir.
Il n’y avait pas de clientes tous les jours. Aussi
inexplicable que cela puisse paraître, il y avait la
morte-saison. On ne pouvait en prévoir l’époque.
Brusquement, les femmes cessaient d’avoir recours à
des philtres d’amour, se préoccupaient moins de leur
avenir, ne se plaignaient plus de leurs douleurs des
reins, des omoplates ou du ventre, aucun démon ne
les tourmentait.
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La Chouafa choisissait ces quelques mois de trêve
pour s’occuper de sa santé propre. Elle se découvrait
des maux que sa science ne pouvait réduire. Les
diables l’hallucinaient, se montraient exigeants
quant à la couleur des caftans, l’heure de les porter,
les aromates qu’il fallait brûler dans telle ou telle
circonstance. Et dans la pénombre de sa grande
pièce tendue de cretonne, la Chouafa gémissait, se
plaignait, conjurait, se desséchait dans des nuages
d’encens eu de benjoin.
esses grises.
Je me sentais plus seul que jamais. J’étais de plus
en plus persuadé que c’était bel et bien l’Enfer. Dans les
salles chaudes, l’atmosphère de vapeur, les personnages
de cauchemar qui s’y agitaient, la température, finirent
par m’anéantir. Je m’assis dans un coin, tremblant de
fièvre et de peur. Je me demandais ce que pouvaient bien
faire toutes ces femmes qui tournoyaient partout,
couraient dans tous les sens, traînant de grands seaux de
bois débordants d’eau bouillante qui m’éclaboussait au
passage. Ne venaient-elles donc pas pour se laver ? il y
en avait bien une ou deux qui tiraient sur leurs cheveux,
assises, les jambes allongées, protestant d’une voix haute
mais les autres ne semblaient même pas s’apercevoir de
leur présence et continuaient leurs éternels voyages avec
leurs éternels seaux de bois. Ma mère, prise dans le
tourbillon, émergeait de temps en temps d’une masse de
jambes et de bras, me lançait une recommandation ou une
injure que je n’arrivais pas à saisir et disparaissait.
Devant moi, dans un seau vide, il y avait un peigne en
corne, un gobelet de cuivre bien astiqué, des oranges et
des oeufs durs. Je pris timidement une orange, je
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l’épluchai, je la suçai pendant longtemps, le regard
vague. Je sentais moins l’indécence de mon corps dans
cette pénombre, je le regardais se couvrir de grosses
gouttes de sueur et je finis par oublier les femmes qui
s’agitaient, leurs seaux de bois et leurs voyages
inexplicables autour de la pièce. Ma mère fondit sur moi.
Elle me plongea dans un seau d’eau, me couvrit la tête
d’une glaise odorante et malgré mes cris et mes larmes
me noya sous un flot d’injures et de feu. Elle me sortit du
seau, me jeta dans un coin comme un paquet, disparut de
nouveau dans le tourbillon. Mon désespoir dura peu, je
plongeai la main dans le seau à provisions et je pris un
oeuf dur, gourmandise dont j’étais particulièrement
friand. Je n’avais pas encore fini d’en grignoter le jaune
que ma mère réapparut de nouveau, m’aspergea
alternativement d’eau bouillante et d’eau glacée, me
couvrit d’une serviette et m’emporta à moitié mort à l’air
frais sur l’estrade aux baluchons. Je l’entendis dire à la
caissière :
- Lalla Fattoum, je te laisse mon fils, je n’ai pas eu
encore une goutte d’eau pour me laver.
Et à moi
- Habille-toi, tête d’oignon ! Voici une orange
pour t’occuper.
Je me trouvai seul, les mains croisées sur mon
ventre en flammes, plus bête que jamais au milieu de
toutes ces inconnues et de leurs fastueux baluchons. Je
m’habillai. Ma mère vint un moment m’entourer
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étroitement la tête dans une serviette qu’elle me noua
sous le menton, me munit de toutes sortes de
recommandations et s’engouffra dans les salles chaudes
par cette porte noire qui me faisait face et d’où
s’échappaient toutes sortes de rumeurs.
J’attendis sur l’estrade jusqu’au soir. Ma mère
finit par venir me rejoindre, l’air épuisé, se plaignant de
violents maux de tête.
Heureusement pour moi, ces séances de bain
étaient assez rares. Ma mère ne voulait point
s’embarrasser de l’enfant empoté et maladroit que j’étais.
Pendant son absence, j’étais livré à mes timides
fantaisies. Je courais pieds nus dans le derb, imitant le
pas cadencé des chevaux, je hennissais fièrement,
envoyais des ruades. Parfois, je vidais simplement ma
Boîte à Merveilles par terre et j’inventoriais mes trésors.
Un simple bouton de porcelaine me mettait les sens en
extase. Quand je l’avais longtemps regardé, j’en caressais
des doigts la matière avec respect. Mais il y avait dans cet
objet un élément qui ne pouvait être saisi ni par les yeux,
ni par les doigts, une mystérieuse beauté intraduisible.
Elle me fascinait. Je sentais toute mon impuissance à en
jouir pleinement. Je pleurais presque de sentir autour de
moi cette étrange chose invisible, impalpable, que je ne
pouvais goûter de la langue, mais qui avait un goût et le
pouvoir d’enivrer. Et cela s’incarnait dans un bouton de
porcelaine et lui donnait ainsi une âme et une vertu de
talisman.
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Dans la Boîte à Merveilles, il y avait une foule
d’objets hétéroclites qui, pour moi seul, avaient un
sens : des boules de verre, des anneaux de cuivre, un
minuscule cadenas sans clef, des clous à tête dorée,
des encriers vides, des boutons décorés, des boutons
sans décor. Il y en avait en matière transparente, en métal,
en nacre. Chacun de ces objets me parlait son langage.
C’étaient là mes seuls amis. Bien sûr, j’avais des relations
dans le monde de la légende avec des princes très
vaillants et des géants au coeur tendre, mais ils habitaient
les recoins cachés de mon imagination. Quant à mes
boules de verre, mes boutons et mes clous, ils étaient là, à
chaque instant, dans leur boîte rectangulaire, prêts à me
porter secours dans mes heures de chagrin.
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commérages. On y faisait connaissance avec des femmes
qui n’habitaient pas le quartier. On y allait autant pour se
purifier que pour se tenir au courant de ce qui se faisait,
de ce qui se disait. Il arrivait qu’une femme chantât un
couplet et le couplet faisait ainsi son entrée dans le
quartier. Deux ou trois fois, ma mère assista à de
vrais crêpages de chignons. De telles scènes donnaient
matière à des galas de comédie. Pendant une semaine,
ma mère mimait devant les femmes de la maison, les
amies de passage et les voisines, la dispute et ses
phases multiples. On avait droit à un prologue suivi de
la présentation des personnages, chacun avec sa
silhouette particulière, ses difformités physiques, les
caractéristiques de sa voix, de ses gestes et de son
regard. On voyait naître le drame, on le voyait se
développer, atteindre son paroxysme et finir dans les
embrassades ou dans les larmes.
Ma mère remportait auprès des voisines un gros
succès. Je n’aimais pas beaucoup ces sortes
d’exhibitions. L’excès de gaîté de ma mère était pour
moi lié à de fâcheuses conséquences. Le matin,
débordante d’enthousiasme, elle ne manquait jamais, le
soir, de trouver quelque motif de querelle ou de pleurs.
Mon père rentrait toujours tard, il nous trouvait
rarement de bonne humeur. Il subissait presque
toujours le récit d’un événement que ma mère se
plaisait à peindre avec les couleurs les plus sombres.
Quelquefois un incident de mince importance prenait
des proportions de catastrophe.
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Ainsi en fut-il quand Rahma eut l’idée néfaste de
faire sa lessive un lundi. Il était établi que ce jour-là
appartenait exclusivement à ma mère. De bonne heure,
elle occupait le patio, l’encombrait d’auges de bois, de
bidons qui servaient de lessiveuses, de seaux pour le
rinçage et de paquets de linge sale. A peine
vêtue d’un séroual et d’un vieux caftan déchiré, elle
s’affairait autour d’un feu improvisé, remuait le contenu
du bidon à l’aide d’une longue canne, pestait contre le
bois qui donnait plus de fumée que de chaleur, accusait
les marchands de savon noir de l’avoir escroquée et
appelait sur leurs têtes toutes sortes de malédictions.
Le patio ne suffisait pas à son activité. Elle
grimpait jusque sur la terrasse, tendait ses cordes, les
soutenait à l’aide de perches de mûrier, redescendait
brasser des nuages de mousse. Ce jour-là ma mère
m’expédiait à l’école avec, pour vêtement, une simple
chemise sous ma djellaba. Le déjeuner était sacrifié. Je
devais me contenter d’un quartier de pain enduit de
beurre rance, accompagné de trois olives. Notre chambre
même perdait son visage habituel. Les matelas gisaient
là, sans couvertures, les coussins n’avaient plus
d’enveloppes et la fenêtre semblait nue sans son rideau
semé de fleurettes rouges.
La soirée était consacrée au pliage des vêtements.
Ma mère prenait une chemise toute froissée et sentant le
soleil, la déployait sur ses genoux, la regardait par
transparence, la pliait, les manches à l’intérieur, avec
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application, presque avec gravité. Parfois, elle faisait une
reprise. Elle n’aimait guère la couture et moi-même, je
préférais la voir tirer sur ses cardes ou tourner son rouet.
L’aiguille, instrument particulièrement citadin,
représentait à mes yeux un symbole de mollesse. Il était
de tradition dans notre famille que le métier féminin
noble par excellence consistât à travailler la laine.
Manier l’aiguille équivalait presque à un reniement.
Nous étions Fassis par accident, mais nous restions
fidèles à nos origines montagnardes de seigneurs
paysans.
Ma mère ne manquait jamais d’évoquer ces
origines lors des querelles avec les voisines. Elle osa
même soutenir devant Rahma que nous étions
d’authentiques descendants du Prophète.
- Il existe, dit-elle, des papiers pour le prouver,
des papiers gardés précieusement par l’imam de la
mosquée de notre petite ville. Qui es-tu, toi, femme
d’un fabricant de charrues, sans extraction, pour oser
mettre ton linge, plein de poux, près du mien
fraîchement lavé ? Je sais ce que tu es, une
mendiante d’entre les mendiantes, une domestique
d’entre les domestiques, une va-nu-pieds, crottée et
pouilleuse, une lécheuse de plats qui ne mange
jamais à sa faim. Et ton mari parle-moi de cet être
difforme, à la barbe rongée de mites, qui sent
l’écurie et brait comme un âne ! Que dis-tu ? En
parler à ton mari ? Est-ce que moi, je crains ton mari
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? Qu’il vienne ! Je lui montrerai de quoi peut être
capable une femme de noble origine. Quant à toi,
arrête tes piaillements et ramasse tes hardes. Toutes
les voisines témoigneront en ma faveur. Tu m’as
provoquée. Je ne suis pas une petite fille pour me
laisser insulter par une femme de ton espèce.
De notre fenêtre du deuxième étage, pâle
d’angoisse et de peur, je suivais la scène, alors que ma
mémoire d’enfant enregistrait les phrases violentes.
Le soir, tout abruti de sommeil, j’entendis mon
père monter l’escalier. Il entra selon son habitude, se
dirigea vers son matelas posé à même le sol. Ma mère
prépara le souper, posa la table ronde, le plat de ragoût
et le pain.
On sentait qu’elle boudait.
Mon père se mit à manger sans poser de
questions. Ma mère boudait toujours. Puis elle éleva
brusquement la voix et dit :
- Cela ne te fait rien à toi, qu’on nous traîne dans
la boue, qu’on nous insulte, qu’on insulte nos nobles
origines, nos ancêtres qui faisaient trembler les tribus !
Cela ne te fait rien que les gens de basse extraction
tentent de souiller, par des paroles inconvenantes,
notre famille qui compte parmi ses morts des hommes
courageux, des chefs, des saints et des savants !
Toujours silencieux, mon père continuait à
manger.
Ma mère recommença :
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- Oui, tout cela ne te fait rien. Que ta femme
subisse tous les affronts, ton appétit n’en est pas
affecté et tu manges comme à l’ordinaire. Moi, j’ai
tellement de peine sur le coeur que je ne mangerai plus
jamais de ma vie.
Ma mère, se cachant le visage dans ses deux
mains, poussa un long sanglot et se mit à pleurer à
chaudes larmes. Elle gémissait, se lamentait, se donnait
de grandes claques sur les cuisses, chantait sur un air
monotone et combien triste tous les malheurs qui
l’avaient frappée. Elle énumérait les insultes qu’elle
avait reçues, les épithètes dont on l’avait gratifiée,
recommençait intarissablement le panégyrique de ses
ancêtres qui, par la même occasion, se trouvaient
offensés.
Mon père, rassasié, but une gorgée d’eau,
s’essuya la bouche, tira à lui un coussin pour
s’accouder et demanda :
- Avec qui t’es-tu encore disputée ?
La phrase eut sur ma mère un effet magique. Elle
cessa de pleurer, releva la tête et, avec une explosion
de fureur, s’adressa à mon père
- Mais avec la gueuse du premier étage, la femme
du fabricant de charrues ! Cette dégoûtante créature a
souillé mon linge propre avec ses guenilles qui sentent
l’étable. Elle ne se lave jamais d’ordinaire, elle garde
ses vêtements trois mois, mais pour provoquer une
querelle, elle choisit le lundi, mon jour de lessive, pour
sortir ses haillons. Tu connais ma patience, je cherche
toujours à aplanir les difficultés, je ne me départis
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jamais de ma courtoisie coutumière ; je tiens cela de
ma famille, nous sommes tous polis. Les gens qui nous
provoquent par des paroles grossières perdent leur
temps. Nous savons conserver notre calme et garder
notre dignité. Il a fallu cette pouilleuse...
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Je n’en pouvais plus. Mes oreilles étaient au
supplice, mon coeur dans ma poitrine heurtait avec
force les parois de sa cage. Les sanglots m’étouffèrent
et je m’écroulai aux pieds de ma mère, sans
connaissance.
II
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brûlait des aromates, aspergeait les coins de lait ou
d’eaux odoriférantes, prononçait de longues incantations.
Une porte claqua. Zineb, la fille de Rahma, se mit
à geindre. Sa mère la gratifia d’une gifle sonore et la
noya sous un flot d’injures.
- A ton âge! N’as-tu pas honte de mouiller ton lit
presque chaque nuit ? Je devrais te Lâcher dans une
étable, au lieu de ce préparer chaque soir, ton matelas.
La chouafa l’interrompit
- Que ta matinée soit heureuse, Rahma
- Que ta journée soit ensoleillée, Lalla
- Comment te sens tu ce matin ?
- Je remercie le Seigneur, il m’a infligé une terrible
punition le jour où il m’a donné cette pisseuse de
mauvais augure. Je le remercie pour ses dons
innombrables, je le remercie dans la joie comme dans
l’affliction.
- Eloigné soit de toi tout sujet de chagrin. Prends
patience ! Cette enfant guérira, elle sera ta consolation
dans ce monde de misères,
- Dieu t’entende, Lalla ! Qu’il répande sans mesure
ses bénédictions sur toi, sur ceux qui te sont chers.
Ma mère remua dans son lit, toussa, soupira, finit
par se mettre sur son séant. Elle se leva et ouvrit la
fenêtre. La lumière m’éclaboussa les yeux et me fit mal.
J’entendis s’ouvrir les volets de Fatma Bziouya. D’une
voix ensommeillée, ma mère déroula son chapelet de
salutations d’usage qu’elle adressait chaque matin à sa
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voisine d’en face. Celle-ci Lui souhaita une heureuse
journée avec les formules habituelles. Aucune n’écoutait
les propos de l’autre. Chacun récitait son boniment sur un
air monotone sans ardeur et sans enthousiasme. Elles
posaient des questions mais connaissaient d’avance les
réponses. Depuis trois ans que nous habitions ensemble,
elles avaient répété les mêmes phrases chaque matin.
Parfois elles modifiaient un mot, faisaient allusion à
quelque récent événement, mais de telles circonstances
étaient fort rares.
Invariablement, ma mère demandait
- Comment te sens-tu ce matin ? Ta tête ne te fait-
elle pas trop souffrir ? Ton sommeil a-t-il été paisible ?
Elle concluait
- La santé est chose capitale, ma saur Rien ne peut
la remplacer.
Ce jour-là elle ajouta
- Mon garçon n’est pas bien aujourd’hui. Dieu
éloigne de toi et de ceux qui te sont chers le mal, et crève
les yeux à ceux qui nous envient.
La voix de la chouafa monta du rez-de-chaussée:
- Lalla Zoubida ! Que ta matinée soir bénie ! Dieu
éloigne de loi tout motif de peine et te conserve, toi et les
tiens, en excellente santé
Ma mère répondit:
- Que ta journée soir lumineuse et pleine de
bénédictions ! Comment ce sens-tu ce matin ? Dieu
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veillera sur ton bonheur et sur celui de tous ceux qui te
sont proches.
La chouafa enchaîna:
- Ne t’inquiète pas pour ton fils, les amis de Dieu
veillent sur sa santé. Il a des protecteurs dans le monde
visible et dans le monde invisible. Je sais qu’il est chéri
des puissances bénéfiques. Quand il sera homme, il sera
un sabre parmi les sabres, un guerrier invulnérable, une
ruche au miel recherché pour sa saveur et son parfum.
- Lalla, dit ma mère toute remuée, le miel et le
beurre coulent de ta bouche et l’odeur du Paradis parfume
ton haleine.
Et ma mère, extatique, Les yeux au ciel, ajouta:
- Seigneur, qui m’écoutes du haut des cieux,
répands tes trésors inépuisables, ô toi maître de tous les
trésors, sur cette femme de bien ; qu’elle soit vénérée
comme elle le mérite dans ce monde et qu’elle bénéficie
de tes largesses dans l’Autre. Que sa vie soit couronnée
par l’accomplissement du Pèlerinage aux Lieux qui nous
sont chers, à nous tes esclaves auxquels tu as révélé la
Vérité par l’intermédiaire de ton Prophète (le salut Soit
sur lui, sur ses compagnons et ses proches, le salut et la
Paix !) Amine! O Dieu de l’Univers!
- Amine ! répondirent en écho toutes les femmes.
Pendant ce cérémonial, je m’étais levé et mis en
djellaba. Mes oreilles bourdonnaient un peu, mais je ne
me sentais nullement plus fatigué que d’habitude. La
perspective de rester à la maison toute la journée, loin du
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fq:h et de sa baguette de cognassier, me rendait tout
heureux. Nous étions mercredi, le jour suivant était
ordinairement jour de congé et le vendredi l’école
n’ouvrait qu’après la prière de midi. J’avais devant moi
deux jours et demi, deux jours et demi à vivre comme un
prince.
Ma mère m’aida à faire mes ablutions et s’affaira,
‘dans le réduit qui lui servait de cuisine, à activer son feu.
Toute la maison retentissait du bruit des soufflets.
Il faisait un éclatant soleil. Bientôt la table fut mise. Il y
avait des oeufs frits à l’huile d’olive et du pain frais.
Nous nous mîmes à manger. Allal, le mari de Fatma
Bziouya, jardinier de son état, fit entendre sa voix à
l’entrée de la maison.
- N’y a-t-il personne ? Puis-je passer ?
Rahma répondit
- Il n’y a personne. Passe
Son pas retentit dans l’escalier. Nous finissions de
manger quand sa femme entra dans notre chambre. Elle
tenait une assiette de faïence où reposaient deux beignets
sfenj. J’en étais particulièrement friand.
Ma mère se leva pour recevoir la visiteuse. Le
visage ennuyé, la bouche pincée, elle débita les formules
qu’exige la politesse en de telles occasions.
- Fatma ! Pourquoi t’es-tu dérangée ? Je ne peux
accepter ! Nous avons, louange à Dieu, amplement de
quoi nous rassasier! Deux beignets! C’est beaucoup trop!
Par Dieu je ne puis accepter.
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Notre voisine essayait de vaincre cette résistance.
Elle prenait la main de ma mère et protestait avec
chaleur.
- Tu ne peux pas me faire un tel affront. Donne-les
à Sidi Mohammed ; qu’Allah lui donne la santé! Tu ne
peux pas refuser, c’est si peu de chose!
Enfin, ma mère remercia.
- Dieu te comblera de ses bienfaits, et te fera
goûter des nourritures du Paradis qu’il réserve à ses élus.
- Dieu ouvrira pour nous tous les portes de ses
trésors.
Fatma alla rejoindra son mari et ma mère poussa de
mon côté l’assiette avec les deux beignets.
- Mange-les, toi qui les aimes, me dit-elle ; mon
estomac ne supporte pas les beignets.
Je me régalai.
Un apprenti de mon père, que tout le monde
appelait Driss le teigneux, frappa à la porte d’entrée. Il
demanda un couffin pour faire notre marché. Ma mère lui
recommanda à haute voix de choisir une viande sans trop
d’os, et des fèves vertes bien tendres. La situation de mon
père était assez prospère. Nous pouvions nous permettre
de manger de la viande trois à quatre fois par semaine.
Papa, d’origine montagnarde comme ma mère,
après avoir quitté son village situé à une cinquantaine de
kilomètres de la grande ville, avait au début éprouvé des
difficultés à gagner sa vie et celle de sa jeune épouse.
Dans son pays, on était pillard et paysan. A Fès, il fallait
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pour vivre exercer quelque industrie citadine ou monter
un petit commerce. Dans notre famille, vendre et acheter
a toujours été considéré comme le métier le plus vil.
Mon père se souvint avoir été à un moment de sa
jeunesse dans l’atelier de l’un de ses oncles maternels,
tisserand de couvertures. II s’acheta donc un minimum de
matériel, loua un coin dans un atelier et s’installa
tisserand. Il faisait honnêtement son travail, améliorait de
jour en jour sa production. Bientôt, ses articles furent très
disputés et le ménage jouit d’un certain confort. Mon
père avait un vieil ouvrier avec lui sur le métier ; Driss le
teigneux garnissait les canettes et faisait les commissions.
Driss venait deux fois par jour à la maison le matin
acheter les provisions et au milieu du jour chercher le
déjeuner de son patron. Mon père mangeait à l’atelier. Il
venait seulement le soir après la dernière prière. Le
vendredi faisait exception. Ce jour-là mon père était à son
métier jusqu’à midi environ ; il payait ses employés,
allait à la Mosquée pour la grande prière et nous
déjeunions en famille.
Driss revint chargé de son lourd panier. Ma mère
en fit l’inventaire. Le teigneux n’avait rien oublié. La
viande avait bon aspect et le vert des cosses de fèves nous
faisait saliver abondamment. Le couffin conte- naît en
outre de l’ail, du persil et quantité de petits paquets
d’épices. Nous avions de l’huile, du charbon et de la
farine pour tout le mois.
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Quand ma mère parlait de « l’oeil des envieux »,
elle pensait sûrement à ces richesses. Les voisines moins
fortunées nous jalousaient un peu. Elles n’ignoraient
d’ailleurs aucun détail de notre vie domestique. Ma mère,
de son côté, connaissait les difficultés de tout le monde,
l’état des finances de chaque ménage, les dettes qu’il
contractait, ses dépenses de chaque jour et la qualité de
son ordinaire.
Les fèves furent versées dans un large panier en
sparterie en forme de plat.
- Tu m’aideras à les écosser, me dit maman.
J’acquiesçai et me mis aussitôt à l’ouvrage. Je fus vite
dégoûté de ce travail. J’allai risquer un oeil dans la
chambre de Bziouya. Elle roulait du couscous. Dans un
coin, s’amoncelaient divers légumes : navets, carottes,
courge rouge et oignons. Notre voisine m’aimait
beaucoup. Elle laissa un moment son couscous pour
fouiller dans un panier. Elle me tendit, avec un large
sourire, un radis d’un rouge de rubis long d’un empan. Je
lui fis un sourire pour la remercier et plantai mes dents
dans la chair rose de cette friandise. Le goût en était si
fort que les larmes me sortirent des yeux. Je ne dis rien,
je partis à reculons, grimpai les marches qui conduisaient
sur la terrasse et jetai par-dessus le mur qui nous séparait
d’une autre maison, le beau radis.
Le soleil était clair et chaud. Un chat blanc et noir
reposait sur Le mur et suivait mes mouvements de ses
yeux à demi fermés. Je ne m’en approchai point. Le coup
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de griffe du matou pensionnaire de Sidi Ah Boughaleb
m’avait appris à me méfier des chats qui ronronnent au
soleil.
Ma mère s’inquiétait déjà de mon absence, elle
m’appelait à La cantonade. Je m’engageai dans l’escalier
pour redescendre. Quelqu’un montait pieds nus. Les pas
mous et le froufrou des vêtements se rapprochaient.
Apparut Rahma. Ma mère ne lui parlait plus depuis leur
dispute. Les deux femmes évitaient de se rencontrer, moi,
je ne savais pas s’il fallait lui sourire on me sauver. Je me
plaquai contre le mur et attendis que les événements
décidassent pour moi. En arrivant à ma hauteur, Rahma
s’arrêta, me caressa la Joue et me glissa un objet dans la
main, un objet lisse et froid, mais dont le toucher me
plongea dans un bain de délice.
- C’est pour toi, me murmura notre voisine.
Je ne répondis rien et courus rejoindre ma mère qui
s’impatientait. L’objet était toujours dans le creux de ma
main et dégageait une fraîcheur d’eau de source.
Installé dans un coin de la pièce, j’osai enfin le
regarder. C’était un gros cabochon de verre à facettes,
taillé en diamant, un bijou fabuleux et barbare, provenant
à n’en pas douter de quelque palais souterrain où
demeurent les puissances de l’invisible. Etait-ce un
message de ces lointains royaumes ? Etait-ce un
talisman ? Etait-ce une pierre maudite qui m’était remise
par notre ennemie pour attirer sur nous La colère des
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démons ? Que m’importait La colère de tous les démons
de la terre!
Je tenais dans mes mains un objet d’une richesse
insoupçonnable. Il prendra place dans ma Boîte à
Merveilles et je saurai découvrir toutes ses vertus.
Ma mère me trouva dans mon coin. Elle me jeta un
regard négligent et dit:
- Encore un bout de verre ! Fais attention de
ne pas te blesser.
III
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Ma mère se leva, se dirigea vers la pièce d’en face.
Je la suivis.
Oh ! merveille ! Au centre du mur, une lampe à
pétrole était accrochée. Une flamme blanche et paisible
dansait imperceptiblement dans un verre en forme de
clarinette. Une glace, placée derrière, intensifiait la
lumière. Nous étions, ma mère et moi, complètement
éblouis. Ma mère dit enfin:
- Ta lampe éclaire bien. Mais n’y a-t-il pas de
danger d’explosion ? Des risques d’incendie ? On dit
aussi que le pétrole sent très mauvais.
Bziouya risqua timidement:
- Je ne crois pas qu’il y ait de danger. Plusieurs
personnes du quartier se servent maintenant de ces
Lampes. Elles en paraissent très satisfaites. Vous devriez
en acheter une, la chambre paraît plus accueillante et plus
gaie.
- Oui, répondit ma mère en allongeant les lèvres,
une lampe, certes, éclaire mieux qu’une bougie mais elle
est moins jolie qu’un chandelier de cuivre.
Sa curiosité tomba. Elle me prit la main, me
ramena chez nous. Elle ne dit plus rien Jusqu’à l’arrivée
de papa. Elle prépara le dîner comme à l’ordinaire,
disposa la petite table ronde, rassembla à portée de sa
main les accessoires pour le thé.
Lorsque mon père franchit le seuil de la chambre,
je me précipitai pour l’accueillir. Sa face devint
42
rayonnante. Il se baissa, me saisit sous les aisselles et me
souleva à la hauteur de son visage.
- Il devient lourd, cet infidèle ! C’est bientôt un
homme!
- Non, lui dis-je, je serai un homme quand j’aurai
une belle barbe. A la saison des pastèques, j’ai beau me
frotter les joues avec leur jus, aucun poil ne me pousse.
- Essaie encore la saison prochaine, me dit mon
père, peut- être obtiendras-tu quelque résultat ? Tu auras
alors une belle barbe noire.
- Toi, papa, tu as deux poils blancs à ta barbe. Je
crois que tu vieillis.
- Non, me dit mon père, non, c’est une simple
envie. H vaut mieux avoir une goutte de lait dans ses
poils de barbe qu’une figue ou une grappe de raisin sur le
bout du nez.
Cette remarque provoqua chez moi de grands
éclats de rire.
Le dîner était délicieux, un mets que je préférais
entre tous : des pieds de mouton aux pois chiches. Nous
mangeâmes copieusement. La table débarrassée, ma mère
nous servit du thé à la menthe et parla des menus
événements de la journée. Mon père sirotait son thé et
répondait rarement. La lumière baissa une seconde, ma
mère moucha la bougie avec une paire de ciseaux
rouillés. Elle en profita pour déclarer que les bougies
devenaient de moindre qualité, qu’il en fallait une tous
43
les trois jours et que la pièce paraissait lugubre avec
toutes ces ombres qui s’amassaient dans les angles.
- Tous les gens « bien » s’éclairent au pétrole, dit-
elle pour conclure.
Ces propos laissaient mon père dans une
indifférence totale. Mes yeux brillaient de curiosité.
J’attendais son verdict. J’admirais intérieurement
l’habileté de ma mère. Je fus déçu. Sans commentaire,
mon père se prépara pour dormir. Je gagnai mon lit. Je
rêvai cette nuit d’une belle flamme blanche que je réussis
à tenir prisonnière dans mon cabochon de verre taillé en
diamant.
Le lendemain, à mon retour du Msid pour le
déjeuner, je sautai de joie et de surprise lorsque je
découvris, accrochée au mur de notre chambre, bien au
centre, une lampe à pétrole identique à celle de notre
voisine.
Le matin, Driss le teigneux, en venant chercher le
couffin pour les provisions, l’avait tendue à ma mère. Il
avait fait emplette en outre d’une bouteille de pétrole et
d’un entonnoir.
La chouafa qu’on appelait « tante Kanza » monta
admirer notre nouvelle acquisition, nous souhaita toutes
sortes de prospérités. Ma mère rayonnait de bonheur. Elle
devait trouver la vie digne d’être vécue et le monde
peuplé d’êtres d’une infinie bonté. Elle chantonnait,
gourmandait avec tendresse un chat efflanqué, étranger à
la maison, riait pour un rien.
44
Chez ma mère, de telles joies étaient souvent très
proches des larmes. L’occasion ne tarda pas ce jour- là à
se présenter ; elle put comme elle le disait « soulager son
cœur »
Rahma, la femme du fabricant de charrues, qui
était sortie ce matin accompagnée de sa fille Zineb, dans
l’intention de se rendre au quartier Kalklyine pour
assister à un baptême, revint tout en pleurs. Elle se mit à
se lamenter depuis l’entrée de la maison, à s’administrer
des claques sonores sur Les joues.
- Malheur! Malheur à moi ! Je suis la plus
misérable des mères ; je ne pourrai jamais survivre à cette
douleur. Personne ne pourra soulager ma peine.
Les questions fusaient de toutes les fenêtres. Les
femmes avaient interrompu leur besogne. Elles la
suppliaient de les mettre au courant de La nature de cette
catastrophe qui l’avait frappée. Ma mère oublia que
Rahma n’était qu’une pouilleuse, une mendiante d’entre
les mendiantes. Tout émue, elle se précipita au premier
étage en criant:
- Ma soeur! Ma pauvre soeur! Que t’est-il arrivé?
Nous pouvons peut-être te venir en aide. Cesse de
pleurer, tu nous déchires le coeur.
Toutes les femmes entourèrent Rahma la
malheureuse. Elle réussit enfin à les renseigner : Zineb
avait disparu, perdue dans la foule. En vain, sa mère avait
essayé de la retrouver dans les petites rues latérales,
45
Zineb s’était volatilisée, le sol l’avait engloutie et il n’en
restait pas la moindre trace.
La nouvelle de cette disparition se propagea
instantanément dans le quartier. Des femmes inconnues
traversèrent Les terrasses pour venir prendre part à la
douleur de Rahma et l’exhorter à la patience. Tout le
monde se mit à pleurer bruyamment. Chacune des
assistantes gémissait, se lamentait, se rappelait les
moments particulièrement pénibles de sa vie,
s’attendrissait sur son propre sort.
Je m’étais mêlé au groupe des pleureuses et
j’éclatai en sanglots. Personne ne s’occupait de moi. Je
n’aimais pas Zineb, sa disparition me réjouissait plutôt, je
pleurais pour bien d’autres raisons. D’abord, je pleurais
pour faire comme tout le monde, il me semblait que la
bienséance l’exigeait je pleurais aussi parce que ma mère
pleurait et parce que Rahma qui m’avait fait cadeau d’un
beau cabochon de verre, avait du chagrin ; mais la raison
profonde peut-être, c’était celle que je donnai à ma mère
lorsqu’elle s’arrêta, épuisée. Toutes les femmes
s’arrêtèrent, s’essuyèrent le visage, qui avec un
mouchoir, qui avec le bas de sa chemise. Je continuais à
pousser des cris prolongés. Elles essayèrent de me
consoler. Ma mère me dit
- Arrête ! Sidi Mohammed, on retrouvera Zineb,
arrête ! Tu vas te faire mal aux yeux avec toutes ces
larmes.
Hoquetant, je lui répondis:
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- Cela m’est égal qu’on ne retrouve pas Zineb, je
pleure parce que j’ai faim
Ma mère me saisit par le poignet et m’entraîna,
courroucée.
Je déjeunai tout seul et je partis à l’école. L’après-
midi se passa pour moi comme les autres après-midi: je
vociférai les versets sacrés, tapai sur ma planchette. Le
soir, après avoir récité ma leçon, je repris le chemin de la
maison. Je m’attendais à la trouver sens dessus- dessous.
Il n’en était rien. Silencieuses, les femmes soufflaient
leur feu, remuaient leurs ragoûts, &rasaient dans des
mortiers de cuivre leurs épices. Je n’osai pas interroger
ma mère sur les aventures de Zineb.
Mon père arriva, comme de coutume, après la
prière de l’Aacha. Le repas se déroula simplement, mais à
l’heure du thé, maman parla des événements de la
journée. Elle commença :
- Cette pauvre Rahma a passé une journée dans les
affres de l’angoisse. Nous avons toutes été bouleversées.
- Que s’est-il passé ? demanda mon père.
Ma mère reprit:
- Tu connais Allai Le fournier qui demeure à
Kalklyine ? Si, si, tu dois le connaître. IL est marié à
Khadija, la soeur de notre voisine Rahma. Il y a un an, ils
sont venus passer une semaine ici chez leurs parents ; ce
sont des gens honnêtes, pieux et bien élevés. Mariés
depuis trois ans ils désiraient vivement avoir un enfant.
La pauvre Khadija a consulté Les guérisseurs, les fqihs,
47
les sorciers et les chouafas sans résultat. Il y a un an, ils
sont allés en pèlerinage à Sidi Ali Bou Serghine. Khadija
se baigna dans La source, promit au saint de sacrifier un
agneau si Dieu exauçait son voeu. Elle a eu son bébé.
Depuis six jours, la oie du ménage est à son comble.
Demain on procédera au sacrifice du Nom.
Mon père osa faire remarquer qu’il ne voyait pas
dans cet événement motif à angoisse. Mais ma mère
l’interrompit et déclara qu’iL était incapable d’écouter
jusqu’au bout un récit.
- Attends ! Attends ! dit-elle, e commence à peine,
tu m’interromps tout le temps.
Rahma était donc invitée au baptême et à la
cérémonie du Nom. Son mari lui acheta une belle robe
parsemée de fleurs multicolores. Elle sortit son foulard de
mariage, le beau foulard rouge à d&or d’oiseaux, habilla
de neuf sa fille Zineb et elles partirent de bonne heure ce
matin. Elles passèrent par Mechchatine, Seffarine, El
Ouadine...
- Tu ne vas pas citer toutes les rues de Fès, dit
simplement mon père.
Je pouffai de rire. Des yeux sévères se fixèrent un
moment sur moi et ma mère reprit
- Elles arrivèrent à Rsif. La foule barrait le chemin.
Un marchand vendait des poissons frais, un franc
soixante-quinze le Rtal, (à Joutyia, les poissons se
vendent deux francs vingt-cinq). Les gens se battaient
pour se faire servir. Rahma et sa fille furent prises dans
48
les remous de cette cohue. Une fois à l’air libre, Rahma
rajusta son haïk et constata la disparition de Zineb! Elle
appela, cria, ameuta la foule. Le marchand cessa son
trafic, les gens vinrent au secours de la mère affligée,
mais la fille restait introuvable.
Rahma revint tout en larmes, nous la consolâmes
de notre mieux. Allai le jardinier se dépêcha de prévenir
le mari de Rahma. Deux crieurs publics parcoururent la
ville en tous sens, donnèrent le signalement de la fille,
promettant une récompense à celui qui la ramènerait à ses
parents.
Pendant ce temps, nous, faibles femmes, nous ne
pouvions que pleurer, offrir notre compassion à la
malheureuse mère.
J’avais le coeur gros. Fatma Bziouya et moi nous
partîmes à Moulay Idriss. Dans de pareilles
circonstances, il faut frapper à la porte de Dieu et de ses
Saints. Cette porte cède toujours devant les affligés. Une
vieille femme surprit notre douleur, elle nous en demanda
le motif. Nous la mîmes au courant du triste événement.
Elle nous prit par la main et nous emmena à Dar Kitoun,
la maison des Idrissides, lieu d’asile de toutes les
abandonnées. Là, nous trouvâmes Zineb. La moqqadama
l’avait recueillie et nourrie pour l’amour du Créateur. Elle
eut un ria1 de récompense et nous la remerciâmes pour
ses bons soins. Rahma retrouva toute sa gaîté lorsque sa
fille lui fut rendue.
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- Louange à Dieu! termina mon père. Prépare le lit
de cet enfant, ajouta-t-il. Il tombe de sommeil.
Sous mes couvertures, les yeux ouverts,
j’imaginais dans une douce somnolence la maison des
Idrissides. Je me représentais une vaste demeure aux
mosaïques fanées, bourdonnante comme une ruche de
voix de femmes en instance de répudiation, de jeunes
filles malheureuses et d’enfants perdus.
Moi aussi, j’étais perdu dans une ville déserte, je
cherchais en vain un lieu d’asile. Je sentis ma solitude
devenir lourde à m’étouffer. Je poussai un cri. Une parole
douce vint de loin apaiser ma fièvre et je tombai dans le
noir, rassuré, détendu, le souffle calme.
51
Tout le monde s’assit sur les nattes et sur les tapis
usés. Avant que le repas ne leur fût servi, ils entonnèrent
un psaume où il était question des félicités qui attendent
les croyants au coeur généreux, ceux-là qui nourrissent
les affamés, honorent l’hôte de Dieu. Le poème se
termina par des invocations, afin d’attirer la bénédiction
sur notre demeure et sur tous ses habitants. Hommes,
femmes et enfants joignirent les mains, les paumes
ouvertes vers le ciel. Ils récitèrent la première sourate du
Coran. Je la connaissais bien cette sourate et je la r&itai
avec ferveur :
Louange à Dieu
Maître des mondes.
58
- Dieu m’a bénie lorsqu’il m’inspira l’idée
d’habiter cette maison où toutes les femmes vivent
comme des soeurs.
Des voix montèrent du rez-de-chaussée, sortirent
de toutes les chambres pour remercier Lalla Aïcha de ses
bonnes paroles. En choeur Lalla Aïcha et ma mère
distribuèrent généreusement de nouveaux compliments.
Les enfants de la maison vinrent m’inviter à jouer.
Ils formaient un petit groupe de quatre garçons et de trois
filles. Je n’ai jamais su leurs noms. L’aînée, une fillette
de neuf ans, me prit sous sa protection. Nous grimpâmes
sur la terrasse. Avec de vieilles couvertures et des peaux
de mouton, nous eûmes vite fait d’organiser un salon de
réception. Une boîte de conserves rouillée posée sur trois
cailloux Joua le rôle de samovar, d’autres cailloux posés
sur un disque de papier faisaient office de verres à thé.
Nous sirotâmes gravement un thé mythique mais
combien délicieux, mangeâmes des gâteaux imaginaires,
distribuâmes des compliments à l’aînée des filles, notre
hôtesse.
Ensuite, nous décidâmes de jouer à la mariée. La
plus petite des filles fut choisie pour figurer la mariée.
L’aînée se contenta du personnage de la negafa, une de
ces femmes expertes dans l’organisation de telles
cérémonies. Elle descendit chercher un bout de foulard,
du rouge pour les joues, de l’antimoine finement
pulvérisé pour noircir les yeux. La mariée fut installée sur
un coussin. Dans un vacarme de you-you et de chants
59
improvisés, la chouafa procéda selon l’usage au
maquillage et à l’habillement de la jeune fiancée. Elle
l’affubla d’une couverture en guise de robe, la coiffa,
l’orna de papiers ajourés, simulant grossièrement des
bijoux, s’éloigna pour admirer son ouvrage.
L’un des garçons, mû par un instinct de
méchanceté, ramassa une poignée de terre et la jeta à la
figure de notre mariée. Le drame se déchaîna. La mariée
et ses invités se mirent à hurler, à se battre, à courir dans
tous les sens, le visage barbouillé de larmes et de morve.
Je hurlais comme tout le monde sans savoir pourquoi.
J’essayais de me dégager des bras de la grande fille qui
déployait de vains efforts pour me calmer.
Une des femmes monta, distribua des taloches et
des insultes, traita de démons innocents et coupables et
me descendit sous son bras comme un paquet pour me
remettre à ma mère.
J’essuyai encore des reproches injustes. Ma mère
me menaça de ne plus jamais m’emmener nulle part.
Ma mère et son amie se remirent à parler de
Rahma, la femme du fabricant de charrues, de Fatma
Bziouya et de tante Kanza la voyante.
Ma mère racontait sa réconciliation avec sa voisine
du premier étage, l’escapade de Zineb, le repas offert aux
pauvres. Elle faisait l’éloge de Rahma. Elle regrettait son
moment de mauvaise humeur qui avait provoqué la
dispute. Rahma devenait une charmante jeune femme, si
serviable ! Si honnête I
60
- Et puis, dit ma mère, elle est si jolie ! Toujours
souriante, toujours vive. Son mari peut remercier Dieu de
lui avoir fait présent d’une brune si délicieuse. N’aimes-
tu pas cette peau halée au grain si fin, ces grands yeux qui
rient ? N’est-ce pas qu’elle possède une jolie bouche aux
lèvres fermes, un peu boudeuses?
Lalla Aïcha approuvait, opinait du chef, soupirait
de contentement.
Mais ma mère enchaînait déjà
- Fatma, ma voisine d’en face, n’a pas été non plus
oubliée par le Créateur. De jolis yeux noyés de douceur !
Des sourcils d’une courbe parfaite ! Un teint ambré !
Mais je n’aime pas le tatouage de son menton.
- Elle a, en outre, l’agrément de sa Jeunesse, ajouta
l’amie.
Immobile dans mon coin, j’écoutais. Je m’étonnais
d’entendre ma mère rendre justice à la beauté de nos
deux voisines. Cette beauté je la sentais, mais je ne
pouvais la traduire par des formules concrètes. J’étais
reconnaissant à ma mère d’exprimer, avec des termes
précis, ce qui flottait dans mon imagination sous forme
d’images vagues, confuses, inachevées.
Pour tante Kanza, les deux femmes se contentèrent
de hocher la tête d’un air entendu. Tante Kanza, la
chouafa appartenait pour moi à une autre race. Elle était
royale. Les chacals se sentaient chacals auprès de cette
lionne. Etrange est la beauté des reines Non pas des
reines d’un royaume éphémère que divisent la faim, la
61
concupiscence et l’avidité, mais des reines vierges qui
portent dans leurs flancs un dieu d’équité.
Ses grands yeux, dans sa face de parchemin
délicat, fascinaient ses clientes et imposaient le respect à
celles qui ne l’aimaient pas. A vrai dire j’en avais
vaguement peur. Je l’associais dans mes rêves aux
puissances obscures, aux maîtres de l’invisible avec
lesquels elle entretenait un commerce familier. Je croyais
qu’elle disposait de pouvoirs illimités et je considérais
comme un privilège d’habiter sous le même toit qu’une
personne aussi considérable.
Moulay Larbi, le mari de Lalla Aïcha, arriva
inopinément. On l’entendit dire à l’entrée La phrase
consacrée
- N’y a-t-il personne? Puis-je passer?
Trois voix de femmes lui répondirent à la fois
- Passe ! Passe ! Passe
Son pas résonna dans l’escalier.
Il pénétra directement dans la petite pièce. Il était
prévenu de notre visite et il ne lui était pas permis de voir
ma mère. Sa femme se dépêcha de le rejoindre. Un
murmure confus, entrecoupé de silences, bourdonna dans
la petite pièce. II dura longtemps. Nous étions assis,
immobiles, maman et moi. Nous ne savions pas comment
nous occuper. Je racontai à ma mère nos jeux sur la
terrasse et la raison du drame qui s’ensuivit. Elle
m’écouta distraitement, me répondit par des phrases
62
vagues, des conseils d’ordre général sur la façon de se
tenir en société.
Elle se leva pour regarder par la fenêtre, rencontra
les yeux d’une voisine penchée elle aussi sur la
balustrade, contemplant le patio vide. Les deux femmes
se saluèrent, parlèrent du printemps dont les débuts
étaient toujours fatigants. L’inconnue en profita pour
évoquer le souvenir d’une nzaha, une partie de plein air,
à laquelle elle avait participé, il y avait de cela des
années. La campagne parée comme un bouquet sentait le
miel. Les oiseaux se répondaient d’un buisson à une
branche. Les femmes couraient pieds nus dans l’herbe,
barbotaient dans le ruisseau, chantaient des cantilènes à
ravir le coeur. Au milieu de l’après-midi, un orage, d’une
rare violence, s’abattit sur la nature. En hâte, tapis et
couvertures furent ramassés. Chacun se chargea d’une
partie des bagages : plats vides, accessoires pour le thé,
gargoulettes pour l’eau fraîche. Deux hommes et cinq
femmes, tous parents, composaient l’équipe. La pluie fut
accueillie par les uns comme une bénédiction, par les
autres comme une catastrophe.
- Nous étions dans un triste état, à notre retour.
Mes belles robes avaient souffert de la boue. J’avais un
caftan en drap abricot comme on n’en fait plus à notre
époque. Par-dessus, je portais une tunique brodée de
fleurs mauves et...
Lalla Aïcha vint nous retrouver, le visage
bouleversé. Elle fit signe à ma mère de la suivre dans le
63
coin le plus sombre de la chambre. Je restai à la fenêtre.
La femme qui racontait son meilleur souvenir, demeura
un moment à attendre le retour de ma mère. Ne la voyant
pas revenir et me jugeant trop jeune pour apprécier la
somptuosité de ses vêtements, elle laissa sa phrase
inachevée, soupira, leva les yeux au ciel pour le prendre à
témoin de l’incompréhension du genre humain, rentra sa
tête, disparut dans l’ombre veloutée de ses appartements.
Ma mère discutait à demi-voix avec son amie. Je
n’osai pas m’en approcher. J’entendis le mot « pacha »
plusieurs fois au cours de leur mystérieux dialogue. Ce
mot m’impressionnait, me mettait mal à l’aise. Le
pacha ? N’était-il par ce personnage cruel qui faisait
bastonner les gens au gré de sa fantaisie ? Les mettait
dans un cachot noir avec un pain d’orge et une cruche
d’eau ? Les laissait dévorer par les rats ? Le mot « pacha
» faisait trembler les petites gens. Il s’associait dans leur
esprit à des ennuis sans nombre, à des douleurs
bruyantes, à des cris et à des lamentations. Ils
s’endettaient pour payer les sbires du pacha, essuyaient
toutes sortes de vexations au prétoire et voyaient souvent
ce qu’ils estimaient leurs droits, devenir par une
opération du Malin, des charges contre eux. Toutes ces
considérations ne les empêchaient pas de se chercher
querelle pour des futilités. Ils couraient devant le « pacha
pour lui exposer leurs petites misères. Ils repartaient de là
souvent mécontents, ayant essuyé quelques rebuffades.
64
Lalla Aïcha se mit à pleurer silencieusement. Elle
se cachait le visage dans la manche de sa robe et reniflait.
Ma mère se fit tendre, lui entoura les épaules de son bras,
lui parla comme elle aurait parlé à une petite fille.
La scène m’amusait. Lalla Aïcha, plus âgée que
ma mère, se laissait consoler, devenait la petite soeur
dans les bras de son aînée. J’avais envie de rire, mais je
savais que cela ne se faisait pas. Le ridicule de la
situation m’obligea à fuir dans l’escalier pour ne pas me
montrer incorrect. J’eus souhaité rencontrer la jeune
inconnue qui savait si bien jouer la negafa. Nous aurions
vécu ensemble quelque aventure extravagante, dans un
pays enchanté. Hélas ! Déjà, j’étais voué à la solitude. Je
m’assis sur le haut d’une marche et je chantonnai sur un
air improvisé des paroles dépourvues de sens:
Le pacha!
Mangea Lalla Aicha
O Nuit! O Nuit!
O mon oeil!
Pleure dans la solitude.
69
- Pas toujours ! Parfois les juges commettent des
erreurs. Même juges, ils n’en sont pas moins hommes,
c’est-à-dire soumis à l’erreur. Dieu seul ne se trompe
jamais.
- Il n’y a de puissance qu’en Lui, l’Unique, qui n’a
point d’associé, dit ma mère, et elle ajouta
- Enfin tout cela nous a bouleversées. Lalla Aïcha
a pleuré, le soir, elle souffrait de violents maux de tête.
Un silence suivit cette conclusion.
J’entendais les grains du chapelet qu’égrenaient les
longs doigts de mon père. Rahma tapait sur son pain pour
savoir s’il était levé. Zineb jouait avec le chat, un chat
noir, maladif, que la famille avait adopté pour satisfaire
un caprice de leur fille. J’écoutais ce qu’elle lui racontait.
Il y était question de le nourrir de miel et de beurre, de
gâteaux fourrés, d’amandes et de cuisses de poulets ; le
grand bébé aurait un burnous de velours et porterait des
turbans de soie.
Grande niaise ! Depuis quand les chats raffolent-
ils de miel ? Un chat avec un turban de soie serait la
chose la plus ridicule du monde. Une fille aussi bête que
Zineb ne peut rien trouver d’amusant dans sa pauvre
cervelle. Elle ne savait pas jouer, à mon avis. Elle était
donc particulièrement pauvre et méprisable. Moi, j’avais
des trésors cachés dans ma Boîte à Merveilles. J’étais
seul à les connaître. Je pouvais m’évader de ce monde de
contrainte encombré de pachas, de prévôts des
marchands, et de gardes vénaux et me réfugier dans mon
70
royaume où tout était harmonie, chants et musique.
J’avais pour compagnons des héros et des princes
équitables. Pour entendre raconter leurs nouveaux
exploits, je me promettais d’aller écouter Abdallah,
l’épicier. Je n’avais d’ailleurs jamais vu Abdallah, mais il
tenait une place importante dans mon univers. Toutes les
histoires merveilleuses que j’avais eu l’occasion
d’entendre, je les lui attribuais. Pourtant Abdallah avait
existé. Mon père, qui ne parlait pas souvent, consacra une
soirée entière à entretenir ma mère d’Abdallah et de ses
histoires. Le récit de mon père excita mon imagination,
m’obséda durant toute mon enfance.
C’était l’hiver, le vent faisait claquer la porte de la
terrasse et sifflait dans l’escalier. J’avais la tête posée sur
les genoux de mon père. J’écoutais. Il parlait lentement,
de sa voix grave. Voici son récit
« Abdallah connaît nombre d’histoires. Celles qu’il
raconte sont rarement amusantes. Elles se terminent
brusquement, sans recherche d’effets, sans conclusion
apparente.
« Abdallah ressemble étrangement à ses histoires.
Il y a de la poésie et du mystère en lui. Il tient boutique à
Haffarine, dans cette ruelle si fraîche en été et si peu
fréquentée en toute saison.
« Abdallah vend toutes sortes d’objets poussiéreux,
défraîchis, pendus de guingois à des étagères non moins
poussiéreuses, non moins défraîchies. Il a peu de clients,
mais beaucoup d’amis. Du matin au soir, Abdallah
71
balance son chasse-mouches, assis en tailleur sur une
peau de mouton rongé de mites.
« Il y a très longtemps qu’il s’est installé dans le
quartier. Son fonds de commerce consistait en deux
grappes de balais de palmier nain, une dizaine de couffins
de trois dimensions différentes, un paquet de ficelle et
quelques boîtes en fer-blanc qu’on suppose remplies
d’épices.
« Depuis, sa barbe a blanchi et les grappes de
balais ont bien peu diminué de volume, il y a encore les
deux tiers des couffins, quant à la ficelle et aux épices,
l’occasion ne s’est point présentée de les entamer.
« Il en a raconté des histoires, Abdallah, depuis son
arrivé ! Il ne répète jamais la même et semble
inépuisable. Il en raconte aux enfants, aux grandes
personnes, aux citadins et aux campagnards, à ceux qui le
connaissent comme aux visiteurs d’un jour.
« Les histoires d’Abdallah durent parfois un quart
d’heure et parfois une matinée. Il les raconte sans sourire,
au rythme solennel de son chasse- mouches. Il conte sans
interruption, sans boire ni se racler la gorge, sans agiter
les mains, ni occuper ses doigts.
« Aucune des formules de bénédiction si chères
aux conteurs arabes n’émaille son récit. Il raconte
d’étranges batailles, de merveilleuses idylles, des
voyages passionnants dans les pays féeriques ou
simplement la dispute d’un boutiquier avec son voisin, la
72
nuit d’un va-nu-pieds à la belle étoile, le repas d’un
mendiant.
« Les uns l’aiment, les autres le détestent sans le
lui dire, mais tous l’&outent subjugués.
« Abdallah paraît détaché ; ni l’amour des uns, ni
la haine camouflée des autres ne le tirent de son
indifférence. Les amis disent : Abdallah le sage, Abdallah
le poète et même Abdallah le voyant. Ses ennemis le
qualifient de menteur, d’hypocrite et parfois de sorcier.
Qu’est-il donc ?
« C’est un épicier qui raconte des histoires.
« Un notable particulièrement malveillant avait
demandé au chef du quartier d’aller écouter les histoires
d’Abdallah parce qu’il y découvrait des allusions et des
critiques dirigées contre le Maghzen bien-aimé.
« Un autre, au contraire, affirmait que le Maghzen
paie cet épicier sans épices pour abrutir la population et
l’empêcher de se mêler des affaires de l’Empire.
« A tout cela, Abdallah répond par des histoires.
Le chef du quartier est devenu son auditeur assidu et fait
grand cas de son savoir ou de ce qu’il appelle ainsi ;
Abdallah prétend ne rien savoir, car, dit-il, les vrais
savants ne doivent pas raconter d’histoires, mais dire la
vérité, la dire et l’écrire.
« Un savant ayant consacré sa vie à une oeuvre
d’importance prit un jour tous les feuillets de ses livres et
les exposa sur le toit de la Kâaba, la maison de Dieu. Un
an après, les feuillets étaient encore à leur place, sans
73
trace de pluie, sans atteinte des agents extérieurs, L’encre
s’étalait fraîche sur le papier blanc. Il n’imprima son
ouvrage qu’après cette suprême épreuve. Il avait mille
fois raison : rien ne peut détruire, effacer ou altérer la
vérité.
« Et Abdallah ajoutait :
«-Je ne suis pas un Savant, mes histoires entrent
par une oreille et sortent par l’autre.
« Est-ce absolument vrai ? Est-ce surtout sans
exception ? Assurément, non.
« Les histoires d’Abdallah subissent le sort de
toutes les histoires que se transmet l’humanité à travers
les âges. Ceux-ci en rient, ceux-là en pleurent ; ceux-ci
sont sensibles à leur forme extérieure, ceux-là savent en
interpréter les signes.
« Abdallah raconte une histoire à des enfants. L’un
d’eux lui dit :
« - J’en ai lu une bien plus belle dans mon livre de
lecture.
« C’est bien possible, répondit Abdallah ;
seulement l’histoire que tu as lue se trouve dans un livre.
Tous tes camarades possèdent ce livre, et peuvent la lire.
Mais celle que je t’ai racontée n’est que dans un seul
livre, c’est celui-ci... Et il désigna son coeur.
« Abdallah ferme chaque soir sa boutique et part à
petits pas. Tout le monde dans le quartier ignore son
domicile. Il y a bien Si Abdennebi, une mauvaise langue,
qui affirme l’avoir vu entrer dans un vulgaire fondouk.
74
« Lahbib, au contraire, qui l’a suivi, raconte sa
curieuse aventure en ces termes
Notre-Seigneur Abdallah est un ami de Dieu. Je l’ai
suivi, que Dieu me pardonne, jusqu’à Seffah, sur l’autre
rive de l’Oued Fès. Dans une impasse, s’ouvre la porte
d’une zaouïa de zellijs vertes. Il y entre et, au bout d’une
minute, je l’y suis. Je le cherche en vain. La zaouïa était
déserte, J’ai poussé un long tekbir et me suis évanoui.
Maintenant je n’écoute pas ce que racontent les ignorants,
car moi je sais, oui, je sais que les amis de Dieu ont des
demeures cachées.
« Lahbib a peut-être raison. Abdennebi, qui était
présent, répondit
« - Lahbib a trop écouté les histoires d’Abdallah, son
cerveau en est malade. Allah est le seul Savant les
agissements d’Abdallah ne sont pas ceux d’un honnête
musulman. L’avez-vous vu jamais faire sa prière ?
Quitte-t-il sa boutique à l’heure des repas ? Respecte-t-il
le vendredi ? Prononce-t-il jamais une parole pieuse ?
C’est un corrupteur, un Satan enturbanné, un démon à
barbe blanche qui vit dans le mensonge comme un
pourceau dans la fange.
« Lahbib, de nature paisible d’ordinaire, rougit
d’indignation. Il s’écria:
« - Faudrait-il donc qu’il te ressemble pour mériter
le nom de musulman ? Tu fais tes prières, nous en
sommes témoins, tu quittes ta boutique aux heures des
repas ; tu respectes le vendredi et tes discours sont fleuris
75
de citations coraniques et de hadiths. Tout cela, nous en
sommes témoins. Mais de ta bouche coulent souvent le
venin de la médisance, les puanteurs de la calomnie,
L’odeur de la mort et d’autres germes de destruction. Tu
n’es même pas Saran parce qu’aucune de tes oeuvres ne
porte le sceau d’une certaine grandeur. Tout au plus, tu es
un rat d’égout, mais qui se serait roulé dans de la bonne
farine bien blanche. Il pense que la farine le rendra pur,
alors que son contact suffit à la souiller.
« Abdennebi bondit pour le frapper ; Lahbib,
forgeron de son métier, l’attrapa par les poignets et sans
s’émouvoir continua son sermon:
« - Vois-tu, les faibles ont toujours recours à la
violence. Mes bras manient le fer et ne craignent pas le
feu ; aussi, je ne les emploierai pas à écraser les blattes de
ton espèce. Je ne défends pas Abdallah l’épicier, j’essaie
simplement d’éclairer ton ignorance, toi, qui prétends être
si savant ! Mais tu as le crâne épais et l’âme momifiée.
Tu es un cadavre et je n’aime pas toucher les charognes.
« Lahbib flanqua Abdennebi contre le mur et
partit. Il jeûna plus d’une semaine pour se purifier de sa
colère.
« Ceci fut raconté à Abdallah. Il resta d’abord
silencieux, balançant d’un mouvement solennel son
chasse-mouches, puis raconta une histoire. »
76
V
80
- L’argent servira à acheter du matériel à Moulay
Larbi et à assurer les premiers frais d’installation de son
nouvel atelier.
Rahma hocha La tête pour montrer quelle avait
parfaitement compris. Elle approuvait:
- C’est très bien ! Très bien!
Se sentant encouragée, ma mère expliquait:
- Lalla Aïcha, cherifa d’une grande tente, ne peut
pas laisser son mari déchoir aux yeux de la corporation
des babouchiers et de patron devenir simple salarié. Le
Croyant dans ce monde rencontre de nombreux obstacles,
l’essentiel pour lui est de surmonter toutes les difficultés
sans jamais se révolter contre son Créateur. Moulay
Larbi, homme généreux, mérite qu’une femme aux
sentiments nobles se dépouille de ses bijoux et de son
mobilier afin qu’iL ne perde pas la face aux yeux de ses
pairs. Lalla Aïcha fait une bonne action. Dieu la lui
rendra au centuple, le Jour où le fils ne peut venir en aide
à son père, le Jour où le père ne peut dérober les enfants
de son sang à la sentence du Suprême Juge. Seules nos
bonnes et nos mauvaises actions pèseront dans la
Balance. Faibles et chétives comme nous sommes, nous
ne pouvons compter que sur la miséricorde d’Allah
l’Omnipotent.
Rahma lui fit écho:
- Qu’il soit glorifié ! Il n’y a de Dieu que Lui.
81
Le silence régna. Rahma continua à tirer sur ses
cheveux à l’aide d’un peigne de corne. Ma mère se mit
debout, poussa un Long soupir, dit enfin:
- J’ai aidé de mon mieux Lalla Aïcha dans ses
démarches, maintenant, je me sens triste et fatiguée. Nous
nous engageâmes dans l’escalier, ma mère et moi.
Des cris, des hurlements déchirèrent l’atmosphère.
La tempête de pleurs et de vociférations s’intensifia. Le
bruit venait de la maison voisine. Nous remontâmes en
courant. La surprise passée, des questions fusèrent de
partout
- Qui est mort ? Qui est mort ?
Des groupes de femmes s’étaient formés au-dessus
des murs qui surplombaient notre terrasse et celle de la
maison d’où partaient les cris de désespoir. Elles
jacassaient, expliquaient, gesticulaient, tendaient le cou
pour entendre de nouveaux hurlements. On distinguait
dans le vacarme une voix plus grêle que les autres se
lamenter. Les femmes arrivaient des terrasses éloignées,
sautaient par-dessus les murs de séparation, jonglaient
avec une échelle trop courte. Les unes se tenaient à
califourchon sur le mur, les autres laissaient pendre leurs
jambes. Une vieille négresse, dont je ne voyais que la tête
et les deux bras nus d’un noir luisant, agita ses deux
mains dont les paumes rosées me fascinaient ; elle
imposa silence aux femmes.
82
- Je sais qui est mort, répéta à plusieurs reprises la
vieille esclave : Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il
était malade depuis deux mois.
- De quoi est-il mort ? demanda une jeune femme
qui portait sur la tête un foulard jaune.
- Dieu seul le sait, répondit la négresse, mais c’est
bien Sidi Mohammed ben Tahar, le coiffeur, qui est mort.
Les femmes restèrent silencieuses. La tête de la
négresse disparut. Les mains s’arrêtèrent un moment sur
l’arête du mur, puis s’évanouirent à leur tour.
Tout le monde dans le quartier connaissait Sidi
Mohammed ben Tahar, le coiffeur. Il s’habillait de blanc,
portait une barbe rare et sur ses lèvres flottait un éternel
sourire. II faisait son marché lui-même et maintes fois je
l’avais croisé dans notre impasse chargé d’un couffin
d’alfa ; on y pouvait voir les légumes de la saison,
quelquefois un morceau de viande rosé, des oignons ou
de l’ail.
Les hurlements s’étaient calmés, le vacarme s’était
transformé en lamentations continues sur un ton grave,
une sorte de chant résigné au rythme naïf.
Ma mère descendit dans la chambre, elle remonta,
la tête enveloppée dans une légère couverture. Elle dit à
Rahma:
- Je vais passer par-dessus le mur, cela me fera du
bien d’aller pleurer un peu.
- Mé, lui dis-je, emmène-moi, je veux, moi aussi,
pleurer un peu.
83
- Non, décida ma mère, tu es encore trop jeune et
puis tu es un garçon. Tout à l’heure, les récitateurs du
Coran viendront psalmodier et tu pourras te joindre à eux.
- Je veux pleurer ! Je veux pleurer! insistai-je.
- Attrape et pleure pour de bon.
Cette phrase fut accompagnée d’un soufflet
magistral.
Je me mis à sangloter. Rahma intervint en ma
faveur. Elle finit par convaincre ma mère de m’emmener.
Les deux femmes m’aidèrent a franchir le mur mitoyen.
Je ne pleurais plus. Je sautais les marches quatre à quatre
pour rejoindre Les pleureuses au rez-de-chaussée.
Elles étaient une vingtaine qui manifestaient
bruyamment leur douleur. Par terre, il y avait des matelas
et des nattes. D’autres pleureuses arrivaient,
s’annonçaient dès l’entrée par des cris stridents. Celles
qui étaient déjà à la maison Leur répondaient par d’autres
vociférations,. La femme du coiffeur, la voix enrouée,
gémissait, se donnant de grands coups du plat de la main,
sur les joues et sur les cuisses. Le spectacle me fascinait
au point d’oublier le but de ma visite. J’étais venu pour
pleurer et je ne pleurais pas. J’essayais de comprendre ce
que disait une vieille femme échevelée. Elle baissait la
tête jusqu’au sol, la relevait, chantait en allongeant les
finales:
85
visage. Ses cris dominèrent le tumulte. Je me sauvai sur
la terrasse.
J’avais perdu de vue ma mère. Je savais qu’elle
devait gémir et vociférer tout à son aise, sans s’occuper
de ses voisines.
Les psalmistes furent annoncés à la porte de la
maison. Les femmes se réfugièrent au premier étage Elles
continuaient à pleurer en sourdine pendant que les
récitateurs du Coran entamaient un long chapitre.
Enfin, ma mère remonta, me prit par la main et
m’aida à repasser le mur de séparation.
Nous allâmes dans notre chambre.
Fatma Bziouya vint demander à ma mère comment
allait la femme du coiffeur. Quelles étaient les femmes
qui pleuraient ? La mère du coiffeur était- elle encore
vivante?
Ma mère parla de la douleur de la femme du
coiffeur, cita les noms de quelques assistantes, avoua
qu’elle ignorait l’existence de la mère.
Lalla Kanza, la chouafa, de son rez-de-chaussée,
prit part à la conversation. Tout le monde tira de
l’événement cette conclusion éminemment
philosophique: tous les êtres sont mortels ; tôt ou tard
viendra notre tour.
Le bourdonnement des récitateurs nous parvenait à
travers les murs. De temps à autre, la femme du coiffeur
poussait un long hurlement. Chacun de ses cris arrachait
un puissant soupir à ma mère. Je n’osais pas jouer.
86
Pouvais-je décemment sortir mes bibelots Le jour où Sidi
Mohammed ben Tahar le coiffeur, une personnalité
importante de notre impasse, quittait à jamais ses parents,
ses amis et ses clients ?
90
me recoucha, tempéra par des paroles douces mes
angoisses. Ma mère, les yeux bouffis, répétait
- Mon petit enfant ! Mon petit enfant
Je me calmai. Mes oreilles se mirent à siffler.
J’écoutais, à travers ce bruit d’eau, ma mère raconter les
événements de la journée. La mort de Sidi Mohammed
ben Tahar, le coiffeur, les malheurs de Lalla Aïcha, la
vente de ses bijoux et de son mobilier. Elle disait que Sidi
Larbi Lalaoui allait installer un atelier et se remettre au
travail. Elle louait la générosité et le courage de Lalla
Aïcha, Lançait des imprécations contre les hypocrites,
Les escrocs, les gens sans foi ni loi comme cet
Abdelkader, fils de je ne sais qui.
Pendant ce temps, entre les franges de mes cils, je
voyais descendre du plafond de beaux anges blancs, je
distinguais les plumes de leurs ailes couleur d’argent.
L’un d’eux posa sur mon lit ma Boîte à MerveiLles. Elle
grandit démesurément, prit la forme d’un cercueil. Tout
heureux j’y entrai. Le couvercle tomba. Dans la boîte
régnait une fraîcheur de roses et de fleurs d’orangers. La
Boîte fut emportée par delà Les nuages dans des palais
d’émeraude. Tous les oiseaux chantaient. Je retrouvai les
deux moineaux qui chaque matin me réveillaient. Ils
discutaient comme de coutume:
Des mouches!
Des mouches!
Des mouches!
J’ai chaud !
J’ai chaud !
J’ai chaud!
Ou alors
Je souffre!
Je souffre !
Je souffre!
95
Les plus humbles de mes boutons et de mes clous,
par une opération de magie dont j’avais seul le secret, se
muèrent en joyaux.
Absorbé dans la contemplation de mes trésors, je
n’avais pas vu entrer le chat de Zineb. Il ronronna tout
contre moi. Je ne le craignais pas. Je décidai de l’associer
à ma joie, de lui ouvrir les portes de mon univers. Il
s’intéressa gravement à mes discours, allongea la patte
pour toucher mon cabochon de verre taillé, regarda avec
étonnement ma chaîne d’or. Je Lui en fis un collier. Il se
montra d’abord tout fier. Il essaya ensuite de l’arracher.
Elle ne céda pas à ses coups de griffes. Il se mit en colère,
s’affola et partit en flèche, la queue hérissée, les yeux
dilatés d’inquiétude. Je courus derrière lui pour récupérer
mon bien. Le maudit chat resta sourd à mes appels. Il ne
voulait rien avoir de commun avec moi, il grimpait les
marches de l’escalier, crachait des menaces.
J’alertai ma mère, demandai secours à Fatma
Bziouya, à Rahma et même à mon ennemie Zineb, la
propriétaire de ce démon quadrupède. Tout le monde se
précipita sur la terrasse mais le chat, ne sachant pas
pourquoi on le poursuivait, s’usait les griffes à grimper le
long d’un mur d’une hauteur vertigineuse. J’étais furieux
contre le chat. Les femmes essayèrent de me consoler.
- Il reviendra ce soir, Zineb te rendra ta chaîne.
Zineb ! Zineb C’était elle qui l’avait chargé de
venir se frotter contre moi, abuser de ma gentillesse et me
voler mon plus beau bijou. Je suffoquais de colère et
96
d’indignation. Ma rage se déchaîna; je me précipitai sur
Zineb. Je lui enfonçai les ongles dans les joues, lui
arrachai les cheveux par touffes, lui envoyai de
formidables coups de pieds dans le ventre. Elle se
défendit, la brute, avec violence, me tira les oreilles, me
renversa par terre, me marcha sur la poitrine. Les femmes
criaient, essayaient de nous séparer et recevaient des
coups de poing et des coups de tête des deux adversaires.
Enfin ma mère réussit à me maîtriser. Elle
m’amena dans la chambre, me plongea la tête dans un
seau d’eau, m’essuya le visage avec un torchon et
m’intima l’ordre de me coucher.
La poitrine encore secouée de sanglots, e
m’endormis presque immédiatement.
97
VI
98
ON ACCÉDAIT à la salle d’école par quatre
marches. Le Msid, longue pièce quelque peu rustique,
comportait une vaste soupente. Le maître installa là-haut
deux jarres en poterie vernissée, pour recueillir l’huile
d’olive que les élèves apportaient par bouteilles et par
bols. Les grands en avaient la responsabilité.
Pour l’achat des nattes neuves, chacun y contribua
selon ses moyens. Le père d’un élève exerçait le métier
de chaufournier. Il fit don à l’école d’une charge d’âne de
chaux. Le lundi, huit jours avant la fête de la Achoura, les
vieilles nattes furent remisées dans la soupente. Le maître
forma des équipes et en nomma les chefs. On emprunta
des seaux et des balayettes de doum.
Le travail commença. Dans un vacarme d’injures,
d’exclamations, de pleurs et d’éclats de rire, quelques-uns
s’emparèrent des têtes de loup, hautement perchées sur
des roseaux, s’escrimèrent longtemps afin de nettoyer le
plafond et les murs de leurs toiles d’araignées.
Deux seaux énormes de lait de chaux furent
préparés. Une dizaine d’élèves, armés de balayettes,
entreprirent de badigeonner les murs.
Ils maniaient hardiment leurs balais, éclaboussaient
au passage des enfants qui piaillaient. Ils recevaient dans
les yeux la chaux vive, se mettaient à hurler, abandonnant
leur besogne. D’autres les remplaçaient, pleins d’ardeur.
Des disputes éclataient. Tout le monde criait à la fois.
Parfois, au-dessus de cette marée, grondait la voix du
99
maître. Le bruit cessait une seconde, puis reprenait, plus
exaspéré, plus aigu.
Je réussis à m’emparer d’une balayette, je la
plongeai dans le lait de chaux et, tout heureux, je fonçai
sur le mur pour montrer à toutes ces larves comment on
badigeonnait sérieusement. Je me heurtai à un rempart de
bras roses, de bouches ouvertes, d’yeux
exorbités de fureur.
Des mains s’agrippèrent à ma balayette. Je résistai
de toutes mes forces, mais la lutte s’avérait inégale. Je
lâchai le précieux instrument et me trouvai assis dans une
flaque d’eau qui me gelait le derrière. Je ne songeai pas à
pleurer, je me relevai, décidé à reprendre mon bien. Je me
jetai dans la mêlée, mais la voix du maître domina le
tumulte.
Nous nous arrêtâmes, frémissants de colère.
Etendant nos bras et nos mains, les doigts écartés, nous
nous mîmes tous à expliquer l’objet du malentendu ; nous
demandions tous justice ; la voix de chacun de nous
essayait de dominer celle des autres.
Le maître nous imposa silence, nous releva de nos
fonctions et voyant nos mines dépitées, nous conseilla
d’attendre qu’il eût besoin de nous. Nous attendîmes dans
un coin. Le Fqih décréta que, seuls, les grands étaient
admis à passer les murs au lait de chaux. Nous attendîmes
jusqu’au soir que le maître nous chargeât de rendre le
moindre service. Il n’en fut rien.
100
Les murs étaient blanchis. Le lendemain, des
équipes furent de nouveau constituées, chaque groupe
avait sa spécialité. Je devins un personnage important. Je
fus nommé chef des frotteurs. On procéda au lavage du
sol. Une vingtaine d’élèves, chargés d’énormes seaux,
faisait la corvée d’eau. Ils allaient la chercher à la
fontaine d’une zaouïa située à cinquante pas de notre
école.
Le sol fut inondé. Je pris très au sérieux mon
travail et, pour donner l’exemple, je maniai avec énergie
ma balayette. J’en avais mal aux reins. De temps à autre,
je me redressais tout rouge. Les muscles des bras me
faisaient mal. Au repos, je les sentais trembler. Dans
l’eau jusqu’aux chevilles, pieds nus, bousculé par celui-
ci, insulté par celui-là, j’étais heureux ! Adieu les leçons,
les récitations collectives, les planchettes rigides,
rébarbatives, inhumaines ! Frottons le sol en terre battue,
incrusté de poussière et de crasse, orné d’énormes étoiles
de chaux, qui résistaient à notre brossage énergique.
- Aïe ! Tu m’as donné un coup de coude dans
l’oeil.
- Fais attention ! Tu m’as mouillé jusqu’à la
ceinture.
- Regarde Driss, il est tombé dans le seau.
- Ha ! Ha ! Il va se noyer ! II va se noyer
- Frottez paresseux.
- Paresseux toi-même, notre coin est plus propre
que le tien.
101
Avec des chiffons de jure, nous essuyâmes partout.
Le soir, je revins à la maison mort de fatigue, mais
très fier de ma journée.
Devant mes parents je me vantai de mes multiples
exploits. Je réussis à les convaincre que sans moi aucun
résultat sérieux n’aurait été obtenu. Mon père me félicita.
Il dit à ma mère que je devenais vraiment un homme. Je
me mis au lit.
Pendant mon sommeil, il m’arriva de me mettre
sur mon séant, de hurler des ordres, de distribuer des
injures Ma mère me recouchait avec des gestes tendres,
des phrases affectueuses.
Le matin, je me préparai pour partir à l’école, ma
mère m’en empêcha. Elle m’expliqua qu’elle avait besoin
de moi pour l’accompagner à la Kissaria, le marché des
tissus. Il était temps de songer à mes habits de fête.
J’applaudis avec enthousiasme.
- Est-ce que j’aurai une chemise neuve ?
- Tu auras une chemise neuve.
- Est-ce que je porterai un gilet avec des
soutaches ?
- Tu porteras un gilet avec des soutaches.
- Est-ce que je mettrai ma djellaba blanche que tu
as rangée dans le coffre ?
- Tu porteras ta djellaba blanche, des babouches
neuves que te fabrique Moulay Larbi, le mari de Lalla
Aïcha et une belle sacoche brodée.
102
Je me dressai de toute ma taille, je bombai le
torse ; j’esquissai même quelques pas d’une danse
barbare. Je ne me livrais à de telles excentricités que dans
des circonstances exceptionnelles. J’allais même pousser
un ou deux hululements quand ma mère me rappela à
plus de dignité.
Fatma Bziouya riait à gorge déployée. Son rire ne
me choquait pas. Ce matin, je me sentais capable de
bonté, d’indulgence, j’étais d’une générosité sans bornes.
Je pardonnais à Zineb, dans mon for intérieur, toutes les
misères qu’elle m’avait fait subir je pardonnais à son char
qui était revenu après s’être débarrassé de son collier, ma
belle chaîne d’or, je pardonnais aux mardis d’être des
jours trop longs, à la baguette de cognassier de mordre si
souvent la chair fragile de mes oreilles, je pardonnais aux
jours de lessive d’être particulièrement froids et tristes, je
pardonnais tout au monde ou du moins à ce que e
connaissais du monde.
Je laissai ma mère vaquer à ses multiples besognes
avant de se préparer pour sortir et je montai sur la terrasse
où personne ne pouvait me voir éparpiller aux quatre
vents l’excès de joie dont je me sentais déborder. Je
courais, je chantais, je battais violemment les murs avec
une baguette trouvée là par le plus heureux des hasards.
La baguette devenait un sabre. Je la maniais avec adresse.
Je pourfendais des ennemis invisibles, je coupais la tête
aux pachas, aux prévôts des marchands et à leurs sbires.
La baguette devenait cheval et je paradais, tortillant du
103
derrière, lançant des ruades. J’étais le cavalier courageux,
vêtu d’une djellaba immaculée et d’un gilet à soutaches.
Ma sacoche brodée me tirait l’épaule tant ma provision
de cartouches pesait lourd. Je lâchai ma baguette, je
dégringolai l’escalier pour répondre à l’appel de ma
mère.
Quand je l’avais entendue, elle me traitait déjà de
juif, de chien galeux et de bien d’autres noms peu
flatteurs. Cela ne devait pas être son premier appel. Elle
avait dû, comme toujours, m’appâter par des mots gentils,
des phrases du genre
- Est-ce que mon chérif a assez joué ?
- Mon chérif ne veut-il pas répondre à sa maman?
- Descends vite, mon chérif!
- Qu’attends-tu pour descendre, tête de mule ?
- Tu ne m’entends pas, âne à face de goudron ?
- Que t’arrive-t-il, chien galeux ?
- Attends que je monte te chercher, juif sans
dignité
Dans la fièvre du jeu, l’ivresse de la cavalcade, je
n’avais pas entendu toute cette oraison. Seuls les termes
insultants de juif et de chien galeux m’avaient
brutalement jeté dans le monde du réel.
Je rejoignis ma mère, l’oreille basse, le coude levé
en bouclier pour parer à toute tentative de violence.
Ma mère, tout en me reprochant avec véhémence
ma conduite, se contenta de me prendre par les épaules et
de me secouer. Elle était prête pour sortir. Drapée dans
104
son haïk blanc, des babouches noires aux pieds, elle se
hâta de se voiler le visage étroitement de cotonnade
blanche et nous partîmes.
Rahma la pria de se renseigner sur les prix actuels
des tissus, notamment sur le prix de cette mousseline
appelée « persil » et de ce satin à la mode, qui portait le
joli nom de « bouquet du sultan
Nous avions déjà parcouru un certain trajet, nous
arrivions presque au tournant de la ruelle, quand Lalla
Kanza, la chouafa, nous rappela.
Ma mère répugnait à refaire le même chemin. Elle
lui demanda de loin ce qu’elle voulait. De la maison, la
principale locataire manifesta son intention de renouveler
le stock de ses robes de confréries. Il lui fallait un nombre
important de coudées de satinette noire pour calmer
l’humeur du grand génie bienfaisant, le roi Bel Lahmer.
Depuis quelque temps, elle sentait aussi un mal sournois,
dû à l’action de Lalla Mira. Pour faire cesser le mal, une
robe d’un jaune de flamme s’avérait nécessaire. Il y avait
bien Sidi Moussa à satisfaire, sa couleur était le bleu roi,
mais la robe de l’année dernière pouvait encore servir.
- Donne l’argent à mon fils.
Ma mère me poussa dans la direction de la maison.
- Je pourrai en effet t’éviter toutes ces courses.
La chouafa me donna l’argent. Elle ne voulait plus
acheter que la satinette noire. Enfin, nous nous trouvâmes
bientôt dans la rue.
105
Près de Sidi Ahmed Tijani, cette mosquée aux
portes richement décorées, une femme se précipita sur ma
mère. Elle débordait de joie, remerciait Dieu de nous
avoir mis sur son chemin. Elle se pencha sur moi et colla
son voile rêche sur ma joue pour m’embrasser. C’était
une voisine de Lalla Aïcha, l’amie de ma mère. Les deux
femmes s’appuyèrent au mur de la mosquée et
entamèrent une longue conversation sur l’affaire Moulay
Larbi qui, grâce au dévouement de Lalla Aïcha, s’était si
heureusement terminée. Moulay Larbi méritait d’ailleurs
un tel sacrifice. Dès que son atelier serait prospère, il ne
manquerait pas de racheter à sa femme bijoux, meubles et
couvertures. Il n’était pas homme à ‘oublier les services
rendus.
Toutefois, avant de nous quitter, la voisine ajouta
cette phrase perfide :
- Mais qui peut se fier aux hommes ? J’ai été
mariée trois fois, chaque fois mon époux ne songeait qu’à
me dépouiller du peu de bien que je possédais. Espérons
que Lalla Aïcha n’est pas tombée sur un ingrat et un
odieux simulateur.
Ma mère dit sentencieusement
- Dieu seul est juge.
Nous abandonnâmes la voisine bavarde. Les
quartiers commerçants avaient un air de fête. Une foule
de citadins et de campagnards se pressait dans la rue des
épiciers, la place des notaires, le marché des fruits secs.
Des âniers poussaient des bêtes chétives lourdement
106
chargées de sacs de sucre, de caisses de bougies, de
ballots de cotonnades, de vaisselle de faïence et de
bimbeloterie.
Il se formait à chaque carrefour un embouteillage
compliqué. Nous finissions toujours par nous faufiler à
travers les groupes de badauds. Pour circuler plus
aisément, j’avais enlevé mes babouches. Je les mis dans
mon capuchon. A chaque pas ma mère me recommandait
d’y faire très attention. Je pouvais les perdre dans la
bousculade ou me les faire voler. Je la rassurais. Je les
Sentais battre légèrement mon dos.
J’aperçus les premières boutiques de tissus. On les
reconnaissait de loin. Les marchands, pour attirer les
chalands, accrochaient à leurs auvents des banderoles de
soie, des tricots de couleur fanée, des mouchoirs brodés
au point plat.
La kissaria, rendez-vous de toutes les élégantes de
la ville, me parut contenir les fabuleux trésors de
Soleiman, fils de David. Des caftans de drap amarante,
des gilets précieusement ornementés de passementerie et
de boutons de soie, des djellabas en voile de laine, des
burnous somptueux voisinaient avec des tulles irisés
comme des toiles d’araignée sous la rosée, des taffetas,
des satins moirés et des cretonnes aux couleurs sauvages.
Le gazouillis des femmes prêtait à ce lieu je ne sais
quelle atmosphère d’intimité. Les marchands ne
ressemblaient pas à ceux des autres souks. La plupart
étaient des jeunes gens, beaux de visage, très soignés
107
dans leur mise, courtois dans leur langage. Ils ne se
mettaient jamais en colère, faisaient montre d’une
patience sans limite, se dérangeaient pour montrer à une
cliente une étoffe posée sur le plus haut rayon, dépliaient
la pièce, la repliaient pour la remettre à sa place, la
cliente ayant déniché sous une pile de soieries, une étoffe
qui lui plaisait mieux.
Nous fîmes cinq ou six boutiques avant d’acheter
trois coudées de cotonnade blanche. Elle devait servir à
me faire confectionner une chemise. C’était de la
cotonnade de bonne qualité, la qualité « Poisson ». Ma
mère ne voulait pas d’autre marque. Le marchand nous
montra, imprimé en bleu sur une assez grande longueur
de la pièce, un poisson avec toutes ses écailles. Le
cérémonial du marchandage dura beaucoup moins que
lorsqu’il fallut payer le gilet rouge à soutaches.
Nous nous arrêtâmes devant une dizaine de
magasins. Les marchands s’empressaient de nous montrer
des piles de gilets de ma taille. Toutes les nuances du
rouge défilaient sous nos yeux ; aucune ne correspondait
au ton que désirait ma mère. Finalement elle fixa son
choix sur un gilet cerise abondamment orné de serpentins
et de fleurons, en passementerie, légèrement plus foncée
que le tissu.
Elle m’enleva la djellaba, m’essaya le gilet, me le
boutonna Jusqu’au cou, s’éloigna pour se rendre compte
de l’effet, me fit signe de tourner à droite, puis de tourner
à gauche, mit un temps infini à le déboutonner, en fit une
108
boule qu’elle fourra brutalement entre les mains du
marchand Le boutiquier s’informa
- Cet article te plait-il ?
- C’est le prix qui en décidera, répondit ma mère.
- Alors, je prépare le paquet ; aux clients sérieux,
je consens toujours un rabais. Ce gilet vendu couramment
cinq réaux, je te le laisse pour quatre réaux seulement.
- Coupons court à toute discussion, je t’en offre
deux réaux.
- Tu ne m’en offres pas le prix de revient, j’en fais
le serment ! Je ne le céderai pas à ce prix, devrais-je
mendier ce soir pour nourrir mes enfants.
Le marchand avait fini de plier le gilet
soigneusement et cherchait un papier pour faire le paquet.
- Ecoute, dit ma mère, je suis mère de famille, je
m’occupe de ma maison, je n’ai guère le temps de
marchander. Voudrais-tu me laisser ce gilet à deux réaux
un quart ? Je fais ce sacrifice pour mon fils qui aimerait
tellement porter ce vêtement le jour de l’Achoura.
- Ce garçon me plaît, je ferai un effort en sa faveur,
donne-moi trois réaux et demi.
Le marchand tendit la main. Il s’attendait à
recevoir l’argent. Ma mère lui tourna le dos, me prit par
le poignet et m’entraîna quelques pas.
- Viens ! me dit-elle, les gilets ne manquent pas à
la Kissaria. Nous trouverons bien un boutiquier sérieux
qui sache parler raisonnablement.
109
Le marchand se mit à nous rappeler d’un ton
pressant.
- Reviens Lalla Reviens donc ! Le gilet plaît à cet
enfant. Je te l’abandonnerais plutôt que de le priver du
plaisir de le porter. Certes, les gilets ne manquent pas
dans les boutiques de la Kissaria, mais pourras-tu
vraiment en trouver de cette qualité ? Admire avec quel
soin ont été faites toutes les coutures. Regarde
l’exécution des boutons... Prends ce gilet ; paie-moi le
prix que tu estimes raisonnable. Tu me parais être une
chérifa pleine de baraka, je te demanderai de ne pas
m’oublier dans tes prières afin que le Prophète intercède
en ma faveur le jour du jugement.
Ma mère perdait la tête quand, d’aventure,
quelqu’un la traitait de chérifa. Elle fouilla dans ses
poches, sortit un chiffon noué plusieurs fois, s’acharna un
bon moment à le dénouer. Elle tira deux réaux et demi
qu’elle allongea au marchand sans rien dire. Elle ne prit
pas le temps d’écouter le boutiquier réclamer un
supplément. Elle se saisit du paquet et m’entraîna.
Nous flânâmes encore un moment dans le souk.
Ma mère se documenta sur le prix des tissus, les
tendances de la mode, la signification de tel ou tel dessin.
Nous quittâmes cette atmosphère de faste pour nous
trouver dans le quartier des épices. Nous étions près de la
médersa Attarinne, cette belle maison où logent les
étudiants, quand je rappelai à ma mère la satinette de
Lalla Kanza la chouafa. Ma mère me félicita d’avoir une
110
si bonne mémoire. Elle rebroussa chemin. Le long de la
rue elle maudissait toutes les chouafas de la terre, ces
femmes calamiteuses qui ne manquaient aucune occasion
de vous empoisonner la vie. Elle se demandait ce qu’elle
avait bien pu faire de l’argent de cette maudite sorcière
de Kanza qui pouvait, si elle le voulait, faire ses
commissions elle- même. Elle se mit à l’angle d’une
boutique, entreprit de minutieuses recherches, s’énerva,
s’agita, lança de nouvelles imprécations contre les
chouafas et leurs acolytes, finir par retrouver l’argent au
fond d’une poche de son caftan.
Nous ne tardâmes pas à trouver un marchand de
satinette. Sans discuter le prix, ma mère demanda un
certain nombre de coudées. Elle le paya et nous partîmes
enfin.
La bonne humeur de ma mère avait disparu. Elle
ne cessa pas de me gourmander sans raison jusqu’à
L’arrivée chez nous. Elle remit à Lalla Kanza sa satinette
noire, lui rendit sa monnaie et monta l’escalier, gémissant
et soupirant à chaque marche.
Rahma sortit sur le palier. Elle nous invita dans sa
chambre. Elle demanda à ma mère de lui montrer ses
acquisitions.
La chambre de Rahma était de mêmes dimensions
que la nôtre. Une cloison de bois patinée par l’âge, la
coupait aux trois quarts. Derrière cette cloison, Rahma
entassait ses provisions d’hiver. Elles consistaient surtout
en pains de sel d’un rose taché de gris et en grappes
111
d’oignons. La pièce meublée pauvrement de matelas
bosselés et d’une natte de jonc, comportait, comme seul
luxe, une longue étagère peinturlurée. Cette étagère
supportait une dizaine de bols de faïence à fleurs, deux
assiettes décorées de coqs superbes et une demi-douzaine
de verres en forme de gobelets.
Zineb jouait dans un coin avec son chat. Elle lui
présentait une minuscule glace. L’animal voyait un oeil
rond qui le regardait fixement. Inquiet, il allongeait la
patte, mais ses griffes grattaient la surface lisse du verre.
Il recommença son manège deux ou trois fois, regarda
derrière Le miroir ; le mystère demeurait entier. Il flaira
quelque supercherie, se fâcha, cracha des grossièretés
dans son langage, partit en flèche, la queue hérissée.
Zineb riait aux éclats.
Depuis longtemps, je désirais une petite glace
ronde comme la sienne. Je n’osais pas demander à
maman de m’en acheter une. Elle se serait imaginé que je
la désirais pour me regarder et n’aurait pas manqué de me
traiter de garçon efféminé.
Rahma faisait des compliments à ma mère sur ses
achats et admirait mon gilet. Il faisait sombre dans cette
chambre. Le rouge du gilet prenait des tons de velours
cramoisi. Une belle couleur profonde, discrète et royale à
la fois qui m’enivrait. Je me sentais gonflé d’un noble
orgueil. Ce vêtement était le mien. Le jour de la Achoura,
j’allais éblouir nos amis et connaissances. Les élèves du
112
Msid me parleraient avec déférence. Aux princes de
légende, petits et grands s’adressent avec respect.
Ne serais-je pas un prince de légende avec ce gilet
somptueux, ma future chemise de qualité « poisson » et la
paire de babouches que me promettait Moulay Larbi, le
meilleur babouchier de toute la ville ?
Ma mère chuchotait, penchée sur notre voisine à
lui frôler la joue. Cela ne me regardait pas. Ce que
chuchotent mystérieusement les femmes dans une pièce
sombre ne peut intéresser les petits garçons qui rêvent de
devenir princes de légende vêtus de drap cramoisi.
Zineb me fit une horrible grimace, je lui en fis une
encore plus épouvantable. Elle se mit à hurler, à ameuter
tout le quartier :
- Maman! Maman ! Sidi Mohammed me fait des
grimaces. J’essayai de me défendre.
- C’est elle qui a commencé ! C’est elle
Personne ne me croyait. J’éclatai en sanglots.
Furieuse, ma mère me saisit brutalement par le bras et
m’entraîna jusqu’à notre chambre. Elle se plaignait à
haute voix de son mauvais destin, de la cruauté du sort,
de la vie d’enfer qu’elle menait à cause de moi.
Je me demandais avec sincérité ce que je faisais de
méchant pour la rendre si malheureuse. Elle
m’abandonna dans un coin, me laissa renifler tout à mon
aise, le coeur gros, les lèvres boudeuses et s’enferma dans
sa cuisine.
113
J’eus faim à force de pleurer silencieusement.
D’ailleurs, l’heure du déjeuner était depuis longtemps
passée. Je me mis sur le dos et entrepris de composer un
menu fastueux pour le jour où, prince reconnu et aimé,
j’aurais à recevoir des personnes de mon rang. Je
réfléchis un moment et me dis : « Les princes mangent
très bien chez eux. Je ne les inviterai pas. Mes hôtes
seront tous les affamés, les mendiants, les psalmistes qui
font rarement un bon repas. Je leur distribuerai de beaux
vêtements : des gilets rouges richement ornementés, des
djellabas d’une blancheur de lait, des babouches safran
dont le cuir crisse à chaque pas. Je n’oublierai pas de leur
offrir des turbans de mousseline. Moi, je serai habillé de
blanc. Sur la tête, je mettrai le bonnet conique, d’un
rouge amarante, apanage des gens de cour et des
derviches Des esclaves noires nous serviront dans des
plats de porcelaine des...
- Voudrais-tu te mettre sur ton séant pour manger.
Je me redressai. Ma mère avait disposé la table
ronde, basse sur partes. De la viande aux navets ! Je
n’aimais pas les navets Je pensai refuser cette pitance.
Ma mère était assez malheureuse ainsi. J’aurais
déclenché une nouvelle crise, je ne m’en sentis pas le
courage. Je fis honneur au repas. La faim qui me dévorait
transforma le goût du navet en saveur exquise.
Quelqu’un sur la terrasse se mit à chanter. Des
lambeaux d’une cantilène, mollement balancés par le
souffle du printemps naissant, parvenaient jusqu’à nous.
114
Ma mère s’arrêta de mastiquer, tendit l’oreille. La voix
s’éloigna. Un instant après, elle éclata en jet de lumière,
chaude, enivrante et nostalgique comme une bouffée
d’encens.
Ma mère alla se pencher à la fenêtre. Elle appela
- Fatma Bziouya, sais-tu qui chante ainsi ?
- Lalla Khadija, la femme de l’oncle Othman.
- Je ne comprends pas qu’elle manifeste tant de
gaîté alors qu’elle a épousé un vieillard qui pourrait être
son père.
- Elle n’est pas malheureuse ! L’oncle Othman fait
ses quatre volontés. Il la traite comme sa fille.
- Et elle ? Comment le traite-t-elle
Nos voisines partirent d’un grand rire.
- Moi, je sais comment elle le traite. La vieille
M’Barka, l’ancienne esclave de l’oncle Othman, m’a
raconté une histoire fort amusante. Elle est trop longue
pour que je vous la répète, répartit Rahma.
- Raconte-la, raconte-la, demandèrent toutes les
femmes d’une seule voix.
Rahma se fit prier un moment. Puis elle commença:
- Vous connaissez l’oncle Othman, un homme qui
a vu des temps meilleurs. Ses parents lui laissèrent à leur
mort une grosse fortune. Il eut une jeunesse dissipée et
mangea capital et bénéfices. 11 ne Lui resta que la petite
maison qui s’appuie à la nôtre. Fidèle, M’Barka partagea
la bonne et la mauvaise fortune. Si Othman s’était marié
plusieurs fois, mais aucune de ses épouses successives
115
n’avait su en faire vraiment La conquête. Lalla Khadija
seule réussit à le dominer, à le faire manger dans le creux
de sa main, comme un agneau. Il est vrai que Khadija, si
elle n’a pas de fortune, possède au moins la jeunesse et le
charme. Patientez, j’en arrive à mon histoire.
J’allai me pencher à la fenêtre aux côtés de ma
mère. Toutes les femmes avaient abandonné leur besogne
et s’accoudaient aux grilles et balustrades de leurs
balcons. Lalla Kanza sortit un vieux tapis de prières,
s’installa pour écouter dans le patio.
Rahma, dont on ne voyait que le buste, reprit le fil
de son histoire.
Nous étions tous pressés de connaître la suite.
- Si Othman sortit vendredi dernier de bonne
heure pour faire son marché. Il balançait gaiement son
cabas, saluait Les uns la main sur le coeur, faisait de
larges sourires aux autres. Car il connaît tous les gens du
quartier. Il arriva à Jouteya. Un seul marchand de viande
était ouvert. Inutile de vous dire qu’il y avait foule autour
de sa boutique. C’était Salem le nègre. Il brandissait
tantôt une hache, impressionnante, tantôt un coutelas
phénoménal. Il découpait de gros quartiers de mouton qui
disparaissaient dans les couffins et les cabas des clients.
Il y avait foule, je vous dis. Les gens s’écrasaient les
pieds avec bonheur, échangeaient courtoisement des
bourrades et des mots venimeux. Si Othman, pour attirer
l’attention de Salem Le nègre, agita les deux bras, étala
sur son visage un large sourire, hurla un ensemble de
116
mots qui pouvait signifier: « Avale ton coutelas », ou
bien « tu mérites la bastonnade » ou, plus simplement,
«donne-moi un gigot ». Le nègre furieux le menaça de
loin de sa hache et continua son travail.
Tout le monde riait aux larmes. Rahma savait si
bien raconter.
Elle reprit, heureuse de son succès
- Si Othman recommença son jeu un moment
après. Salem montra les dents, leva haut sa hache, hésita
entre le désir de l’envoyer à la tête de ce client
désagréable et le devoir de continuer à servir son monde.
Le devoir l’emporta, au grand soulagement de Si
Othman. Un chien, comme il y en a toujours aux abords
des boucheries, vint flairer Les talons de Si Othman. Ce
dernier, impatienté, lui envoya un grand coup de pied. Sa
babouche sauta. Le chien s’en empara, la saisit entre ses
crocs et se sauva. Si Othman le suivit, clopin-clopant.
Nous étions de nouveau pris de fou-rire et Rahma
dut s’arrêter un instant avant de poursuivre.
- Il réussit à récupérer sa babouche dans les
environs du pont de Bin Lemdoun. De retour à Jouteya, il
constata qu’il n’y avait plus personne devant la
boucherie. Le nègre somnolait, la chéchia sur l’oreille, le
chasse-mouches entre les doigts. Aux crochets de la
boutique pendaient de gros morceaux de mou pour les
chats. Il s’aperçut aussi que tous les marchands de
légumes dormaient au milieu de cageots vides ou derrière
Leurs étalages où jaunissaient trois bottes de radis. Si
117
Othman n’osait pas rentrer bredouille. Dieu seul sait
comment Lalla Khadija l’aurait reçu. Dans un fondouk, il
découvrit un bien curieux spectacle. Des gens
s’écrasaient les pieds consciencieusement. Des aloses
naissaient de ce remous, surnageaient un moment au-
dessus des têtes et disparaissaient. Si Othman, plein de
bonne volonté, attendit longtemps, espérant un miracle.
Comme le miracle tardait, les démangeaisons de son nez
devinrent intolérables. Il quitta le marché pour se rendre
chez le marchand de tabac le plus proche Il espérait
s’envoyer une bonne prise dans les narines. Peut-être
s’était-il un peu attardé chez le marchand de tabac. A son
retour, plus de poissons et plus d’acheteurs.
Les femmes hurlaient de joie. Moi, je trépignais
d’enthousiasme. Je réclamais la suite.
- Continue ! Continue! disait ma mère.
Rahma continua.
- Si Othman se mit en colère ; des personnes
l’entendirent vociférer des injures. Il brandissait les
poings et disait « Le maudit vieillard ! Avais-je besoin
d’écouter le récit de son mariage, à ce cocu ? Pourquoi
m’a-t-il raconté la mort de sa soeur et qu’ai-je à faire
avec les fiançailles de sa fille ! » Pour finir. Si Othman
rebroussa chemin. Chez le marchand de menthe du petit
carrefour de la rue Sagha, il tomba en arrêt devant une
magnifique rose. Il pensa que s’il l’offrait à Lalla
Khadija, elle lui pardonnerait de ne rien rapporter de
comestible. J’étais dans la rue quand il entra chez lui, fier
118
de sa belle rose qui embaumait et j’ai assisté de mes yeux
au dénouement. Il entra, puis la porte se rouvrit presque
immédiatement, la rose s’écrasa à mes pieds, puis, le
turban de Si Othman vint La rejoindre suivi d’un Si
Othman pâle et défait. 11 ramassa son couvre-chef, prit la
rose qu’il respira longuement et, me voyant là qui le
dévisageait, il me gratifia d’un large sourire.
Nous riions à nous tordre.
Rahma termina ainsi
- La rose, le turban et l’attitude de Si Othman
m’intriguèrent et j’ai demandé à M’Barka ce qui était
arrivé, ‘ai appris comment Lalla Khadija traitait son
vieux mari.
Tout le monde fit des compliments à Rahma sur sa
façon de peindre les événements les plus insignifiants.
Ces propos avaient « du sel ».
Le récit de Rahma m’obséda toute la soirée, la
nuit, j’y rêvai encore.
119
120
VII
124
dans l’escalier. Il avait accepté de rendre service à ma
mère.
De la rue me parvint la voix grêle d’un vendeur de
bougies. « Des bougies et des allumettes », criait- il.
Nous ne nous servions plus de bougies. C’était bon pour
les gens pauvres, sans argent, ceux qui ne peuvent se
payer une belle lampe munie d’une glace pour refléter la
lumière, bon aussi pour les personnes arriérées qui
craignent les explosions, la fumée et la mauvaise odeur,
autant d’inconvénients qui n’existent que dans leur
imagination.
La nuit tomba brusquement. Nous attendions
impatiemment le retour de notre voisin pour éclairer la
chambre. Quelqu’un toussa à la porte d’entrée de la
maison. Driss El Aouad demanda s’il n’y avait personne
sur son passage. Ma mère se précipita chez Rahma,
ramena sa bouteille à moitié pleine de pétrole. A la
lumière d’un bout de chandelle, elle dévissa le bec,
remplit la lampe, nettoya la mèche de son charbon et
alluma.
- Soirée de bénédiction, Lui dis-je.
- Que ta soirée soit bénie, me répondit ma mère.
- Lalla Zoubida, appela Lalla Kanza du rez-de-
chaussée, bénie soit ta soirée, pourrais-tu me donner un
brin de menthe ?
- Sidi Mohammed va te Le porter.
Ma mère me donna quelques branches de menthe
très parfumée. J’allai fièrement les offrir à la chouafa. Je
125
la trouvai dans le patio. Une odeur d’encens, de benjoin
et de bien d’autres aromates alourdissait l’atmosphère.
J’étais persuadé qu’une assemblée de démons, attirés par
toutes ces odeurs, se tenait dans La pénombre.
Lalla Kanza, pour me remercier, me mit dans Le
creux de la main une poignée de grains de sésame. Je
pensai que c’était là une part d’un repas mystérieux offert
aux génies par la sorcière. J’y goûtai du bout de la
langue. Le goût de sésame n’avait rien de suspect. Je
mangeai. Les grains se collaient autour de mes lèvres et
sur le bout de mon nez. Ma langue balayait ce qu’elle
pouvait atteindre. J’époussetai l’excédent avec les doigts.
Il faisait noir dans l’escalier mais l’obscurité ne
m’effrayait guère Le vide qui s’ouvrait devant moi n’était
vide qu’en apparence. Des présences muettes s’écartaient
pour me laisser passer. Lorsque j’aurai l’âge requis,
toutes ces présences se découvriront à mes yeux de
voyant.
J’entendis ma mère prononcer solennellement
- Dieu est le plus grand.
Quelqu’un demanda:
- Est-ce le muezzin annonçant la prière de l’Achaa
que j’entends?
- Oui, répondit ma mère.
Dans le noir, je retenais mon souffle, j’écoutais
avec attention. Je n’entendais point de muezzin. Les
femmes, dit-on, ont l’oreille plus fine que les hommes.
126
Mon père ne tarda pas à arriver. Le dîner se
déroula comme à l’ordinaire.
Avant de nous coucher, mon père me fit part de son
intention de m’emmener le lendemain, dans la matinée,
me promener dans les souks et choisit mes jouets. Nous
irions aussi à Bab Moulay ldriss aire l’acquisition d’un
cierge. La nuit de la Achoura, je l’offrirais au maître
d’école.
J’étais heureux. Une seule chose m’ennuyait. Je
savais qu’il m’était impossible d’échapper à la séance du
coiffeur. Mon père ne manquerait pas de me conduire à
Chemaïne dans l’étroite boutique de Si Abderrahman, le
barbier.
Je n’aimais ni Si Abderrahman, ni sa boutique.
Je me couchai, mais le sommeil avait fui mes
paupières. Je rêvai longtemps à des cierges
monumentaux, décorés de dentelles de papier finement
ajourées par une main patience, de rasoirs étincelants, de
tambours en forme de sablier, de lustres en fer forgé
chargés de godets de cristal.
Mon père ne connaissait rien à l’art délicat de
vendre et d’acheter. Il ignorait les subtilités du
marchandage et La volupté d’obtenir un objet, un sou
moins cher que ne l’a payé Le voisin. II m’emmena,
après le repas du matin, faire le tour des marchands de
jouets. Dans chaque rue résonnaient les tambourins, les
grelots des hochets de fer-blanc, le chant des flûtiaux. Les
marchands de tambourins se démenaient dans Leurs
127
échoppes devenues étroites tant il s’y entassait de
marchandises. Des tambourins, (les bendirs, des tambours
de basque, des trompettes et des pipeaux pendaient par
grappes, s’amoncelaient en tas multicolores,
envahissaient les étagères. Un peuple de femmes,
d’hommes mûrs, de fillettes et de garçons faisaient cercle
autour de chaque magasin. Les uns essayaient un
instrument, les autres les accompagnaient de battements
de mains, jacassaient, réclamaient, discutaient avec le
marchand qui ne savait plus où donner de la tête.
Une foule de campagnards descendus de leurs
lointains villages, s’approvisionnaient en sucre, épices,
cotonnades et instruments de musique. Ils encombraient
la nie de leurs paquets.
Je m’accrochais à la main de mon père, occupé à
écarter les passants pour nous frayer un chemin. J ‘eus
mon tambour en forme de sablier, un petit chariot bizarre
en bois et une nouvelle trompette.
Mon père me laissait choisir, payait sans discuter.
Je lui tenais de longs discours, lui posais mille questions
auxquelles il répondait rarement. 11 souriait à me voir si
excité. Nous terminâmes nos emplettes par l’achat d’un
cierge, d’une livre de poids. La rue Bab Moulay ldriss
débouche dans le quartier des fabricants de ceintures
brodées et des marchands de fruits secs.
Près d’un pied de vigne séculaire, s’ouvrait la
boutique de Si Abderrahman le coiffeur. Le maalem
Bnou Achir occupait la boutique qui lui faisait vis-à-vis.
128
Chacun avait sa clientèle. Les deux barbiers ignoraient la
concurrence.
Mon père venait se faire raser les cheveux depuis
son installation à Fès, dans la boutique de Si
Abderrahman.
Les barbiers participent à de nombreuses
cérémonies familiales. A ma naissance, mon père,
montagnard transplanté dans la grande ville, désirait
néanmoins fêter dignement mon arrivée au monde. Si
Abderrahman lui fut d’un excellent conseil. II vint, selon
l’usage, accompagné de ses deux apprentis, placer les
invités et faire Le service pendant le repas.
Lors de ma première coupe de cheveux, mon père
eut recours à ses soins et fit encore grand cas de ses avis
et recommandations.
Je n’aimais pas Si Abderrahman. Je savais qu’il
serait chargé de me circoncire. Je redoutais ce jour. Je
sentais des frissons me parcourir l’épiderme quand je le
voyais manier le rasoir ou les ciseaux.
Nous le trouvâmes occupé à pratiquer une saignée.
Le client présentait sa nuque rasée. Si Abderrahman se
penchait sur le cou du patient. Je détournai les yeux de ce
spectacle.
Si Abderrahman planta deux ventouses en fer-
blanc derrière la tête de l’inconnu et nous souhaita en
termes courtois une heureuse journée.
- Je vois, dit-il, que ce jeune homme a été gâté un
tambour, une trompette, un magnifique chariot et un
129
cierge. Il est vrai que le cierge est destiné au fqih. Il faut
toujours être très bien avec son maître, sinon, gare à la
baguette de cognassier.
Tout le monde se mit à rire. Je rougissais
d’indignation. La baguette de cognassier n’a rien de
risible. Ces messieurs n’en avaient jamais reçu sur la
plante des pieds, au point de ne pouvoir se tenir debout.
Ils pouvaient rire. La baguette de cognassier inspire à
ceux qui la connaissent un sentiment de crainte et de
respect.
Un homme sec, avec une barbe de bouc et un
turban monumental, souleva le rideau d’entrée. Il geignait
tant qu’il pouvait. Pour tout salut, il se contenta de hocher
la tête d’un mouvement affirmatif. Il s’écroula entre les
accoudoirs d’une chaise rigide et continua à geindre.
- Tu me parais encore bien fatigué, oncle
Hammad ! Puis-je t’être utile ?
- Si Abderrahman, je vais mourir.
- Ne prononce pas de telles paroles indignes d’un
musulman. Allah seul connaît les secrets de la vie et de la
mort. De quoi souffres-tu
- Je ne souffre pas. Seulement, la nuit, ma
respiration devient courte, j’étouffe et mon coeur se
gonfle d’angoisse.
- Il te faut un fortifiant, oncle Hammad. Je connais
une recette très efficace. Pourras-tu t’en Souvenir
- Ma mémoire est intacte ; c’est le coeur, te dis-je,
qui faiblit. Donne-moi vite cette recette.
130
- Elle est simple. Demande aux gens de ta maison
de faire frire dans du beurre un oignon blanc finement
haché. Mélange à cet oignon frit deux cuillérées de miel,
de l’anis et des grains de sésame, ajoute du gingembre et
de la cannelle, parfume l’ensemble avec trois clous de
girofle. Si tu absorbes une bouchée chaque matin de ce
remède, tes malaises disparaîtront.
- Si Abderrahman, Dieu te récompensera, le jour
du jugement ; je savais que ta sagesse me serait d’un
grand secours. Je m’en vais acheter les ingrédients, à
l’heure et à l’instant.
L’oncle Hammad soupira, s’agita, finit par
s’extraire de son siège et partit, poussant de sourds
gémissements.
Si Abderrahman vérifia l’adhérence des ventouses
qu’il avait posées sur la nuque de son mystérieux client.
- Aujourd’hui, mon aide est absent et l’apprenti en
prison, pour je ne sais quel méfait ; je suis seul à
travailler, expliqua Si Abderrahman.
Il continua, s’adressant à mon père
- J’espère, Maalem Abdeslem, que tu n’as rien de
bien important à faire, j’en ai pour un moment à pratiquer
cette saignée. J’en ai fait une hier à l’un de tes amis,
Moulay Larbi Alaoui, le babouchier. Cet homme me
plaît. Toujours digne, sobre de paroles et de gestes. Ce
qui m’étonne, c’est qu’il n’ait point d’enfants. Peut-être
a-t-il une femme trop âgée ? Les gens de ta maison
doivent connaître la femme de Moulay Larbi. On raconte
131
que c’est une chérifa au coeur généreux. Grâce à son
aide, Moulay Larbi a pu payer ses dettes et remonter son
atelier. Je sais que ses affaires sont maintenant très
prospères.
Mon père écoutait, indifférent. Si Abderrahman
repassait un rasoir, se penchait sur la nuque du patient
aux ventouses, rangeait de menus objets dans un tiroir.
Installé sur la banquette entre deux accoudoirs en
bois tourné, les pieds dans le vide, je regardais la natte
usée qui tapissait le mur, les panoplies de rasoirs et de
miroirs à main, j’admirais la majestueuse cathèdre de
marié peinte de couleurs fanées.
Déjà Si Abderrahman reprenait son monologue
- Ne crois-tu pas qu’il devrait songer à prendre une
nouvelle épouse ? Le moment n’est peut-être pas encore
venu, mais je suis sûr que les affaires de Moulay Larbi
iront en s’améliorant. II fabrique d’excellentes babouches
de femmes, d’une richesse de matière, de décor et de
couleur vraiment étonnantes. Ces articles jouissent
toujours d’une grande faveur auprès de la clientèle
féminine. Il n’y a que les femmes pour faire la fortune
des uns ou la ruine des autres. Il paraît que dans certains
pays les femmes vont même se faire arranger les cheveux
chez le coiffeur. Que ne suis-je né dans l’un de ces pays
fabuleux.
Si Abderrahman exhala un long Soupir de regret et
reprit
132
- Je n’ai point le droit de me plaindre, je suis le
coiffeur attitré de plusieurs familles de notre haute
société. Elles sont généreuses. Dieu saura les
récompenser. Louange à Dieu!
Un nouveau visiteur fit son entrée.
- Le salut sur vous ! dit-il.
- Sur vous le salut, la miséricorde et la bénédiction
d’Allah ! répondit Si Abderrahman.
Mon père remua les lèvres, le client aux ventouses
toussa à trois reprises, cracha quelque part et se figea
dans sa pose rigide. Il nous tournait le dos. J’apercevais
les franges de sa barbe qui dépassaient sur le côté. Ses
oreilles d’un rouge cerise ressemblaient à des fleurs
étranges. Il devait être assez âgé et travaillait, à voir la
couleur de sa nuque, aux champs ou dans un des
multiples jardins qui entourent Fès. II cessa de
m’intéresser. Je regardais le nouveau venu. Jeune, la peau
d’une blancheur de cire, les sourcils bien fournis et la
barbe plus noire que l’aile du corbeau, son visage
rayonnait de douceur.
Il prit place sur une sorte d’estrade assez élevée qui
faisait face à la porte de la boutique. Si Abderrahman,
tout en vaquant à de mystérieuses besognes, ne cessa de
lui prodiguer les sourires et les mots aimables. Lorsque le
jeune homme se fut installé, le coiffeur poussa un ou
deux hennissements pour manifester sa joie et entama la
conversation.
133
- Comment va ton vénéré père, Sidi Ahmed ?
(Dieu le conserve en parfaite santé et multiplie ses
biens !) Souffre-t-il toujours de son genou ? Cela va
mieux! J’en suis fort heureux! J’en suis très heureux, très
heureux ! Mon onguent a dû agir. Il a même agi au delà
de mes espérances, Et toi, mon fils Laisse-moi te féliciter,
te souhaiter bonheur et joie. Oui, je sais déjà. Je sais peu
de chose en vérité, ton père m’entretient parfois à ton
sujet, il m’a annoncé l’heureux événement. Tu épouses la
Pille de Si Omar le notaire.
Pendant tout ce monologue, le nommé Si Ahmed
ouvrit la bouche plusieurs fois, tenta de placer un mot
mais Si Abderrahman devinait ses réponses et lui
épargnait la fatigue de les formuler. Le barbier
poursuivait:
- Si Omar est un homme de Dieu. Dans une époque
où s’étale La corruption, l’injustice, L’avidité, c’est un
bienfait d’Allah de rencontrer un homme comme Si
Omar, ou comme ton vénéré père Haj Ali.
Il se tourna vers mon père pour le renseigner:
- Sidi Ahmed est le fils de El Haj Ali Lamrani, le
marchand de thé du quartier Sagha. Tu dois le connaître.
- Si ! Si ! Tu dois le connaître, il a fait trois fois le
pèlerinage aux Lieux Saints. Par trois fois, il toucha la
Pierre Noire. Je prie Dieu de m’accorder la faveur d’être
au Paradis le voisin d’un homme aussi pieux Sidi Ahmed
va épouser la fille de Si Omar le notaire. Si Omar
134
possède, outre la science, la sagesse et la courtoisie, des
biens matériels ; Dieu augmentera sa fortune.
Il s’adressa à Sidi Ahmed.
- Que deviennent tes études ? Je t’ai connu bébé, te
voilà maintenant un savant
- Je ne suis qu’un mendiant de la science, dit enfin
Sidi Ahmed.
Il plaça cette phrase par surprise. Si Abderrahman
suçait l’embouchure d’une de ses ventouses. Il ajouta,
profitant toujours du silence forcé du barbier:
- Si Abderrahman, tu en sais certainement plus
long que moi sur mon mariage. Mes parents s’occupent
de cette affaire. Je n’ai pas mon mot à dire.
Depuis quand, répartit le coiffeur, les jeunes gens
ont-ils leur mot à dire quand il s’agit de ces graves
problèmes ? Ils ont parfois de l’instruction, mais une
instruction glanée dans les livres et sur les lèvres de leurs
maîtres. Il leur manque l’expérience des gens mûrs, des
points de comparaison, la connaissance des hommes. Se
marier ne consiste pas à passer de charmantes soirées
avec une jeune et jolie femme, se marier veut dire créer
de nouveaux liens de parenté avec une autre famille,
avoir de beaux enfants capables de vous venir en aide
dans notre vieillesse. J’ai une fille en âge d’être mariée.
Mon futur gendre sera un peu mon fils, moi qui ai
toujours désiré un fils.
Si Abderrahman retira les ventouses, alla les vider
derrière un rideau. Sur la nuque du client paraissaient
135
deux boursouflures sanguinolentes. Le barbier
s’empressa de les garnir de coton et vint vers moi.
- Je vais commencer par cet enfant qui doit
s’ennuyer. Il préférerait sans doute être dans la rue.
Tout en m’enveloppant dans une large serviette
rayée rouge et jaune, il continuait en ces termes
- Je le comprends ! La rue ! La rue, avec la foule et
ses odeurs, la foule et ses appels, la foule et ses
murmures, ses chants ses lamentations, ses disputes et ses
cris d’enfants, la rue avec ses places qu’ombragent la
vigne et le platane, la rue qui rêve, qui chante et qui
boude...
Maintenant, il me savonnait la tête et la frottait du
plat de ses deux mains. Son regard était vague. Il reprit
son hymne à la rue.
- La rue où trottine le petit âne gris, où
vagabondent les chats efflanqués, où tourbillonnent des
vols de moineaux, la rue que traverse dignement un
couple de pigeons au plumage irisé, cette rue avec ses
cortèges de fête et ses cortèges d’enterrements réserve à
ses amoureux ses sourires les plus tendres, les enveloppe
d’une tiédeur de sein maternel, se pare pour eux seuls de
couleurs délicates et de lumières rares.
- Tu es un poète. Si Abderrahman ! s’écria Sidi
Ahmed. Par Allah ! Je n’ai jamais rien lu d’aussi beau sur
la rue.
136
- Comment puis-je être poète alors que je sais à
peine lire et écrire ? Non, j’aime simplement notre bonne
ville de Fès. La rue pour moi est un perpétuel spectacle.
- Tu sais joliment en parler, dit mon père.
- Si Abdeslem, on parle toujours bien des choses
qu’on aime. Une vulgaire gargoulette de terre cuite peut
provoquer l’enthousiasme d’un amateur de gargoulettes
et le transformer en ce que Sidi Ahmed appelle un poète.
Si Abderrahman choisit un rasoir avec un manche
d’ébène, le passa, le repassa sur une pierre gluante
d’huile, l’essuya avec soin, l’essaya sur son ongle avant
d’entreprendre de me raser la tête.
Il commença au sommet du crâne, m’obligea à
baisser le nez jusqu’aux genoux, racla à petits coups le
duvet de ma nuque. Il revint ensuite aux côtés, fit le tour
rie la mèche qui pendait sur mon oreille droite. Le rasoir
me brûlait un peu. Je ne disais rien, je n’écoutais même
plus la conversation. Une torpeur m’envahit. Je finis par
m’endormir. Ma tête s’en alla de travers et la lame me
mordit légèrement. Je me réveillai en sursaut. Le coiffeur
discutait toujours. Des gouttes de sueur couvraient mon
front, dégoulinaient le long de mon nez.
Il s’arrêta enfin, épousseta mon visage et mon cou
à l’aide d’une serviette et me démaillota. Je me sentis
léger, comme saigné à blanc. J’eus mal au coeur. Je
cherchai des yeux mon père. Il s’aperçut de mon malaise,
se mit debout, se porta à mon secours.
137
- Viens, me dit-il, l’air frais te fera du bien. Si
Abderrahman, j’ai besoin d’être rasé moi aussi, mais je
reviendrai le soir ; cet enfant paraît fatigué. Messieurs, je
vous laisse dans la paix d’Allah !
140
- Réveille-toi, il est trois heures du matin. Je t’ai
préparé ton beau gilet, ta chemise neuve et ta sacoche. Tu
n’as pas encore vu ta belle sacoche brodée. Ouvre les
yeux ! Réveille-toi donc
Je pleurnichai, je me frottai énergiquement les
paupières de mes poings fermés. Je tentai plusieurs fois
de me recoucher, mais ma mère fut impitoyable. Elle se
mouilla la main et me la passa sur la figure. Mes oreilles
cessèrent de bourdonner. J’entr’ouvris mes cils avec
précaution. Mon père, habillé d’une djellaba de laine
fine, me souriait.
- Prépare-toi pour fêter la Achoura au Msid avec
tes camarades. Du courage! Du courage!
Ce fut dans un état de somnambule que je me lavai
les yeux, me rinçai la bouche, me rafraîchis les membres:
Je retrouvai ma lucidité lorsque ma mère me passa, à
même la peau, ma chemise neuve, craquante d’apprêt.
Elle me grattait horriblement. A chaque mouvement, je
remplissais la pièce d’un bruit de papier froissé. Je mis
mon gilet rouge aux dessins compliqués et bien en relief.
Ma sacoche en bandoulière, je complétai cet ensemble
très élégant par la djellaba blanche qui dormait au fond
du coffre de ma mère. Elle sentait la fleur d’oranger et la
rose séchée.
Me voilà devenu un autre homme ! J’étais
complètement réveillé. J’avais hâte de partir à l’école.
Les vêtements, les chaussures, tout était neuf. Plein de
141
dignité et d’assurance, je précédai mon père dans
l’escalier.
La lumière brillait à toutes les fenêtres de la
maison. Hommes et femmes commençaient l’année dans
l’activité. Ceux qui resteraient au lit un matin comme
celui-ci se sentiraient, durant douze mois, indolents,
paresseux.
L’appel d’un mendiant nous arrivait de la rue.
J’entendais le bruit de sa canne. C’était sûrement un
aveugle.
Je perdais mes babouches tous les trois pas. Mes
parents voyaient grand. Ni les vêtements, ni les
chaussures n’étaient à ma taille. Mais j’étais heureux.
Une fois clans la rue, mon père me glissa dans la
main une pièce de cinq francs et me mit entre les bras le
cierge dont nous avions fait l’acquisition. C’étaient là
mes cadeaux de nouvel an pour le maître d’école.
Les passants que nous rencontrions me souriaient
avec bienveillance. Les boutiques étaient ouvertes, les
rues éclairées. Je faisais de terribles efforts pour retenir
mes babouches. De loin, j’aperçus les fenêtres à auvents
de notre école.
Je faillis lâcher mon cierge d’enthousiasme. Des
grappes de lumière pendaient et transformaient cette
façade habituellement triste et poussiéreuse en un décor
de féerie. Les lampes à huile, diversement colorées,
scintillaient et par leur seule présence créaient un climat
raffiné de fête et de joie.
142
Je hâtai le pas. Les voix des élèves montaient
claires dans la fraîcheur du matin. Elles rivalisaient de
gaîté avec les dizaines de petites flammes qui dansaient
dans leur bain d’huile et d’eau teintée des couleurs de
l’arc-en-ciel. Cette impression de fête fabuleuse
s’accentua lorsque je poussai la porte du Msid. Je n’étais
plus le prince unique au gilet de drap amarante, je
devenais un membre d’une congrégation de jeunes
seigneurs, tous richement vêtus, chantant sous la
direction d’un roi de légende des cantiques d’allégresse et
des actions de grâce.
Mon père m’abandonna au milieu de mes
condisciples. Je remis solennellement mon cierge d’une
livre et ma pièce de cinq francs. Les enfants se serrèrent
pour me laisser une place.
Je scandai les versets coraniques avec conviction.
D’autres élèves arrivèrent. Le paquet de cierges
grossissait à côté du fqih. La chaleur devenait étouffante.
J’avais la tête couverte avec le capuchon de ma djellaba.
Je le rejetai. Ma chemise collait à mon corps. Des
picotements insupportables me parcouraient le dos. Mon
front, mes mains se couvrirent de perles de sueur. L’un
des élèves saigna du nez et tacha ses beaux habits de
gouttes vermeilles. Je levai les yeux au plafond. Les
petites flammes dansaient, grésillaient, lançaient parfois
une étincelle bleue. Je me taisais pour les entendre
psalmodier comme nous la parole de Dieu. Leurs voix se
confondaient avec celles des élèves. J’étais convaincu
143
qu’aucune d’elles ne célébrait la Achoura silencieuse
dans sa cage de verre, indifférente aux ondes de bonheur
qui déferlaient sur nos visages.
Ce matin, les objets les plus ordinaires, les êtres les
plus déshérités mêlaient leurs voix aux nôtres,
éprouvaient la même ferveur, s’abandonnaient à la même
extase, clamaient avec la même gravité que nous, la
grandeur et la miséricorde de Dieu, créateur de toutes
choses vivantes.
Après la récitation du Coran, nous chantâmes des
cantiques. Les parents de certains élèves psalmodiaient
avec nous. Ils étaient venus accompagner leurs enfants.
Ils n’avaient peut-être pas de besogne qui les attendait :
ils célébraient la Achoura au Msid comme au temps de
leur enfance.
La lumière des veilleuses devenait jaune,
s’anémiait à l’approche du jour. Dans la rue, la
circulation était devenue intense. Deux moineaux
voletèrent autour des lustres accrochés aux auvents des
fenêtres.
Le maître, les yeux au plafond, les deux mains
ouvertes dans un geste d’offrande prononça de longues
invocations. Il demanda à Allah de protéger et de faire
prospérer les affaires de la communauté des Musulmans,
d’étendre ses grâces sur les vivants et les morts, de
développer les liens de solidarité entre les humains, de
faire régner sur cette terre l’ordre, la justice et la
compassion.
144
Amine ! Amine!
C’était la première fois que je voyais le fqih sans
baguette de cognassier. Il me parut beau, enveloppé dans
sa djellaba à raies blanches et noires, les épaules
couvertes d’un burnous de drap gris. Il nous donna trois
jours de repos. Le jour de la rentrée étant un jeudi, le
congé durerait quatre jours. J’embrassai la main du fqih
avant de rentrer chez nous. II me chargea de présenter à
mes parents ses voeux pour la nouvelle année et prononça
quelques invocations en leur faveur.
La rue était maintenant très animée. Presque tous
les passants s’étaient habillés de neuf. Les uns revenaient
du marché chargés de paniers d’alfa qu’ils tenaient
écartés pour ne point salir leurs beaux effets, d’autres
flânaient désoeuvrés. Ma mère avait sorti une belle
mansouria en voile fin, ornée de rayures de satin jaune.
Elle s’était coiffée d’un foulard noir à longues franges
multicolores.
La bouilloire chantait. Mes parents attendaient
mon retour pour déjeuner.
Ma mère avait cuisiné une pile de galettes en pâte
feuilletée, de forme carrée. Elle les enduisit de beurre
frais et de miel. C’était un délice. Je pris deux grands
verres de thé à la menthe.
Pendant le repas, mes parents établirent un
programme pour la journée. Le matin, mon père se
proposait de m’emmener à Moulay idriss, le patron de la
ville. Après la prière en commun, nous reviendrions
145
déjeuner. L’après-midi, j’accompagnerais ma mère chez
notre amie Lalla Aïcha. J’aurais le droit d’emporter avec
moi l’une de mes trompettes le tambour en poterie fragile
risquait de se casser en route.
Ma bonne étoile en décida autrement. Après avoir
baguenaudé avec mon père dans les rues encombrées de
passants, après avoir fait l’acquisition d’un plat de
céramique bleue sur la place des notaires où les potiers
exposaient ce jour leur production, nous pénétrâmes dans
le sanctuaire de Moulay Idriss. Là, nous accomplîmes [es
rites de la prière de Louli et nous partîmes déjeuner.
Lalla Aïcha vint nous surprendre à la fin du repas.
Ma mère manifesta une grande joie à la revoir. Les deux
femmes se prodiguèrent mutuellement des baisers
pointus, des formules de politesse et des mots aimables.
Mon père les laissa à leurs effusions, disparut.
J’avais une envie folle de jouer du tambour, de
lancer quelques beuglements avec ma trompette mais je
savais que ma mère ne tolérerait pas de tels
débordements. Je m’abstins. J’attendais le soir pour me
livrer corps et âme à la musique. Je restais dans un coin à
écouter les propos de notre visiteuse. Elle laissa entendre
dès son arrivée, qu’elle avait beaucoup à raconter. Ma
mère disposait de tout son temps et frétillait de curiosité.
Elle n’oublia pas, malgré tout, de remplir ses devoirs
d’hôtesse. Elle souffla sur la braise, ajoura une bolée
d’eau dans la bouilloire, rinça les verres. Elle ouvrit une
146
boîte de fer blanc et en sortit une demi-douzaine de
gâteaux de semoule.
- Lalla Aïcha, installe-toi sur le grand divan ; le thé
sera bientôt prêt. Non ! Non ! J’ai dit sur le grand divan, à
la place d’honneur ! Je t’en supplie, installe-toi
confortablement, insista ma mère.
- Lalla Aïcha s’affala au milieu des coussins,
soupira de satisfaction et commença son récit. Ce n’était
pas à vrai dire un récit, mais une série d’événements
accolés les uns aux autres. Parfois, les faits devenaient si
compliqués que Lalla Aïcha elle-même ne savait plus où
elle en était. A ces moments, son visage se troublait, une
sorte d’angoisse lui crispait les traits, ses yeux
trahissaient une profonde inquiétude, mais bientôt un
large sourire venait dissiper l’orage et Lalla Aïcha
reprenait son monologue.
Ma mère subissait les mêmes tourments,
communiait dans les mêmes joies, éprouvait les mêmes
émotions que son amie. Elle ouvrait parfois la bouche
comme pour lui venir en aide mais ne trouvant pas le mot
qu’il fallait, ne disait rien.
Certains passages de ce long tissu d’anecdotes
insignifiantes me transportèrent de plaisir.
Lalla Aïcha raconta que dans la maison voisine de
la sienne toutes les femmes, par un caprice du hasard,
s’appelaient Khadija.
147
Pour les différencier, on spécifiait la profession du
mari : Khadija, la femme de l’épicier, Khadija, la femme
du tailleur, Khadija, la femme du marchand de pétrole.
Lalla Aïcha ajouta
- Il serait plus simple de les appeler Khadija la
sourde, Khadija la louchonne, Khadija la noire, tout le
monde comprendrait de qui il s’agit.
Nous rîmes de bon coeur à cette plaisanterie. Ma
mère s’absenta quelques minutes. Elle revint avec un
bouquet de sauge et d’absinthe. Elle entreprit de faire son
thé des grands jours. Tout en versant l’eau bouillante
dans la théière, elle interrogea Lalla Aïcha :
- Comment va ton homme ? Parle-moi de ses
affaires. A-t-il de nouveau un associé ? Travaille-t-il tout
seul ?
- Il n’a pas d’associé, mais il ne travaille pas seul. Il
emploie trois ouvriers. Les babouches se vendent bien et
je n’ai pas le droit de me plaindre. Il m’a promis de
m’acheter, au début de l’hiver, un caftan de drap abricot,
objet que je désirais depuis si longtemps.
- Louange à Dieu ! Les difficultés finissent
toujours par s’aplanir et les misères par tomber dans
l’oubli.
- Oui ! soupira Lalla Aïcha.
Ma mère attendit de nouvelles explications mais,
subitement, son amie se taisait. La chose l’inquiéta.
- A quoi penses-tu, Lalla Aïcha ? Tu sembles triste.
J’espère que tout va selon tes désirs dans ton ménage.
148
Lalla Aïcha soupira sans rien dire. Ma mère se
versa un fond de verre de thé, le goûta. Elle parut
satisfaire. Elle servit son invitée et me servit.
Lalla Aïcha parla enfin. Elle se pencha sur ma
mère et lui chuchota à voix basse
- Nous sommes de bien faibles créatures, nous les
femmes. Dieu seul est notre soutien et notre mandataire.
Gardons-nous bien de faire confiance aux hommes. Ils
sont... Ils sont...
Lalla Aicha ne trouva pas l’épithète juste, elle se
contenta d’agiter ses mains à la hauteur de ses épaules et
de lever les yeux au ciel.
Ma mère me permit de monter sur la terrasse jouer
du tambour. Je compris que les deux femmes avaient des
secrets à se communiquer et craignaient mes oreilles
indiscrètes. J’étais ravi de l’aubaine. Je montai sur la
terrasse. Seul dans ce vaste univers, je me livrai aux joies
du rythme. J’inventais les combinaisons les plus barbares.
Je tapais sur les deux faces de parchemin de mon sablier
en poterie, d’une baguette rageuse. Les murs
multipliaient les sons. Pendant ce temps, Lalla Aïcha et
ma mère, penchées l’une sur l’autre, papotaient,
papotaient, papotaient !...
VIII
152
Un vendredi, mon père, gonflé d’orgueil, raconta à
ma mère la conversation qu’il avait eue la veille avec
mon maître rencontré dans la rue. Le fqih lui avait assuré
que, si je continuais à travailler avec autant de coeur et
d’enthousiasme, je deviendrais tin jour un savant dont il
pourrait être très fier.
Certes, ce n’était pas le but que je poursuivais. Le
mot savant évoquait pour moi l’image d’un homme obèse
à figure très large frangée de barbe, aux vêtements
amples et blancs, au turban monumental. Je n’avais
aucune envie de ressembler à un tel homme. J’apprenais
chaque jour ma leçon parce qu’il me semblait que mes
parents m’en aimaient davantage et surtout j’évitais ainsi
la rencontre avec la lancinante baguette de cognassier. Je
m’étais tracé un vague programme jusqu’au déjeuner,
j’apprenais avec ferveur les versets, tracés sur ma
planchette, l’après-midi, je m’accordais deux bonnes
heures de rêve, tout en faisant semblant de scander les
paroles sacrées.
A cette récréation, je devais tout mon entrain. Mon
esprit s’échappait des étroites limites de l’école et s’en
allait explorer un autre univers, là il ne subissait aucune
contrainte. Dans cet univers, je n’étais pas toujours un
petit prince, auquel obéissaient les êtres et les choses, il
m’arrivait parfois de devenir homme, l’homme que je
souhaitais être plus tard. Je me voyais simple et robuste,
portant des vêtements en laine grège, les yeux pleins de
flamme et le coeur débordant de tendresse.
153
La nuit, sous ma couverture, je poursuivais le
même songe. Je construisais et reconstruisais ma vie avec
ses multiples aventures, ses rencontres, ses actions
d’éclat, ses inévitables obstacles, jusqu’au moment où
d’immenses îlots noirs venaient séparer les éléments
patiemment ajustés et rendre au chaos ce monde à peine
naissant. Tout se brouillait. Dans le noir de la nuit,
surgissaient de temps à autre, comme emportés par le
remous, les fragments épars de mon univers. Le matin je
reprenais mes occupations.
Nous étions un lundi, lorsque mon père, renonçant
à ses habitudes, vint déjeuner à la maison. Il nous
expliqua que les djellabas de laine se vendaient moins
bien qu’en hiver et qu’il avait l’intention de se lancer
dans la fabrication des haïks de coton.
158
- Je me demande, dit ma mère, prenant à témoin
toute la maison, ce que peut faire un roi dans l’escalier,
accroupi sur une marche
Les voisines se mirent à rire.
La femme du fabricant de charrues trouva spirituel
d’ajouter :
- Lalla Zoubida, ton fils ira loin, il se prend déjà
pour un roi !
Sa phrase, nuancée d’une pointe d’insolence, resta
sans écho.
Je retombai clans mes réflexions. Et s’il me plaisait
à moi d’être roi ! Que peut comprendre la femme d’un
fabricant de charrues aux princes et aux rois ? Qu’elle se
contente d’éplucher ses légumes, de piler ses épices, de
se lamenter sur le prix de l’huile et du charbon qui a subi
une hausse d’un sou ! Elle n’avait point l’âme d’une
princesse, elle n’avait jamais rêvé du bruit des jets d’eau
dans les vasques de marbre ! Elle n’avait jamais fait le
moindre rapprochement entre la beauté des bijoux et celle
des fleurs. Elle portait toujours au petit doigt une
méchante bague de cuivre ornée d’un cabochon de verre.
Les jours de fête, elle accrochait sur sa poitrine, à une
boutonnière de sa tunique, une main d’argent aux
gravures frustes. Ce soir, ma mère aura aux poignets des
bracelets soleil et lune. Rahma sera verte de jalousie.
Pendant plusieurs jours, je l’entendrai dire sans gaîté
- Je n’ai pas de chance, j’ai épousé un
malheureux fabricant de charrues ; il est à peine capable
159
de m’offrir une corde pour sortir l’eau du puits. Ah Allah
a bien mal départagé les humains. A celle-ci les
souffrances et la misère, à d’autres la prospérité, la bonne
nourriture, les bijoux d’or et d’argent. Mon Dieu! Quand
finira ma peine ?
Ma mère lui répondra avec une courtoisie
appuyée :
- Ma soeur, à quoi sert de se plaindre et d’accuser
le destin ? Dieu est juste, il donne à chacun selon son
coeur.
- Il n’y a de Dieu que Dieu ! diront toutes les
voisines.
Certes, il n’y a de Dieu que Dieu ! J’entendis le
muezzin le proclamer.
- Est-ce la prière de l’Aâsser, maman ?
- Oui, ton père ne va pas tarder à rentrer. Tiens, tu
vas changer ta djellaba pour sortir, celle que tu portes est
pleine de taches.
Le petit balai de doum crissait dans la chambre de
Fatma Bziouya, il s’arrêta brusquement. Notre voisine
franchit à pas furtifs le palier, introduisit sa tête dans
notre pièce et demanda à mi-voix.
- Dois-je aussi me préparer?
Ma mère dut faire un signe affirmatif. Fatma se
précipita dans sa chambre. Le couvercle d’un coffre
claqua.
Au rez-de-chaussée, la voix de mon père émit la
phrase habituelle:
160
- N’y a-t-il personne ? Puis-je passer ?
Lalla Kanza, du fond de son temple noir de la fumée
des aromates, lui répondit
- Passe, maalem Abdeslem.
Son pas résonna dans l’escalier. Je quittai ma
marche et j’allai me changer.
162
moment avec les bracelets au-dessus des têtes et finit par
disparaître.
Nous attendîmes longtemps. La fatigue paralysait
mes jambes, ma tête tournait, je bâillais à me décrocher
les mâchoires.
Mon père commençait à manifester des signes
d’impatience. Le courtier fit irruption. Le chiffre avait
augmenté. Sur un nouveau signe affirmatif de mon père,
le chiffre se modifia. Le courtier se fondit dans le
brouhaha et les remous de la foule.
Le souk battait son plein. Les courtiers
s’égosillaient, clamaient à tue-tête des chiffres qu’on
avait peine à saisir, couraient d’une direction à l’autre,
s’emparaient de la main d’un client et l’entraînaient
fougueusement derrière eux. Ici et là, des discussions
s’élevaient. A peine une dispute s’était-elle apaisée
qu’une autre éclatait plus loin.
Parfois, une vague d’hommes en délire et de
femmes hystériques nous submergeait, nous aplatissait
contre le mur et s’en allait déferler sur un rivage inconnu.
Je n’en pouvais plus de fatigue. Mon père qui s’en
était aperçu me souleva dans ses bras et me tint tout serré
contre sa poitrine. Son front ruisselait de sueur. Ma mère
courroucée commença à maudire le dellal, à invoquer
tous les saints qu’elle connaissait afin qu’ils lui infligent
le dur châtiment qu’il mérite. C’était une honte de se
conduire ainsi avec les honnêtes gens ! Que devait-il
combiner pendant cette longue absence ? Nous prenait-il
163
pour des campagnards ignorants ? Nous saurons
démasquer la vérité. Nous paierons le prix équitable et
nous ne nous Laisserons pas « rouler » par ce mécréant.
Mais le mécréant était toujours invisible.
Brusquement, mon père me déposa à terre et
disparut dans La foule. Son absence dura. Des cris
s’élevèrent à l’autre bout du souk. Ils dominaient le
tumulte, éclataient comme un orage. De grandes
ondulations parcoururent cette mer humaine. Des
explosions de colère fusaient ça et là, reprenaient
quelques pas plus loin, se transformaient en tintamarre.
Voici que tous Les gens du souk se mirent à courir
; Fatma Bziouya et ma mère répétaient « Allah ! Allah !
», se plaignaient à haute voix de leurs douleurs de pieds
que la foule écrasait, essayaient de retenir leurs haïks
emportés par le courant.
Enfin, passèrent mon père et le courtier se tenant
mutuellement par le collet. Le souk leur faisait cortège.
Les deux hommes avaient les yeux rouges et de l’écume
au coin des lèvres. Mon père avait perdu son turban et le
dellal avait une tache de sang sur la joue.
Ils s’en allèrent suivis par les badauds.
Ma mère, la voisine et moi, nous nous mîmes à
pleurer bruyamment. Nous nous précipitâmes au hasard,
à leur poursuite. Nous débouchâmes au souk des fruits
secs. Aucune trace des deux antagonistes ni de leur
cortège. Je m’attendais à voir des rues désertes, des
étalages abandonnés, des turbans et des babouches perdus
164
dans la panique générale. Je fus déçu. Aucune trace de la
bagarre n’avait marqué ces lieux. On vendait et on
achetait, on plaisantait et de mauvais garnements
poussaient l’indifférence jusqu’à chanter des refrains à la
mode.
Notre tristesse devenait étouffante dans cette
atmosphère. Nous sentions tout notre isolement. Ma mère
décida de rentrer.
- Il ne sert à rien, ajouta-t-elle, de courir dans
toutes les directions. Rentrons pour attendre et pour
pleurer.
A la maison, une fois dans notre chambre, ma mère
se débarrassa de son haïk, s’assit sur un matelas et, la tête
dans ses deux mains, pleura silencieusement. Pour la
première fois, sa douleur me bouleversait. Cela ne
ressemblait point aux grands éclats et aux lamentations
auxquels elle se livrait parfois pour se soulager le coeur.
Ses larmes coulaient sur son menton, s’aplatissaient sur
sa poitrine, mais elle restait là, sans bouger, émouvante
dans sa solitude.
Je pleurai, moi aussi, un moment, troublant le
silence de puissants reniflements, puis je m’étendis sur le
lit et, les yeux au plafond, j’attendis. Je ne savais pas au
juste ce que j’attendais. Le drame du souk des bijoux
comportait nécessairement un dénouement. Quand ma
mère parla d’attendre, elle y pensait sans aucun doute. A
nous deux, nous nous mîmes à exécuter notre
165
programme: ma mère pleurait et moi j’attendais. J’étais
rompu depuis longtemps à cet exercice.
Le soir tomba. Les lumières brillèrent à toutes les
fenêtres de la maison, Notre pièce restait obscure. Dans la
pénombre, des figures monstrueuses se formaient devant
mes yeux, s’effilochaient, se transformaient, cédaient la
place à d’immenses étincelles vertes, revenaient me frôler
les paupières de leurs voiles brunâtres.
Enfin, la voix de mon père troua lés ténèbres. Je
me mis sur mon séant. Ma mère, abîmée dans sa douleur,
continuait à pousser d’imperceptibles soupirs. Les
marches résonnaient de plus en plus distinctement sous
les pas de mon père. La porte de la chambre s’ouvrit, sa
silhouette se détacha en noir épais sur le gris du mur.
- Pourquoi, dit-il, n’avez-vous point allumé la
lampe ? Où sont les allumettes ?
Ma mère, d’une voix de petite fille, répondit
- Elles sont sur l’étagère, contre la boîte à thé en
fer-blanc.
Mon père questionna:
- Si Mohammed dort-il déjà?
- Non, papa, je ne dors pas.
Il craqua une allumette, souleva le verre de la
lampe.
- Que faisais-tu donc dans le noir? reprit-il.
-J’attendais ton retour.
La lampe allumée, ma mère releva la tête. Son
visage ruisselait encore de larmes.
166
Mon père s’en aperçut.
- Pourquoi tant de larmes ? Nous n’avons Dieu
merci, aucun sujet de tristesse. J’ai dû vous abandonner
seules pour corriger ce mécréant qui essayait de nous
jouer quelque tour de sa façon. Tout est maintenant rentré
dans l’ordre et voici les bracelets.
Il déposa les deux bracelets sur le matelas à côté de
ma mère.
- Je ne veux pas les voir, ces bijoux de mauvais
augure, dit ma mère. Je crois que je ne les porterai
jamais. Je sens qu’avec eux, le malheur est entré dans
cette maison, tu feras bien d’aller les revendre dès
demain.
- Ce sont bien là les bracelets que tu désirais,
prends- les et ne prononce pas de paroles inconséquentes.
Ma mère se leva, prit les bijoux sans les regarder,
ouvrit son coffre et les jeta dedans avec humeur.
- Tu verras bien : ce que je te dis est la vérité. Je ne
suis peut-être pas intelligente, je ne suis qu’une faible
femme, mais mon coeur ne ment pas quand il me
renseigne sur quelqu’un ou sur quelque chose. Ces
bracelets ne m’apportent aucune joie. Maintenant, je vais
m’occuper du dîner.
Nous touchâmes à peine à ce dîner plutôt
improvisé. Nous nous mîmes au lit. Je me souviendrai
toujours de cette nuit hantée de cauchemars. Je revois
encore les scènes de violence et de sang, je revois les
monstres, je revois les yeux enflammés de haine qui nous
167
traquaient, ma mère, mon père et moi. Des masses
d’hommes aux visages hideux nous poursuivaient à
travers la ville pour nous dépouiller de nos richesses. Ils
en voulaient particulièrement à ma Boîte à Merveilles.
Mon père parut sur un cheval noir. Il avait ma boîte sous
le bras. Il fendit la foule au galop. Des mains essayèrent
de le retenir. Il piqua des deux. La longue crinière de son
cheval se déployait comme un étendard. Ma mère et moi,
nous nous trouvâmes brusquement dans une campagne
déserte. Ma mère pleurait silencieusement. La lumière de
l’été inondait des espaces de sable et de cailloux. La
silhouette de mon père se détacha sur une colline. Il nous
attendait. Il n’avait plus de cheval. Il serrait toujours sous
son bras ma Boîte à Merveilles.
-Je l’ai sauvée, nous dit-il, et, s’adressant à moi, il
ajouta: Elle est à toi, ouvre-la donc.
Je la posai sur la terre nue et l’ouvris avec
précaution. Mes yeux furent éblouis : sur un fond de
fleurs fraîchement coupées (des oeillets et des roses)
reposaient comme dans un écrin, des bijoux d’or
rehaussés de gemmes. Je n’en avais jamais vu d’aussi
beaux, je relevai la tête pour dire à mes parents:
« Regardez mon trésor. »
Ils jetèrent un coup d’oeil dans la Boîte. Ma mère
déclara
- Les beaux bijoux portent toujours malheur à ceux
qui les possèdent.
168
Un grand froid m’enveloppa ; je refermai la boîte,
me mis à sangloter.
- Sidi Mohammed, pourquoi pleures-tu ? Réveille-
toi donc ! Réveille-toi !
Il faisait déjà jour. Les seaux cliquetaient dans le
patio. Mon père se penchait sur moi, me tâtait le front,
j’ouvris les yeux.
- Non ! affirma mon père, il n’a pas de fièvre. Il a
dû simplement avoir un cauchemar.
Assise dans son lit, ma mère répétait
- Je te dis qu’il est malade. Avec toutes ces
émotions d’hier soir et l’agitation du souk des bijoux où
tu as cru nécessaire de l’entraîner, cela ne m’étonne pas
qu’il soit tombé malade.
- Cet enfant n’a rien, proclama mon père. Un peu
de fatigue sans doute. Qu’il n’aille pas à l’école.
- Mon Dieu! Punis-moi, je suis la principale
fautive, mais ne me frappe pas dans mon enfant. Homme,
je te dis que je ne veux en aucune façon garder ces
bracelets. Avec ces bijoux, le malheur entre dans cette
maison.
Mon père se dirigea vers la porte. Tout en enfilant
ses babouches, il déclara
- je m’en vais, je sens que si je reste je manquerai
de patience.
- Va, répondit ma mère, tu es un homme, il est
naturel que tu aies un coeur de pierre.
169
Ma mère ne devait pas dire des choses pareilles. Il
n’est pas du tout naturel qu’un homme ait un coeur de
pierre. Un jour, je serai un homme, je n’aurai pas un
coeur de pierre. Seulement, devant les événements, mon
père réagit comme doit réagir un homme. Il garde sa
lucidité, son sang-froid. Ma mère voudrait le voir réagir
comme elle : s’agiter, crier, exagérer l’importance du
moindre incident.
Mon père avait d’ailleurs raison je ne me sentais
nullement malade. Pourtant, je dus obéir à ma mère,
garder le lit toute la journée. Après déjeuner, nous
reçûmes la visite de Lalla Aïcha. Il y avait longtemps que
nous n’avions pas eu de ses nouvelles ni de celles de son
mari Sidi Larbi le babouchier. Ma mère se hâta de
préparer le thé. Elle entreprit ensuite de faire le récit de
ses malheurs à sa vieille amie. Elle raconta dans les
détails notre équipée au souk des bijoux, l’affreux drame
qui se déroula à propos des bracelets, s’interrompit pour
pleurer un moment, reprit son histoire entrecoupée de
soupirs, d’invocations. Elle prophétisa avec lyrisme,
annonça des catastrophes qui ne manqueraient pas de
frapper notre foyer si mon père ne se décidait pas à
vendre les bracelets de mauvais augure, cause occulte de
notre ruine.
Lalla Aïcha, par politesse, approuvait, soupirait,
dodelinait de la tête, se donnait de légères tapes sur la
joue.
Ma mère, enfin, regarda son amie.
170
- Mais toi ? Tu ne me dis rien sur ta maison.
Comment vas-tu ? Comment va ton mari ?
Lalla Aïcha, pour toute réponse, enfouit son visage
dans ses mains et éclata en sanglots. Un torrent de larmes
coula au travers de ses doigts. Son corps fut secoué de
violents spasmes. La douleur l’étranglait par moments.
Ma mère lui entoura les épaules de ses deux bras et se mit
à sangloter avec elle. Lalla Aïcha s’arrêta. Les joues
encore luisantes de pleurs, le nez humide, elle dit à ma
mère
- Zoubida, je n’ai plus personne au monde, tu es
mon amie, tu es ma seule famille. Le fils du péché pour
qui je me suis dépouillée, m’a abandonnée pour prendre
une seconde femme, la fille d’Abderrahman le coiffeur.
- Allah ! Allah ! cria ma mère, ô ma soeur, ma
pauvre soeur, mon Dieu, quelle douleur !
Les deux femmes, de nouveau dans les bras l’une de
l’autre, se mirent à sangloter.
La chaleur, le lit, ces scènes affreuses dont je
sentais, sans le comprendre, tout le tragique, me rendirent
vraiment malade. J’eus de violents maux de tête, La
fièvre me secoua tout entier. Je me mis à rendre sur ma
couverture. Ma mère se précipita, affolée, criant
- Mon fils va mourir, ô mes amies, ô mes soeurs,
mon fils ! Sauvez mon fils!
Les voisines envahirent la chambre, mes paupières
se fermèrent. Dans mon crâne, je n’entendais plus que les
battements d’un gigantesque tambour.
171
IX
172
Ma mère revint, s’approcha à pas furtifs de mon lit,
se pencha légèrement sur moi et resta dans cette attitude
un long moment, si silencieuse qu’elle ne semblait pas
respirer. Elle formait devant mes yeux une masse noire
aux contours pelucheux. Je m’attendais à la voir
s’effilocher et se dissoudre à l’exemple de ces fantômes
qui me visitaient par mes nuits d’insomnie.
Elle finit par soupirer et recula d’un pas.
- Je suis réveillé, lui dis-je, mais j’ai mal.
- Cela va mieux puisque tu me parles.
- Pourquoi fait-il si sombre ? demandai-je.
- C’est le soir, répondit ma mère ; je n’ai pas voulu
allumer la lampe pour ne pas gêner ton sommeil. Tu as eu
la fièvre toute la nuit dernière et toute la matinée. Mes
yeux n’ont pas cessé de couler. Hélas mes larmes ne
peuvent soulager ta souffrance.
-J’ai faim.
- Voilà une bonne nouvelle, louange à Dieu ! Je
vais te chercher un bol de bouillon.
Elle me quitta un moment. Le bol de bouillon
qu’elle m’apporta resta sur mes genoux quelques
minutes. Rien que l’odeur de la nourriture me soulevait le
coeur. Ma mère m’exhorta en vain à y goûter. Elle
m’avait soutenu le corps à l’aide de coussins. La pièce
roula, tangua, fur emportée à travers l’espace, tournant
sur elle-même, subissant la loi immuable des astres et des
météores. Ma mère eut juste le temps de rattraper le bol
qui commençait à se répandre sur les couvertures et
173
m’allongea avec d’infinies précautions. Les battements
de tambour sous mon crâne s’exaspéraient.
Les objets peu à peu ne partaient plus à la dérive.
Ma mère vint s’asseoir non loin de mon lit sur un matelas
très bas.
La femme du fabricant de charrues l’interpella :
- Zoubida, comment va Sidi Mohammed ? Couvre-
le bien et donne-lui à boire du thé chaud, sans doute a-t-il
attrapé froid.
Fatma intervint de sa fenêtre.
- Je crois plutôt qu’il souffre d’une insolation. Il
faudrait lui entourer la tête d’écorces de citron et de
feuilles de menthe.
- Vous avez peut-être raison toutes les deux, mes
soeurs, mais si Dieu ne daigne pas soulager ses
souffrances, tous mes soins resteront superflus.
J’essaierai tous les remèdes pour hâter la guérison de
mon enfant.
Mon père s’annonça à la porte d’entrée de la
maison. Il arrivait plus tôt que d’habitude. Pendant qu’il
grimpait l’escalier, ma mère s’empressa d’allumer la
lampe à pétrole. Notre chambre fut inondée de lumière
jaune. Mon père entra. Il vint se pencher sur moi. Ses
orbites creusaient deux trous noirs dans son visage qui
me parut pâle et fatigué. Il me toucha doucement le front,
hocha la tête et me tourna le dos sans rien dire.
Ma mère disposa la petite table basse pour le dîner.
Ce fut, je crois, le dîner le plus triste de leur vie. De mon
174
lit, j’apercevais le plat de faïence brune. Je n’arrivai pas à
identifier la nourriture qui s’y trouvait. Je savais qu’il y
avait une sauce au safran, des légumes et de la viande.
L’odeur du safran me donnait des nausées. Mon père et
ma mère, chacun abîmé dans ses pensées, ne mangeaient
pas, ne parlaient pas.
Le chat de Zineb surgit de l’invisible, s’avança à
pas feutrés de la table, regarda les formes immobiles des
deux convives et miaula d’étonnement. Il miaula
timidement, d’une voix plaintive, serrant sa queue entre
ses pattes de derrière et rentrant son cou dans ses épaules.
Son miaulement s’étouffa dans l’atmosphère comme dans
un tampon de coton. La frayeur s’empara de lui. Il
écarquilla ses yeux jaunes, rabattit ses oreilles en arrière,
cracha un horrible juron et s’en alla tous poils dehors.
Mes parents n’avaient pas remué le petit doigt,
n’avaient pas ouvert la bouche. Une angoisse de fin du
monde s’appesantit sur toutes choses. Je fondis en
sanglots. Mon père se secoua de sa torpeur et me
demanda:
- Où as-tu mal, mon enfant?
Tout hoquetant, je lui répondis
- Je n’ai pas mal, mais pourquoi ne parlez-vous
pas?
- Nous n’avons rien à dire. Repose-toi et ne pleure
plus.
Ma mère se réveilla à son tour, prit la table et se
dirigea vers sa cuisine. Elle revint, les mains chargées du
175
plateau et des verres pour le thé. Elle trouva mon père
debout, se préparant déjà pour dormir.
-Tu ne prends pas de thé ? lui demanda ma mère.
- Non, et dorénavant, tu feras attention à ne pas
trop gaspiller ton sucre.
- Suis-je une femme qui gaspille?
- Telle n’est pas ma pensée. Je veux simplement te
dire qu’à partir de demain, il nous sera difficile d’avoir
du sucre et du thé tous les jours.
Ma mère devint toute pâle. J’ouvris grands mes
yeux pour ne rien perdre de la scène. Elle posa le plateau,
se redressa, regarda mon père bien en face.
- Je pressens un grand malheur, dit-elle d’une voix
brisée.
Mon père resta silencieux, les paupières baissées.
Brusquement, un claquement sonore me fit
sursauter dans mon lit, me tira un gémissement de
douleur. Ma mère s’était appliqué sur les joues ses deux
mains avec la force du désespoir. Elle s’assit à même le
sol, s’acharna sur son visage, se griffa, se tira les cheveux
sans proférer une parole. Mon père se précipita pour lui
retenir les mains. Ils luttèrent un bon moment. Ma mère
s’écroula face contre terre.
- O femme! Ne crains-tu plus la colère de Dieu ?
dit doucement mon père. Aie confiance en sa
miséricorde. Dieu ne nous abandonnera pas. Ce qui nous
arrive, arrive tous les jours à des milliers de musulmans.
Le croyant est souvent éprouvé. J’ai perdu dans la cohue
176
des enchères aux haïks tout notre maigre capital. J’avais
mis l’argent dans un mouchoir. J’ai dû laisser le
mouchoir tomber par terre, croyant le glisser dans ma
sacoche.
Ma mère avait relevé la tête. Elle ne disait rien.
Mon père, de sa voix calme, continuait
- Pourquoi se lamenter ? Nous devons louer Dieu
en toutes circonstances.
Enfin, ma mère sortit de son silence.
- Qu’allons-nous faire ?
- Je vais travailler.
- Combien as-tu perdu?
- Tout mon fonds de roulement. Je n’ai pas même
de quoi payer mon ouvrier qui n’a rien touché cette
semaine. Je dois aussi un mois de loyer au propriétaire de
l’atelier. Je pensais régler toutes ces dettes et acheter du
coton.
- Les marchands ne pourraient-ils pas te faire
crédit ? Tu es connu honorablement.
- Jamais je ne m’abaisserai jusqu’à mendier du
coton à l’un de ces voleurs. Je ne veux pas non plus du
misérable salaire d’un ouvrier. Je suis un montagnard et
un paysan. La saison de la moisson commence à peine,
on embauche des moissonneurs. J’irai travailler aux
environs de Fès.
- Tu oserais m’abandonner avec un enfant malade?
- Préférerais-tu mourir de faim ? Aimerais-tu
devenir un objet de pitié pour tes amies et tes voisines ?
177
Je serai à deux jours de marche de la ville. Sidi
Mohammed ira mieux demain. Fais-lui une soupe à la
menthe sauvage ; couvre-le bien afin qu’il transpire
abondamment. Aujourd’hui, il a moins de fièvre que la
nuit dernière.
- C’est un châtiment de Dieu qui nous accable. Ce
sont ces maudits bracelets qui ont semé le malheur dans
notre maison. Pourquoi ne les vendrais-tu pas ?
-Je compte les vendre. Je vous laisserai cet argent
pour vous nourrir pendant mon absence. Driss le teigneux
nous reste fidèle, il viendra tous les jours faire les
courses. Donne-lui à manger, il n’a personne.
Mon père se recueillit un moment.
- Je vous laisserai seuls pendant un mois. Je
tâcherai de ne rien dépenser de mon salaire, il me sera
possible de remettre l’atelier en marche dès mon retour.
Un grand silence s’établir, un silence lourd, moire,
huileux et noir comme la suie. J’étouffais, Je désirais de
toutes mes forces qu’une porte claquât, qu’une voisine
poussât un cri de joie ou un gémissement de douleur que
quelque événement extraordinaire survînt pour rompre
cette angoisse. Je voulais parler, dire n’importe quelle
sottise mais ma gorge se serra et une plainte expira sur
mes lèvres.
Mes parents ne bougeaient pas, se transformaient
peu à peu en personnages de cauchemar. Plus
j’écarquillais les yeux pour les voir, plus ils devenaient
fluides, insaisissables, tantôt transparents, tantôt d’un noir
178
agressif, mais sans contours précis. Pour la première fois,
j’eus la sensation du vide absolu, de la solitude sans
miséricorde. Mon coeur se remplit de peine. Une boule
dure se forma dans ma poitrine, gênant ma respiration. Je
fermai les yeux. Je priai avec ferveur. Je me sentais
abandonné aux portes de l’Enfer.
Non, je n’ai pas encore oublié ces instants.
Seigneur ! Je me souviens. Je me souviens de cette
solitude vaste comme les immenses étendues des planètes
mortes, de cette solitude où le son meurt sans écho, où les
ombres se prolongent dans des profondeurs d’angoisse et
de mort. Et le coeur qui saigne ! Source intarissable de
peine, torrent surchauffé par les feux de mes chagrins et
de mes douleurs ; cri de ma chair écrasée sous le poids de
ta malédiction. Je n’étais qu’un enfant, Seigneur ! Je ne
savais pas que le jour naissait de la nuit, qu’après le
sommeil de l’hiver, la terre sous la caresse du soleil
souriait de toutes ses fleurs, bourdonnait de tous ses
insectes, chantait par la voix de ses rossignols.
Mon père nous quitta le surlendemain à l’aube. I1
partit, avec pour tout bagage, une sacoche de berger, en
palmier nain, dont il avait fait l’acquisition la veille, une
faucille neuve et un sac en toile, avec une fermeture à
coulisse. Ma mère l’avait confectionné dans un morceau
de haïk de coton et l’avait bourré de provisions : olives
noires, figues sèches, farine grillée et sucrée, deux pains
parfumés à l’anis et dix qarchalas. Nous appelons ainsi
179
des petits pains ronds sucrés, parfumés à l’anis et à la
fleur d’oranger et décorés de grains de sésame.
J’étais réveillé quand mon père partit. Ma mère lui
fit quelques recommandations et resta après son départ,
prostrée sur son lit, le visage caché dans ses deux mains.
J’eus la sensation que nous étions abandonnés, que nous
étions devenus orphelins.
Tout le monde dans le quartier devait être au
courant de nos ennuis matériels et du départ de mon père.
Ils manifesteraient à notre égard une pitié ostentatoire
plus humiliante que le pire mépris. Mon père parti, nous
restions sans soutien, sans défense.
Le père, dans une famille comme la nôtre,
représente une protection occulte. Point n’est besoin qu’il
soit riche, son prestige moral donne force, équilibre,
assurance et respectabilité
Mon père venait le soir seulement à la maison,
mais il semblait que toute la journée se passait en
préparatifs pour le recevoir. Je comprenais ce qui
tourmentait ma mère, ce matin, dans la lumière du Jour à
peine naissant. Elle se rendait compte dans le tréfonds de
son coeur que ses préparatifs seraient vains. Personne le
soir ne pousserait plus notre porte, n’apporterait de
l’extérieur la suave odeur du travail, ne servirait de lien
entre nous et la vie exubérante de La rue.
Pour ma mère et pour moi, mon père représentait
La force, l’aventure, la sécurité, la paix. Il n’avait jamais
quitté sa maison ; les circonstances qui l’obligeaient ainsi
180
à le faire prenaient dans notre imagination une figure
hideuse.
La maison se réveillait peu à peu, saluait le soleil
et ses bruits familiers. Je me sentais mieux ce matin. Je
m’assis dans mon lit. Ma tête ne pesait rien sur mes
épaules, mes bras n’étaient agités d’aucune fièvre.
- Maman, dis-le, est-ce que c’est long un mois?
Ma mère se secoua de sa torpeur, regarda à droite,
puis à gauche, comme pour reconnaître l’endroit où elle
se trouvait et me fixa avec des yeux étonnés.
- As-tu parlé, Sidi Mohammed ?
- Oui, maman ; je te demande si un mois est long.
- Un mois dure un mois, mon fils, mais pour nous,
le mois à venir sera une éternité.
- Je sais attendre ; toi, tu ne sais pas encore, ou,
plutôt, tu l’as su autrefois mais tu as dû oublier.
Ma mère parut abasourdie par cette réflexion.
- Qu’est-ce que tu attends?
- J’attends d’être un homme. Toi, tu n’attends plus
rien puisque tu es une grande personne.
Je me tus un moment avant d’ajouter:
- Quand tu étais une petite fille, tu ne pouvais pas
faire tout ce que tu voulais, tu as attendu d’être une
femme pour réaliser tes projets, acheter les vêtements
dont tu avais envie, sortir avec Lalla Aïcha ton amie,
préparer les plats que tu aimais manger. Moi, je mange ce
que tu me donnes, je ne sors jamais seul, je porte souvent
des chemises qui ne sont pas à ma taille.
181
L’étonnement de ma mère grandissait. Elle ne
savait quoi me répondre ; elle me considérait avec
curiosité.
Calmement je murmurai
- Quand je serai un homme, je porterai de belles
djellabas blanches qui seront lavées tous les jours, je
mangerai tous les matins au moins une livre de beignets
très chauds avec beaucoup de beurre, parfois avec du
miel. J’aurai quarante chats qui m’obéiront toujours. Ils
ne feront jamais de saletés dans les coins. D’ailleurs,
nous habiterons une autre maison avec un bigaradier dans
la cour.
Un sourire éclaira le visage de ma mère.
- Jamais ta femme n’acceptera de veiller sur con
troupeau de chats.
- Je ne me marie pas, toi, tu aimes les chats, tu
pourras t’en occuper.
Elle éclata franchement de rire. Sa gaîté soudain
me rendit toute ma confiance. Je ris plus fort qu’elle ; je
battis des mains. Ma mère mit son index sur les lèvres et
me dit :
- Que diraient les voisins s’ils t’entendaient rire de
la sorte le jour du départ de ton père ?
- Mon père reviendra bientôt et nous serons de
nouveau très riches.
- Mais nous n’avons jamais été riches.
- Si, nous n’avions pas faim ; et notre chambre
n’est-elle pas la plus jolie de la maison ?
182
- Repose-roi, mon petit ; tant que je serai vivante,
tu n’auras jamais faim, dussé-je mendier.
Quelqu’un gratta timidement à la porte. Ma mère
se leva.
- Qui est là ? dit-elle tout en se dirigeant vers le
couloir d’entrée. Suivit un long conciliabule, tout en
murmures et en chuchotements. J’entendis finalement ma
mère dire d’une voix pressante:
- Entre, Fatma ! Entre et donne-le-lui toi-même; à
moi il refusera, il est si entêté ! Entre donc
Fatma Bziouya parut. Elle tenait à la main un bol
fumant. Elle s’approcha de moi, me fit un large sourire et
me demanda
- Comment te sens-tu ce matin, fqih ?
Je ne répondis rien. Je ne voulais engager aucune
conversation avec cette femme qui venait m’amadouer
afin de me faire avaler quelque breuvage infect.
- J’ai préparé pour toi du tadeffi ! Ne voudrais-tu
pas y goûter?
D’ordinaire, j’aimais le tadeffi, ce potage parfumé
à la menthe sauvage. Par principe, je détournai mon
visage du côté du mur. Je pensais mettre ainsi fin à toute
tentative de persuasion. Ma mère vint au secours de notre
voisine.
-Je suis sûre que tu l’aimeras, cette soupe. Après,
j’enverrai Zineb t’acheter un beignet.
Je me fis encore prier un moment. Je finis par me
mettre sur mon séant. Je pris le bol, le humai d’une narine
183
méfiante, regardai les deux femmes penchées sur moi
avec sollicitude et déclarai que je n’aimais pas la soupe
piquante.
Toutes les deux me répondirent de concert, avec un
ensemble émouvant, qu’il n’y avait pas dans cette soupe
la moindre parcelle de piment ou de poivre. Je regardai
ma mère dans les yeux et lui demandai à brûle-pourpoint
comment elle pouvait le savoir puisqu’elle n’avait pas
goûté à cette soupe. Elle tenta de me répondre, chercha sa
phrase, s’embrouilla, soupira, leva les yeux au plafond
pour prendre à témoin Les solives enfumées et partit se
réfugier dans la cuisine.
Fatma insistait,
-Moi, e t’affirme qu’il n’y a pas d’épices dans ce
tadeffi. D’un geste, je lui collai le bol dans les mains.
- Tout Le monde sait que le tadeffi sans épices est
absolument immangeable. Ce n’est pas parce que je suis
malade que tu vas me faire manger de la colle de farine.
Fatma perdit patience.
-Je te dis que c’est bon ! Goûte d’abord avant de
dire de telles sottises. Prends vite.
Je boudais toujours. Fatma devint tendre. D’une
voix caressante elle m’appela: bonbon acidulé, petit
fromage blanc, vermicelle au lait. Je ne pouvais pas
résister à des mots si câlins, je repris le bol de tadeffi.
J’avais passablement faim, je bus cette bonne soupe à
grandes goulées.
184
Je demandai ensuite à ma mère de me
débarbouiller. Je changeai de chemise, me vêtis de ma
djellaba. Je me sentais guéri mais pas encore assez fort
pour retourner à l’école.
Pendant quelques jours, j’allais jouir de vraies
vacances.
Rahma m’aperçut à la fenêtre et me salua
joyeusement
- Louange à Dieu ! Sidi Mohammed ! Te voici
rétabli. Nous étions bien inquiets à ton sujet. Promets-
moi de ne jamais tomber malade, j’en perds l’appétit, je
le jure par Dieu et par ses saints vénérés.
- Qu’Allah vous conserve toi et les tiens en
excellente santé, Rahma, qu’il vous donne bonheur et
prospérité, répondit ma mère du fond de sa cuisine.
Rahma s’accouda à la grille de sa fenêtre décidée à
poursuivre le dialogue.
- Amine, â ma soeur Zoubida. Est-ce que Sidi
Abdeslem est parti ce matin ? Je l’ai entendu descendre
l’escalier.
- Oui, il doit être déjà loin.
- Dieu vous le ramènera sain et sauf.
Rahma s’adressa à toute la maison pour déclarer:
- Les temps deviennent durs pour les pauvres gens
que nous sommes, mais sachons louer Dieu dans la joie
comme dans l’adversité.
Pour toute réponse, quelqu’un éternua très fort au
rez-de-chaussée. Il éternua trois fois, puis se moucha
185
avec conviction. Le bruit de ses narines me rappela le son
de la trompette du Ramadan. J’éclatai d’un rire joyeux.
Ma mère me prit par les épaules, me ramena vers
mon matelas. Elle me conseilla d’une voix ferme de
m’allonger. Je n’étais pas encore assez fort pour me livrer
à des excentricités. Je devais rester au lit. Elle me
recommanda de réciter quelques versets du Coran afin de
ne pas oublier tout ce que j’avais appris et pour attirer la
bénédiction sur notre maison et sur la tête de mon père,
parti vers l’inconnu.
Je m’installai sur le matelas, l’air renfrogné. Je
n’avais pas envie de réciter des versets du Coran, je
n’avais plus envie de rien. J’écoutais d’une oreille
distraite les papotages ordinaires des femmes de la
maison. Je ne prêtais aucune attention à leurs propos.
Malgré le soleil, tout me paraissait sombre. La saleté des
murs que j’apercevais par notre fenêtre me dégoûtait.
Enfin, ma mère servit le déjeuner. Le menu se composait
de deux beignets qui m’étaient destinés, de beurre rance,
d’olives noires et d’une botte de radis, cadeau de Fatma
Bziouya ou plutôt de son mari, Mohammed le jardinier.
J’entamai un beignet. Il devint dans ma bouche
pâteux et sans goût. Je le mâchai, le remâchai, le
promenant d’une joue à l’autre ; je finis par l’avaler sans
plaisir. La table débarrassée, ma mère posa à même le
bois, une petite théière d’émail dont nous ne nous
servions jamais et deux verres. Sans plateau, sans
bouilloire dans la pièce, sans le rituel habituel qui
186
présidait à la préparation du thé, une impression de
dénuement flottait dans l’atmosphère. Seuls, les ménages
misérables procédaient de la sorte.
A mes réflexions, ma mère répondit qu’elle ne
pouvait plus passer son temps à faire briller le plateau,
laver les verres, astiquer la théière d’étain. Qu’allait-elle
donc faire de son temps ? Je ne savais.
Après déjeuner, ma mère me recommanda d’être
bien sage, prit son haïk et partit rendre visite à Lalla
Aïcha son amie. Elles avaient tellement de choses à se
dire.
Je me souviens encore des heures affreuses
passées à l’attendre. Sans oser me mettre à la fenêtre,
réprimant l’envie que j’avais de courir dans l’escalier, de
sauter au soleil sur la terrasse. Je jetai un coup d’oeil dans
ma Boîte à Merveilles. Ce n’était plus une boîte à
merveilles mais un cercueil où gisaient les pitoyables
cadavres de mes rêves. Je fis une atroce grimace. Les
voisines ne devaient pas m’entendre pleurer. Je me
mouchai dans un vieux chiffon qui traînait par terre.
Couché sur le dos, je contemplai fixement les taches
squameuses qui constellaient les murs de notre chambre.
Elles ne bougeaient plus. Elles organisaient autrefois en
mon honneur des ballets à ravir tes yeux. Je passais des
heures à suivre les évolutions de ces formes changeantes.
Maintenant, elles n’étaient plus que des taches figées qui
me donnaient la nausée.
187
Mon coeur se mit à battre de tristesse, d’angoisse,
de dépit et de colère. Il battait surtout de peur. Malgré les
discussions des voisines, le bruit familier des petits balais
de doum, les crépitements des étincelles, les ronflements
des soufflets, j’avais peur. Epuisé par mes larmes
silencieuses, je finis par m’endormir. Quand ma mère
revint, j’avais de nouveau la fièvre. Elle me couvrit
chaudement, s’assit à côté de mon lit et pleura longtemps.
Elle chantonnait doucement, s’interrompait de temps à
autre pour se moucher, reprenait son murmure.
Le soir, elle ne prépara pas de dîner, elle se coucha
tôt. J’avais de la peine à m’endormir. Je m’agitais dans
mon lit, me tournais, me retournais sans réussir à sombrer
dans le sommeil.
Brusquement l’orage se déchaîna. Le vent fonça
sur la maison avec des hurlements de fureur. Les portes
claquèrent. Au milieu des gémissements, des pleurs et
des chuintements de la rafale, s’éleva un chant timide de
flûtiau. Ce n’était pas une flûte humaine, semblable à ces
roseaux à sept trous qui font danser les fantômes à la
lumière des étoiles, C’était, à n’en pas douter, quelque
instrument d’une matière luisante et froide, forgé sans
bruit au fond des eaux par un djinn atteint de démence.
Elle parlait un langage à la fois déchirant et suave, parfois
incompréhensible, grimaçant, maléfique, parfois d’une
nostalgie farouche. Il y avait des appels, des
supplications, des reproches, des rires d’hyène, de longs
188
cris de douleur, des mots d’amour et des phrases de
colère.
Le vent riait, jouait avec les portes, les cognait de
fureur. Pour conjurer ces forces obscures, je récitai trois
fois la sourate de l’Unité. Tremblant de tous mes
membres, j’enfouis mon visage dans un coussin ; je finis
par m’endormir.
190
- Sidi Mohammed, tu es mal couché, tu vas
attraper le torticolis.
J’entr’ouvris péniblement mes paupières. Le jour
inondait notre chambre.
- Lève-toi et va faire tes ablutions, pendant ce
temps, je vais te faire cuire un oeuf.
- J’aime beaucoup les oeufs à l’huile avec du
piment rouge et du persil.
- Je sais, je mettrai du piment rouge et du persil et
même une pincée de cumin.
Cette phrase n’échappa pas à l’oreille de Rahma.
Elle se mit à sa fenêtre et cria
- Nous appelons ce plat une omelette juive, c’est
délicieux.
Ma mère répondit
- Sidi Mohammed est encore malade, il a des
envies comme une femme enceinte.
Toutes les voisines se mêlèrent à la conversation.
Les unes riaient, les autres faisaient des voeux pour mon
prompt rétablissement. Tante Kanza, la chouafa, raconta
un de ses souvenirs : elle avait connu une jeune femme
enceinte qui, un jour, se rendant au bain, avait vu dans
une boutique de laitier de beaux fromages blancs. Elle
désira en goûter, mais le laitier, un avaricieux, un disciple
de Satan, refusa de lui en offrir la moindre miette.
L’enfant arriva au monde quelques mois plus tard. Sur
son ventre, se détachait bien visible un morceau de
fromage blanc.
191
Tante Kanza l’avait vu, de ses yeux vu.
- Heureusement, dit une voix, sans la moindre
ironie, que le morceau de fromage ne pendait pas à son
front ou à l’une de ses joues.
Driss, le teigneux, appela de la porte d’entrée. Ma
mère lui demanda de patienter une seconde, elle allait
descendre. Elle coupa un gros quartier de pain, courut à
sa cuisine l’enduire de beurre rance, empaqueta dans un
papier graisseux une poignée d’olives noires et
s’engouffra dans l’escalier. Avant de remonter, elle
emprunta le seau de tante Kanza, le remplit d’eau du
puits et grimpa péniblement les marches. A la porte de
notre cuisine, trônait depuis toujours la jarre d’eau
potable en terre poreuse. Ma mère y versa le seau. Elle
revint vers moi et me dit :
- Je vais me préparer, nous allons sortir ensemble;
nous passerons prendre Lalla Aïcha qui nous attend.
Aujourd’hui, je t’emmène voir quelqu’un que tu ne
connais pas. N’es-tu pas content de sortir un peu ? Nous
allons très loin...
Tout en parlant, elle s’enveloppait dans son haïk,
serrait son voile, secouait la poussière de ses babouches.
Tu ne connais pas le quartier Qalqlyine, tu verras,
c’est un joli quartier avec des derbs étroits qui descendent
en pente, des maisons aux plafonds peints et un ou deux
figuiers qui sortent des murs et se penchent sur la ruelle.
Tu aimeras tout cela. Mouche-toi, qu’as-tu fait de ton
mouchoir ? Mouche-toi donc
192
Je tournais en rond à la recherche de mon
mouchoir, je le découvris enfin sous un coussin tout
froissé et collé. Je tirai dessus pour avoir une surface
suffisante pour y placer mon nez. Je me mouchai fort, si
fort que mes doigts furent tout mouillés. Je jetai le
mouchoir et m’essuyai les doigts à même ma djellaba.
Nous nous disposions à quitter la chambre quand
Fatma Bziouya interpella ma mère.
- Lalla Zoubida Où vas-tu?
- Lalla Aïcha nous a invités à passer la journée
avec elle, elle est si seule
- Que devient son mari, Sidi Larbi ? N’a-t-il pas
encore répudié la fille du coiffeur
- Non, mais je sais qu’il paie actuellement son
ingratitude envers Lalla Aïcha. Sa belle-famille Lui rend
les jours amers, l’accuse de laisser sa jeune femme
souffrir de la faim.
Ma mère enleva son voile qui la gênait pour parler.
La maison était tout oreilles. Quelle aubaine d’en savoir
plus long que les autres ! Quelle magnifique occasion de
montrer à toutes ces envieuses dans quelle estime la
tenait Lalla Aïcha. Elle lui confiait tous ses secrets ! A la
fin, elle laissa entendre qu’elle en savait beaucoup plus
long, mais que les convenances lui interdisaient de tout
révéler. Nous partîmes enfin. Je marchais devant,
dévorant des yeux les étalages. Arrivés à Sidi Ahmed
Tijani, ma mère se dirigea vers le tronc aux offrandes.
Dans un mur couvert de mosaïques, s’ouvrait un trou, à
193
hauteur d’homme, surmonté d’une grille en bronze
ouvragé.
Ma mère ne déposa aucune offrande dans le trou.
Elle y introduisit simplement sa main, frotta sa joue
contre la boiserie qui l’entourait et murmura une vague
prière. J’étais trop petit pour atteindre le trou, je collai
mes lèvres sur la mosaïque froide du mur. Cette
manifestation de respect pour Sidi Ahmed Tijani fit
plaisir à ma mère.
- Viens, mon petit oeil, et qu’Allah te préserve de
tout mal ! me dit-elle.
Je la suivis. Nous fîmes quelques pas. Un
marchand de poivrons et de tomates s’était installé dans
l’angle d’une ruelle. Il exposait par terre ses légumes en
petits tas bien ordonnés, de forme pyramidale.
- Combien vends-tu tes tomates ? lui demanda ma
mère. Elle se courba, tâta par ci, toucha par là, mélangea
poivrons et tomates, sema le désordre. Le marchand,
furieux, lui répondit que cette marchandise n’était pas à
vendre, surtout à une cliente aussi ennuyeuse.
Très digne, ma mère se leva et lui conseilla de
ramasser ses ordures s’il n’avait pas l’intention de les
vendre. On ne devait pas permettre à des fainéants de
cette espèce d’encombrer la rue et de gêner la circulation.
Elle allait sûrement continuer sa diatribe mais je
m’emparai de sa main et la forçai à me suivre. Nous
abandonnâmes le marchand secoué de colère.
194
A notre gauche, se dressait un portail monumental
orné de clous et de marteaux de bronze d’un très beau
travail,
- Mé! Dis-moi à qui appartient cette maison ?
- Ce n’est pas une maison, c’est un bureau de
Chrétiens.
- Je vois des Musulmans y entrer.
- Ils travaillent avec les Chrétiens. Les Chrétiens,
mon fils, sont riches et paient bien ceux qui connaissent
leur langue.
- Est-ce que je parlerai la langue des Chrétiens
quand je serai grand ?
- Dieu te préserve, mon fils, de tout contact avec
ces gens que nous ne connaissons pas.
La rue Zenqat-Hajjama s’ouvrait à main gauche,
face à L’ancien marché aux esclaves. Dés l’entrée de la
maison, ma mère appela Lalla Aïcha, Elle nous souhaita
la bienvenue de sa chambre du deuxième étage et nous
pria de monter. Elle nous attendait, assise devant sa
bouilloire qui lançait des jets de vapeur. La chambre
offrait l’image de la désolation. Elle suait la misère et
l’ennui. Je l’avais connue en des jours meilleurs. Plus de
cretonne sur les matelas, plus de carpettes aux couleurs
gaies ! Les étagères de bois peint avec leur cargaison de
bols de faïence et d’assiettes décorées avaient disparu,
l’horloge laissait à sa place une tache claire sur le mur.
Le nombre des matelas n’avait pas changé mais ils étaient
bourrés de crin végétal au lieu de laine. Le crin s’était
195
tassé, les matelas étaient froids et durs. D’ailleurs, toute
la pièce paraissait froide et dure. Une sorte d’angoisse
imprégnait l’atmosphère. La maison me parut morte. Les
locataires silencieux se tenaient tapis, sans aucun doute,
dans les coins les plus sombres de leurs pièces. Un petit
chat miaulait désespérément sur la terrasse. Il avait dû
miauler pendant des jours. Sa voix saignait à chaque
appel.
Lalla Aïcha prépara le thé. Elle le servit dans un
petit plateau de cuivre jaune aux gravures effacées. Elle
s’acquittait de ses devoirs d’hôtesse avec beaucoup de
dignité.
Personne ne disait rien. Chacun de nous trois
poursuivait son rêve particulier, s’absorbait dans ses
pensées. Lalla Aïcha rompit le silence.
- Nous irons plutôt dans le quartier Seffah, le fqih,
de Qalqlyine est en voyage dans le djebel. Il paraît qu’il a
encore de la famille dans un village perdu. Sidi El Arafi
que nous irons consulter est aveugle. Je tiens les
renseignements de Khadouj Lalaouia qui l’a consulté
deux ou trois fois. Elle m’a affirmé que tout ce qu’il lui
avait prédit s’était réalisé point par point.
J’ai de l’espoir, Zoubida ; avec l’aide de ce voyant,
je suis sûre d’atteindre le but. Nous sommes de très
faibles créatures, le bonheur est chose fragile. Mon nid a
été saccagé, je n’aurai de repos que le jour où il
redeviendra ce qu’il était.
196
Ma mère hochait la tête, moi e soupirais parce que je
savais que dans de telles circonstances il convenait de
soupirer. Le silence s’établit de nouveau.
Ma mère dit enfin :
- Lalla Aïcha j’ai, moi aussi, grand besoin de
conseils. Je tremble pour ma maison, pour mon mari,
pour mon fils. Quand la colère de Dieu se déchaîne sur
les gens pauvres comme nous, elle les réduit en cendres.
Les personnes qui «savent » nous sont d’un secours
précieux. Sidi El Arafi a bonne réputation, il nous aidera
sûrement.
- Il est permis à l’esclave de faire ce qui est en son
pouvoir pour remédier à sa misère, ensuite il doit s’en
remettre à son seigneur pour l’accomplissement de ses
desseins. Ayons confiance.
Lalla Aïcha, qui n’avait rien perdu de son
embonpoint, s’arracha péniblement du sol, prit son haïk.
197
X
200
Lalla Aïcha nous rejoignit, suant, s’étouffant,
hoquetant des lambeaux de prières et des formules
d’appel à la miséricorde divine. Je soulevai le rideau
pour laisser passer mes deux compagnes. Ma mère
risqua un oeil à l’intérieur de la pièce et demanda
- C’est bien ici que demeure Sidi El Arafi ?
- Oui, c’est ici, n’ayez aucune crainte
d’approcher, pèlerins que Dieu a envoyés vers nous. Je
suis El Arafi, le pauvre aveugle. Je ne refuse jamais de
recevoir les hôtes de Dieu.
Nous entrâmes, l’un derrière l’autre,
abandonnant nos babouches dans le couloir.
Lalla Aïcha, ponctuant chaque mot d’un profond
soupir, déclara
- Nous sommes les hôtes de Dieu, ô notre
maître! Mais nous sommes aussi tes hôtes.
- Soyez les bienvenus ! Soyez les bienvenus ! Et
si vous êtes assoiffés, nous avons de l’eau qui rafraîchit
les gorges desséchées. Approchez et asseyez-vous. Mes
yeux ne peuvent vous voir mais mon coeur me dit que
vous êtes des gens de bien. Il y a parmi vous un enfant.
Mon oreille perçoit le bruit de ses pas sur la natte. Est
ce une fille ou un garçon ?
- Un garçon, répondit ma mère.
S’adressant à moi elle ajouta :
- Embrasse la main du chérif, mon fils, et
demande lui de te bénir.
201
L’aveugle tendit la main droite dans l’espace et
dit:
- Dieu te bénisse, mon fils ! Dieu te bénisse
Viens près de moi
Sa figure rayonnait de bonté. Il avait le visage
long et maigre, couleur de pain brûlé. Les globes
laiteux qui remplissaient ses orbites ne m’inspiraient
aucune frayeur. Je m’avançai. Je mis ma main dans la
sienne. Je posai mes lèvres sur ses doigts. Il me sourit
et m’attira doucement sur ses genoux. Sa main passa
légère sur mon visage. Elle en tâta chaque volume et
chaque creux. Elle s’arrêta sur mon front, glissa vers
les oreilles, aboutit à la nuque.
Pendant toute cette exploration, il ne cessa de
répéter: Que Dieu bénisse ! Que Dieu bénisse ! »
II saisit un chapelet qui se trouvait à portée de sa
main et me le passa sept fois sur le dos. Tout en
procédant à cette cérémonie, il récitait des versets du
Coran que je connaissais, mais je les savais
imparfaitement. Il s’arrêta enfin et me dit :
- Tu dois savoir le verset du Trône ; récite-le
souvent, il te protégera contre toutes les mauvaises
influences.
Sidi El Arafi portait une chemise de cotonnade
très ample. Sur sa tête était juché un bonnet de laine
tricoté qui avait certainement rétréci au lavage. Après
lui avoir embrassé, encore une fois, la main, j’allai
m’asseoir quelques pas plus loin. Sa femme vint à son
202
tour nous souhaiter la bienvenue. Elle nous offrit de
l’eau très fraîche qu’elle versait d’une cruche en terre
cuite. J’avais l’impression d’avoir déjà vu cette femme.
Peut-être au bain maure, Elle avait une peau café au
lait, plus café que lait. Elle parlait avec l’accent du
Tafilalet. Les gestes étaient menus et pleins de grâce. Je
me souviens encore de son visage aux yeux très
rapprochés, au nez minuscule, mais aux lèvres
généreuses. Je revois aussi ses dents, frottées à l’écorce
de noyer, des dents larges, Solidement enfoncées dans
la chair couleur de dattes des gencives.
Sidi El Arafi ne nageait certes pas dans
l’opulence. Les matelas reposaient sur une natte de
jonc. La natte, d’un jaune brun, ne résisterait pas
longtemps encore à la décrépitude. Les couvertures de
cretonne, très propres, souffraient de vieillesse. Il y
avait une étagère au mur. Au-dessus trônait, solitaire,
un sucrier en fer-blanc peint en rouge orné de dessins à
l’encre d’or, à moitié effacés. La djellaba de Sidi El
Arafi pendait à la tête du lit.
Sidi El Arafi demanda à sa femme de lui
apporter son panier. Ma mère, Lalla Aïcha et moi
restions silencieux. Il allait se passer quelque
événement d’importance. Je le sentais. Une vague
d’inquiétude me submergea. Je frémissais aussi de
curiosité.
La femme de Sidi El Arafi posa devant son mari
un panier rond en sparterie surmonté d’un grand
203
couvercle conique. L’aveugle tendit le bras, rencontra
le couvercle et le souleva lentement. Je tendis le cou.
J’avais vaguement peur. Je m’attendais à voir surgir un
monstre hideux, peut-être un nuage de fumée qui se
serait transformé sous nos yeux en un démon prêt à
satisfaire nos moindres caprices.
Le panier ne contenait rien de semblable. Il
dégageait une douce odeur de benjoin et d’encens. Je
regardai de plus près les objets que la main de Sidi El
Arafi s’apprêtait à prendre. Je souris.
Le panier de Sidi El Arafi rappelait ma Boîte à
Merveilles. Il connaissait le « secret ». Bien sûr, tout le
monde disait qu’il était très savant. Un vrai savant doit
nécessairement posséder une boîte à merveilles. Je
comprenais maintenant. Malgré sa cécité, il était gai et
de caractère paisible. Il ne voyait pas le soleil, les fleurs
et les oiseaux, mais sa nuit s’animait parfois de la joie
des personnages que chaque objet de son panier
pouvait évoquer. Je tendis moi aussi la main pour
toucher les menus objets. Un regard de ma mère arrêta
mon geste.
Sidi El Arafi récita à voix basse une longue
prière. La main, les doigts écartés, planait sur le
contenu du panier comme un oiseau qui s’apprête à se
poser dans son nid.
Il s’arrêta et s’adressant à nous il dit
- Ne vous attendez pas à ce que je vous dévoile
l’avenir. L’avenir appartient à Dieu, l’omnipotent. Ces
204
coquillages et ces amulettes m’aident à sentir vos
peines, vous rapprochent de mon coeur. Quand je vous
parlerai, c’est mon coeur que vous entendrez. Sidi
Mohammed, n’est-ce pas là le nom de l’enfant qui vous
accompagne?
- Oui, répondit ma mère d’une voix timide. Le
voyant reprit :
- Sidi Mohammed sait que c’est vrai ce que je
vous dis. Un enfant pur fait partie encore des légions
angéliques, ces êtres de lumière. La vérité étant lumière
ne peut lui échapper... Approche, Sidi Mohammed,
plonge ta main dans ce panier et saisis un objet sans le
voir.
Je suivis à la lettre ce qu’il m’ordonna de faire.
Une boule de verre, de la grosseur d’un oeuf, se logea
dans le creux de ma main. Elle était agréable au toucher
et d’une couleur aquatique. Je la regardai avant de la lui
remettre. Dans sa masse transparente brillait une grosse
bulle d’air. De minuscules satellites menaient une
ronde autour de cet astre.
Les doigts de Sidi El Arafi caressèrent
longtemps la boule de verre. Il ne disait rien. Sa figure
devint grave. Il parla enfin lentement, détachant chaque
syllabe.
- Ecoute, enfant de bon augure et souviens-toi.
Le diamant s’appelle, dans le langage des connaisseurs,
l’orphelin, le solitaire parce qu’il est rare et qu’aucune
autre pierre ne peut rivaliser avec lui en dureté et en
205
beauté. Chaque homme peut s’appeler comme le
diamant, l’orphelin ou le solitaire. Désormais, ne sois
plus triste. Si les hommes t’abandonnent, regarde en
dedans de toi. Me comprends-tu bien, fils ? Que de
merveilles, que de merveilles recèle ton coeur ! Quand
tu oublies de contempler tes trésors, ta santé en souffre
et tu deviens débile. Regarde la boule que tu viens de
me remettre. A l’intérieur de cette masse transparente,
il y a l’image du soleil. Là elle est à l’abri de toute
souillure, là elle est inaccessible à tout ce qui n’est pas
lumière. Sois comme cette image, tu triompheras de
tous les obstacles. Dieu te bénisse, mon enfant ! Dieu te
bénisse ! Approche ton front de mes lèvres.
Il m’embrassa sur le front. Ensuite, nous
récitâmes à haute voix, tous les deux, une courte prière.
L’émotion m’étranglait. Mes yeux se remplirent
de larmes. Je nageais dans la pure félicité.
Cette scène avait produit sur ma mère et sur
Lalla Aïcha une forte impression. Elles restaient
silencieuses dans une attitude de respect. Sidi FI Arafi
écarta le panier et demanda à boire. Sa femme lui
remplit d’eau un bol en terre poreuse et s’éclipsa. Le
voyant s’essuya la bouche avec une petite serviette
éponge qu’il roula ensuite en boule et mit sous l’un de
ses genoux. Enfin, il s’adressa aux deux femmes
- Dieu vous a envoyées vers moi parce que vous
avez le coeur blessé. Je ne suis qu’un humble esclave
mais le Seigneur m’a choisi pour aider mes frères et
206
soulager leurs maux. Que l’une de vous répète le geste
de cet enfant béni et plonge la main dans le panier.
Lalla Aïcha soupira, tout en allongeant le bras
vers le panier. Elle saisit un minuscule coquillage. Elle
le remit à Sidi El Arafi et soupira de nouveau.
Le petit coquillage paraissait d’un blanc
miraculeux entre les doigts bruns de Sidi El Arafi. Il se
transformait en un bibelot de fine porcelaine, une
création gratuite d’un céramiste génial dans un moment
de béatitude. Sidi El Arafi le passa d’une main dans
l’autre, le caressa, l’approcha de ses lèvres avec
dévotion. Il parla :
- Comment t’appelles-tu, femme au coeur
généreux?
- Aïcha, ô cheikh.
- La femme préférée du Prophète se nommait
ainsi. Je peux te conseiller de bannir toute tristesse de
ton visage ; mais tu as tant souffert et tu souffres encore
beaucoup, alors tu ne prêteras qu’une oreille distraite à
mes propos. La blessure semble profonde, pourtant la
guérison est proche. Sais-tu, femme, que toute peine
annonce une joie, que toute mort précède une
résurrection, que toute solitude fait place à des flots de
tendresse ? Nous n’avons pas à nous révolter, nous
n’avons pas à demander des comptes au destin. Sur
cette terre, nous subissons des lois que nous ne sommes
pas en mesure de comprendre. Acceptons ce que Dieu
nous envoie. La tempête emporta le pauvre nid dans ses
207
tourbillons mais, avec l’aide de Dieu, Le nid sera de
nouveau reconstruit. Il y aura de nouveau un printemps
et des fleurs sur les branches des amandiers.
Lalla Aïcha poussa un gémissement et se mit à
pleurer. Ma mère sortit son mouchoir pour s’essuyer les
yeux. Moi, je me sentais heureux et délivré. Les paroles
de Sidi El Arafi avaient trouvé un terrain fertile. Leurs
racines plongeaient dans le sang de mes veines.
J’entendis murmurer Sidi FI Arafi pour lui- même cette
étrange chanson :
215
Ma mère avait naturellement tout entendu déjà.
Elle avait pâli. Elle restait au centre de la pièce, une
main sur la poitrine, sans prononcer un mot. Qui
pouvait bien nous demander ? Etait-ce un messager de
bon augure ou le porteur d’une mauvaise nouvelle ?
Peut-être un créancier que mon père avait oublié de
nous signaler ! La petite somme d’argent que mon père
nous avait laissée avant son départ, avait fondu. Les
quelques francs qui nous restaient étaient destinés à
l’achat de charbon.
Enfin, ma mère répondit d’une voix qui tremblait
légèrement
- Si quelqu’un désire voir mon mari, dis-lui, je te
prie, qu’il est absent.
Kanza fit la commission à haute voix à l’inconnu
qui attendait derrière la porte de la maison. Un vague
murmure lui fit écho. Kanza, pleine de bonne volonté,
nous le traduisit en ces termes
- Zoubida ! Cet homme vient de la campagne, il
t’apporte des nouvelles du maalem Abdeslem. Il dit
qu’il a quelque chose à te remettre.
Ma mère reprit courage. Un sourire illumina sa
face.
- C’est exactement ce que je pensais, dit-elle en
se précipitant vers l’escalier.
Elle descendit les marches à toute allure. Pour la
première fois de ma vie, je la voyais courir. Je la suivis.
Je ne pouvais pas espérer la gagner de vitesse. Quand
216
j’arrivai dans le couloir d’entrée ma mère discutait déjà
par l’entrebâillement de la porte avec un personnage
invisible. L’ombre disait d’une voix rude:
- Il va bien, il travaille beaucoup et met tout son
argent de côté. Il vous dit de ne pas vous inquiéter à
son sujet. Il m’a donné ceci pour vous.
Je ne voyais pas ce qu’il remettait à ma mère par
la fente de la porte. Ma mère retroussa le bas de sa robe
et serra précieusement dans ses plis le trésor que lui
remettait l’inconnu.
- Il y a encore ceci, dit la voix. C’est tout. Je
quitte la ville demain matin, je verrai le maalem
Abdeslem dès mon arrivée au douar. Que dois-je lui
dire de ta part ?
- Dis-lui que Sidi Mohammed va beaucoup
mieux.
- Louange à Dieu ! Sa santé l’inquiétait
beaucoup. Je m’en vais ; restez en paix.
- La paix t’accompagne, messager de bon
augure.
La porte se ferma. Ma mère traversa le patio et
monta précipitamment l’escalier.
Déjà, les questions fusaient de toutes les
chambres. Rahma se pencha à la fenêtre, Kanza qui
lavait près du puits lâcha ses seaux et son savon, Fatma
Bziouya abandonna son rouet, toutes interrogeaient à la
fois ma mère sur la santé de mon père, sur son nouveau
travail, sur l’endroit où il se trouvait. Mais ma mère
217
répondait par des mots vagues suivis d’un cortège de
formules de politesse. La curiosité de nos voisines se
montrait tenace. Elles désiraient toutes savoir ce que
mon père nous avait envoyé. Je sentais que ma mère
tenait à les faire languir. Quand j’arrivai dans notre
chambre, je trouvai, posés sur la petite table ronde, une
douzaine d’oeufs, un pot de terre ébréché plein de
beurre et une bouteille d’huile d’un brun sombre. Je
regardai ma mère, elle rayonnait de joie. Ses yeux
étaient remplis de larmes.
- Regarde, me dit-elle, ce que ton père nous a
envoyé ! Il ne nous a pas oubliés. Il est loin, mais il
veille sur nous. Il nous a même fait parvenir de
l’argent. Regarde ! regarde !
Elle ouvrir la main. Je vis trois pièces d’argent
jeter leurs reflets de clair de lune.
Ce monologue fut murmuré à mi-voix, mais les
oreilles qui guettaient cet instant surprirent le mot
argent. Le mot magique voyagea d’une bouche à
l’autre. Nos voisines à demi satisfaites reprirent leur
ouvrage. Elles savaient fort bien que ma mère ne leur
cacherait pas longtemps sa bonne fortune. Moi, je
pensais surtout à notre promenade qui paraissait très
compromise. Je ne la regrettais pas. La gaîté de ma
mère me gagna. Tout se mit à chanter en moi et autour
de moi. « Nous sommes riches ! Nous sommes riches !
», répétais-je pour moi-même. Une semaine
auparavant, je n’osais même pas penser à l’étendue de
218
notre pauvreté. La misère habitait nos murs, suintait du
plafond, imprégnait de son odeur jusqu’à notre linge.
Le messager invisible a surgi ce matin dans notre
existence, il a balayé nos craintes, nos appréhensions,
nos inquiétudes. Nous pouvions, ma mère et moi, faire
confiance à notre bonne étoile et patienter.
- Sidi Mohammed, va jouer sur la terrasse si cela
te fait plaisir, me dit ma mère ; aujourd’hui, j’ai trop à
faire pour te conduire sur la tombe de Sidi Ali M’Zali,
Nous irons, s’il plaît à Dieu, la semaine prochaine ou
l’une des semaines à venir.
Je n’avais nulle envie de monter sur la terrasse.
Le soleil, d’un blanc métallique, la transformait en
géhenne. Je me penchai à notre fenêtre. Kanza lavait
toujours près du puits. Le chat de Zineb, terrassé par la
chaleur, dormait dans un coin du patio étendu de tout
son long. J’entendis ma mère parler à Fatma Bziouya
sur le palier. Fatma la remerciait, faisait des voeux pour
notre prospérité. Le dialogue avec Rahma que ma mère
alla trouver dans sa chambre, dura plus longtemps. Ce
fut enfin le tour de la chouafa. Elle s’enferma avec ma
mère dans la grande pièce de réception. Leur
conversation se termina tard dans la matinée.
Sur la table ronde, il ne restait plus que six oeufs.
Ma mère avait partagé équitablement avec nos
voisines. J’adorais les oeufs, leur vue me faisait saliver
abondamment. Avant de préparer le repas, ma mère
monta sur la terrasse. Je l’entendis bavarder avec la
219
négresse qui habitait une maison mitoyenne. Le soir,
tout le quartier savait qu’un messager était venu d’une
lointaine campagne, chargé de richesses diverses qui
nous étaient destinées.
Lalla Aïcha arriva à l’improviste. Je ne m’en
étonnai pas. Sa présence était pour moi liée à toutes les
manifestations familiales. Notre joie, surtout celle de
ma mère, ne serait pas complète si elle ne la partageait
pas avec sa vieille amie.
Ma mère se hâta de mettre la table. Elle sacrifia
les six oeufs. Nous les mangeâmes brouillés. Durant le
repas, elle raconta en détail l’événement du jour. Elle
décrivit le physique de l’envoyé de mon père (elle
l’avait à peine aperçu dans l’ombre), parla de sa
surprise, de ses appréhensions, remercia Dieu de ses
dons et le pria avec ferveur de veiller sur ses humbles
serviteurs dont nous étions les plus humbles.
- Et toi demanda-t-elle à Lalla Aïcha, comment
vont tes affaires ?
- Louange à Dieu ! Louange à Dieu ! Viens
demain me voir, je te réserve une surprise.
- Se peut-il que ton mari soit revenu à la raison ?
- Il en prend le chemin et paie cher les souffrances
qu’il m’a infligées. Mais viens demain matin, tu en
sauras bien plus long. Maintenant, il faut que je te
quitte. Je suis passée, juste pour te demander de venir
demain.
220
Lalla Aïcha se leva, s’enveloppa dans son haïk et
se dirigea vers l’escalier.
XI
223
- Sois la bienvenue, Salama, dit Lalla Aïcha. Ma
mère posait déjà des questions à la nouvelle venue sur sa
santé, la santé de ses amis et de ses enfants. Elle n’avait
pas d’enfants comme je l’appris plus tard. Salama était
marieuse professionnelle.
Lalla Aïcha se tourna vers ma mère.
- C’est la surprise que je t’avais réservée, lui dit-
elle.
- Mais, quelle agréable surprise ! Il y a si
longtemps que je n’ai pas eu la joie de rencontrer Salama.
La dernière fois que nous nous sommes vues, c’était au
mariage de la cousine d’Aïcha, la femme du marchand de
nattes. Ce fut un très beau mariage
- Aujourd’hui, Salama a des choses à nous
raconter; as-tu deviné de quoi il s’agit ?
- Non vraiment, je ne sais pas.
Je connaissais bien ma mère. Ses yeux ne disaient
pas entièrement la vérité.
Salama ne daigna pas jeter un regard sur ma
modeste personne. Je devais lui paraître ridiculement
petit, ridiculement chétif. Salama appartenait à cette race
disparue qui a donné naissance à la légende des géants.
Elle avança d’un pas majestueux vers le grand divan,
s’installa à la place d’honneur. Le buste droit, les mains à
plat sur ses genoux, elle resta muette, statique comme un
bloc de granit.
Pas un muscle de son visage ne bougeait, ses yeux
seuls se posaient avec lenteur sur chaque objet. J’en avais
224
vaguement peur. Elle m’attirait à la fois et me mettait mal
à l’aise. Pelotonné contre un coussin, j’attendais qu’elle
parlât. Ses grosses lèvres que surmontait une légère
moustache bougèrent imperceptiblement. Aucun son n’en
sortit. Le désir de l’entendre parler me faisait trembler. Je
ne me rendais même plus compte si ma mère et Lalla
Aïcha se taisaient ou bavardaient comme de coutume.
Elle ferma les yeux, les rouvrit et de sa voix d’homme
déclara qu’après le thé, elle aurait tout le temps
d’entretenir ses petites soeurs des événements qui se
préparaient. Elle ajouta :
- Je peux vous affirmer que de grands événements
se préparent.
Un petit rire drôle, d’une folle gaîté, échappa à
Lalla Aïcha. Ce rire était si jeune, si frais, si printanier
que Lalla Aïcha rougit de confusion. Elle se leva en hâte,
alla chercher le sucre et la menthe.
Ma mère se lança dans le récit de ses souvenirs sur
les mariages auxquels elle avait assisté. Le thé fut préparé
en un temps record. Lalla Aïcha servit tout le monde. Elle
me tendit mon verre avec, au fond, deux doigts de thé. Je
protestai. Je réclamai un verre bien rempli comme j’en
avais chez nous.
Ma mère fronça les sourcils, se mordit la lèvre
inférieure pour me signifier sa désapprobation. Salama
remarqua enfin ma présence. Elle sourit. De larges dents
jaunes, mais solidement plantées, illuminèrent son visage.
225
- Donnez du thé à ce jeune homme, moi, je vais lui
offrir un gâteau.
Elle fouilla dans la poche de son caftan, en tira un
mouchoir brodé. Il contenait deux sablés et une corne de
gazelle. J’eus la corne de gazelle et les femmes se
partagèrent les sablés.
Après un nouveau silence, Lalla Aïcha et ma mère,
dévorées de curiosité, demandèrent d’une seule voix :
- Raconte, Salama, ne nous fais pas languir.
Raconte.
- Oui, je ferais bien de commencer. Aurez-vous la
patience de m’écouter jusqu’au bout ?
- Raconte, Salama ! Raconte réclamèrent avec
avidité les deux femmes.
- Je connais vos deux coeurs, ils sont nobles et
ouverts à la compassion. Lalla Aïcha, j’ai été très fautive
envers toi, pourras-tu jamais me pardonner?
Lalla Aïcha fit de la main un geste de protestation.
Elle poussa un long soupir. Ma mère, à son tour poussa
un profond soupir. Avant de reprendre son récit, Salama
soupira aussi. Je ne pouvais pas ne pas faire comme tout
le monde, une plainte expira sur mes lèvres. Personne ne
le remarqua. Salama parlait déjà.
- Dieu a voulu (et toute chose est voulue par Lui)
que je fusse l’intermédiaire dans ce mariage qui nous a
tous rendus malheureux. Toi, Lalla Aïcha, parce que tu as
perdu momentanément l’affection de ton époux, Lalla
Zoubida a souffert parce qu’une longue amitié lie, Sidi
226
Larbi s’est aperçu assez vite qu’il s’était inutilement
compliqué l’existence, quant à la fille du coiffeur, de
jeune fille elle sera bientôt femme divorcée. Elle aura
toutes les difficultés à trouver un mari. Ainsi s’exprime la
volonté de notre Créateur. Il nous a mis sur cette terre
pour souffrir et pour adorer.
Tout le monde soupira de nouveau et Salama
poursuivit
- Tout commença le jour où Kebira, la fille de mon
vénéré maître Moulay Abdeslem, me chargea de lui
acheter du henné. J’étais à peine arrivée au souk des
épices que quelqu’un me toucha discrètement l’épaule. Je
me retournai, Moulay Larbi se tenait devant moi, souriant
et affable comme à l’ordinaire. Nous échangeâmes les
salutations d’usage. Nous parlâmes longuement du
mauvais temps qui avait sévi, si vous vous en souvenez
bien, un mois durant. Je lui demandai de tes nouvelles,
Lalla Aïcha!
- Elle va bien, me dit-il. Il baissa ensuite les yeux
et prit une attitude résignée.
- Qu’as-tu, Moulay Larbi ? Me cacherais-tu
quelque chose de grave sur les gens de ta maison ?
- Non, répondit Moulay Larbi, je ne te cache rien,
mais tu l’as deviné, je suis bien tourmenté. Si tu le
voulais, tu pourrais m’aider a calmer mon âme.
Comme vous le pensez, j’étais de plus en plus
intriguée. Un âne chargé de sacs de sucre passa entre
nous deux, nous sépara. Je me plaquai contre le mur et fis
227
signe à Moulay Larbi de me rejoindre. Il échangea
quelques insultes avec un passant qui l’avait bousculé et
vint finalement tout près de moi pour m’entretenir de ce
qui le préoccupait.
- Oui, me dit-il, tu pourrais m’aider. Ma situation
prospère de jour en jour. Je gagne largement de quoi faire
vivre une famille et même plusieurs ménages. La grande
douleur de ma vie, c’est de n’avoir pas d’enfant. Bien sûr,
j’estime et je respecte Lalla Aïcha, mon épouse actuelle ;
cette estime et ce respect, je les crois partagés, mais je ne
peux envisager avec sérénité l’avenir tant que je n’ai pas
d’héritier.
Je l’interrompis pour lui conseiller de voir un
médecin.
- Ne m’interromps pas, Salama, me dit-il, je ne
crois ni aux médecins, ni aux remèdes. Dans mon cas, il
n’y a qu’un seul remède, et si tu voulais, tu pourrais
m’aider à me le procurer.
J’ouvris de grands yeux et fis celle qui ne
comprenais pas.
- Le remède, poursuivit Moulay Larbi, consiste à
me trouver une seconde épouse.
-Je ne peux faire cela, Moulay Larbi, j’aime trop
Lalla Aïcha pour être à l’origine de son chagrin.
- Lalla Aïcha n’aura pas de chagrin, elle souhaite
me voir père d’un enfant. Pourtant, je te demanderais de
tenir secrète notre conversation. Il ne serait pas
228
convenable de la mettre au courant d’un événement dont
les conséquences pourraient blesser son amour-propre
Avant que j’aie pu répondre à son argument, il me
glissa entre les doigts une pièce d’argent toute neuve. Il
s’en alla en me recommandant de bien réfléchir à cette
affaire et de passer le voir à son atelier dans le courant de
la semaine. Quelques jours plus tard, je passai près de
l’atelier...
Le récit de Salama me passionnait, mais un
pressant besoin m’obligea à l’interrompre pour demander
à ma mère si je pouvais descendre au rez-de-chaussée me
soulager.
Mon interruption fut accueillie avec colère. Ma
mère me cria d’aller où je voudrais et de ne plus ennuyer
la société par des mots incongrus. Je partis à regret. Je
dégringolai les escaliers. La porte des cabinets se trouvait
dans un angle du rez-de-chaussée. Elle était fermée. Je
me jetai dessus pour la défoncer. Quelqu’un toussa à
l’intérieur. Il fallait patienter. Je me mis à pleurer à haute
voix. Je dansais d’un pied sur l’autre, tout en clamant
mon mal. La porte s’ouvrit brusquement. Je ne pris même
pas le temps de regarder le visage de l’occupant et je
m’enfermai dans le petit réduit. Je ne tardai pas à le
quitter, le visage réjoui, heureux à la pensée d’aller
écouter la suite de l’histoire passionnante de Moulay
Larbi.
229
Je mettais le pied sur la première marche de
l’escalier quand une femme m’interpella d’une voix
pleine de colère
- Enfant mal élevé, ne peux-tu fermer la porte des
cabinets après usage ? Va la fermer ! Ici tu n’es pas chez
toi, tu es un invité. Les invités doivent être polis et se
tenir convenablement dans une maison étrangère.
Je baissai le nez. J’allai d’un air guindé fermer la
porte. Ce fut avec un air tout aussi guindé que je me
permis de répondre à cette femme calamiteuse.
- Ici, je ne suis pas un invité, je suis le fils de Lalla
Zoubida, l’amie de Lalla Aïcha. Lalla Aïcha ne serait pas
contente si je lui disais que tu m’as appelé «enfant mal
élevé ».
- Tu es un enfant mal élevé, va le lui dire, garçon
impoli ! Chétif morveux ! Crois-tu que ta Lalla Aïcha va
me faire trancher la tête ? Si tu continues à me regarder
de cette façon, je vais prendre mes ciseaux et je te
couperai les oreilles.
Je poussai un hurlement.
- Maman ! Lalla Aïcha ! Cette femme veut me couper
les oreilles ! Oh ! mes oreilles ! mes oreilles !
Lalla Aïcha s’était penchée à la fenêtre.
- Qu’y a-t-il ? Qu’y a-t-il ?
La femme du rez-de-chaussée essaya de lui
expliquer la situation, mais je criais si fort que sa phrase
ne parvenait pas jusqu’à l’étage. Elle me faisait des
signes de la main pour m’inviter à me taire. Je continuai à
230
brailler, à trépigner. La tête de ma mère surgit à côté de
celle de Lalla Aïcha. Toutes les deux demandaient des
explications. Des voisines étaient sorties de leur pièce
pour venir en aide à mon ennemie.
La voix de Salama calma tout le monde.
- Ce n’est qu’un enfant, dit-elle, personne ne doit
lui tenir rigueur d’un oubli ou d’une maladresse. Il ne
serait pas raisonnable qu’une dispute éclatât à cause
d’une gaminerie. Sidi Mohammed, finis de pleurer et
monte vite, j’ai trouvé encore dans ma poche une corne
de gazelle qui te fera sûrement plaisir.
Je m’essuyai le visage dans le bas de ma djellaba.
Je montai fièrement l’escalier.
Les femmes avaient repris leurs besognes. La
maison retrouva son silence. A mon entrée dans la
chambre de Lalla Aïcha, ma mère ne put se retenir de me
lancer un regard qui en disait long. Je redoutais ce regard
plus que tout au monde. Il me foudroyait, me réduisait à
néant.
Salama m’offrit sa protection. Elle étendit son bras
vers moi, me sourit de toutes ses dents. Sur le plateau, la
corne de gazelle m’attendait. Je m’en emparai, mais je
fus incapable de la porter à ma bouche.
Lalla Aïcha s’activait à préparer de nouveau du
thé. Niché entre deux coussins, je tâchais de me faire
oublier. Je me tenais les yeux baissés. J’entendis ma mère
qui disait, s’adressant à Salama
231
- Qu’avait-elle, cette viande ? Etait-elle réellement
trop maigre ou bien pas assez fraîche ?
- Au dire de tous les gens du quartier, elle était
d’excellente qualité, Seulement, la fille de Si
Abderrahman cherchait un prétexte. Moulay Larbi a l’âge
de son père. D’autre part, ses moyens ne lui permettent
pas de satisfaire toutes ses fantaisies ; puis, je vous l’ai
déjà dit, cette fille est folle. Depuis quand a-t-on vu la
fille d’un coiffeur exiger de son mari l’achat d’une paire
de bracelets d’or ? Réclamer de l’argent, en espèces, pour
se payer des futilités ? Organiser des thés pour ses soi-
disant amies ? Jouer du tam-tam à tout propos ?
Lalla Aïcha risqua une question.
- Mais, ne travaillait-elle pas ? N’a-t-elle jamais
appris un métier ?
« - Elle brode des empeignes de babouches.
Moulay Larbi lui confia un travail ou deux, mais son
ouvrage traînait longtemps sur le métier, il était mal
exécuté et elle en voulait toujours le double du prix
normal pratiqué par les autres brodeuses. Moulay Larbi
cessa de la faire travailler. Elle l’accusa alors d’avoir des
relations incorrectes avec des femmes dans des quartiers
éloignés. Sous prétexte sans doute de leur confier des
empeignes, il en profitait pour avoir avec elles des
conversations indignes d’un Croyant.
« Nous savons que Moulay Larbi ne se livrerait
jamais à de telles pratiques. Ce sont là les paroles
mensongères d’une fille stupide et jalouse.
232
« Tout ceci serait sans conséquence si sa mère ne
se mêlait pas à chaque instant des affaires du ménage.
Elle vient trois ou quatre fois par semaine renifler chaque
objet, donner des conseils, manifester son
mécontentement à propos de ceci ou de cela, inciter sa
fille à se montrer plus exigeante, flatter son orgueil en lui
répétant qu’elle est bien trop jolie pour un vieux barbon
qui sent la sueur et le cuir et qui se montre incapable de
gâter sa jeune épouse comme elle le mérite.
« Le pauvre Moulay Larbi subit naturellement les
répercussions de ces mauvais conseils. Ah ! il est bien à
plaindre, Moulay Larbi ! Il n’a rencontré dans ce mariage
que tristesse et peine. I1 vient rarement te voir, Lalla
Aïcha, parce qu’il a conscience d’avoir commis une faute
grave à ton égard. Il n’a pas oublié ce que tu as fait pour
lui. Ni sa mère, ni sa soeur ne lui auraient porté secours
dans l’adversité comme toi tu l’as fait si généreusement.
Mais les hommes sont des êtres faibles
« Depuis que sa situation s’était trouvée améliorée,
il n’avait plus qu’un rêve, celui d’avoir une jeune épouse
pour égayer sa vie de travail et de lutte. Notre époque
devient de plus en plus étrange. Les jeunes filles
d’aujourd’hui ne sont plus celles d’hier. Elles manquent
de réserve, ignorent la pudeur, font fi de leur dignité pour
obtenir une satisfaction passagère. Elles préfèrent épouser
des jeunes gens sans cervelle qu’elles gouvernent à Leur
guise.
233
« Moulay Larbi est un homme, il lui faut donc une
femme à sa mesure. Cette femme, c’est toi, Lalla Aïcha.
Son erreur a été de l’oublier momentanément. »
Tous les regards se dirigèrent vers la Porte. Nous
venions d’entendre un toussotement discret.
- Qui est là ? dit Lalla Aïcha.
- Un proche.
- C’est toi, Zhor ? Entre donc
Zhor montra son petit visage très maquillé.
- Puis-je avoir un brin de menthe?
- Voici de la menthe, mais prends le temps de boire
avec nous une gorgée de thé.
- Merci, je vais en faire, mon mari ne va pas tarder
à arriver.
- Il n’est pas encore là, alors, reste avec nous
jusqu’à son arrivée.
Zhor se décida à franchir la porte.
Elle éclatait de jeunesse et de fraîcheur. Elle portait
des vêtements de couleurs voyantes. Elle avança à petits
pas, tendit la main à ma mère, porta son index à ses
lèvres, retendit la main à Salama, refit le même geste. Je
désirais quelle s’assît près de moi. Mon voeu fut comblé.
Elle s’assit à mon côté. Sa petite main me caressa la joue.
Après les questions et les réponses habituelles
relatives à la santé des unes et des autres, Zhor entra dans
le vif du sujet. Elle voulait savoir si le divorce entre
Moulay Larbi et la fille du coiffeur avait été prononcé.
Comme toutes les femmes manifestaient leur ignorance
234
par des mimiques diverses, Zhor sourit largement. Fière
de devenir le point de mire de tous les regards, elle se
lança dans un brillant monologue.
- Mère Salama ne doit pas ignorer ce qui se passe
dans ce ménage, mais tout le monde connaît sa discrétion.
Pourtant, tous les habitants du quartier El Adoua sont au
courant des difficultés que rencontre quotidiennement
Moulay Larbi auprès de sa jeune épouse, D’ailleurs cette
fille est folle ou possédée. Pour un rien, elle menace son
entourage de tout casser dans la maison, monte sur la
terrasse dans l’intention de se jeter dans la rue par-dessus
le mur. Je tiens mes renseignements de source sûre.
Ainsi, mardi dernier, elle demanda à son mari de
lui acheter pour le soir même, un foulard brodé à longues
franges. Moulay Larbi revint deux heures plus tard avec
un splendide foulard grenat à dessins multicolores. La
fille du coiffeur le regarda à peine, le prit entre le pouce
et l’index, le jeta dans la cour de la maison avec une
grimace de dégoût.
- Pour qui me prends-tu ? dit-elle à son mari. Pour
une fille de la campagne ? Comment as-tu osé m’offrir un
foulard de couleurs aussi vulgaires ? Certes, tu ne dois
pas l’avoir payé bien cher ! Sache que lorsqu’un vieux
barbu comme toi prend comme épouse une fille qui
pourrait être sa fille, il doit céder à tous ses caprices et ne
lui offrir que ce qui coûte le plus cher. Je te fais don de
ma jeunesse et de ma beauté, en échange, tu m’apportes
235
un foulard tout juste assez joli pour coiffer une tête de
négresse.
Moulay Larbi, très en colère, se mit à l’insulter très
violemment. La fille du coiffeur se saisit d’un verre, le
cassa sur le rebord de la fenêtre et, avec le morceau aigu
qui lui restait dans la main, elle tenta de se couper la
gorge. Moulay Larbi se précipita pour arrêter son geste.
Elle se mit à pousser des hurlements, à prendre à témoins
les voisins, prétendant que son mari la battait, que sa
situation devenait intolérable, qu’elle n’avait jamais assez
à manger et qu’elle devait se contenter de vêtements
rapiécés, tant l’avarice de son mari était grande.
Salama avoua qu’elle n’était pas au courant de
cette scène.
- Qui t’a raconté cela, ma petite soeur ?
- Des gens ! A Fès, personne n’ignore rien sur
personne. Je sais aussi que la fille du coiffeur est
particulièrement paresseuse. Elle ne quitte pas ses
couvertures avant la prière de Louli. Lorsque Moulay
Larbi passe la nuit auprès d’elle, le matin, il part sans
déjeuner, sans même boire un verre de thé. Souvent
viande et légumes attendent jusqu’au soir que Lalla, fille
du coiffeur se décide à les faire cuire. Moulay Larbi ne
supportera pas longtemps une telle vie. Déjà, il lui arrive
de dormir dans son atelier plutôt que de rejoindre sa
jeune femme. Il a trop de pudeur pour parler de tout cela
à Lalla Aïcha qui le reçoit, comme il convient, très
froidement depuis son mariage.
236
Un murmure s’éleva parmi les auditrices. Ma mère
tenta de dire quelque chose puis se ravisa, soupira, se
replongea dans son silence. Tout le monde soupira avec
conviction.
Zhor n’avait plus rien à dire.
Soudain, toutes se mirent à parler à la fois. Elles
parlaient de la fille du coiffeur, du coiffeur lui- même, de
sa femme, de feue sa mère (que ses os aillent entretenir
les flammes de l’Enfer). Elles se rappelèrent maintes
histoires arrivées dans cette famille, qui ne s’étaient pas
toujours terminées à l’avantage de ses membres. A les
entendre, le coiffeur, sa mère, sa femme et sa fille
représentaient le rebut de la société ; à leur mort, les
chiens même ne voudraient pas de leurs charognes.
C’étaient à peine des êtres humains et presque pas des
Musulmans.
Sur toute la surface de la terre, il n’y avait pas de
peuple plus généreux, plus franc, plus pudique que le
peuple du Prophète (que le salut et les bénédictions les
plus choisies soient sur lui). Des individus pareils
n’avaient pas de place dans une aussi noble communauté.
D’autre part, ni les Chrétiens ni les Juifs n’en voudraient.
Le ton de cette diatribe s’était fort élevé. La voix
de Salama roulait comme le tonnerre, celles des autres
femmes imitaient tantôt le bruit d’une chute d’eau, tantôt
le déplacement des feuilles sèches par un vent de fin
d’automne.
237
Ce qu’elles disaient glissait sans laisser de trace
dans mon esprit. Je ne comprenais pas le sens de tous les
mots. Il m’importait peu de comprendre. J’étais attentif à
la seule musique des syllabes. J’écoutais si intensément
que j’oubliai le verre de thé que je tenais à la main. Mes
doigts se relâchèrent. Le thé se répandit sur mes genoux.
L’ivresse verbale prit fin brusquement. Tout le monde me
regarda dans un silence terrifiant. La surprise et la fureur
brillaient dans tous les yeux braqués sur moi. En vain, je
cherchai dans mon cerveau désemparé l’ombre d’une
excuse. Aucune explication ne pouvait me sauver. Pleurer
ne servirait à rien. Je regardai chaque femme, levai les
yeux au plafond et poussai un profond soupir.
238
XII
239
CE JOUR-LA, dès le matin, flottait dans l’air un
élément nouveau qui chavirait les coeurs. Même Lalla
Kanza, la chouafa, personne austère s’il en fût, chantait
un couplet à la mode. Je l’écoutais de notre fenêtre. Sa
voix chevrotait un peu mais les mots coeur, oeil de
gazelle, lèvres de rose parvenaient jusqu’à mes oreilles.
Ces mots me rappelaient des objets neufs et précieux qui
auraient sommeillé longtemps sous un matelas de
poussière. Ils s’élevaient, libres, dans le ciel blanc de
l’été, secouant allégrement des ailes où s’attachaient
encore de minuscules et persistantes toiles d’araignées.
Longtemps, je répétai dans une sorte de béatitude : oeil
de gazelle, lèvre de rose ! Je trouvais jolis ces mots qui,
pour moi, n’avaient aucun sens. Je ne savais pas
comment était fait un oeil de gazelle ni même une gazelle
tout entière. Lèvre de rose évoquait une image plus
accessible à mon imagination. D’ailleurs, je finis vite par
admettre qu’une chanson n’avait pas besoin d’avoir un
sens. Je me promis de composer plus tard des chansons.
Cela ne me paraissait pas difficile. Le vocabulaire m’en
était déjà familier. Je parlerais de la nuit, de fronts
couleur de lune, de dents pareilles à des perles enfilées
sur un brin de soie, de lèvres de rose ou de corail. Il était
toujours question aussi d’un nom de femme. Lequel
choisirais-je ? Je cherchai un long moment. Aïcha se
concrétisait vite en une femme grosse et babillarde : Lalla
Aïcha, l’amie de ma mère. Rahma habitait avec nous.
Son prénom ne pouvait m’inspirer. Zoubida, c’est ma
240
mère. Il n’était peut- être pas très correct de mettre le
nom de sa propre mère dans une chanson, Zineb me
faisait trop de misères, Fatma ! Je la voyais de ma place
pétrir son pain au milieu de sa chambre. Personne ne peut
chanter le nom d’une femme qui, à genoux, à même le
sol, pétrit la pâte dans un plat de poterie !
Peut-être choisirais-je Zhor ou Khadija. Plutôt
Zhor.
Doux souvenir!
Visage fardé, bouche souriante
Mes joues s’enflamment au souvenir de la
caresse de ta main!
Zhor, qui en savait si long sur le mariage de La
fille du coiffeur Si Abderrahman, occupait encore mon
esprit. Je lui avais ménagé dans mon être un nid douillet.
Rahma entama â son tour une cantilène. Sur un air
mélancolique elle appela tous les saints à son secours.
Elle se plaignit de sa maigreur et de ses insomnies. Point
maigre du tout, elle ronflait, au dire de sa fille, à faire
trembler les bols de faïence sur leur étagère.
Je ne compris pas la suite du poème consacrée aux
yeux de je ne sais quel jouvenceau, des yeux pareils à des
étoiles surmontées de sourcils comme des sabres
recourbés.
Kanza, la chouafa, et Rahma la femme du
fabricant de charrues avaient donné le ton. Fatma
Bziouya suivit leur exemple. Ma mère, timidement, puis
d’une voix de plus en plus ferme, remplit la maison de
241
ses roucoulements. Je décidai d’apporter ma modeste
contribution à ce concert. Pour y participer, on n’était
contraint à aucune règle, on ne devait remplir aucune
condition spéciale. Chacun se laissait simplement aller à
son inspiration.
Mon répertoire se réduisait à deux mots
O nuit ! O lune!
Je me lançai :
O nuit ! O lune!
Si le poème pouvait paraître maigre, je jure par Le
Tout-Puissant que les combinaisons musicales qu’il
m’inspira mériteraient de rester gravées dans les
mémoires. Toutefois, un cerveau humain aurait eu une
peine infinie à enregistrer la somme des variations, des
fantaisies audacieuses, des rythmes imprévus que, dans
ce moment de liberté totale, enfanta mon délire lyrique.
Au milieu de cette ivresse, éclata comme le
tonnerre par un beau soleil d’avril, un coup de marteau à
la porte d’entrée. Un silence de mort obscurcit la maison.
Au deuxième coup, Rahma cria:
- Qui est là ?
Une voix fragile d’enfant miaula une phrase
incompréhensible. Le sang déserta mes joues. Je me
penchai à la fenêtre. Tante Kanza invita l’enfant à
pénétrer dans le patio. Après deux minutes d’attente
intolérable, parut la silhouette souffreteuse d’un petit
garçon d’une dizaine d’années. Je le reconnus, c’était
Allal El Yacoubi, un élève de notre école coranique. Pris
242
de panique, je me précipitai derrière le lit, cherchant une
cachette. Mes membres tremblaient, mes dents claquaient
dans ma bouche, le froid s’insinuait dans ma poitrine, s’y
établissait pour jamais.
Ma mère parlait. Elle disait :
- Il va mieux. Tu remercieras le fqih de t’avoir
envoyé prendre de ses nouvelles, tu lui diras qu’il n’est
pas encore assez bien portant pour retourner au Msid. Va,
mon fils, qu’Allah t’ouvre les portes de la connaissance.
La maison se replongea dans un silence épais. Ma
mère appela :
- Sidi Mohammed ! Ya, Sidi Mohammed! Où es-tu ?
Je ne répondis pas.
Elle s’énerva.
- Où es-tu, fils de chien ? Ne peux-tu plus répondre
?
Incapable d’ouvrir la bouche, j’opposai à ces
insultes un mutisme offensant.
Elle se lamenta, prit à témoin de son infortune le
ciel, la maison, la noble communauté islamique.
- Malheur ! Malheur ! Etre abandonnée de son
mari et vivre avec un fils affublé d’une tête de mule est
un si triste sort qu’on n’oserait pas le souhaiter à son
ennemi, fût-il un Juif ou un Nazaréen ! Dieu ! Ecoute
mes pleurs ! Exauce mes prières.
La porte du ciel devait être grande ouverte.
Zineb, partie faire une commission, revint tout
essoufflée. Tout le monde l’entendit crier de la ruelle.
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- Mère Zoubida Mère Zoubida ! Je t’apporte une
bonne nouvelle, une bonne nouvelle
Une bonne nouvelle?
Ma mère s’arrêta de vitupérer contre moi. Zineb,
suffoquée par l’émotion, se planta au milieu du patio,
tenta sans y parvenir d’expliquer ce dont il s’agissait.
Personne ne comprit le motif de son excitation. Les
femmes avaient abandonné leur ouvrage. Elles
regardaient qui par une lucarne, qui par une fenêtre,
Zineb gesticuler au milieu de la cour. Je quittai ma
cachette. Zineb s’immobilisa épuisée. Toutes les femmes
se mirent à l’interroger. Elle releva la tête en direction de
notre chambre et parvint à dire enfin :
247
Des you-you éclatèrent sur la terrasse. Des femmes
venues des maisons mitoyennes manifestaient ainsi,
bruyamment, la part qu’elles prenaient à notre joie. Ma
mère ne cessait de remercier les unes et les autres.
Driss El Aouad arriva de son atelier. Sa femme le
mit au courant du retour de mon père. Il appela :
- Maâlem Abdeslem ! Nous sommes très heureux
de te voir de retour parmi les tiens.
- Monte un instant, Driss.
Driss, le fabricant de charrues, avait le même âge
que mon père. Tous les deux frisaient la quarantaine. Ils
se connaissaient depuis longtemps et s’estimaient
beaucoup. Driss El Aouad monta chez nous.
Les deux hommes, après les salutations d’usage,
discutèrent familièrement. Ils parlèrent de la qualité des
récoltes, des prix des denrées, des amis communs.
Driss dit à mon père
- Tu viens d’arriver et peut-être même les gens de
ta maison ne le savent-ils pas encore. Le divorce entre
Moulay Larbi et la fille du coiffeur a été prononcé hier
devant notaire.
- Louange à Dieu ! Moulay Larbi va pouvoir enfin
retrouver la tranquillité de l’âme, la paix des hommes
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bénis. Je savais que la folie de Moulay Larbi serait
passagère. N’est-ce pas folie de vouloir conduire
plusieurs attelages à la fois ? Il est déjà si difficile de
s’entendre avec une seule femme, de vivre en harmonie
avec les enfants de sa chair. Moulay Larbi a goûté au
fruit amer de l’expérience, le voici de nouveau parmi les
hommes normaux, il convient d’en louer le Seigneur.
Ma mère m’appela à voix basse
- Sidi Mohammed ! Viens chercher le plateau.
J’allai la retrouver à la cuisine. Le plateau pesait
lourd à mes bras d’enfant. Je m’acquittai de cette
fonction avec un certain orgueil. Mon père versa le thé.
La conversation des deux hommes reprit. Elle se
transforma peu à peu en ronronnement. La fatigue
envahit mes membres. Je me sentis triste et seul.
LE SOIR, quand tous dorment, … moi, je ne dors pas.
Je songe à ma solitude et j’en sens tout le poids. Ma
solitude ne date pas d’hier.
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Ahmed SEFRIOUI
251
Plus tard, il assurera des fonctions dans la
gestion et la protection du patrimoine de la ville de
Fès puis aura la direction du tourisme à Rabat.
Bibliographie
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D’emblée, ce roman met le lecteur devant des
problématiques que posent. d’une part, les récits de
vie, et de l’autre la littérature maghrébine
d’expression française. Celle-ci, née pendant la
colonisation des trois pays du Maghreh par la
France, continue de se développer jusqu’à nos jours.
- Un pacte autobiographique
- Le déroulement chronologique
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dit, comment peut-on écrire un passé sans le
considérer selon le prisme de l’âge adulte ?
La littérature maghrébine
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Elle appartient donc à la grande famille de la
littérature francophone qui couvre des espaces
géographiques très diversifiés l’Océanie, les îles de
Haïti et de la Martinique, l’Afrique subsaharienne,
une partie du Moyen Orient, etc.
Pour ne parler que de la littérature maghrébine
d’expression française, elle a été le lieu de
rencontre de deux mondes: le monde maghrébin
riche de ses diversités et le monde de la langue
française et de la culture qu’elle véhicule.
Au lendemain de la seconde guerre mondiale,
des écrivains marocains, algériens, tunisiens ont
écrit des romans en langue française où ils ont parlé
des coutumes et traditions de leurs sociétés
respectives, des souffrances de leurs peuples écrasés
par la Colonisation, de leurs vie d’êtres humains.
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Les écrivains les plus en vue de cette nouvelle
génération sont Fouad LAROUI. (1958),
Abdelwahab MEDDEB (1946),
Rachid MIMOUNI (1945), Abdelhak
SERHANE (1950), etc.
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