Il y a dans cet évangile quelque chose de profondément et de typiquement humain qui se
révèle de trois façons. D'abord, ce respect de la mère des fils de Zébédée qui, avant de
demander quelque chose, vient très poliment s'agenouiller devant celui à qui elle va le
demander. Respect mélangé d'un sentiment d'ambition pour cette mère qui veut que ses fils
montent un peu dans la société nouvelle que le Christ va probablement établir. Un deuxième
trait caractéristique, c'est cette prétention à peine dissimulée derrière les dires de leur mère, de
deux Apôtres et parmi les premiers, Jean et Jacques, qui ont cette audace, si ce n'est ce culot,
de faire demander par quelqu'un d'autre à Jésus : "on veut être les premiers ministres du
royaume nouveau". Une troisième caractéristique c'est la jalousie indignée des dix autres.
"Entendant cela, ils furent terriblement jaloux" et ont demandé des comptes au Seigneur : "Et
alors nous qu'est-ce qu'on va devenir ?"
L'Evangile est très humain. C'est bien normal d'ailleurs puisque ces Apôtres sont pétris de la
même pâte, sont façonnés par les mêmes défauts, par les mêmes péchés que nous. Et la
fréquentation quotidienne du Seigneur Jésus a mis du temps pour les achever dans la
perfection, dans la foi et dans le sens profond du royaume nouveau du Seigneur.
L'apôtre Jacques que nous célébrons aujourd'hui fut un des premiers à être appelé par Jésus
avec Jean son frère et Pierre. Jean et Jacques sont frères, fils de Zébédée, qui était pêcheur au
bord du lac de Galilée. L'Evangile les met souvent ensemble. C'est ainsi qu'ils sont appelés
par Marc et Luc les "fils du tonnerre", probablement un surnom que Jésus leur a donné,
témoignant de cette audace, de cette témérité de cette violence qui existait dans le coeur de
Jacques et de Jean.
Ils sont aussi tous les deux à demander au Seigneur qu'il fasse tomber la foudre sur un village
samaritain qui ne les avait pas accueillis Ils sont aussi, mêlés avec Pierre, et avec lui, témoins
de certains épisodes de la vie de Jésus. Ils sont témoins de la résurrection de la fille de Jaïre,
de la Transfiguration du Seigneur. Ce sont ces trois apôtres que Jésus invitera à venir plus
proches de Lui, au moment de son agonie. L'histoire nous dit, dans les Actes de Apôtres, que
Jacques est mort la tête tranchée par le roi Hérode Agrippa premier, roi de Judée entre
quarante et un et quarante quatre. C'est probablement à l'une de ces Pâques, fête des pains
azymes que l'apôtre Jacques est mort à Jérusalem, et qu'll est devenu ainsi le premier apôtre
martyr. Il ne fut pas le premier peut-être à la droite du Christ, mais le Christ a répondu à sa
demande dans le paradoxe de l'Evangile. Il fut le premier à perdre sa vie et à entrer dans le
royaume de la même manière que son maître.
Car ce que Jacques a dû découvrir, comme tout apôtre et comme tout disciple aujourd'hui,
c'est deux choses. D'abord que le Christ est Roi, mais un roi de souffrance et un roi qui entrera
dans son royaume par la mort, sans autre gloire, sans autre investiture que la Croix et la nudité
sur la croix. L'évangile que nous avons lu se place d'ailleurs aussitôt après la troisième
annonce de la Passion, ce qui donne encore plus de difficulté à comprendre cette demande de
Jacques et de Jean d'être les premiers à côté du Christ, alors qu'Il vient de leur annoncer pour
la troisième fois qu'Il devrait souffrir et mourir. Mais, comme les disciple d'Emmaüs, les
coeurs des Apôtres, comme les nôtres, sont lents à croire.
Croire que Jésus doit souffrir et mourir, c'est la première chose que les Apôtres ont dû
découvrir. Et la seconde, c'est que eux-mêmes devraient souffrir et mourir pour le Christ.
Et c'est dans la mort du Christ, dans la résurrection du Christ, dans sa gloire ignominieuse de
sa mort qu'ils ont dû découvrir que la façon dont ils seraient serviteurs et disciples, ce serait la
même que celle qu'a utilisée le Maître pour leur faire découvrir le royaume de Dieu.
C'est cela que Saint Paul nous révélait, tout à l'heure, dans son épître. Il disait cette phrase
magnifique et en même temps dramatique parce qu'elle touche à la gloire de Dieu et à notre
misère humaine : "Bien que vivants, nous sommes sans cesse livrés à la mort pour que la vie
de Jésus soit manifestée dans notre chair mortelle "
Jacques a été le premier apôtre martyr. Il a donné son sang pour le Christ. Nous sommes nous
aussi des martyrs, même si nous n'avons pas à donner un jour notre sang pour le Christ, nous
avons à donner chaque jour notre vie pour Lui, et cela c'est un martyre. Car cela c'est un
témoignage de l'amour de Dieu. Nous avons à suivre le Christ dans la petitesse, dans
l'humilité, dans le service, non pas dans les moyens du monde tels que les désirait l'apôtre
Jacques, cette ambition d'être le premier, d'être servi, d'être reconnu par les autres. C'est cela
le martyre quotidien de tout chrétien. Et si nous trouvons que notre vie chrétienne est trop
facile ou trop légère, c'est parce qu'elle n'est pas très chrétienne et qu'il faudrait que nous nous
posions quelques questions fondamentales.
Au cours de cette Eucharistie, demandons au Seigneur de la mort et de la résurrection de
partager, dès aujourd'hui, sa vie et sa gloire mais aussi de nous donner la force de partager,
dès aujourd'hui, sa souffrance et sa mort, lorsque nous acceptons que, dans notre vie, des
choses essentielles, valables peut-être, meurent pour que la vie de Jésus soit manifestée en
nous .