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NP CCF RMG Combat-En-Zone-Urbaine-2

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Revue militaire

GÉNÉRALE
Le combat
en zone urbaine N° 59 - Juin 2024
Le combat en zone urbaine
Illustration de couverture :

Marioupol, Ukraine - 2022/04/12.


Un homme passe devant un char T72 détruit dans les ruines du centre de Marioupol.

© Maximilian Clarke/SOPA Images/LightRocket via Getty Images.


ÉDITORIAL

Éditorial du directeur
de la doctrine

À l’heure des réseaux sociaux, des


youtubers et des influenceurs, sans
oublier les « experts » des plateaux télé,
la Revue militaire générale peut sembler
Colonel François-Régis anachronique. Effectivement, elle l’est…
LEGRIER, Comme l’est la réflexion dans un monde
chef du Pôle doctrine. où l’émotion et les éléments de langage
dictent la conduite et la façon de penser.
Saint-cyrien et breveté
de l'école de guerre, le Cependant, après deux années d’inter­
colonel François-Régis Legrier ruption, sa publication reprend car nous
appartient à l’arme avons la certitude qu’il n’y a pas de grande
de l’artillerie. Il a action durable sans réflexion profonde
notamment servi au et personnelle préalable. Derrière les
8 e régiment d’artillerie,
victoires d’Alexandre, on retrouve toujours
au 93 e régiment d’artillerie
Aristote disait le général de Gaulle. Dans
de montagne et enfin
comme chef de corps du l’effervescence de notre époque, prenez
68 e régiment d’artillerie donc le temps de vous poser et de réfléchir
d’Afrique. Engagé à plusieurs sur les enjeux militaires actuels en lisant la
reprises sur différents Revue militaire générale afin de rééquilibrer
théâtres d'opérations, il a les informations plus ou moins éclairées
notamment commandé le que vous trouvez à foison sur internet et qui
détachement artillerie
donnent l’illusion de la connaissance. Lisez
Task Force Wagram en Irak
en 2018-2019. Il dirige depuis
avec un crayon à la main et faites-nous part
deux ans le Pôle doctrine de vos réactions. Nous n’avons pas vocation
du Commandement du à servir du prêt-à-penser kaki.
combat futur.
Ce numéro est dédié à la guerre en milieu
urbain. De l’Antiquité jusqu’au XVIIIe siècle,
la guerre urbaine était d’abord une guerre
de siège qui, sans exclure l’audace et
la ruse1, faisait la part belle à l’esprit de
méthode et à la patience. Elle se concluait
en général soit par l’abandon du siège et la

1 L
e célèbre cheval de Troie qui inspire à Virgile cette
célèbre phrase qu’il met dans la bouche du Troyen
Laocoon : « Quoi qu’il en soit, je redoute les Grecs, même
porteurs de présents ».

5
ÉDITORIAL

négociation, soit par la capitulation et bien souvent la mise à sac de la ville,


voire sa destruction. La prise de Carthage en 149 avant J.-C. en est sans doute
l’illustration la plus frappante.

L’immensité urbaine propre à l’époque contemporaine fait de la ville un


champ de bataille à part entière. Le siège étant devenu illusoire, il reste deux
solutions non exclusives l’une de l’autre, soit la destruction méthodique des
infrastructures, en espérant amener l’ennemi à capituler, soit la conquête
quartier par quartier.

La première solution fut élaborée par l’US Air Force et sa célèbre théorie
des cercles stratégiques2 considérant l’ennemi en tant que système. Elle
consiste à bombarder et détruire les infrastructures, spécialement celles
fournissant de l’énergie, perçues comme le talon d’Achille des grandes
métropoles. De la Seconde Guerre mondiale à Bagdad en passant par
Belgrade, les exemples ne manquent pas. Cette doctrine est d’ailleurs mise
en œuvre par les Russes en Ukraine depuis deux ans à base de drones et
de bombes planantes. L’expérience prouve que, d’une façon générale, ces
bombardements ne sont pas suffisants et qu’ils peuvent même avoir l’effet
inverse à celui escompté, à savoir une plus grande cohésion de la population
derrière son armée et son gouvernement malgré des conditions de vie très
dégradées. La deuxième solution s’impose donc à un moment ou à un
autre : cela donne Falloujah, Mossoul, Marawi et plus près de nous dans le
temps, Marioupol et Gaza.

La culture militaire française, essentiellement tournée vers la guerre de


mouvement – que l’on pense à l’opération Serval – éprouve une sorte de
réticence instinctive devant la guerre urbaine qui nécessite patience,
méthode et haut degré de technicité pour évoluer et combattre dans
un environnement qui concentre toute la technologie dont l’homme est
capable. Certes, l’armée de Terre, s’est dotée depuis 20 ans d’un pôle
d’excellence, le CENZUB3, capable d’entraîner les échelons tactiques de
niveau section à bataillon à combattre dans un environnement urbain mais
du combat en localité à la guerre urbaine dans de grandes métropoles il y a
un changement d’échelle dont il faut prendre conscience.

Il importe donc de construire une véritable doctrine du combat en zone


urbaine intégrant la dimension multi milieux multi champs des engagements
contemporains et conçue au niveau corps d’armée ou division. Cette
doctrine présuppose une réflexion globale à la fois politique et stratégique

2 T
 héorie qui conçoit l’ennemi en cinq cercles : le pouvoir politique au centre, la nourriture et l’énergie,
les infrastructures, la population et enfin les forces armées.
3 Centre d’entraînement aux actions en zone urbaine

6
ÉDITORIAL

pour bien mesurer les enjeux et le prix à payer. En effet, la ville n’est pas
seulement un centre de pouvoir politique ou économique ou encore de
rayonnement culturel mais un symbole qui attire la lumière médiatique à
l’échelle planétaire. Un symbole tellement fort que l’on continue bien souvent
à se battre dans des ruines et pour des ruines car, ne nous y trompons pas,
la guerre urbaine engendre de façon quasi systématique des destructions
considérables.

Nous laissons aux chercheurs en sciences sociales et politiques le soin de


comprendre ce phénomène psychologique apparemment irrationnel qui
consiste à se battre pour un bien dont il ne reste que des ruines pour nous
concentrer dans ce numéro sur les exigences tactiques du combat urbain.
Puissent ces quelques réflexions poser les premières briques d’une future
doctrine et d’un renouvellement de la pensée militaire française sur ce sujet
essentiel.

Bonne lecture.

7
Sommaire
5 
ÉDITORIAL
DU DIRECTEUR DE LA DOCTRINE

10 
INTRODUCTION

13 
DOSSIER
LE COMBAT EN ZONE URBAINE
15 Peut-on modéliser le combat en zone urbaine ?
Bureau retour d’expérience du CCF

23 Les mutations de la ville moderne et leurs conséquences sur


le combat en zone urbaine : l’exemple de la région parisienne
Chef de bataillon Kévin Édouard

31 Le combat de demain en zone urbaine


Lieutenant-colonel Paul Sédivy

51 L’innovation dans le combat en zone urbaine :


quels moyens et technologies pour vaincre ?
Capitaine Mickaël Etasse

81 La guerre électromagnétique et le combat en zone urbaine


Lieutenant-colonel Manuel Baumhauer

89 Innovations et stratégies pour combattre et vaincre


en milieu suburbain
Chef de bataillon Roch Franchet d’Espèrey

97 L’analyse et la compréhension du milieu suburbain grâce à la


géographie militaire
Capitaine Romain Berhault

8
105 Gaza et ses tunnels, quand la technologie appuie la manœuvre
urbaine
Chef de bataillon Benoit Dunoyer

113 La bataille d’Avdiivka


Mission de Défense Française à Kiev

127 Le commandement des opérations en zone urbaine


Colonel Frédéric Chamaud

137 LIBRES RÉFLEXIONS


139 Drônes aériens de transport logistique.
Quelles perspectives ?
Chef d’escadron Alexandre Pellerin

153 La maintenance dans une opération d’envergure :


enjeu majeur de l’économie de guerre
Lieutenant-colonel Thomas Arnal

167 Disparaître du champ de bataille


Colonel François-Régis Legrier

173 Renouer avec la déception


Capitaine Paul Davoust

183 Interventions militaires françaises en Afrique :


retour d’expérience
Chef d’escadrons Olivier Hosotte

191 NOTES DE LECTURE


191 
Les limites de la guerre, l’approche réaliste des conflits armés
au XXIe siècle, Mare&martin, 2023
Olivier Zajec

192 
Les opérations de déception. Ruses et stratagèmes de guerre,
Perrin, 2022
Rémy Hémez

9
INTRODUCTION

Combat en zone urbaine :


il faut bien que quelque
chose change pour que
tout reste comme avant 1

C’est une banalité affligeante de dire que le


combat en zone urbaine revient à la mode
Colonel Pierre depuis 1993. Depuis Mogadiscio, puis Grozny,
SANTONI puis Falloujah, puis les affrontements israélo-
Commandant palestiniens, puis Mossoul, Alep ou Marawi…
l’École d’État-Major La liste est sans fin depuis bientôt trente ans.
Nombreux sont les articles dans les revues
Saint-cyrien, le colonel spécialisées ou dans les médias grand public,
Pierre Santoni sert au les interviews, les reportages, sur ce type de
5 e régiment d’infanterie combat, toujours un peu le même, jamais
puis comme commandant vraiment le même.
d’unité de la 2 e compagnie
du 35 e régiment
d’infanterie de Belfort,
Oubliés, Belfast, Beyrouth ou Sarajevo et leurs
il est chef du BOI du duels de snipers ou de quelques miliciens
152 e régiment d’infanterie en baskets vidant des chargeurs par-dessus
et enfin chef de corps du des murs sur des vieilles dames revenant
CENZUB -94 e RI. des courses. Pas vraiment des combats,
Il est projeté en Bosnie plutôt des duels enserrés dans les quartiers
a plusieurs reprises, au et lignes de séparation interethnique ou
Liban, au Kosovo et en
interconfessionnelle dans lesquels les gangs et
Afghanistan. D’abord
professeur au sein de les milices font leur misérable loi.
l’école d’état-major de
Compiègne, il en prend Vient le temps où les armées modernes,
le commandement en occidentales ou russes, revenant sur Madrid
2022. Il a également en 1936 et surtout sur le mythe de Stalingrad
servi au sein du Centre en 1942 ont besoin de se réapproprier ce
de Doctrine d’Emploi
type de combat. Après les déboires initiaux
des Forces et du Centre
(mais la victoire finale quand même…) russes
Interarmées des Actions
sur l’Environnement. à Grozny, de véritables centres de combat en
Spécialiste du combat en zone urbaine voient le jour pour entraîner les
zone urbaine, il est l’auteur troupes à ce combat, à la fois classique mais
de nombreux ouvrages de aux savoir-faire particuliers. Ce ne sont plus
référence sur le sujet. quelques villages réaménagés comme le célèbre

1 Tomasi di Lampedusa (Giuseppe), Le Guépard. 1958.

10
INTRODUCTION

Hammelburg à l’Infanterieschule en Allemagne bien connu des Français,


mais de vraies-fausses villes spécialement conçues pour l’accueil d’unités à
l’entraînement en rotations. L’apport de la simulation instrumentée vient
alors décupler le réalisme de l’entraînement, reléguant ce qui se faisait avant
dans les oubliettes de la préparation opérationnelle.

Le Centre d’Entraînement aux Actions en Zone Urbaine (CENZUB) de


Sissonne voit alors progressivement le jour grâce à l’intuition d’officiers
servant à l’état-major de l’armée de Terre. Le programme va durer plusieurs
années et, sous la houlette des chefs de corps qui se succèdent sous le
drapeau du 94e RI, le centre prend progressivement forme et devient (tout
chauvinisme exclu) une des références en la matière. Des pistes en béton
au système économique d’ouverture des portes, des rampes d’escalier
sécurisées à la station de métro, de la FORAD (Force d’action adverse) dirigée
aux instructeurs spécialisés chargés non plus de sanctionner la troupe mais
de la faire progresser, du centre de tir en zone urbaine (CT ZUB) à balles
réelles aux expérimentations robotiques, le style CENZUB s’impose.

Pendant ce temps, la réalité continue de dévoiler des batailles de plus en


plus importantes. L’Irak et la bataille de référence que devient Falloujah en
2004 puis les autres, de plus en plus nombreuses, de plus en plus longues,
avec de plus en plus d’effectifs reflète une sorte de course effrénée à la
démesure. La bataille d’Alep en Syrie entre factions rivales, une bataille de
châteaux forts entre quartiers, dure plusieurs années, de 2012 et 2016. La
bataille de Mossoul est plus longue que Stalingrad, elle dure d’octobre 2016
à juillet 2017 et engage des dizaines de milliers d’hommes des Forces de
Sécurité Irakiennes soutenues par la coalition contre le proto État Daesh. La
zone urbaine est alors le seul théâtre où se manifeste réellement la bataille,
celle ou les deux adversaires sont encore à peu près à égalité tactique, ou
leur écart s’amenuise et dans laquelle il faut manœuvrer et pas seulement
cibler.

En ce sens, si l’Ukraine, engagée dans une guerre pour sa survie contre


l’agresseur russe, expérimente le retour de la bataille classique entre armées
de même pied, les batailles en zone urbaine continuent de fixer des milliers
d’hommes et l’attention internationale. Alors que cette fois, la bataille se
déroule sur l’ensemble du front, sur terre, dans les airs et sur mer, ce sont les
noms de Marioupol (bataille titanesque dans un environnement suburbain
de friches industrielles) ou de Bakhmout qui nous deviennent familiers,
comme autant de Verdun ukrainiens afin qu’on ne passe pas 2.

2 Devise des défenseurs de Verdun.

11
INTRODUCTION

Les techniques d’instruction, les technologies (robotique, drones,


modélisation du terrain, techniques de combat, prise en compte des
souterrains, du suivi psychologique, etc.) avancent, sont testées, font l’objet
de retour d’expérience. Mais les tactiques de saisies de point d’ancrage, de
bouclage-ratissage, d’attaques en ciseaux à œuf 3 ou de coup de poignard ne
changent pas vraiment.

La guerre sans pitié continue de plus belle après l’attaque surprise et les prises
en otage de civils par le groupe terroriste Hamas le 7 octobre conduisant
5 divisions (constituées d’au moins deux à quatre brigades) des Forces de
Défense Israéliennes à rentrer en force dans Gaza avec plusieurs milliers
d’hommes et leur habituel triptyque char Merkava – VCI lourds Nemerah –
Bulldozer blindé D9. Combats d’une ultra violence où la détermination des
deux camps semble inébranlable.

Tout change, rien ne change, sinon l’échelle et la durée des combats. Il faut
continuer à s’entraîner, à réfléchir et à se doter des meilleurs matériels. Dans
une bataille où la résilience ne sera pas un vain mot, où la quantité sera une
qualité, il faut sans doute aller plus loin dans l’usage de la robotique pour
compenser le faible nombre de combattants et la capacité à agir dans un
milieu par nature abrasif, en particulier dans les friches industrielles.

Nous n’avons pas fini de parler de bataille en zone urbaine…

 hamaud (Fréderic) et Santoni (Pierre), L’ultime champ de bataille. Combattre et vaincre en ville. Pierre
3 C
de Taillac. 2019. Pages 60 à 69.

12
DOSSIER
Le combat en zone urbaine

Conséquences de la guerre en Ukraine.


© Misu/AdobeStock.

13
Peut-on modéliser le combat en zone urbaine ? DOSSIER

Peut-on modéliser
le combat
M A N DE ME
OM NT
C

en zone urbaine ?

DU
UR
COM
B AT F U
T
Quels sont les facteurs de victoire propres à
la bataille en zone urbaine ? Cet article tente
de dégager, en se basant sur des exemples
historiques, les éléments qui permettent
Par le bureau retour d’obtenir un rapport de force favorable en
d’expérience du ville. C’est un exercice complexe car le milieu
Commandement du urbain est un environnement qui peut être
combat futur grandement valorisé par les combattants.
L’auteur aborde de nombreuses considérations
tactiques et opérationnelles dans la phase de
Le bureau retour préparation comme dans celle du combat
d’expérience de l’armée en ne limitant pas le prisme de sa réflexion
de Terre (RETEX) est à la seule action militaire. Face aux variables
responsable de la telles que le temps imparti à l’opération ou
la surface à défendre ou à conquérir, l’auteur
coordination et de la
met l’accent sur la nuance à apporter à ces
conservation du RETEX
enseignements.
Terre. À ce titre, il
participe aux travaux et
aux échanges interarmées,
internationaux et Selon une étude américaine 1, l’étalement
interministériels et urbain (i.e. la surface couverte par les zones
contribue au processus urbaines) devrait progresser de façon
d’adaptation réactive. significative d’ici 2100. Ainsi, selon les différents
Recueillant le RETEX des scénarii envisagés, la surface urbaine mondiale
différentes opérations,
devrait représenter entre 0,75 et 1,5 millions
missions et exercices, il
diffuse les enseignements
de km² en 2040 (soit 1 % des terres émergées),
et bonnes pratiques sous contre 0,6 millions de km² en 2000. En parallèle,
forme de recueils. Il réalise les prévisions de la Banque mondiale indiquent
des cahiers qui contribuent que d’ici 2050, près de 70 % de la population
à la réflexion sur les vivra en milieu urbain.
grandes problématiques
qui intéressent l’armée de
Ces études démographiques, couplées aux
Terre et viennent nourrir
rôles économiques et politiques des villes,
les travaux de doctrine.
donnent à penser que la zone urbaine est et
demeurera appelée à rester un enjeu majeur
des conflits.

 ao, J. O’Neill, B.C. Mapping global urban land for the


1 G
21 st century with data-driven simulations and Shared
Socioeconomic Pathways. Nat Commun 11, 2302 (2020).

15
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Afin de mieux planifier les futures opérations en zones urbaines, il serait


tentant de chercher à modéliser l’engagement d’une force en milieu urbain
afin de définir des tendances. Le rapport de force de 6 contre 1 (voire 10
contre 1 localement 2) est-il suffisant pour investir une ville ? Combien
faut-il engager de soldats pour reprendre 1 km² ? Combien de temps cela
prendrait-il ? Quelles seraient les pertes estimées ?

L’étude des principales batailles en zone urbaine depuis la fin de la Seconde


guerre mondiale montre qu’il n’existe pas de paramètres constants dans
cet environnement complexe. S’appuyant sur l’analyse de deux batailles,
cet article développe quelques clés de compréhension du combat en zone
urbaine pour relativiser la notion de rapport de force. En, effet, il a fallu
trois mois aux forces armées philippines pour reconquérir 1,2 km2 avec un
rapport de force 11 contre 1 et seulement 8 jours à la coalition conduite par
les Américains pour conquérir les 25 km2 de Fallujah avec un rapport de
force de 3 contre 1.

La bataille de Marawi : un rapport de force écrasant pour un


rendement limité

Figure 1.
LEGEND Zone conquise de mi-juin à mi-juillet Rythme et taux
Main Battle Area
de progression
3125 Zone conquise de mi-juillet à mi-août
et volumes
Destroyed Buildings

913 Major Damage

1232 Minor Damage Zone conquise de mi-août à mi-septembre d’immeubles


NUM 2017 Projected
Barangay Population Zone conquise de mi-septembre au 23 octobre
détruits par phase
de combat.

 apport de force mentionné dans la Doctrine des forces terrestres DFT 3.2.11 – Doctrine d’emploi des
2 R
forces terrestres en zone urbaine et périurbaine, 2012, page 37.

16
Peut-on modéliser le combat en zone urbaine ? DOSSIER

Le 23 mai 2017, l’État islamique aux Philippines (EIP) s’empare de la ville de


Marawi et s’installe en défensive pour empêcher toute reconquête par les
forces armées philippines (AFP). Après une phase de conquête des parties
nord, l’AFP prend d’assaut les quartiers aux mains des djihadistes, en 4 phases
d’environ 1 mois chacune, du 15 juin au 23 octobre. Les quatre mois de
combat ne concernent réellement que 1,2 km2 de l’agglomération, soit à
peine 1,5 % de la surface totale de la ville (84 km2).

Le rythme de progression de l’AFP a varié au cours de la bataille. Le graphique


ci-dessous présente le rythme de reconquête par l’AFP de la zone contrôlée
par les djihadistes. Les superficies correspondent à l’empreinte au sol et non
à la surface totale de la zone conquise. En effet, les surfaces des étages et
des sous-sols ne sont pas comprises, car cette donnée, liée à la densité de
l’habitat, est difficilement quantifiable sans une étude topographique très
poussée et rendue quasi impossible a posteriori en raison des destructions
occasionnées.

Taux de pertes rapportés à la surface moyenne conquise


par phase de combat
Superfice conquies (m2/jour)

15 000 1 200

Pertes cumulées
867 962 1 000
10 000 539 800
600
5 000 162 400
120 165
122 200
36
0 0
15 juin 16 juillet 16 août au 15 septembre
au 15 juillet au 15 août 14 septembre au 23 octobre
Phases de combat
Superficie conquise/jour (nombre de m2/j)
Pertes AFP cumulées
Pertes djihadistes cumulées

Figure 2. Taux de pertes rapportés à la surface moyenne journalière


conquise par phase de combat.

Le nombre total de djihadistes reste inconnu. 962 corps ont été identifiés
comme tels, mais le gouvernement philippin estimait qu’un certain nombre
de corps supplémentaires n’étaient pas identifiables ou ensevelis sous les
décombres. L’AFP a déployé dès la 2e partie de la 1re période 3 brigades, soit
environ 11 000 hommes. Le rapport de force a donc été globalement sur
l’ensemble des combats de 11 contre 1, au profit de l’AFP. Initialement de 3,

17
DOSSIER Le combat en zone urbaine

5 contre 1 dans les 15 premiers jours, il est passé à 11 contre 1 par la suite et
s’est légèrement renforcé au fur et à mesure des pertes des djihadistes, qui
n’ont pu recevoir de renforts.

L’étude du rythme de progression montre que celui-ci a été initialement


très lent, en raison de l’engagement d’une seule brigade sur la moitié de la
1re période. L’EIP a donc pu concentrer ses efforts sur cette unité, qui n’était
en outre pas entraînée au combat en zone urbaine, rendant la progression
de l’AFP très difficile. Dans les phases suivantes, le rythme de progression
s’est accéléré, grâce à l’engagement des deux brigades supplémentaires, et à
l’expérience acquise par les soldats, ainsi qu’à l’attrition infligée aux djihadistes.

Pour finir, la manœuvre de l’AFP ralentit dans la dernière phase, au fur


et à mesure du rétrécissement de la zone tenue par les djihadistes. Ce
ralentissement, qui débute vers la fin août, est très certainement la
conséquence de la combinaison de plusieurs facteurs :

• la densification de l’habitat dans la zone où sont retranchés les


djihadistes ;

• le rétrécissement de la zone de combat contraignant de facto la


manœuvre et rendant le rapport de force peu exploitable ;

• des combattants de l’EIP résolus à se battre jusqu’au bout.

En conclusion, si un RAPFOR très favorable facilite le succès, il n’est pas le


seul facteur à prendre en compte. En effet, malgré un RAPFOR supérieur aux
abaques, face, qui plus est, à un ennemi asymétrique, le rythme de progression
n’a pas été linéaire. Certes, l’accélération du rythme de progression peut être
attribuée à l’attrition subie par les djihadistes. Cependant, le ralentissement
du rythme dans la dernière phase, – alors que les effectifs djihadistes sont
critiques –, infirme cette analyse, laissant la place à d’autres facteurs, tels
que la réduction de la surface à défendre, mais aussi l’absence de possibilité
de repli, ne laissant d’autre choix que le sacrifice aux derniers d’entre eux.

Aussi apparaît-il peu pertinent de chercher à quantifier le délai de reprise


d’un kilomètre carré de terrain en zone urbaine. D’autant que les exemples
de combats plus récents dans la bande de Gaza ou dans l’usine Azovstal à
Marioupol (Ukraine) nous rappellent que le combat en zone urbaine n’est pas
qu’un combat en surface, mais aussi dans les étages des immeubles et dans
les réseaux suburbains, ce qui rend encore plus difficile une modélisation.
Ainsi, à Marioupol, 2 000 combattants ukrainiens ont défendu une emprise
de 12 km², en s’appuyant sur les 24 km de galeries souterraines de l’usine,
fixant pendant 40 jours jusqu’à l’équivalent de 12 bataillons russes.

18
Peut-on modéliser le combat en zone urbaine ? DOSSIER

La bataille de Fallujah : surprise – combat interarmes et puissance


de feu

De novembre à décembre 2004, les armées américaines et irakiennes ont


conduit l’opération Phantom Fury ayant pour objectif de reprendre la ville de
Falloujah, bastion de la rébellion sunnite. Après une phase de communication
visant à encourager la population à quitter la ville, la coalition met en place
un blocus de la ville entre le 14 octobre et le 7 novembre, date à laquelle les
unités américaines et irakiennes lancent l’assaut.

Le nombre total d’insurgés présents à Falloujah à l’issue du siège est complexe


à déterminer, les chiffres oscillant autour de 6 000 combattants, dont à
peine quelques centaines d’étrangers. Face à eux, la coalition aligne près
de 12 000 soldats américains3, 2 500 irakiens et 850 britanniques. Le rapport
de force (RAPFOR) initial est donc d’environ 3 contre 1, ce qui semble
en première approche défavorable, en tenant compte uniquement des
abaques. Malgré cela, les coalisés remporteront une victoire incontestable
au prix de combats intenses au sein de la ville entre le 7 novembre et le
23 décembre, date à laquelle la ville est rouverte à la population.

Si la victoire a pu être acquise malgré une faible supériorité numérique face


à un ennemi retranché et connaissant parfaitement le terrain, c’est grâce
à la préparation minutieuse menée par la coalition en amont de l’assaut.
Ainsi, afin de discriminer la population des insurgés, une vaste campagne de
communication opérationnelle a été développée afin d’inciter les habitants
à quitter la ville. En parallèle, les armées américaines ont réuni les troupes et
le matériel aux abords de la ville.

Ce pré-positionnement a eu pour effet de supprimer toute surprise quant à


l’intention de la coalition. Dès lors, l’effort s’est porté sur la surprise tactique
en dissimulant le jour et l’axe d’attaque. Pour ce faire, l’US Marines Corps a
effectué des manœuvres de déception au sud de la ville à l’aide de bataillons
de reconnaissance et d’attaques de drones armés. Ces coups de sondes ont
eu pour effet de tromper l’adversaire qui avait estimé que l’axe d’assaut
viendrait du Sud et qui a orienté en conséquence ses principaux bastions
dans cette direction.

L’assaut a ensuite été donné en constituant des détachements interarmes


(DIA) jusqu’au niveau compagnie. L’illustration parfaite de cette intégration
reste le binôme char-infanterie, le premier appuyant le second par sa

3 E
 n comptant les troupes réalisant le bouclage de la ville ainsi que celles assurant la sécurité des
camps de réfugiés et des axes logistiques, la 1re Marine Expeditionary Force comptera au total près de
45 000 hommes pour cette opération.

19
DOSSIER Le combat en zone urbaine

puissance de feu tandis que les fantassins guident l’engin blindé et assurent
sa sécurité. La progression de ces entités est facilitée par le renfort d’équipes
Génie qui utilisent leur bulldozer D9 pour ouvrir les axes tandis que les
sapeurs sont mis à contribution pour progresser au sein des bâtiments,
procédant à des effractions froides ou chaudes4.

Enfin, si le RAPFOR était initialement peu élevé, la coalition a pu s’appuyer


sur un « rapport de feux5 » important. La combinaison des différents
appuis directs (équipes de tireurs d’élite, roquettes) et indirects (artillerie,
hélicoptères d’attaque, bombardements aériens, avion AC-130 Gunship6)
a permis d’appliquer un barrage roulant sur les positions ennemies. Tous
ces feux indirects ont représenté environ 6 000 obus d’artillerie, 8 900 obus
de mortiers, 318 bombes et 391 missiles ou roquettes largués par air (soit
environ 100 tonnes de munitions aériennes) dans la phase de conquête.

Grâce à une préparation précise, à l’art de la déception et à une parfaite


intégration interarmes, la coalition a pu s’emparer des 25 km² de Falloujah
en 8 jours, avant d’entamer une phase de ratissage qui s’échelonnera sur
plus d’un mois. Pour l’armée américaine, cette bataille s’avère être la plus
violente livrée par ses troupes depuis Hué en 1968. Cependant les pertes
s’avèrent peu élevées au vu de l’engagement : 151 soldats américains sont
morts durant l’assaut, tandis que près de 3 000 insurgés ont été tués. Les
unités de l’US Army récoltent dans cette victoire les fruits d’une dizaine
d’années d’effort d’instruction poussée et réaliste en matière de combat
urbain ou de gestion des feux.

Des facteurs de succès versus des abaques

Les officiers russes disposent d’un référentiel doctrinal commun fondé


sur des exemples historiques connus de tous, issus majoritairement de
batailles de la Seconde Guerre mondiale. Ce référentiel tactique repose sur
des analyses à base de modèles mathématiques et des abaques : tout est
calculé pour déterminer la puissance adverse et le meilleur moyen d’y faire
face. Cependant, l’application rigoureuse et méthodique de ces abaques,
pourtant éprouvés, dans la conquête de Marioupol, en Ukraine, a révélé leurs

4 E
 n combat urbain, une effraction consiste en l’ouverture d’une porte ou fenêtre potentiellement
piégée. L’effraction chaude est réalisée à l’aide d’explosifs tandis que l’effraction froide nécessite
l’emploi de moyens no explosifs (vérin hydraulique, masse, bélier, coupe-boulon, …).
5 L
 e rapport de feu artillerie (RAPFEUX) complète la notion de Rapport de force. Le rapport de feu ne
compare pas seulement le nombre de tubes des deux adversaires, mais dépend aussi du stock d’obus
ou de missiles disponibles, de la précision des artilleurs et des munitions.
 ’AC-130 Gunship est un avion de transport Hercules transformé en plate-forme de tir avec un canon de
6 L
105 mm, un canon de 40 mm et deux canons de 25 mm. Les armes sont placées en sabord et l’appareil
peut tirer jusqu’à 4 km de la cible en tournant à 300 km/h autour d’elle pendant des heures.

20
Peut-on modéliser le combat en zone urbaine ? DOSSIER

limites (presque trois mois pour conquérir la ville, avec un taux de pertes très
supérieur aux abaques), malgré un rapport de force favorable de 4 contre 1
et surtout un rapport de feux écrasant.

Les exemples précédemment cités des deux succès tactiques de Marawi et


de Falloujah montrent également que le combat en zone urbaine ne peut
répondre à aucune modélisation statistique ni faire l’objet d’abaques, car le
nombre de variables, telles que le niveau de préparation de l’adversaire, sa
connaissance des lieux, son implantation dans la population, le temps accordé
à sa propre préparation, l’hétérogénéité des zones urbaines, par quartier et par
type d’infrastructure, rend l’équation RAPFOR-surface-temps quasi insoluble.

Cependant, la prise en compte d’un certain nombre de facteurs permet de


maximiser les conditions de succès d’une opération en zone urbaine, tout en
réduisant le diktat du RAPFOR. Ces conditions ont été testées avec succès
lors des derniers conflits :

• u
 ne préparation exhaustive : une instruction spécifique des troupes
qui vont être engagées au combat en milieu urbain ; un effort de
renseignement sur l’adversaire et sur le terrain à conquérir ; des
matériels de rechange, des stocks de munitions à proximité et en
quantité suffisante, une campagne de ciblage ;

• une phase de déception visant à masquer l’axe d’attaque et l’effort porté ;

• la conduite des combats de jour, malgré la possession de matériels


de vision nocturne, afin d’éviter les tirs fratricides, de mieux identifier
l’ennemi, de garantir des phases de repos physiologique ;

• u
 ne progression méthodique et linéaire, durant laquelle les troupes
sont en liaison permanente avec l’artillerie ;

• un appui par le feu de la progression, sous forme de barrage roulant ;

• u
 ne intégration interarmes jusqu’au niveau de l’unité élémentaire,
voire en dessous ;

• la prise en compte des forces morales, s’appuyant notamment sur la


légitimité de l’action et sur une préparation individuelle et collective
minutieuse et exigeante ;

• l’évacuation de la population avant l’assaut, ce qui réduit à la fois les


risques de dommages collatéraux et le recrutement de combattants
parmi la population.

21
DOSSIER Le combat en zone urbaine

En conclusion, plutôt que de se référer à des modèles mathématiques ou à


des abaques, à l’instar du modèle russe directement hérité de l’ère soviétique,
il conviendrait, certes de garder le RAPFOR théorique de 6 contre 1 comme
ordre de grandeur, mais surtout de privilégier la planification rigoureuse
de l’assaut urbain, en s’assurant de facteurs de succès bien identifiés. Le
nombre de variables à prendre en compte dans un tel assaut est en effet
trop élevé pour que leur combinaison puisse être appréhendée par l’esprit
humain (cf. ci-dessous une première recension). L’apport de l’intelligence
artificielle au profit de la simulation pourrait éventuellement donner des
axes d’approche pour appréhender des modèles statistiques pour ce type
d’engagement.

Variables  milieu physique  Variables  ennemi  Variables  milieu humain  Variables  opération 
Type de bâtiments et Organisation générale Délais accordés/durée planifiée
nombre d’étages moyens Volume de la population
Type d’armement
Nature de Contraintes politiques
Densité par zone/quartier
Nature de l’adversaire Tactique générale Densité de population par quartier
l’urbanisme Nature par zone et
Comportement Taux de pertes acceptable
dangers spécifiques
au combat*
Nature et type d’axes et Volume présent dans la ville Niveau d’efficacité des opérations d’influence Conditions du soutien sanitaire
de rues Répartition dans la ville
Conditions du soutien logistique
Présence de réseaux souterrains
Densité par quartier Vis-à-vis des combats
Dispositif Délais de préparation disponibles
Superficie de la ville
Mobilité
Attitude de la
Nature et forme du Vis-à-vis de la force Volume de forces disponibles
population
Nature et nombre des axes d’accès dispositif
Puissance de feu/RAPFEUX Capacités spécifiques disponibles
Vis-à-vis de l’adversaire
Nature de la périphérie urbaine Forces morales*/Détermination*
Qualité de la troupe et des chefs* Puissance des feux d’appuis/RAPFEUX
Présence d’obstacles naturels (fleuve,
rivière, falaise…) Vulnérabilités*
Présence en ville d’une organisation
Rapport à la ville défendue* Qualité de la troupe*
Configuration géographique spécifique (port, politique/sécuritaire
Niveau de préparation/délais de
littoral, montagne environnante, mangrove…) préparation et valorisation du dispositif Forces morales*

22
Les mutations de la ville moderne et leurs conséquences sur le combat en zone urbaine DOSSIER

Les mutations de la
ville moderne et leurs
conséquences sur le
combat en zone urbaine :
l’exemple de la région
parisienne

Par le chef de bataillon


Face aux recompositions démographiques, au
Kévin ÉDOUARD dérèglement climatique et au progrès tech-
nologique, les villes évoluent et imposent aux
Saint-cyrien de la combattants en zone urbaine de nouveaux
promotion « chef
paradigmes. À l’instar de Paris, le développe-
ment des réseaux souterrains s’effectue en
de bataillon Bulle »,
parallèle de l’accroissement de la hauteur des
le chef de bataillon
constructions. De plus, les matériaux utilisés
Édouard est affecté au sont de natures nouvelles. Choisis pour limi-
bureau planification ter l’empreinte environnementale des villes,
opérationnelle de la ils sont aussi plus inflammables et moins
brigade des sapeurs- résistants en cas de conflit. Enfin, l’utilisa-
pompiers de Paris (BSPP) tion massive de la donnée favorise le risque
depuis 2022. Il sert tout d’incidents technologiques et industriels et
d’abord en tant qu’officier ouvrent un nouveau front : celui de la bataille
adjoint à la 2 e compagnie informationnelle. Cet article se propose donc
d’incendie et de secours d’analyser les nouvelles caractéristiques de la
de 2014 à 2018, unité ville pour se préparer à y combattre.
élémentaire chargée
de défendre les 5 e et
13 e arron­dissements de
Introduction
Paris ainsi que la ville
d’Ivry-sur-Seine.
De 2018 à 2022, il rejoint Alors que Paris se prépare à accueillir les Jeux
la 22 e compagnie, dont le Olympiques, un événement mondial captivant
secteur de responsabilité l’attention de millions de personnes durant
couvre le quart sud-ouest plusieurs semaines, un autre événement
du Val-de-Marne. De 2020 majeur se profile à l’horizon, bien moins
à 2022, il commande
médiatisé mais qui aura pourtant une influence
cette unité forte de 250
considérable sur le futur de la capitale
femmes et hommes, dont
la mission est de défendre française : l’achèvement de la ligne 14 du
plusieurs sites stratégiques métro, prévu pour juin 2024. Incarnant le nec
comme l’aéroport d’Orly plus ultra du transport automatisé, cette ligne
ou le Marché International illustre les tendances de fond qui animent
de Rungis (MIN). aujourd’hui les villes modernes comme Paris :
numérisation tous azimuts, interconnexion des
réseaux…

23
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Aujourd’hui, ces changements répondent principalement au défi suivant :


comment gérer durablement les ressources dans un environnement
pourtant très polluant, consommateur en énergie, et dont la densité de
population ne faiblit pas1 ? À l’image de Paris, un nombre croissant de villes
dans le monde se développe à l’aune de cette question, en s’appuyant
notamment sur l’usage de matériaux novateurs et les nouvelles technologies
numériques ou en modifiant leurs paradigmes relatifs à l’urbanisation.
Même si ce mouvement ne concerne pour le moment qu’un nombre limité
de villes, en raison des investissements massifs que cela impose, plusieurs
de ces évolutions semblent néanmoins préfigurer le visage des villes du
futur. Par conséquent, au fur et à mesure que ces villes modernes évoluent,
devenant plus denses et technologiquement intégrées, elles posent de
nouveaux défis pour les opérations militaires en milieu urbain. Comment
les forces armées peuvent-elles adapter leurs tactiques et technologies
pour répondre à la complexité croissante des environnements urbains, à
l’image des évolutions actuellement menées par la BSPP pour intervenir à
Paris ?

Incontestablement, la ville moderne restera L’ultime champ de bataille 2,


un terrain difficile pour tous les belligérants, et dont les fondamentaux du
combat ne devraient pas être remis en question. Pour autant, les évolutions
actuelles et futures imposeront aux soldats un combat plus décentralisé, où
l’attrition risque de s’accroître et dans lequel la dimension cyber occupera
une place prépondérante.

Une ville toujours plus cloisonnée et difficile d’accès

Pour les villes modernes, le premier moyen d’optimiser l’usage des ressources
est de bâtir des bâtiments d’une hauteur accrue3. La hauteur permet la
mise en place de nombreux systèmes pour rendre les bâtiments moins
gourmands en énergie (installation de panneaux solaires etc.) et laisse libre
le terrain pour d’autres activités plus écologiques comme les espaces verts4.

1 S
elon ONU-Habitat, les villes comptent pour 78 % de la consommation énergétique mondiale
et produisent plus de 60 % des gaz à effet de serre. Toujours selon l’ONU, si 50 % de la population
mondiale vit aujourd’hui en ville, ce chiffre devrait atteindre 75 % d’ici 2050.
 rédéric Chamaud et Pierre Santoni, L’ultime champ de bataille. Combattre et vaincre en ville, éditions
2 F
Pierre de Taillac, 2019, p. 264.
3 C
 ependant ce constat peut être nuancé en fonction des réglementations locales et des aspirations
parfois différentes des populations.
4 A
 dopté par le conseil de Paris en juin 2023, le plan d’urbanisme local, qui doit dessiner le futur de
la capitale à l’horizon 2040, prévoit notamment l’aménagement de 300 hectares supplémentaires
d’espaces verts.

24
Les mutations de la ville moderne et leurs conséquences sur le combat en zone urbaine DOSSIER

Paris et sa banlieue accueillent ainsi plusieurs projets emblématiques dont


la hauteur avoisine ou dépasse les 200 m : la Tour Triangle et les Tours Duo
à Paris, le projet Hekla dans le quartier de la Défense5.

Pour une unité engagée au combat dans un secteur comportant de tels


édifices, cela engendre un supplément de complexité :

• la hauteur des bâtiments va provoquer une usure physique prématurée


des combattants en raison des nombreux escaliers à gravir. En situation
de combat, l’usage des ascenseurs est à proscrire en raison des risques
liés à une rupture de l’alimentation et du développement du pilotage
à distance de ces appareils, ce qui pourrait être fatal si l’adversaire
prenait le contrôle de ses commandes6 ;

• a
 u vu de ces nouvelles contraintes, la prise de ce type de bâtiment
nécessitera l’engagement d’un volume de force élevé. À titre
d’illustration, la doctrine opérationnelle de la brigade de sapeurs-
pompiers de Paris (BSPP) prévoit un nombre d’engins beaucoup plus
important7 dans un bâtiment dont la hauteur dépasse les 7 étages, et
encore davantage dans un immeuble de grande hauteur (IGH)8, afin
de limiter les difficultés liées à la hauteur (commandement à l’aveugle,
potentiel physique, nombreux volumes…) ;

• la hauteur de ces bâtiments offrira davantage d’opportunités à


l’ennemi en défensive pour observer, délivrer des feux et communiquer.
Pour l’attaquant, ces bâtiments limiteront encore davantage la portée
de ses armes et réduiront son champ de vision.

Le deuxième aspect de la ville moderne réside dans l’utilisation croissante


des sous-sols, dont le potentiel est aujourd’hui considéré comme inexploité.
Cela passe d’abord par la rénovation de locaux existants. En 2017, la ville de
Paris a donc lancé un appel à projets urbains intitulé : « réinventer Paris – les
dessous de Paris ». Lauréat de cette édition avec le projet « AérogArt », dans
l’enceinte de la gare des Invalides, le célèbre architecte Dominique Perrault9
expliquait ainsi en 2018 dans une interview accordée au Journal des Arts « qu’il

5 L
 a hauteur de la tour Triangle devrait atteindre 180 mètres alors que la tour Hekla mesure environ
200 m.
6 L
 a société Thyssenkrup, un des leadeurs mondiaux de l’ascenseur, déploie aujourd’hui des cabines
d’ascenseur intelligentes équipées de la technologie « MAX ». Ce système de contrôle à distance qui
permet une meilleure maintenance, équipe ainsi plus de 24 000 ascenseurs à Barcelone.
7 L
 e volume d’engins est doublé pour un engagement dans un immeuble par rapport à un bâtiment
d’habitation inférieur à 7 étages.
8 Il s’agit d’un immeuble d’habitation supérieur à 50 mètres ou supérieur à 28 mètres pour les autres
usages (bureaux…).
9 Il a notamment été l’architecte de la Bibliothèque Nationale de France (BNF).

25
DOSSIER Le combat en zone urbaine

faut que la verticalité de la ville se prolonge dans le sol ». En parallèle de ces


grands chantiers, de multiples travaux voient le jour comme des entrepôts
et des fermes souterraines10. Ce phénomène se matérialise également par
l’extension des réseaux de transports souterrains existants à l’image du
Grand Paris Express11. Ces lignes plongeront jusqu’à une profondeur située
entre 15 et 50 mètres par endroits. Certaines stations constitueront de
véritables petites villes en sous-sol, à l’intersection de plusieurs réseaux de
transport, et accueilleront de nombreuses activités annexes comme par
exemple des centres commerciaux12.

Le combat urbain de demain sera donc sans doute un combat où les


dimensions verticales et horizontales se croiseront de plus en plus, sous
l’effet de la hauteur croissante des bâtiments et de l’utilisation plus
importante des souterrains. Le combat y sera donc plus exigeant, en raison
des communications difficiles (étages, métros…) et du cloisonnement
toujours plus important. En s’appuyant sur une démarche prospective visant
à évaluer les conséquences de ces évolutions, la BSPP travaille aujourd’hui à
faire évoluer ses modes d’action, dont les finalités peuvent également servir
une troupe engagée en combat urbain :

 daptation du « command and control » : les élongations croissantes


• a
imposées par des constructions toujours plus hautes et plus profondes
imposent un commandement plus décentralisé. Agissant à l’aveugle
dans ces bâtiments, car situé dans une zone non soumise aux effets
directs du sinistre, le commandant des opérations de secours (COS)
de la BSPP doit s’appuyer sur les comptes-rendus et actions des
équipes engagées au contact. Pour pallier les difficultés évoquées
précédemment, des études sont menées actuellement par le bureau
études et prospective (BEP) de la brigade pour développer des bulles
tactiques autonomes et des boîtiers de communication fonctionnant
en « deep indoor » ;

• s ystématisation de l’usage de moyens robotisés dans les opérations de


combat. Ils pourront appuyer notamment l’autonomie des groupes de
combat en soutien et en capacités SIC, participer à la reconnaissance
de tous les milieux, notamment les plus exigus et les plus dangereux
comme les souterrains. La BSPP met en œuvre ce type de moyen
lors des feux de parc de stationnement couvert en engageant le

10 Une ferme de 3 500 m2 a vu le jour dans le 18e arrondissement en 2017.


11 I l s’agit de la construction de quatre nouvelles lignes de métro automatisées qui s’étendront sur plus de
200 kilomètres. Ce chantier doit se poursuivre jusqu’en 2030 au moins et le coût total devrait dépasser
les 40 milliards d’euros.
12 L
 a station Gustave Roussy, située à Villejuif et dont la mise en service est prévue en 2024, sera le cœur
d’une zone d’activités dédiée à la recherche médicale d’une surface de plus de 400 000 m2.

26
Les mutations de la ville moderne et leurs conséquences sur le combat en zone urbaine DOSSIER

robot PROM (plateforme robotisée multifonction) dans les tunnels


souterrains du Grand Paris Express, dont la distance entre deux points
d’accès peut s’étendre jusqu’à 2 km. Ce robot permet de remplir
plusieurs missions comme le transport de matériels supplémentaires
ou l’évacuation de victimes ;

• p
 erfectionnement de l’analyse du terrain urbain. Lors d’une opération
de lutte contre l’incendie, l’environnement doit être pensé comme
un environnement quadridimensionnel13. La BSPP met en œuvre cette
idée au moyen de croquis opérationnels pointus et de captures vidéo
fournies par des drones. Cette méthode permet d’avoir une vue
exhaustive des volumes et d’adapter la manœuvre en conduite.

27 avril 2023. Deux robots d’extinction engagés dans un feu de parc de stationnement
à Aubervilliers. © BSPP.

Une ville plus écologique mais pas moins abrasive

Dans les villes modernes, la construction de bâtiments utilise de plus en plus


des matériaux naturels comme le bois. À Courbevoie, le projet « Synapses »,
qui vise à construire deux tours de 45 et 39 mètres, devrait voir le jour en
2027. De nombreux autres projets sont actuellement en cours. Au-delà du

13 Réseaux souterrains, sols, étages et espace aérien.

27
DOSSIER Le combat en zone urbaine

bois, d’autres matériaux écologiques gagnent en popularité, tels que la


brique de terre compressée, le bambou ou la pierre. De la même façon,
les villes modernes ont de plus en plus recours aux énergies renouvelables
et l’électricité y est utilisée massivement pour alimenter tous les nouveaux
systèmes (domotique, stockage d’énergie…). Les panneaux solaires sont
appelés à être généralisés sur les nouveaux bâtiments, intégrés aux toits et
façades pour produire de l’électricité propre directement sur site. À Paris,
la tour Montparnasse prévoit une rénovation qui inclut l’installation de
panneaux solaires et d’éoliennes pour réduire sa consommation d’énergies
fossiles. Ces nouvelles énergies comportent de nombreux risques pour
le combattant, notamment d’explosions ou d’incendies14. Les panneaux
photovoltaïques produisent ainsi de l’énergie en permanence, tant qu’il fait
jour ou qu’ils ne sont pas obscurcis, ce qui fait courir un risque d’électrisation
très important pour le combattant !

En dépit de la « douceur » affichée par ces projets pour trancher avec


l’image rugueuse de la ville bétonnée, le milieu urbain demeurera un théâtre
d’opérations abrasif et dangereux pour le combattant. Dans les bâtiments
bois par exemple, le risque en cas d’incendie est plus élevé que pour un
bâtiment en béton du fait de sa masse calorifique très importante15. En raison
d’une densité en revanche plus faible que le béton, un bâtiment en structure
bois est beaucoup plus susceptible de s’effondrer en cas de tirs d’artillerie, car
il ne peut pas absorber et diffuser aussi efficacement l’énergie d’un impact.

L’étude des caractéristiques majeures du bâtiment doit donc être un acte à


systématiser pour le combattant, à l’image d’un chef de garde16 de la BSPP
lorsqu’il s’engage pour un incendie.

14 C
 es incidents peuvent se produire à cause d’une batterie défectueuse ou d’un court-circuit électrique
par exemple.
15 Le bureau prévention a notamment rédigé une doctrine demandant de coffrer la structure en bois
des constructions pour limiter ce risque. Ce sujet fait aujourd’hui l’objet de débats entre les services
de l’État et les acteurs de la filière bois. La capacité thermique massique du bois est d’environ 2,3 à
2,5 kJ/kg °C alors que celle du béton est de 0,8 à 1,0 kJ/kg °C.
16 Il s’agit du premier commandant des opérations de secours. En fonction de la situation, le comman­
dement peut ensuite être pris par des supérieurs hiérarchiques. La marche générale des opérations
(MGO) qui régit l’engagement des secours, stipule ainsi que le premier acte réflexe à mener est la
reconnaissance.

28
Les mutations de la ville moderne et leurs conséquences sur le combat en zone urbaine DOSSIER

17 mars 2023. Utilisation d’un dessin opérationnel par un commandant des opérations
de secours lors d’un feu de foyer dans le 18e arrondissement. © BSPP.

Une ville plus connectée mais plus vulnérable

La « smart city », ou ville intelligente, est un concept qui désigne une ville
utilisant les technologies de l’information et de la communication (TIC) pour
améliorer la qualité des services urbains et rendre la gestion de la ville plus
efficace, tout en réduisant l’empreinte écologique et en augmentant la qualité
de vie de ses habitants. Concrètement, cela se traduit par le déploiement de
réseaux de capteurs de natures diverses (puces RFID, caméras…) dans toute la
ville : parkings, espaces verts, bâtiments publics…

Cette nouvelle réalité place donc la dimension cyber au cœur des opérations
futures. En agrégeant les données nécessaires à son fonctionnement depuis
une multitude de capteurs, la ville devient plus vulnérable aux attaques
cyber, chaque capteur étant un point d’entrée potentiel dans le système.
Cette vulnérabilité est d’autant plus prégnante que la plupart des réseaux
(eau, électricité, transports…) sont pilotés à distance. Un assiégeant aura donc
tout intérêt à prendre le contrôle de ces réseaux pour semer le chaos dans
la ville. Cela imposera aux forces militaires de disposer de solides capacités
dans le domaine cyber. De plus, la « smart city » n’est pas qu’un simple
système de recueil des informations. Elle est également un système qui les
diffuse (écrans publics…) nécessitant des compétences dans le domaine

29
DOSSIER Le combat en zone urbaine

cyber-informationnel afin d’éviter le piratage de ces circuits. Les données


numériques feront donc l’objet d’une compétition pour leur contrôle dans le
cadre d’un affrontement en zone urbaine.

Concept visuel illustrant le projet d’anticipation « Paris 2050 » vu depuis Notre-Dame


et développé par l’agence Setec Bâtiment et l’architecte Vincent Callebaut.
© Vincent Callebaut Architectures. Source : https://parisfutur.com/projets/paris-2050/.

Conclusion

Les transformations profondes des villes modernes, dont Paris est un exemple
révélateur, vont donc renforcer les difficultés inhérentes à ce milieu et
faire naître de nouveaux risques. L’intégration de technologies avancées et
l’évolution des paradigmes de construction constituent notamment les faits
majeurs face auxquels les forces armées vont devoir s’adapter. Cela passera
notamment par un combat plus décentralisé, des capacités cybernétiques
et robotiques renforcées. Cette analyse de l’évolution du milieu urbain est
ainsi au cœur de la mission confiée à la BSPP depuis sa création en 1811, afin
de pouvoir mieux anticiper les risques et garantir la sécurité des habitants de
l’agglomération parisienne.

30
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Le combat de demain
en zone urbaine

Le combat urbain a été façonné par un


enchaînement constant d’engagements
qui en a consolidé les principes. Ceux-ci
proposent des recommandations tac­
tiques permettant de faire face aux défis
d’un espace de manœuvre complexe
exerçant un effet égalisateur. Toutefois,
Par le lieutenant-colonel
les nouvelles capacités offertes par la
Paul SÉDIVY technologie, l’accroissement des champs
de conflictualité et la question de la
Saint-cyrien de la promotion masse des armées incitent à identifier les
du Bicentenaire de Saint-Cyr, adaptations à entreprendre. Force est de
le lieutenant-colonel Sédivy sert constater que, si le combat urbain peut
dans l’infanterie depuis 2002. être considéré comme le laboratoire du
Chef de section de combat au conflit de haute intensité, les évolutions
152 e régiment d’infanterie en à consentir sont importantes. Elles
2003, il prendre la fonction de remettent moins en cause la méthode
brigadier au Centre National de la poliorcétique et la pertinence de
d’Entraînement Commando porter le combat en ville que la nature
de 2006 à 2008. En 2009, il et le volume de moyens pour s’y engager
reçoit le commandement de afin de garantir la puissance requise et
la 2 e compagnie de combat les compétences exigées. Aussi, les pistes
au 126 e régiment d’infanterie. d’évolution mises en avant par les combats
En 2011, il rejoint le Centre urbains les plus récents sont de nature à
d’Entraînement aux actions influencer la pensée du combat futur.
en Zone Urbaine et contribue
à la rédaction du manuel
d’emploi du SGTIA en ZURB et
au RETEX. Affecté au BOI du Le combat urbain est un phénomène
152 e régiment d’infanterie de séculaire qui demeure complexe et
2014 à 2019, il est en charge de multiforme. Difficile à appréhender, il
la préparation opérationnelle et
est en outre fortement influencé par la
assure la transformation FELIN
du régiment. En 2019, il effectue nature de cet environnement particulier,
un séjour en Allemagne comme les types d’armement et de munitions
officier de liaison terre auprès utilisés par les belligérants et la taille des
de l’école d’infanterie allemande forces engagées dans ces opérations. Si
d’Hammelburg, de l’école des
les combats en ville ont été constants
troupes aéroportées d’Altenstadt
et du combat montagne et grand tout au long du XXe siècle, le conflit en
froid de Mittenwald. En 2022, il Ukraine et les dernières opérations à
revient au Centre d’Entraînement Gaza jettent une lumière accrue sur les
au Actions en Zone Urbaine - opérations en zone urbaine (ZURB). Une
94 e régiment d’infanterie comme
vision prospective est donc nécessaire
chef de la cellule études et
prospective. pour préparer au mieux l’armée de Terre
à ce type d’engagement.

31
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Si certains principes de l’action en zone urbaine (AZUR), façonnés par


des siècles de mise en pratique, sont de nos jours consolidés, force est de
constater qu’aujourd’hui encore, plus que les recommandations tactiques,
ce sont les moyens de s’engager qui évoluent. D’abord le volume des
forces armées (la masse), qui s’est drastiquement réduit dans les armées
occidentales. Ensuite, les évolutions technologiques rapides dans le domaine
des armes et munitions.

Aussi, une approche globale combinant la connaissance des principes


éprouvés et la prise en compte des progrès technologiques (cyber,
robotique/drone/munitions téléopérées, intelligence artificielle) semble
indispensable afin d’offrir des solutions au chef militaire face au risque de
blocage opérationnel. Après avoir évoqué les principes fondamentaux du
combat urbain puis analysé l’influence des nouvelles technologies dans le
combat urbain, cet article proposera des pistes de réflexion sur l’avenir de
ce type d’opérations.

1. Les principes fondamentaux du combat urbain

La zone urbaine constitue un terrain singulier par sa physionomie : ses


proportions et sa structure d’une part, ses réseaux matériels et immatériels
d’autre part et enfin la présence plus ou moins importante de population.
Plusieurs surfaces superposées en strates au niveau du sol, de réseaux
souterrains et d’étagements verticaux confèrent à ce théâtre d’opérations
qu’est la ville un caractère tridimensionnel. Dans cet espace et au milieu
de cette population, chaque menace peut être omnidirectionnelle et
d’intensité très rapidement variable. Aussi, ce terrain représente un espace
de manœuvre incertain, disputé, cloisonné, très rapidement encombré
exerçant un effet égalisateur qui vient défier les notions de parité et de
rapport de forces.

Combat en milieu cloisonné.


Source : thefirearmblog.com.

32
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Concentration et intrication des enjeux tactiques, opératifs et stratégiques

En outre, cet espace se singularise par la concentration et l’intrication


géographique dans la ville des enjeux tactiques, opératifs, et stratégiques. En
terrain ouvert, l’on peut chercher à organiser le champ de bataille en zones
(zone arrière, zone des contacts, zone dans la profondeur) afin d’optimiser la
synchronisation des effets produits par les différents acteurs du conflit. En
ville, tous les efforts sont concentrés dans un même espace. Aussi, à l’abrasion
exercée par l’environnement urbain s’ajoute la complexité du combat au
milieu de la population sensible par essence aux manœuvres d’influence.

L’AZUR est également un défi logistique, moins en raison des élongations


que des dommages humains et matériels, du volume des consommations,
de l’éclatement des unités et des difficultés de progression en zone urbaine.
Le combat en ZURB s’entend donc comme un engagement hors norme
concentrant dans un espace très restreint tous les défis du combat.

La ville occupe ainsi une place particulière dans la manœuvre globale d’une
force terrestre. Son rôle peut être envisagé de différentes façons en fonction
des objectifs généraux de la campagne. La ville peut :

• ê
 tre contournée pour préserver le potentiel et le rythme de la manœuvre.
Dans ce cas la ZURB peut être dépassée considérant que la maîtrise de
ses approches suffit à garantir le bon déroulement de la manœuvre ;

• ê
 tre isolée par la mise en place d’un siège qui peut suffire dans la
durée à en assurer le contrôle, voire la conquête ;

• ê
 tre défendue afin de créer un point de fixation capable de générer
une usure ;

• ê
 tre conquise, en tant que lieu de pouvoir et de richesse ou pour sa
nature symbolique ou tactique.

L’approche multi milieux multi champs (M2MC)

L’équation tactique du combat en ZURB, façonnée par des siècles de mise


en pratique a peu évolué. Elle doit néanmoins être prise en compte dans son
environnement actuel, à savoir celui d’une approche globale des opérations.
Agir dans l’ensemble des milieux et des champs (M2MC) est une nécessité (en
ville comme dans les espaces ouverts) pour vaincre malgré la multiplication
des espaces d’affrontement. Le combat urbain doit désormais être pris en
compte simultanément dans toutes ces dimensions. Cette prise en compte
s’incarne dans une manœuvre unique produisant des effets dans les milieux et

33
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Télépilotes de drones FPV


(first-person view).
© CENZUB.

les champs de l’électromagnétique, de l’influence, du cyber. Cette approche


globale s’accompagne d’une nécessité de discriminer les zones, les fonctions, les
acteurs qu’il faut atteindre, celles et ceux qu’il convient de détruire, de préserver
ou d’ignorer, en identifiant en amont tous les facteurs susceptibles, soit de
faciliter, soit au contraire de compromettre l’accomplissement de la mission.

Fort de l’ensemble de ces éléments, le combat urbain repose, comme


toutes les autres formes de combat sur les principes généraux de la guerre
et ses corollaires1. Sa complexité impose néanmoins une adaptation de ces
principes et procédés tactiques afin de faciliter l’intégration interarmes aux
plus bas échelons, rendue nécessaire par l’isolement de combat se déroulant
dans des espaces cloisonnés.

Manœuvre interarmes lors d’un exercice


de combat en zone urbaine.
© CENZUB.

1 L
 es principes de la guerre de Foch sont la concentration des efforts, la liberté d’action et l’économie
des moyens. La sûreté et la surprise peuvent être considérées comme des principes complémentaires.

34
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

En tenant compte du volume réduit des forces terrestres occidentales,


et de la nature globale des effets à produire en ville qui dépassent le seul
champ de l’action militaire, il apparaît de plus en plus opportun d’associer
à la manœuvre militaire, dès sa phase de conception, les partenaires civils,
les organisations gouvernementales et non-gouvernementales, ainsi que les
acteurs internationaux. Cela doit permettre de synchroniser l’ensemble des
effets à produire pour atteindre l’effet final recherché de la campagne. Cette
synchronisation de l’ensemble des acteurs civils et militaires doit permettre
de prendre en compte les aléas de la guerre pouvant avoir des causes autres
que militaires. C’est ainsi que les forces terrestres ont besoin du concours
d’acteurs non militaires pour faire face à une crise écologique, sanitaire,
ou bien restaurer des réseaux ferroviaires ou de communications affectant
directement la conduite des opérations.

La composante terrestre bien qu’occupant une place centrale dans les


opérations en ZURB car elle en contrôle l’espace, doit favoriser l’intégration
interarmées et interministérielle pour conduire au mieux son action. Les
forces terrestres engagées en ZURB doivent pouvoir bénéficier :

• d
 ’actions conduites ou soutenues à partir de la mer, des fleuves ou
utilisant la troisième dimension ;

• d
 ’opérations spéciales conduites par des unités très mobiles
particulièrement pertinentes en zone bâtie pour neutraliser un
objectif ou pour extraire des ressortissants ;

• d
 es actions de préservation de l’ordre public conduites ou encadrées
par la gendarmerie, en appui des forces locales de sécurité dans le
cadre d’un partenariat ;

• e
 nfin, d’actions sur les perceptions et sur l’environnement opérationnel
relevant d’expertises interarmées particulières (coopération civilo-
militaire et opérations militaires d’influence) participant directement
au bon déroulement des opérations en ZURB et cela dès leur phase
de conception.

Un C2 agile et résilient

Les principes généraux d’organisation du commandement, de planification


et de conduite des opérations demeurent inchangés en ZURB. Toutefois,
deux facteurs rendent l’appréciation de situation plus complexe. D’un côté,
le terrain très cloisonné de la ville constitue un brouillard à la fois tactique
(milieu hétérogène) et technique (propagation des ondes) défavorable à la
circulation de l’information. De l’autre, la multiplication, la décentralisation et

35
DOSSIER Le combat en zone urbaine

l’imbrication d’actions très diverses imposent davantage d’ordres, de mesures


de coordination et de comptes rendus de renseignement, accroissant
considérablement le besoin en analyse et donc en conclusions tactiques.
Pour pallier ces contraintes, le commandement d’une manœuvre en ZURB
doit s’appuyer sur une préparation minutieuse prenant en compte d’emblée
l’établissement de mesures de coordination détaillées et de procédures
opérationnelles permanentes, un suivi méticuleux de la situation tactique de
référence jusqu’au niveau groupe de combat, un rehearsal 2 de chaque niveau
précisant dans le détail l’ensemble des mesures de coordination.

Sur le plan de son organisation, le C2 (Command and Control) d’une force


engagée en ZURB doit faire preuve d’agilité et de résilience. Le besoin aigu
en coordination impose une conduite centralisée de la manœuvre tout en
déconcentrant physiquement les éléments engagés pour des raisons de
sûreté. Cela impose une capacité de reconfiguration rapide et une aptitude
à suivre simultanément3 plusieurs situations opérationnelles de nature et
d’intensité différentes. La superposition des actions dans différents milieux
et champs doit se traduire par des renforts interarmes et interarmées
intégrés dans le C2 de la composante terrestre. La prise en compte de tous
ces paramètres induit une charge cognitive très importante pour les chefs
tactiques et les postes de commandement.

La surprise et les opérations de déception

Face aux risques de blocage opérationnel et tactique liés à la complexité


croissante de l’environnement urbain (taille, typologie, réseaux) et au manque
de masse de manœuvre des armées modernes, les combats d’envergure en
ville (de type Stalingrad) ne sont certainement plus à la portée des armées
occidentales. Le traitement préventif de la menace et l’approche indirecte
par une succession de « micro sièges » localisés constituent l’alternative
pour ne pas se laisser aspirer puis engluer en ville. Il s’agit soit de préserver le
système urbain par une action ciblée, mesurée et éphémère, soit d’obtenir
une asphyxie progressive et ciblée de l’adversaire en le privant de certaines
ressources physiques et immatérielles essentielles à son action. Cette
méthode se distingue de la pratique du siège par son caractère discriminant
modulable et non linéaire. En outre, l’AZUR consacre le rôle de la surprise,
principalement sous forme de déception combinant des actions planifiées
et coordonnées destinées à placer l’adversaire devant un dilemme tactique.

2 Rejeu d’une opération tactique effectué avant le début de la mission.


 ans un article paru en octobre 1997 intitulé « The three block war : fighting in urban areas » le général
3 D
Charles KRULAK (USMC) prévoyait déjà qu’à tout moment, dans des secteurs voisins, les forces armées
pourraient être obligées simultanément de prendre soin de populations déplacées en fournissant
une aide humanitaire, de séparer et d’isoler des factions adverses dans une logique de maintien de
la paix avant d’engager le combat contre des éléments irréductibles. (https://www.mca-marines.org/
wp-content/uploads/1999-Jan-The-strategic-corporal-Leadership-in-the-three-block-war.pdf).

36
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Il s’agit de le fixer physiquement et psychologiquement dans une zone qui


n’est pas celle de l’effort de la force amie pour le frapper alors que son cycle
décisionnel est perturbé. Toutefois, son intérêt réside également dans l’effet
produit sur le moral d’un adversaire. Dans le même temps, une réserve d’un
niveau suffisant, à tous les niveaux, doit être constituée et les moyens rares
protégés. Ces derniers doivent être prioritairement conservés aux ordres et
positionnés sur le terrain afin de pouvoir intervenir dans les plus brefs délais.

Dans ce cadre, les principes du combat collaboratif proposés par la doctrine


SCORPION semblent aujourd’hui adaptés. La valorisation de la subsidiarité est
cohérente avec l’apparition de micro théâtres et de situations d’isolement.
La déconcentration des moyens participe de la nécessité d’entretenir
l’incertitude. Enfin, la rapidité du cycle décisionnel représente un atout
dans un environnement défavorable à la circulation de l’information et
accroissant le besoin en conclusions tactiques.

2. L’influence des évolutions technologiques sur le combat urbain

En perpétuelle mutation et très différent d’une zone à l’autre, l’environnement


urbain se prête mal aux généralités. En effet, les modèles d’architectures
urbaines évoluent sur des temps longs sous l’action des évolutions
techniques et sous contraintes architecturales et financières. Aussi, la
transformation de la configuration des villes s’opère sur plusieurs décennies
de manière hétérogène en fonction de la topographie, de l’histoire locale et
des fonctionnalités indispensables à des sociétés humaines à divers degrés
de développement. Il en existe donc une grande variété. C’est pourquoi,
chaque bataille urbaine est particulière et représente un nouveau défi.

Guerre urbaine – guerre au milieu des populations

Les villes ont cependant en commun une concentration des activités


humaines qui ne fait que s’accroître au XXIe siècle. Les sociétés humaines
se sont massivement urbanisées depuis les années 1960 et ce phénomène
devrait s’accélérer jusqu’en 2050. Aussi, la présence d’une population
civile résiduelle est à considérer comme toujours avérée dans une ZURB.
Elle constitue de ce fait un enjeu, en particulier sanitaire, mais également
un risque de mise en échec de l’action, notamment en termes juridiques,
d’influence et de légitimité à l’heure de l’hyper connectivité. En effet, cette
population constitue un enjeu et peut représenter un obstacle par sa simple
présence, son inertie, voire une menace. Au surplus, le comportement de la
population constituée en foule peut être récupéré, manipulé et exploité par
les adversaires en raison de son caractère irrationnel et imprévisible, ainsi
que son émotivité.

37
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Les formes d’action d’une foule hostile peuvent être par exemple des
agressions et intimidations, des manifestations et barrages, des boucliers
humains, la protection ou la dissimulation des adversaires. Cette évolution
renforce par construction la vulnérabilité des équilibres que la ZURB
cumule et qui constituent autant de facteurs de déstabilisation. En effet,
l’interaction des activités humaines, le nombre et la complexité des réseaux
sociaux, la précarité des services publiques rendent la ville très instable et
son organisation très fragile.

Tout engagement militaire entame plus ou moins profondément le système


fonctionnel d’ensemble de la cité et entraîne des conséquences sur le
plan économique, social et sanitaire, sécuritaire et politique. Il s’agit donc
de préserver autant que possible les services de première nécessité et les
infrastructures pour ne pas contraindre l’engagement militaire aussi bien
dans sa manœuvre que dans sa légitimité. Un retour rapide à la normale
de la vie de la cité permet de ne pas se limiter à la seule victoire tactique.
Certains types d’habitats synthétisent l’ensemble de ces vulnérabilités. C’est
le cas de l’habitat informel, de type bidonville, en forte expansion au niveau
mondial et qui représente une extension inévitable de la ZURB, propice à des
actions de types guérilla.

L’approche indirecte dans les champs numériques et informationnels

Dans ce contexte de transformation au long cours, la technologie constitue


le moyen d’une approche indirecte dans la dialectique des volontés qui
caractérise la haute intensité. En effet, si le but demeure de frapper le
centre de gravité de l’adversaire tout en préservant la masse de manœuvre
pour l’engager au moment opportun dans un environnement abrasif, les
espaces numériques et informationnels constituent en ZURB des champs

Exemple d’approche
indirecte d’objectifs
stratégiques :
le cheval de Troie.
Source : saintvictrice.fr.

38
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

d’action et de confrontation désormais incontournables qu’une approche


directe tend à négliger. Alors que la distribution de données en masse
et leur amplification par la connectivité croissante des objets et des
personnes produisent un chaos opérationnel synonyme de défi cognitif, la
domination technique tend dans le même temps à devenir relative dans
les champs informationnel et cybernétique. Dans ce contexte, le rôle de
caisse de résonance médiatique de la ZURB est renforcé. Son contrôle
comme sa contestation constituent des objectifs prioritaires pour la
compétition dans le champ des perceptions. Ce phénomène est facilité
par la présence de population en ville en tant qu’auditoire cible et amplifié
par la mondialisation des rapports entre sociétés, la densification des flux
humains et l’expansion des champs matériels et immatériels qui conduisent
à une contraction des espaces. Ainsi, si la mobilité matérielle permet de se
mouvoir dans et à proximité de la ville, la mobilité immatérielle permet la
connexion des acteurs de la ville, en temps réel avec le monde, donc bien
au-delà des murs de la cité.

C’est pourquoi, l’espace numérique fournit un angle d’engagement


supplémentaire à la disposition du chef. L’installation de réseaux de
télécommunication hertzienne, la généralisation en cours de la fibre optique
et le développement de la connectique par ajout de capteurs contribuent
à connecter de plus en plus de systèmes collectifs et de constructions
par Internet. L’innovation électronique en espace urbain connaît un
fort développement dont les applications sont toujours plus vastes. La
connectique s’applique d’ores et déjà au quotidien à de nombreux domaines
critiques dans le bon fonctionnement d’une ville :

• g
 estion des réseaux d’infrastructures électriques, de distribution
d’eau, de régulation du trafic urbain ;

• cartographie et localisation en temps réel des activités humaines ;

• p
 ilotage à distance des réseaux de chauffage, d’électricité ou des
systèmes de sécurité.

Le détournement de ces moyens peut aussi bien permettre la collecte de


renseignement (détection, surveillance, reconnaissance) que la déstabilisation.
La compromission de ces réseaux constitue un moyen d’attenter à distance
et sous le seuil de conflictualité aux besoins essentiels de la population. Ceci
permet de produire in fine sans trop s’exposer des effets physiques, cognitifs
et émotionnels concourant à la prise d’ascendant.

39
DOSSIER Le combat en zone urbaine

La robotique : décloisonner et compenser la masse

Parallèlement, le développement actuel de la robotique (robots terrestres et


drones aériens) étend la furtivité et la précision au combat de contact. En effet,
l’avènement des drones de contact4 et des munitions téléopérées5, conduit
à une forme de transparence du champ de bataille en zone ouverte. C’est
notamment le cas lorsque ces moyens sont associés à la guerre électronique,
permettant une surveillance du champ de bataille efficace, préservant la
ressource en combattants et pouvant être directement exploitée sous forme
de harcèlement des unités retranchées et des vecteurs d’artillerie, logistiques
ou de commandement. Aussi, si la ZURB constitue le dernier « clair-obscur »
capable de limiter l’emploi combiné drone-guerre électronique, leur emploi
se révèle néanmoins indispensable dans cet environnement afin de fournir
un point d’observation déporté, au plus près, dans les trois dimensions,
pour un recueil du renseignement destiné à une exploitation immédiate,
indépendamment de la maîtrise de l’air et de la 3D.

Cette capacité à partiellement décloisonner la ZURB et à conférer un supplé­


ment de compréhension et d’action au profit de petites cellules tactiques,
donne à la robotique associée à la guerre électronique tout son intérêt en zone
urbaine. En effet, la domination cinétique d’un adversaire s’exerce d’autant
mieux qu’elle bénéficie de capacités de compréhension et de modélisation
de l’environnement tactique, de modulation et de précision des effets6.

Robot sur le parcours


du challenge robotique.
© armée de Terre/SGT Arnaud W.

 icro drones et nano drones dont certains bénéficiant d’une interface FPV. Facilement accessibles et
4 M
peu coûteux dans une logique d’économie de guerre, ces drones sont idéalement peu encombrants
et d’une mise en œuvre aisée et rapide. Bien que fragiles et soumis aux aléas aérologiques, ils ont une
empreinte logistique réduite et demandent peu d’entretien. Ils sont généralement considérés comme
consommables par l’utilisateur au regard de l’exposition aux risques en ZURB.
5 L
 es MTO les plus modernes possèdent désormais des capacités d’acquisition comparables aux drones
de contact allant jusqu’à la désignation d’objectifs secondaires pendant leur évolution sur la trajectoire
d’attaque principale.
6 L
 es effets en jeu sont aujourd’hui cinétiques à travers les MTO. Dans un avenir proche, des effets
supplémentaires de brouillage, d’influence et de lutte cyber seront envisageables.

40
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

En outre, considérant les effets de masse exigés par l’imposition d’un rapport
de force favorable, le recours aux systèmes robotisés sur les fonctions
d’investigation, de déminage, d’allègement et de soutien logistique est un
atout majeur. L’effet de masse peut également être atteint par le recours
à des solutions civiles, moins durcies mais efficaces et meilleur marché,
comme en atteste le choix de certains de nos compétiteurs.

Sidération et action dans la durée

Dans un avenir proche, la technologie ouvrira de nouvelles perspectives dans


le champ des effets. Les essaims de drones sont d’ores et déjà identifiés, soit
pour sidérer tactiquement, soit pour user les arsenaux de lutte anti drones
souvent hyper technologiques et donc coûteux. Pour tendre vers l’effet de
permanence et de masse, l’action des vecteurs téléopérés (drones/robots)
devra être complétée par l’emploi massif de munitions téléopérées simples
à mettre en œuvre.

Au-delà de la saturation, la technologie permettra d’agir dans la durée soit


de façon continue (on parlera de permanence) ou discontinue (on préférera
le terme de persistance) en s’affranchissant de l’abrasion propre au milieu
urbain et en économisant le potentiel humain des unités que ce soit pour
des actions de surveillance, de combat ou des missions logistiques au profit
d’unités isolées.

En effet, l’intensité des engagements en ZURB ainsi que le recours aux


opérations lacunaires (micro théâtre/isolement) nécessitent d’accroître
substantiellement l’autonomie opérationnelle des unités. Outre une
maîtrise des consommations et une exploitation éventuelle des ressources
localement encore disponibles, ceci se traduit par une augmentation des
dotations initiales au profit des unités de contact. Le poids logistique accru
des unités de combat est un défi en soi, augmenté en ville par le chaos
du terrain, la menace omnidirectionnelle et les engagements à très courte
distance. Dans ce cadre, les innovations technologiques doivent proposer
des solutions d’accompagnement logistique automatisé adossé à la
numérisation de l’espace de bataille couvrant les trois fonctions logistiques7
dès le niveau groupe de combat.

En outre, l’engagement en ZURB se singularise par de fortes consommations


et un taux élevé de pertes auxquels s’ajoutent des contraintes de dépannage
et d’évacuation des blessés supérieures aux milieux terrestres ouverts. En
dernier lieu, la persistance comprend également la capacité à poursuivre
l’action tout en se protégeant des risques technologiques particulièrement

7 Soutien ravitaillement (RAV), soutien mécanique (MEC), soutien santé (SAN).

41
DOSSIER Le combat en zone urbaine

prégnants en ZURB. En plus des opérations de contre-mobilité adverses qui


recourent au minage voire au piégeage, la ZURB concentre un grand nombre
d’infrastructures industrielles, commerciales ou hospitalières ainsi que de
nombreux réseaux d’approvisionnement qui peuvent représenter danger
radiologique, biologique ou chimique. En ville, les effets des agents toxiques
sont amplifiés par la nature confinée du milieu et la présence de population.
En effet, les agents toxiques peuvent davantage se concentrer en espaces
clos et souterrains et subissent moins les éléments naturels susceptibles de
diminuer leur dangerosité (vent, UV). L’emploi préférentiel de robots en zone
contaminée ou en espace confiné peut contribuer à préserver la force.

Combat souterrain.
© CENZUB.

Toutefois, comme le montrent les engagements de drones dans les conflits


contemporains, les équipes d’opérateurs sont particulièrement exposées à
l’ensemble de ces menaces, d’autant plus qu’elles ne peuvent pas assurer
elles-mêmes leur sûreté rapprochée. Les téléopérateurs doivent apprendre
à agir en cellules, à l’instar de la cavalerie, dont les cavaliers portés assurent
la sûreté des chars de combat. C’est pourquoi, en définitive, des adaptations
en organisation et en doctrine seront également nécessaires pour s’engager
à l’avenir en ville.

3. U
 ne nécessaire adaptation des capacités pour s’engager demain
en zone urbaine

L’actualité récente rappelle la nécessité pour les armées occidentales


d’adapter leurs capacités aux enjeux modernes de l’AZUR. Le conflit
interétatique en Ukraine a rappelé le rôle d’objectif politique de la ville afin de
sidérer une Nation (bataille de Kiev – aéroport d’Hostomel le 24 février 2022)
ou d'objectif opératif pour amener la rupture d’une ligne de front (Kharkiv,

42
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Marioupol, Bakhmout, Robotyne). Sous une autre forme, les opérations en


cours dans la bande de Gaza ont également renforcé le rôle de la ville dans
l’hybridation des conflits. En effet, depuis l’opération « Plomb durci » menée
par Tsahal en 2009, la supériorité technologique ne suffit plus à terrasser
l’adversaire. C’est pourquoi, la ZURB constitue sans doute aujourd’hui «
l’ultime champ de bataille » dans lequel peuvent s’exprimer les conflictualités
modernes. Presque tous les domaines sont bousculés, y compris le droit
international humanitaire comme le montre l’opération « Mer d’Atlantide »8
à Gaza. À l’aune de cette évolution factuelle, il apparaît nécessaire d’identifier
des pistes pour relever les défis du combat futur en ZURB.

Conserver et adapter le segment lourd

Cela passe par un renouvellement du segment lourd qui présente les meilleures
aptitudes pour l’AZUR.

En raison de sa mobilité et de sa protection. En effet, les effets des armes


en tirs directs et indirects sont responsables de la création rapide et durable
d’obstacles qui entravent fortement la manœuvre. Gravas, cratères d’obus
et autres structures métalliques abattues et déchiquetées sont autant
d’obstacles qui facilitent de manière opportuniste la canalisation et le
cloisonnement. Cette déstructuration de l’environnement participe de l’effet
égalisateur. C’est pourquoi, à défaut de pouvoir limiter ces destructions, il
s’agit de pouvoir s’en accommoder dans la manœuvre grâce à des engins
chenillés à forte mobilité.

Outre une densification et un durcissement des moyens du Génie, des


solutions techniques supplémentaires comme des lamedozers « en V »
permettent d’accroître de manière significative cette capacité et l’autonomie
des éléments tactiques. Amovibles et peu coûteux, ces dispositifs permettent
de déblayer sans préparation des barricades, de percer des murs, voire de
pousser sommairement des mines.

Ensuite parce que le segment lourd offre la meilleure protection. En effet,


malgré la démocratisation des armes antichars d’une part et des drones et
munitions rôdeuses d’autre part, le blindage conserve toute sa pertinence
à condition d’en augmenter l’efficacité par l’adjonction de systèmes de
protection périphériques et en surplomb et par un effort de camouflage.
Ces dispositions structurelles doivent être complétées par une disposition

8 A
 fin d’éradiquer la menace associée aux tunnels édifiés par le Hamas dans le sous-sol de la bande de
Gaza, l’armée israélienne a eu recours à différentes méthodes, incluant l’inondation des tunnels avec
l’eau de la Méditerranée, ce qui a déclenché un débat éthique.

43
DOSSIER Le combat en zone urbaine

conjoncturelle associant la mise en place systématique de protection


rapprochée dédiée et le recours aux positions de rechange en tant que
fondamentaux tactiques. En outre, l’inviolabilité des engins doit être prise
en compte avec le plus grand soin en raison des distances très courtes
d’engagement et la présence de population.

Segment lourd
en zone urbaine.
© CENZUB.

Or, la conception des chars n’a que peu pris en compte son adaptation
au combat urbain au cours de son évolution. Les tentatives faites par les
Allemands à la fin de la Seconde Guerre mondiale n’ont pas laissé de traces
après-guerre. Il a fallu attendre les engagements israéliens à Suez en 1973, au
Liban en 1982, puis à Gaza pour voir apparaître des blindés israéliens adaptés
au combat urbain. Les combats contre Daech n’ont fait que rappeler que les
blindés ont besoin pour être engagés en zone urbaine :

• d
 ’un surblindage à 360°, et non pas comme traditionnellement sur
l’arc frontal, afin de résister à des embuscades multidirectionnelles ;

• d’une capacité d’observation à 360° vers les hauts et les bas ;

• d
 ’un grand débattement des armements à la fois vers le haut pour
prendre en compte les étages des immeubles et vers le bas pour
toucher des embrasures en sous-sol ;

• d
 es munitions spécifiques à effet de souffle (thermobarique), à effet
lance-flamme ou au contraire à effets focalisés (explosif-incendiaire,
brèchage) ;

• d
 ’équipements de détection et de lutte anti drone pour augmenter
la survivabilité au combat.

44
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Cela signifie qu’une réelle adaptation des engins blindés au combat urbain
devrait à l’avenir dépasser assez largement les quelques adaptations
seulement basées sur le simple rajout d’un peu de blindage latéral, de caméras
sur les côtés ou de tourelleaux téléopérés. Il faudrait sans doute imaginer
des engins blindés spécialement adaptés au combat urbain, présentant sans
doute des formes très différentes de celles prises pour le combat traditionnel
en rase-campagne, si une telle voie pouvait être développée.

Généraliser le transport sous blindage et l’armement pour les échelons


logistiques

L’intensité des engagements en ZURB ainsi que le recours aux opérations


lacunaires nécessitent d’accroître substantiellement l’autonomie opéra­
tionnelle des unités. Ceci se traduit par une augmentation des dotations
initiales, une maîtrise des consommations et une exploitation éventuelle
des ressources urbaines encore disponibles. En outre, le soutien sanitaire
doit être adapté selon le même principe par renforcement de l’autonomie
sanitaire des unités et exploitation des infrastructures hospitalières locales.
Ainsi, au même titre que les engins de combat, tous les moyens de transport
doivent disposer d’une protection de cabine. Idéalement, les transports
doivent s’opérer sous blindage afin de réduire les risques d’exposition
et de destruction (risque d’explosion des transports de munitions ou de
destruction des véhicules d’évacuation des blessés).

Automatisation de la
logistique via la mule
Probot. © CENZUB.

Par ailleurs, l’échelon logistique doit disposer d’un armement lui permettant
de faire face lui-même à une menace rapprochée. Un équipement
conséquent permet de réduire la demande de sécurité rapprochée auprès
des unités de combat laquelle pèse sur la capacité opérationnelle globale
de la force. Peu mobiles, concentrés sur leurs tâches de soutien et donc

45
DOSSIER Le combat en zone urbaine

peu aptes à l’auto-protection dans un environnement où la menace est


partout, l’échelon logistique constitue une cible privilégiée. La ZURB
augmente cette vulnérabilité par la factorisation des menaces au sein de cet
environnement. L’échelon logistique constitue dès lors une cible privilégiée
dont la destruction offre un gain tactique substantiel. En effet, l’engagement
de la force en ville peut être remis en cause dans son ensemble si la sécurité
rapprochée de l’échelon logistique n’est pas correctement assurée.

Revoir le sauvetage au combat

Dans le domaine du sauvetage au combat, un effort particulier doit être


consenti afin d’être capable de conduire le relevage et la constitution de nids
de blessés dans un environnement où la menace est omnidirectionnelle, quel
que soit le niveau tactique considéré. L’extraction de blessés d’un véhicule
endommagé ou détruit constitue par ailleurs un savoir-faire qui ne doit pas être
négligé. Or, en dépit de leur sophistication toujours plus grande, aucun véhicule
de combat n’intègre une capacité d’extraire et d’évacuer des combattants
neutralisés, incapables de sortir de leur engin par leurs propres moyens.

L’impression 3D pour les pièces de rechange

En outre, dans cet environnement abrasif que représente la ZURB, aucune


chaîne logistique n’est en mesure de pallier dans la durée l’usure soutenue
des matériels. Une capacité tactique de production de pièces de rechange
doit donc être développée à proximité de la zone d’engagement. À cet effet,
l’impression 3D peut permettre la création d’unités de production mobiles
au plus près des lignes de contact. Ce concept pourrait être étendu de la
maintenance véhicule à l’armement et aux drones/MTO d’après les observations
faites dans les engagements récents en Ukraine et au Moyen-Orient.

L’emploi tactique des drones et maîtrise du spectre électromagnétique

L’emploi des drones de contact, MTO et moyens de lutte anti drone (LAD)
doit être envisagé comme une composante de la manœuvre à part entière
en recherchant la combinaison de la maîtrise du spectre électromagnétique
et la conquête de la supériorité aérienne au niveau tactique avec la
dissimulation des forces amies (couvert des bâtiments, leurrage et concept
de « ville morte 9 »).

9 A
 fin d’entretenir l’incertitude dans l’appréciation de situation de l’adversaire, le camouflage du
dispositif d’une unité déployée en ZURB repose sur le concept de « ville morte ». Il s’agit de limiter le
moindre mouvement à découvert en créant au besoin des cheminements à travers une succession
d’espace confinés, d’abriter les postes de combat et les véhicules dans les bâtiments qui s’y prêtent,
de ménager des voies de communication entre les différentes positions de tir ou d’observation qui
doivent être reconnues jusqu’aux plus bas échelons.

46
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

Cela implique d’adapter les capacités de transmissions et de guerre


électronique. En effet, la verticalité des constructions, le resserrement des
bâtiments, l’épaisseur et la nature des matériaux de construction perturbent
la propagation des ondes électromagnétiques au détriment des capacités de
commandement10. Plusieurs pistes sont à étudier :

Pour les transmissions,

• mise en place de relais transmissions à base de drones ;


• hybridation des réseaux avec utilisation des réseaux de communication
civils existants.

Pour la guerre électronique et en complément des bulles de protection sol-


air et anti drones,

• m oyens de localisation des émissions ennemies ;


• moyens de brouillage et d’intrusion.

Brouilleur portatif
directionnel anti-drones.
© armée de Terre.

Les espaces souterrains

Compte tenu de l’évolution des technologies, les espaces souterrains


deviennent un champ d’affrontement en raison de leur apport en termes
de camouflage, de protection, de surprise, de furtivité. Plus que tout autre
compartiment de terrain du milieu terrestre, la strate souterraine d’une
zone urbaine permet de masquer les intentions et les dispositifs pour tenter
d’échapper à la logique du duel de plateformes.

10 L
 ’observation du phénomène de micro-théâtres en ZURB montre que l’isolement subi dans cet envi-
ronnement procède davantage de l’absence de liaisons radio plutôt que de la rupture de liaison à vue.

47
DOSSIER Le combat en zone urbaine

En effet, la prise d’ascendant par la brutalité et la continuité des feux est un


facteur déterminant pour la conquête des espaces confinés comprenant
les souterrains. Elle repose sur l’emploi d’un armement et de munitions
particuliers synonyme de létalité et de sidération par leur cadence de tir
et leurs capacités de dispersion des projectiles. En complément, le recours
à des lampes de très forte puissance à effet stroboscopique et à des lasers
doit être envisagé tout comme la mise en œuvre de gaz fumigènes aux effets
lacrymogènes, asphyxiants, somnifères ou vomitifs11. En corollaire, le besoin en
oxygène des combattants ne doit pas être négligé. S’il représente un moyen
de neutraliser l’adversaire, il agit également sur la capacité opérationnelle
de la troupe engagée. En espace confiné, l’utilisation prolongée d’armes à
feu rend rapidement l’atmosphère irrespirable. Ce phénomène est renforcé
par l’emploi d’artifices ou de gaz contre l’adversaire. En outre, la continuité
des feux n’est possible que si la protection balistique et respiratoire des
combattants est renforcée. La mise en œuvre de boucliers et d’appareils
respiratoires comme le port de vêtements étanches et ignifugés sont
nécessaires. Enfin, si la chaîne logistique doit être particulièrement renforcée
et sécurisée en zone urbaine, elle doit être repensée pour composer avec les
contraintes d’exiguïté des espaces souterrains.

Des munitions spécifiques

Parallèlement, des munitions à effet ciblé doivent venir compléter le


panel disponible afin de gommer l’effet égalisateur de la zone urbaine
tout en tenant compte de la présence de population et donc en limitant
les dommages collatéraux. Le principal défi consiste alors à soumettre
son adversaire à l’aide d’armes, mais également de munitions permettant
rapidement une application localisée du plus juste effet. Le combat
urbain nécessiterait pour le moins une optimisation des charges militaires
des missiles antichars, avec des têtes adaptées à la production des effets
recherchés : brèchage (ouverture d’itinéraire dans les murs), souffle, explosif-
incendiaire ou lance-flamme (thermobarique). Si l’on dispose pour l’heure
de munitions perforantes ou à effet de surface, il manque à notre arsenal
des munitions à effet volumétrique (munitions thermobariques). Elles ont
démontré (Grozny, Mossoul) leur intérêt dans la mesure où elles obtiennent
la neutralisation rapide des occupants de bâtiments ou de bunkers en
produisant leur effet à l’intérieur des structures, en s’y introduisant par effet
Venturi, mais sans les détruire, limitant ainsi les dommages collatéraux et
évitant de fournir aux défenseurs de nouveaux points d’appui 12. La totalité
des armes antichars ex-soviétiques disposent de telles charges depuis le

11 Sous réserve de cadrer leur emploi sur les plans éthique et juridique.
 es exemples de Monte Cassino, Grozny et du camp de Nahr el-Bared ont montré que la destruction
12 L
indiscriminée et systématique des infrastructures en offensive avantage en définitive le défenseur.

48
Le combat de demain en zone urbaine DOSSIER

lance-roquettes RPG-7 en passant par toute la gamme de missiles antichars


à moyenne ou longue portée et jusqu’au lance-roquette multiple d’artillerie
TOS-1 Buratino (utilisé à Mossoul par les Irakiens) qui dispose de roquettes
thermobariques de 220 mm. Certains missiles antichars américains (comme
le Hellfire) existent également en version thermobarique.

L’emploi de l’intelligence artificielle (IA)

L’intelligence artificielle doit permettre l’automatisation de certaines tâches


facilitant le processus décisionnel. C’est le cas, par exemple, de systèmes
de surveillance par capteurs déposés capables d’identifier les attitudes
hostiles de personnes isolées ou de foules en environnement urbain. L’IA
doit permettre aussi d’envisager tous les scénarios et analyser les réponses
possibles dans des délais surpassant les capacités humaines afin d’agir dans le
bon tempo et compenser la volatilité de la situation tactique en zone urbaine.
Elle doit enfin permettre de décupler la puissance des systèmes d’armes et
des capteurs de renseignement mobilisés en optimisant le déploiement et
en coordonnant leur emploi au sein d’un combat collaboratif en s’acquittant
notamment du traitement massif de données. L’adaptation et l’intégration
de cette nouvelle technologie en AZUR sont bien un enjeu de court terme.

En conclusion, si le combat urbain peut être considéré comme l’hyperbole du


conflit de haute intensité, les apports technologiques continus ne semblent
pas remettre en cause ses principes pour mener le combat en ville. Toutefois,
force est de constater que les évolutions en cours imposent à l’avenir
pour sa mise en œuvre des adaptations de modèles, le développement
de compétences nouvelles ou à rétablir, ainsi qu’une capacité à anticiper
les champs de confrontation supplémentaires que génère l’évolution des
technologies. En cela, il constitue un front pionnier exacerbant les défis du
combat futur.

49
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

L’innovation dans
le combat en zone
urbaine : quels moyens
et technologies pour
vaincre ?

Comment l’innovation favorise-t-elle la victoire


Par le capitaine en zone urbaine ? Dans cet environnement
Mickaël ETASSE multidimensionnel où le champ de vision
est obstrué, les communications parfois
empêchées, les sentiers encombrés et minés, la
Officier issu du rang, technologie offre des solutions pour se protéger,
le capitaine Mickaël neutraliser et progresser. Les menaces, qu’elles
Etasse débute sa carrière viennent de l’ennemi ou de l’environnement,
en 1996. Il sert au hostile par nature, s’appliquent tant aux
501 e -503 e régiments personnels qu’aux matériels. C’est pourquoi
de chars de combat, au l’auteur présente les forces et les faiblesses
1 er régiment de hussards des véhicules, munitions, protections et
parachutistes puis au moyens de communication testés et utilisés en
zone urbaine. Du camouflage infrarouge à la
CENZUB-94 e RI (Centre
protection face aux drones en passant par les
d’Entraînement aux actions
opportunités qu’offre l’intelligence artificielle
en Zone Urbaine). Il est le
pour générer des représentations adaptées
premier officier de marque en temps réel de l’environnement, les moyens
de la section exploratoire technologiques pour mener la guerre en milieu
robotique. Ceci l’a amené urbain constituent un terrain fertile pour
à s’intéresser au sujet des l’innovation.
drones, des munitions
rôdeuses, mais aussi aux
évolutions futures du
combat en zone urbaine. Depuis l’Antiquité, la zone urbaine a toujours
Il est l’auteur d’analyses représenté un remarquable défi pour toute
technico-tactiques sur armée qui s’y engage. Organisme à la fois
les conflits en Syrie et en minéral (béton, acier, verre) et vivant, bâti pour
Ukraine et sur la lutte anti- assurer l’activité politique, économique et
blindés. Il sert aujourd’hui sociale d’une région, la ville est un univers à la
à la section technique de
fois géométrique et multidimensionnel, conçu
l’armée de Terre, au sein
en réseaux pour favoriser la circulation des flux,
du groupement Innovation
(Battle Lab Terre). des énergies et des échanges de toutes sortes.
La vie sous toutes ses formes s’y concentre et
s’y développe. En son sein, l’observation est
réduite, les communications y sont difficiles
pour les unités de combat et le tempo de la
manœuvre ralenti. La grande complexité de
l’action militaire en ville réside alors dans le

51
DOSSIER Le combat en zone urbaine

fait que l’on y rencontre à la fois l’ennemi qui veut nous détruire, un terrain
qui canalise, cloisonne et entrave, des situations qui poussent à la dilution
ou à la concentration de nos forces et de nos efforts au fur et à mesure
des destructions, des infrastructures industrielles et installations techniques
aussi vulnérables que dangereuses et enfin une population importante
(sinon résiduelle) qu’il faut impérativement épargner et protéger des effets
du combat. Phénomène d’adaptation permanent de volontés contraires, la
guerre en zone urbaine pousse chaque belligérant à penser à de nouveaux
modes d’action, au développement accéléré de nouvelles capacités et à
l’amélioration autant qu’à la préservation de celles dont il dispose déjà.
Passé le stade du modèle théorique de l’entraînement du temps de paix, le
passage à la réalité pratique du temps de guerre impose d’utiliser ses propres
ressources (matérielles, humaines, intellectuelles et morales) et le milieu
mieux que l’adversaire pour le vaincre. La place de l’innovation sous toutes
ses formes devient dès lors centrale.

Mais qu’appelons-nous « innovation » ? Il importe de décrire les différences


qui existent entre « innovation » et « invention ».

L’invention concerne la création ou la découverte d'une idée ou d'un concept


entièrement nouveau. C'est la première étape durant laquelle quelque
chose de nouveau est imaginé ou découvert sans que cela n’aboutisse
nécessairement à son adoption ou son succès dans le monde réel.

L’innovation va au-delà de la simple création pour inclure l’application


réussie et la mise en œuvre pratique d’une invention ou d'une idée afin de
créer de la valeur dans le monde réel. Elle implique souvent des processus
plus larges tels que le développement, la commercialisation et l’adoption
de l’invention pour répondre aux besoins ou aux opportunités du marché.
L’innovation peut également inclure des adaptations, des améliorations ou
des combinaisons d’idées existantes pour répondre à de nouveaux défis ou
créer de nouvelles opportunités.

Sans prétendre à l’exhaustivité, et à la lumière des affrontements récents ou


en cours, cet article vise à présenter un panorama de technologies utilisées
ou en cours de développement, identifiées comme essentielles pour
combattre en zone urbaine.

52
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

Progresser, se protéger et durer dans la zone urbaine

Progresser en exploitant toutes les opportunités offertes par le milieu et


les évolutions technologiques

Les axes étant souvent obstrués, les


combattants débarqués doivent pouvoir
franchir des coupures horizontales
comme verticales. Pour cela, passerelles
légères*1 comme minitreuils* peuvent
s’avérer particulièrement utiles. La
guerre en zone urbaine est aussi la guerre
des espaces confinés qui se mène dans
les sous-sols pour échapper aux vues et
aux frappes adverses. Une infiltration
réussie sur les arrières de l’ennemi peut
contribuer à la victoire tactique. Elle
amène parfois à opérer depuis des
endroits improbables comme ce fut le
Sapeurs russes à Avdiivka. cas pour les sapeurs russes qui, lors de
© Battle Lab Terre.
la bataille d’Avdiivka en janvier 2024,
ont parcouru pendant plusieurs jours deux kilomètres dans une canalisation
gelée. Afin de ne pas être à court d’oxygène, ils ont dû percer des trous
en différents endroits à l’aide de systèmes spéciaux comme des lances
exothermiques qui permettent le découpage d’éléments en acier à une
température très élevée d’environ 5 538 °C grâce à l’injection d’oxygène
dans une baguette creuse.
Par une action coordonnée
au niveau du bataillon, le
bruit de leurs travaux a été
camouflé par l’artillerie qui
s’est chargée de délivrer
des feux dans ce secteur de
manière continue. Environ 150
combattants russes ont ainsi
pu déboucher dans la zone
du parc Tsarska Okhota, au
sud-ouest d’Avdiivka, derrière
la première ligne de défense
Sapeurs russes en cours d’infiltration
ukrainienne et s’en emparer dans une canalisation au sud d’Avdiivka,
par surprise. juste avant sa prise. Source : https://x.com/.

1 T
out terme auquel succède un astérisque dans ce texte indique qu’un matériel ou équipement
semblable a été ou est en passe d’être testé par le Battle Lab Terre.

53
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Franchir les obstacles et passer à travers les murs : vers un mix char de
combat et engin du génie

Pour les engins : roues versus chenilles ?

Dans l’environnement hautement abrasif de la ville en guerre, les engins


à roues sont mis à rude épreuve. Si les pneumatiques permettent à un
engin de combat comme le VBCI d’aller plus vite, d’être bien plus furtif
et économe en carburant qu’un engin de masse identique à chenilles, ils
sont en revanche particulièrement sujets à la perforation et à la lacération
dues aux innombrables structures et équipements détruits. Sur le plan
logistique, cela implique des stocks de pneumatiques conséquents tout
autant que des moyens lourds pour les acheminer vers l’avant et procéder à
leur remplacement (poids lourds avec grue en raison de leur masse de plus
de 200 kg par roue avec jante pour l’engin français). Les pneus increvables,
comme le Tweel de Michelin, offrent de réelles potentialités dans le domaine
même s’ils ne concernent pour l’heure que des engins de faible tonnage. La
chenille reste encore ce qui répond le mieux aux contraintes de mobilité dans
la ville détruite même si la rupture d’une seule condamne définitivement le
blindé là où la perte d’une roue ne lui est pas systématiquement fatale.

Des voies souterraines


éventrées peuvent laisser des
trous béants à la surface du
sol. Des masses colossales
de gravats consécutives aux
effondrements d’immeubles
mais aussi des structures
métalliques complètement
déformées représentent
parfois des obstacles à la
manœuvre si importants que
Système de déminage tactique de Pearson Engineering. même les engins chenillés
Source : https://x.com.
peuvent s’avérer incapables de
les franchir. Ajoutons à cela qu’en raison de leurs performances désormais très
élevées et de leur abondance, les armements antichars d’infanterie actuels
rendent les interventions des sapeurs extrêmement risquées. En raison de
leur rôle capital (ils sont les couteaux suisses de toute manœuvre en zone
urbaine), ils sont devenus des cibles à très haute valeur et donc prioritaires.
C’est pourquoi, tenant compte de la dureté des engagements dans ce milieu,
certaines tâches et moyens habituellement dévolues aux sapeurs comme aux
cavaliers nécessitent dans une certaine mesure d’être redéfinis. Un char par
peloton d’un escadron en tête devrait par exemple être équipé d’un système
de déminage tactique comme le Démeter produit par KNDS France afin

54
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

d’offrir une capacité de bréchage efficace lors de l’assaut d’une ville (souvent
minée dans sa périphérie comme à l’intérieur), particulièrement lors des
phases de saisie de points d’entrée. L’adaptation de ces dispositifs sur des
engins de mêlée permettrait à des chars d’assurer cette tâche en profitant
d’une capacité à encaisser et à rendre les coups qui n’existe chez aucun autre
véhicule de combat. De leur côté, les véhicules du Génie devraient pouvoir
encaisser roquettes et missiles (munitions à haute létalité les plus courantes
en zone urbaine) presque aussi efficacement qu’un char grâce à des blindages
hautes performances et l’adjonction de systèmes de contre-mesures actives2.
Les pourvoir en outre d’une capacité d’agression semblable à celle d’un
VCI (tourelleau avec canon automatique de 30 x 113 mm) et de munitions
téléopérées permettrait aux sapeurs d’effectuer efficacement leur mission en
étant capables d’assurer leur autoprotection dans des situations très tendues
(cloisonnement et fixation) ou encore à des moments où un appui ou une
couverture offerts par des unités de mêlée s’avéreraient insuffisants voire
temporairement indisponibles (ce qui s’applique également mais dans une
moindre mesure à nos véhicules logistique). Un tel ajustement des moyens et
des actions est donc de nature à améliorer significativement la survivabilité
et l’efficacité des différentes fonctions tactiques. Autre axe de réflexion : le
terrain nécessite d’être lui aussi reconfiguré selon les besoins afin d’atteindre
les objectifs voulus tout en évitant ou en limitant le
risque de la canalisation suivie de la destruction par
l’adversaire. En cela, des engins robustes et puissants,
semblables aux bulldozers Caterpillar D9, s’avèrent
nécessaires (lire « À travers les murs » de l’architecte
israélien Eyal Weizman pour appréhender le concept
de « Géométrie inversée »). Enfin, l’emploi de moyens
de creusage et d’excavation de la roche comme
des mini-tunneliers doit être envisagé pour percer
les lignes de défense adverses (en offensive) ou a
contrario aménager des réseaux de communication
(en défensive) afin d’échapper à la surveillance quasi-
permanente et omnidirectionnelle des drones.

Se protéger : le bon effet au bon moment

Pour les combattants débarqués : protection balistique, respirateur, armement


courte portée et détecteur laser

À la différence des véhicules, qui peuvent encaisser jusqu’à plusieurs


coups avant d’être définitivement neutralisés, les combattants débarqués

2 Équipement décrit plus bas dans le paragraphe « La protection des engins : « hard kill » et « soft kill ».

55
DOSSIER Le combat en zone urbaine

sont extrêmement vulnérables, notamment lorsqu’ils doivent


reconnaître en tête des espaces ouverts (place), clos (bâti) ou
bien confinés (tunnels). À ce titre, l’emploi de boucliers de
protection balistique* peut selon les cas s’avérer salutaire.
Leur surface, leur capacité à arrêter des projectiles plus
puissants que les munitions courantes de 5,56 mm ou
de 9 mm, la possibilité de les orienter en fonction du
besoin du moment sont autant de caractéristiques qui
améliorent la protection générale du combattant. En
zone urbaine, ce besoin concerne toute la composante
débarquée et particulièrement les unités
spéciales. Des casques intégraux comme le
DEVTAC Ronin* sont à même d’apporter
une protection crânienne intégrale
qui, si elle n’est pas utile dans 100 %
des situations (voire pénalisante
dans la plupart des cas) peut s’avérer
Bouclier précieuse dans les engagements
de protection balistique.
à très courte distance, ne serait-ce
Source : thefirearmblog.com.
que pour limiter les effets mortels
des projectiles adverses mais aussi ceux du piégeage Casque DEV Tac Ronin.
ou encore du grenadage. Source : aresmaxima.com.

Les éclats et arrachements de matière


qui s’opèrent sur les différentes surfaces,
additionnés à la toxicité des gaz de tir qui
s’accumulent en zone non ventilée, génèrent
une atmosphère très vite délétère sinon
irrespirable et toxique en raison de la
rapide concentration de particules de
plomb, d’oxyde d’azote et de monoxyde
de carbone dans l’air. Pour contrebalancer
Respirateur à oxygène
Wilcox Patriot 5510. ce risque, l’emploi de respirateurs portables
Source : tr-equipement.com. peut alors s’avérer vital.

Aussi, les conditions de luminosité


changeantes de la ville complexifient le
combat de rencontre : on peut passer
instantanément de la lumière la plus vive
à l’obscurité la plus marquée. Les fusils automatiques
de calibre 12 approvisionnés à l’aide de chargeurs
hélicoïdaux à grande capacité (10, 20 ou
Century Dynamics BF12 avec
chargeur hélicoïdal. 30 coups) sont en mesure de favoriser la prise
Source : centurydynamics.com. rapide d’ascendant ou le dégagement rapide

56
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

grâce à la dispersion de leurs projectiles et leur cadence de tir élevée, là où


des fusils d’assaut ou armes de poing standards ont un pouvoir couvrant
bien moindre car nécessitant de tirer juste pour neutraliser la menace. Les
calibres 12 s’avèrent en outre appréciables dans le dégondage des portes,
très nombreuses. Enfin, à l’instar des engins, les hommes sont parfois
illuminés par des faisceaux laser qui permettent à l’adversaire d’établir leur
distance et d’introduire les bons paramètres dans leurs systèmes de visée
et de tir mais également pour rendre compte de leur position exacte pour
le déclenchement et le guidage de feux indirects. Des dispositifs optiques
d’alerte, très légers, comme le système Spider russe, se fixent sur le casque
et permettent aux combattants débarqués de savoir très rapidement qu’un
danger les guette et de prendre leurs dispositions pour s’y soustraire.

La protection des engins : « Hard kill » et « Soft kill »

Système Rafael Trophy. Source : x.com.

Les chars offrent encore à ce jour la meilleure protection toutes catégories


d’engins confondues. Cependant, ils sont loin d’être invulnérables et leur
haute valeur symbolique en font des objectifs particulièrement recherchés
et très vulnérables selon les situations. Ils doivent donc (comme toute la
gamme de blindés de l’Avant) être équipés de systèmes de contre-mesures
actives, encore appelés « APS » (Active Protection Systems). Parmi ceux-ci,
nous distinguons deux grandes familles : les systèmes dits « Hard-kill », qui

57
DOSSIER Le combat en zone urbaine

ont une action cinétique contre les projectiles adverses et les systèmes
« Soft-kill » qui ont une action incapacitante (ou limitante). Les deux peuvent
se combiner.

Dans la famille des Hard-kill, on trouve deux sous-catégories : les systèmes


articulés, qui intègrent des effecteurs robotisés (sophistiqués et coûteux) et
les systèmes fixes, dont les effecteurs sont statiques et pré-orientés. Le plus
emblématique des systèmes articulés est sans conteste le système Trophy de
l’entreprise israélienne Rafael. Il n’est certes pas une innovation toute récente
mais, au regard des innombrables destructions de chars en Ukraine et du
nombre très réduit d’engins blindés qui en sont aujourd’hui équipés, l’intérêt
d’une telle solution technique est très élevé. Inefficace contre les projectiles
cinétiques, le Trophy est néanmoins très performant contre les roquettes et
missiles antichars ou obus explosifs de chars. Ses quatre antennes radar à
effet doppler, réparties tout autour de l’engin, analysent et détectent tout
projectile menaçant à 360°. Une fois détecté et identifié, le projectile adverse
est alors pris en compte par l’un des deux effecteurs rotatifs selon le côté de
l’engin qui est visé (voire les deux côtés en même temps). Celui-ci s’oriente
alors instantanément vers celui-ci et détonne pour envoyer une multitude
de petites charges formées3 qui vont le neutraliser en vol dans la bande des
10 à 30 m autour du blindé. Des cas de non-fonctionnement ont toutefois
été enregistrés au cours de l’intervention en cours de Tsahal dans la bande
de Gaza. Dans certaines situations, les systèmes étaient vraisemblablement
désactivés, probablement pour éviter une attrition involontaire chez les
fantassins israéliens situés dans la proche périphérie des engins équipés (ce qui
pose la question de l’emploi coordonné de tels systèmes entre la composante
embarquée et débarquée). Dans d’autres situations encore, les Trophy étaient
bien actifs mais les blindés israéliens visés (Merkava comme Namer) ont
malgré tout été neutralisés en raison d’une distance d’engagement inférieure
à la capacité de détection et de neutralisation de ces systèmes (lacunes
techniques bien identifiées par les combattants palestiniens). En dernier

3 U
 ne charge formée est un projectile métallique (cuivre, tantale ou autre) qui a le plus souvent la forme
d’un disque concave au repos. Celui-ci est placé le plus souvent à l’extrémité d’une charge explosive
qui repose dans une enveloppe tubulaire. Lorsque celle-ci est déclenchée, le disque se déforme dans
la direction opposée sous l’effet Munroe et prend une forme hyperconvexe dans le sens opposé pour
former un projectile qui frappe l’objectif distant à la vitesse de 1 500-2 000 m/s. Les effecteurs du Trophy
sont constitués de minces plaques pré-fragmentées qui reposent sur une couche d’explosif. Après
détection et orientation d’un effecteur vers la menace, une multitude de petites charges formées
se constituent après explosion puis se chargent de dégrader le projectile adverse sinon de le faire
détonner en vol. La technologie employée s’appelle « MEFP » : Multiple Explosively Formed Penetrator.
Le principe d’action est cinétique. Il ne faut pas confondre la charge formée avec la charge creuse, qui
lui est très proche, mais dont la formation du vecteur de pénétration se fait au contact de l’objectif
(et non dès le départ du coup). La charge creuse emploie un cône de cuivre ou de tantale qui, grâce à
l’effet Munroe toujours, s’inverse et passe à l’état de jet liquide au moment de l’explosion. La vitesse de
propagation est de l’ordre de 6 à 8 000 m/s. Si la charge creuse explose avant de toucher son objectif,
son action est considérablement réduite voire nulle selon la distance qui la sépare de la cible visée au
moment de son activation. C’est tout l’intérêt du Trophy.

58
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

recours, c’est la forte épaisseur de blindage des engins israéliens qui a permis
à nombre d’équipages de survivre aux puissantes roquettes Al Yassin 105 à
charges en tandem (copies des redoutables PG-7VR soviétiques de 105 mm,
qui ne percent pas moins de 600 mm d’acier à blindage). En outre, ces solutions
de blindages, amovibles et
facilement remplaçables
sur le terrain, ont très
probablement permis de
maintenir la disponibilité
Roquette PG-7VR.
technique opérationnelle
(DTO) la plus élevée là où d’autres blindés, aux solutions de protection non
amovibles, auraient très certainement dû être renvoyés au constructeur.

Attaque d’un Merkava 4M depuis les airs par un mini drone équipé d’une roquette AC Al Yassin 105,
hors du champ pris en compte par les antennes radar et effecteurs. On distingue le système
d’extraction d’urgence pour char « RUF » (Rescue Under Fire), monté à l’avant du char.
Source : nicolascinquini.blog.

Les APS fixes comme le Strikeshield de Rheinmetall, proposent une approche


différente mais potentiellement plus efficace en zone urbaine que les
systèmes articulés : comme ces derniers, ils détectent les projectiles à 360°
mais les neutralisent dans la proximité immédiate de l’engin, dans un délai de
0,1 s. environ (contre 0,3 s. pour le Trophy). Ainsi, qu’importent les distances
d’engagement de l’ennemi ou les angles morts : c’est à quelques centimètres
de l’engin que le projectile est détruit. D’autres blindés israéliens ont été
pris à partie depuis les airs via des minidrones qui ont largué des roquettes
antichars sur leur toit (action par gravité). Le Trophy, sans que son efficacité

59
DOSSIER Le combat en zone urbaine

face aux roquettes et aux missiles antichars tirés de manière standard ne


soit remise en cause, a démontré d’autres limites : il s’est montré incapable
de parer les coups arrivant à la verticale (secteur non pris en compte par
ses effecteurs), ce qui a amené les Israéliens à prendre le même chemin
que les Russes en adaptant des armatures anti-drones (cope cages) sur
les toits de leurs tourelles. La protection active offerte par le célèbre APS
est donc relative : à 360° certes, mais seulement « panoramique » et pas
encore « hémisphérique », capacité pourtant indispensable en zone urbaine
afin que soit assuré aux équipages de blindés un taux de survivabilité
maximal.

Les systèmes soft-kill permettent de détecter les illuminations (détecteurs


d’alerte laser ou DAL), mais aussi de perturber leur fonctionnement
(aveuglement par munitions fumigènes, brouilleurs optiques contre les
autodirecteurs à infrarouge ou brouilleurs électromagnétiques contre les
liaisons de données des drones et MTO). Des kits de protection spécifiques
pour la zone urbaine comme le kit « AZUR » (Actions en Zone URbaine)
développé il y a quelques années pour le char Leclerc, offrent des solutions
qui visent à limiter les conséquences des jets de cocktails Molotov sur les
grilles de ventilation moteur (actions très fréquentes en basse intensité) ou
encore l’application de grilles de protection statistique (plus connues sous
le nom de Slat Armor). Celles-ci sont chargées d’entraver le déclenchement
des munitions à charges creuses (roquettes, missiles), à défaut de les
déclencher à portée suffisante du blindage principal de l’engin pour limiter
considérablement leur capacité de perforation.

L’Ukraine a vu l’émergence
de solutions inhabituelles
mais à l’efficacité non
négligeable comme ces
chars russes totalement
carénés (Turtle tank).
L’un d’eux, début avril
2024, a fait sensation
en encaissant des
tirs d’artillerie à sous-
munitions (HIMARS) et
Prototype de char russe.
Source : www.instagram.com/reel/C6Et_vQOdwY/.
des attaques de drones
FPV sans être arrêté.
Il a franchi des bouchons de mines puis pénétré une à une les lignes de
défense ukrainiennes du village de Kranogorovka grâce à son imposante
carapace d’acier surmontée d’un brouilleur anti-drones et à son système

60
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

de déminage tactique de type KMT4 monté à l’avant de l’engin. Couche


physique importante, systèmes hard-kill et soft-kill sont donc absolument
nécessaires pour assurer la survie du personnel embarqué.

Durer dans la zone urbaine : survivre dans un environnement hostile

Pour les combattants débarqués, durer dans un espace intrinsèquement


défavorable

Le manque d’eau potable en zone urbaine est un sujet de


préoccupation majeure. D’une part, parce que les efforts
physiques intenses imposés par le milieu décuplent les besoins
d’hydratation du combattant. D’autre part, parce que les sources
d’approvisionnement se raréfient rapidement au fur et à mesure
des destructions. En outre, selon l’intensité des combats, la
logistique peut ne pas arriver jusqu’aux divers éléments au
contact, éparpillés et parfois isolés les uns des autres.
Des solutions de filtration portables au niveau
du groupe deviennent donc indispensables
afin de permettre aux combattants de
se ravitailler en eau quelle qu’en soit
l’origine. Parmi ces solutions, l’on compte
des pompes filtrantes portables comme
Filtre à Eau Katadyn la Katadyn Pocket Filter et dont l’action
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Lorsque surviennent les blessures graves, les garrots-tourniquets ou les


pansements compressifs israéliens peuvent s’avérer inadaptés selon l’endroit
du corps d’où peuvent s’écouler d’abondantes quantités de sang. Des

es kits de déminage soviétiques KMT (Koleïnyi Minnyi Tral – pièges à mines antichars) s’adaptent
4 L
optionnellement sur les blindés, qu’il s’agisse de BMP ou encore de chars de combat sans que ces derniers
dépendent des unités spécialisées du Génie. Abaissés et relevés grâce à un dispositif pneumatique,
ils sont de différents types : soit composés d’épaisses et lourdes roues en acier qui activent les mines
par pression, soit de lames en acier disposées en biais vers l’extérieur qui neutralisent les mines par
soulèvement et déplacement sur les côtés. Quel que soit le type, ces éléments prennent immédiatement
place devant chaque chenille et imposent à l’engin de suivre une trajectoire parfaitement rectiligne
pour brécher. On trouve parfois une barre horizontale entre les deux éléments (KMT-8) permettant de
neutraliser les éventuelles mines dont l’activation se fait via un allumeur à bascule (tige verticale) et qui
passeraient malencontreusement dans le vide laissé entre les deux éléments de neutralisation pour
exploser sous le plancher du blindé.

61
DOSSIER Le combat en zone urbaine

solutions comme le système de pansement injectable Xstat de l’entreprise


américaine RevMedX peuvent stopper sinon limiter grandement certaines
hémorragies.

La quasi-transparence du champ de bataille étire les flux de toutes sortes.


Aussi, une capacité à régénérer les matériels à l’avant est primordiale. Parce
que la ville offre de nombreux abris (souterrains ou non), il est désormais
possible de produire des pièces sur place grâce à des capacités de production
ad hoc. C’est le cas de la solution Rheinmetall Mobile Smart Factory, qui
intègre une machine hybride polyvalente capable d’imprimer des pièces
métalliques en 3D mais également de les usiner grâce à une fraiseuse à
commande numérique CNC (Computer Numerical Control) intégrée. Le
17 e groupement d’artillerie de Biscarosse a réalisé une initiative similaire dans
le domaine de la fabrication de drones aériens appelée Atelier de Fabrication
Autonome Mobile FAM3D qui permet de produire jusqu’à 100 drones par
semaine.

Détecter sans être détecté

Limiter l’effet de surprise, réagir plus vite et mieux

L’imbrication étant systématiquement recherchée pour priver l’adversaire


de ses appuis, les attaques ont souvent lieu à ultra-courte distance (bande
des 10 à 50 m). Les embuscades en ZURB sont fugaces et extrêmement
brutales. Les temps de réaction sont alors extrêmement courts. Elles
génèrent un stress très élevé qui paralyse et limite toute reprise immédiate
de l’ascendant chez les personnes visées, particulièrement chez les
équipages de blindés car frappés en quelque sorte d’hypermétropie5. La
raison est due à l’inadaptation de moyens optiques certes très performants
pour la détection et le traitement des objectifs à longue distance dans
les plaines, mais paradoxalement incapacitants en espaces cloisonnés car
offrant une largeur de champ insuffisante et un débattement limité à ces
distances d’engagement. À cela s’ajoutent les nombreux angles morts autour
de leur engin qui génèrent une crainte systématique : celle d’écraser des
camarades par inadvertance avec le châssis ou la tourelle ou encore de les
blaster avec leur armement principal lors d’un tir d’urgence. Il faut enfin
ajouter à ces difficultés, un gabarit qui empêche de se mouvoir avec aisance
dans les méandres de la ville et donc d’aller se mettre à couvert lorsque le
besoin devient urgent. Tout cela amène parfois à des actions individuelles

5 L
’hypermétropie est un trouble qui affecte la vue et qui se traduit par une focalisation difficile des
objets proches.

62
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

inappropriées et dangereuses6, surtout lorsque blindés et combattants


débarqués combattent côte-à-côte comme lorsqu’ils forment un DIA7. Afin
de pallier cette lacune, caméras d’observation proximales couplées à des
tourelleaux téléopérés (TTOP) sont fortement appréciables sur les toits des
engins mais s’avèrent in fine insuffisants.

Vue augmentée à travers le blindage du système SETAS.


© hensoldt.net.

Des systèmes très élaborés comme le système Antares de Thales ou encore le


SETAS (SEe Through Armor System) de Hensoldt sont conçus pour apporter
une nette amélioration de la « conscience de proximité » (situational
awareness). Ils permettent de détecter et d’alerter grâce à des capteurs
disposés tout autour de l’engin qui analysent l’environnement proche en
temps réel à 360°, dans le spectre visible et invisible. Les plus évolués de ces

6 C
 es situations sont observables lors des rotations AZUR du CENZUB-94 e RI. Elles ne débouchent fort
heureusement sur aucun accident « réel » grâce à l’emploi de moyens de simulation et d’enregistrement
performants ainsi que la présence permanente de formateurs AZUR sur le terrain aux côtés des
entraînés.
7 D
 étachement InterArmes. Formation tactique de circonstance, articulée autour d’un pion de mêlée
de niveau 6 (peloton de cavalerie/section d’infanterie), spécialement créée pour répondre aux
besoins spécifiques d’une mission en zone urbaine et auxquels ne peuvent répondre efficacement les
structures génériques. Un peloton de cavalerie peut par exemple se voir renforcer d’une demi-section
d’infanterie, d’un groupe de sapeurs, de moyens cynophiles et de tout autre élément nécessaire à
l’accomplissement de sa mission sans qu’existe pour autant une structure de DIA parfaitement définie.
Le DIA est le noyau de base autour duquel s’articulent les unités qui vont s’entraîner au CENZUB-94 e RI.

63
DOSSIER Le combat en zone urbaine

systèmes permettraient aux équipages de « voir à travers le blindage » grâce


à l’emploi de masques de recopie couplés aux différents capteurs extérieurs,
renvoyant aux équipages une image recomposée et sphérique (concept du
« glass tank ») et s’appuieraient sur des algorithmes de reconnaissance évolués
capables de déterminer la nature de l’objet observé, son suivi dynamique
(et très certainement à terme sinon déjà son attitude, menaçante ou non),
permettant aux opérateurs de comprendre ce qui se passe autour de leur
engin et gagner de précieux délais dans les réponses à apporter selon les
situations.

Dans le cadre de
l’info­valorisation, des
systèmes d’identi­
fication AMI-ENI (IFF
– Identification Friend
or Foe), ainsi que des
systèmes d’observation
qui intègrent la réalité
augmentée (RA)
devraient amener à
terme tous les acteurs
du champ de bataille,
Juillet 2016. Alep. Attaque par minage perpétrée
par des éléments hostiles au régime de Damas. 38 morts. débarqués comme
Source : bbc.com. embarqués, à visualiser
les menaces, les plans
d’obstacles et de feux de leur niveau d’emploi et zone d’action, les objectifs à
atteindre, mais également à se voir puis se reconnaître les uns les autres afin
d’éviter les tirs fratricides comme les accidents (écrasements, blasts des canons
de chars sur des fantassins amis, etc.), récurrents dans cet environnement
complexe. Des systèmes semblables au masque IVAS (Integrated Vision
Augmentation System) de Microsoft vont se développer plus encore et
offriront très certainement à terme de telles performances dès le niveau
individuel, réduisant les facteurs humains « incertitude, peur et précipitation ».
Combattre en ville enfin, c’est aussi tenir une position et être capable de
détecter les actions qui viennent du dessous. Si les radars à pénétration de
sols ne sont pas employables lors des phases de combat, c’est lorsque la ville
est sous contrôle de la Force que leur utilité revêt un caractère particulier.
Couplés à des enregistreurs sismiques, des relevés répétés par des robots et/
ou des drones dans la durée sont de nature à prévenir des attaques depuis les
sous-sols comme celles, nombreuses, opérées par les groupes djihadistes en
Syrie durant la guerre civile.

64
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

Être furtif

La ville dégage de grandes quantités de chaleur et absorbe une bonne


partie du rayonnement solaire, créant des îlots de chaleur urbains (ICO).
Ce rayonnement important est alors propice à ceux qui la défendent et
pénalisant pour ceux qui veulent s’en emparer car il dégrade les performances
de détection et de guidage de la plupart des capteurs et munitions. L’activité
humaine de la ville (la guerre en est une) génère également un fond sonore
qui a contrario, est plutôt favorable aux assaillants et pénalisant pour les
défenseurs.

Pour les combattants


débarqués, des solutions
voient le jour en Ukraine et
offrent des performances
de très bon niveau comme
les capes d’invisibilité. De
tels équipements, servis
à l’aide de moyens de
communication adé­quats,
ne rendent pas invisible
mais permettent d’atté­
nuer la signature ther­mique
dont tout combattant Invisibility cloak urkainienne.
aimerait se défaire. Source : ukrainianworldcongress.org.

À l’heure où des milliers d’aéronefs en tous genres (habités ou non) dotés


de capteurs de haute technologie quadrillent en permanence les zones
d’action, il est devenu très difficile pour tout engin d’échapper à la vigilance
adverse. Les chenilles composites, à l’instar de celles pro­duites par le canadien
Soucy Defense avec ses
Composite Rubber Tracks,
équipent de plus en plus
de blindés (jusqu’à 40T
et 70 km/h de vitesse
max.) et permettent dans
la phase d’approche,
de réduire le niveau de
décibels et de vibrations
habituellement très élevés
chez les chenillés. Couplés
à des motorisations
Chenilles composites du canadien Soucy montées sur un hybrides diesel-électrique,
véhicule de combat d’infanterie CV90. Source : soucy-group.com. les engins ainsi pourvus

65
DOSSIER Le combat en zone urbaine

pourront s’infiltrer dans les dispositifs adverses avec une signature thermique et
acoustique réduite. Cela s’applique aujourd’hui à de petits véhicules tout-terrain,
comme l’illustre le développement en cours du QRF* (Quad de Renseignement
Furtif) sur la base d’un Polaris MV-850 et s’appliquera probablement demain à
une large gamme de véhicules tactiques.

Neutraliser

La munition thermobarique

Les munitions thermobariques s’avèrent


particulièrement efficaces pour lutter
contre la menace de l’infanterie
débarquée. Ces munitions combinent
un double effet de pression et de
Roquette thermobarique TBG-7V
du fabricant russe NPO-Bazalt. montée en température instantané.
Elles ont une efficacité qui est décuplée
en zone urbaine, particulièrement lorsqu’elles explosent dans un espace
clos, grâce à leur effet volumétrique : la rigidité de la structure va en effet
concentrer la pression générée, la canaliser et favoriser sa diffusion dans
les moindres recoins et espaces vides, dont ceux du corps humain (bouche,
oreilles, yeux), produisant des dégâts irréversibles sur les organes mous
(poumons, cerveaux, etc.). Dans bien des cas, les occupants de la pièce
visée (ou du tunnel) mais également ceux des pièces voisines finissent
tragiquement explosés, brûlés puis écrasés sous les décombres là où une
munition explosive classique du même gabarit (comme la très courante PG-7)
n’atteint les personnes visées que dans la limite de son cône d’efficacité
et avec des effets superficiels sinon nuls pour ceux situés dans les pièces
adjacentes.

Les munitions thermobariques sont donc particulièrement létales en zone


urbaine mais voient leur efficacité varier en espace ouvert (elles sont alors
souvent moins performantes que les munitions explosives classiques). Russes
et Ukrainiens en font grand usage. La roquette TBG-7V pour ne citer qu’elle,
exerce une pression mortelle dans un volume d’environ 300 m3 en intérieur
pour un poids de seulement 4,5 kg.

Les munitions téléopérées

L’emploi des munitions téléopérées* (MTO), que la France développe au


travers des programmes Colibri (MTO courte portée) et Larinaé (MTO
moyenne portée), apporte une très grande flexibilité et une allonge aux
unités débarquées ou embarquées. À la fois moyen de renseignement et

66
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

Montage de gauche : tir d’une roquette AC PG-7. Les effets sont très localisés.
Les éclats se remarquent en jaune par rapport au point d’impact, en rouge.
Montage de droite : tir d’une roquette thermobarique TBG-7V. Les effets volumétrique et
thermique sont clairement visible. Ils occupent toute la pièces et au-delà, via les ouvertures.
Source : youtube.com.

de neutralisation (antipersonnel et/ou anti-blindés selon la munition), elles


offrent un remarquable complément aux appuis indirects. Elles permettent à
toute unité au contact de neutraliser une menace au-delà des vues directes
en s’affranchissant des obstacles et des masques de la zone urbaine, avec
un temps de mise en œuvre très court, sans dépendre de la priorité des
feux indirects donnée à une autre unité au moment du besoin. Leur rapport
coût-efficacité s’avère globalement plus intéressant qu’un missile antichar
de dernière génération dont la trajectoire est rectiligne et le temps de vol
de seulement quelques dizaines de secondes à peine contre une dizaine de
minutes à plus d’une heure pour les MTO (avec automatisation possible de
certaines tâches : aller à, voler au-dessus de telle position pendant X minutes,
etc.). Elles présentent également l’avantage d’être récupérables selon les
modèles. Au contraire de l’obus d’artillerie ou de la bombe d’avion, elles

67
DOSSIER Le combat en zone urbaine

peuvent être redirigées en cours de vol, limitant ainsi les risques de dommages
collatéraux grâce à la liaison permanente entretenue entre ces systèmes et
leurs opérateurs ainsi qu’à leur haute manœuvrabilité. Elles offrent en outre
la certitude du coup au but via la recopie vidéo ainsi que la certitude de la
destruction (ou non) lorsque leur action est supervisée par un autre drone
distant (3 e œil). Prolongement de la révolution opérée par l’irruption des
drones sur le champ de bataille, l’évolution technologique de ces systèmes
d’armes n’en est encore qu’à ses balbutiements et devrait gagner rapidement
en sophistication et offrir une plus grande diversité d’emplois.

Canons automatiques, canons de chars et munitions adaptées au combat


urbain

L’armée de Terre dispose d’une panoplie très diversifiée de systèmes


d’armes et de munitions. Celle-ci répond globalement aux besoins AZUR.
Cependant, la complexité de l’environnement urbain et son indescriptible
variété d’infrastructures rendent difficile le calibrage prédéterminé des
effets des munitions tant ils peuvent varier d’une situation à l’autre (effets
mais aussi course des projectiles selon les matériaux rencontrés). Combat
extraordinairement consommateur en munitions, il importe de disposer de
munitions en très grand nombre mais qui répondent à la fois au principe
d’efficacité terminale et à celui de stricte suffisance des effets.

Tir fichant d’un NLAW ukrainien. La munition ne s’armant qu’à compter de 25 m,


le T-72 B3 russe, situé à une quinzaine de mètres seulement,
sera touché mais poursuivra sa route comme si de rien n'était.
Montage réalisé à partir de prises de vues successives depuis la vidéo de la chaîne YouTube
« WarLeaks » intitulée « Ukraine War – Russian T-72 Tank Survives Close Ukrainian NLAW Ambush
During Combat In Marioupol ».

68
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

Les conflits en Syrie et en Ukraine le démontrent : les canons automatiques


sont les mieux adaptés. Ils sont à la fois puissants (à partir de 30 mm sinon
plus), permettent une élévation en site très importante face à un ennemi qui
pratique les tirs fichants8 et s’avèrent aussi très polyvalents. Le 40 mm CTA
(Cased Telescoped Armament) qui équipe le nouvel engin de reconnaissance
français Jaguar par exemple, peut engager des adversaires retranchés
dans des constructions grâce à son obus OET-CHR (Obus Explosif Traceur-
CHRonométrique – perçant jusqu’à 210 mm de béton armé à 1 000 m) mais
également des blindés, légers sinon lourds, grâce à ses obus OLFT (obus
flèches traceurs – percent 140 mm de blindage à 1 500 m). L’incident de
janvier 2024 à Stepove où un M2A2 Bradley de la 47 e brigade d’infanterie
mécanisée ukrainienne neutralise un T-90M à l’aide de son canon de 25 mm
Bushmaster M-242 est particulièrement éclairant. Les chars de leur côté,
restent des éléments centraux dans la manœuvre urbaine en raison de
leur puissance de choc. Leur capacité à encaisser et à porter des coups
instantanés, brutaux et précis ne se dément pas, surtout s’ils bénéficient
d’une protection rapprochée efficace. Cependant, ils n’emportent que peu
de coups prêts à l’emploi (ceux stockés en nuque de tourelle ou dans le
chargement automatique) et ne peuvent se permettre d’emporter trop de
munitions spécialisées comme les obus flèches dont l’intérêt en ZURB est
très relatif. Pour cela, les munitions multimodes de 120 mm comme l’IM3M
de Nexter (Insensitive Munition 3 Modes) ou encore la M-1147 AMP (Advanced
Multipurpose Round) américaine apportent puissance et polyvalence grâce
à la possibilité de sélectionner un effet à l’impact, en court-retard ou fusant
(airburst), ce qui élargit les possibilités et accroît les effets terminaux sans
avoir à redoubler ou tripler un tir pour s’assurer de la neutralisation de
l’adversaire (économie des moyens).

Drones, LADA et robots : des machines contre des hommes

C’est dans la région syro-irakienne que l’usage des microdrones de loisir autant
que leurs modifications particulières façon DIY (Do It Yourself ou bricolage) à
des fins militaires semble avoir émergé de manière significative. Ils ont permis
aux troupes gouvernementales syriennes (Armée Arabe Syrienne – AAS) de
réaliser des surveillances en zone urbaine en s’affranchissant de la complexité
du terrain par l’utilisation de drones initialement dédiés aux loisirs. Face à
elles, les groupes djihadistes en ont perfectionné l’emploi. D’abord en créant

8 U
 n tir fichant est un tir qui est réalisé en dessous de 0° à l’horizon, soit en angle négatif. Les tirs fichants
sont particulièrement meurtriers en zone urbaine et sont privilégiés pour des tirs à l’arme antichar à
ultra-courte distance pour venir à bout des blindés les mieux protégés. Si les armements occidentaux
ont une sécurité d’armement d’une vingtaine de mètres selon les modèles, une roquette de RPG-29
(charge creuse en tandem de 105 mm) est active dès sa sortie de tube. Le tir fichant ne doit pas être
confondu avec le tir plongeant qui est un tir réalisé à un angle compris entre 240 et 800 millièmes, soit
entre 13,5 et 45° à l’horizon.

69
DOSSIER Le combat en zone urbaine

des dispositifs rudimentaires mais parfaitement fonctionnels de largage de


grenades à la verticale, permettant de frapper à n’importe quel endroit,
mais seulement de jour. Ensuite et surtout en utilisant ces systèmes pour
prendre et préciser le contact depuis les airs grâce à la capacité offerte par
le drone à révéler très rapidement les contours et les faiblesses des dispositifs
de l’AAS, ce qui permettra alors de guider avec une remarquable précision
des véhicules-suicides bourrés d’explosifs sur des concentrations de l’AAS et
occasionnera des pertes spectaculaires suivies presque systématiquement
d’un puissant effet de sidération généralisé tout en maintenant un sentiment
d’insécurité permanent. Avant l’apparition de ces drones, seules des armées
modernes disposaient de cette capacité grâce à des moyens 3D plus lourds
comme les hélicoptères, les avions ou encore les drones MALE9. Peu coûteux,
faciles à prendre en main et modifiables à souhait, ces engins confèrent à
la fois don d’ubiquité (surveiller et agir à distance) ainsi qu’un formidable
pouvoir égalisateur (agir depuis les airs sans nécessairement avoir la maîtrise
du ciel). Ils n’ont cessé depuis de se perfectionner et de se militariser. La
guerre du Haut-Karabakh de septembre 2020 (guerre des 44 jours) a mis en
lumière l’extraordinaire diversité et sophistication des drones de conception
israélienne et turque. Les plus évolués intègrent aujourd’hui des algorithmes
qui leur permettent d’analyser et comprendre leur environnement et d’y
évoluer de manière automatisée. C’est le cas du X10D* de l’américain Skydio.
Les Ukrainiens de leur côté, ont franchi un palier en 2022 en détournant
de leur fonction originelle des drones de course (racers) en les équipant de
roquettes antichars ou antipersonnel pour en faire des munitions volantes
télépilotées avec des masques de recopie FPV (First Person View – ou
pilotage en immersion). Ces engins hautement manœuvrables ont depuis
réalisé d’innombrables destructions de blindés russes qui n’auraient pas été
possibles avec autant d’efficacité à l’aide de moyens plus conventionnels. Ils
ont poursuivi sur leur lancée en développant des algorithmes permettant
de suivre en temps réel plusieurs objectifs à la fois, de manière automatisée,
d’en sélectionner un et de le détruire sur ordre de l’opérateur, réduisant
considérablement la boucle décisionnelle (ou cycle de Boyd). Dans la bande
de Gaza, l’unité spécialisée du génie Yahalom a mis en œuvre des drones
de reconnaissance indoor Robotican Rooster* employés avec des chiens
robotisés Vision 60 de Ghost Robotics pour effectuer sa reconnaissance
et conquête des tunnels du Hamas. Alors que la zone urbaine représente
un frein à l’efficacité des armes à tirs tendu ou courbe, les drones, par
leur mobilité, permettent de s’affranchir des limites géographiques de la

 ALE : Moyenne Altitude Longue Endurance. Il s’agit d’un drone lourd de la catégorie des Reaper
9 M
américains (2 220 kg env.) en service au sein de l’Armée de l’Air et de l’Espace (AAE). Ce drone vole entre
5 000 et 30 000 pieds et jusqu’à 24h. Il est équipé de puissants capteurs optroniques et emporte des
munitions diverses comme des missiles antichars AGM-114 Hellfire (8 000 m de portée) ou encore des
bombes à guidage laser de type GBU-12 (250 kg). Selon diverses sources, le prix unitaire s’élève à environ
30 millions de dollars par unité, soit une capacité totalement hors de portée d’acteurs non étatiques.

70
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

zone urbaine. Ils offrent la possibilité de renseigner et d’agir dans presque


n’importe quel recoin de la ville, sur n’importe quelle face ou étage d’un
bâtiment, de façon très précise.

L’omniprésence des drones et leur efficacité


redoutable rendent d’autant plus impérieuse
la nécessité de trouver les moyens de s’en
prémunir. La première tâche essentielle dans la
lutte anti-drones (LAD) consiste d’abord à les
détecter. L’offre de solutions à base de radars
portables se développe mais reste encore
limitée et utilise un principe dit « actif » : le
rayonnement électromagnétique qui peut
trahir la présence et l’activité d’une unité.
Système de télédétection Hemispace.
© Lerity. Source : defense.gouv.fr. Des solutions de détection françaises très
discrètes apparaissent, comme le système
électro-optique Hemispace développé par Lerity qui permet la détection
(avec une latence de 0,1 s.) et le suivi de drone grâce à une demi-sphère
à l’intérieur de laquelle sont placées 12 caméras haute résolution. De son
côté, Sesale acoustics présente une solution de détection acoustique à
partir de smartphones à l’intérieur desquels sont intégrés des algorithmes
de reconnaissance spécifiques, qui sont disséminés en différents endroits du
terrain (avec ou sans l’aide de drones ou directement sur les combattants) et
forment un système de surveillance capable de détecter, d’alerter et suivre
la progression de drones, mais également de véhicules, de les catégoriser ou
encore de déterminer la distance et l’origine de départs de coups (armes
légères, artillerie, etc.).

Deuxième tâche essentielle : la neutralisation, qui repose sur plusieurs


approches. Les lasers tout d’abord, bien que très prometteurs (mais très
fragiles), restent à développer et à miniaturiser sous peine de ne pouvoir
être employés qu’à partir de véhicules qui, nous le devinons, seront très
facilement identifiables et deviendront rapidement des objectifs prioritaires
en ZURB. Les fusils électromagnétiques, voire les brouilleurs installés sur
véhicules, offrent à ce jour des performances satisfaisantes, privant les drones
de la liaison avec leurs opérateurs. Néanmoins, il faut s’attendre à ce que les
forces adverses s’adaptent rapidement face à ce type de systèmes comme
en témoigne l’emploi par les Russes des antennes Kometa qui résistent
efficacement au brouillage. Des contre-mesures sont ainsi développées pour
permettre l’utilisation de drones télépilotés en espace électromagnétique
contesté. Le projet turc Kerkes par exemple, vise à donner aux drones qui en
seront pourvus la possibilité de déterminer leur position et d’exécuter leur

71
DOSSIER Le combat en zone urbaine

mission en se passant du signal GPS10. Des technologies comme la capacité


CECMS (Counter Electronics Countermesure Seeker) permettent à des MTO
de s’orienter automatiquement vers des sources de rayonnements en vue
de les détruire même si plus aucune communication n’est assurée avec
l’opérateur. L’emploi de fusils « anti-drones » et autres systèmes de brouillage
peuvent dans ce cas s’avérer très dangereux pour leurs servants. Face aux
drones, la réponse cinétique reste encore la plus sûre mais probablement
la moins facile à mettre en œuvre. Il faut en effet pouvoir détecter, suivre
et prendre en compte à temps des engins toujours plus furtifs, rapides et
manœuvrants tout en gardant un impeccable sang-froid.

Les armes légères d’infanterie équipées de systèmes d’aide au tir comme


les Smartshooter* israélien, sont efficaces pour neutraliser des drones
d’observation peu rapides mais s’avèrent inadaptées face à des drones FPV,
ultra-rapides et hyper-manœuvrants. Les fusils automatiques de calibre 12
approvisionnés à 20 ou 30 coups cités supra, sont probablement en mesure
d’offrir un début de réponse crédible au sein des groupes de combat sinon
une solution en dernier rideau.

Concernant les véhicules, l’emploi de munitions « airburst », que l’on présente


parfois comme une réponse radicale à cet épineux problème n’est accessible
qu’à partir d’un certain calibre (25 mm) et sous conditions de détection, de
télémétrie de la menace préalable puis de suivi automatique et continu de
celle-ci afin d’assurer un déclenchement optimal de la munition. Dans les
faits, une telle probabilité d’atteinte ne peut être obtenue que par un système
qui intègre un radar ou des systèmes optroniques dopés aux algorithmes
d’interprétation d’image et de suivi, le tout couplé à une conduite de tir
automatique qui engage le vecteur menaçant après validation de l’opérateur
sinon automatiquement selon les paramètres et la situation.

Ajoutons enfin que drones et MTO n’agissent pour le moment que de façon
individuelle, au coup par coup ou en salves mais de manière non coordonnée.
Il faut cependant s’attendre à l’apparition à court ou moyen terme d’essaims
sur les champs de batailles urbains. Ceux-ci permettront d’assurer la
permanence de l’observation et des feux puis, dans une certaine mesure,
la préservation du potentiel de la Force. Le développement d’escadrilles
aériennes de « drones de chasse anti-drones » mais également d’escadrilles
anti-blindés, anti-personnel (voir anti-hélicoptères) est à envisager très

10 E
 n plus de capteurs spécifiques comme ceux de pression atmosphérique par exemple, les drones
ont besoin du signal GPS pour déterminer leur position dans l’espace en X, Y et Z mais également
afin de pouvoir se stabiliser (multi-rotors). Kerkes, grâce à des algorithmes qui tiennent compte des
spécificités propres à chaque système mais aussi par le biais de l’apprentissage automatique qui ouvre
la reconnaissance d’objets et de points, permettrait de s’affranchir de ce signal de positionnement
pour que le drone exécute sa mission même sous brouillage GNSS.

72
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

sérieusement. Parallèlement à cette capacité aérienne en pleine expansion,


s’en développe une autre, sur le segment terrestre cette fois-ci : celle des
robots.

Les robots

Le développement de robots terrestres accuse un certain retard par rapport


aux drones. La difficulté de leur télé-opération en est la cause principale. Cela
s’explique par la complexité des environnements dans lesquels ils doivent
progresser, où les ruptures de liaisons tout autant que les perturbations
radioélectriques sont bien plus courantes et pénalisantes que dans les
airs. Aussi, la diversité des sols et leurs configurations sont très grandes.
Cependant, ce segment poursuit un fort développement. Des solutions
finiront par être trouvées, tant dans le développement de moyens de
communication opérateur-robot plus robustes que de briques d’autonomie
plus élaborées et des capacités motrices toujours plus performantes.

Des engins comme le


Type X de l’Estonien
Milrem ou encore le
MRC-V de l’Israélien Elbit
donnent un aperçu de
ce que pourraient être
les robots de combat
de demain. Leur rapport
taille-masse-puissance
de feu impressionne
Robot de combat Elbit MCR-V ROBUST. déjà, ils sont très pro­
© Ministère de la Défense israélien.
Source : timesofisrael.com.
ba­b lement en passe
de remplacer à terme
les chars de combat tels que nous les connaissons. Cependant, ceux qui ont
été déployés en conditions réelles jusqu’à présent n’ont pas encore donné
satisfaction. À ce stade, ceux déployés en Ukraine l’ont été pour réaliser des
tâches très simples : miner le terrain, détruire des installations, ravitailler
des positions ou encore monter à l’assaut. Vers le 30 mars, dans la région de
Berdychi, les Russes se sont lancés dans ce qui doit être considéré comme la
première attaque de robots11 de l’histoire. Ils ont ainsi déployé plusieurs robots
équipés de lance-grenades AGS-17 et qui auraient envoyé plusieurs centaines
de grenades sur des positions adverses avant d’être tous détruits par des drones
FPV de la 47 e brigade mécanisée ukrainienne. Leurs dimensions interpellent
car ils sont très éloignés des robots présentés dans les salons d’armement.

11 D
 ans la terminologie de l’armée de Terre, un drone est un système aérien sans équipage à bord et un
robot un système terrestre sans équipage à bord.

73
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Comme pour les drones, il faut s’attendre à un développement « munition »


des robots : les munitions roulantes. Il faut imaginer des engins téléopérés
voire autonomes12, rapides et agiles, capables de manœuvres d’évitement,
se faufilant sous les véhicules blindés pour les détruire sur leur face la plus
vulnérable (le plancher) grâce à une puissante charge formée (type mine
antichar à Haut Pouvoir de Destruction). Un tel développement est à
attendre si les APS des blindés habités deviennent trop performants pour
être détruits avec les moyens actuels et à venir. Plus petits que les engins
habités, hybrides, dégageant moins de rayonnements IR, la furtivité des
robots permettra de détecter, identifier et neutraliser avec une plus faible
empreinte que les engins de combat actuels. Ils fourniront également un
appui essentiel pour assurer les flux logistiques et santé avant et arrière, pour
reconnaître en tête tous les environnements dangereux ou difficilement
accessibles, comme les tunnels et canalisations, avec une grande facilité.
Couplés aux drones aériens, cet écosystème d’engins et de munitions
décuplera vraisemblablement les capacités des unités engagées en zone
urbaine tout en préservant leur potentiel humain par la masse générée et la
possibilité de commander ces systèmes à distance.

Commander et Communiquer

Garder la liaison toujours et partout

Fortement cloisonnées, parfois même isolées dans de véritables canyons


urbains, les unités engagées dans la ville se retrouvent souvent coupées de
leurs échelons de commandement. La ville détruite présente l’étonnant
paradoxe d’amener des individus parfois très proches géographiquement les
uns des autres à se sentir isolés. Les raisons s’expliquent par les importantes
limitations à la propagation des ondes radio mais également par les fortes
perturbations générées par les champs magnétiques environnants. Cela a
pour conséquence de ralentir voire de geler littéralement la manœuvre avec
des conséquences parfois critiques (isolement, inhibition puis destruction).
Les besoins en moyens de communication de nouvelle génération sont

12 L
 e sujet de l’autonomisation des systèmes d’armes est épineux. L’homme devenant jour après jour de
moins en moins apte à combattre individuellement ces systèmes automatisés qui se perfectionnent
de jour en jour, il importe de garder à l’esprit que d’autres pays que la France ont sur ce sujet des
considérations morales très éloignées des nôtres et dont nous devons absolument tenir compte
afin de ne pas être surclassés le moment venu. C’est lors du Comité d’éthique de la Défense d’avril
2021 qu’une analyse de ces capacités nouvelles a été réalisée et qu’une nette distinction entre deux
familles de systèmes a été retenue. Il a alors été établi que la France ne devrait développer, produire
et employer que des systèmes respectueux des principes fondamentaux du Droit International
Humanitaire (DIH) qui sont désignés sous l’acronyme de SALIA (Système d’Arme Létal qui Intègre de
l’Autonomie) et vis-à-vis desquels l’opérateur reste dans la « décision » et de renoncer à développer,
produire et employer des SALA (Système d’Arme Létal Autonome) qui sont des systèmes ayant la
capacité de redéfinir leurs propres règles ainsi et surtout que celle de décider de la sanction ultime à
l’endroit d’un humain de manière autonome.

74
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

donc capitaux. Ils doivent permettre un échange d’informations facile à


mettre œuvre, être adaptatifs et garantir des flux d’échanges de données
permanents par le biais de bandes passantes les plus larges possible. Les
systèmes les plus évolués intègrent désormais des protocoles de routage
automatique, comme le MANET (Mobile Ad hoc Network). Il s’agit d’un
type de réseau sans fil autonome et auto-organisé où les nœuds mobiles
communiquent entre eux sans l'aide d'une infrastructure centralisée comme
un routeur ou un commutateur. Dans un MANET, chaque nœud peut agir
à la fois comme un émetteur et un récepteur de données et les nœuds
peuvent se déplacer de manière dynamique, entraînant des changements
fréquents dans la topologie du réseau. Une forme d’onde adaptée comme
la TSM (Time Synchronized Mesh Protocol) est conçue pour améliorer les
performances des réseaux sans fil ad hoc, y compris les réseaux MANET,
en fournissant une synchronisation temporelle précise entre les nœuds du
réseau. Son intégration offre un débit réseau amélioré, une vidéo HD mono
et multi-diffusion, une bande passante flexible ainsi qu’une adaptation et
une portabilité de la forme d’ondes, indispensables en pareil environnement.

Les moyens de communication LiFi (Light Fidelity) se développent eux aussi.


Il s’agit de systèmes de transmission de données par la lumière via des LED
(voire des faisceaux laser) qui peuvent répondre aux besoins d’échanges
en situation d’urgence comme c’est le cas pour les véhicules blindés pris
sous le feu en environnement brouillé ou en l’absence de bande passante
disponible13. Grâce à un tel dispositif, ceux qui se trouvent en vue directe les
uns les autres (LOS – Line of sight) et à faible distance (inférieure à 200 m),
pourront continuer de se coordonner sans que leur équipage ait à s’exposer
en sortant la tête dehors, situation de grande vulnérabilité que l’on retrouve
très fréquemment en zone urbaine où le besoin de communication de
proximité est primordial mais peut s’avérer impossible pour les raisons
citées supra. Une telle technologie s’appliquera avec une grande utilité aux
postes de commandement, leur permettant de réduire drastiquement la
complexité et la masse de cordons électriques nécessaires à l’interconnexion
de leurs systèmes d’information et de commandement tout en diminuant le
temps de mise en place et de démontage.

13 T
 ous les engins et groupes de combat qui font partie d’un sous-groupement tactique interarmes à
dominante blindée (SGTIA BLD) communiquent sur un même et unique réseau. Si l’on se réfère au
schéma d’organisation 3 + 1 de la PFT CAV 3.2.06/05 à sa page 14, cela représente au bas mot une
cinquantaine d’abonnés. La priorité au réseau est toujours donnée par le commandant d’unité
au peloton / section qui est au contact. Situation quasi-systématique en zone urbaine, les choses
deviennent dès lors très compliquées lorsque plusieurs pelotons / sections sont pris sous le feu adverse
en même temps et doivent malgré tout donner leurs ordres et se coordonner.

75
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Tout voir, tout comprendre, mieux décider, plus vite

Le caractère multidimensionnel de la ville est très certainement ce qui représente


la chose la plus difficile à appréhender. Maîtriser tout ce qui se trouve à la
surface du sol et au-dessus (constructions) dans un compartiment donné de la
ville ne signifie pas pour autant avoir la maîtrise de son environnement comme
c’est le cas en plaine : il faut s’occuper également du dessous. La conquête n’est
effective qu’une fois l’ensemble de ces dimensions entièrement reconnues et
tenues. De plus en plus de systèmes d’information et de commandement
intègrent une représentation en 3 dimensions des zones d’opérations.
La numérisation d’une ville peut être réalisée de différentes manières :

• à
 l’aide de satellites d’observation, dont les images multispectrales
peuvent être fusionnées par IA pour reproduire une zone donnée en
trois dimensions ;

• à
 l’aide de drones ou de robots (pour les souterrains) équipés de
LIDAR (Light Detection And Ranging – télédétection par faisceaux
laser) ou de caméras multispectrales. Le LIDAR permet
de réaliser une reproduction très détaillée de la zone
scannée sous forme de nuages de points et les
caméras une reproduction détaillée grâce à
une multitude de clichés pris au-dessus
de la zone d’intérêt, sous différents
angles grâce à une technique de mesure
appelée « photogrammétrie ». Celle-ci
utilise des images pour reconstruire la
géométrie et les caractéristiques des
objets et des surfaces, permettant
Drone équipé d’un LIDAR
scannant une surface de terrain. ainsi de créer des modèles numériques
Source : studidrone.com. précis du terrain, des bâtiments, etc.

La création de ces relevés à l’aide de ces deux technologies demande encore


des délais importants et incompressibles, incompatibles pour l’heure avec
une exploitation au contact. À cela s’ajoute un post-traitement qui nécessite
une puissance de calcul considérable et donc des délais supplémentaires
également mais les progrès techniques à venir (comme le développement
de l’informatique quantique) permettront de traiter ces énormes volumes
de données en des temps très brefs et d’adapter de tels appareils « de série »
sur les engins de l’avant.

Ces relevés peuvent d’ores et déjà être exploités à l’aide de caisses à sable
numériques* et de la réalité augmentée. Reliées à tous les acteurs de la
bataille, elles permettront à terme aux chefs tactiques des différents niveaux

76
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

Holographic Tactical Sandbox d’Airbus DS


avec masque de réalité augmentée Microsoft Hololens.
© Airbus Defense and Space.

d’avoir une appréciation très fine de la situation grâce à une représentation


en temps réel et en trois dimensions de la zone d’action (terrain + acteurs
amis/ennemis) et de transmettre ces informations au plus grand nombre
par le biais de conférences ou de retransmissions. En plus de favoriser la
connaissance de la zone d’action, ces technologies favoriseront la dispersion
des PC et rendront moins nécessaires les regroupements de forces,
particulièrement vulnérables en zone urbaine.

IA et Internet du champ de bataille

L’intelligence artificielle a révolutionné le monde de la logistique et celui


de la maintenance industrielle. Elle est en passe de le faire avec le monde
militaire.

La multitude de capteurs dont disposent les armées, aux performances


de plus en plus élevées, n’améliore pas nécessairement la compréhension
de la situation si les données collectées s’accumulent trop rapidement et
qu’aucun traitement efficace ne leur est appliqué. Vient toujours le temps
de l’exploitation des données qui, s’il se superpose à celui de la conduite des
opérations, peut provoquer une rapide surchauffe des différents niveaux

77
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Capture d’écran du système Lattice d’Anduril.


Source : anduril.com.

de décision et provoquer des erreurs d’interprétation qui peuvent mener


à des décisions tactiques inappropriées. L’Internet des objets militaires
(IoMT – Internet of Military Things) permet de connecter entre eux capteurs,
calculateurs, engins, systèmes et hommes. L’entreprise américaine Anduril
a développé Lattice14, un OS (Operating System – Système d’exploitation)
capable de fusionner toutes ces informations et de les trier selon les besoins.
L’IA par sa capacité à prendre en compte d’innombrables données froides
(empiriques) telles que la structure d’une ville dans toutes ses dimensions,
(morphologie physique, géographie humaine, types d’infrastructures, etc.),
de suivre tous les acteurs connectés en temps réel, leurs performances
techniques et leur état technique, sera en mesure de proposer des options
possibles et des approches diverses afin d’atteindre les buts recherchés
avec la ressource connue du moment tout en tenant compte de son état
(adaptation réactive).

Si l’informatique périphérique se développe de plus en plus, une telle masse


de données nécessitera très certainement d’être acheminée via une liaison
satellitaire sécurisée pour être traitée par un data center situé bien en dehors
de la zone d’opération puis renvoyée à l’expéditeur. Les comportements

 a France n’est pas à la traîne dans le domaine, en témoigne la création de cortAIx de Thalès, le plus
14 L
puissant laboratoire d’IA critique selon l’industriel lui-même. https://www.thalesgroup.com/fr/monde/
securite/press_release/thales-accelere-lia-defense.

78
L’innovation dans le combat en zone urbaine : quels moyens et technologies pour vaincre ? DOSSIER

humains eux (données que l’on qualifiera de chaudes comme les qualités
que sont le courage, la détermination, l’esprit de sacrifice, etc.) ne pourront
eux, probablement jamais être modélisés avec précision par la machine.
La connaissance des hommes (ceux que l’on commande comme ceux que
l’on combat) restera de facto au cœur même du commandement. Les
utilisateurs et bénéficiaires de l’IA devront cependant toujours tenir compte
des biais de la machine et garder la main dans la décision qui consiste à
appliquer la sanction ultime. La guerre devra rester une affaire humaine de
bout en bout.

Que ce soit par facilité ou effet de mode, les algorithmes ne doivent pas
nous amener à céder au mirage de l’efficacité absolue. L’IA de ciblage
Lavender, utilisée par l’armée israélienne dans l’affrontement en cours à
Gaza, a démontré que l’atteinte de ce but était illusoire et pouvait a contrario
conduire à d’innombrables bavures : nombre de personnes visées ont été
tuées sans que leur appartenance ou soutien au Hamas n’ait été prouvée, la
Machine n’étant pas encore apte à comprendre la complexité des rapports
humains.

Conclusion

Il importe pour nous de trouver une juste répartition entre d’une part des
matériels qui intègrent des technologies de pointe (indispensables pour
assurer une part de notre supériorité) et d’autre part l’extrême nécessité
que ceux-ci soient résilients, fortement évolutifs et accessibles en termes de
coûts (acquisition et MCO15). Leur technicité doit rester en deçà d’un certain
seuil afin de ne jamais être un frein à leur service (qui doit rester aisé) mais
également de former rapidement de nouveaux utilisateurs (en grand nombre
si nécessaire) et qui devront en avoir une maîtrise constante dans le temps.
À ce titre, le monde des jeux vidéos de combat (First Person Shooter – FPS)
et son imaginaire fécond représentent une remarquable source d’inspiration
qui doit retenir notre attention. Cet univers trouve de surcroît un écho
particulièrement significatif parmi les jeunes générations. Il doit nous amener à
prendre en compte certains de ses codes et caractéristiques, particulièrement
intéressants et potentiellement capables de répondre à la plupart de nos
besoins : commandes et interfaces utilisateurs remarquablement claires et
ergonomiques conçues par des développeurs talentueux ; modes d’action très
efficaces en multijoueur, élaborés par des joueurs passionnés sur le temps long,
des millions de fois, sur des êtres certes « virtuels » mais qui sont commandés

15 Maintien en Condition Opérationnelle.

79
DOSSIER Le combat en zone urbaine

à distance par des hommes en chair et en os. Ces modes d’action sont donc
potentiellement transposables dans le monde réel car validés en tenant
compte de réactions et de comportements bien humains, eux, et ressentis
comme tels au moment du jeu16.

Au-delà des destructions de l’affrontement physique, la guerre est


également une course technologique, une confrontation autant physique
qu’intellectuelle et systémique (systèmes de production de puissance).
Les innovations comme les expérimentations revêtent donc un caractère
précieux. Si certaines d’entre-elles peuvent présenter une forme
d’extravagance à première vue, il arrive parfois que l’on ne comprenne pas
tout de suite leur portée mais que celles-ci pourtant finissent par façonner
l’avenir comme ce fut le cas du premier engagement de chars (Mark I
britanniques), le 15 septembre 1916, à Flers-Courcelette. Les balayer d’un
revers de la main, sans examen approfondi, par manque de profondeur
de vue voire d’intérêt, peut parfois priver une armée tout entière d’un
précieux avantage faute d’avoir su percevoir son plein potentiel au moment
opportun. Dans le champ des idées, le conformisme et son corollaire
sécurisant qui réside en « l’application absolue des règles » sont tout aussi
préjudiciables que le manque d’imagination et de curiosité. Si l’observation
des règles est indispensable en temps de paix, elle ne doit toutefois pas
être un facteur limitant au processus créatif car cela mène dans un premier
temps à la stagnation et ensuite au déclassement. Or, l’innovation se nourrit
d’esprits agiles, enthousiastes et imaginatifs qu’il convient de mettre dans les
meilleures conditions pour qu’ils s’expriment, se stimulent et s’enrichissent
entre eux pour créer un processus vertueux et fécond d’innovations. Celui-là
même qui conduit à la victoire.

BONA IDEA DE OMNIBUS TRIUMPHAT 17.

16 U
 n VCI n’engage qu’exceptionnellement un char de combat de face à très courte distance. Pourtant,
le tireur du M2A2 Bradley qui a neutralisé un T-90M à Stepove dit s’être souvenu de ses parties de
World of Tanks. Il n’a fait qu’appliquer un procédé que l’on ne lui a jamais enseigné dans le monde réel
mais dont il avait vu les effets significatifs dans le monde virtuel sur des joueurs probablement situés
à l’autre bout du monde.
17 Une bonne idée triomphe de tout.

80
DIFFUSION RESTREINTE

La guerre électronique et le combat en zone urbaine DOSSIER

La guerre
électromagnétique et
le combat en zone urbaine

La guerre électromagnétique rencontre


de nombreux défis en zone urbaine. La
densité des infrastructures fait de cette
dernière un milieu propice au camouflage
Par le lieutenant- des signatures électromagnétiques et la
colonel Manuel concentration des moyens de transmission est
BAUMHAUER une caractéristique à exploiter ainsi qu’une
vulnérabilité. La bataille se mène dans les
champs informationnel et électromagnétique.
Le lieutenant-colonel Les téléphones portables des combattants,
Manuel Baumhauer est les outils d’aide à la décision ou les système
officier de l’arme des d’armes guidés à distance sont désormais
transmissions et diplômé vulnérables. La guerre électromagnétique
de l’École de Guerre. est aujourd’hui peut-être encore plus qu’hier
Il sert à trois reprises au un facteur clé de supériorité opérationnelle.
sein du 54e régiment
de transmissions
(RT) puis du 44e RT,
occupant des fonctions Dans un article du 25 janvier 2024 1,
de commandement Oleg Tchernych évoquait le succès de la
et de renseignement guerre électronique ukrainienne, et plus
dans la guerre particulièrement du système Pokrova, contre
électronique tactique
deux douzaines de missiles russes lancés
puis électromagnétique.
Après une scolarité à
le 13 janvier contre les principales villes
Télécom Paris dans le ukrainiennes, incitant le groupe de réflexion
domaine des réseaux de américain Institute for the Study of War à qualifier
télécommunications, il est cet évènement de véritable tournant pour
officier de programme cette capacité ukrainienne jusqu’alors dédiée
Cyberdéfense à la section à la neutralisation des drones russes. Au-delà
technique de l’armée
du message d’influence que sous-tend cet
de Terre. En 2023, il
article de BBC Ukraine, cet épisode du conflit
rejoint l’état-major de
l’armée de Terre comme provoque un questionnement légitime
officier correspondant sur l’opportunité de développer la guerre
d’état-major en charge électronique (GE) en zone urbaine (ZURB) pour
de la préparation les forces terrestres françaises.
de l’avenir pour les
grands programmes de Si la GE, désormais appelée guerre électro­
renseignement et de
magnétique dans l’OTAN, relève d’une « action
guerre électronique.

1 h
 ttps://www.bbc.com/afrique/articles/cw0revrwl21o.

81
DOSSIER Le combat en zone urbaine

militaire qui exploite l’énergie électromagnétique pour assurer la connaissance


de la situation et créer des effets offensifs et défensifs2 », donner une
typologie exacte de la ZURB devient un véritable défi sémantique en raison
de l’absence de définition précise. La ville en tant que « milieu géographique
et social formé par une réunion importante de constructions abritant des
habitants qui travaillent, pour la plupart, à l’intérieur de l’agglomération »3 ne
couvre que partiellement l’imaginaire collectif de la ZURB qui s’étend souvent
aux zones industrielles périphériques en incluant des notions économiques,
politiques et sociales plus ou moins symboliques dans l’identité nationale,
comme la capitale d’un État. En outre, pourquoi traiter de la GE dans ce
milieu en particulier et pas d’une autre fonction opérationnelle ? Après tout,
les « Fantômes de Falloujah » étaient majoritairement des fantassins plus ou
moins rompus au combat urbain.

Certes, il faut admettre des spécificités « électromagnétiques » propres


à ce milieu, comme le mentionne fort justement le Cahier du RETEX n° 3
en précisant que « la ville est (…) un environnement dans lequel les
communications passent mal, entraînant des difficultés à se repérer et à
communiquer à l’aide de moyens électroniques »4. Mais dans les huit règles
du combat en zone urbaine définies par John Spencer5, aucune n’évoque
clairement l’avantage de disposer de moyens de GE. Peut-être qu’à cette
époque, la maîtrise du spectre électromagnétique (la couche 4D de l’espace
de bataille) n’avait-elle pas encore été identifiée comme le centre de gravité
des forces conventionnelles numérisées ?

Il semble que la GE en ZURB ne puisse plus être ignorée au regard de


l’évolution des conflits où ces zones peuvent devenir des objectifs opératifs,
voire stratégiques. Pour autant, il convient de rester mesuré dans l’effort à
y consacrer lorsqu’il se fait au détriment de programmes majeurs visant à
optimiser la GE dans son milieu de prédilection qui demeure le terrain ouvert.
Comme les autres fonctions opérationnelles, la GE se doit de développer
des modes d’action propres à la ZURB lorsque cette dernière porte de forts
enjeux opératifs et stratégiques. Mais au vu des effets recherchés, il faut
également admettre que l’investissement semble disproportionné pour
des résultats souvent éphémères face aux capacités d’adaptations de nos
adversaires. Ainsi, il s’agit de rester mesuré dans le besoin de développer
les capacités de GE en ZURB des forces conventionnelles en identifiant

2 Définition extraite du site de terminologie OTAN.


3 Définition de la ville du dictionnaire Robert.
 ahier de recherche et d’enseignements doctrinaux n° 3. L’armée de Terre française en zone urbaine :
4 C
nouvelles missions, nouveaux modes d’action ? Par Antonin Tisseron, page 36/99.
5 T
 he Eight Rules of Urban Warfare and Why We Must Work to Change Them de John Spencer (12 JAN 2021)
https://mwi.westpoint.edu/the-eight-rules-of-urban-warfare-and-why-we-must-work-to-change-them/.

82
La guerre électronique et le combat en zone urbaine DOSSIER

précisément les critères de décision qui pourraient justifier un investissement


particulier potentiellement ajustable par l’acquisition sur étagères de
certains équipements.

* *
*

L’étude des conflits en ZURB démontre effectivement que la GE y jouera un


rôle croissant au point de devoir réfléchir à des modes d’action propres à ce
milieu dit « évolutif ».

À Falloujah, « les contraintes physiques de la zone urbaine ont posé un grand


nombre de problèmes dans le domaine des communications, les liaisons étant
rendues très difficiles dès lors qu’il n’y avait plus de vues directes. Des relais ont
dû être installés mais, du fait des menaces d’infiltrations, ceux-ci ont dû être
protégés »6. À l’image des mesures palliatives adoptées par les Américains,
la GE doit également adapter ses modes d’action en s’appuyant davantage
sur ses capacités aéroportées pour mieux cibler les insurgés bénéficiant
d’un milieu propice au camouflage optique et électromagnétique du fait
de la densité des bâtiments qui perturbent la propagation des ondes
radioélectriques et permettent d’opérer à couvert. Lors de la bataille de
Falloujah, la zone aérienne supérieure (au-delà de 21 000 pieds) était réservée
aux appareils de GE, posant des problèmes de coordination 3D dans les
HIDACZ7. Cette évolution des modes d’actions de la guerre électronique
en ZURB, mettant davantage en œuvre ses capacités aéroportées contre les
réseaux radios des troupes tactiques, s’observe également dans le domaine
de la GE utilisée en appui des opérations d’influence.

L’usage déraisonné du smartphone par le combattant moderne en fait une


proie idéale pour la GE. Ainsi, lors de l’invasion de la Crimée et du Donbass
en 2014, des actions d’opérations psychologiques à base de SMS bombing
visant à démoraliser les forces armées ukrainiennes ont été menées par les
forces armées russes8. Ce mode d’action devient de facto plus systématique
en ZURB, où l’abondance des réseaux mobiles et des appareils connectés
par l’internet des objets (Internet of Things – IoT) démultiplie les failles
potentielles à exploiter pour atteindre psychologiquement les combattants
et leurs familles. Comme « le milieu urbain dense favorise la défense et que
les effectifs de part et d’autre sont à la fois trop équilibrés et trop faibles (entre

6 Les fantômes de Falloujah, page 81/120. Chapitre sur les systèmes d’information et de commandement.
7 H
 igh Density Airspace Control Zone. In Les Fantômes de Falloujah, pages 106 et 107/120. Chapitre
Combat Indirect.
8 https://lerubicon.org/publication/le-combat-cyberelectronique-russe-en-ukraine/.

83
DOSSIER Le combat en zone urbaine

15 000 et 20 000 hommes) pour obtenir une décision »9, on comprend mieux
pourquoi les opérations d’influence à base de GE ont pleinement leur place
dans la création de rapports de forces favorables par la diffusion de messages
visant à encourager le combattant connecté à se rendre ou à déserter. Mais
le développement de modes d’action de GE de surveillance électronique et
d’influence en ZURB reste marginal en comparaison des efforts produits pour
trouver des modes d’actions offensifs toujours plus novateurs dans ce milieu.

Lors de la bataille de Falloujah, « deux appareils de guerre électronique


brouillent les communications téléphoniques et les commandes des dispositifs
explosifs improvisés »10. Cet exemple explique à lui seul le potentiel que
possède la GE dans sa fonction d’attaque du spectre électromagnétique
adverse où « le combat en zone urbaine requiert l’emploi de munitions guidées
(GPS et laser) (et) met en avant l’importance de l’emploi de la haute technologie
(…) pour permettre des prises de décision en temps réel indispensables »11.

Smart city. © DR. Source : www.technogym.com.

La forte densité de moyens de transmission en ZURB représente une


véritable aubaine, autant qu’un véritable défi en matière de gestion de
cette masse d’informations, pour tout spécialiste GE équipé des systèmes
adaptés à la caractérisation, à la localisation, et à l’attaque des moyens C4I12

9 Cahier du RETEX. La Bataille d’Alep, mars 2020, page 13/84.


10 L es Fantômes de Falloujah, page 59/120, chapitre 2.2. sur les Raids urbains.
11 Cahier du RETEX. La Bataille de Mossoul, mars 2020, page 66/100.
12 C4I : Command, Control, Computers, Communication and Intelligence.

84
La guerre électronique et le combat en zone urbaine DOSSIER

adverses. Et si l’hybridation des réseaux (utilisation par la force des réseaux


tant militaires que civils) offre une capacité de résilience accrue de nos
moyens de communication, elle offre également davantage d’opportunités
en augmentant la surface d’attaque et en favorisant des opérations via le
cyberespace, compte tenu du lien fort entre les moyens de communication
civils et le réseau Internet.

Dans le cadre de campagnes ayant pour objectif la conquête de zones


urbaines, il pourrait être tentant pour les armées disposant de capacités de
guerre électronique d’adapter celles-ci spécifiquement à ce type de combat
particulier. Cela serait alors une erreur dans la mesure où les investissements
(capacitaires notamment) seraient disproportionnés par rapport aux gains
escomptés.

Tout d’abord, gardons à l’esprit que l’attaque électronique et la surveillance


électronique sont des modes d’action toujours facilement contournables
en milieu urbain.

« La bataille de Mossoul pose le problème des transmissions qui font à la fois


appel à la technologie de pointe – qui parfois passe mal en ville – mais aussi à
des systèmes traditionnels comme les communications filaires qui présentent
l’avantage de ne pas être facilement interceptées ou brouillées »13. La
résilience de nos communications repose effectivement sur notre capacité
à les rétablir par la mise en œuvre d’autres moyens lorsque nos mesures de
protection électroniques ne suffisent plus. En outre, à l’instar de toutes les
autres fonctions opérationnelles, il faut aussi tenir compte d’un besoin accru
en termes de ressources humaines, d’équipements et de R&D à consentir
pour permettre à la GE de rester efficace en ZURB.

En effet, comme le mentionne à juste titre le Cahier du RETEX : « la zone


urbaine apparaît comme un espace dans lequel les technologies des armées
des pays développés perdent de leur efficacité »14. Durant la bataille de
Mossoul, le rythme d’adaptation réactive de l’ennemi dans un environnement
technologique très évolutif nécessitait l’emploi de nouvelles capacités, en
particulier l’acquisition de nouveaux équipements (au besoin, sur étagère),
au risque de perdre la supériorité opérationnelle, notamment en matière de
GE, de lutte anti-drone et de C.IED15. Ces investissements restent d’autant

13 Cahier du RETEX. La Bataille de Mossoul, mars 2020, page 50/100.


 ahier de recherche et d’enseignements doctrinaux n° 3. L’armée de Terre française en zone urbaine :
14 C
nouvelles missions, nouveaux modes d’action ? Par Antonin Tisseron, page 36/99.
15 Lutte contre les engins explosifs improvisés (Counter improvised explosive device).

85
DOSSIER Le combat en zone urbaine

plus relatifs lorsque la ZURB ne pèse en rien dans l’atteinte des objectifs
opérationnels de la campagne ou lorsque d’autres domaines apparaissent
plus efficients pour obtenir du renseignement.

Déjà M. Timothy L. Thomas, dans son article « Grozny 2000 : Urban


Combat Lessons Learned » évoquait la supériorité de la recherche humaine
tchétchène sur le renseignement d’origine électromagnétique russe16. La
conquête d’une ZURB, du fait des ressources qu’elle mobilise, devient un
objectif opérationnel plus que discutable si la simple mise en œuvre des
procédés liés à la poliorcétique17 suffisent à faire tomber cette « place
forte » sans avoir besoin de l’investir. Il serait alors plus efficace d’utiliser
la GE en mode d’action de la poliorcétique pour priver la ZURB de toute
communication vers l’extérieur plutôt que de risquer d’y perdre des systèmes
déjà coûteux servis par des spécialistes en nombre compté. Développer la
GE en ZURB ? Peut-être, mais pas à n’importe quel prix… Surtout lorsqu’il
s’agit de détourner une capacité initialement conçue pour le combat en
zone ouverte.

*
* *

Krasukha-4. © Sputnik/Pavel Lisitsyn/Go to the mediabank. Source : sputnikglobe.com.

16 Timothy L. Thomas, Grozny 2000 : Urban Combat Lessons Learned, art. cit. page 8.
17 Technique du siège des villes.

86
La guerre électronique et le combat en zone urbaine DOSSIER

La GE russe s’est développée en ciblant nos propres moyens. Par exemple, « le


système Krasukha-4 brouille les radars de surveillance des satellites militaires, les
radars au sol et aériens de type AWACS et ceux montés sur des drones ; il crée
un “ bouclier d’invisibilité ” pour les objets dans les airs et au sol dans un rayon
de 300 km »18. De la même façon, nos systèmes de GE sont conçus pour cibler
prioritairement les systèmes de communication tactiques de nos adversaires
en terrain ouvert. Le conflit russo-ukrainien en cours ne fait pas exception :
la GE russe qui cible les drones ukrainiens reste déployée le long du front sur
une certaine profondeur pour rester efficace. Si elle ne fait pas l’objet d’un
effort particulier comme à Rostov-sur-le-Don où l’armée russe a déployé des
systèmes de protection de guerre électronique, la ZURB n’est vue que comme
un milieu favorisant davantage le camouflage des systèmes utilisés.

Au final, la GE en ZURB semble davantage relever des services spéciaux que


des forces conventionnelles, aussi spécialisées qu’elles puissent l’être, en
raison de leurs capacités à capter rapidement l’innovation civile au profit
d’un emploi tactique.

En effet, durant la bataille de Mossoul, « le rôle du C-130 Compass Call est


capital dans la guerre électronique livrée à Daech, aussi bien dans le brouillage
électronique, la lutte anti-drones que contre les centres d’opérations des
Djihadistes »19. Ainsi, seules les forces non-conventionnelles et les services
secrets restent en mesure de suivre un rythme d’innovation et d’acquisition
de matériels sur étagère suffisamment agile pour cibler des objectifs utilisant
des NTIC20 dont l’usage reste limité ou détourné (domotique en RCIED21)
dans une ZURB transformée en champ de ruines.

Si le financement de SYMETRIE22 prévu dans la LPM en cours pourrait ne


répondre qu’imparfaitement aux exigences du milieu urbain, ce programme
optimisera tout de même significativement la GE des forces terrestres en
terrain ouvert. Peut-être ses potentielles lacunes en ZURB seront-elles alors
couvertes par des systèmes pris sur étagère et mis en œuvre par des unités
spécifiquement entraînées aux opérations dans ce milieu ?

Le pragmatisme s’invite donc dans cette réflexion : il nécessite de mener


au préalable une étude approfondie de nos adversaires et des milieux dans
lesquels nous allons combattre pour envisager le possible financement

18 Cahier du RETEX. La Bataille d’Alep, mars 2020, note 49 en page 46/84.


 ahier du RETEX La Bataille de Mossoul, mars 2020. Page 59/100 chapitre 4.6.1 La composante aérienne
19 C
de la coalition.
20 Nouvelles technologies de l’information et la communication.
21 Remote Control Improvised Explosive Device.
22 SYstèME Tactique de Roem InterarméEs.

87
DOSSIER Le combat en zone urbaine

d’équipements sur étagère et les efforts en R&D à consentir. La ZURB n’est


qu’un milieu parmi d’autres dans lesquels les moyens de GE actuels semblent
moins adaptés que d’autres disciplines du renseignement ou d’autres unités
plus en pointe dans le ciblage des NTIC, lesquelles seront probablement les
premières ciblées en cas de conflit avant de passer à l’attaque des réseaux
V/UHF plus classiques. Si l’usage de moyens de GE dans les opérations
dans le cyberespace garde toute sa pertinence en terrain libre, en ZURB,
il s’agira de savoir distinguer les modes d’actions ciblés propres aux forces
spéciales de ceux propres aux forces conventionnelles. Pour ces dernières,
les travaux capacitaires pour intégrer la miniaturisation croissante des
capteurs et l’intelligence artificielle vont permettre de mieux faire face à un
adversaire symétrique numérisé et capable de déployer une architecture
de réseaux multi-senseurs multi-effecteurs (RM2SE). Si ces développements
vont améliorer l’efficacité de la GE en terrain ouvert, ils seront également
de nature à répondre à certains facteurs de complexité associés à la ZURB.

88
Innovations et stratégies pour combattre et vaincre en milieu suburbain DOSSIER

Innovations et stratégies
pour combattre et vaincre
en milieu suburbain

Le milieu suburbain présente des risques


particuliers et des difficultés intrinsèques qui
complexifient considérablement le combat.
Intoxication, effondrement ou problème de
Par le chef de bataillon mobilité rendent la décision tactique beaucoup
Roch FRANCHET plus difficile qu’à la surface. Pour vaincre dans
D’ESPÈREY cet espace naturellement hostile, il s’avère
nécessaire de développer des doctrines et
procédés spécifiques. Former les soldats au
Après un début de combat en milieu suburbain est également
carrière au 2 e régiment essentiel tout en soutenant l’apparition de
de Hussards, le chef technologies adaptées à ce milieu.
de bataillon Roch
Franchet d’Espèrey sert
ensuite dans l’arme L’actualité internationale le confirme : les
du génie. Plongeur de
milieux suburbains sont des terrains qui
combat, il est également
gagnent à être réinvestis et exploités de façon
qualifié en fouille
opérationnelle spécialisée. plus ambitieuse. En Ukraine, l’hypervitesse des
En 2020, il mène une attaques de drones exige un repli pratiquement
expérimentation d’un mois immédiat dans des abris souterrains. De
en milieu libre sur le thème manière plus frappante encore, à Gaza, le
« Le génie en maîtrise Hamas a su mettre en œuvre un réseau efficace
du milieu suburbain ». de tunnels surnommé « le métro de Gaza »
Il publie en 2018 dans la
conçus exclusivement à des fins militaires par
revue Défense & Sécurité
Internationale une analyse
Mohammed Sinwar, (le frère du chef du Hamas,
intitulée « Combattre en Yahya Sinwar) qu’il exploite en logistique
milieu suburbain, la carte comme en commandement. Mais il ne s’agit
du génie ». Il poursuit cependant en rien d’une nouveauté : du Japon
aujourd’hui ses travaux de la Seconde Guerre mondiale au Vietnam
de réflexion sur cette des années Soixante-dix, l’histoire militaire
thématique, au sujet
regorge d’exemples de cas d’étude d’utilisation
de laquelle il intervient
déterminante des souterrains. La domination
régulièrement dans les
médias et dans le monde de l’environnement suburbain (dite aussi la
universitaire. 3D- « 3D moins ») est donc désormais toujours
plus intégrée dans les processus décisionnels
des armées, que ce soit au niveau stratégique,
opératif ou tactique. Bien que l’armée de Terre
maîtrise ce milieu par le biais d’un faible nombre
de spécialistes, il mérite d’être mieux connu

89
DOSSIER Le combat en zone urbaine

pour être intégré dans les processus décisionnels dès la phase de planification
et de garantir la mise à disposition des moyens spécifiques indispensables à
sa conquête et sa maîtrise1.

FS2 Plongeur de Combat du Génie, instruction des chefs de détachements


à la maîtrise du milieu suburbain (ville d’Angers). © CEMST/CBA Franchet d’Espèrey.

Les défis et les impératifs de l’intervention en milieu confiné :


comprendre, protéger, agir

En milieu suburbain, le premier risque, c’est d’abord l’environnement. Car


si son contrôle est une nécessité vitale, la pertinence d’y séjourner ou d’y
combattre, c’est-à-dire d’y faire rester des combattants un certain temps,
est délicate. Les espaces confinés exposent en effet l’homme à des risques
importants pour sa santé et sa sécurité.

Encadrée par le système législatif français2, l’intervention des spécialistes


opérant en milieu confiné est soumise à des normes strictes. La France
déplore, chaque année, plusieurs décès liés à des accidents industriels et
agricoles : asphyxie lors du nettoyage de cuves, empoisonnement lors de
réparations dans des réservoirs de château d’eau…

1 Compte-rendu sur l’expérimentation « 3D- » n° 2203/ADT/3DIV/31RG/BOI/SEC/NP du 29 juin 2021.


2 Institut National de Recherche et de Sécurité (INRS) Santé et sécurité au travail. © https://www.inrs.fr/
risques/espaces-confines/ce-qu-il-faut-retenir.html.

90
Innovations et stratégies pour combattre et vaincre en milieu suburbain DOSSIER

Un espace confiné se définit comme un volume, tel qu’un bâtiment ou une


installation, non prévu pour une occupation permanente, mais pouvant
être temporairement investi pour des opérations de maintenance ou de
nettoyage. Ces espaces présentent des risques pour la santé et la sécurité en
raison de divers facteurs tels que leur conception, la ventilation, les matériaux
qu’ils contiennent ou les travaux qui y sont réalisés.

L’expertise des milieux suburbains en zone urbaine est largement répandue


dans le monde civil. Les services municipaux de l’eau assurent la distribution
sécurisée et fiable de l’eau potable, tandis que les services municipaux
d’égouts gèrent la collecte, le traitement et l’élimination appropriée des
eaux usées. Les entreprises de distribution de gaz domestique fournissent
un approvisionnement stable en gaz de ville. Les entreprises de plomberie
interviennent dans l’installation et la réparation des systèmes de plomberie
souterrains, tandis que les entreprises de traitement des eaux veillent à ce
que les eaux usées soient correctement purifiées avant d’être rejetées dans
l’environnement. Les services d’inspection des conduites surveillent l’état
des conduites pour détecter les problèmes potentiels, tandis que les services
de réparation interviennent en cas d’urgence pour maintenir l’intégrité du
réseau. En travaillant de concert, ces services garantissent des infrastructures
fiables et sécurisées, essentielles au bien-être et à la qualité de vie des
habitants suburbains.

Avant même les effets de la guerre, les dangers associés à une atmosphère
appauvrie en oxygène, toxique ou explosive, sont bien réels dans ces
environnements, s’ajoutant à d’autres dangers comme les chutes de hauteur
ou la noyade, souvent à l’origine d’accidents graves, voire mortels. Toute
intervention dans ces espaces nécessite une analyse préalable des risques
afin de définir les mesures de protection adéquates et ainsi réduire les risques
d’accidents ou d’en limiter les conséquences.

Il est également crucial de prendre en compte les difficultés potentielles


de secours et d’évacuation des victimes, notamment en raison de l’accès
restreint, de la topographie défavorable, du manque d’éclairage ou de
l’encombrement des lieux. La rapidité d’intervention des secours revêt une
importance capitale en cas d’intoxication par des produits neurotoxiques, de
syndrome de détresse respiratoire aiguë ou d’insuffisance cardiaque.

91
DOSSIER Le combat en zone urbaine

DANGER PROPRE
CARTOGRAPHIE DES RISQUES DU MILIEU AU MILIEU CONFINÉ
SUBURBAIN POUR LE COMBATTANT
DANGER COGNITIF
COMMUNICATION
Identification, évaluation, hiérarchisation et gestion
Peur : se battre,
fuir ou rester immobile
Diagrammme de Famer ORIENTATION

Gaz de ville,
Acceptabilité Améliorer les chances de survie : NAC
explosion, traitement
de la mission évaluer tous les risques de l’eau, OZONE
ÉNERGIES ET FLUIDES
de l’intervention NÉCESSAIRES
Comportemental
À LA POPULATION
Panique
Obscurité, claustrophobie, Consignation,
peur de rester bloqué, secourisme Claustrophobie COMBATTANT Noyade Météo : pluie vidange...

Leptospirose, Vérification du type


Manque de formation, Biologique
micro-pathogène de réseau
entraînement
Accident Chute de hauteur
Pensées anxiogènes Vaccination, mise
Préparation opérationnelle sous antibiotique
générant su stress Asphyxie,Intoxication DÉFICIT D’OXYGÈNE : problème
Explosion de ventilation,fermentation
ou décomposition dégageant
du CO2,de l’H2, etc.
PRÉPARATION : non-connaissance du milieu,
compétence technique, habilitations, formation aux 21 % TAUX NORMAL (AIR) équipements de protection
risques, information spécifique sur les interventions Atmosphère respirable
individuelle (ARI, combinaison
àréaliser, aptitude au port des EPI...) 19 % SEUIL D’ALARME étanche, baudrier, casque...)

17 % SEUIL DE DANGER
Apparition des premiers
symptômes : maux de tête…
16 % EXTINCTION D’UNE BOUGIE
Système d’écoute, sysmique
Mort
Innondation volontaire, 12 % PERTE DE CONSCIENCE
écoulement obstrué
Sape souterraine Explosion 6% ARRÊT RESPIRATOIRE
Lister les conditions dans ARRÊT CARDIAQUE
lesquelles l’intervention Noyade Assainissement de
peut avoir lieu l’atmosphère (ventilation,
EFFETS DES ARMES :
monoxyde de carbone, fumigènes, contrôle explosimètre et
Ensevelissement
gaz, grenades, armes à feu... détecteur de gaz...)
Par inertage
EFFETS DES ARMES : Asphyxie (appauvrissement volontaire en 02
Renseignement opératif, risque d’éboulement, Intoxication Innondation
récupération de innondation, gaz
ressortissant...
DANGER DÛ
AUX COMBATS

Cartographie des risques du milieu suburbain pour le combattant.


© CEMST/CBA Franchet d’Espèrey.

Pour le commandement, un critère déterminant qui aura un impact direct


sur la mission, sera le choix de préserver les infrastructures souterraines
essentielles au transport des énergies domestiques, de l’eau potable et à
l’évacuation des déchets. Le maintien en état des infrastructures souterraines
est vital pour les populations vivant dans la zone de conflit, car elles s’en
servent également pour se protéger des effets de la guerre. De plus, cela
facilitera une évolution plus rapide vers la phase de normalisation du conflit.
Dans cette perspective, aucune galerie ne doit être condamnée de façon
hermétique ou imperméable, la libre circulation des eaux de pluies ou usées
doit pouvoir se faire sans encombre au risque d’inonder des zones et de
favoriser l’insalubrité des lieux avec le développement des organismes micro-
pathogènes, source de maladies contagieuses.

À cette première contrainte de préservation des infrastructures s’ajoute


une difficulté supplémentaire qui est d’identifier les individus qui circulent
dans ces réseaux : réfugiés, belligérants, travailleurs, animaux, etc. L’alerte est
donnée en premier lieu par la propagation du son à plusieurs centaines de
mètres de distance. Dans une galerie, l’identification visuelle n’est possible
qu’à quelques mètres, distance critique en termes de rayon de sécurité.
La question de la neutralisation d’individus hostiles à aussi courte distance
d’identification nécessite une adaptation des règles d’engagements à ce cas
spécifique.

92
Innovations et stratégies pour combattre et vaincre en milieu suburbain DOSSIER

La présence de belligérants apporte dans les réseaux souterrains les dangers


de la guerre : piégeages en tout genre, grenadages et explosions, tirs, incendies
à l’essence… La moindre explosion peut entraîner la neutralisation complète
d’une équipe de combat par un simple effet de blast alors même qu’elle se
trouve loin de la source d’explosion.

Exceptionnellement, les équipes opérantes spécialisées dans l’action en


milieu souterrain peuvent être amenées à combattre dans l’espace 3D- si
le gain est stratégiquement avéré (libération d’otage, renseignement…).
Dans le contexte des espaces confinés, le principe des unités combattantes
présente des similitudes avec la « théorie des jeux ». Il est possible qu’une
victoire apparente se traduise en réalité par une situation de perte. En effet,
la simple utilisation d’une arme à feu ou d’une grenade génère des quantités
considérables de monoxyde de carbone, intoxiquant ainsi immédiatement
celui qui l’utilise tout comme son adversaire. Il est donc crucial de comprendre
que l’engagement des unités sous terre ne peut se concevoir qu’à partir d’une
évaluation fine des risques et des mesures de protection, et ne doit être
envisagé qu’en dernier recours. Il est aisé de comprendre la vulnérabilité à
laquelle est confronté un groupe d’hommes qui évolue en ordre de combat
dans un conduit d’un mètre de diamètre sans variantement possible, avec une
sortie unique à son extrémité.

Pour pallier ces difficultés, il faut remplacer autant que possible l’intervention
des soldats par des technologies actuellement en plein essor (drone, robot
mule, etc.). Celle-ci confère un avantage décisif à celui qui la maîtrise. Pour
garantir leur survie et obtenir la supériorité au combat, ces soldats doivent
disposer du matériel adapté permettant de communiquer, de reconnaître
une zone, d’explorer des galeries, de transporter du matériel et d’évacuer
des blessés, de surveiller et d’alerter en cas de mouvement suspect, et
surtout d’être appuyé dans leur progression par des drones ayant des moyens
d’alerte et de défense répondant instantanément aux menaces rencontrées
(piégeage, présence hostile, asphyxie de l’air…). Cette robotique à vocation
militaire dans le combat souterrain est un appui indispensable. Elle permet de
détecter une menace sans exposer immédiatement les combattants.

Procédés applicables pour contrer les menaces adverses

Les états-majors, actuellement dépourvus de document doctrinal de référence


sur le sujet, dépendent largement des contributions des officiers issus des
équipes de fouille opérationnelle spécialisée (FOS) ou des plongeurs de combat
du génie (PCG) des régiments du Génie et des forces spéciales. Ce personnel
est peu nombreux aussi il convient d’être attentif à la bonne gestion de cette
ressource humaine (notamment au sein des cellules 3/2D des états-majors).

93
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Dans le processus décisionnel, il est pertinent d’associer le conseil d’experts


des services civils travaillant dans l’environnement suburbain, qui jouent un
rôle crucial dans la gestion et la maintenance de ces infrastructures.

Dans les opérations offensives, telles que la reprise de Mossoul par les forces
gouvernementales irakiennes et les forces de la coalition internationale, ou
la conquête de Gaza par Tsahal, la destruction systématique des entrées et
sorties découvertes des tunnels s’est avérée cruciale pour se prémunir contre
les assauts et les contre-attaques ennemis.

Tunnel du Hamas.
Source : https://www.idf.il/en/mini-sites/idf-press-releases-regarding-the-hamas-israel-war/february-
24-pr/a-10-kilometer-long-terror-tunnel-passing-underneath-a-hospital-and-a-university-idf-troops-
located-an-underground-tunnel-network-connecting-the-north-and-south-of-gaza/.

La réduction de la mobilité adverse souterraine est une priorité, par le ciblage


des voies de repli ennemies. Les galeries sont systématiquement gazées : dès
qu’une entrée est découverte, des grenades fumigènes ou lacrymogènes
sont jetées pour débusquer les occupants. Les drones aériens surveillent
les alentours pour repérer les dégagements de fumée. Si le terrain n’est pas
tenu en surface, l’emploi de drones pour repérer les conduits d’aération
et les sorties permet ensuite d’identifier les systèmes de communication
physiques souterrains et offre des options de frappe air-sol ou sol-sol pour
les détruire sans exposer de combattant. Une unité positionnée à la sortie

94
Innovations et stratégies pour combattre et vaincre en milieu suburbain DOSSIER

empêche la fuite de l’ennemi. Le génie est également sollicité pour provoquer


l’effondrement des tunnels ou les piéger, ce qui réduit les risques et les délais
liés aux fouilles méthodiques.

Dans les opérations défensives, l’objectif est de rendre les positions


inexpugnables en maîtrisant, quand cela est possible, l’ensemble de la surface.
En Syrie et en Irak, les djihadistes ont réduit la distance entre les bâtiments
grâce à des tranchées ou des tunnels, cette imbrication rendant alors difficile
les frappes aériennes ou l’artillerie. Le plan de défense doit prendre en
compte la dimension 3D-, avec un système d’obstacles et de surveillance,
surveillé par des caméras afin d’éviter d’avoir des équipes opérant sous terre.

31e Régiment
du génie,
expérimentation
3D, poste de
surveillance.
© CEMST/CBA
Franchet d’Espèrey.

Une écoute sismique des sols permet de localiser les travaux souterrains,
permettant de se prémunir contre les tunnels d’attaque ou l’installation des
mines souterraines.

2014, Syrie, Wadi


Deif, explosion
du poste par
minage souterrain,
revendiqué par le
Front Islamique.
© www.dailymotion.
com/video.

95
DOSSIER Le combat en zone urbaine

L’utilisation de technologies dérivées de la géologie pour la détection des


cavités ou des bruits souterrains peut permettre d’établir des actions de lutte
à partir de la surface. Les zones de combat et d’intervention étant de plus en
plus complexes, il est indispensable de connaître à l’avance les terrains où les
militaires devront intervenir. Les radars de sol permettent d’afficher en temps
réel tous les réseaux enterrés, métalliques ou non, sans distinction, facilitant
ainsi l’évaluation de la traficabilité et de l’aptitude à l’enfouissement.

En conclusion, l’univers des opérations en espaces confinés présente


des facettes multiples qui peuvent à la fois fasciner et susciter la crainte.
L’approche de ces missions, tant sur le plan tactique qu’analytique, nécessite
une préparation minutieuse sans jamais sous-estimer les risques encourus par
les équipes opérant dans ce milieu particulier. La priorité doit être accordée
à la préservation de ces équipes, en évitant d’engager du personnel non
préparé aux dangers qu’il pourrait rencontrer.

En amont, l’analyse du terrain, enrichie par l’utilisation des technologies,


devient un outil indispensable. Cette démarche permet non seulement de
dépasser les limites traditionnelles de l’analyse urbaine, mais aussi de former
efficacement les équipes spécialisées pour assurer le succès des missions.
L’intégration des compétences à la fois civiles et militaires dans cette analyse
est cruciale pour fournir une compréhension approfondie des enjeux, ce
qui est essentiel pour que le commandement puisse prendre des décisions
éclairées.

Mais les Armées ne sont pas les seules concernées par cette maîtrise du
milieu suburbain, les forces de sécurité intérieure (FSI) le seront tôt ou tard
sur le territoire national dans des zones où le séparatisme est grandissant.
Déjà confronté à cette problématique aux États-Unis, le Sénat américain
a présenté le 8 mai 2024 une proposition de loi prévoyant 80 millions de
dollars alloués à la collaboration avec Israël sur la question des infrastructures
souterraines. Un des objectifs majeurs est de pouvoir traquer les nombreuses
galeries souterraines qui offrent aux cartels et autres organisations criminelles
la possibilité de franchir illégalement la frontière avec le Mexique3.

Le milieu suburbain, dernier bastion passant sous le spectre de la surveillance,


poursuivra sa pleine croissance dans les années à venir et deviendra un des
enjeux majeurs à maîtriser pour les Armées et les FSI.

3 Intelligence Online du 10/01/2024, du 09/04/2024 et du 23/04/2024.

96
L’analyse et la compréhension du milieu suburbain grâce à la géographie militaire DOSSIER

L’analyse
et la compréhension
du milieu suburbain grâce
à la géographie militaire

« Ne pas subir », devise du maréchal de Lattre


de Tassigny, s’applique aujourd’hui au milieu
particulièrement hostile pour le combattant
Par le capitaine que sont les espaces souterrains. Devenue clé
Romain BERHAULT dans la conduite de la bataille en zone urbaine,
l’exploitation du milieu suburbain est une
nécessité pour l’armée de Terre. Pour y évo-
Officier sous contrat
luer il convient de pouvoir cartographier ces
spécialiste de la promotion
espaces opaques et limitant intrinsèquement
2017 « Capitaine la mobilité du soldat. Les évolutions techno-
Lartéguy », le capitaine logiques sont nombreuses et la robotisation
Romain Berhault est le chef semble offrir de nouvelles perspectives.
du centre géographique
d’appui aux opérations
(CGAO) du 28e groupe
L’observation des récents conflits armés,
géographique. Son
parcours l’amène à
lorsqu’ils s’étendent sur des environnements
participer à des missions urbanisés, témoigne de la complexité d’opérer
sur le territoire national dans un milieu multicouches, véritable zone de
(SENTINELLE) ou à « canyon » à laquelle s’additionne l’étendue
l’étranger (Nigéria, Bande souterraine. Longtemps considéré comme une
Sahélo-Saharienne). zone lacunaire, que le commandement devait
Il est titulaire d’un s’évertuer à cloisonner pour s’en affranchir,
Master en Ressources et
le milieu suburbain a pourtant montré toute
Géomatique et d’un DESS
en Exploration et Gestion son importance dans les récentes batailles
des Ressources non majeures, aussi bien dans le cadre d’une force
Renouvelables. conventionnelle faisant face à des actions de
guérilla (Syrie, Gaza), que lors d’affrontements
entre deux puissances armées (Marioupol,
Bakhmout).

Ce milieu, parfois totalement ordonné, parfois


protéiforme, permet d’acquérir un avantage
décisif dans des actions tant offensives que
défensives. Sa connaissance et son exploitation
par l’analyse de sa structure et de l’avantage
décisif qu’il peut conférer, procure aux com-
battants la possibilité de pallier les contraintes
des rues mortifères et des zones cloisonnées.

97
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Un milieu inhospitalier à conquérir

Pour autant, le suburbain ne se conquiert pas facilement. Exigeant,


contraignant, abrasif, il met à mal tant la technologie que l’homme. En
premier lieu, sa nature quasi hermétique aux propagations d’ondes est
un véritable challenge pour les technologies exploratoires. Manque de
luminosité, mais aussi impossibilité de capter le réseau GNSS (global navigation
satellite systems, permettant la navigation par satellites) pour s’orienter,
compliquent l’utilisation de drones autonomes. Associées aux difficultés
de transmission de données sous terre, ces contraintes forcent l’humain à
s’exposer à un environnement comportant ses propres dangers, apportés
par le confinement en lui-même (difficultés respiratoires, intoxication par la
présence de gaz), mais aussi selon un prisme sanitaire (infections, bactéries
propres aux profondeurs, « maladie du rat »1). La configuration même de
ce milieu reste le danger principal auquel peuvent être confrontées les
unités opérant en souterrain : éboulements, noyades, chutes. Au sein de
l’armée de Terre, les plongeurs de combat du Génie (PCG) et les équipes de
fouille opérationnelle spécialisée (FOS) sont les seules unités formées aux
interventions dans ces milieux, ayant reçu l’entrainement et l’équipement
adaptés pour progresser en sûreté (moyens de respiration autonome et
détecteurs 4 gaz en particulier).

Ce constat initial ne permet cependant pas d’obtenir une cartographie


exploitable de cet espace de conflictualité si spécifique. Celle-ci ne peut
s’obtenir qu’en opérant des outils de mesure précis permettant d’associer le
réseau suburbain à des points de référence à la surface, afin de pouvoir lier
les deux milieux et permettre de raisonner en itinéraires de variantement.
À ce titre, avant tout engagement suburbain, les géographes militaires
du 28e groupe géographique interviennent en phase préalable afin de
constituer une image des réseaux existants à partir de toutes les données
disponibles, selon trois cas de figure qui orienteront leurs recherches :

• c
 as n° 1 : iI existe des réseaux souterrains entretenus (canalisations,
conduits de services, réseau d’évacuation des eaux) et documentés,
que la force peut récupérer auprès des institutions responsables de
leur entretien et de la mise à jour de leur cartographie ;

• c
 as n° 2 : il existe un réseau souterrain mais la documentation
manque ou a été volontairement soustraite pour entraver l’action
de la Force ;

1 Aussi appelée leptospirose.

98
L’analyse et la compréhension du milieu suburbain grâce à la géographie militaire DOSSIER

• c
 as n° 3 : il n’existe pas d’infrastructure suburbaine créée ou
entretenue par l’homme dans la zone de manœuvre, et toute action
d’aménagement ou de création de réseau (galerie, conduit) s’effectue
pendant les opérations en cours.

Dans le premier cas, le travail de compilation de la donnée géographique


va pouvoir s’opérer, associé à un nécessaire travail de vérification de
l’actualisation de l’information. C’est ici qu’intervient l’analyste géographe,
qui a pour tâche de vérifier la pertinence des informations qu’apportent les
différentes sources (cartographie du réseau d’écoulement des eaux usées,
du réseau métropolitain) et de les compiler pour mettre en perspective les
différentes hauteurs d’évolution de chaque sous-réseau (principe d’un « mille-
feuille » organisé). Cet étagement des réseaux souligne les limites du recours à
la cartographie en 2 dimensions, qui doit être adaptée pour rester exploitable.

Dans le deuxième comme dans le troisième cas, le réseau doit être impé­
rativement cartographié in situ, par des processus d’exploration impliquant
une recherche des points d’entrée/sortie, et l’arpentage des conduits, en
prenant en compte les contraintes de transmission de l’information, de celles
de l’endurance des capteurs, et de traitement de l’information pour un usage
tactique.

La mise en place de missions de recueil permet dans un premier temps de


répondre aux besoins de connaissances de la géométrie du réseau, sans
notion de géoréférencement et de corrélation avec la surface (notion de
positionnement relatif, avec la connaissance d’un point connu : entrée et
sortie, points intermédiaires). Dans un second temps, l’association à des points
de référence en surface permet le raccordement entre les deux milieux, géné­
rant une cartographie complète des différents espaces de bataille urbains.

La technologie actuelle en appui du spécialiste et du combattant

Aujourd’hui, l’utilisation de capteurs LIDAR (Light


Detection And Ranging : technologie de mesure
de distance et de positionnement se basant sur le
laser et le GNSS) permet de scanner véritablement
l’environnement souterrain. Créant un nuage de
points de précision millimétrique, avec un champ de
capture allant de 50 cm à 100 m de distance, le scanner
fonctionne en statique ou en version portative,
accroché sur le sac à dos d’un opérateur. Le 28e GG
RTC 360. s’étant doté d’un tel appareil (RTC 360 de l’entreprise
© Leica Geosystems AG Leica Geosystems), il est en mesure de produire des

99
DOSSIER Le combat en zone urbaine

modèles 3D de réseaux souterrains d’une précision incroyable (la résolution


permet d’apprécier jusqu’à la texture d’un mur comportant des inscriptions
à la peinture, dans l’obscurité la plus totale).

Exploitation du nuage de point généré par le capteur dans les souterrain du fort Ney.
© 28e groupe géographique.

Cet outil a été utilisé dans les phases de préparation opérationnelle


de forces, notamment au Centre d’entraînement aux actions en zone
urbaine (CENZUB), afin de cartographier l’extension souterraine du centre
d’entraînement, et a également été expérimenté au fort du Hochwald sur la
ligne Maginot, en Alsace. Ce procédé comporte néanmoins encore quelques
inconvénients, notamment un temps d’acquisition de 1 à 5 minutes par
point de stationnement, limitant ainsi son emploi tactique à un contexte
défensif, afin de recueillir les données sans risquer de contact avec l’ennemi.

Reconstitution 3D des tunnels de l’ouvrage Cartographie 3D de la zone d’entraînement en


fortifié du Hochwald (ligne Maginot). combat souterrain réalisée par le scanner 3D.
© 28e groupe géographique. © 28e groupe géographique.

100
L’analyse et la compréhension du milieu suburbain grâce à la géographie militaire DOSSIER

Cela exclut notamment aujourd’hui l’utilisation de cet outil lors des phases
de reconnaissances dans lesquelles la modélisation 3D trouverait un grand
intérêt opérationnel pour préparer la manœuvre interarmes.

Dynamiques technologiques : vers un progrès de la protection et des


capacités de reconnaissance

Demain, les recherches et développements sur l’autonomie des capteurs


doivent s’accompagner de réflexions sur l’utilisation de matériaux plus
légers, plus facilement transportables par l’homme (par exemple, le capteur
BLK2GO, très compact, permet de travailler tout en se déplaçant, en étant
tenu à la main ou fixé sur un drone quadricoptère). Les capteurs sont ainsi
plus simples d’utilisation, tout en étant de plus en plus précis, souples
d’emplois et moins couteux. Il reste malgré tout indispensable de tester les
nouveaux outils disponibles sur le marché, dans des conditions proches du
besoin opérationnel, pour juger de la capacité des capteurs civils à appuyer
efficacement une équipe de reconnaissance.

Capteur BLK2GO à main. Capteur LIDAR à main Hovermap ST-X.


© Leica Geosystems AG. © Emesent Pty Ltd.

L’apport de technologies déjà connues (centrales inertielles embarquées)


ou en développement (SLAM : Simultaneous Localization And Mapping,
permettant de cartographier l’environnement en se localisant grâce aux
points de repère qu’il trouve lui-même) vise à remédier aux contraintes
d’orientations relatives à la perte de signal GPS en profondeur.

Dans une logique de préservation du personnel, pour atteindre des milieux


hostiles (semi-permissifs à non permissifs), l’utilisation de drones autonomes
portant un capteur LIDAR et pouvant s’orienter seuls grâce à l’apport

101
DOSSIER Le combat en zone urbaine

des technologies précédemment présentées, permettrait l’acquisition


de la géométrie et de la position absolue, après traitement, des réseaux
officiels et artificiels irriguant le couvert urbain. Ces engins, conçus pour
résister aux chocs pouvant survenir en milieu exigu, se présenteraient sous
plusieurs formes, allant du quadricoptère jusqu’à l’engin chenillé ou roulant,
offrant une large gamme de vecteurs adaptables à chaque cas d’usage.
L’automatisation de la collecte d’informations d’environnement par un robot
capable de transmettre les données collectées lors de son retour à sa station
de recharge, permettrait de préserver le capital humain et d’optimiser ainsi
les ressources contraintes et spécialisées, comme les plongeurs de combat
du génie. La robotisation reste aujourd’hui le principal défi à relever sur le
plan techno­logique pour exploiter pleinement les progrès des capteurs
souterrains.

Version autoportée du capteur BLK2GO Capteur LIDAR Hovermap ST-X


sur drone quadicoptère. sur drone aérien.
© Leica Geosystems AG. © Emesent Pty Ltd.

Capteurs Prétraitement Cœur SLAM Carte/Localisation

Extraction des amers


Reconstruction
de
Mise en correspondance scène

Système SLAM : fonctionnement par acquisition d’amers


(points d’accroche générés pour « borner » l’environnement).
© Simultaneous Localization And Mapping: Present, Future,
and the Robust-Perception Age, C. Cadena and al. 2016.

102
L’analyse et la compréhension du milieu suburbain grâce à la géographie militaire DOSSIER

Cartographie
à partie
des points
de repère
déterminés
par le
système SLAM.

De la science-fiction au présent, le milieu suburbain n’est plus si


lacunaire grâce à la géographie militaire

Certes, l’efficacité des engins flottants du film Prometheus de Ridley Scott,


scannant un tunnel et transmettant leurs données en direct sous forme
de carte 3D holographique reste encore du domaine de la science-fiction.
Cependant, de nouveaux outils apportent un appui déterminant pour
naviguer en milieu suburbain, recueillant leurs données en toute autonomie
et fournissant des informations tactiques déterminantes pour la force
terrestre en surface. L’effort doit maintenant porter sur la capacité à rendre
opérationnel ces outils issus du monde civil en les testant en conditions
réelles. Demain, les rotations au CENZUB ne se feront plus sans équipe
d’appui géographique, pilotant leurs drones ou déployant leurs capteurs à
main pour fournir la cartographie du réseau souterrain aux unités tactiques.

103
Gaza et ses tunnels, quand la technologie appuie la manœuvre urbaine DOSSIER

Gaza et ses tunnels,


quand la technologie
appuie la manœuvre
urbaine

À la suite de l’attaque perpétrée par le Hamas


le 7 octobre 2023, les forces de défense
israéliennes (FDI - Tsahal) lancent une grande
Par le chef de bataillon offensive terrestre sur la partie nord de la
Benoit DUNOYER bande de Gaza. Durant la première phase de
cette guerre toujours en cours, le Hamas a pu
s’appuyer sur un réseau de tunnels conséquent,
Saint-cyrien, le chef de
creusé dans toute la bande de Gaza pour servir
bataillon Benoit Dunoyer
ses intérêts politiques et militaires. Déjouant
sert dans les formations les plans du Hamas, Tsahal remporte de
militaires de la sécurité nombreuses victoires tactiques grâce à son
civile. Il effectue une appréhension tactique et technologique du
première partie de carrière milieu suburbain. Cet article vise à présenter
à l’unité d’instruction les enseignements majeurs de l’engagement
et d’intervention de la des FDI dans cet espace particulier.
sécurité civile n° 1. Il est
déployé à plusieurs reprises
sur le territoire national « We are fighting in a complex area, above
pour des interventions ground and underground, with an enemy
en sécurisation NRBC de that has prepared for a long time to defend
grands événements, à in an organized manner ».
la suite de catastrophes
naturelles (inondations,
tempête) ou sanitaires Lieutenant-général Herzi Halevi, chef d’état-
ainsi que dans le cadre major des Forces de défense israéliennes
du dispositif estival de
lutte contre les feux Le 7 octobre 2023, le Hamas lance une
de forêts. Affecté au attaque depuis la bande de Gaza contre les
Commandement du villages et kibboutzim israéliens frontaliers
combat futur (CCF), il est
ainsi que contre les participants à la rave party
officier traitant au bureau
Supernova qui se déroule à Re’im. Par son
retour d’expérience.
ampleur et sa barbarie, l’opération « Déluge
d’Al-Aqsa » provoque une onde de choc au
sein de la population israélienne mais aussi à
l’échelle internationale.

Le bilan total fait état de 1 160 morts du


côté israélien (dont 36 enfants et presque
70 étrangers) tandis qu’environ 250 otages
sont emmenés dans la bande de Gaza.

105
DOSSIER Le combat en zone urbaine

À la suite de cette attaque, l’État d’Israël déclenche l’opération « Glaives


de fer » dont les objectifs sont de détruire le Hamas, libérer les otages et
rétablir une zone de sécurité autour de la bande de Gaza. Cette opération
se déroulant principalement en zone urbaine est riche d’enseignement sur
les combats dans ce milieu particulier.

La bande de Gaza, témoin de la guerre urbaine au XXIe siècle

Depuis son occupation par Israël en 1967 lors de la Guerre des 6 Jours, la
bande de Gaza, territoire densément peuplé de plus de deux millions de
Palestiniens, est le théâtre de l’opposition permanente entre Israël et divers
groupes palestiniens, en particulier le Hamas. Cette région est particulièrement
marquée par la concentration de 78 % de la population au sein des villes et
camps de réfugiés, qui représentent moins de 50 % du territoire et peuvent
avoisiner les 21 000 habitants au km² (dans la ville de Gaza, soit l’équivalent
de Paris). Depuis le début du XXIe siècle, cette zone de 365 km², a déjà été
l’objet des opérations « Plomb durci » (2008-2009), « Pilier de défense » (2012),
« Bordure protectrice » (2014) et « Gardien des murs » (2021).

La bande de Gaza est donc un terrain d’engagement connu et déjà pratiqué


par les forces de défense israéliennes (FDI) bien que celles-ci doivent
s’adapter à l’évolution de la conflictualité au fur et à mesure des avancées
technologiques et aux réactions de l’opinion internationale.

Le « métro de Gaza », une seconde ville à conquérir

Depuis quarante ans, le sous-sol de la bande de Gaza a été transformé en un


gigantesque labyrinthe de galeries, initialement destinées à la contrebande
avec l’Égypte afin de contourner le blocus israélien. Dès les années 2010, le
Hamas a multiplié les tunnels avec le double objectif stratégique d’atteindre le
territoire israélien à couvert pour pouvoir le frapper et soutenir ses opérations.

Ainsi, près de 1 500 tunnels constellent maintenant le sous-sol de la bande


de Gaza. Ces tunnels d’une longueur totale de 500 km créent ce que les FDI
appellent le « métro de Gaza » (à titre de comparaison, le réseau du métro
parisien totalise 227 km de galeries). Si la plupart sont destinés au passage de
troupes, certains peuvent permettre la circulation de véhicules1. L’ensemble
est équipé de moyens sophistiqués de communication, d’éclairage ou encore
de ventilation.

1 L
 e 17 décembre 2023, Tsahal annonce avoir découvert le plus grand tunnel creusé par le Hamas dont
l’un des puits se situait à seulement 400 m du point de passage d’Erez. Long de 4 km et d’un diamètre
de 3 m, il a notamment servi lors de l’attaque du 7 octobre 2023.

106
Gaza et ses tunnels, quand la technologie appuie la manœuvre urbaine DOSSIER

Des soldats israéliens dans un tunnel du Hamas utilisé pour attaquer le point de passage d’Erez,
dans le nord de la bande de Gaza, vendredi 15 décembre 2023. © Ariel Schalit, AP.
Source : www.france24.com.

Lors d’une visite de presse organisée par l’armée israélienne le 15 décembre 2023,
des soldats se tiennent à l’entrée d’un tunnel que le Hamas aurait utilisé pour attaquer Israël par
le poste-frontière d’Erez le 7 octobre. © AFP - Jack Guez. Source : www.france24.com.

107
DOSSIER Le combat en zone urbaine

« Détruire le Hamas signifie détruire ce réseau de tunnels » déclare Tsahal


sur X (ex-Twitter). Les FDI font donc effort sur la conquête de cette « ville
sous la ville ». Ainsi, les forces aériennes israéliennes pilonnent les zones
susceptibles d’abriter des tunnels à l’aide de bombes anti-bunker (de type
GBU 28) mais celles-ci ne peuvent atteindre que des cibles jusqu’à 30 mètres
de profondeur (là où certaines portions de tunnels peuvent descendre
jusqu’à 70 mètres). La pression psychologique est cependant importante
pour les combattants du Hamas, qui risquent de se faire ensevelir dans les
galeries secouées par les bombardements intensifs.

Au sol, le génie militaire israélien tient une place essentielle dans cette guerre
souterraine. Les bulldozers sont utilisés pour exhumer les entrées de tunnels,
tout en détruisant les pièges protégeant les dispositifs d’accès. Les unités de
sapeurs se sont depuis longtemps familiarisées avec le combat suburbain et
la menace de piégeage associée, prégnante dans le sous-sol gazaoui. Ainsi,
lors d’une allocution, le leader du Hamas à Gaza, Yahya Sinwar, a évoqué les
« centaines de milliers de pièges » placés dans ces tunnels.

Selon John Spencer (co-directeur du Urban Warfare Project au sein du Modern


War Institute américain), Tsahal est une des armées les mieux préparées au
monde pour mener une guerre en milieu souterrain2. Elle dispose d’unités
spécialisées comme l’unité du génie Yahalom (« diamant » en hébreu), dédiée
à la recherche, au dégagement et à la destruction de tunnels. Cette unité
comprend notamment des unités cynotechniques ainsi que la sous-unité
Samur (« belette » en hébreu) composée de soldats entraînés à entrer dans
ces tunnels pour les détruire de l’intérieur.

Ces unités disposent de moyens spécialisés pour remplir leur mission :


des capteurs terrestres et aériens pour repérer les tunnels, des radios et
technologies de navigation fonctionnant sous terre et des lunettes de vision
nocturne et/ou thermiques.

Les FDI utilisent aussi des robots télécommandés et des drones pour
reconnaître les tunnels sans engager de personnel. La perte de connexion
entre le drone et l’opérateur reste une problématique majeure, tant le réseau
est grand. Cependant, les nouveaux drones utilisés par les FDI peuvent
également mettre en place leur propre réseau de communication souterrain3,
chaque drone faisant ainsi office de station relais pour le suivant.

2 Spencer, John : Gaza’s underground : Hamas’s entire politico-military strategy rests on its tunnels, 2024
https://mwi.westpoint.edu/gazas-underground-hamass-entire-politico-military-strategy-rests-on-its-
tunnels/.
 e LEMUR 2 utilise le LiDaR (Light Detection and Ranging) en l’absence de signaux GPS pour construire une
3 L
image du paysage, et le « réseau maillé » pour permettre à une flotte de drones de communiquer avec
un opérateur au sol. https://inews.co.uk/news/world/drones-foam-bombs-israel-war-hamas-underground-
empire-2808781.

108
Gaza et ses tunnels, quand la technologie appuie la manœuvre urbaine DOSSIER

Afin d’empêcher toute possibilité de réutilisation des tunnels par le Hamas,


les FDI ont développé plusieurs solutions pour condamner les accès aux
souterrains. La procédure prévoit ordinairement l’engagement du génie
pour détruire les entrées à l’aide d’explosifs ou de bulldozers. Cependant, ce
procédé présente l’inconvénient d’être long et coûteux à mettre en œuvre
en raison du nombre de tunnels et de leur étendue. Aussi, dans le cadre
du projet Atlantis, les FDI ont commencé à noyer les tunnels en y injectant
de l’eau de mer grâce à cinq pompes de grand débit (plusieurs milliers de
mètres cubes par heure), installées sur la côte gazaouie. La communication
des FDI sur le début des opérations de pompage en janvier 2024 a entraîné
les premières redditions en masse peu de temps après, démontrant ainsi au
moins son efficacité psychologique et opérationnelle.

Enfin, le développement de « bombes éponges » représente une alternative


aux précédents procédés. Ce système à base de mousse expansive serait
capable de remplir et de condamner des zones de plusieurs dizaines
de mètres cubes en quelques secondes, de manière à rendre les tunnels
définitivement inutilisables et est, en outre, ininflammable, résistant à l’eau
et aux produits chimiques.

Le conflit Israël-Gaza, laboratoire de la guerre urbaine

Le lawfare 4 en soutien de l’urban warfare

L’un des défis majeurs de Tsahal, opérant dans un milieu spécifiquement


urbain, est la nécessité de préserver la vie des civils tout en poursuivant ses
objectifs militaires. Les combattants doivent constamment naviguer dans un
paysage où les infrastructures civiles vitales, telles que les écoles, les hôpitaux
et les habitations, sont étroitement intriquées avec des positions militaires
ennemies. Le Hamas n’hésitant pas à colocaliser ses infrastructures avec
des lieux protégés par le droit de la guerre5, les FDI doivent en permanence
collecter du renseignement extrêmement précis tout en assurant une
communication minutieuse à l’issue des frappes.

Prenant en compte le besoin de se protéger contre les accusations de


crime de guerre dans un environnement opérationnel sensible, Tsahal peut
compter sur l’unité Hapraklitut hatzvait (ou Military Advocate General – MAG)

4 Le lawfare désigne l’utilisation du droit visant à établir, pérenniser ou renverser un rapport de force dans
le but de contraindre un adversaire. Il peut aussi être entendu comme l’utilisation du droit comme une
arme durant un conflit.
5 F
 in octobre, les FDI accusaient déjà le Hamas d'abriter des tunnels sous l'hôpital Al-Shifa, plus important
hôpital de l'enclave palestinienne. Ces accusations ont été démenties par le groupe islamiste.

109
DOSSIER Le combat en zone urbaine

composée de juristes qui conseillent l’état-major et justifient l’emploi de la


force conformément au droit des conflits armés. L’ancien chef de la branche
internationale du MAG, Ahaz Ben Ari, déclarait dans une conférence à Tel Aviv
en 2007 : « notre travail est de laisser l’armée opérer 6 ». Le largage de tracts
ou les envois de SMS détaillant les zones à évacuer avant un bombardement,
ainsi que la méthode du roof knocking, consistant à larguer une charge légère
ou inerte sur le toit d’un immeuble pour prévenir de sa future destruction,
sont autant de techniques qui illustrent de quelle manière Tsahal a intégré
dans ses opérations la particularité de la zone urbaine qui plus que tout autre
amène à combattre au milieu de la population.

La concrétisation du plan Momentum

En 2019, les FDI présentent deux documents majeurs. D’un côté, l’Operational
Concept for Victory détaille la menace qui pèse sur le pays et les axes
principaux de développement des armées. De l’autre, le Momentum Plan 7
est le plan pluriannuel qui cadre les investissements capacitaires sur les cinq
années à venir.

Après des années de réduction des coûts, l’effort est désormais porté sur
l’amélioration de la capacité du renseignement militaire à localiser des cibles
en territoire ennemi, l’équipement des soldats de Tsahal avec des armes
et du matériel de meilleure qualité et en plus grand nombre ainsi que sur
l’approche multi-milieux / multi-champs (M2MC).

Lors de cette opération, Tsahal a engagé dans la bande de Gaza son unité
888 Refaïm (« fantôme » en hébreu), autrement appelée Multidimensional
Unit. Cette unité interarmées, constituée d’éléments d’infanterie, de cavalerie
blindée, de génie, de renseignement et d’aviation, allie les techniques de
combat traditionnelles avec l’expérimentation de nouvelles technologies. Ses
membres ont ainsi pu tester en situation des nouveaux protocoles de boucle
renseignement-feux impliquant des drones et des munitions de précision.
Véritable unité intégratrice du M2MC, elle a pour ambition d’éclairer Tsahal
sur la guerre de demain et de préfigurer la structure opérationnelle de
celle-ci, ses procédures tactiques et sa trajectoire capacitaire.

 ité par A. Cohen, « Legal Operational Advice in the Israeli Defense Forces: The International Law
6 C
Department and the Changing Nature of International Humanitarian Law », Connecticut Journal of
International Law, vol.26, n° 2, 2011, p. 382-383.
7 h
 ttps://www.idf.il/en/mini-sites/dado-center/vol-28-30-military-superiority-and-the-momentum-multi-
year-plan/going-on-the-attack-the-theoretical-foundation-of-the-israel-defense-forces-momentum-
plan-1/.

110
Gaza et ses tunnels, quand la technologie appuie la manœuvre urbaine DOSSIER

L’unité Refaïm est une unité interarmées préfiguratrice du combat futur.


© Israel Defense Forces. Source : www.timesofisrael.com.

Si les autorités israéliennes peuvent indiquer fin novembre 2023 avoir


frappé plus de 15 000 cibles en 35 jours, elles doivent en partie ce bilan
à un programme informatique couplé à une intelligence artificielle (IA).
Habsora (« Évangile » en hébreu) représente une « usine à cibles » capable
de traiter des masses de données très hétérogènes issues de renseignement
d’origines diverses en vue d’identifier les cibles potentielles de la campagne
de ciblage, mais aussi d’estimer à l’avance les dommages collatéraux,
dont le nombre de civils, afin de procéder au tir ou de le reporter. Ce
programme semble avoir été développé par l’unité 8200, à l’origine d’autres
programmes tels qu’Alchemist (facilitant les tirs de contrebatterie en
cas d’attaque visant le territoire israélien), Depth of Wisdom (logiciel de
cartographie des sols et des sous-sols de la bande de Gaza) ou Fire Factory
(qui génère en temps réel des plans de frappe par avions et par drones, en
fonction du type de cible).

Enfin, la préparation opérationnelle des unités de Tsahal a été largement


tournée vers le combat en zone urbaine depuis la création en 2006 du
Urban Warfare Training Center 8, centre d’entraînement spécialisé offrant la
possibilité de manœuvrer jusqu’au niveau d’une brigade interarmes. Ayant

8 https://www.idf.il/en/mini-sites/training-and-preparation/urban-warfare-training-center-simulating-the-
modern-battle-field/.

111
DOSSIER Le combat en zone urbaine

parfaitement analysé leurs menaces et leur potentielle zone d’engagement,


les FDI ont ainsi pu se familiariser avec l’environnement de la bande de
Gaza jusqu’aux plus petits échelons, par le biais de manœuvres interarmes
réalistes.

Grâce à cette approche doctrinale, reposant sur le différentiel technologique


et la connaissance de la zone d’opérations, les FDI n’ont subi qu’un taux de
pertes somme toute modeste (Tsahal annonce avoir perdu 263 soldats à la
date du 29 avril 2024), au regard d’un engagement d’ampleur dans une zone
urbaine valorisée depuis plusieurs années par l’adversaire.

112
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

La bataille d’Avdiïvka

La prise d’Avdiïvka par les forces armées de


la fédération de Russie, entre 2023 et 2024,
est un évènement riche d’enseignements
dont doit pouvoir profiter l’armée de Terre
pour se préparer au combat en zone urbaine.
Cet article se propose donc d’offrir une
description précise de cette bataille pour
comprendre les invariants du combat en zone
Article écrit par urbaine à l’image du nombre élevé de pertes
la Mission de Défense humaines et matérielles ainsi que les nouvelles
Française à Kiev caractéristiques telles que la transparence du
champ de bataille et la puissance de feu, toutes
deux accrues par les évolutions technologiques.

Avdiïvka constitue entre 2014 et 2022 un point


focal de l’affrontement entre les séparatistes
pro-russes et les Forces armées ukrainiennes
(FAU). Brièvement prise par les séparatistes en
2014, elle est restée sous contrôle ukrainien
jusqu’au 17 février 2024. À proximité immédiate
de Donetsk, capitale de la République Populaire
autoproclamée du même nom, elle a été le
théâtre de combats quasi permanents mais
statiques depuis 2014. À l’automne 2023, les
FAFR1 décident de conquérir Avdiïvka, marquant
la fin de la contre-offensive ukrainienne
entamée en juin. Les FAFR cherchent ainsi à
obtenir une victoire à la fois symbolique et qui
leur permette de reprendre l’initiative pour
conquérir la partie de l’oblast de Donetsk encore
sous contrôle ukrainien. Du 8 octobre 2023 au
18 février 2024, les combats se concentrent
pour majeure partie en dehors et aux abords de
la ville. Après Bakhmout, il s’agit d’une nouvelle
bataille d’usure remportée par des Russes, dont
la supériorité en termes de feux et de ressource
humaine et de matériel permet de vaincre
des défenseurs ukrainiens pourtant installés
sur des points particulièrement bien valorisés.

1 Forces armées de la Fédération de Russie.

113
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Pourquoi lancer une offensive majeure pour conquérir une localité ?

La bataille d’Avdiïvka constitue un évènement clé dans la conduite de la


guerre. Elle met en lumière et acte l’échec de la contre-offensive ukrainienne
de l’été 2023. Elle constitue donc un moment de bascule qui voit la perte
d’initiative des FAU au profit des FAFR. Comprendre l’importance de cette
bascule nécessite de revenir sur quelques grandes phases de la guerre russo-
ukrainienne.

À l’automne 2022, les FAU créent la surprise en menant une contre-attaque


victorieuse. Elles libèrent de grands espaces du pays et forcent alors les FAFR
à se réarticuler sur des positions plus faciles à défendre. Dans le nord de
l’Ukraine, les troupes russes sont chassées de villes comme Izioum, Sloviansk
et Koupiansk. Dans le Sud, le long du Dniepr, sous la pression ukrainienne,
les FAFR décident d’évacuer Kherson (seule capitale d’oblast qu’elles étaient
parvenues à conquérir), et de réaligner tout leur dispositif sur la rive gauche
du Dniepr, de l’embouchure du fleuve jusqu’à la centrale nucléaire de
Zaporijjia, à Energodar. Il s’agit, pour la Russie, d’un nouveau revers après
l’évacuation des abords de Kiev au printemps 2022.

Après ce revers infligé par les FAU, les FAFR décident la mise en place au
cours du premier semestre 2023 d’une ligne de défense sur toute la longueur
du front, la ligne Sourovikine, qui vise à sécuriser le terrain conquis depuis
le début de l’invasion. À la faveur de difficultés matérielles des FAU qui
attendent les livraisons d’armement occidental pour reprendre les opérations
offensives, les FAFR réalisent des travaux d’ampleur de valorisation du terrain.
Appliquant une doctrine défensive héritée de l’Armée rouge, sur près de
1 000 km de long, les Russes créent un réseau défensif particulièrement
dense de deux à trois lignes de défense, composées chacune, sur 5 à 10 km
de profondeur, de bandes minées, de dents de dragons et de tranchées.

Le 4 juin 2023, lorsque les FAU lancent leur contre-offensive annoncée depuis
des mois, elles ont déjà sans doute perdu leur course de vitesse contre les
défenseurs russes. Les autorités ukrainiennes mettent même en cause leurs
partenaires occidentaux dont les hésitations et les délais de mise en place
effective de l’aide promise ont fait perdre des semaines précieuses. Malgré
les difficultés prévisibles, les FAU se lancent à l’offensive, dans de multiples
directions, pour tenter de percer le front. Après une première phase visant
à tester le dispositif russe, les FAU prennent la décision de porter l’effort
principal dans l’oblast de Zaporijjia. L’objectif stratégique est alors de rompre
la continuité territoriale entre la Russie et la Crimée en cherchant à rejoindre
Mélitopol, 80 km plus au sud. Les FAU conquièrent le village de Robotine
mais se retrouvent rapidement engluées dans les mines et les obstacles
de la première ligne de défense russe battue par les feux et où les drones

114
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

sont omniprésents. Au cours de la contre-offensive, les FAU sont parvenues,


au mieux, à progresser de 7 km à l’intérieur du dispositif russe au prix de
pertes significatives en matériel et en effectif. À l’automne, l’échec de la
contre-offensive se dessine. Les FAU piétinent aux abords de Robotine sans
parvenir à relancer leur élan vers le Sud, notamment faute d’un appui aérien
suffisant. Les FAU ne parviennent pas à générer des rapports de force locaux
favorables ni quantitativement, ni qualitativement.

Au cours du mois d’octobre, l’initiative change de camp. Les FAFR ont su


absorber et briser l’élan ukrainien. Le 7 octobre, elles lancent la bataille
d’Avdiïvka, qui marque de fait la fin de la contre-offensive ukrainienne. Les FAU
passent d’une posture offensive à une posture défensive. Le choix est fait de
défendre Avdiïvka à tout prix pour ne pas perdre une deuxième ville majeure
après celle de Bakhmout. Les FAU sont contraintes de réaliser des bascules
d’effort vers ce secteur et notamment aux dépens du secteur de Robotine.

Pourquoi les FAFR font-elles le choix d’une offensive en localité, et


pourquoi à Avdiïvka ? Sur la ligne de front depuis 2014, Avdiïvka constitue
un symbole de la résistance ukrainienne au séparatisme depuis 2014 et à
l’invasion à grande échelle depuis 2022. Avdiïvka était avant la guerre une
ville industrielle de 35 000 habitants. Prise brièvement par les séparatistes
en 2014, la ville repasse sous le contrôle des FAU le 30 juin 2014 et devient
de fait, comme Marioupol, l’une des villes emblématiques du front. Par sa
position géographique, elle met la ville de Donetsk, située à 15 km, à portée

HORLIVKA
POKROVSK AVDIÏVKA 2014-2022

SELIDOVE

Aéroport

MAKIÏVKA

DONETSK

KOURAKHOVE

Fond de carte : © openstreetmaps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 1.

115
DOSSIER Le combat en zone urbaine

de l’artillerie des FAU. À partir de mars 2016, les FAU fortifient la ville qui est
l’objet d’attaques régulières. En janvier et février 2017, la ville est ainsi privée
d’électricité et de chauffage pendant de nombreux jours. La population
descend alors à 5 000 personnes.

La ville d’Avdiïvka s’étend du nord-ouest au sud-est sur environ 10 km, pour


une largeur d’environ 4 km. Traversée par une voie ferrée du nord au sud, elle
est bordée à l’est et au sud par deux autoroutes qui constituent des barrières
protégeant la ville. Au nord-est, un terril (12) surplombe la ville. On retrouve,
dans la configuration d’Avdiïvka les différents types de zone représentés au
CENZUB à Sissonne.

Voie ferrée
12 Terril

9
1
10

Axe logistique Nord

5
4
11
2
9,6 km

LÉGENDE : 6
Axe logistique Sud
Zone d’activité

Zone industrielle
3
Zone moderne (immeubles)

Centre administratif
7
Zone pavillonnaire dense
13
Zone pavillonnaire moins dense 8
Cimetière 4 km

Fond de carte : © openstreetmaps.

Figure 2.

La place forte d’Avdiïvka était dotée des infrastructures de défense les plus
importantes de l’ensemble du front, avec une ceinture de trois lignes de
défense, comprenant des positions défensives et des souterrains aménagés
en profondeur. La cokerie (1), également particulièrement valorisée, rappelle
l’usine Azovstal à Marioupol, dans laquelle s’était retranché le bataillon Azov
en 2022. Cette dimension, combinée à un fort esprit de résistance, a permis
aux Ukrainiens de tenir bien au-delà des prévisions à partir de l’attaque de
l’automne 2023.

116
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

La conquête des abords, un no man’s land intenable

Les 7 et 8 octobre, les FAFR lancent leur offensive vers Avdiïvka. Des frappes
massives sont délivrées sur la ville.

7 octobre 2023 - Les FAFR lancent l’offensive vers les Avdiïvka


Voie ferrée

12 N
1 10 9 24 février 2022
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR.

Figure 3.

Les FAFR cherchent en vain à réaliser l’encerclement de la ville par le nord-


est et le sud. Les blindés FAFR, canalisés sur des itinéraires uniques du fait de
la densité du minage, subissent des pertes élevées. D’octobre 2023 à janvier
2024, les Russes ne progressent presque pas autour de la ville. La zone entre
Krasnohorivka et Stepove (12) (cf. figure 4) se transforme en cimetière de
blindés russes. Des combats se déroulent quasiment quotidiennement dans
les villages de Stepove (nord d’Avdiïvka) et Severne (ouest d’Avdiïvka). Pris
et repris tour à tour par les Russes et les Ukrainiens, dans un mouvement de
va-et-vient incessant, ces villages en ruines sont difficilement tenables en
raison de l’omniprésence de drones d’observation.

117
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Keramik
Novobakhmoutivka
Voie ferrée Otcheretine

8 OCTOBRE 2023
Novobakhmoutivka
Verkhnotorestke

Novoselivka Drougaïa
Novoprokovske Krasnohorivka

Novoselivka Percha
Berdytchi
Stepove
Vesele
Kamianke
Semenivka

Orlivka

Oumanske

Lastochkyne Krouta Balka

Tonenke
Iasnobrodivka
Avdiivka

Severne

Pervomaïske Vodiane Opytne

Fond de carte : © openstreetmaps.

Zone tenue par les FAFR.

Figure 4.

Ne pouvant parvenir à boucler la ville, les FAFR cherchent à mettre en


œuvre un « encerclement opérationnel », qui consiste à battre par les feux
les zones ne pouvant être conquises ou tenues. Les FAFR visent alors deux
objectifs principaux en employant au mieux leur supériorité des feux ainsi
que l’ascendant obtenu dans le domaine des drones (FPV2 et observation) :

• L es axes logistiques : la garnison ukrainienne dépend de deux axes


logistiques la reliant à l’Ouest et notamment au nœud logistique de
Pokrovsk.
• L’artillerie ukrainienne : les FAU sont peu à peu contraintes à reculer
leur artillerie vers le Nord-ouest.

Les 47e et 110e brigades mécanisées ukrainiennes se trouvent ainsi de plus en


plus isolées au sein de la localité.

Résolu à défendre la ville, et ayant conscience de la concentration des


efforts russes dans le secteur, le commandement ukrainien décide de réaliser
des bascules d’unités en direction d’Avdiïvka. Leur mission est notamment
de mener des contre-attaques autour d’Avdiïvka afin d’alléger la pression
sur les unités tenant la ville. Cette décision marque de façon claire la fin
de l’offensive ukrainienne, notamment dans le secteur de Robotine. Des
combats sont menés dans le secteur de Keramik, au nord de la voie ferrée.

2 First Person View : drones guidés par un pilote équipé d’un masque le plaçant en vue subjective.

118
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

Par ailleurs, les FAU cherchent également à mettre à mal la logistique russe
et frappent les itinéraires à l’est d’Avdiïvka. Des ponts sont détruits, toutes
les concentrations d’unités à proximité du front sont recherchées puis
frappées.

La prise de la ville

Concentrés pendant plusieurs semaines sur la conquête des abords, les FAFR
finissent par prendre la ville d’assaut appuyées notamment par des frappes
massives de bombes planantes qui accélèrent sa chute.

Devant l’ampleur des pertes (plus de 200 véhicules détruits), les FAFR mènent
des assauts d’infanterie débarquée, avec des taux de pertes estimés par les
observateurs à 60 % lors de certaines attaques.

Au nord, le 27 octobre, la prise du terril (12) par les Russes, extrêmement


consommatrice en hommes, leur permet d’approcher et de dominer la ville,
sans pouvoir encore prendre pied dans la zone urbaine. Le franchissement
de la voie ferrée par les FAFR, en direction de la cokerie (1), s’avère alors
encore impossible car sous le feu direct des Ukrainiens depuis l’usine.

27 octobre 2023 - Les FAFR ont atteint la voie ferrée et conquis le terril au prix de lourdes pertes
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 5.

119
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Mi-novembre, les FAFR parviennent à franchir le premier rideau défensif


ukrainien au sud-est, et à prendre pied dans la zone industrielle (13).

15 novembre 2023 - Les FAFR ont pris pied dans la zone résidentielle nord et la zone industrielle sud
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 6.

Au fur et à mesure des semaines, les frappes de bombes planantes


s’intensifient sur la ville. Les FAFR usent le potentiel ukrainien, sans
considération pour leurs propres pertes. En janvier, les FAFR pénètrent dans
la zone pavillonnaire nord (9).

2 janvier 2024 - Les FAFR ont légèrement progressé au Nord et à l’Est en 1 mois et demi
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 7.

120
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

Une attaque surprise, en empruntant un tunnel, permet aux FAFR de prendre


pied dans une zone pavillonnaire (8).

21 janvier 2024 - Les FAFR désorganisent les défense ukrainiennes au Sud en passant par un tunnel
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 8.

Peu à peu, les troupes ukrainiennes perdent leur liberté d’action dans et en
dehors de la ville. Au cours des mois de janvier et février, l’emploi de bombes
planantes s’intensifie. Les combats dans la ville sont intenses mais les troupes
ukrainiennes sont principalement retranchées dans des souterrains, à l’abri
des bombes planantes. Les FAFR maintiennent le dernier axe logistique
disponible sous un feu quasi permanent.

Le 4 février, à la faveur du brouillard, les FAFR mènent une action décisive et


pénètrent dans la zone pavillonnaire dense par le Nord (de (9) à (4)). Ceci
accélère la désagrégation du dispositif défensif ukrainien. L’axe logistique
nord devient quasiment impraticable pour les FAU.

121
DOSSIER Le combat en zone urbaine

4 février 2024 - Les FAFR prennent pied dans la zone pavillonnaire dense à la faveur du brouillard
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 9.

À partir du 8 février, le Président Zelenski procède à un remaniement


dans le haut-commandement qui commence par le remplacement du
commandant en chef des Forces armées ukrainiennes, le général Zaloujnii,
par le commandant des Forces terrestres, le général Syrski, qui était alors
commandant du groupement de forces opérativo-stratégique Khortytsia
(entre Koupiansk et Donetsk). Précédé par une réputation de dur, n’ayant
que peu de considération voire une relative indifférence aux pertes depuis
la difficile défense de Bakhmout, sa première décision de commandant en
chef consiste à ordonner la rupture de contact des troupes ukrainiennes afin
d’épargner un maximum de vies humaines.

14 février 2024 - Les FAFR coupent la zone industrielle de la ville alors que les FAU ont envoyé des
renforts qui en réalité ont le rôle d’appuyer la rupture de contact des troupes ukrainiennes vers l’Ouest
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 10.

122
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

Le bombardement de la ville s’accentue, atteignant parfois quelques


60 bombes planantes par jour. Par ailleurs les itinéraires logistiques
deviennent impraticables. Les FAU organisent donc une rupture de contact
chaotique, souvent par petits groupes isolés pourchassés par des drones
FPV.

17 février 2024 - Difficile rupture de contact des FAU vers l’Ouest sous le feu permanent des FAFR
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 11.

L’artillerie, les forces de missiles et la 3e brigade d’assaut ukrainiennes


cherchent à appuyer tant bien que mal ces mouvements rétrogrades,
notamment par des frappes de Himars. Très efficaces, contre les troupes
débarquées russes, elles ne permettent toutefois pas de compenser la
supériorité des feux des FAFR.

In fine, peu de combats ont lieu dans la ville en comparaison de la durée


des combats dans les abords. Les FAFR sont parvenues à user les FAU en ne
comptant pas leurs propres pertes. Les 17 et 18 février, les FAFR conquièrent
assez rapidement la majeure partie d’Avdiïvka.

123
DOSSIER Le combat en zone urbaine

18 février 2024 - Les FAFR conquièrent la ville – Réductions de résistances et capture de prisonniers
Voie ferrée

12 N
1 10 9
Axe log Nord 4 5
2 11

Axe log Sud


3 6
4

7
13
8

Fond satellite : © google maps.

Zone tenue par les FAFR. Terrain pris par les FAFR.

Figure 12.

À partir de ce jour, les FAU mènent un freinage efficace contre les FAFR afin
de gagner des délais pour permettre l’établissement d’urgence de lignes de
défense plus à l’ouest, la première entre Berdytchi et Oumanske, appuyée
sur une coupure humide (cf. figure 3). La densité du minage a certes permis
de retarder les FAFR mais a aussi largement contraint l’extraction des troupes
amies et le mouvement rétrograde ukrainien. Au 15 avril, les FAFR ont atteint
cette ligne, sans capacité de la franchir.

Quels enseignements de cette bataille ?

La bataille d’Avdiïvka a mis en exergue à la fois certains invariants des batailles


urbaines et des changements liés à des ruptures technologiques.

Le combat en localité est avant tout extrêmement consommateur en


hommes, en matériel et en munitions. Il favorise avant tout le défenseur
qui peut conserver ses positions longtemps, même en situation de rapport
de force défavorable, notamment en termes de ressources, et d’appuis. Par
ailleurs, la phase d’abordage de la ville constitue le moment critique au cours
duquel l’assaillant se trouve particulièrement vulnérable. Globalement, la
majorité des combats s’est déroulée en dehors de la ville, avec l’objectif de
l’isoler de son soutien et de ses appuis. La défense s’est trouvée rapidement
désorganisée une fois que l’assaillant a réussi à y prendre pied.

124
La bataille d’Avdiïvka DOSSIER

entre octobre et
N décembre 2023 puis
en mars-avril 2024

entre janvier et
février 2024

après le 17 février 2024

En avril 2024

entre le 7 octobre 2023


LÉGENDE: et le 17 février 2024
Concentration de
véhicules FAFR détruits
ou abandonnés avant le
15 février 2024

Fond de carte : © openstreetmaps.

Figure 13.

La particularité de la bataille d’Avdiïvka réside dans deux facteurs


principaux :

• le premier est la transparence du champ de bataille. À l’image de


ce qui a émergé au cours de l’été 2023, la zone de combat est en
permanence survolée par des drones d’observation qui permettent
de guider de nombreux effecteurs : artillerie, drones FPV, bombes
guidées, troupes au sol. Le dispositif ami et ennemi, surtout aux
abords de la ville, est relativement simple à connaître et l’incertitude
ne réside plus que dans l’intention des belligérants et dans leur
capacité à mobiliser les ressources nécessaires à la poursuite du
combat.

• le second est la puissance de feu déployée par l’attaquant. Tirant


partie de la supériorité aérienne et de la faiblesse de la défense
sol-air ukrainienne, les FAFR ont peu à peu délivré un déluge de
feu sur la ville. L’armée russe est certes déjà connue pour frapper
massivement les villes avant de les investir. La nouveauté réside
ici dans l’emploi intensif de bombes planantes de 250, 500 voire
1 000 kg d’explosif. Les défenseurs, contraints de s’abriter dans des
souterrains, n’ont pas eu les moyens de maintenir un dispositif
cohérent dans la durée.

In fine, à la différence de Bakhmout, les FAU n’ont pas cherché à tenir la


ville coûte que coûte. Il est néanmoins notable que l’ordre de rupture de
contact a été donné tard, quand les conditions de mise en œuvre de ce
retrait étaient déjà extrêmement dégradées.

125
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Les FAFR ont consenti un réel effort pour la prise de la ville qui a de fait empêché
une exploitation immédiate. Selon les estimations, de 20 à 40 000 Russes sont
tombés pour la prise d’Avdiïvka, ce qui en fait une bataille plus sanglante que
celle de Bakhmout.

L’effet stratégique de cette victoire russe n’est encore que partiellement


perceptible. Les FAU, bien qu’affaiblies, ne se sont pas effondrées. Les FAFR
poursuivent depuis le grignotage du territoire ukrainien, sans pour autant
provoquer de rupture. Néanmoins, leur logique d’attrition des forces
ukrainiennes pourrait, à terme, mettre les FAU en grande difficulté.

126
Le commandement des opérations en zone urbaine DOSSIER

Le commandement
des opérations en zone
urbaine

Le milieu urbain est cloisonné. La victoire


revient à celui qui est capable de coordonner
ses capacités et de synchroniser ses effets
le plus rapidement. Les images des combats
Par le colonel dans les villes ukrainiennes permettent de
Frédéric CHAMAUD comprendre intuitivement la complexité du
commandement des opérations en zones
urbaines. Apprendre à connaître ce milieu pour
Le colonel Frédéric améliorer la performance du commandement
Chamaud appartient à devient un impératif et cela d’autant plus que
l’infanterie de marine. la révolution numérique en cours offre de
Il a servi en unité nouvelles opportunités.
opérationnelle avant
d’occuper des fonctions
de conception dans les
domaines capacitaires
Le stratège chinois Sun Tzu recommande
et de l’entrainement des
forces en France et à
dans l’Art de la guerre (V e siècle avant J.-C.)
l’étranger. Il a notamment de « n’attaquer les villes seulement lorsqu’il
servi au CENZUB ainsi n’y a pas d’autres choix, mais c’est la pire des
que comme officier de solutions ». Pour autant, l’actualité confirme
programme SCORPION- qu’il n’y a pas d’autres solutions pour contrôler
CERBERE. Il commande un territoire et une population.
l’école militaire interarmes
au sein de l’académie
Depuis la Seconde Guerre mondiale, la
militaire de Saint Cyr
Coëtquidan. Diplômé en population urbaine n’a cessé d’augmenter.
histoire de la Sorbonne, À ce jour, 56 % de la population mondiale,
il est un des spécialistes soit 4,4 milliards d’habitants, vivent en ville.
français du combat en Cette situation est amenée à se poursuivre :
zone urbaine. selon les études de l’ONU1, d’ici 2050, avec le
doublement du nombre actuel de citadins,
pratiquement sept personnes sur dix dans le
monde vivront en milieu urbain soit 66 % de
la population mondiale. La progression de
l’utilisation des terres urbaines est supérieure
de 50 % à la croissance démographique, ce qui
devrait augmenter la superficie bâtie mondiale
de 1,2 million de kilomètres carrés d’ici à 2030.

1 h
 ttps://www.un.org/fr/desa/world-urbanization-prospects.

127
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Évolution de la population urbaine mondiale entre 1950 et 2022.


https://cdn.statcdn.com/Infographic/images/normal/26877.jpeg.

Conduire la guerre aujourd’hui et dans l’avenir, c’est donc être amené à


manœuvrer dans des aires urbaines, plus ou moins denses. L’efficacité de
ces manœuvres dépend de la capacité à concevoir, à planifier et à conduire
des opérations, en intégrant nativement les impératifs de l’environnement
urbain et cela plus rapidement que l’adversaire.

C’est pour cette raison que la formation des chefs et de leurs subordonnés
doit leur permettre de connaître les spécificités du milieu urbain. Ils pourront
alors mieux adapter leurs outils de commandement et optimiser les apports
des technologies numériques pour surpasser leur adversaire.

128
Le commandement des opérations en zone urbaine DOSSIER

Comprendre les caractéristiques d’un milieu complexe mais


incontournable

Pour combattre et vaincre, il paraît évident de parfaitement connaître


l’environnement dans lequel les opérations vont se dérouler mais également
de comprendre comment l’ennemi y emploie ses moyens de combat. Les
phases de conception, de planification et de conduite des opérations se
nourrissent des conclusions « tactiques » résultant de l’étude du terrain, du
temps, de l’ennemi et de ses modes d’action.

Comprendre le milieu urbain, c’est appréhender un milieu physique avec ses


axes de mouvement, ses différents niveaux (au-dessus et en dessous du sol),
ses réseaux (d’énergie, d’alimentation en eau), ses points clefs. Son analyse
permet de discerner des tissus urbains différents et d’en déduire des types
d’infrastructures distincts conditionnant différents types de manœuvres.
La nature des infrastructures (industrielle, résidentielle, patrimoniale)
engendre des risques (NRBC, de pertes civiles, de dommages collatéraux, de
destructions de patrimoine) qui constituent autant de contraintes devant
être intégrées lors du choix des modes actions. Leur densité a également un
impact sur la qualité des communications, la mobilité, le renseignement ou
encore le soutien des opérations.

C’est enfin un environnement humain, structuré et souvent hiérarchisé.


Il est indispensable de connaître les relations d’interdépendance ou de
confrontation pour définir les différentes stratégies adoptées par les
nombreux acteurs institutionnels, religieux, politiques, économiques et
criminels. Sans oublier les acteurs médiatiques dont l’influence peut s’exercer
à distance et en temps réflexe.

Un milieu particulièrement propice au développement de nouvelles


capacités…

La densité de population des zones urbanisées s’accompagne d’un


développement technologique quantitatif et qualitatif de très grande
ampleur. Les individus mais également les institutions ou les entreprises sont
tous « connectés ». Les « Smart cities » sont aujourd’hui une réalité, elles
fourmillent de moyens d’action dans les champs immatériels. En Ukraine,
l’hyper connectivité permet par exemple à chaque individu de prendre part
à un processus de ciblage. L’application « Diia » initialement conçue pour
faciliter la vie des citoyens a été militarisée par ses développeurs ukrainiens2.

2 h
 ttps://www.lemondeinformatique.fr/actualites/lire-la-resistance-ukrainienne-passe-aussi-par-le-
numerique-86736.html.

129
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Les Ukrainiens peuvent désormais soumettre des photos et des vidéos


géolocalisées de matériels ou d’installations militaires russes, mais aussi
signaler des personnes « suspectes ». Les données recueillies sont ensuite
regroupées sur une carte synthèse à des fins de renseignement et de ciblage.

L’application Diia.
Source : https://assets.bwbx.io.

Smart cities. © AdobeStock/krunja.


Source : https://stock.adobe.com.

130
Le commandement des opérations en zone urbaine DOSSIER

…et à l’implantation des postes de commandement

Les opérations modernes montrent que les postes de commandement (PC)


sont des cibles de choix, très vulnérables aux moyens de détection et de
destruction actuels. En zone ouverte, même boisée, il paraît très difficile
de camoufler et de défendre un PC (camouflages visuels, analyse d’image,
capteurs thermiques, capteurs électromagnétiques, …). L’implantation dans
les zones urbanisées montre en revanche de nombreuses opportunités.

Le choix de l’implantation et de l’organisation d’un PC sont conditionnés par :


la mission, l’ennemi, le terrain, la météo, les moyens humains et matériels
disponibles, le temps disponible et l’environnement civil. Il faut cependant
considérer la menace permanente et coordonnée que représentent les
drones, les capacités de tirs indirects (longue portée) ainsi que l’emploi de la
guerre électronique.

L’espace urbain permet d’envisager l’implantation du PC dans des espaces


enterrés ou souterrains. Ces derniers permettent la dissimulation d’une grande
partie des sources de rayonnement électromagnétique mais également des
sources de chaleur.

La protection vis-à-vis de l’observation directe par des capteurs terrestres,


aériens ou spatiaux est également assurée.

La présence de population civile doit être appréhendée avec précautions


car celle-ci peut devenir une source de compromission (volontaire ou non)
et révéler la présence du PC. Il est impératif de respecter le droit des conflits
armés et de ne pas utiliser les abris dédiés à la protection de la population.
Les bâtiments publics géo-référencés sur les applications de cartographie
grand public doivent également être évités car ils seront prioritairement
ciblés par l’ennemi.

Le soutien nécessaire à un PC (mouvement de véhicules de ravitaillement)


constitue une source de détection supplémentaire. Cela encourage à
renforcer les capacités de fonctionnement autonome des PC. Tout cela doit
s’accompagner d’une stricte discipline individuelle et collective permettant
de réduire la signature électromagnétique à sa plus simple expression. Il
est même souhaitable de mettre en œuvre des mesures de déception
fondées sur la génération de rayonnements électromagnétiques par des
PC « fantômes » placés de façon suffisamment crédible pour attirer les
moyens d’identification de l’adversaire et inciter ce dernier à l’emploi de ses
capacités de destruction.

131
DOSSIER Le combat en zone urbaine

Capitaliser sur des atouts essentiels dans un milieu abrasif, …

La performance du commandement est un des facteurs de supériorité


opérationnelle identifié par les armées3. La part de cette performance
reposant sur des capacités technologiques a tendance à s’accroître.
Cependant, celle reposant sur le facteur humain, sur la figure du Chef,
demeure bien présente. Quel que soit le nombre de soldats à commander et
l’environnement auquel le chef se trouve confronté, l’efficacité de son unité
reste conditionnée par 1) sa capacité à identifier l’essentiel d’une situation
générale complexe et 2) à prendre des décisions rapides en acceptant une
certaine part d’incertitude.

En zone urbanisée plus qu’ailleurs, du fait du cloisonnement créé par


l’infrastructure tant aérienne que souterraine, les unités subordonnées
peuvent très facilement se retrouver isolées. Elles sont plus exposées à la
perte de liaisons et donc à l’absence d’appui, de point de situation mais aussi
à l’incertitude lorsqu’une opportunité tactique se présente. L’isolement peut
également être physique, ce qui a pour effet de ne plus pouvoir bénéficier
du soutien logistique ou de l’évacuation des blessés.

Modern war institute, West Point. © YuriiKochubey, via depositphotos.com.


Source : https://mwi.westpoint.edu.

Pour pallier cet isolement, la méthode française de conception des


ordres offre des avantages notoires. Cette méthode de réflexion tactique
et de rédaction des ordres est fondée sur « l’effet majeur » : la condition

3 https://www.defense.gouv.fr/sites/default/files/terre/Action%20Terrestre%20Future.pdf.

132
Le commandement des opérations en zone urbaine DOSSIER

garantissant le succès de la mission. Ainsi, le chef, quel que soit son niveau,
connaît l’intention de son supérieur mais surtout ce qui doit être réalisé
prioritairement pour garantir le succès de sa mission, il peut donc décider et
prendre à son niveau toutes les initiatives nécessaires à la réussite de celle-ci.

Cette méthode permet donc de commander par subsidiarité aux différents


échelons de commandement ce qui n’enlève rien au besoin de coordination
et de synchronisation des moyens. Pour le niveau supérieur cela impose une
agilité particulière. Il s’agit de faire évoluer l’organisation du commandement
pour répondre d’une part à une augmentation ponctuelle du nombre de
subordonnés et d’autre part une capacité d’analyse et de synthèse accrue
pour obtenir une vision d’ensemble claire de la situation tactique.

Par ailleurs, l’extension de la conflictualité aux champs cyber et


informationnels renforce la complexité des opérations par un besoin de
synchronisation des opérations multi-milieux multi-champs. En apparence
cette situation semble apporter une lourdeur et des impératifs de
centralisation contre nature pour le commandement des opérations en
zones urbaines, mais en réalité il s’agit de formidables opportunités à saisir
pour opérer une révolution des systèmes et méthodes de commandement
et potentiellement de compenser des faiblesses conjoncturelles.

Remporter la victoire en zone urbaine, va au-delà de la maîtrise des techniques


individuelles pour s’emparer d’un bâtiment. Celui qui remportera la victoire
aura non seulement réussi à coordonner les feux et les mouvements de ses
troupes à l’endroit décisif mais également à parfaitement synchroniser les
effets informationnels et cyber avec la manœuvre.

…afin de mieux maîtriser les opportunités de la révolution numérique

L’accès aux données révolutionne la manière de faire la guerre en plaçant


son centre de gravité sur la capacité à partager l’information4. Dès lors, la
conquête de la supériorité cyber et numérique devient un enjeu majeur.
En particulier lorsqu’il s’agit d’opérations au cœur des zones urbanisées par
essence ultra connectées.

La technologie numérique permet d’analyser des flots massifs de données,


de les analyser afin de transmettre les bonnes informations, voire d’élaborer
les ordres de coordination et de synchroniser des effets. La performance du
commandement peut ainsi être améliorée en créant, par exemple, des bases
de données accessibles à distance. Il est alors possible pour un PC d’avoir

4 h
 ttps://www.defnat.com/e-RDN/vue-article-cahier.php?carticle=593&cidcahier=1320.

133
DOSSIER Le combat en zone urbaine

accès à un grand volume d’information et de les partager en temps réel avec


de multiples acteurs. Cela rend possible la réduction de l’encombrement des
PC par la délocalisation d’une grande partie de fonctions dont la présence sur
le terrain n’est pas indispensable tout en conservant la possibilité d’associer
une grande variété d’acteurs.

Des gains supplémentaires sont également attendus avec le développement


de l’intelligence artificielle (IA) et la généralisation de son emploi. Elle doit
permettre, à la fois, une meilleure synchronisation et une accélération des
processus de conception et de décision.

Emploi de l’IA dans les opérations en zone urbaine.


Source : https://blogs.icrc.org.

Cette amélioration de la performance de commandement repose


majoritairement sur la capacité à « maîtriser » les réseaux. L’enjeu est de
disposer de réseaux sécurisés dimensionnés pour permettre un échange
fluide de données du niveau brigade (N3) au niveau section (N6). À titre
d’exemple, il est possible de voir combien les connexions satellitaires
proposées par le réseau Starlink5 sont utiles pour maintenir des liaisons
très haut débit en milieu dégradé. De plus, elles permettent d’améliorer la
mobilité des PC par l’allégement des moyens de connexion et par le gain de
temps que cela représente par rapport à des connexions classiques.

5 https://www.lemonde.fr/en/economy/article/2022/12/28/how-starlink-s-satellite-constellations-are-
changing-war_6009472_19.html.

134
Le commandement des opérations en zone urbaine DOSSIER

Terminal Starlink mis en œuvre sur le théâtre russo-ukrainien


Source : https://cdn.defenseone.com.

Avec le retour de la guerre haute intensité, les zones urbanisées semblent


s’imposer comme l’environnement privilégié dans lequel il est possible de
remporter la décision. Il est donc primordial de considérer désormais ce
milieu comme le plus probable et de développer davantage l’ensemble des
atouts permettant aux structures de commandement de s’adapter. Parmi
ces atouts, les plus prometteurs sont ceux que laisse entrevoir la révolution
numérique et cyber. Ils doivent être envisagés en conservant à l’esprit
l’importance de l’incarnation de la figure du chef et la part de facteur humain
devant être préservée dans des processus automatisés voire autonomes.

135
LIBRES
RÉFLEXIONS

Tank détruit dans une petite ville ukrainienne.


© Misu/AdobeStock.
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

Drones aériens de
transport logistique.
Quelles perspectives ?

Si les premiers prototypes de drones


aériens ont été développés dès 1916, les
développements technologiques de ces
30 dernières années leur permettent
Par le chef d’escadron aujourd’hui d’assumer de nombreuses
Alexandre PELLERIN missions : renseignement, reconnaissance,
bombardement, etc. Cet article se propose
Le chef d’escadron Alexandre d’étudier une utilisation des drones encore
peu explorée : le transport logistique.
Pellerin est saint-cyrien et
Malgré des technologies qui ne sont pas
officier de l’arme du Train. Il a
encore pleinement matures (charges
servi au 1 er régiment du Train
offertes en deçà de 200 kg), les drones
parachutiste (1 er RTP) en tant aériens de transport logistique offrent des
que chef de peloton livraison options réactives et agiles dans des cadres
par air, puis à l’European Air d’emploi précis : milieux cloisonnés ou
Transport Command (Pays- denses, mise en place dans la profondeur,
Bas) comme officier de liaison dispersion (discontinuité du front) ou
spécialiste des techniques encore livraison d’urgence.
aéroportées avant de prendre
le commandement de
l’escadron de commandement
et de logistique du 1 er RTP.
Il a été projeté au Mali en 2013 Malgré un sentiment de relative nouveauté,
et en 2014 en tant qu’adjoint le premier drone volant a été développé
puis chef du détachement dès 1916 par l’ingénieur anglais Archibald
de transit aérien (DéTIA) et Low. Son projet, nommé Aerial Target,
au Niger en 2019 comme définit clairement l’objectif poursuivi :
adjoint du chef du centre de mettre au point un avion-cible permettant
coordination interarmées
aux pilotes de s’entraîner au tir.
des transits, transports et
mouvements (CCITTM).
Il a enfin servi à l’institut Côté français, le capitaine Max Boucher,
des hautes études de grâce aux travaux préalables d’Octave
défense nationale (IHEDN) Détable, débutés en 1894, réussit à faire
au sein du département des voler un avion Voisin, sans pilote à bord, en
affaires internationales. Le juillet 1917. L’intérêt de la France est alors
CEN Alexandre Pellerin est différent de son allié britannique : mener
actuellement en scolarité à
des actions de reconnaissance et de bom­
l’école de guerre - Terre.
bardement sans pilote, afin d’économiser
des vies. Le capitaine Boucher, aidé de
l’ingénieur Maurice Percheron, réussit à
mettre au point le premier drone français

139
LIBRES RÉFLEXIONS

stricto sensu en 1923 (en 1917 un avion piloté accompagnait le « drone » par
liaison filaire), mais l’armée se désintéresse du sujet et en 1924, les crédits
sont coupés.

Si les États-Unis développent également des aéronefs sans pilotes dès le début
du XXe siècle, il faudra attendre les années 1990 pour voir l’essor du drone
grâce au développement des technologies de communication et du système
GPS. Des drones vont alors assumer une fonction inédite, puisque en 2001,
un Predator américain tire avec succès un missile antichar Hellfire lors d’un
essai en vol. Aujourd’hui, les drones aériens font l’objet de nombreux articles
dans leur association avec l’artillerie, s’appuyant tout particulièrement sur
les retours d’expérience du Haut-Karabagh et de l’Ukraine.

Une autre utilisation des drones est souvent évoquée mais encore très peu
exploitée : le transport logistique. La doctrine interarmées d’emploi des
systèmes de drones aériens en opérations d’avril 2020 y fait ainsi référence :
« Dans les années à venir, de nouvelles charges utiles seront mises en service
comme par exemple des systèmes de Guerre électronique (GE) […] ou encore
une capacité de transport de fret logistique ou sanitaire, que le drone pourra
déposer au plus près du militaire engagé ». Cet article se propose d’en
explorer les perspectives d’emploi en fonction des capacités réelles de ces
aéronefs, évitant la tentation d’intégrer une technologie uniquement parce
qu’elle existe. Si les drones ne représentent pas une rupture technologique
capable d’emporter la décision tactique, ils offrent cependant des capacités
intéressantes en termes d’agilité et de réactivité qui méritent un cadrage
pour un emploi optimisé. Ces réflexions pourront également orienter les
industriels de défense dans leurs travaux de recherches et développement.

1 - Qu’est-ce qu’un drone aérien de transport logistique ?

Le drone aérien

Cet article se limitera aux drones aériens d’une part, de transport logistique
d’autre part. En effet, l’éventail des drones aériens est aujourd’hui déjà
suffisamment large pour être un sujet à part entière. Les principales
caractéristiques du drone aérien sont de voler et d’effectuer des missions
sans pilote à bord (mais éventuellement avec des passagers). Il peut soit être
opéré à distance, soit se déplacer de manière programmée voire autonome
grâce à une intelligence artificielle. Il peut s’agir d’un aéronef à voilure fixe
(type aile d’avion) ou tournante (type rotor d’hélicoptère), ou d’un aéronef
mixte, permettant de combiner la manœuvrabilité des hélicoptères avec
l’élongation des avions. L’acronyme VTOL (vertical take-off and landing
aircraft) est utilisé pour les drones à voilure tournante ou mixte capable de

140
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

décoller et d’atterrir verticalement. Il convient de noter que cette capacité


de décollage vertical fait perdre environ 50 % de charge utile (par rapport à un
aéronef équivalent disposant uniquement d’une voilure fixe), principalement
à cause du poids des batteries nécessaires pour alimenter la partie « voilure
tournante », gourmande en énergie. Cette capacité est cependant un
élément indispensable pour limiter les impacts opérationnels de mise en
œuvre en termes d’empreinte au sol (piste ou rampe de lancement) et de
sécurité des vols.

Drone Elroy Air Cargo type VTOL développé par la société californienne Chaparral.
Ces drones, encore en cours de développement, ont pour ambition
de transporter environ 150 kg sur une distance de 400 km.
© https://elroyair.com/.

Le transport logistique

La focalisation sur le transport de fret répond également à une logique


précise. D’une part, le transport de personnel correspond le plus souvent
à des finalités opérationnelles différentes, de mise en place, et non de
ravitaillement. D’autre part, la présence d’un pilote à bord d’un aéronef
transportant des passagers est encore indispensable pour des raisons de
responsabilité. On constate aujourd’hui les difficultés rencontrées par les
voitures autonomes malgré les progrès impressionnants de l’automatisation
et les milliards de dollars dépensés par les géants du secteur comme Tesla

141
LIBRES RÉFLEXIONS

ou Uber. Ces défis de fiabilité et surtout de responsabilité réglementaire


des systèmes autonomes seraient d’autant plus difficiles à surmonter
dans la 3e dimension. Une ouverture du sujet au transport de blessés ou
l’évacuation de dépouilles mortuaires serait cependant envisageable. Dans
le premier cas, l’urgence primerait sur le risque d’accident. Un article paru
dans l’hebdomadaire britannique The Economist en août 2023 indique
que les forces armées ukrainiennes utiliseraient d’ores et déjà ces moyens
(Malloy T400) pour extraire les blessés les plus critiques, dans des zones sous
le feu, afin de leur prodiguer des soins en zone arrière. Dans le second cas,
cette solution permettrait d’évacuer rapidement et dignement le personnel
décédé, dont la prise en charge peut avoir un impact très important sur le
moral des troupes toujours au combat. Le Strategic Concept of Employment
for Unmanned Aircraft Systems, publié par l’OTAN en janvier 2010, appuie
cette idée : « Rotary wing UAV can be used for logistic support of own units
in remote and difficult to reach areas. In the future this might also include
battlefield evacuation and extraction. ».

Il est à noter que le commandement de la logistique des forces intègre


déjà des drones pour la sûreté des zones logistiques et dans le but d’assurer
des missions d’appui des unités de circulation et d’escorte (nano drones
BH3 et micro drones Parrot ANAFI USA). Il existe d’ailleurs un document
de doctrine dédié à « L’emploi des drones dans l’arme du Train ». La partie
consacrée à la fonction « drone logistique » est cependant exploratoire.

Classification des drones

Aujourd’hui les drones sont classés principalement selon leur rayon d’action,
caractéristique principale dans le cadre des missions ISR (Intelligence/
Renseignement, Reconnaissance, Surveillance) et bombardement qu’ils
remplissent traditionnellement. La capacité d’emport est un facteur
secondaire permettant l’intégration des capteurs et éventuellement des
effecteurs. Ci-dessous, une classification extraite d’un rapport de la Cour des
comptes publié en 2020 intitulé « Les drones militaires aériens : une rupture
stratégique mal conduite », permet de mettre en lumière ce biais. Cette
classification est elle-même extraite de la documentation OTAN et souligne
une nouvelle fois le caractère embryonnaire de l’utilisation du drone aérien
comme vecteur de transport dans la sphère militaire.

142
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

Catégorie Rayon
de systèmes Poids d’action Catégorie Exemples
de drones typique OTAN

D
r Drones Frappe/
Prototypes
o d’attaque combat
(X45, X47,
n Neuron)
e
s Photo © Dassault Aviation - A. Pecchi

Plus >150 km
HALE
a de
(Haute
r Drones 600 kg (liaison
altitude Global Hawk
satellitaire)
m stratégiques longue
a endurance)
b Photo © Stew Magnuson

l MALE
Reaper
(Moyenne
e Drones
altitude Harang
s de théâtre
longue Heron TP
endurance) Photo © US Air Force

150 Sperwer
Drones <à
à Tactique Watchkeeper
tactiques 150 km
600 kg Patroller

Wikipédia - Photo © Guillaume Menard

20 kg ScanEagle
≈ 80 km < Petit < Luna
150 kg Hermes 90

Wikipédia - Photo © Sir James

Drones <à Skylark


de contact 150 kg 20 kg DRAC
≈ 25 km < Mini < (drone de
2 kg reconnaissance
au contact)

Photo © Elbit Systems

Micro
Black Widow
≈ 5 km et Nano
Black Hornet
< 2 kg
© Bloomberg / gettyimages

X… : Type de drone représenté par la photo ci-contre


: Segments de drones opérés par les armées françaises

Source : Cour des comptes d’après classification OTAN.


Classification OTAN des drones.
Il est à noter que si le Patroller est bien un drone tactique, sa masse est de 1,2 tonne.
https://www.ccomptes.fr/system/files/2020-02/20200225-05-TomeI-drones-militaires-aeriens.pdf.

143
LIBRES RÉFLEXIONS

La colonne « poids » est à comprendre au sens « masse à vide » et n’est


indiquée que pour des raisons de navigabilité. L’autorisation de survol
des zones habitées est en effet fortement contrainte par cet aspect et
« ne permet pas à l’armée française de mettre en œuvre ses effecteurs sur
l’ensemble des camps de manœuvre », comme le souligne Benjamin Denis,
chargé du programme SMDR (système de mini-drone de reconnaissance)
pour Thales. On peut cependant imaginer que la finalité de transport
logistique, par essence duale (civile et militaire), amènera les industriels à
développer des drones répondant à des critères de certification élevés leur
permettant de voler même en dehors d’un cadre strictement opérationnel.

2 - État de l’art

Dans un premier temps, malgré leur potentiel à soulever des charges de


plusieurs tonnes, le recours à des ballons dirigeables peut être évacué au vu
de leur grande vulnérabilité en cas d’utilisation militaire. Ensuite, les petits
drones ayant une charge utile comprise entre 2 à 5 kg avec un rayon d’action
de 5 à 10 km, secteur porté par les besoins d’entreprises privées comme
Uber Eats ou Amazon, ont atteint un excellent niveau de maturité. Il n’en est
pas de même pour les drones de capacités supérieures. Les drones existants
aujourd’hui sur le marché ou en cours de développement ayant la plus
grande capacité d’emport sont capables de transporter une charge utile de
150 à 200 kg sur une distance d’environ 100 à 150 km. Sur ce segment, la base
industrielle et technologique (BITD) française est bien positionnée, facteur
d’autonomie de notre outil de défense. On pourra citer par exemple le drone
cargo DX400 de Windlair, en cours de développement, dont l’objectif est
de transporter une charge utile d’environ 150 kg sur une distance de plus de
400 km. Ces 150 à 200 kilos sont à comparer au porteur polyvalent terrestre
(PPLOG), camion de transport logistique principal des armées françaises,
dont la capacité d’emport peut atteindre 16 tonnes ou encore la capacité
des hélicoptères de transport en service dans l’armée française, de 2 à
6 tonnes.

Les capacités des drones aériens en termes de transport ne sont donc pas à
ce stade révolutionnaires. Il s’agit cependant d’opportunités à saisir pour des
emplois spécifiques, comme le transport en urgence de charges légères et
peu volumineuses dans des zones isolées ou difficiles d’accès, qui pourront
se développer au fur et à mesure de l’étoffement de la gamme. Selon une
étude (voir diagramme ci-dessous), le potentiel de ce marché (civil et militaire
confondus), qui représente aujourd’hui à peine 1 milliard de dollars, devrait
dépasser les 17 milliards en 2030. Ces perspectives ne manqueront pas de
stimuler les acteurs du marché pour proposer à moyen terme des produits
plus performants.

144
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

CARGO DRONE MARKET VALUATION PROJECTION [IN USD MILLIONS]


17,881

15,000

11,530

10,000

4,793

3,090
5,000

1,992
1,285
534
534 828

2022 2023 2024 2025 2026 2027 2028 2029 2030

Source: Desk research, Roland Berger - Created with Datawrapper

Projection de l’évolution du marché mondial du drone aérien de transport d’ici 2030.

Pour le moment, au regard des capacités des vecteurs sur le marché ou


attendus à court ou moyen terme, le recours à des drones aériens de
transport logistique pourraît répondre à quatre logiques, qui peuvent
naturellement se recouper : transporter un volume de ressource ne justifiant
pas l’emploi d’un vecteur lourd, atteindre des unités géographiquement
isolées, répondre à un haut degré d’urgence et enfin franchir les bulles Anti-
Access/Area Denial (A2AD).

Le volume de la ressource

Si les vecteurs traditionnels (bateaux, trains, camions, avions ou encore


hélicoptères), sont beaucoup plus performants que les drones aériens, ils
apparaissent à l’inverse relativement surdimensionnés pour le transport
de colis légers, de quelques kilos à quelques centaines de kilos. La Marine
Nationale a par exemple constaté qu’environ 70 % des colis de ravitaillement
transportés au sein du groupe aéronaval (GAN), groupe de combat naval
articulé autour du porte-avions Charles de Gaulle, pèsent moins de 5 kg.
Ainsi, au lieu de réaliser des manœuvres de rapprochement toujours
périlleuses et rendant le GAN plus vulnérable, il serait plus fluide et moins
risqué d’utiliser des drones pour échanger ces colis d’un navire à un autre. Les
premières expérimentations menées sur un système de drone logistique de
type HERCULES 20 sont encourageantes et permettent de définir une future
capacité drone logistique pour la Marine Nationale. Ce même type de logique
pourrait être appliqué à terre, par exemple pour transporter les prélèvements
d’eau dont le service vétérinaire a besoin pour contrôler régulièrement la
qualité de l’eau consommée par les troupes à des fins de sécurité sanitaire.

145
LIBRES RÉFLEXIONS

Ce transport d’échantillons par drone est déjà mis en œuvre par la société
Biogroup, pour acheminer des tests PCR vers ses laboratoires. Cela implique
bien évidemment un conditionnement adapté et une procédure permettant
aux soldats d’effectuer les prélèvements eux-mêmes.

Les espaces isolés

Les milieux désertiques, montagneux ou même encore marécageux


ou forestiers, sont toujours à ce jour un défi technique en termes de
ravitaillement. Les armées françaises en ont fait l’expérience au Sahel et les
unités qui ont participé ou participent à la mission Harpie en Guyane y ont
été confrontées. L’armée populaire de libération (APL) chinoise utilise d’ores
et déjà des drones logistiques afin de ravitailler certaines unités isolées dans
la zone himalayenne, notamment à la frontière avec l’Inde. Cet exemple
d’utilisation semble particulièrement pertinent au regard des limitations de
charge utile des hélicoptères en haute altitude (le poids des équipages pourra
être remplacé par une charge utile supplémentaire), du niveau de technicité
que ces manœuvres exigent des pilotes et des risques liés à une météo très
changeante en milieu montagneux. L’avance de la Chine dans le domaine est
cependant à tempérer car si elle est un acteur incontournable sur le marché
des drones militaires, la société DJI Technology, qui commercialise des drones
civils et militaires auprès d’armées étrangères, a une offre très limitée dans le
domaine du transport logistique. C’est donc un concept d’emploi qui a un
fort potentiel et qui en est encore à ses balbutiements.

Livraison d’urgence

L’organisation non gouvernementale Aviation Sans Frontières (ASF), qui


met en œuvre des moyens aéronautiques au profit d’autres ONG, étudie
actuellement le recours à un drone aérien développé sur la base d’un avion
léger, le Phaeton 600, qui dispose d’une charge utile de 160 kg. ASF espère
ainsi pouvoir transporter des médicaments ou des échantillons sanguins vite
et loin. Même si l’objectif pour les armées ne serait pas de recourir à un
drone ayant le même type de contraintes qu’un avion, cet exemple met en
lumière la pertinence du drone aérien pour livrer rapidement du matériel,
évitant la perte de temps liée aux ruptures de charges. En effet, un drone
type VTOL serait en mesure de collecter la ressource en un point A puis de la
livrer en un point B, même si ces deux points sont isolés de toute plateforme
logistique, en seulement quelques heures. Dans cette logique, des pistes
d’optimisation du maintien en condition opérationnel sont envisageables.
Un char ou une pièce d’artillerie en panne pourraient être remis en ordre de
marche beaucoup plus vite dans le cas où la réparation nécessite une pièce
disponible en zone arrière mais ne requiert pas la présence d’un expert de la
maintenance pour procéder au remplacement.

146
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

Déni d’accès et interdiction de zone

Cet enjeu est devenu central en ce début de XXIe siècle, le développement


de la défense sol-air réduisant les capacités de l’aviation à l’instar de ce qui
se passe actuellement en Ukraine. Si dans un premier temps, les fameux
drones de fabrication turque Bayraktar ont permis aux forces ukrainiennes de
frapper les colonnes russes, ces derniers ont pu rapidement réorganiser leurs
batteries sol-air face à ces drones de grosse taille, se rapprochant finalement
de la signature électromagnétique d’un avion. C’est la raison pour laquelle
la 11e brigade parachutiste (11e BP) française étudie actuellement un système
de planeur. Largué depuis un aéronef de transport classique, ce planeur
pourrait ensuite permettre l’infiltration de matériel dans les lignes ennemies.
En effet, ce dernier sera composé principalement d’aluminium et de bois,
ayant ainsi une signature électromagnétique, ou surface équivalente radar
(SER), le rendant beaucoup moins détectable. Ce type de procédure est déjà
largement utilisé par les forces spéciales et les commandos parachutistes
sous le nom d’infiltration sous voile (ISV), permettant de franchir les dernières
dizaines de kilomètres avec une discrétion accrue, grâce à des parachutes
type aile ayant une grande finesse.

3 - La problématique de la liaison de données

Même si ce n’est pas le cœur du sujet, il est important d’évoquer la question


du contrôle de ces appareils par l’opérateur, qui n’est pas sans incidence
sur leur emploi. La liaison de données la plus classique est la liaison radio
en ligne de visée directe (Line-of-Sight), dont la portée est fonction de la
fréquence choisie, qui est elle-même un compromis entre débit et portée.
Ainsi, les fréquences hautes permettent un plus grand débit de données
mais ont une portée moindre, et inversement. La fréquence ou gamme
de fréquence utilisée est aussi dépendante de l’autorisation d’émettre,
chaque pays étant souverain sur leur attribution. Dans le cas d’un drone
de transport, le débit de données n’est pas un enjeu prioritaire, et l’on
peut ainsi aisément piloter le drone à une distance de 200 km. Un drone
du fabriquant Boreal a par exemple effectué, en 2022, une mission à 110 km
de distance de la station de pilotage, transmettant des données vidéos en
direct, grâce au système de communication SL200 de l’entreprise Simpulse.
La partie brouillage et intrusion, qui fait partie de la bulle A2AD, pourra
être contournée par antenne directionnelle et évasion de fréquence,
comme c’est déjà le cas pour de nombreux systèmes de communication
radio militaire. La liaison radio a cependant un inconvénient principal. Elle
induit, en l’absence de relais, le besoin d’une ligne droite sans obstacle
entre l’opérateur et l’engin, ne permettant pas de faire poser l’aéronef
à longue distance, à cause du relief et, tout simplement, de la courbure

147
LIBRES RÉFLEXIONS

de la Terre. Cette contrainte pourrait cependant être contournée par un


système de parachutage du colis, ou éventuellement par un système de
treuillage si la distance entre l’opérateur et le lieu de livraison n’est pas
trop importante, au risque d’avoir besoin d’un treuil de plusieurs centaines
de mètres. Il serait également techniquement possible de transférer le
pilotage vers l’opérateur recevant le colis mais tactiquement, cela n’est pas
pertinent de faire reposer cette charge sur l’unité bénéficiaire. L’objectif
de la logistique étant au contraire de faciliter la manœuvre des troupes au
contact de l’ennemi.

Une autre solution est naturellement la liaison satellite, qui permettrait de


conserver la liaison tout au long du parcours du drone et de le faire poser,
même à très longue distance. Cette option est cependant à tempérer pour
deux raisons. D’une part, le coût des moyens satellitaires étatiques est très
élevé tandis que le recours à des moyens privés de type « basse couche »,
rend dépendant d’entreprises comme Starlink. D’autre part, cette liaison
n’est en réalité pas parfaitement permanente, notamment dans les zones
très vallonnées, où il peut exister des zones blanches, tout comme dans les
espaces contestés par l’ennemi, qui mettra tout en œuvre afin de brouiller
les systèmes de positionnement, ce que l’on appelle GNSS (global navigation
satellite system) denied. Thierry Dupoux, directeur de l’innovation pour Safran
Electronics and Defense, est cependant optimiste sur la « démocratisation
des systèmes de centrale inertielle, qui couplés avec des systèmes optiques
et une liaison satellitaire, permettraient de rendre les drones aériens en
grande partie autonomes et avec une grande résistance au brouillage,
notamment des systèmes de positionnement ».

Enfin, la technologie wifi, 4G ou 5G, qui permet un très haut débit de


données, est limitée par sa faible portée, de quelques kilomètres. Elle trouve
donc plutôt sa place dans une utilisation urbaine. Un maillage militaire est
cependant actuellement à l’étude et pourrait permettre un déploiement
suivant l’avancée des troupes.

4 - Cadre d’emploi opérationnel

Après avoir exposé l’état de l’art des capacités offertes par les drones aériens,
il apparaît pertinent de s’intéresser aux types d’unités qui pourraient détenir
ce genre de moyens et ce, afin d’améliorer le soutien des combattants
durant l’accomplissement de leurs missions. En effet, l’adoption d’un nouvel
outil engendre des implications nombreuses, que l’on peut analyser sous le
prisme DORESE : doctrine, organisation, ressources humaines, équipement,
soutien et entraînement. Les gains espérés doivent donc être significatifs.
Dans ce cadre, il est intéressant de noter que l’école des drones (EDD) s’est

148
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

autonomisée du 61e régiment d’artillerie à l’automne 2023, et forme non


seulement le personnel de l’armée de Terre mais aussi du personnel de l’ONU
ou encore du ministère de l’Intérieur.

Logique de milieu

Dans l’armée de Terre, les chasseurs alpins, autrement appelés « troupes de


montagne », agissent dans un milieu créant de fait les conditions d’emploi de
drones aériens de transport logistique telles qu’évoquées précédemment.
L’utilisation de drones, plutôt du type voilure tournante, semble être la
technologie la plus adaptée. L’enjeu ici étant prioritairement la capacité
d’emport en altitude jusqu’à des éléments très isolés plutôt que la distance
kilométrique à vol d’oiseau. Ainsi ces drones pourraient venir compléter
efficacement les hélicoptères pour des charges légères, des zones très
difficiles d’accès ou encore lorsque les conditions climatiques mettent en
péril l’équipage. Cette logique de milieu pourrait aussi être appliquée aux
unités détenant des savoir-faire dans des environnements compartimentés
ou difficiles d’accès, comme le combat en jungle ou le combat en zone
urbaine par exemple. La manière la plus agile de répondre à ces besoins très
particuliers est de laisser les éléments de soutien internes à ces unités mettre
en œuvre les solutions drones les plus adaptées. Bien évidemment cela se
limiterait à des charges modestes puisque la mise en œuvre des drones serait
du ressort de la section ou de la compagnie.

Le drone DX400, en cours de développement par Windlair,


a l’ambition de conserver sa pleine capacité d’emport jusqu’à une altitude de 3 000 mètres.
Les concepteurs de cet appareil ont également pour volonté d’optimiser les capacités de vol
à basse vitesse, ce qui est un défi sur les appareils à voilure mixte. © Windlair.

149
LIBRES RÉFLEXIONS

Logique de mise en place

Les troupes amphibies et les parachutistes ont vocation à créer des « têtes
de pont » au sein du dispositif ennemi. Ces unités sont alors éloignées de leur
élément de soutien, respectivement le porte-hélicoptère amphibie (PHA) et
la base opérationnelle aéroportée (BOAP). Si ces dernières disposent d’ores
et déjà d’outils spécifiques (barges et avions de transport), l’utilisation de
drones logistiques pourrait apporter une option tactique supplémentaire
par la réactivité et la souplesse d’emploi qu’ils offrent. Dans le cadre d’une
entrée en premier, la taille réduite des drones contribuerait à percer les
bulles A2/AD ennemies tout en préservant la vie des pilotes. Dans ce cas,
la technologie VTOL permettrait d’évoluer dans un compartiment de
terrain par essence restreint, la « tête de pont », et serait mis en œuvre par
l’élément de soutien adapté : bâtiment de la Marine Nationale pour les
unités amphibies ou BOAP pour les TAP.

En complément, pour les troupes aéroportées, la combinaison avion de


transport - planeur logistique, déjà mentionnée, offre une élongation et une
discrétion particulièrement intéressantes dans le cadre d’opérations dans la
profondeur.

Logique de dispersion

Les récents évènements géopolitiques, tout particulièrement l’invasion russe


de l’Ukraine, ont participé à repenser le modèle de l’armée de Terre, d’une
armée « au contact » vers une armée « de combat ». Cette réorganisation,
toujours en cours, engendre une réflexion sur la logistique opérationnelle
dans le cadre d’un engagement majeur en haute intensité. Ainsi, la sûreté des
emprises logistiques, comme le groupement de soutien divisionnaire (GSD),
redevient un enjeu crucial. Au-delà de l’éloignement entre le GSD et la ligne
des contacts, l’une des parades face aux coups de l’ennemi (notamment
artillerie et munitions rôdeuses), pour cette cible potentielle, est la
dispersion sur une zone estimée à environ 400 km2. Les drones logistiques
représenteraient alors un outil pertinent pour le transfert de matériels
entre les zones fonctionnelles (ZF), par exemple de pièces détachées. Les
régiments du Train, assurant l’approvisionnement des unités de l’armée de
Terre, pourraient utilement étoffer la gamme des drones dont ils disposent
déjà.

Logique d’urgence

Tout d’abord, il faut bien rappeler à nouveau que le ravitaillement par


la 3e dimension ne peut remplacer les convois terrestres en termes de
volumes. Cette capacité à livrer de la ressource par les airs au plus près

150
Drones aériens de transport logistique. Quelles perspectives ? LIBRES RÉFLEXIONS

des troupes au contact est cependant un savoir-faire essentiel des armées


modernes, permettant le soutien d’unités au sol en difficulté tactique.
Ensuite, il s’agit de différencier deux types d’approches. D’un point de vue
tactique, les drones mis en œuvre au sein du GSD, pourraient être utilisés
afin de livrer de la ressource directement auprès des unités de soutien au
contact (train de combat n° 2 – TC2). Cela semble cohérent au regard de
la distance à parcourir (une centaine de kilomètres) et du fait que le GSD
est déjà relié aux TC2. D’un point de vue opératif, la livraison par air est du
ressort du 1er régiment du train parachutiste depuis sa base opérationnelle
aéroportée, comprenant notamment une piste de décollage. Dans ce cas,
c’est une nouvelle fois le planeur logistique qui pourrait venir compléter
les moyens traditionnels de livraison par air, à savoir la flotte d’avions de
transport de l’armée de l’air : CN235, C130 et A400M, chacun dans leurs
différentes versions.

Dans tous ces exemples, il faudra prendre en compte les spécificités


du transport aérien et notamment les restrictions liées au transport de
marchandises dangereuses et de conditionnement approprié du matériel
à transporter. De plus, une coordination entre tous ces acteurs apparaît
nécessaire afin de limiter l’hétérogénéité de la flotte, élément très contraignant
en termes de formation comme de soutien.

5 - Prospective : après 2035

Au regard des performances actuelles des drones de transport logistique,


l’axe d’évolution le plus évident est la montée en gamme en termes de charge
utile avec un horizon aux environs de 500 kg, et ce afin de couvrir pleinement
le segment se situant en deçà de l’emploi utile de vecteurs « classiques ».
Les charges devenant de plus en plus lourdes, cela impliquera de repenser
l’organisation du conditionnement de ces charges ainsi que la formation des
pilotes de ces drones « lourds ». Cette montée en gamme pourrait se faire en
partie en gagnant sur l’élongation, puisqu’une autonomie d’environ 300 km
semble suffisante pour l’essentiel des cas d’usage, tandis que les drones
existants aujourd’hui ont des autonomies souvent largement supérieures.
En effet, la distance entre le groupement de soutien divisionnaire (GSD) et
les éléments de soutien des unités au contact est, doctrinalement, d’une
centaine de kilomètres. Une autonomie de 300 km permet donc aller-retour
entre ce GSD et les unités à soutenir. Ce qui est économisé en distance
pourra être réinjecté en charge utile. L’université technique de Munich a
par exemple remporté en 2023 un appel à projet du Fonds Européen de
Défense (FED) intitulé iMEDCAP dont l’objectif est de développer un drone
d’évacuation sanitaire ayant une charge offerte de 500 kg.

151
LIBRES RÉFLEXIONS

Un autre axe d’évolution consiste en une certaine forme d’autonomisation,


avec notamment une capacité à collaborer avec d’autres drones, quelle
que soit leur fonction, ou encore à s’orienter dans un milieu complexe,
notamment dans un environnement 3D congestionné. Ces éléments
sont identifiés entre autres dans le défi 2 intitulé « Systèmes intelligents »
du Plan stratégique scientifique 2015-2025 (mis à jour en 2020) de l’office
national d’études et de recherches aérospatiales (ONERA), qui a notamment
pour mission de développer et d’orienter les recherches dans le domaine
aéronautique et spatial, pour des finalités civiles comme militaires.

En conclusion, le domaine du drone militaire de transport de fret est encore


largement immature d’un point de vue technologique (faible capacité
d’emport des vecteurs existants) comme doctrinal (concepts d’emploi
encore embryonnaires). Cependant, sous la double impulsion, d’une part
des perspectives de développement du marché dans la décennie à venir,
d’autre part de l’intérêt croissant de ces systèmes dans les conflits en cours,
des drones logistiques devraient intégrer rapidement la palette des outils
tactiques voire opératifs de nombreuses armées. En effet, comme cet article
a tenté de le démontrer, ces vecteurs offrent des options pertinentes dans
le cadre d’une logistique plus réactive et plus agile, pleinement au service
de la capacité opérationnelle des unités au contact. Cela s’avère d’autant
plus pertinent dans une armée française se préparant à un engagement
majeur où les unités tactiques, plus dispersées et faisant face à un ennemi
symétrique, devront impérativement conserver l’initiative pour vaincre.

152
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

La maintenance dans une


opération d’envergure :
enjeu majeur de l’économie
de guerre

Après des décennies de désindustrialisation


et d’opérations militaires expéditionnaires,
la possibilité d’une opération d’envergure
Par le lieutenant- contre un ennemi à parité s’impose à l’armée
colonel Thomas de Terre. Cependant, le manque d’épaisseur
ARNAL logistique pourrait compromettre la conduite
et le soutien d’une telle opération. La
maintenance des matériels militaires est un
Le lieutenant-colonel levier incontournable si le pays doit passer
Thomas Arnal est saint- en économie de guerre. En effet, l’acquisition
cyrien de la promotion « massive de stocks relancerait un secteur
CES Francoville » et officier économique fragile et pourtant stratégique.
de l’arme du Matériel. Il a Cela suppose cependant à long terme des
servi successivement au financements importants.
3 e régiment du Matériel,
au 2 e régiment de
parachutistes d’infanterie
de marine, au 8 e puis au De nombreux événements récents ont mis en
6 e régiment du Matériel. exergue le manque de profondeur logistique
Il a été projeté au Tchad, de l’armée de Terre 1. Le domaine du maintien
au Mali et au Liban. en condition opérationnelle des matériels ter-
Affecté de 2020 à 2023 restres (MCO-T)2 est particulièrement concerné.
au centre opérationnel Dans le cadre d’une opération d’envergure,
de la Structure Intégrée
l’ambition opérationnelle fixée pour 2027 est la
du Maintien en condition
opérationnelle des
génération et la projection d’une division (avec
Matériels Terrestres ses appuis et soutiens) en trente jours, puis le
(SIMMT), il a développé soutien dans la durée de son engagement.
les échanges et la
coordination avec les Après des décennies de budgets contraints et
industriels de défense de politique de logistique du flux plutôt que
pour le soutien MCO-T
du stock, il semble difficile à court terme de
des opérations et
de l’hypothèse d’un
engagement majeur. 1 C
 rise COVID, exercice de montée en puissance de l’armée
de Terre (MEPAT), projection de force en Roumanie, exercice
ORION 2023, désengagements divers d’Afrique, etc.
2 S
 ous-fonction logistique qui a pour but la conservation ou
le rétablissement du fonctionnement nominal d’un matériel
(entretien et réparation, approvisionnement, livraison et
distribution des rechanges, récupération et évacuation des
chutes tactiques et techniques amies, élimination de certains
matériels).

153
LIBRES RÉFLEXIONS

satisfaire cette ambition. Pour autant, les crises multiples auxquelles le pays
est confronté ont fait émerger le concept d’économie de guerre. En juin 2022,
le Président Macron expliquait que la France et l’Union européenne étaient
entrées dans « une économie de guerre dans laquelle (…) nous allons durablement
devoir nous organiser 3 ». Cette déclaration appelait au renforcement de
l’industrie de défense4 au regard des besoins militaires accrus mis en lumière
par la guerre russo-ukrainienne. Cette prise de conscience politique fait écho
au constat logistique fait par l’armée de Terre.

L’économie de guerre désigne une situation dans laquelle l’appareil productif


national est dédié en priorité aux besoins de la guerre, possiblement par
prélèvement autoritaire (réquisitions, livraisons obligatoires, etc.). Dans ce
contexte, le MCO-T est déterminant car il permet d’agir sur l’endurance
industrielle, indispensable au soutien d’une opération d’envergure sur la durée.

I - Le constat d’un manque de profondeur logistique

Le MCO-T fait face à trois défis : générer la force5, la soutenir6 et la régénérer7.


Les retours d’expérience des exercices de montée en puissance et l’exercice
ORION 2023 ont permis de constater l’ampleur de ces défis à l’aune de
l’écart entre la facture logistique théorique d’une « division engagement
majeur » et l’état réel des stocks détenus.

Le RETEX de l’exercice MEPAT

L’État-major de l’armée de Terre (EMAT) a organisé en mai 2022 une


simulation de la manœuvre de montée en puissance de l’armée de Terre
(MEPAT sous forme de wargame) pour répondre au défi d’un engagement
majeur. Le scénario faisait de la France la nation cadre d’une coalition. Les
conclusions de cette simulation démontrent un manque de profondeur

3 S
 ource : article du Monde du 13/06/2022 : « Économie de guerre » : Emmanuel Macron demande une
réévaluation de la loi de programmation militaire.
4 Française comme européenne.
5 L
 a génération de force implique de nombreuses actions : identifier les matériels à projeter, les affecter
aux unités concernées, remonter la disponibilité des parcs, constituer les stocks de pièces de rechange
et éventuellement une réserve de maintenance, regrouper les ressources, contrôler/réparer les
matériels avant leur projection, désigner et équiper les maintenanciers projetés sur le théâtre (outillage
technique notamment).
6 L
e soutien de l’engagement consiste à réparer les matériels indisponibles (pannes techniques et
destructions par l’ennemi) dans les différentes zones d’opération. Cela concerne également le
remplacement des matériels endommagés par des matériels en bon état en provenance de la zone
arrière (réserve de maintenance de théâtre).
7 L
 a régénération de la force est un défi industriel national qui se joue principalement sur le territoire
national. Il englobe les actions de production, de réparation lourde et d’acheminements (boucles
arrières et avants). Elle concerne des acteurs tant étatiques que privés et relève directement de
l’économie de guerre.

154
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

logistique, accentué par des fragilités capacitaires. Cela se traduit par une
armée de Terre au format tout juste adapté à la gestion de crise8, limitée par
des stratégies d’externalisation (acheminement stratégique9 par exemple) et
la concurrence économique internationale en situation de crise (rareté des
ressources et prédations).

L’enjeu principal de la MEPAT est la réactivité. L’armée de Terre doit disposer


au bon moment des bonnes ressources en quantité suffisante, ce qui
implique anticipation et souplesse. Pour le MCO-T, les stratégies de soutien
actuelles sont trop rigides pour remplir cet objectif (format, délais, volume
financier alloué). Les procédures dérogatoires et les contrats de soutien
doivent donc gagner en souplesse. Les mécanismes actuels de mobilisation
et de réquisition ne sont en outre pas assez performants. Pourtant, le recours
impératif en moyens extérieurs est l’un des premiers enseignements du
wargame réalisé lors de cet exercice.

Enfin, le succès de la MEPAT dépend en grande partie de la remontée de


la disponibilité technique des matériels. Cela implique une remontée en
puissance préalable de la base industrielle et technologique de défense
(BITD). Mais cette dernière ne vit pas au même rythme que l’armée de
Terre. La réactivité est donc l’enjeu de l’économie de guerre. Il s’agit de
constituer des stocks préalables et de réaliser des réquisitions planifiées.
Cette anticipation ne peut plus attendre le « top départ » d’une montée en
puissance de 6 mois à partir du déclenchement d’une crise. C’est pourquoi
le nouveau référentiel opérationnel (NRO) fixé par la loi de programmation
militaire (LPM) 2024-2030 va dans le sens d’une accélération de la MEPAT.
L’armée de Terre doit donc disposer de leviers successifs pour chaque étape
de ce scénario. Chaque levier serait caractérisé par des finances dédiées,
des commandes industrielles, des réquisitions de moyens privés et par
l’abaissement de blocages juridiques ou administratifs propres au « temps
de paix ». Le travail du secrétariat général de la défense et de la sécurité
nationale (SGDSN) sur les stades de défense (STADEF) va dans ce sens.

Le RETEX de l’exercice ORION 2023

Concrétisation d’une ambition d’entraînement d’envergure, ORION a été


l’un des évènements majeurs de 2023 pour l’armée de Terre. Cet exercice
interarmées visait plusieurs objectifs : entraînement des forces terrestres,
intégration de nations alliées, démonstration capacitaire dissuasive et
établissement d’une « photographie instantanée » de nos capacités

8 L
 a gestion de crise correspond aux missions permanentes et engagements dans la durée que les forces
armées doivent assumer, incluant un renfort en cas de crise majeure touchant le territoire national.
9 L
 ’acheminement stratégique regroupe l’ensemble des actions de transport entre le territoire national
et le théâtre d’opérations.

155
LIBRES RÉFLEXIONS

opérationnelles. S’il a confirmé la pertinence du modèle complet de l’armée


de Terre, ORION a également illustré ses insuffisances capacitaires. Cette
fragilité entraîne une autonomie limitée et une dépendance aux nations
alliées qui nuit donc à l’ambition française d’assumer le rôle de nation cadre
dans un engagement en coalition.

ORION a également démontré les limites de la politique de gestion des parcs


et des stratégies actuelles de soutien des matériels terrestres. La logique
de densification des parcs régimentaires initiée en 2020 va dans le sens de
l’ambition haute intensité10. Pour autant, l’activité des matériels majeurs du
segment de décision (VBCI et char LECLERC) est contrainte par des impératifs
liés aux marchés de soutien en service (MSS), ce qui implique le maintien
d’un parc d’entraînement (PE) volumineux11. Ces marchés sont rigides dans
l’anticipation de la consommation annuelle. Pour l’armée de Terre, il s’agit
donc de revoir ces stratégies et de définir l’équilibre entre socle de soutien
industriel, niveaux des stocks et évolutions du besoin en potentiels12.

Préparation des chars Leclerc du 12e régiment de cuirassiers en vue de l’exercice Orion 2023.
© Alban Gourgousse. Source : www.larep.fr.

10 L
 e choix français d’une armée de Terre « échantillonnaire » permet en théorie de disposer d’une base
de départ polyvalente avant une phase de massification par montée en puissance (sous réserve de
délais, de financement et d’atouts industriels préalables).
11 L
 e principe du PE est de fournir aux unités en préparation opérationnelle dans les camps de manœuvre
des matériels majeurs dédiés afin de conserver le potentiel de leurs propres matériels régimentaires.
12 P
 our illustrer la limitation actuelle des ressources : ORION/4 a vu le déploiement de 23 XL et 45 VBCI.
C’est 4 fois moins que l’effectif théorique d’une division blindée. Le déploiement de ces 23 XL pendant
2 semaines a représenté 3 225 heures de potentiel sur les 8 000 heures métropole annuelles prévues
en LPM, soit 40 %.

156
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

Enfin, ORION a souligné l’impératif de consolider les données logistiques


en haute intensité. Les limites de l’exercice n’ont pas permis l’emploi massif
des ressources « consommables » d’une division (notamment les pièces de
rechange pour le MCO-T). Pour autant, ORION a confirmé la nécessité de
réévaluer les lois de consommation ainsi que de constituer une base de
données unique, partagée et accessible. Celle-ci est primordiale pour la
constitution de stocks logistiques adaptés à une opération d’envergure.

L’état des stocks face à la « facture logistique » d’une division engagée


en « hypothèse d’engagement majeur (HEM) »

En avril 2023, la structure intégrée du maintien en condition opérationnelle


des matériels terrestres (SIMMT) a mené un exercice de planification avec les
acteurs étatiques et privés13 du MCO-T. Il s’agissait d’une réflexion commune
sur la montée en puissance industrielle nécessaire à un conflit de haute
intensité, sur le scénario de la MEPAT.

Les travaux mettent en lumière des stocks limités à la gestion de crise et


difficiles à reconstituer. Sans entrer dans le détail de données classifiées,
les taux de réalisation des stocks nécessaires à une division pour une
opération d’envergure14 sont faibles. La reconstitution de stocks pour le
MCO-T représente un effort élevé sur les plans budgétaires et logistiques.
Cet investissement permettrait pourtant d’augmenter la capacité de
production de la BITD et de gagner des délais sur la MEPAT en cas d’opération
d’envergure. Ces besoins demeurent non programmés à ce stade par la LPM
2024-2030, faute de financement.

Au-delà du coût, les délais de production semblent également incompatibles


avec l’ambition opérationnelle fixée pour 2027. Dans l’éventualité d’un
déblocage en urgence de finances dédiées, les délais de constitution des
stocks s’avéreraient difficiles à atteindre dans le délai de trente jours15.

***

La BITD terrestre, actuellement structurée pour répondre aux justes besoins


de la gestion de crise, n’est pas dimensionnée pour soutenir dans la durée
une opération d’envergure. Ce constat posé, il est intéressant d’étudier les
premières mesures concrètes permettant potentiellement de dépasser ce
blocage et de façonner une industrie de défense « prête à la guerre ».

13 Notamment les entreprises ARQUUS, NEXTER, THALES et NSE.


14 Calculés à partir du contrat opérationnel fixé à l’armée de Terre.
15 Les délais de constitution de lots de rechanges de projection (LRP) par les industriels se comptent
en mois (minimum deux années, sans compter les obsolescences de rechange ou les potentiels
problèmes d’approvisionnement de fournisseurs).

157
LIBRES RÉFLEXIONS

II - Une prise de conscience en cours d’exploitation

Pour participer au développement de l’économie de guerre, le MCO-T


a déjà identifié des blocages structurels et bénéficie de premières
actions prometteuses grâce à un volontarisme législatif et à l’innovation
technologique.

Un changement de paradigme qui s’impose

La volonté politique d’entrer en économie de guerre est freinée par les


difficultés structurelles de la BITD : frilosité des investisseurs et défaut
d’attractivité du secteur.

En mai 2023, une commission sénatoriale a publié son rapport d’information


sur le sujet16. Les entreprises du secteur défense y déplorent un accès au
financement bancaire compliqué, qu’il est cependant difficile à quantifier.
Certains groupes bancaires (HSBC par exemple) rejettent le domaine de la
défense de leur politique d’investissement. Dans le secteur public, la banque
européenne d’investissement (BEI) ne finance plus les munitions, matériels
et infrastructures militaires17. Ces difficultés touchent principalement les
petites et moyennes entreprises (PME) ainsi que les opérations d’export.
Cette frilosité s’étend également à d’autres secteurs (refus d’assureurs de
couvrir certaines entreprises, de développeurs d’assurer la maintenance de
sites internet, de bailleurs immobiliers de louer des bureaux). Ces situations
marginales semblent révéler une tendance de fond qui assimile l’industrie
de défense à des activités controversées par deux aspects : la conformité
et la réputation. La multiplication de règles et normes dans le domaine
de la défense (sans compter les exigences environnementales et sociales)
poussent les financeurs à la « sur-conformité » et au refus. Le risque lié à
la réputation pousse les investisseurs à imposer une politique restrictive
vis-à-vis des entreprises de défense. Le déclin d’attractivité engendré
fragilise le consensus de l’utilité sociale d’une BITD robuste et souveraine,
tout en repoussant les jeunes talents français vers d’autres secteurs ou vers
l’étranger.

16 S
 ource : Renseignement et prospective : garder un temps d’avance, conserver une industrie de défense
solide et innovante : https://www.senat.fr/rap/r22-637/r22-637-syn.pdf.
17 C
 ette décision ne découle d’ailleurs ni du droit primaire, ni du droit dérivé, ni même des statuts de
la BEI.

158
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

Les rapporteurs de l’information parlementaire proposent quatre axes pour


réduire ces difficultés structurelles :

• établir un diagnostic (bilans annuels à organiser) ;


• encourager les banques à s’engager au côté de la BITD18 ;
• développer le volontarisme au niveau européen19 ;
• renforcer l’accompagnement public des entreprises de la BITD20.

Considérant la situation actuelle, le chemin semble encore long pour y


parvenir.

Le dépoussiérage du concept de réquisition

La réquisition militaire est liée au concept d’économie de guerre. Le code


de la défense précise « qu’en cas de mobilisation de l’armée de Terre, le
ministre de la défense détermine la date à laquelle commence, l’obligation
de fournir les prestations nécessaires pour suppléer à l’insuffisance des
moyens ordinaires de l’armée de Terre (…) »21. Ces réquisitions sont limitées
par le cadre militaire et ne peuvent être ordonnées qu’à défaut de tout autre
moyen adéquat disponible.

En juillet 2022, la direction des affaires juridiques (DAJ) du secrétariat général


pour l’administration (SGA) a proposé la rénovation du régime de réquisitions,
qui date de 1959. En effet, les conditions de mise en œuvre peuvent gagner
en simplification (réécriture synthétique), en proportionnalité (subsidiarité
entre réquisition et commande publique), en clarification (cas d’usage :
menace pour la sécurité nationale ou pour ses intérêts) et en portée (biens,
services ou personnes concernés, neutralisation des droits de grève et de
retrait, principe de rétribution après une réquisition)22.

Pour le MCO-T, la réquisition peut concerner du personnel, des matériels, des


infrastructures, de l’outillage ou des moyens de stockage pour combler les
manques patrimoniaux (pour équiper la division HEM, renforcer le territoire
national et compléter les moyens de la BITD). Un dispositif d’intelligence

18 Imposer la justification des refus de financement, développer la communication interne sur


l’importance du secteur défense pour l’économie nationale, alléger les procédures de vérification, etc.
19 R
 évision de la « doctrine » de la BEI, vigilance interministérielle sur les projets de textes potentiellement
contraignants pour la BITD, etc.
20 R
éférencement de « sur-transpositions » de textes européens contraignantes, accompagnement
financier pour certains marchés, constitution de fonds d’investissement privés dans le secteur de la
défense, réflexions sur la création de référents défense régionaux dans le secteur bancaire, etc.
21 Source : Article L2221-2 du Code de la défense.
22 S
 ource : Partie normative de la LPM : réquisitions ; BITD (note n° 0001D22013106 ARM/SGA/DAJ du
21/07/2022).

159
LIBRES RÉFLEXIONS

économique renforcé 23 permettrait la cartographie des réquisitions


potentielles en cas de crise. À la lumière du manque de profondeur logistique
constaté, l’actualisation du concept de réquisition va donc dans le sens de
l’économie de guerre.

Les travaux de la SIMMT avec la BITD

Le MCO constitue une source importante de financement et d’activités


sur le long terme pour la BITD. La stratégie de soutien d’un programme
d’armement définit un effort dans la durée pour l’industriel. Ainsi, la
constitution de stocks de rechange par la commande publique participe
au renforcement des entreprises, permet l’entretien de compétences
industrielles24 et contribue à la résilience industrielle française.

Ligne de production de chenilles pour le char Leclerc de Nexter/KNDS.


Source : www.industrie-online.com.

La crise de la COVID a permis de prendre conscience des faiblesses


industrielles de la France. Cet épisode a révélé les fragilités de nos
entreprises : tensions et perte de compétences faute de commandes,

23 A
 ctuellement, il s’agit d’une surveillance conjointe SIMMT/DGA de la BITD et de leurs principaux
fournisseurs. Pour la DGA, cette tâche est dévolue au service des affaires industrielles et de
l’intelligence économique (S2IE).
24 L
 ’absence de commandes régulières d’un rechange peut conduire à son obsolescence par perte de
savoir-faire, de stock ou de matière première.

160
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

concurrence internationale agressive (extraterritorialité du droit américain


par exemple25), cyber-menaces, besoins d’une cartographie détaillée des
fournisseurs et importance des stocks26. Également concernée, la BITD
terrestre a pu être partiellement renforcée par des commandes massives
de pièces de rechange par la SIMMT, qui a ensuite imposé un droit de regard
sur le dimensionnement des chaînes d’approvisionnement des entreprises27.

Au-delà de ces travaux d’intelligence économique, d’autres actions ont


été initiées. La SIMMT se tourne vers l’innovation technologique pour
optimiser les activités de maintenance et limiter la dépendance à des stocks
indisponibles immédiatement. La maintenance prédictive28 et l’impression
3D29 constituent des pistes prometteuses. Dans le domaine des ressources
humaines, la création de la réserve industrielle de défense (RID) en octobre
2023 va dans le sens de l’économie de guerre. Ce système permet de
renforcer l’industrie d’armement en cas de crise majeure30. L’objectif fixé
pour 2030 est d’atteindre 3 000 RID.

***

Le conflit russo-ukrainien a rappelé l’importance stratégique de l’industrie


de défense. Si la France veut basculer en économie de guerre, elle devra
valoriser les initiatives développées, lever les blocages structurels et anticiper
le financement et la commande de stocks massifs. Le volet MCO-T est
ainsi incontournable pour renforcer notre BITD sur le moyen terme. Pour
l’armée de Terre, il s’agit d’appuyer cette prise de conscience avant que le
« phénomène Ukraine » ne s’essouffle.

 a norme ITAR (International traffic in arms regulation) prévoit que les États-Unis peuvent s’opposer à
25 L
l’export d’un système d’armes contenant au moins un composant américain. On en déduit aisément
l’impératif de souveraineté industrielle pour la France.
26 S
ource : Article OPEX360.com du 18/11/2020 : https://www.opex360.com/2020/11/18/le-terme-de-
stock-est-aujourdhui-presque-un-gros-mot-deplore-le-chef-detat-major-de-larmee-de-terre/.
27 S
 ource : Rapport d’information de la commission de la défense nationale et des forces armées de
l’Assemblée Nationale sur la préparation à la haute intensité du 17/02/2022 : https://www.assemblee-
nationale.fr/dyn/15/rapports/cion_def/l15b5054_rapport-information#.
28 L
 a maintenance prédictive est l’intégration de nombreux capteurs au sein d’un matériel. L’analyse par
une intelligence artificielle des données collectées permet de suivre l’évolution de l’état du matériel
et de détecter pannes et casses avant qu’elles ne surviennent.
29 L
 a SIMMT développe avec la DGA depuis plusieurs années la fabrication additive de rechanges en
polymère. À l’avenir, l’impression métallique permettra un changement d’échelle, tout en constituant
un atout pour limiter les empreintes logistique et écologique d’une force déployée. La rémunération
de la propriété intellectuelle des entreprises est prise en compte, notamment par un système de
block chain.
30 C
 es réservistes ont vocation à être déployés au sein des entreprises de la BITD, du service industriel de
l’aéronautique (SIAé), du service de la maintenance industrielle terrestre (SMITer), du service logistique
de la marine (SLM) ou du service interarmées des munitions (SIMu).

161
LIBRES RÉFLEXIONS

III - Perspectives d’avenir

Disposer d’une économie de guerre pour soutenir une opération d’envergure


implique le renforcement d’un secteur économique structurant pour la
France. Pour l’armée de Terre, il s’agit de saisir l’opportunité du contexte
actuel pour retrouver l’épaisseur logistique indispensable pour répondre aux
enjeux de défense actuels.

Économie de défense et défense de l’économie française

La BITD française est un maillage industriel d’environ neuf grands groupes et


plus de 4 000 PME, dont 450 considérées comme stratégiques. Elle représente
200 000 emplois de haute technicité, et 15 G€ de chiffre d’affaire (hors MCO).
Avec jusqu’à 7 % des emplois industriels de certaines régions, elle est l’un des
rares secteurs avec l’aéronautique à contribuer positivement à la balance
commerciale de la France31 (en 2018, l’export de la BITD représentait 6,9 G€,
soit 20 % des exportations françaises).

L’impact économique du secteur défense se mesure sur l’ensemble du


territoire français32 à partir d’externalités (effets sur l’activité, l’emploi, la
recherche et le développement). Il est estimé que chaque milliard d’euros
investi dans la BITD génère deux milliards supplémentaires en activité
(PIB) au bout de dix ans. De plus, les dépenses publiques n’évincent
pas les investissements de R&D privés 33. L’effet multiplicateur de cet
investissement est supérieur à celui des dépenses de fonctionnement de
l’État (qui sont de la consommation, sans retombée sur la productivité
privée). L’effort en équipements militaires et en R&D concentre 80 % de
l’investissement public français. L’aspect national de la production de
défense renforce encore cet effet34. Enfin, le suivi et le pilotage de la BITD
par la DGA témoignent du contrôle étatique et de la protection de la vie
économique du secteur.

Le réarmement observé dans de nombreux pays constitue une opportunité


pour la BITD française. La prise de conscience politique et l’expertise
industrielle historique de notre pays sont des atouts à valoriser pour renforcer

31 S
 ource : DGA – Développer la BITD française et européenne : https://www.defense.gouv.fr/dga/nos-
missions/developper-bitd-francaise-europeenne.
32 L
 a BITD contribue activement au maintien de l’activité dans les zones industrielles sous-dotées et a
également remplacé des sites militaires fermés lors des réorganisations géographiques successives de
la défense.
33 S
ource : Chaire EcoDef de l’IHEDN : Impact économique de la défense (27/05/2020) : Impact
économique de la défense - Chaire Économie de défense - IHEDN (ecodef-ihedn.fr).
34 L
 a recherche et le développement de la BITD ruissellent davantage vers des entreprises françaises
(82 %) que celle des entreprises privées d’autres secteurs d’activité (52 %).

162
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

un secteur stratégique, source d’emploi et de croissance économique. Pour


le MCO-T, la constitution de stocks de rechange représente donc un enjeu
économique non négligeable sur le moyen terme pour le pays.

Remettre l’État au cœur d’un secteur stratégique

À l’image de ce que font les grandes puissances étrangères, il semble


impératif de développer un protectionnisme économique et législatif pour
renforcer notre BITD.

Au-delà des réquisitions, le SGA travaille sur la priorisation de la livraison


de biens et services au bénéfice des forces armées35. Il s’agit de pouvoir
ordonner à un partenaire contractuel de l’État de l’approvisionner, par
priorité sur tout autre engagement36. Le régime de contrôle des entreprises de
fourniture de matériels de guerre est également en étude de modernisation.
La DAJ préconise la clarification des prérogatives des commissaires du
gouvernement siégeant dans les entreprises liées à l’État par un marché
relatif aux matériels de guerre (contrôle de la stratégie d’entreprise et mise
en œuvre éventuelle de priorisation ou réquisition). Enfin, le SGA souhaite
renforcer les prérogatives de contrôle de l’État dans le cadre des marchés
publics, exclus du droit européen. Il s’agit d’éviter de soumettre ces marchés
à des règles trop contraignantes. Cela peut également passer par l’extension
des obligations liées aux enquêtes de coûts à ces marchés (transparence
notamment). En effet, l’absence de mise en concurrence au sein de la BITD
conduit régulièrement à une dérive de prix contraignante.

Pour le MCO-T, ces enjeux sont primordiaux pour commander et constituer


dans la durée les stocks nécessaires au soutien d’une opération d’envergure.
Plusieurs autres pistes sont étudiées par la SIMMT : standardisation de sous-
ensembles pour plusieurs types de matériels majeurs37, prise en compte de
l’évolution de standard d’un matériel plutôt que l’acquisition de nouveaux
parcs à échéance régulière38 par exemple.

35 S
 ource : Partie normative de la LPM : réquisitions ; BITD (note n° 0001D22013106 ARM/SGA/DAJ du
21/07/2022).
 ette mesure est inspirée de la législation américaine (DPAS : Defence Priorities and Allocations
36 C
System).
37 L
 e passage à l’échelle SOR – HEM impose la priorisation de la soutenabilité sur le respect exhaustif du
cahier des charges. Exemples : les États-Unis sont passés entre 1945 et 1985 de 27 châssis de camions
de transports à un seul pour des dizaines de matériels différents. En 2010, l’Allemagne disposait de
3 familles de moteurs différents pour équiper une dizaine de familles de matériels majeurs quand la
France en avait 7 pour équiper le même volume de parcs différents.
38 L
 ’exemple du char T72 russe mérite d’être étudié. Ce matériel est en évolution constante depuis 1973.
Pensé pour une production de masse à des coûts maîtrisés par la planification, il permet d’ajouter la
masse à l’innovation permise par les matériels plus récents. Pour la France, la conservation du VAB
(matériel emblématique et connu de tous les militaires français, y compris nos réservistes) est une
piste intéressante dans ce sens.

163
LIBRES RÉFLEXIONS

Saisir l’opportunité du « moment HEM »

Pour l’armée de Terre, le retour de la guerre en Europe doit se traduire par


des moyens à la hauteur de la réalité de la menace. La prise de conscience
des faiblesses industrielles françaises en contexte de guerre économique
mérite d’être exploitée par les décideurs politiques et militaires.

Au même titre que les secteurs naval et aéronautique qui structurent


l’économie française, la BITD terrestre doit être davantage valorisée
dans les travaux financiers et capacitaires. Les dernières décennies ont
pu conduire à une forme de défiance de l’armée de Terre vis-à-vis de
l’industrie de défense (opposition des intérêts opérationnels des armées
aux logiques financières et corporatistes industrielles). À l’heure où la
société civile se réapproprie les enjeux de défense, ce mode de pensée
doit disparaître. Le MCO est donc un angle d’attaque pertinent car il
contribue au renforcement de la souveraineté industrielle sur le long terme
par le développement de nombreuses entreprises, génératrices d’emploi et
d’innovation, sur l’ensemble du territoire français. Le soutien à ce constat
par le pouvoir législatif, bien conscient des enjeux pour la nation, renforce
cette idée.

Dans le cadre de son ambition 2030, la SIMMT s’est fixé l’objectif d’une
« industrie prête à la guerre ». Cela passe par une coordination des capacités
industrielles au niveau ministériel et une contractualisation des évolutions
nécessaires au soutien d’une opération d’envergure. Mais surtout, il s’agit de
reconstituer des stocks étatiques au plus vite. En contexte budgétaire tendu,
et du point de vue du MCO, l’armée de Terre arbitre depuis des années
entre l’activité des forces terrestres (le potentiel d’entraînement soutenable)
et la constitution de stocks logistiques. L’engagement opérationnel
expéditionnaire mené jusqu’à présent déterminait la priorité de l’activité.
Après les récents désengagements militaires d’Afrique et l’affirmation d’une
ambition à peser dans un conflit de haute intensité, l’armée de Terre doit se
transformer en profondeur. Il s’agit concrètement de disposer des ressources
financières nécessaires sur le temps long pour garantir le respect du contrat
opérationnel fixé aux forces terrestres.

Conclusion

En pleine transformation, l’armée de Terre vit actuellement la fin d’un


paradigme. La transition du modèle de l’opération expéditionnaire vers
une logique de confrontation entre puissances étatiques en témoigne. Ce
changement d’échelle des menaces impose une anticipation, notamment
logistique.

164
La maintenance dans une opération d’envergure LIBRES RÉFLEXIONS

Le MCO-T est alors déterminant pour le passage en économie de guerre


souhaité par les autorités politiques. Cependant, et en raison de décennies
de fragilisation de l’industrie française, l’épaisseur logistique de l’armée de
Terre ne pourra être reconstituée que sur le temps long. Cela l’oblige à se
doter de chefs rompus à ces enjeux et à ces mécanismes. En outre, elle doit
être capable de faire preuve de pédagogie au niveau interarmées et vers le
politique pour expliquer ses besoins, condition indispensable pour obtenir
les ressources nécessaires.

Parallèlement, les citoyens français doivent être davantage sensibilisés sur


l’attractivité d’un secteur économique en pointe et dont la performance
est reconnue à travers le monde. Les enjeux économiques d’emploi, de
croissance et de concurrence internationale liés à ce sujet devraient faciliter
l’appui des décideurs politiques au niveau interministériel.

165
Disparaître du champ de bataille LIBRES RÉFLEXIONS

Disparaître
du champ de bataille

L’exploitation des champs immatériels et


numériques engendre la transparence du
champ de bataille. Il est alors nécessaire pour
le soldat de chercher à « disparaître » des
zones de combat grâce à l’utilisation d’armes
longue portée ou à la robotisation. Mais
Par le colonel l’occupation humaine du territoire demeure
François-Régis LEGRIER, essentielle. C’est ainsi que le camouflage,
chef du Pôle doctrine. l’utilisation du milieu suburbain, la dilution
de la signature électromagnétique dans les
infrastructures civiles, le retour aux anciens
Saint-cyrien et breveté systèmes de communication ou le leurrage
de l'école de guerre, deviennent (ou redeviennent) des procédés de
le colonel François-Régis combat essentiels. Les chefs doivent ainsi faire
Legrier appartient à l’arme en sorte de dissimuler leurs intentions afin de
de l’artillerie. Il a brouiller la compréhension de l’adversaire
notamment servi au dans le but ultime de « gagner la guerre avant
8 e régiment d’artillerie, la guerre ».
au 93 e régiment
d’artillerie de montagne
et enfin comme chef de
corps du 68 e régiment Le retour de la haute intensité s’accompagne
d’artillerie d’Afrique. d’un élargissement du conflit à l’ensemble des
Engagé à plusieurs milieux maîtrisés par l’homme. Si le XXe siècle
reprises sur différents a vu la guerre s’étendre aux milieux aérien,
théâtres d'opérations, il a sous-marin et au spectre électromagnétique,
notamment commandé
le XXI e siècle consacre l’importance du
le détachement artillerie
Task Force Wagram en Irak
milieu spatial, du cyberespace et du champ
en 2018-2019. informationnel. C’est la raison pour laquelle
Il dirige depuis deux ans on parle d’opérations multidomaines dans
le Pôle doctrine la doctrine américaine et multimilieux,
du Commandement du multichamps (M2MC 1) dans la doctrine
combat futur. française.

Cette extension de la conflictualité ouvre


des perspectives stratégiques et donne
naissance à la guerre hybride qui, par l’emploi
de modes d’action tels que la guerre par
procuration (emploi de proxies), les attaques

1 5
 milieux : aérien, terrestre, maritime, spatial, cyber et 2 champs :
électromagnétique et informationnel.

167
LIBRES RÉFLEXIONS

cybernétiques, les agressions sur le spectre électromagnétique (brouillage


GPS par exemple) ou encore les opérations de désinformation, permet
d’éviter la confrontation directe. En phase d’affrontement, ces modes
d’action, viennent se conjuguer avec le combat conventionnel à base
d’opérations interarmes et interarmées.

Un premier constat s’impose : le champ de bataille n’est pas seulement


physique mais aussi immatériel et numérique que ce soit pour neutraliser les
connectivités adverses, capter ou détruire ses données ou encore imposer
son narratif dans le champ cognitif.

À cette extension de la conflictualité, il convient de tenir compte de la


transparence du champ de bataille qui est l’un des enseignements majeurs
des conflits actuels. En effet, la multiplication des capteurs civils ou militaires
(drones, satellites) et des moyens de communication (téléphones portables,
réseaux sociaux, etc.) « éclaire » en permanence le champ de bataille et ce
en temps réel ou presque. Cette transparence a des avantages d’un point de
vue tactique : géolocalisation rapide des forces en présence et partage en
temps réel ou presque, de la situation tactique entre unités accroissant ainsi
leur réactivité. Elle a aussi des inconvénients majeurs face à un adversaire
doté de systèmes d’armes équivalents. Aujourd’hui en Ukraine, un signal GPS
ou une émission radio est une cible détectée et traitée parfois en moins
d’une minute.

Le Système d’information du combat de Scorpion permet de connecter tous les véhicules


du groupement tactique interarmes et partager les informations du combat.
© EMA. Source : www.defense.gouv.fr.

168
Disparaître du champ de bataille LIBRES RÉFLEXIONS

Deuxième constat : la donnée devient un enjeu majeur du combat. Il s’agit


d’une part de capter et exploiter la donnée adverse pour produire le plus
rapidement possible des effets et d’autre part de protéger nos propres
données en les rendant dans la mesure du possible « invisibles ». Disparaître
physiquement et numériquement du champ de bataille devient un impératif
pour ne pas être détruit avant même d’initier une opération. Que signifie
alors ce terme pour une force regroupant des milliers d’hommes et des
centaines de véhicules avec leur logistique associée et transmettant des
centaines de téraoctets de données en continu ?

***

La façon la plus simple de disparaître du champ de bataille est encore de ne


pas y mettre les pieds. C’est tout l’enjeu de la guerre à distance avec l’emploi
d’armements capables de frapper dans la profondeur et la robotisation
du champ de bataille (drones, munitions téléopérées robots terrestres,
systèmes d’armes létaux automatisés). En effet mieux vaut exposer des
essaims de drones que des combattants. Néanmoins, l’expérience montre
que la guerre à distance a ses limites – détruire ne suffit pas – et qu’il est
nécessaire, pour vaincre, c’est-à-dire imposer sa volonté à l’adversaire,
de maîtriser effectivement le terrain que l’on cherche à défendre ou à
conquérir.

Disparaître du champ de bataille est souvent assimilé à la défensive. Dans


l’Art de la guerre, Sun Tzu dit que : « Ceux qui sont experts dans l’art de se
défendre se dissimulent sous la terre aux neuf replis : ceux qui sont habiles
dans l’art d’attaquer se déplacent comme s’ils fondaient du neuvième ciel.
Ainsi ils sont capables à la fois de se protéger et de s’assurer une victoire
totale. »2

Disparaître signifie donc très concrètement s’enterrer : que l’on pense aux
réseaux de tunnels construits par le Hamas dans la bande de Gaza permettant
aux combattants de disparaître et réapparaître ailleurs, y compris dans le dos
de l’adversaire. Par extension, disparaître fait référence à l’art du camouflage
qui consiste à se dissimuler en se fondant dans le paysage pour échapper
aux observations de l’adversaire. L’instruction provisoire technique sur le
camouflage de 1929 donne la définition suivante : « Le camouflage est l’art
de soustraire dans la mesure du possible les troupes et les organisations à
l’observation de l’ennemi, ou en tout cas de contrarier les effets de cette
observation. »

2 Sun Tzu, L’art de la guerre, chapitre IV Dispositions, Flammarion, 2017, p. 90.

169
LIBRES RÉFLEXIONS

En 2008, la doctrine englobe le camouflage dans le concept plus large de


dissimulation définie comme : « l’art de soustraire aux vues et à la détection3
de l’adversaire, les unités, les matériels et les installations. » Comme le précise
Patrick Manificat dans Qui ruse gagne4, « il s’agit d’échapper non seulement
à l’œil humain et à l’objectif de l’appareil photographique, mais également
aux détecteurs et aux capteurs de toutes natures, d’ondes, de chaleur ou de
sons, et surtout aux senseurs des satellites. » De plus, la dissimulation englobe
également la préservation du secret des opérations et la classification des
documents. Ce qui était déjà vrai des documents papier l’est encore plus à
l’ère numérique et des cyberattaques.

Dans un monde connecté, disparaître consiste à mixer plusieurs modes


d’action pour dissimuler ses émissions et leurrer l’ennemi. Le premier
consiste à diluer son empreinte électromagnétique dans l’environnement
en s’installant à proximité de zones déjà connectées, les zones urbaines
notamment et en utilisant les réseaux civils à des fins militaires. On parle
alors d’hybridation des réseaux. Réduire ses émissions, voire les couper
– c’est le système bien connu des vacations – ou s’en passer en revenant à des
systèmes plus anciens comme la liaison filaire ou l’estafette est également
une piste à explorer de même que l’utilisation de bandes de fréquence
(HF) difficilement brouillables en acceptant un débit plus réduit. Enfin, le
leurrage qui consiste à créer de faux PC ou de fausses unités sur le spectre
électromagnétique vient compléter ces modes d’action en générant, même
de façon temporaire, de l’incertitude chez l’ennemi.

***

En conclusion, la dissimulation sur le champ de bataille, qu’elle soit physique


ou immatérielle, fait partie des fondamentaux de l’art de la guerre. Pour
les forces terrestres, il s’agit de se réapproprier des savoir-faire devenus
parfois secondaires comme l’art du camouflage (notamment les postes
de commandement) ou le bon emploi du spectre électromagnétique en
trouvant l’équilibre entre la nécessaire transmission d’un volume de données
toujours plus important et la discrétion des émissions.

Il s’agit ensuite de prendre toute la mesure du potentiel de l’innovation


technologique pour développer, en doctrine, un nouveau type de combat
en réseau intégrant l’intelligence artificielle, seule à même d’apporter vitesse

3 Souligné par l’auteur de l’article.


 atrick Manificat, Qui ruse gagne, une anthologie de la tromperie guerrière, HISTOIRE&COLLECTIONS,
4 P
2020.

170
Disparaître du champ de bataille LIBRES RÉFLEXIONS

et précision dans le traitement de la donnée et sa transformation en objectif


militaire. L’objectif est simple : l’ennemi doit être neutralisé ou détruit avant
d’avoir pu nous visualiser sur le champ de bataille.

Enfin, nous savons depuis Sun Tzu qu’il existe un art supérieur qui consiste
à dissimuler ses intentions, à disparaître dans l’esprit du chef adverse en
brouillant sa compréhension du champ de bataille et en le conduisant à
agir dans un sens qui nous est favorable. C’est tout le rôle des opérations
de déception qui n’est que le terme doctrinal pour désigner les différentes
façons de tromper l’ennemi, de le surprendre et au final briser sa volonté.
Cet art requiert une forte capacité à se mettre dans la tête de son ennemi,
à comprendre sa façon de penser, à connaître sa doctrine. Pour nous
Occidentaux, accoutumés à penser la guerre sous le prisme du rapport de
force matériel et technologique, c’est un défi culturel à relever qui mérite
autant d’investissement que l’innovation technologique.

171
Renouer avec la déception LIBRES RÉFLEXIONS

Renouer avec la déception

Face à la transparence accrue du champ


de bataille engendrée par les nouvelles
technologies, les soldats de l’armée de Terre
doivent se réapproprier les pratiques de
déception. La dissimulation, la simulation
et l’intoxication sont autant de méthodes
à disposition des combattants qui leur
permettent de réduire leurs signatures
Par le capitaine physique, virtuelle et cognitive, de leurrer
Paul DAVOUST leur adversaire et de manipuler l’information
perçue par leur ennemi. Cet article se propose
de renouer avec les techniques de déception
Le capitaine Paul Davoust
en s’appuyant sur des exemples historiques.
est officier saint-cyrien de
la promotion « Chef de
bataillon Bulle ». Cavalier,
il a servi au 3 e régiment de Retranchés dans Uxellodonum1 face aux légions
hussards. Il a été projeté romaines en 51 av. J.-C., les Gaulois tenaient
en République de Côte fermement la source d’eau de la colline, afin de
d’Ivoire comme chef
pouvoir supporter un siège dans la durée. La saisie
de peloton et à deux
de cette dernière était donc un point clé de la
reprises dans le cadre
de l’opération BARKHANE bataille. Ne pouvant couper l’approvisionnement
comme officier adjoint en eau par la force, Jules César décida alors de
puis commandant du conduire une diversion en simulant un assaut sur
sous-groupement tactique d’autres flancs de la forteresse. Les Gaulois furent
désert à Ménaka. Affecté ainsi forcés d’affaiblir leur position à hauteur
au Commandement du de la source pour réorienter leur dispositif. Les
combat futur, il est lauréat
Romains obtinrent dès lors un rapport de force
du concours de l’École de
Guerre. suffisamment favorable pour s’emparer du point
clé, poussant ensuite à la reddition gauloise.
Grâce à la déception, Jules César emportait ainsi
sa dernière grande bataille contre les Gaulois.
Deux millénaires plus tard, en 2020, le général
d’armée Thierry Burkhard – alors chef d’état-
major de l’armée de Terre – insistait sur cette
nécessité d’investir le champ de la déception
lors d’une audition à l’Assemblée nationale 2.

1 U
 xellodonum est localisé dans le nord du Lot, près du village
de Martel.
2 C
 ompte-rendu de réunion n° 4 – Commission de la défense
nationale et des forces armées, Audition du générale Thierry
Burkhard, chef d’état-major de l’armée de Terre, sur le projet
de loi de finances pour 2020, 02/10/2019.

173
LIBRES RÉFLEXIONS

La déception est une notion incontournable dans l’histoire militaire. L’armée


de Terre la définit doctrinalement de la façon suivante : « La déception doit
caractériser « ce que l’auditoire doit être amené à faire ». Il s’agit de l’effet qui
vise, par la combinaison d’actions planifiées dans l’ensemble des champs et
milieux, à fourvoyer un auditoire (adversaire, tout acteur de l’environnement
opérationnel) dans sa perception de situation, afin d’induire chez lui des
comportements préjudiciables à ses propres intérêts et susceptibles de procurer
un avantage à la force amie. »3 Cette notion s’inscrit plus largement dans celle
de la ruse, qui a toujours côtoyé de plus ou moins près l’utilisation de la force,
quelles que soient les cultures militaires4. Souvent abordée dans les modes
d’action des états-majors, elle suscite une attention toute particulière de nos
jours avec la prise en compte accrue des champs immatériels et l’émergence
d’unités spécifiques dédiées. Les années de projections expéditionnaires ont
pour autant largement occulté cette notion au sein des plus bas échelons,
soulevant la question de son emploi au sein de ceux-ci.

Une maitrise concrète et pragmatique de la déception dès les plus petits


échelons contribue fortement à leur efficacité opérationnelle, en leur
apportant des solutions à des problèmes tactiques tout en accroissant
leur survivabilité. Elle s’appuie sur des savoir-faire fondamentaux et son
appropriation culturelle par les chefs tactiques dès leur formation initiale.

La revue des trois catégories d’action de la déception que sont la


dissimulation, la simulation et l’intoxication montrent en quoi cette notion
peut être appliquée par ces niveaux de mise en œuvre et d’exécution. Des
références historiques ou plus récentes, ainsi que des exemples d’actions
entreprises lors de l’opération Barkhane illustrent la pérennité de ces actions
de déception.

La dissimulation pour limiter la transparence du champ de bataille

La première dimension de la déception est la dissimulation, savoir-faire


fondamental contesté par une transparence du champ de bataille toujours
plus importante. Elle « agit sur “ ce que l’auditoire ne doit pas percevoir ”.
Concourant à un effet de déception, elle vise à lui soustraire tout ou partie
d’une information réelle dans l’ensemble des champs et milieux, afin de
perturber son appréciation de situation. La dissimulation comprend les
procédés de camouflage, de contre-renseignement et l’application de
mesures de sécurité opérationnelle. »5 Il s’agit certainement de l’aspect de

3 DFT 3.10.5 – Les opérations de déception, p. 14, 2024.


4 Lire à ce sujet La ruse et la force de Jean-Vincent Holeindre, éditions Perrin.
5 DFT 3.10.5 – Les opérations de déception, p. 15, 2024.

174
Renouer avec la déception LIBRES RÉFLEXIONS

la déception le plus parlant pour le soldat, le camouflage étant un acte


réflexe du combattant. La recherche de la discrétion a pour objectif de
rendre la détection-reconnaissance-identification (DRI) adverse plus difficile,
et donc d’augmenter l’incertitude chez l’adversaire. La dissimulation est
omniprésente dans l’histoire de la guerre. L’exemple de l’usage des masques
du terrain à cette fin est un grand classique : en 530 après J.-C. à Daras,
le général byzantin Bélisaire utilisait un flanc de colline pour surprendre
l’ennemi perse avec un détachement de cavalerie. En 1929 le règlement de
l’Armée rouge soulignait son importance6 : « les opérations menées par les
troupes devraient être accomplies avec vitesse et masquage maximaux ».

La dissimulation est aujourd’hui rendue plus compliquée en raison de


l’accroissement de la transparence du champ de bataille lié aux nouvelles
technologies. En effet, le développement de l’imagerie satellitaire,
des drones, de la guerre électronique, du cyber ou plus simplement
des optiques sont autant de moyens qui réduisent la possibilité de se
dissimuler aux vues de l’adversaire. Ainsi, la présence permanente de
drones dans le ciel comme lors de la bataille de Bakhmout en Ukraine en
2022-2023 augmente inévitablement l’exposition aux vues de l’ennemi.
Par ailleurs, le développement d’applications de smartphone comme
Diia par le gouvernement ukrainien transforme chaque civil en capteur
potentiel capable de transmettre un renseignement géolocalisé incluant
une photo illustrative. Le module eVorog de cette application a ainsi
permis aux Ukrainiens de récolter plus de 300 000 rapports en août 2022.
En conséquence, les unités sont aujourd’hui très largement exposées aux
capacités d’observation adverses, y compris dans leur zone arrière. Elles sont
dès lors plus vulnérables aux menaces indirectes de l’ennemi.

Ce constat renforce la nécessité pour les unités de maîtriser les mesures


permettant de limiter la transparence du champ de bataille. L’effort doit
se porter sur la réduction des signatures physiques (visuelles, thermiques,
sonores, olfactives) mais également virtuelles (électromagnétiques,
numériques) et cognitives (informationnelles).

L’effort de dissimulation des signatures physiques trouve son application dès


la phase de préparation des opérations. Ainsi, sur une base opérationnelle
avancée dans un contexte de moyenne ou basse intensité, la constitution
de la rame de véhicules la veille de chaque départ en mission est un signe
trop prévisible pour l’adversaire : elle doit donc se faire de nuit, de manière
décentralisée ou suffisamment à l’avance pour maintenir l’incertitude sur
le jour et l’heure de départ. La réduction de la signature visuelle nécessite
une redécouverte des savoir-faire fondamentaux du camouflage. La Doctrine

6 David Glantz, Soviet Military Deception in the Second World War, London, Routledge. 1989.

175
LIBRES RÉFLEXIONS

de la déception 7 de 2010 développe ainsi de nombreux aspects qu’il


convient de maitriser au niveau des équipages pour gagner simplement et
efficacement en discrétion, en plus des mesures spécifiques au combattant
(le FOMECBLOT8). Masquer les parties visibles des véhicules, tirer profit des
spécificités du terrain (forêt, zones urbaines), réduire toute luminosité la nuit,
savoir habilement disperser ses moyens dans le secteur alloué pour éviter une
concentration facteur de visibilité sont le début d’une liste non exhaustive
pour réduire la signature visuelle. Outre le camouflage, la recherche d’une
moindre exposition visuelle par la vitesse en terrain ouvert ou la qualité des
postes des véhicules sont des points essentiels que les équipages doivent
travailler et garder à l’esprit. Le développement des capacités d’infiltration
et de combat de nuit sont par ailleurs un impératif. Ainsi, dans le cadre
de l’opération Barkhane, la capacité d’un sous groupement à mener une
infiltration de nuit sur 15 à 20 km dans un terrain particulièrement difficile
(rythme de 4 à 5 km/h), a pu être déterminante pour surprendre l’adversaire.
Savoir tirer parti de la faible visibilité, liée à la nuit ou à la météo, est
également crucial dans un conflit de haute intensité. En Ukraine, l’artillerie
utilise la nuit pour dissimuler ses mouvements et effectuer ses tirs. Enfin
l’innovation technologique permet par ailleurs de compléter la réponse au
développement des moyens d’observation adverse, selon la dialectique de
l’épée et du bouclier. C’est le cas des filets de camouflage multi-spectraux
dont va se doter l’armée de Terre.

Le rayonnement sonore des unités tactiques est un autre point à ne pas


négliger dans les échelons considérés. Dans une société habituée au bruit
permanent, la recherche du silence est aujourd’hui un exercice en soi peu
naturel. Or elle apparaît primordiale au niveau de l’équipage. En effet, la
qualité du pilotage et le réflexe de couper les moteurs dès que possible
sont des points clés pour limiter l’empreinte sonore d’une unité et donc sa
vulnérabilité lors de certaines phases du combat. C’est l’esprit du chasseur
ne souhaitant pas être décelé par le gibier. Cet enjeu du rayonnement sonore
est particulièrement vrai de nuit.

Enfin, la recherche de la réduction de la signature virtuelle est indispensable


face à une guerre électronique adverse efficace. Il s’agit dès lors de limiter
l’utilisation de la radio aux situations où le bénéfice est supérieur au risque
de détection. L’usage de moyens dégradés (fanions, gestes, mouvements de
canon) fluidifié par l’entrainement, une grande rigueur dans la procédure
radio et une redécouverte du véritable silence radio permettent de réduire
de manière conséquente les émissions. En revanche en phase de contact,

7 D
 octrine de la déception – EMP 20 561 – TTA 712 du 01/03/2010.
8 F
 OMECBLOT : F – forme/fond ; O – ombre ; M – mouvement ; E – éclat ; C : couleurs ; B – bruit ;
L – lumière ; O – odeur ; T – trace.

176
Renouer avec la déception LIBRES RÉFLEXIONS

l’efficacité de la transmission prime. Il convient de ne pas reproduire l’erreur


de l’entre deux-guerre, limitant l’usage de la radio dans les blindés français
sous prétexte du risque d’intrusion allemande. La capacité à camoufler
les coordonnées est également un savoir-faire à redécouvrir face au risque
d’intrusion de l’ennemi, malgré l’évasion de fréquence. Enfin, des ordres stricts
sur l’usage des téléphones doivent permettre d’en contrôler l’usage pour au
mieux en tirer des bénéfices opérationnels, au moins limiter les imprudences.
Il convient de ne pas avoir une approche trop restrictive sur les technologies
duales comme le smartphone. Mais la balance bénéfices/risques doit bien être
évaluée. Ainsi les téléphones peuvent certes conduire à la localisation puis à la
destruction d’une unité, mais également à l’accélération d’une boucle RENS-
feux à moindre frais ou à une intégration plus poussée des effets immatériels.

Si la dissimulation se comprend naturellement par la discrétion, elle peut


aussi s’aborder temporairement sous l’angle de la saturation. L’analyse de
l’information par l’ennemi est en effet plus compliquée dans le brouillard
d’un tsunami de données. Dans la nuit, la bougie demeure moins visible
placée à côté d’un phare.

La simulation pour résoudre un problème tactique

La simulation constitue la deuxième catégorie d’action de la déception.


Elle « agit sur “ ce que l’auditoire doit percevoir ”. Concourant à un effet de
déception, elle vise à le détourner de l’action principale par la production de
signaux réels à fictifs, voire à réalité variable (intentions, capacités, etc.), dans
l’ensemble des champs et milieux, induisant chez lui une réaction inappropriée
et susceptible d’être exploitée par la manœuvre amie. La simulation comprend
les procédés de diversion, de démonstration et de leurrage. »9 La simulation
favorise l’effet de surprise et une certaine économie des moyens. Elle pousse
l’ennemi à exécuter une manœuvre qui pourra être exploitée, ou encore
contribue à garantir la liberté d’action du chef en détournant l’ennemi de
l’opération planifiée.

Les exemples historiques ne manquent pas pour inspirer des modes d’action
au niveau d’une unité. Avant Alésia, Jules César parvint à franchir l’Allier à
l’aide d’une feinte par le mouvement. Dissimulant deux légions près du lieu de
franchissement choisi, il détourna la vigilance des éclaireurs de Vercingétorix
en poursuivant la progression avec le gros de ses troupes, permettant alors
d’éloigner toute menace sur la réalisation du pont sur pilotis à l’emplacement
décidé. Les Russes l’ont porté à l’état d’art, la Maskirovka. À l’été 1943 lors de
la bataille de Koursk, ils l’utilisèrent pour simuler une attaque imminente

9 DFT 3.10.5 – Les opérations de déception, p. 17, 2024.

177
LIBRES RÉFLEXIONS

dans le secteur Sud et ainsi contraindre les Allemands à basculer leur


effort. Pour cela, l’Armée rouge regroupa une force suffisamment crédible
dont elle intensifia les signaux pour laisser croire à une attaque imminente
(notamment par l’intensification des communications)10.

Un des premiers modes d’action pour la simulation est de tromper l’adversaire


sur son intention par le mouvement de l’unité sur un objectif simulé ou
incertain. Largement utilisé par Malborough au début du XVIIIe lors de la
guerre de Succession d’Espagne face aux Français, le maintien du doute sur
ses objectifs par l’itinéraire emprunté permet d’éviter une approche frontale
trop prévisible. Cet exemple historique est parfaitement transposable à
des cas concrets, et réalisés, lors d’opérations dans le Sahel. Les bénéfices
de la guerre électronique permettent de confirmer l’effet obtenu par la
simulation. Ainsi dans la figure 1), un sous-groupement a pour mission
d’harceler les Groupes armés terroristes (GAT) sur un objectif donné. Ne
pouvant l’aborder directement sans provoquer immédiatement l’exfiltration
de l’adversaire, il doit le surprendre. La diversion consiste alors à se lancer dans
une reconnaissance vers une autre zone regroupant plusieurs points d’intérêt
importants pour l’adversaire, de manière à ce que celui-ci se sente en sécurité
sur l’objectif réel. L’action est alors réorientée au dernier moment par une
infiltration de nuit permettant de surprendre l’adversaire au petit matin.

Objectif réel
Infiltration
de nuit
Reconnaissance

Zone de points
d’intérêt ENI

Figure 1.
Une diversion
par le mouvement.

L’action sur un objectif simulé peut également avoir comme but non pas de
surprendre l’ennemi sur un objectif réel comme dans le cas de la figure 1, ce
qui est souvent compliqué notamment de jour, mais de conduire celui-ci à
mener une manœuvre exploitable par l’ami.

10 Relire pour cela Koursk de Jean Lopez, éditions Economica.

178
Renouer avec la déception LIBRES RÉFLEXIONS

Zone d’embuscade Vallée

Oued Exfilt. GAT


Obj. simulé

Infiltration
pédestre Simulation
d’ATK
importante
Figure 2.
Simulation
par le mouvement
et les moyens.

Dans la figure 2, l’objectif du sous-groupement est de forcer l’ennemi à


s’exfiltrer d’une vallée par un axe pour le pousser vers une zone d’embuscade.
Une section d’infanterie s’infiltre de nuit à pied vers cette position. Au petit
matin, le sous-groupement simule alors une attaque importante d’une
portion de la vallée d’où proviennent des émissions électromagnétiques
des GAT. Afin de donner de la crédibilité à l’ampleur de l’attaque, des
mouvements de VAB et d’AMX 10RCR sont simulés par un canon à son,
accompagnés de tirs d’artillerie d’obus éclairants. Les terroristes s’exfiltrent
alors par l’axe où la section d’infanterie est tombée en garde.

Vallée

Obj. simulé

Exfilt. GAT

Zone d’embuscade

Figure 3.
Attaque de déception pour pousser l’ENI
dans le filet de la section d’infanterie.

La figure 3 donne un exemple d’une manœuvre similaire où la section


d’infanterie ne s’infiltre plus mais débarque en toute discrétion sur sa zone
d’embuscade lors de la progression du sous-groupement. Le mouvement
général de l’unité laisse difficilement deviner quel est l’objectif final. Les AMX
10RCR réalisent l’attaque de déception sur l’objectif simulé. L’artillerie est
utilisée pour canaliser l’exfiltration des terroristes vers la zone d’embuscade.

179
LIBRES RÉFLEXIONS

Il est difficile de mesurer l’impact réel du canon à son dans la déception. Il a


néanmoins été utilisé à de nombreuses reprises lors de l’opération Barkhane.
Par exemple, peu avant le posé d’un hélicoptère, un passage d’avion de
chasse a pu être simulé pour dissuader toute éventuelle action adverse11.
Outre le canon à son, d’autres méthodes peuvent permettre de tromper
l’ennemi sur le volume réel des forces engagées. Ainsi l’Armée rouge faisait-
elle « tourner ses camions en rond pour faire croire à la présence de davantage
de forces et faire hésiter l’ennemi »12.

Quel que soit l’usage de la simulation, il en ressort un point commun : il s’agit


de résoudre un problème tactique, qu’il soit lié au terrain, aux délais, ou au
rapport de force.

L’intoxication, ou le royaume des créatifs

La troisième et dernière catégorie d’action de déception, l’intoxication, est


sans doute la plus difficilement réalisable par les petits échelons tactiques.
« Forme militaire de la désinformation, l’intoxication agit sur “ ce que l’auditoire
doit croire ”. Concourant à un effet de déception, elle vise, par la manipulation,
l’amplification ou l’orientation de l’information, à le tromper sur les intentions
et les possibilités amies en l’amenant à collecter et interpréter des informations
fausses ou dissonantes dans l’ensemble des champs et milieux. »13

Quelques éléments d’intoxication peuvent être mis en œuvre dans un sous-


groupement tactique, à condition d’être ordonnés par les niveaux supérieurs :
fausses cartes en cas de capture ou volontairement abandonnées sur une
position, usage dirigé des réseaux sociaux, types de messages transmis à la
population, aux autorités locales, etc. Cela doit pouvoir consister en des
tâches simples ne pouvant pas remettre en cause la manœuvre globale.

Dans certains cas, un sous-groupement peut proposer de réaliser une


intoxication. L’exemple présenté dans la figure 4 fut étudié mais non réalisé.
Une unité devait harceler les GAT dans une zone donnée. L’axe d’approche
était imposé, obérant tout effet de surprise. Aussi l’idée fut-elle évoquée de
diffuser publiquement, par la radio locale, un objectif factice permettant
d’approcher la zone d’objectif sans dévoiler la véritable intention. Il s’agissait
donc d’annoncer en amont une aide médicale à la population (AMP), avec

 es Américains utilisaient des méthodes similaires au Kosovo en 1999, voir l’article Pour revenir sur
11 L
la citation de cette semaine : plaidoyer pour une Maskirovka à la française, colonel Frédéric Jordan,
5 novembre 2011, www.lechoduchampdebataille.blogspot.com/2011/11/pour-revenir-sur-la-citation-
de-cette.html?m=1.
12 Article La stratégie russe de la Maskirovka à l’épreuve de l’Ukraine, Nicolas Gros-Verheyde, 15 février 2022.
13 DFT 3.10.5 – Les opérations de déception, p. 16, 2024.

180
Renouer avec la déception LIBRES RÉFLEXIONS

la réalisation de préparatifs crédibles. In fine l’action devait être réorientée


sur l’objectif réel le jour J. Il fallait pour autant que l’AMP soit maintenue
d’une manière ou d’une autre, pour une question d’éthique et afin de ne pas
entamer le lien de confiance envers la population.

Un autre exemple d’intoxication peut consister, pour une unité, à laisser


exposée une caisse à sable factice avant une opération, en misant sur une
éventuelle collusion avec l’ennemi chez les autochtones ayant accès à la zone.
Néanmoins, la réussite d’une opération ne peut pas reposer sur une action
dont l’efficacité n’est pas évaluable et est sujette à caution. Au regard des
exemples apportés, l’action d’intoxication est donc bien réalisable, du moins
dans son exécution au niveau 5, mais elle est à manier avec précaution compte
tenu des enjeux plus globaux pouvant avoir un impact sur le plan opératif
voire stratégique. Elle nécessitera par ailleurs de disposer d’officiers créatifs,
mais également réalistes, afin d’imaginer une façon d’agir qui puisse porter
du fruit. Les exemples historiques permettent de nourrir leur imagination.

Lieu d’AMP dans


un village conséquent,
effet d’annonce

Objectif réel
Figure 4.
Intoxication.

Conclusion

Ce rapide tour d’horizon de la déception militaire éclaire la manière dont


elle peut être réalisée et exploitée de manière concrète dès les plus bas
échelons tactiques.

Il est donc primordial de « réapprendre certains savoir-faire fondamentaux »14


du combattant individuel aux chefs tactiques, pour acquérir ou se
réapproprier une culture de la déception pouvant faire fructifier leur
imagination et inspirer leur action. Incontournable dans la perspective d’un
combat durci15, elle apparaît d’autant plus importante à redécouvrir à l’heure
où la manœuvre semble à nouveau verrouillée par les feux et le front continu.

14 O
 pérations de déception, Repenser la ruse au XXIe siècle, Rémy Hémez, Etude de l’Ifri, juin 2018.
 ire à ce sujet Ruser pour gagner : pour une déception militaire française, Cécile du Gardin, 12 mars 2022,
15 L
www.revueconflits.com/ruse-pour-gagner-pour-une-deception-militaire-française/.

181
Interventions militaires françaises en Afrique : retour d’expérience LIBRES RÉFLEXIONS

Interventions militaires
françaises en Afrique :
retour d’expérience

L’armée de Terre possède une solide culture


de la projection d’urgence au niveau brigade
et groupement tactique et il faut à présent
la développer au niveau division. Cette expé-
Par le chef d’escadrons rience d’un demi-siècle d’engagements a aussi
Olivier HOSOTTE forgé le caractère et les forces morales des
cadres de l’armée de Terre et de ses soldats, ce
qui constitue un capital immatériel non négli-
Officier de cavalerie, saint- geable. Les savoir-faire de la « petite guerre »
cyrien de la promotion seraient certainement mis en œuvre dans un
« de Castelnau », le chef affrontement majeur. Le défi consiste donc à ne
d’escadrons Hosotte a pas oublier l’expérience acquise et être capable
servi au 1er régiment de de l’adapter aux exigences du combat futur.
chasseurs où il notamment
Article paru dans le numéro 50 de mars 2024
commandé un escadron
de la revue Conflits et reproduit avec l'aimable
de reconnaissance et autorisation de son rédacteur en chef Jean-
d’intervention. À l’issue Baptiste Noé.
de cette période au sein
de forces, il a été affecté
comme officier traitant
du retour d’expérience Depuis l’agression russe en Ukraine, la question
du commandement du de la préparation de l’armée de Terre à mener
combat futur. Il a, entre une guerre de haute intensité est régulièrement
autres, été en charge posée. En effet, exception faite de la première
des leçons tirées du
guerre du Golfe en 1991, les forces terrestres
partenariat militaire
opérationnel au profit ont principalement mené des opérations de
des troupes ukrainiennes. basse intensité – maintien ou rétablissement
Il a été déployé deux fois de la paix, contre-insurrection – entrecoupées
au Sahel dans le cadre de d’épisodes sporadiques de haute intensité
l’opération BARKHANE, que ce soit en ex-Yougoslavie au début des
une fois au Liban dans années 90, en Afghanistan au début des
le cadre de l’opération
années 2000 ou en Afrique de façon régulière
DAMAN et une fois au
et ce dès la décolonisation1.
sein de l’opération navale
européenne ASPIDES.
1 E
 ntre mars 1969 et juin 1971, l’opération Limousin est menée
par la France : 2 500 soldats français sont déployés au Tchad
pour réorganiser l’armée tchadienne et l’appuyer dans sa lutte
contre la rébellion. En septembre 1979, la France déclenche
l’opération Barracuda en République Centrafricaine. Depuis,
les opérations en Afrique centrale et sahélienne n’ont
jamais cessé. À ce jour, des troupes françaises sont toujours
déployées au Tchad.

183
LIBRES RÉFLEXIONS

De ces « petites guerres »2 aux objectifs non existentiels pour la nation et


impliquant des volumes de troupes limités, les forces terrestres ont tiré une
culture de l’alerte et acquis leurs lettres de noblesse, reconnues parmi les
armées occidentales, dans le domaine de la contre-insurrection. De prime
abord, cette expérience face à un adversaire furtif, tenace mais faiblement
armé peut sembler inadaptée à la culture du combat à grande échelle, celui
de la division et du corps d’armée en particulier, contre un ennemi au moins
aussi bien équipé et déterminé et nécessitant des moyens lourds (blindés,
artillerie, génie, défense sol-air, etc.).

Certes, ce serait une grave erreur de croire que l’expérience acquise dans
le combat de contact, celui de la compagnie ou du groupement tactique,
nous exonère de l’effort nécessaire de réappropriation des savoir-faire des
opérations à grande échelle, néanmoins, les retours d’expérience de nos
opérations, spécialement en Afrique, constituent à bien des égards, une
préparation aux engagements de haute intensité qu’il ne faut pas perdre de
vue.

Une solide culture de la projection d’urgence à développer au niveau


division

Les forces terrestres ont une culture de l’engagement d’urgence entretenue


pour répondre au circuit de décision particulièrement court du pouvoir
exécutif de la Ve République. Qu’il s’agisse des opérations Épervier et Boali,
Sangaris ou Serval et dans une moindre mesure de la création de l’EUFOR
Tchad, le scenario de la mise en place rapide d’une force d’interposition qui
sauve une situation militaire mal engagée se répète à intervalles réguliers.

Cette culture d’alerte permanente et de déploiement en urgence des forces


terrestres doit être conservée et adaptée au nouveau contexte stratégique.
Certes, nous n’avons pas de menaces militaires à nos frontières mais nous
devons être capables de déployer rapidement nos forces dans le cadre de
la solidarité stratégique sur le flanc Est de l’Europe au sein de l’OTAN – c’est
tout le sens du Nato force model 3 – mais aussi celui de la protection du
territoire national dans nos territoires d’outre-mer et de la prévention que ce
soit en Afrique, au Proche et Moyen-Orient ou en Indo-pacifique.

2 À
 l’origine, la « petite guerre » désigne les opérations de harcèlement et d’embuscades menées sur
les arrières de l’ennemi par des troupes franches ou des « volontaires royaux ». Les corps francs, les
hussards et les chasseurs à cheval sont des unités légères et autonomes spécialement créées pour
ces circonstances. Aujourd’hui, le terme de « petite guerre » regroupe les opérations asymétriques
principalement de contre rébellion en deçà d’un niveau d’affrontement de grande ampleur entre
forces symétriques.
3 Nouvelle organisation de la force de réaction de l’OTAN.

184
Interventions militaires françaises en Afrique : retour d’expérience LIBRES RÉFLEXIONS

Avec 5 000 hommes et 1 400 véhicules projetés en 2013, l’opération Serval


au Mali illustre cette culture de la projection qui fonde la réactivité et la
capacité à empêcher la stratégie du fait accompli. Déclenchée sans préavis,
elle a souligné l’aptitude des armées, en particulier des forces terrestres, à
entrer en premier sur un théâtre distant de plusieurs milliers de kilomètres4
et à combattre dans ce milieu particulièrement abrasif qu’est le désert. Ce
déploiement s’est appuyé sur trois piliers : des forces prépositionnées, un
dispositif d’alerte permettant notamment l’engagement d’urgence et le
transport stratégique, aérien et maritime nécessaire à la projection.

Ces piliers sont aujourd’hui l’objet de l’attention de l’armée de Terre pour


pouvoir passer à une projection à grande échelle : cela passe notamment
par une plus grande autonomisation des brigades, une montée en gamme
de l’échelon national d’urgence incluant des moyens lourds blindés et la
régionalisation des deux divisions des forces terrestres – une dédiée aux
engagements en Europe et la deuxième dans le reste du monde – afin de
faciliter une meilleure appropriation des modalités de déploiement et des
théâtres potentiels5.

Chargement d’un C160 Transall à Bamako. © armée de l’Air.

4 «
 Déclenchée sans préavis, l’opération Serval a été une réussite (…). Une force de 5 000 hommes et
1 400 véhicules a été projetée en quelques semaines à plusieurs milliers de kilomètres ». Retour
d’expérience Rôle de l’armée de Terre dans la montée en puissance et la conduite de l’opération Serval
(DR).
5 L
 e retour d’expérience du déploiement de l’EUFOR Tchad rappelle que la connaissance fine du terrain
et du maillage administratif d’un pays facilite grandement le déploiement et la conception des ordres
d’opération.

185
LIBRES RÉFLEXIONS

Ce que la France a réalisé avec l’équivalent d’une brigade au Mali en 2013,


elle doit pouvoir le faire au niveau division en 2027. En effet, l’objectif
fixé par le chef d’état-major de l’armée de Terre est d’être capable de
déployer à cette échéance une division à deux brigades françaises et une
brigade multinationale en trente jours ce qui suppose un haut niveau
d’interopérabilité. Rappelons que dans ce domaine, la France ne part pas
de rien et qu’elle a déjà effectué nombre de déploiements multinationaux y
compris en tant que Nation cadre pour l’EUFOR Tchad6.

De la maîtrise du combat interarmes et interarmées à la guerre


multimilieux multichamps

La doctrine d’emploi des forces terrestres est principalement conçue pour


un engagement interarmes de haute intensité dans un cadre interarmées.
La dimension interarmes du combat est nativement inscrite en organisation
via les sept brigades interarmes et s’applique donc tout naturellement à
l’entraînement et aux opérations. Cette doctrine s’est bien sûr adaptée pour
tenir compte de la nature de nos engagements mais sans remettre en cause
ces principes clés de combat interarmes et interarmées essentiels pour
obtenir une plus grande synergie des effets. Que ce soit en haute intensité ou
dans une opération de contre-insurrection en Afrique7, un franchissement
ou un raid blindé reste une opération fondamentalement interarmes.

Le retour d’expérience de l’opération Serval est là encore, éclairant : sans


préavis et sans connaissance intime du terrain8 et de l’ennemi, les forces
françaises ont planifié et conduit avec succès une manœuvre interarmes
et interarmées offensive. Pour aller plus loin, on peut même dire que
l’engagement au Mali préfigure ce qu’il est convenu d’appeler maintenant les
opérations multidomaines ou multimilieux – multichamps intégrant les effets
dans les champs immatériels à la manœuvre aéroterrestre via notamment
des opérations de déception pour tromper l’ennemi et des opérations
d’influence afin de contrer les manœuvres d’intoxication adverses comme
celle du groupe Wagner à Gossi en mai 2022. Cette société paramilitaire
cherchait à faire croire à la présence de charniers à proximité d’un camp
français.

6 S
 uite au vote de la résolution 1778 des nations unies du 25 septembre 2007, l’EUFOR Tchad-RCA a
vu la France commander le déploiement d’unités provenant de vingt-cinq pays membres de l’Union
européenne aux contributions disparates. La France a alors également été confrontée à des lacunes
capacitaires à combler pour être Nation-Cadre.
7 L
ors de l’opération Serval, l’état-major tactique, doté d’un officier mouvement, fait réaliser un
franchissement du Niger à ses unités et réaliser des raids blindés à sa cavalerie. Ces deux manœuvres
sont typiquement conçues pour des guerres symétriques.
8 L
 a plupart des unités de manœuvre ne disposaient pas de cartographie exploitable et récente de leurs
zones d’action. Certaines cartes avaient dû être fournies par le service historique de la défense.

186
Interventions militaires françaises en Afrique : retour d’expérience LIBRES RÉFLEXIONS

L’exercice ORION en 2023 a été l’occasion d’expérimenter l’approche


multimilieux - multichamps au niveau opératif, donc interarmées, comme au
niveau tactique. L’armée de terre en a tiré rapidement les enseignements en
réorganisant les grands commandements en cohérence avec les sept fonctions
opérationnelles majeures retenues depuis l’été 2023 : commandement/
systèmes d’information et de communication ; renseignement ; cyber et
guerre électronique ; manœuvre interarmes ; soutien/protection ; feux et
actions de la profondeur ; influence.

Les forces morales au cœur de la performance de l’outil de combat

En Afrique, les forces terrestres ont servi des matériels et appliqué des
doctrines conçues autour de la perspective du combat conventionnel en
les adaptant à la réalité du terrain et de l’ennemi. Cette expérience d’un
demi-siècle d’engagements a aussi forgé le caractère et les forces morales
des cadres et des soldats qui ont été confrontés aux combats, aux blessures
physiques et psychiques ainsi qu’à la mort face à un ennemi, certes moins
équipé, mais extrêmement motivé et connaissant parfaitement le terrain.

L’armée de Terre doit aujourd’hui capitaliser l’expérience acquise par les


petits échelons de combat et se préparer, en lien avec le Service de Santé
des Armées, à faire face à des pertes supérieures en nombre.

Exercice Service de santé des armées sur Griffon. © DIRMED BARKHANE.


Source : https://www.defense.gouv.fr.

187
LIBRES RÉFLEXIONS

Il s’agit aussi d’être capable de résister à l’influence exercée par nos


adversaires et compétiteurs. Cette dernière s’exerce d’ailleurs largement
via les réseaux sociaux, un milieu dont la permissivité permet les opérations
psychologiques les plus audacieuses capables d’ébranler la cohésion des
unités et de la nation si l’on n’y prend pas garde. C’est tout le sens de la
politique des forces morales développées par l’armée de Terre qui vise à
renforcer la résilience du soldat et de sa famille.

Les savoir-faire de la « petite guerre » seront mis en œuvre dans un


affrontement majeur

Certes, l’armée de Terre n’a pas l’expérience d’une guerre symétrique même
si elle bénéficie du retour d’expérience de l’armée ukrainienne qu’elle
contribue à former. Pour autant, cela ne signifie pas que son expérience
opérationnelle ne correspond pas à ce que sera une guerre de haute intensité
dans toutes les dimensions du champ de bataille et dans tous les milieux
contestés.

D’abord parce qu’une guerre symétrique multimilieux et multichamps


nécessitera une maîtrise de la zone arrière sur laquelle se trouvent les intérêts
vitaux de la France ; zone qui sera toujours plus contestée jusqu’à faire l’objet
de compétitions ou d’affrontements. Cette maîtrise requerra une véritable
capacité de contrôle de zone. Il convient à ce titre de se rappeler que pendant
la Guerre Froide, la 11e division parachutiste avait pour mission la sécurisation
des arrières du front et le contrôle de zone en cas de déclenchement des
hostilités avec le pacte de Varsovie. Les savoir-faire éprouvés par les forces
terrestres françaises en Afrique auront donc une application très concrète en
cas d’engagement majeur, particulièrement sur le territoire national.

Ensuite parce que rien n’indique qu’un ennemi qui voudrait s’en prendre à la
France mettra en œuvre une stratégie d’approche directe. Comme le dit le
ministre des armées : « la Russie pourrait-elle nous attaquer frontalement ?
Je n’y crois pas. Pourrait-elle, en revanche, elle ou ses proxies, nous attaquer
plus sournoisement, de manière détournée, hybride, via des tiers ? Cela est
plus réaliste »9. Cette approche indirecte pourrait très bien passer par la
déstabilisation d’un pays allié de la France au sein duquel les forces terrestres
françaises interviendraient en contre-insurrection.

9 Sébastien Lecornu et Thomas Gomart : « La France face au nouvel ordre post-guerre d’Ukraine »
Le Figaro, 17 février 2023.

188
Interventions militaires françaises en Afrique : retour d’expérience LIBRES RÉFLEXIONS

Conclusion

Les forces terrestres doivent impérativement s’approprier le combat à


grande échelle du niveau divisionnaire et corps d’armée en s’appuyant sur
les enseignements tirés de nos opérations extérieures. Dans le domaine
militaire, s’il est toujours ardu de remonter en puissance, il est bien
plus difficile de tout réinventer. Les difficultés de projection d’un corps
expéditionnaire, la guerre hybride, le levier que représentent l’influence et
les effets immatériels, les forces morales ne sont pas que des mots mais des
réalités déjà expérimentées qu’il faut mettre à profit.

Le défi consiste donc à ne pas oublier l’expérience acquise et être capable


de l’adapter aux exigences du combat futur. C’est tout le sens de la création
en 2024 du Commandement du combat futur assurant la convergence du
retour d’expérience, de la doctrine, des équipements et de l’innovation ;
un commandement capable d’éclairer l’armée de terre sur les grandes
tendances stratégiques et tactiques des années à venir.

189
NOTES DE LECTURE
Les limites de la guerre,
L’approche réaliste des
conflits armés au XXIe siècle

Olivier ZAJEC,
Mare&martin, 2023.

Les Limites de la guerre est le fruit d’une réflexion


aboutie sur le phénomène guerrier et une réhabi­
litation de l’approche réaliste des relations
internationales. Prenant acte de la fin des utopies
d’un nouvel ordre mondial source de paix, la
réflexion part du postulat que « le conflit armé
est plus que jamais appelé à demeurer central
dans les relations internationales ». Que signifie
être réaliste ? Quel est le lien entre guerre, morale
et politique ? La stratégie des moyens peut-elle
tenir lieu de stratégie tout court ? Pourquoi ce
foisonnement de concepts et si peu de résultats
dans les guerres dites de contre-insurrection ?
Convoquant Aristote, Clausewitz et Georg
Simmel, Olivier Zajec nous invite à penser le
conflit armé au-delà de sa seule manifestation
militaire et réaffirme « la nature relationnelle et
profondément sociale du conflit armé ». Un livre
dense et parfois ardu qui présuppose une solide
culture militaire pour en tirer le meilleur parti.

Olivier Zajec est professeur des universités en science


politique à l’université Jean Moulin – Lyon III, où il dirige
l’Institut d’études de stratégie et de défense (IESD).

191
NOTES DE LECTURE

Les opérations de déception,


Ruses et stratagèmes
de guerre
Rémy HÉMEZ,
PERRIN, 2022.

Chacun connaît l’opération Fortitude. Plus rares


sont ceux qui connaissent Error, Mincemeat ou
encore Bolo. Cet ouvrage de plus de 400 pages
est une véritable somme des opérations de
déception depuis la Première guerre mondiale
jusqu’à nos jours. Travail bienvenu car la ruse
et les stratagèmes ne sont plus guère enseignés
et pratiqués par les armées occidentales à
quelques rares exceptions près. Au-delà de son
intérêt historique, cet ouvrage a le mérite de
rappeler que les opérations militaires ne sont pas
qu’affaire de procédures et de techniques mais
aussi de créativité et d’imagination. Il questionne
également la pertinence des opérations de
déception dans un champ de bataille de plus
en plus transparent et met en lumière le rôle
des technologies pour se dissimuler, simuler et
brouiller sans oublier les stratagèmes dans le
domaine numérique. Un livre indispensable pour
ceux qui s’intéressent aux opérations militaires.

Le colonel Rémy Hémez est officier du génie et breveté


de l’école de guerre. Il a été chercheur au Laboratoire
de recherche sur la défense (LRD) de l’Institut français
des relations internationales (IFRI) de 2015 à 2017.
Son ouvrage sur Les opérations de déception a reçu
le prix Maréchal Foch en 2023.

192
Revue militaire générale
CCF
1 place Joffre – Case 53
75700 Paris SP 07

Directeur de la publication
Général de division Benoît VIDAUD,
adjoint au directeur du CCF.

Rédacteur en chef
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Diffusion & Relation avec les abonnés


Capitaine Loumou SOUMARÉ
Tél. 01 44 42 43 18

Tirage
2 000 exemplaires

Dépôt légal
Juin 2024

ISSN de la collection
« Revue militaire générale »
2650-6769

ISBN du volume
(version imprimée / version numérique)
978-2-11-155139-8 / 978-2-11-155140-4

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Commandement
du combat futur
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Commandement du combat futur

Combats futurs

General Baratz

CombatsFuturs

CombatsFuturs

Common questions

Alimenté par l’IA

Integration of new technologies does not fundamentally change the basic principles of urban combat but necessitates adaptations to existing strategies and procedures. Technologies like drones, artificial intelligence, and cyber tools enhance urban combat by offering new ways to gather intelligence, improve situational awareness, and increase precision in targeting, thus augmenting traditional methods. These advancements enable militaries to operate efficiently in complex environments while decreasing reliance on large troop deployments, aligning with the principles of concentration, surprise, and economy of force .

Urban terrain presents unique challenges to traditional military strategies due to its complex, three-dimensional nature, which is heavily obstructed by buildings, underground networks, and civilian populations. This environment demands a distinct approach as it concentrates tactical, operational, and strategic issues within a confined space. Unlike open fields, the cityscape requires forces to manage simultaneous engagements on multiple levels (ground, underground, vertical), making coordination and maneuverability more difficult. The presence of civilians also complicates operations, as every action potentially influences public perception and the overall strategic environment .

Drones complement logistics operations by providing flexible, rapid transport solutions for light and urgent supplies in difficult-to-reach areas. They afford agility, reducing the need for large transport vehicles in situations where smaller loads are needed or conditions are prohibitive for traditional methods. However, they face limitations in carrying capacity, range, and vulnerability to anti-drone measures. The current technology is still developing to provide more robust solutions with greater carrying capacities, and current drones can handle loads significantly less than manned aircraft, limiting their use to specific logistics roles like urgent medical supply delivery .

Utilizing urban areas as focal points in military campaigns offers strategic advantages such as symbolic value, control of economic and political centers, and potential to bottleneck enemy resources and movements. However, it also presents significant disadvantages, including complex logistics, potential for high civilian casualties, difficulty in maintaining supply lines, and increased vulnerability to guerrilla tactics. These areas often require intensive resource allocation and strategic planning to avoid protracted engagements, making control costly and challenging .

The 'economy of war' necessitates a systemic prioritization of national industrial output towards military needs, significantly impacting defense logistics. This involves requisitioning resources, increasing production capacity, and ensuring a robust supply chain to support military operations sustainably over time. The approach includes building up reserves, enhancing maintenance and replenishment capacities, and adapting logistical frameworks to rapidly respond to strategic demands. It also emphasizes the urgent need for adaptable and resilient logistics capabilities to ensure readiness and sustain prolonged engagements, driving innovations such as predictive maintenance and 3D printing for repairs .

Urban warfare challenges necessitate a rethinking of conventional military principles due to the unique environment that alters traditional dynamics of power and maneuverability. Urban settings demand adaptability in tactics, reinforcement of inter-agency collaboration, and integration of civilian considerations into military strategies. The need for precise targeting, managing collateral damage, and leveraging technological advancements to enhance intelligence and communication require military doctrines to evolve beyond traditional strategies, focusing on flexibility, real-time information processing, and minimizing the footprint of military engagements .

Emerging logistics technologies, particularly drones, have provided innovative solutions to traditional supply chain challenges by offering rapid deployment capabilities and reduced dependency on large-scale transport systems. Drones can deliver supplies directly to engaged units with minimal infrastructure requirements, addressing challenges in accessibility and time sensitivity. However, they also present new challenges, such as limited payload capacities and vulnerability to electronic warfare, necessitating further technological advancements to enhance their operational contribution effectively .

Intelligence artificial significantly enhances urban warfare capabilities by automating certain tasks and aiding decision-making processes. It allows systems to surveil environments actively, identify hostile behaviors, and analyze potential scenarios rapidly, often outpacing human response. This is essential for maintaining operational tempo and adapting to the volatile dynamics of urban warfare. Furthermore, AI optimizes the deployment and coordination of weapon systems and intelligence sensors, facilitating a collaborative combat environment that processes massive data efficiently .

Advancements in technology and the reduction of armed forces significantly reshape urban warfare strategies in Western countries. With a substantial decrease in the volume of armed forces, strategies now rely more heavily on the integration of advanced technologies such as cyber capabilities, robotics, drones, and artificial intelligence. This combination is vital to mitigate operational blockages and enhance operational capabilities. In urban warfare, the integration of such technologies allows for more efficient action in highly constrained environments, compensating for fewer personnel by optimizing the use of resources and technologies to outmaneuver and neutralize threats effectively .

Future urban combat strategies emphasize a multi-domain approach that incorporates both traditional and technological assets. This involves comprehensive preparation, including the integration of civil and military stakeholders from planning stages, leveraging technological advancements like AI, drones, and electronic warfare, and maintaining flexibility to adapt to fast-evolving urban environments. Effective strategies also require maintaining a balance between offense and defense, such as isolating urban areas economically or targeting key logistical points to disrupt enemy operations while preserving the ethical and humanitarian considerations of urban warfare .

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