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Étude des marchés africains traditionnels

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Étude des marchés africains traditionnels

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*,

Marchés africains

LESethnologues et les sociologues s’accordent aujourd‘hui


à penser que la connaissance d’une population est in-
complète si nous n’avons pas sur son économie des notions
satisfaisantes. Où donc, mieux que sur un marché, étudier
l’économie d’une région ? Le choix de ce lieu d’observation
s’impose : à l’occasion des rencontres périodiques, toute la
population se trouve rassemblée et engage toutes sortes d’af-
faires. Mais les difficultés de l’étude d’un marché sont gran.
des : comme tout ce qui est lié à la terre, le marché a un ’
cycle saisonnier dont il faudra tenir compte. D’autre part,
la masse d’individus et de transactions en font un véritable
chaos - oil il n’est pas facile de vóir clair pour les petits
négoces. Pour les commerces plus importants, l’entreprise
est plus facile, il est vrai. Mais une question préalable se
pose : trouvera-t-on partout des marchés ?

I. - Zones sans marchés traditionnels

Actuellement, tous les territoires africains ont des mar-


chés : marchés urbains, généralement quotidiens, qui se tien-
nent aux chef-lieux de circonscriptions, et marchés ruraux
L,
de toutes sortes.
Sur les marchés dits périodiques, créés par des textes ré.
glementaires, le commerce achète des produits d’exporta-
tion. Controlés par les services du conditionnement, ces mar-
chés ont été créés pour que la concurrence entre acheteurs
assure au producteur un juste prix. Sur les march& des car-
‘ refours ou des gares de chemin de’ fer, paysans - ou plus
68 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)

souvent paysannes - vendent aux passagers des produits


alimentaires. Le plus souvent, les marchés villageois sont à
la fois des marchb de vente de produits locaux et d’achat
de marchandises importées. f

Sont-ils anciens, sont-ils traditionnels ? La question n’est


pas vaine. Le comportement économique d’un peuple où le
marché est une institution nouvellement importée ne peut se
comparer å celui d’une population accoutumée aux échan-
ges. Aussi, avant toute &tude proprement économique, est-il
indispensable de faire l’historique des marchés, de savoir
si leur fondation est récente, si leur implantation a varié.
J’ai été souvent abasourdi en apprenant que des marchés très
vivants, qui me paraissaient profondément enracinés dans la
région, n’existaient pas quelques décades auparavant. Et en
poussant l’enquête, et en cherchant å réunir les hléments
d’un vocabulaire commercial, j’ai été forti de constater que
chez les Sosso de Moyenne Guinée, par exemple, les seuls
mots pour désigner le marché sont des mots européens (ma-
kit) ou mali&é (lumu). L’institution était-elle connne s’il
n’y- a pas de mots pour la désigner ? Chez les Pahouins du
Cameroun, même constatation : (( Nous ne connaissions pas
IC, marché, ce sont les européens qui nous ont appris ce que
c’était. 1)
Il y a donc vraisemblablement de vastes zones en Afrique
0 ; les
~ marchés étaient inconnus il y a cinquante ans,
Etude historique, collecte de vocabulaire, étude juridique
permettront de connaître l’ancienneté plus ou moins grande
de l’institution. Qui commande et qui juge les différends nés
sur le marché? Qui y prélèye des denrées, qui y loue des
hangars ? Toutes ces questions doivent permettre de saisir
gui a fondé le marché et éclairer les circonstances de la fon-
dation.
Connaissant l’importance que les civilisations africaines at-
tribuent en général à tout ce qui est relation, on ne peut
manquer de s’étonner de l’absence de ce lieu de rencontres
humaines dans de vastes régions.
GGaule note combien les échanges matérialisés par les
mouvements commerciaux des marchés sont essentiels dans la
métaphysique des Dogons. Echange de biens, échange de
paroles SOB€ nécessaires à la vie même de la création.
Ailleurs, les marchés, les échanges qui s’y nouent, les prix
J. BINET. 69

qui y. sont pratiqués apparaissent comme consacrés par leur


liaison avec l’exécution de certains criminels selon le rituel
sacrificiel. Chez les Balali, certains criminels récidivistes
étaient enterrés vivants sur la place du marché, après avoir
joui du droit de prendre tout ce: qui leur plaisait aux éta-‘
lages, après avoir 16x8 les prix. Une confession publique où
le condamné faisait étalage de ses crimes suivait son arrivée
au marché et précédait sa très éphémère royauté. Un arbre
était planté au lieu du supplice (1).
Dans d’autres lieux, les rites religieux, sans être reliés
aussi profondément au rassemblement, s’y trouvent simple-
ment juxtaposés : marabouts qui profitent du concours de
peuple pour venir prêcher, ou, au contraire, vendeuses qui
profitent de la foule rassemblée le dimanche à la messe pour
venir offrir leurs denrées. I1 faut noter ces liens et ces fonc-
tions diverses : le marché, s’il est traditionnel, n’est pas
seulement un phénomène économique.
Nous n’insisterons pas davantage sur les recherches histo.
riques, ethnographiques ou religieuses. L’existence ou l’inexis-
tance de traditions commerciales est susceptible d’éclairer
mille traits de la vie économique.
Dans le Sud Cameroun, l’achat du cacao se fait souvent au
domicile des producteurs : dans ce pays, où le marché était
inconnu il y a trente ans, tout un travail d’éducation a été
nécessaire pour implanter l’institution. La suprématie com-
merciale de certains peuples fournit d’autres exemples. Chez
les Boulous et les Ewondos du Sud Cameroun, le commerce
est aux mains d’immigrés Bamilékés. Chez les ,Sossos de
Guinée, il appartient aux Malinkés ou aux Peuls. Sont-ce
des peuples plus intelligents ou plus calculateurs ? Peut-être
pas mais, par opposition aux Boulous, aux Ewondos ou aux
Sossos, ce sont des peuples qui ont chez eux des traditions
commerciales et des marchés anciens.
Une carte des zones où le marché existe traditionnellement ~

serait intéressante ; on y verrait vraisemblablement apparaî-


tre les zones tchadiennes, la vallée du Niger, le golfe du Bénin
jusqu’au pays Bamiléké. Les marchés sont-ils liés à une struc;
ture étatique, qui assure la paix et garantit la liberté des
échanges ? Sont-ils liés à l’existence de routes commerciales,
(1) TREZENEM, Ancien mode d’exécution chez les Balali (Conférence
Internationale des Afncanistes de l’ouest, 1951, Tome 2).
?O CAHIERS DE L’1.S.E.A. (V, No 1)

à la présence de populations ou de régions économiquement


complémentaires ? L’étude des documents anciens, des récits
de découvertes au de notes de voyageurs arabes serait à re-
prendre dans cet esprit.
%

II.- Commerçants spécialisés


et grands courants économiques

Certains produits sont l’objet d’un commerce international


et l’on sait depuis longtemps que sel, kola, poisson séché ou
bandes de coton sont exportés fort loin de leur pays de pro-
duction. Sont-ils la source ou l’élément essentiel des mar-
chés ? La documentation manque encore pour rien affirmer
à ce propos, bien que l’étude soit relativement facile. On
est, en effet, en présence d’un commerce spécialisé qui
s’exerce sur des quantités importantes. Du premier coup
d’*il, il est possible de compter les. vendeurs de kola, de
sel, de poisson, de calebasses, de produits importés, textiles
ou émaillés. Relativement stables, les vendeurs peuvent etre
interrogés à l’issue du march6 sur leur chiffre d’affaires, sur
, leurs sources d’approvisionnement, sur la zone dans laquelle
ils opèrent. Par sondages, des inventaires seront établis qui
permettront de connaître le rapport entre le capital investi
et le volume des ventes quotidiennes.
Noter l’ethnie des commerçants est nécessaire : certains
*
trafics sont monopolisés par une race. Mais il faut ques-
tionner avec circonspection. En effet, les partis politiques
tentent souvent de lutter contre le tribalisme et de rempla-
cer par un nationalisme plus vaste les antiques particularis-
mes. Aussi des esprits soupçonneux s’étonneront-ils de se voir
questionner sur leur race, et iront jusqu’à imaginer des ma-
nixuvres machiavéliques de division.
Une étude faite en Moyenne Guinée, dans une région peu-
plée moitié de Peuls, moitié de Sossos, a permis de constater
nne répartition toute différente des commerçants forains :
les Malinkés y entrent pour 10 % tandis que les Sossos n’y
Sont que pour 1/3. La disproportion s’aggrave dans certaines
branches pour les marchandises importées, par exemple : les
tissus sont aux mains des Peuls (85 %) et des Malinkés
(10 %). Groupés dans des étals communs, quincaillerie et
J. BINET 71

bimbeloterie sont dans m e situation semblable : les chiffres


sont respectivement 89 % pour les Peuls et 6 % pour les Ma-
linkés. Faut-il penser que ces deux peuples se sont adaptés
aux commerces nouveaux tandis que les autochtones res-
taient maîtres des commerces traditionnels ? En effet, les
Sossos fournissent 82 % des vendeurs de poisson, 80 % des
vendeurs de tabac, 81 % des vendeurs de sel. .Faut-il penser
que chaque peuple est influent sur le marché des denrées
produites par son pays d’origine ? ‘Certes, les Malinkés dé-
tiennent le commerce des calebasses ou des oignons du Sou-
dan (66 et 25 %). Mais comment justifier leur rôle (9 %) sur
le marché des kolas où les Sossos devraient dominer et où
ils ne sont que 51 % ? Comment expliquer leur influence
dans la boulangerie (ils sont 25 p/o) où les Sossos ne sont
que 20 % ?
Ces répartitions ne prennent leur relief véritable que comp.
te tenu du volume des affaires traitées. En relevant, soit to-
talement, soit par sondages, le total des ventes effectuées, il
est possible de savoir combien une marchandise ou combien ,
un type de commerce représente de chiffre d’affaires total
pour la journée. Souvent, les vendeurs ont accepté aimable-
ment de compter leur recette avec les enquêteurs. D’autres
fois, ils indiquaient le chiffre récolté.
Les Français ont i propos de l’argent une pudeur et un
souci de dissimulation qui leur est propre. Tous les peuples
n’ont pas la même attitude - heureusement pour l’écono-
miste -. Les Pahouins du Sud Cameroun font volontiers éta-
lage de leurs gains. Les Peuls, en Guinée comme ailleurs, ’
sant discrets. Mais il a été possible de les convaincre d’in-
diquer le ,chiffre de leurs gains ... Une complication vient
évidemment des étalages où divers produits sont vendus en
même temps. Pas chance, un certain nombre d’Africains,
pour les besoins de leur c comptabilité )) personnelle, ai-
ment conserver en masses distinctes ce qui provient de chaque
produit : ils peuvent donc, s’ils vendent à la fois sel et oi-
gnons, dire combien a fourni chaque denrée. ‘ .
Malgré tout, avances des chiffres est fort audacieux et on
ne doit le faire que pour fournir un ordre de grandeur.
Dans la région de Moyenne Guinée que j’ai pu étudier, les
tissus viennent en tête, suivis par les quincaillerie, bimbelo-
terie et aliments importés. I1 s’est avéré indispensable de
72 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)

grouper là, sans autre précision possible, mille objets allant,


de la mercerie au sucre en morceaux, des parfums à la cou-
tellerie, réunis, en dehors de toute logique, comme dans nos
cc épiceries )) de village. Les kolas viennent aprks, puis la bou-
langerie, le poisson sec et le sel. Tabac, oignons, calebasses
terminent la liste ; il n’y a pas de comparaison possible,
d’ailleurs, entre le oommerce des tissus, oil chacun fait un
volume d’affaires de l’ordre de 2 à 3.000 frs, celui des kolas
oii le chiffre de chacun est de 800 à 1.000 frs, celui du sel
qui ne dépasse pas 500 frs. Les boulangers et restaurateurs
&tant peu nombreux, leur gain est parmi les plus élevés
(4,000 frs). Les Sossos, on le voit, ne dominent que dans les
secteurs o h les gains individuels sont assez faibles.
I1 serait du plus haut intérêt d’avoir des lumihres sur la
marche des entreprises commerciales. Mais une telle Btude
déborde le cadre proposé. J’indique seulement qu’une éva-
luation des stocks offerts, qu’une étnde du chiffre d’affaires
devraient être complétées par quelques études monographi-
ques d’entreprises. Souvent, alors, on constaterait que les
choses sont plus compliquées qu’il ne paraît d’abord. Le
forain que nous rencontrons å son étal, et qui va de marché
en marché avec ses 3 ou 4 caisses de tissus, n’en est pas tou-
jours propriétaire. Parfois, il est seulement employé d’un
commercant établi em ville et se tr,ouve rémunéré, soit par
un salaire h e , soit par une participation aux bénéfices. D’au-
tres fois, il est propriétaire des marchandises mais les a ache-
tées å condition. AiIleurs, on se trouve en présence de con-
trats d’association, ailleurs encore, le commis travaille bien
pour son patron mais a le droit d’ajouter ? son
i étal des
marchandises lui appartenant en propre. Les formules les
plus diverses peuvent se rencontrer. Devant des situations
aussi complexes, il est illusoire de pretendre poser un jnge-
ment comptable, d’autant que, bien entendu, il n’existe pas,
en général, la moindre comptabilité.
En ces matikres, une double question se pose : question de
droit et question de fait, qui peuvent se formuler ainsi :
quelle modalité la coutume admet-elle d’une part, et quelles
modalités, en fait, adopte-t-on le plus souvent ? Pour l’étude
de la première question, il n’est pas nécessaire d’employer
une méthode de sondage : il suffit d’interroger une person-
nalité que l’opinion publique estime compétente.
J. BINET 73
I
En Moyenne Guinée, dans le Cameroun du Sud, comme
dans celui du Nord, le commerce semble spécialisé pour les
mêmes produits : tissus, c( épiceries )I, kola, oignons ... les
diyerses catégories citées se retrouvent. Mais les méthodes
semblent différentes. En Guinée, en effet, beaucoup de ven-
deurs de kola, de sel, de poisson ne sont que des commer-
çants d’occasion. Au moment de la récolte, les jeunes gens
ont coutume de prendre leur part et de s’en aller la vendre.
Ils reviennent quelques semaines ou quelques mois plus tard
avec des produits achetés au loin, qu’ils revendent tout au
long du chemin. de retour. I1 s’agit donc de colportage plu-
tôt que de commerce forain. De ce fait, une enquête suriles
itinéraires suivis s’est révélée décevante : il n’y a pas une
route du sel, une route‘des kolas, une route du poisson. Il
y a, certes, des zones productrices de ces denrées, mais les
itinéraires pour les atteindre ou pour en revenir ont tou-
jours été innombrables. Nouvelle conséquence de l’absence
de marchés traditionnels : dans les cantons de la circons-
cription de Dubréka, producteurs de kola, nos acheteurs doi-
vent aller de hameau en hameau et les gros commerçants
eux-mêmes, qui souhaiteraient réunir -les 4 ou 5 tonnes né.
cessaires pour constituer le chargement d’un camion, ne
trouvent pas de place commerciale où la production se grou-
pe.
Souvent, des artisans exercent leur profession à proximité
d u champ de foire ou, tout au moins, viennent y vendre leur
production. Des tableaux analogues à ceux préparés pour
les commerçants permettent de connaître les ethnies, chiffre
.
des ventes, stocks.. mais cette population peu nombreuse
pose des problèmes particuliers qui devront être étudiés par
des questionnaires spéciaux. Souvent, les artisans sont des
migrants qui abandonnent leur foyer pour une saison, lais-
sant leurs femmes poursuivre les travaux agricoles. D’autre
part, les modalités de leur travail sont très diverses : tantôt
ils mettent en ceuvre des matières leur appartenant et ven-
dent ensuite les objets fabriqués, tantôt ils achètent les ma-
tières premières lorsqu’ils ont une commande ; tantôt ils tra-
vaillent à façon, le client fournissant la matière première ;
tantôt encore, ils viennent se faire héberger par le client.
L’importance économique des productions artisanales sem-
ble médiocre d’après les chiffres relevés au marché. Mais on
74 . CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)
ne peut saisir de cette façon qu’une fraction très limitée
de l’activité des artisans. Cordonniers, tailleurs, forgerons et

I
bijoutiers exposent souvent des objet à vendre. Des teintu-
rières viennent des villes voisines PO offrir des tissus pas-
sés à l’indigo, des nattes, des ham cs, plus rarement des .+
poteries ou des cuillers de bois., Mais ce sont des revendeurs
gui vendent les vêtements tout faits, préparés en série par
des tailleurs. Les bijoutiers en or n’exposent pas leurs tra.
vaux sur la place. E t cependant, colliers, boucles d’oreille ou
bagues sont très appréciés des femmes tandis que les chefs
de famille ne détestent pas de placer leurs économies en or
brut ou ouvragé. I1 semble que tout le trafic des matikres
précieuses se passe de case en case, loin du bruit et des dan-
gers de la foule.
Une attention spéciale sera accordée aux transporteurs :
ils sont, en effet, un élément indispensable de la prospérité
du marché puisqu’ils y amènent les commerçants et ache-
teurs citadins.
Commerçaqts, forains, colporteurs, artisans sont en général
de minces personnages à côté des propriétaires des boutiques.
Etablis å demeure dans l’endroit, le boutiquier voit sa re-
cette enfler prodigieusement le jour du marché. Ce com-
merçant rural, s’il fait quelque béni? ce, va poser .un problè-

!i
me dont la solution est passionnante pour l’économiste : oh
et comment réinvestir ? I l est en gé éral impossible de don-
ner à la boutique un trop grand dév loppement. Une entre-
prise qui ne travaille qu’un jour p r semaine ne doit pas
immobiliser beaucoup de capitaux. ’ailleurs, les Africains
n’aiment pas, de façon générale, donner un grand développe-
ment à leurs entreprises. Ils préfèrent ce que le patron peut
embrasser d’nn coup d’œil. Le recrutement et l’emploi de
main-d’œuvre sont assez difficiles en ce pays oil tous estiment
avoir des droits sur ce qu’ils gèrent. Aussi un commerçant
fortuné préfère-t-il ne pas agrandir son commerce et établir
ailleurs un de ses parents qu’il installera comme gérant res-
ponsable à qui il fera un prêt ou avec qui il s’associera. I1
évitera ainsi, dans la mesure du possible, d’être victime des
larcins de son personnel et utilisera pour l’extension de son
entreprise les cadres du droit familial en utilisant les com-
pétences des membres de sa famille à qui il met, en quelque
sorte, le pied à l’étrier. La solidarité familiale, en effet, s’aë-

’I
J. BINET 75

commode bien de i‘indépendance des individus. Demander 6


chaque boutiquier la liste de ses succursales, des entreprises
auxquelles il participe, les noms de ses parents établis dans
la région, est donc nécessaire.
Dans la région étudiée de Guinée, les investissements ha-
bituels semblent &re le commerce (avec ouverture de bou-
tiques dans des lieux divers) et le transport de voyageurs
(achat de camions ou de taxis). Les investissements agrico-
les (constitution de- plantations de bananes, acquisition de
bétail) ne semblent .pas beaucoup intéresser les commerçants.
La construction et la location de maisons en ville est parfois
gnvisagée ; elle se trouve évidemment liée à la présence d’Eu-
ropéens, capables de payer cher pour se loger. On le voit,
les investissements véritablement productifs, au sens étroit,
créateurs de richesses pour l’économie du pays, ne sont pas
très nombreux.
Noter le domicile et le lieu d‘approvisionnement de com-
merçants forains permet de dessiner l’aire d’attraction des
villes. En effet, mis à part les colporteurs de sel, kola et de
poisson qui vont s’approvisionner dans les lieux de produc-
tion, la plupart des vendeurs viennent des villes. Peut-être
pourrait-on étudier de la sorte la décentralisation économi-
que. Elle paraît plus marquée ici que dans le Sud Cameroun
oh beaucoup de forains vont s’approvisionner dans l’une des
deux capitales, Douala ou Yaoundé. Ici, le domicile et les
centres d’approvisionnement sont très divers. I1 est même
probable que les frais généraux se trouvent alourdis de voya-
ges inutiles du personnel ou des marchandises. Mais le sous-
emploi est considérable. L’attrait des professions commer-
ciales, en outre, est tel que l’on voit, dans la région de
Kindia, des commerçants domiciliés à‘Pita ou à Labé, soit à
plus de dix heures d’auto.

III. - Producteurs
C’est une des caractéristiques essentielles du marché que
de permettre aux producteurs de venir vendre les fruits de
leurs champs. D’où la multitude des trafics qui rend parti-.
culièrement malaisée l’étude d’un marché. L’enquêteur se
sent un peu perdu au milieu du grouillement de la foule.,
76 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)

Accroupies par terre ou assises sur des tabourets, les ven-


I
deuses ont installé devant elles, sur un plateau ou sur un
morceau de tissu, ce qu’elles veulent vendre : quelques tas
de mangues, de feuilles, de cossettes de manioc séché, de
piments. Dans des cuvettes ou dans des bols émaillés, des
gâteaux, des beignets, des bananes frites. Ailleurs, des bas-
sines d’huile de palme rouge sombre oìi flotte une petite
calebasse pour mesurer. Des hommes sont là, aussi, avec des
céréales ou des arachides. Vendeurs et vendeuses sont dis-
posés en longues rangées fort incertaines. Aucun ordre bien ~

net ne rëgne dans ce tohu-bohu. Les paysans ne semblent


se ranger ni selon la nature de ce qu’ils vendent, ni selon
leur village d’origine, au rebours des commerçants qui, eux,
sont toujours à la même place, avec des quartiers à peu prës
specialisés par produit.
“La liste des vendeurs et vendeuses doit être relevée avec
un bref inventaire. En Guinée, les femmes forment une écra-
sante majorité. Une certaine spécialisation par sexe se des-
sine : les femmes vendent les produits des jardins (légumes,
condiments) tandis que les hommes vendent ceux des champs
(riz, fonio ...). La séparation n’est pas absolue, du reste, et
!’on peni voir des hommes vendant des cossettes de manioc
ou des patates.
I1 est bien rare q11’un éventaire soit constitué d’un seul
produit : trois, quatre denrées differentes sont apportees et
mises en vente ensemble. Chaque enquêteur, après avoir re-
censé une partie du marché, devra noter le chiffre d’affaires
réalisé. La chose n’est pas impossible. En effet, les vendeu-
ses, aprës s’être installées, ne changent pas de place. Elles
quittent leur étal pour aller se promener mais confient à leurs
voisines le soin de veiller à leurs affaires. Mais la difficdté
est d’apprécier dans le chiffre d’affaires total ce qui peut
être attribué à chacun des produits divers.
Ici, il faut se résigner à beaucoup d’imprécision ou plutôt,
il faut savoir renoncer.à la précision : il ne serait pas impos-
sible, en effet, de compter et de peser, à l’entrée du mar-
ché, tous les apports effectués. Mais cela retarderait - et,
par conséquent, gênerait - la population. Enregistrer les
vendeuses en relevant leur nom serait également maladroit,
Tout le monde s’effaroucherait devant cette indiscrétion, car
les femmes font souvent de petits commerces à l’insu de leurs
J. BINET 7?

maris ou de leurs pères. D’ailleurs, cela évoquerait aussi-


tôt la perception de droits de place. Et rien n’est prêt à
s’échauffer comme le public rassemblé pour u n marché.
Quant à la répartition des ventes, elle est presque nécessai-
rement l’objet d’une évaluation. Heureusement, un certain
nombre de vendeuses, pour mieux suivre leur comptabilité,
ont des caisses séparées par produits comme nous llavons
indiqué plus haut à propos des commerçants.
Avoir un chiffre d’affaires par vendeuse est relativement
facile : cela permet simplement d’apprécier à sa juste mesure
la condition des femmes. En effet, les gains sont infimes. En
1954, pour le Cameroun du Sud, j’avais avancé un chiffre
de l’ordre de 150 frs C.F.A. par marché (2). En 1958, pour
la Basse Guinée, un chiffre de l’ordre de 100 frs C.F.A. me
parait vraisemblable, Pour la même région du Cameroun,
j’évaluais à la même date les revenus par le cacao à 32.200
frs C.F.A. Ecart considérable.
Certes, la culture des vivres permet de nourrir la famille
et si l’on chiffrait l’autoconsommation, la femme apporterait
aux siens autant que l’homme apporte avec l’argent de son
cacao. Mais il s’agit d’un gain purement théorique qu’elle
ne voit pas et qui, en outre, n’est pas à sa disposition. Elle
se trouve donc dans une situation très inférieure.
Etablir un chiffre de ventes par produit est bien plus
difficile et, il faut le dire, conjectural. Je ne prétends don-
ner ici que des indications et un ordre de classement. Le
groupe des aliments de base, céréales et arachides, vient en
tête : on ne peut s’en étonner puisqu’il s’agit de denrées
consorhmées partout et toujours en grosses quantités. Les
condiments viennent immédiatement après : le piment, tout
d’abord, puis l’huile de palme ; ensuite, en quantités bien
moindres, le soumbara (néré), les tomates, le gombo. La
consommation de fruits est considérable : mangues, oranges,
surtout bananes et, enfin, cocos, papayes, ananas et avocats
totalisent un chiffre d’affaires presque égal à celui des eon-
diments. Les tubercules (manioc, taro, patates) sont quasi *

négligeables.
Une visite sur les marchés de Conakry ou de Kindia ex-

(2) Cahiers Internationaux c2e SOcci~logie,XX, 1956 (J. BINET,Condi-


tion des femmes..... Cameraun).
78 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (vy N O 1)
plique l’importance des fruits : les marchés ruraux expor-
tent sw les villes voisines. ~

I1 serait évidemment intéressant de pouvoir distinguer


parmi les produits vendus ce qui est consommé dans la
région même et ce qui est exporté au loin. Cela permet-
trait de connaître les usages alimentaires et lles mouvements
Bconomiques. La distinction est facile à faire dans certains
cas : lorsque le produit rentre dans le cycle de I’économie
mondiale, l’achat se fait selon des normes européennes, au
kilo ; les acheteurs de produits sont faciles à repérer avec
leurs balances romaines suspendues 5 un bâti de bois. I1
est aisé de leur demander combien ils ont collecté (et il est
possible de vérifier leur déclaration, les sacs ayant un poids
standard). Outre leur vente, la plupart des boutiquiers sont
aussi acheteurs. Le relevé des produits exportés vers Ses
villes pour la consommation totale est généralement plus
délicat, car rien sur le marché ne Se rend évident, si ce
n’est l’importance des achats. La collecte d’huile de palme
suppose des recipients plus vastes et souvent du feu pour
rendre fluides les huiles å transvaser. Celle du lait caillé
suppose également des tines, des bidons, des tonnelets, Elle
est entièrement aux mains des femmes. Piments, fruits, ara-
chides, légumes, soumbara, nattes même sont aussi achetés
par des commerçants. ,
Il est difficile - parfois même impossible - de recenser
les vendeurs pour ces produits exportés : souvent, les ache-
lteurs s’installent aux entrées de marché et, d8s leur arrivée,
paysans et paysannes font leur livraison sans aller prendre
place parmi les vendeurs. Cette m6thode semblte caracté-
riser les marchés où l’apport de produits à exporter est
important. La méthode la plus simple paraît être de relever
tout ce qui est a installé )> : si les acheteurs sont établis; ils
seront consignés à part ; si les vendeurs s’installent, il se-
ront signalés. Au dépouillement, les deux groupes apparaî-
tront comme complémentaires et ne devront pas être addi-
tionnés, bien entendu.
Le marché au bétail pose des questions difficiles. Relever
le nombre de bêtes de chaque catégorie amenkies au marché
se fait sans peine. Parfois même, des lettrés notent déjà les
des parties en présence et leur profession : on saisirait alors
ventes effectuées. I1 serait souhaitable d’avoir le domicile
a
J. BINET 79

les mouvements du cheptel. Mais ces renseignements ne suffi-


sent pas encore. Un marchand de bétail, qui approvisionnait
Kindia en viande, achetait de jeunes bêtes. Comme je m’éton-
nais devant lui qu’on songe à abattre des animaux encore
loin de leur poids normal, il m’expliqua qu’il menait ces
génisses dans le Fouta pour les troquer contre des bêtes de
boucherie. En effet, l’attachement du Peul pour son trou-
peau est encore tel qu’il ne vend ses bêtes que sous l’empire
de la nécessité ou d’une irrésistible convoitise pour d’autres
bêtes. Cette réaction explique encore l’importance des ven-
tes hors saison : la logique économique voudrait que les éle-
veurs vendent à la fin des pluies et au début de la saison
sèche. En fait, ils vendent beaucoup en pleine saison des
pluies ; à ce moment-là, en effet, les champs sont nombreux.
Pour éviter des querelles avec le cultivateur, les éleveurs se
séparent de leur bétail, en particulier d’ovins.
Préciser la profession des vendeurs ou des acheteurs de5
bêtes ne permet pas de distinguer le paysan qui constitue
un troupeau - ou investit ses économies - de celui qui
essaie de spéculer en se faisant maquignon, achetant ici pour
vendre quelques jours plus tard à 30 km de là, Cela ne permet
pas non plus de repérer les acheteurs qui agissent pour un
marchand et effectuent pour lui un groupage. Employés ou
mandataires, ils ont souvent pour consigne d’acheter jusqu’8
un certain cours, la différence entre les prix qu’ils ont payés
et celui que leur correspondant a fixé et leur paie consti-
tue leur bénéfice.
Les petites spéculations sont innombrables et ne portent
pas seulement sur le bétail : des femmes achètent quelques
oranges pour les re+endre le jour même, sur la même place,
avec un petit bénéfice ; des produits changent de mains pln-
sieurs fois avant d’arriver au consommateur.
Notons d’ailleurs que les revendeurs joignent souvent l a
fonction de transporteur h celle de commerçant ; ils vont re-
vendre à une étape plus loin, à d’autres colportevs.
L’amour du commerce, l’attrait des déplacements, l’insuf-
fisance de l’emploi expliquent ces cascades de revendeurs -
plus peut-être que l’attrait du bénéfice. Demander aux ven-
deurs ou vendeuses s’ils trafiquent de leur propre produc-
a
tion ou de denrées qu’ils ont achetées pour revendre permet
de mesurer l’ampleur du phénomène. Mais, pour saisir les
I

80 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 2)

conséquences économiques, il faudrait étudier patiemment un


certain nombre de cas concrets, demander à celui-ci qui vient
vendre une chèvre combien il l’a achetée, à celle-là com-
bien elle a acheté le sel qu’elle débite.
G
Frappé par le nombre de ceux qui achètent pour reven- -L
dre, j’ai pensé d’abord que les circuits commerciaux &aient
démesurément allongés, que les pertes de temps, les fati-
gues et les majorations de prix écrasaient la vie économiqne
.locale (3). Est-ce vraiment évident ?
Comme les résultats sont des plus variables, il faut se
garder de conclusions trop gkn6rales.
En notant le domicile des vendeurs on peut déterminer
une aire d’attraction de marché, mais il faudrait pouvoir
tenir compte de l’ensemble des visiteurs. Il s’agissait, en
Guinée, d’un millier de personnes : difficile à dénombrer,
cette’masse ne peut pas être interrogée. n m’a paru possi-
ble d’opérer par sondage. Après avoir compté rapidement
et assez grossihement hommes et femmes à l’heure de la
plus grande affluence, je questionnais au hasard 10 % du
public, tout en circulant d’un bout à l’autre du marché.
En effet, on peut craindre que le public ne se groupe par
origine et ne stationne à proximité de telle attraction, de
tel chemin.,. I1 est donc essentiel de passer de tous les côtés.
D’une façon générale, j’ai constaté que chaque marché était
le centre d’un cercle d’une vingtaine de km de rayon. Des
clients o u des vendeurs font -pourtant plus d’une journée
de marche pour venir. L’aire d’attraction s’accroît lorsque
les lieux de marché sont éloignés les uns des autres, symp-
tôme de l’importance de l’échange. Aucune fronti8re tradi-
tionnelle ni administrative ne vient modifier la zone d’at-
traction. Les montagnes ne sont pas un obstacle absolu, tandis
que les rivières en sont un, parmi ces peuples òù personne
n’est piroguier.
Chaque sondage sur la foule permet de constater la pré-
sence d’un certain nombre d’hommes ou de femmes venant
de villes éloignées. Dans la région de Kindia, il n’est guère
de marché de saison sèche où 1’011 ne puisse rencontrer des
gens venus de Conakry, Forécaria, Dubréka, Boké ...
Voya-
ges d’agrément, voyages d’affaires, retours périodiques au
(3) Etuaes Camerounaises, sept. 1952 (J. BINET,Le march6 de Foum-
bot).
l J. BINET’ 81

foyer familial ? Il. est certain que les Africains voyagent


beaucoup ; après une enquête sur les budgets familiaux, je
constatai que 60 % des budgets ruraux comportaient des
dépenses de voyage (4). Parmi les voyageurs, les motivations
les plus fréquemment invoquées étaient d’ordre administra-
tif (état-civil, tribunal) dans 25 % des cas ; d’ordre fami-
lial (lo %), matrimonial (5 %). Le voyage d’agrément repr6-
sentait 15 % des cas. Les motivations d’ordre économique
venaient bien loin derrière (8 %). Ce simple chiffre montre
combien les facteurs purement économiques tiennent peu
de place dans les préoccupations du public.
Un pointage à l’entrée et à la sortie du- marché serait
intéressant. Il ne faudrait pas négliger d’inventorier les ca-
mions qui déversent sur la place la clientèle venue de la
ville : quatre camions en moyenne, soit 150 à 200 person-
nes, parmi lesquelles un certain nombre sont des commer-
pants, vendeurs de marchandises diverses ou acheteurs de
produits locaux.
Un enquêteur, posté à chaque entrée du marché, note
les apports, demande si les visiteurs viennent pour vendre,
pour acheter, pour se promener, s’ils sont venus avec de
l’argent ; à la sortie, il pose des questions analogues : les
partants remportent-ils des marchandises achetées, ont-ils
vendu tout ce qu’ils avaient apporté ou en remmènent-ils
.
une partie ? emmènent-ils de l’argent ? .. I1 est évidem-
ment impossible d’interroger chacun : il faut donc procéder .
par sondage, en questionnant, à chaque poste d’étude, une
personne sur cinq ou dix. Le questionnaire doit être bref,
car tout le monde est pressé. Le nombre des chalands venus
avec de l’argent est extrêmement important car il montre
si les achats effectués sont calculés d’avance, si des écono-
mies ont été faites pour les accomplir ; le nombre des ven-
deurs repartant avec le produit de leur vente présente le
même intérêt. Au Cameroun, en demandant aux vendeurs
à leur arrivée ce qu’ils pensaient faire de leurs gains, j.’ai
eu la surprise de constater que leurs intentions étaient bien
précises (5). Peu de réponses comportent une alternative,
le total des désirs exprimés dépasse assez peu le *nombre
5
(4) Les Budgets familiaux du Sud-Cameroun, Hommes d‘outremer,
No 3, p. 110.
(5) Budgets familiaux..., p. 92.
6
82 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)
¿l‘enquêtés : l’achat de nourriture constitue le, premier ab-
jectif (50 %) ; l’achat des tissus vient après (14 %). Tout
ceci n’est donné que comme indication de méthode : por-
tant sur 6Q cas, une telle étude ne peut avoir de signification
véritable. En Guinée, si j’en cr’ois divers commerçants ou
notables à qui j’en ai parlé, le public féminin aurait des dé-
cisions moins mtirement réfléchies. L’importance des cadeaux
échangés le jour du marché serait rhvélateur ,: dans une
économie basée sur les besoins, l’individu doit peser ses
actes pour satisfaire les besoins les plus exigeants. Ici, l ’ a ~ t o -
consommation est presque suffisante pour l’essentiel. Les
resources amassées sont utilisées pour 17assouvissement de
besoins qui nous paraissent secondaires. Parfois, elles sont
utilisées pour la recherche du prestige, ou pour le renforce-
ment des liens sociaux, dans le cas des cadeaux.

IV. - Le marché et Ie cycle amue1

Une difficulté supplémentaire vient compliquer toute étu-


de. Le marché est en perpétuel mouvement : au cours de la
journhe, comme au cours de l’année, les choses évoluent. Le
marché, pourtant, est-il, comme le penseraient les économis-
tes, un perpétuel ajnstement des pris ? Pour le savoir, il
faudrait faire trois relevés des cours : le matin à l’ouverture,
vers midi, puis à la fin de l a journée. Mais ce relevé devrait
tenir compte des quantités unitaires vendues, qui sont tou-
jours un peu incertaines sur les marchés africains. On me-
sure en volume plnt6t qu’en poids. L’unité la plus répandue
est la baite à cigarettes anglaises (263 cm3) mais on peut
l’emplir ras-bord ou débordante, ce qui amène des varia-
tions importantes. D’autres denrées sont découpées en mor-
ceaux, faSonnées en boules ou mises en tas. L’habileté des
vendeuses est évidente et les différences sont relativement
faibles. Sont-elles liées systhmatiquemeni à une &volution des
prix ? I1 faudrait procéder à des pesées suffisamment rBgu-
lières, en procedant par sondage, sur chaque marchh, twit
au cours de l’année. Malgré l’imprécision des mesures, i1
semble que les Africains ne cherchent pas à calculer leurs
achats avec autant de précision que les Européens.
Le système monétaire va dans le même sens : l’absence
J. BINET 83
de monnaie divisionnaire il y a dix ans, sa rareté mainte-
nant encore font que l’unité est, non pas le franc, mais le
billet ou la pièce de 5 francs. En Guinée, un billet de 100 frs
est nommé (( 20 1) (vingt fois 5 frs). Le système des prix n’est
donc pas très souple et l’on comprend l’utilité d’une dou-
ble variation : variation de quantité pour une même unitk
monétaire (5 frs) et variation dwprix en monnaie. D’autres
sources de complications sont à considérer : certains types de
monnaie (billets neufs, pièces) peuvent faire prime et amener
des réductions pour celui qui acquitte ses dettes avec des
espèces appréciées. En général, les monnaies antiques ont
disparu en tant que moyen de paiement, les chapelets de
disques jadis taillés dans des coquillages et maintenant moulés
en matière plastique sont toujours employés comme col-
liers. On trouve des thalers Marie-Tliérèse sur le marché de
Kindia. Mais ils sont vraisemblablement achetés comme bi-
joux.,.
J’ai pu observer des baisses de prix pour des articles dé-
fraîchis. I1 semble donc que l’idée de solde ne soit pas in-
connue. La foule s’y précipite-t-elle ? Y a-t-il des rabais
consentis pour des achats en grandes quantités ? La prati.
que des tas individualisés ne se concilie pas très bien avec
ces réductions ; elle met l’accent sur un élément qualitatif
qui fait oublier le quantitatif. Le matin, en arrivant, des
vendeuses soucieuses de se débarrasser au plus vite de leur
production vendront 8 mangues pour 5 frs alors que le prix
courant est de 5 pour 5 frs ; d’autres achèteront pour reven-
dre au prix habituel. Des colporteurs m’ont affxmé qu’en
6x1 de journée ils pouvaient baisser leurs prix pour se
débarrasser ; je ne l’ai guère constaté.
Les raisonnements les plus étranges sont possibles : des
paysannes m’ont expliqué que si leurs ventes étaient fai-
bles, cela k s obligeait à augmenter leurs prix afin de main-
tenir leur gain à son niveau normal. Il est vrai que cela
m’était dit en ville par des vendeuses de légumes, travail-’
lant pour la clientèle européenne. Faut-il, de ces quelques
exemples, conclure que le raisonnement économique ne s’im-
pose pas au public avec une force contraignante ?
On sait depuis fort longtemps que l’année agricole com-
porte en Afrique une saison difficile, une période de soudure,‘
au moment où les provisions de la campagne précédente sont
$4 CAHIERS DE L’I.S.E.A. (v, NO 1)

épuisées, avant que la récolte en cours soit encore mûre.


D’autres faits contribuent å marquer les oppositions entre les
saisons : les pluies et les crues qui rendent les communica-
tions plus difficiles ; les travaux agricoles importants con-
centrés sur une brève période qui freinent les déplacements ; i

les fêtes, qui amènent des distributions de cadeaux, des


achats quasi rituels. I1 faut donc répartir les observations
tout au long de l’année, sinon des produits n’apparaîtraient
pas ou prendraient une importance excessive ; sinon, les
chiffres d’affaires seraient sous ou sur-évalués. Une méthode *
å peu près satisfaisante consiste à étudier les marchés com-
me un échantillon tournant en passant deux fois de suite cha-
que trimestre dans chaque marché. Si on étudie 4 ou 5 mar-
chés, le temps d’enquête se répartit sur- une période assez
longue pour que l’on puisse saisir toutes les variations sai-
sonnières. I1 est préferable de passer deux semaines sur
chaque marché afin d’éliminer des variations accidentelles :
supposons qu’un pont soit rompu, qu’une pluie énorme dé-
..
tourne la clientèle. De telles circonstances sont extraordi-
naires et ne doivent pas entrer en compte plus qu’elles ne
li: méritent.
C’est en étudiant une année complète que l’on saisit les
variations de prix. ‘On les saisirait de même si l’on étudiait
des régions éloignées, l’une productrice, l’autre consomma-
trice. A cette échelle, les lois économiques jouent parfaite-
ment : les commerçants achètent soumbara, indigo ou poi-
vre en Moyenne-Guinée pour les revendre au Soudan; ns
spéculent fort habilement sur la différence de prix, stockent
les produits en attendant des cours meilleurs, s’informent
par télégramme de la situation sur les différentes places.
La masse de la population réagit lentement et semble ma-
nifester peu d’intérêt pour les problèmes économiques. Mais
t les négociants, eux, se montrent conformes aux descriptions
de l’homo oeconomicus. Il serait intéressant pour des en- f
quêtes d’ordre psychologique d’approfondir ce sujet et de
voir jusqu’où va la connaissance de l’économie et le rôle
qu’elle a dans le comportement.

Les marchés, disions-nous, sont uti bon observatoire pour


Qtudier la vie économique locale. L’étude de multiples pe-
tites opérations exige des recensements assez complets, La
J. BINET 85

connaissance. des phénomènes liés à l’évolution de l’année


agricole exige des travaux répartis sur une longue période
et, pour connaître les commerçants,, il faut faire en même
temps des monographies économiques, des enquêtes, des
3. relevés exhaustifs et des enquêtes sur le droit commercial
coutumier. Mais tout cela ne suffit point. En effet, les marchés
ne sont pas partout une institution ancienne. Dressés par
notre formation gréco-latine, nous avons toujours cru que
l’Agora ou le Forum était le centre de la vie économique
comme celui de la vie,politique. Certains peuples, pourtant,
semblent avoir ignoré cette institution jusqu’à ces dernières
décades. Aussi ne faut-il pas s’étonner de voir leur psycho-
logie économique différer de la nôtre ; les ajustements de
prix ne se font pas aussi vite, la notion du prix de revient
paraît étrangère, les choix sont commandés par le prestige
011 la solidarité plus que par l’intérêt ; des bénéfices infimes
sont acceptés en -compensation de pertes de temps considéra-
bles. Il y a ‘là une contradiction qu’il nous faut résoudre :
des populations vivent au sein d’une économie moderne,
dont elles subissent évidemment les fluctuations et elles n’ont
sur cette vie économique que des vues extrêmement som-
maires. Les planteurs de cacao du Cameroun sont persuadés
que le cours est fixé par une puissance mystérieuse, par le
Gouverneur ou les commerçants. Ils sont fort surpris que
l’abondance des récoltes au Ghana ou en Amérique centrale
puisse influer sur leurs ventes. Ils ignorent le mécanisme de
‘ l’émission monétaire : l’impôt, pensent-ils, est uniquement
fait pour les humilier et marquer leur asservissement. 11 est
de la plus haute urgence d’instruire la population dans ce
domaine. Sinon elle a l’impression de vivre des temps absur-
.
des et se crei: écrasée par des forces d’autant plus iohumaines
qu’elles paraissent incompréhensibles.

j
J. BINET,
Office de la Recherche Scientifique
. et Technique Outre-Mer, Paris.

n
CAHIERS DE L'INSTITUT DE SCIENCE ÊCONOMIQUE APPLIQUËE
Directeur : François PERROUX

J. POIRIER : Le Commerce des Hommes.


R. BASTIDE et P. VERGER : Contribu-
tion ii l'étude sociologique des marchés
-- Nagô du Bas-Dahomey.
+J ,J3XYEL:-Mgr~hés Africains.
L. MASON : Supr~fa~ili"a~-~üthority and
Economic ..Progress.
A.P. VAYDA : Native Traders in two Poly-
nesian Atolls.
R. VERDIER : Essai de socio-économie ju-
ridique de la Terre dans les sociétés
paysannes négro-africaines traditionnelles.

No 95 - NOVEMBRE 1959 (Série V., nol) - Publication trimestrielle (numéro spécial)


.# I. S. E. A.
35, Boulevard des Capucines - PARIS (2)

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