PRISONNIERS
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DE LA PYRAMIDE
www.editions.flammarion.com
© Castor Poche Éditions Flammarion pour le texte et l'illustration, 2004.
Dépôt légal : août 2004 - N° d'édition : 2622 - Imprimé en Espagne par Liberdüplex.
ISBN: 2-08162622-5 - Loi n°49-956 du 16 juillet 1949 sur Les publications destinées à Lajeunesse.
Alain Surget Fabrice Parme
PRISONNIERS
DE LA PYRAMIDE
(CHAPITRE
1 )
(Q
(àLIRRS
L'ŒIL DE CÉSAR
ul
DANS LE PALAIS DE CLÉOPÂTRE,
À ALEXANPRIE,
EN EGYPTE, EN 48 AVANT J.-C.
L. musique s'échappe à flots par les fenêtres du
palais. Pour célébrer sa victoire sur les pirates*,
Cléopâtre a invité de nombreux princes et
princesses à la grande fête qui, depuis plusieurs
jours, secoue tout Alexandrie. Dans l'immense
salle de réception, des danseuses évoluent au
rythme des flûtes et des tambourins tandis que les
convives accompagnent la mesure en tapant dans
les mains.
Assis à la droite de la reine, Jules César semble
totalement indifférent au spectacle. Le coude
appuyé sur la table, le menton sur son poing, le
général romain paraît dormir. Installée entre
Antinoüs et Iméni, Cléo attire l'attention de ses
deux amis sur lui. Tous trois pouffent de rire.
* Voir César c'est qui ?
1. L'ŒIL DE CÉSAR
—Il a trop mangé, il fait la sieste, glousse Iméni.
— Ou bien les danses ne lui plaisent pas,
renchérit Antinoûüs.
Cléo s'apprête à se moquer de César à son tour
quand l’homme ouvre un œil et le braque sur elle.
La fillette ravale sa plaisanterie, baisse les yeux et
pince légèrement les garçons pour qu'ils cessent de
ricaner.
— Il nous observe, siffle-t-elle entre ses dents.
Antinoûs cesse d’un coup. Iméni, lui, n’a pas
entendu et il continue à rigoler. Un coup de pied
dans sa cheville lui arrache un petit cri de douleur.
IL se tourne vers Cléo avec colère, croise à ce
moment le regard de César et manque se mordre la
langue.
—Ce n'est pas nous qu'il fixe, chuchote
Antinoüs. Son regard passe au travers de nous
comme si nous n'étions pas là. En fait, il ne
regarde rien. Il s'ennuie.
Les enfants l’étudient à la dérobée.
—C'est vrai, reconnaît Cléo. Il a l'air aussi vivant
qu'un pot.
Le pot bouge soudain. Il se penche vers
Cléopâtre, lui glisse quelques mots à l'oreille, se
lève et se dirige vers la terrasse. La reine termine
une discussion avec la grande prêtresse d’Isis, puis
elle rejoint César.
— L'air frais me fait du bien, dit-il comme
Cléopâtre vient s'appuyer contre la rambarde, près
de lui.
—Tu bâilles devant mes invités, lui reproche la
jeune femme. Même les enfants s’en sont rendu
compte. J'organise pour toi les plus belles choses, je
fais venir les meilleurs cuisiniers et les plus jolies
danseuses, et toi tu ronchonnes. Quoi que je fasse,
tu n'es jamais content !
—Je dois retourner à Rome.
—Qu'est-ce qui t’appelle là-bas ? L'Égypte t'ennuie
à ce point ? Mes musiciennes t’endorment ? Il te
manque les jeux du Cirque : les courses de chars,
les combats d'animaux sauvages. ?
— Ce n'est pas ça...
—Tu regrettes qu'il n’y ait plus de batailles à
mener ?
ele)
1. L'OIL DE CÉSAR
- Non...
—Alors quoi ? s’impatiente Cléopâtre en donnant
un coup de poing sur la rambarde.
—Je ne me plais guère à Alexandrie. La ville est
trop parfaite, les rues trop droites, les quartiers trop
carrés. On m'avait présenté l'Égypte comme un
fouillis de ruelles et de vies où planait encore le
souvenir des Pharaons... Or je ne vois qu'une
grande ville grecque.
Une ombre glisse sur les dalles, dans leur dos, et
va s'arrêter derrière un pilier qui soutient l’avancée
du toit.
—L'Égypte est un long serpent sacré, répond la
reine. Alexandrie n’en est que la tête. Je te propose
un voyage sur le Nil jusqu’à Thèbes. Je te ferai
goûter mon pays comme tu prétends l'aimer.
—Soit, accepte César. Mais si tu ne réussis pas à
m'étonner…..
—Tu me jetteras aux crocodiles, c'est ça ?
César secoue la tête en souriant enfin.
— Oh, ce sera un voyage très intime, indique
Cléopâtre. Nous ne serons accompagnés que par
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VA AAC VAVAVAV
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mes deux servantes. auxquelles se joindront mon
groupe de musiciennes, mon cortège de danseuses,
mon équipe de cuisiniers, mon escorte royale et
deux navires de guerre.
César fait quelques pas sur la terrasse, grom-
1. L'OIL DE CÉSAR
melant des « oui... oui... oui », puis il plonge vers
le pilier, saisit l’espion par son collier et le tire en
pleine lumière. Cléo !
—Pourquoi ne pas ajouter cette grenouille, tant
que nous y sommes ? À moins que son poids ne
nous fasse couler ! Avec elle, l’intimité sera totale.
—C’est une excellente idée, approuve Cléopâtre.
Cléo et ses amis m'ont sauvé la vie, je leur dois
bien un voyage.
César lâche la gamine qui saute aussitôt de joie.
—Je vais prévenir Antinoëûs et Iméni. Avec nous
trois, vous serez en sécurité, assure-t-elle.
—Je me félicite d’avoir renvoyé mon armée à
Rome, ironise le général. Avec vous trois, cela
aurait fait double emploi, tu as raison !
La reine prend le bras de César et pose son autre
main sur l'épaule de Cléo. Ensemble, ils regagnent
la salle. Une autre ombre, bien dissimulée celle-là
sur la terrasse, se détache alors du mur.
—Ce voyage est une aubaine. Il m'offrira maintes
occasions de réaliser mon projet. Ni César ni
Cléopâtre ne reviendront vivants de leur périple.
LA LUMISRE DE KHÉOPS
U.. foule immense est massée sur les quais pour
assister à l’embarquement de Cléopâtre et de
César. Précédés par les danseuses qui ondulent au
son des instruments, la reine et le général romain
répondent aux acclamations par des sourires et des
hochements de tête. Sitôt sur le Rà, le navire royal
décoré de fleurs, Cléopâtre et César disparaissent à
la vue des gens. Cléo se montre alors à la proue du
bateau, salue la foule comme si les manifestations
de joie étaient à son intention.
—Tu te prends vraiment pour une princesse, lui
fait remarquer Iméni.
—Je suis sûre qu’un grand nombre de ces gens
n'hésiterait pas à se prosterner devant moi.
—Etils en profiteraient pour te mordre les doigts
à. LA LUMIÈRE DE KHÉOPS
de pied ! souligne Antinoüs.
La fillette se compose un air pimbêche.
—Toi, surveille donc ton fennec ! riposte-t-elle.
J'ai cru entendre l’un des pilotes pousser un cri.
Fenk doit être accroché à sa cheville. Si tu ne veux
pas que nous emboutissions le phare en sortant du
port, tu ferais bien d’aller le rechercher.
Un son de trompe ! Le signal du départ ! Le Rä
s'écarte du quai, suivi par ses deux vaisseaux
d’escorte.
—Nous voilà partis, se réjouit une mystérieuse
silhouette embarquée sur l’un des navires. Le
voyage sera mouvementé, et peu d’entre nous
reverront Alexandrie.
Quatre jours plus tard, poussés par le vent du
nord, les bateaux entrent dans le port de Memphis.
Prévenu de l’arrivée de la reine, le maire de la ville
a fait couvrir de pétales de roses l’avenue qui mêne
au palais, et ses soldats forment deux cordons de
sécurité pour contenir la population.
- Toute la ville vous attend, annonce le maire en
s'inclinant devant sa souveraine. J'ai organisé une
grande réception en votre honneur.
—Nous sommes fatigués, répond Cléopâtre. Pas
trop de monde surtout! Deux à trois cents
personnes suffiront. Eh bien, César, demande-t-elle
en se tournant vers le Romain, ce voyage te guérit-
il de ton ennui ?
—Naviguer pendant quatre jours dans une forêt
de papyrus n'a rien d’exaltant, grogne-t-il. Nous
n'avons même pas subi une seule attaque de
crocodiles.
—Pfff ! fait la reine en ramenant son châle sur ses
épaules. À notre prochaine étape, j'exigerai que
l'on étale un tapis de scorpions devant toi. Cela
t'amusera peut-être de sautiller d’un pied sur
l’autre pour éviter leurs piqûres.
Le soir venu, plutôt que d'assister aux festivités
organisées chez le maire, Cléo, Antinoüs et Iméni
quittent le palais pour retrouver les rues de
Le CAT
DRSlement quelques mois,nous
habitions
encore
ici. rappelle
Antinoüs.
Que
EC
è. LA LUMIÈRE DE KHÉOPS
d'aventures depuis !
— J'ai envie d’aller faire un tour du côté des
pyramides, dit Iméni. Mon père me l’a toujours
interdit quand nous habitions ici. Mais maintenant
que nous sommes libres.
— Tu as raison, appuie son ami. César et
Cléopâtre doivent visiter les tombeaux demain. Il y
aura des gardes partout. Autant y aller avant ! Et
puis Fenk a besoin de courir !
—Moi aussi j'ai besoin d'espace, ajoute Cléo. J'ai
toujours aimé l’air du désert. Il pique un peu mais
il est tellement léger.
Les enfants rejoignent rapidement les rives du
Nil. Des barques légères en roseaux tressés les
attendent, attachées aux tiges des papyrus.
—Attention à ne pas marcher sur un crocodile,
murmure Iméni. Ils dorment parfois sous les
barques.
Les enfants frappent l’eau avec un bâton.
Comme rien ne bouge dans les herbes et dans les
nénuphars, et que rien ne remonte à la surface, ils
entrent dans l’eau, montent dans la première
NE
embarcation, détachent l’amarre et commencent à
longer la rive.
—On aurait pu se rendre à pied jusqu'aux
pyramides, fait remarquer Antinoüs qui s'échine à
manier la pagaie.
—Le désert cache des pillards, les serpents
sortent à la fraîcheur et les chacals rôdent parmi les
pierres.
Étendue sur le dos entre les garçons, la fillette se
laisse bercer par le mouvement de l’eau.
—Tu exagères, Iméni. Pourquoi ne pas avouer
simplement que tu voulais m'offrir une promenade
à la lune ?
Le gamin s’étrangle de saisissement et rougit.
Antinoüs éclate de rire.
=Si c'est, leNcas Sprends doncmiamparaie
recommande-t-il au jeune Égyptien. Cléo appréciera
davantage si c’est toi qui rames.
La nuit est presque tombée lorsqu'ils abordent
devant le grand Sphinx. Trois ombres monu-
mentales, d’un noir d'encre, tombent des
pyramides et s’allongent jusqu’au Nil. Les enfants
= €o
mettent pied à terre. Antinoüs dépose son fennec
sur le sol. Fenk renifle un instant autour de lui,
comme s’il reconnaissait d'anciennes odeurs, puis
il file vers le désert.
—Il va se perdre, s'inquiète Iméni.
—Il reviendra, assure Antinoûüs.
Un hurlement de chacal s'élève brutalement. Un
appel relancé trois fois du bout de la nuit.
—Ça y est, se désole Cléo, Fenk a réveillé le dieu
Anubis. Espérons qu'il n’enverra pas ses hordes
rôder autour des pyramides.
— Le Sphinx nous protégera, déclare Iméni. Il
veille sur le repos de la ville et de tous ses
habitants.
—Je n’aimerais pas qu'il se secoue de son sable et
qu'il se lève, dit la fillette. Une fois, je suis venue
me réfugier ici parce qu’on me poursuivait…
—Tu avais volé le savon du barbier ?
Cléo ignore la remarque ironique, et poursuit.
—J'ai eu l'impression que la tête du Sphinx se
penchaït vers moi, et qu’il cherchait à m’enserrer
entre ses pattes.
è. LA LUMIÈRE DE KHÉOPS
—C'était l'ombre, suppose Antinoüs. On croirait
toujours que le plateau se met à tourner quand les
ombres font le tour des pyramides.
Le jeune Grec accompagne ses mots par un
grand geste circulaire. Soudain il se fige. Un œil de
feu vient de s’allumer en contrebas, du côté de la
pyramide de Khéops.
—Quelqu'un vient, souffle-t-il à l’adresse de ses
compagnons.
—Il monte vers la pyramide.
Les enfants courent se dissimuler près d’un
temple funéraire situé devant la pyramide, de
façon à voir sans être vus. La lueur grandit, dévoile
un visage.
—Je le reconnais, murmure Cléo. C’est un de nos
marins. Qu'est-ce qu'il vient faire ici ?
— Suivons-le, suggère le jeune Grec, et nous
aurons la clé du mystère.
L'homme contourne la pyramide, puis il se met
à escalader le flanc nord.
—Il entre dans le tombeau, constate Iméni. Il va
s’attirer la colère du Pharaon Khéops s’il dérange
41
: SHARK
LARARKR
son sommeil éternel.
—Je crains plutôt qu'il ne prépare des ennuis à la
reine Cléopâtre, rectifie Cléo. Je suis persuadée
qu'il va à la rencontre de quelqu'un, et pas pour
jouer aux osselets.
— Qui dit lieu secret, dit souvent complot,
conclut Antinoûs.
S'accrochant aux arêtes éclairées par la lune, les
trois amis escaladent les blocs. Les rayons bleutés
dévoilent le début d'un tunnel qui descend en
pente douce dans le ventre de la pyramide. Les
è. LA LUMIÈRE DE KHÉOPS
enfants s'y aventurent l’un derrière l’autre, et
suivent le flambeau de l’homme toujours devant
eux. Soudain la lumière disparaît, et c’est le noir
total !
— Il a tourné, suppose Antinoüs. Donnons-nous
la main et avançons à tâtons.
- Il est peut-être tombé dans un trou, s’effraie le
jeune Égyptien. Il doit y avoir des pièges pour
protéger la momie contre les profanateurs.
— On l'aurait entendu crier. Antinoüs a raison,
il a bifurqué dans une autre galerie. Mais à droite
ou à gauche ?
Personne ne répond. Le cœur bat si fort dans les
poitrines qu’il semble qu’un tambour résonne dans
l'étroit passage. L'air est lourd, presque chaud, et il
rend la respiration haletante.
—J'ai peur, confesse Iméni.
—Moi aussi, avoue Cléo. C’est comme si on s’en-
fonçait dans un ventre de pierre.
Antinoüs ne relève pas. Il sent bien que s'il
annonce qu'il a peur, lui aussi, l’affolement risque
de les gagner tous. Alors il se contente d'avancer,
ses compagnons accrochés à lui, les doigts frôlant
les parois pour se guider. Il tremble de tous ses
membres, mais cela ne se voit pas dans le noir. Tout
à coup sa main droite plonge dans le vide. Il tourne
la tête, distingue un point rouge qui flotte dans les
ténèbres.
—C’est lui, là-bas !
Le trio s'engage dans un tunnel qui remonte
cette fois. La torche oscille un moment devant eux,
éclairant une galerie qui continue à monter, puis la
lumière décroît et s'éteint à nouveau.
2. LA LUMIRE DE KHÉOPS
—On va aller jusqu'où comme ça ? se lamente
Iméni. À grimper autant, on va se retrouver au
sommet de la pyramide.
—Il faut savoir ce qui se trame ici, décrète Cléo.
Ils débouchent dans la grande galerie. Elle est
plus large et plus haute. L'air y est plus frais,
provenant d’un conduit d'aération. Du coup, les
enfants se sentent moins oppressés ; Iméni cesse
même de gémir. Ils suivent la galerie et arrivent à
l’antichambre qui précède le caveau. Une lumière
s’en échappe, faisant sortir de l'ombre trois lourdes
dalles de granite en équilibre sur des piquets : les
trois blocs coulissants qui fermaient le tombeau à
l’origine. Quatre torches brüûülentà l’intérieur de la
chambre funéraire. Avec d'infinies précautions, les
trois amis se glissent entre les piquets, approchent
du caveau, se collent derrière la demi-cloison qui
sépare les deux pièces. Des voix leur parviennent
de l’autre côté. Cléo, Antinoüs et Iméni passent la
tête. Une terreur sacrée bloque leurs cris au fond de
la gorge. Quatre dieux sont assis autour du
sarcophage !
ù
(CHAPITRE
3
LE VENTRE DE PIERRS
Sie le jeu des flammes, les silhouettes de Thot,
de Seth, d’Anubis et d’'Horus se dessinent sur les
murs, monstrueuses, étirées jusqu'au plafond.
Iméni se mord le poing pour ne pas hurler, et Cléo
tremble d’effroi. Antinoüs les ramène tous deux en
arrière.
— Ce sont des hommes portant des masques,
leur souffle-t-il. Celui qu’on vient de suivre est
forcément l’un d'eux puisqu'il n’y a plus d’issue.
C’est une façon de rester anonymes. Si l’un se fait
prendre, il ne pourra pas dénoncer ses complices.
- Tu... tu... tu crois ? balbutie le jeune Égyptien.
Rassurée, Cléo va s’accroupir près de l'entrée et
tend l'oreille.
- Cléopâtre et César vous prendront pour les
3. LE VENTRE DE PIERRE
prêtres sous vos masques, assure la silhouette à
l'effigie de Seth. Les vrais ont-ils bien été éliminés ?
Horus hoche affirmativement la tête avant de
déclarer :
— Nous attendrons César et la reine devant la
pyramide, puis nous les conduirons jusqu'ici.
Ensuite nous reculerons dans l’antichambre, les
laissant seuls devant le sarcophage de Pharaon.
—C'est à ce moment que nous ferons tomber les
dalles, poursuit Anubis. Nous avons descellé des
blocs dans la voûte. Le choc provoquera l’effon-
drement de toute l’antichambre, bloquant César et
Cléopâtre dans la pyramide pour l'éternité.
—Il faudra vous mettre rapidement à l’abri dans
la grande galerie, précise Seth, sinon vous serez pris
vous aussi sous l’éboulement.
— Comment procéderons-nous si la reine et le
Romain sont accompagnés de leur escorte ?
demande Thot.
—Les hommes armés n’entrent jamais dans les
tombeaux, affirme Seth. César sera désarmé, il n'y
aura que vous avec eux. Après que la voûte se sera
3. L€ VENTRE DE PIERRE
écroulée, vous irez vous cacher dans le tombeau
inachevé, au fond de la pyramide. Vous n’en
sortirez qu’à la nuit suivante. Tous croiront ainsi
que les prêtres sont restés prisonniers avec César et
Cléopâtre.
—C’est un bon plan, reconnaît Horus, il ne peut
que réussir.
- Il ne doit pas échouer, reprend Seth. Le maître
vous récompensera avec des colliers d’or, mais sa
vengeance serait terrible si vous manquiez votre
coup : il vous ferait danser sur un nid de cobras.
Séparons-nous à présent !
Chaque dieu saisit sa torche et se lève.
— Il faut filer en vitesse, dit Antinoûs.
— Mais la galerie derrière nous est dans le noir !
s'affole Iméni.
—Ils arrivent, avertit Cléo.
Les enfants refluent, mais dans la précipitation
Iméni heurte le piquet qui retient la première dalle,
et il tombe sur le ventre.
— Hé! Il y a quelqu'un dans l’antichambre !
s'exclame Anubis.
Cléo et Antinoûs attrapent chacun leur ami par
un bras et le tirent en avant. Son pied accroche et
arrache le piquet au moment où la lumière des
flambeaux éclate dans la pièce.
— Ce sont les... !
La voix de Seth est couverte par un grondement
sourd. Il bondit en arrière pour ne pas être broyé
par l'énorme masse qui dégringole, le bloquant, lui
et ses complices, dans la chambre funéraire.
Ébranlés, les deux autres blocs tressaillent sur leurs
poteaux. Les piquets se fendent.
—Tout va s’écrouler ! hurle Cléo.
Le bois se casse. Les dalles tombent. L’anti-
chambre est secouée par les chocs successifs. Les
enfants s'enfuient en criant. Alors un vacarme
épouvantable résonne dans la pyramide: le
plafond de l’antichambre s’affaisse. Les vibrations
se ressentent dans la grande galerie. La poussière
endormie depuis deux mille cinq cents ans se
soulève du sol en même temps qu’elle tombe en
pluie du haut de la voûte. L'air devient vite irres-
pirable. Une main plaquée sur le visage, les trois
amis avancent à tâtons dans les ténèbres.
- Nous n’arriverons jamais à sortir! panique
Cléo. Les couloirs sont trop longs. Nous allons
mourir étouffés.
Cramponnés l’un à l’autre, le dernier poussant
les premiers, ils suivent la grande galerie quand
soudain le sol s'ouvre sous eux.
La chute est brutale. Étourdis, les enfants restent
un moment sur le dos, à reprendre leur respiration.
Antinoûs tâte le sol autour de lui. Le boyau s'élève
en pente fortement inclinée.
—Attendons que la poussière se dissipe, là-haut,
et nous pourrons remonter.
—Nous ne retrouverons jamais notre chemin, se
désespère le jeune Égyptien.
—Mais si ! s'énerve Cléo, fatiguée de l'entendre
se plaindre sans arrêt. Les dieux sont avec nous. Ils
nous ont permis de percer à jour un complot, d’en-
fermer les traîtres dans le caveau, et d'échapper
à l'asphyxie. Ils ne vont pas nous abandonner
maintenant !
—C'est vrai, confirme Antinoüs. Nous venons de
3. LE VENTRE DE PIERRE
sauver Cléopâtre pour la troisième fois.
Iméni se tord les doigts, il n’est pas convaincu.
—C'est peut-être la reine que les dieux protègent,
pas nous.
Mais ses mots sont à peine murmurés, comme
s’il craignaïit que l'ombre les entende. Il se recule
pour aller s'appuyer contre la paroi. Son pied
rencontre le vide. L'enfant happe l'air, bat des bras,
se raccroche à Cléo qu’il manque entraîner avec
lui. Elle pousse un cri, se retient de justesse à
Antinoüs. D'un coup de rein, Iméni rétablit son
équilibre, et tous trois se laissent choir à nouveau
sur le sol.
—- Nous ne sommes pas au fond du puits,
constate la fillette. Il se poursuit en dessous de
nous. Nous nous tenons sur un coude ici. En fait,
nous aurions déjà pu tomber dedans en entrant
dans la grande galerie : nous avons eu de la chance,
nous l’avons évité sans le savoir.
Ils demeurent un instant immobiles, trop effrayés
pour oser bouger, puis Antinoüs se lève et commence
à tâtonner, les mains à plat sur le mur en pente.
—Je cherche des encoches, explique-t-il. Si ce
puits a été creusé, les ouvriers ont bien imaginé un
moyen pour en ressortir.
Cléo et Iméni se mettent à tâtonner, eux aussi.
Hélas, des encoches, il n’y en a point.
—Ils utilisaient certainement des cordes, soupire
la fillette.
Iméni tente alors d’escalader le boyau, mais il
glisse : l’inclinaison est trop forte. Chacun s’épuise
à essayer à son tour... Finalement Antinoüs se
plaque le dos à la pente.
—Grimpe sur mes épaules ! propose-t-il à son
ami. Cléo, tu monteras ensuite sur les siennes. Si à
nous trois nous sommes assez grands, tu arriveras
peut-être à agripper le rebord et à te hisser hors du
puits.
Avec bien du mal, et après avoir piétiné les
oreilles de ses compagnons, Cléo réussit à se
redresser. Elle tend les bras. ne rencontre que la
pierre. L’issue est encore hors de portée.
—Je n'y arrive pas. C’est trop haut !
—Nous sommes prisonniers de la pyramide,
3. LE VENTRE DE PIERRE
renifle Iméni dans un sanglot. Je savais bien que
Pharaon se vengerait si on troublait son repos.
Cette fois, ni Cléo ni Antinoëüs n’ont le cœur à le
démentir.
SE
LA NUIT SANS FIN
L. silence est épais dans la pyramide. Bloqués
dans le boyau, les enfants ont l'impression qu'ils
se font lentement digérer par la masse de pierre qui
les étouffe.
—J'ai chaud... j'ai soif... gémit Iméni.
Sa voix est pâteuse, comme s'il avait un caillou
sur la langue. Cléo a fermé les yeux et elle déroule
des images dans sa tête : Lefleuve bordé de papyrus,
des champs couleur de paille, le ciel bleu limpide
traversé par un vol d'ibis. Elle a besoin de ces
scènes de vie pour ne pas céder à la panique.
Antinoüs répète qu'ils vont s’en sortir, qu'il n’y a
qu’à attendre l’arrivée de César et de la reine pour
les appeler. Mais ses phrases sont surtout destinées
à le rassurer lui-même. En aucun cas, il ne veut
4. LA NUIT SANS FIN
envisager que Cléopâtre puisse passer sans les
entendre.
—Ça fait combien de temps que nous sommes là ?
demande Iméni.
La notion du temps s’est diluée dans le noir.
Comme la réponse tarde, il rajoute :
—Je ne sais même plus si je me suis assoupi ou
non.
— Il faut parler, conseille Antinoüs en donnant
un coup de coude à Cléo prostrée entre eux. Si on
s'endort, on ne discernera pas le bruit des pas au-
dessus de nous quand la reine entrera dans la
pyramide.
Un silence. Personne ne sait que raconter. Alors
la voix de Cléo sort de l'obscurité, un peu enrouée.
— Quand le dieu Râ se lève, c’est la figure du
Sphinx qui s'allume en premier. On dirait alors que
la nuit fond, et que tout l’or du ciel se répand sur
les pyramides.
—Je ne l’ai jamais vu, dit Iméni.
— Parce que ton père te laissait encore dormir.
Moi, je travaillais à la taverne de « L’œil d'Horus ».
Le patron me réveillait à coups de pied si je n'étais
pas debout dès l'aurore.
— C'est fini désormais, intervient Antinoûs.
Depuis que tu habites au palais d'Alexandrie, on ne
te jette plus à bas du lit aux premières lueurs du
jour.
— C'est vrai, ‘reconnaît la: fillette, -maisle
spectacle du Sphinx en feu avait quelque chose de
magique. Je m'étais promis de retourner le voir, à
l’aube.
Ses derniers mots pèsent. Partis un instant dans
leurs souvenirs, les enfants sont ramenés sans tran-
sition dans le tombeau. Ils restent un instant sans
parler, broyés par les ténèbres, les jambes repliées
contre la poitrine et la tête sur les genoux. Les
épaules d’Iméni sont brusquement agitées par un
tressaillement, puis des larmes roulent sur ses joues
et lui entrent dans la bouche. Cléo lui passe un
bras autour des épaules, le serre contre elle, non
pour le rassurer, mais pour partager sa détresse. Un
gémissement plus fort enfle dans l'obscurité.
—Calme-toi, marmonne Antinoëüs.
4. LA NUIT SANS FIN
—Ce n’est pas moi, se défend Iméni.
Un crépitement ! Et puis une masse heurte Cléo
dans le dos, la pousse en avant, la projette dans le
trou et dégringole avec elle le long du puits.
—Cléo ! Cléo ! s'égosillent les garçons.
Le hurlement de la fillette s'éteint, avalé par les
profondeurs de la pyramide.
Après une série de glissades et de culbutes, Cléo
atterrit durement sur un sol rocheux. Une boule de
poils se jette sur elle, lui lèche le visage et les mains
puis se met à lui mordiller une cheville.
— Mais... c'est Fenk ! bredouille-t-elle, encore
ot
sonnée par son plongeon dans le boyau.
Elle se relève, étend les bras. Où est-elle ? Le
tunnel est plus haut, plus large, et il remonte en
pente douce. Une coulée d’air frais la remplit d’un
fol espoir.
—Reste près de moi, Fenk.
Mais l’animal n’obéit pas. Il file en avant puis se
met à japper avec insistance. Cléo le suit en tâtant
le sol du pied, dans la crainte qu’un autre puits
béant s'ouvre devant elle. Une lueur jaune point au
bout du tunnel. La lumière du jour, enfin !
Fenk l'attend à mi-chemin de la sortie. Dès
qu'elle le rejoint, il s'engage dans un couloir à sa
gauche.
—C’est là que nous avons tourné pour remonter
dans la grande galerie, comprend Cléo.
Elle rappelle Fenk, mais la bête s’est engouffrée
dans le couloir et a disparu de sa vue. « Le fennec
est reparti vers le puits, pense Cléo. Il sent son
maître et ne le quittera pas. » Elle place ses mains
en porte-voix, crie du plus fort qu’elle peut :
—Je suis sortie du puits ! Je vais chercher de l’aide !
4. LA NUIT SANS FIN
Sa voix résonne étrangement. Le son est mat,
sans écho. Les mots ont l'air d’être des pierres qui
tombent sur le sol. Un bruit caverneux gronde au
loin. Est-ce un bloc qui achève de se desceller du
plafond de l’antichambre ou, comme l'aurait
souligné Iméni, Pharaon Khéops qui grogne de
colère ? La gamine frissonne. « Est-ce qu'ils m'ont
entendue ? » Elle craint de relancer l’appel. Alors
elle se hâte de ressortir de la demeure d’éternité.
Il fait encore nuit, mais la lune s’est déplacée
dans le ciel. Le pan de la pyramide est éclairé de
biais, et les ombres zigzaguent tels des serpents
entre les blocs. Pour éviter de tomber, Cléo descend
à reculons en se retenant aux pierres. Dès qu'elle
pose le pied sur le sable, la fillette se met à courir
vers l'endroit où est amarrée la petite barque.
« Maintenant tout dépend de moi ! » se dit-elle en
entrant dans l’eau.
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LE SILENCE DES OMBRES
L deux gardes postés à l'entrée du palais de
Memphis ne croient pas un instant que cette
drôlesse qui vient de se présenter à eux, ébouriffée,
la tunique déchirée, puisse appartenir à la suite de
la reine.
—Prévenez l'officier de nuit ! leur conseille Cléo.
La reine a dû se rendre compte de mon absence et
lui en parler. Il me laissera entrer, lui !
—-On ne dérange pas un officier pour rien,
grommelle l’un des deux hommes.
— Alors allez chercher une servante de
Cléopâtre ! Elle me reconnafîtra et... |
—Rien du tout ! assène le deuxième. Rentre chez
toi !
Cléo prend un ton implorant.
5. LE SILENCE DES OMBRES
— Mes amis sont tombés dans le puits de la
grande pyramide. Il faut leur porter secours !
— De mieux en mieux! rigole le soldat en
regardant son collègue. Dans un instant, cette
oiselle va nous raconter que le serpent Apopis a
avalé le soleil.
—Bon ! fait Cléo, décidée à pénétrer coûte que
coûte dans le palais.
Elle recule de quelques pas, ramasse une pierre et
la lance avec force sur une sentinelle. Furieux,
l’homme fonce sur la gamine, l’empoigne à bras-le-
corps et l'emporte jusqu’au poste de garde.
— Tu voulais voir l'officier de nuit, tu vas le
regretter, lui promet-il. Il te fera rosser !
Il croit faire peur à la fillette mais s'étonne de
son calme, de son air rassuré. Alerté, l'officier de
nuit arrive enfin, l'air courroucé. IL s'apprête à
réprimander la petite mais ravale son sermon dès
qu'elle lui apprend qui elle est.
— La reine s’est inquiétée à son retour de la
réception, lorsqu'elle a su que tes amis et toi aviez
quitté le palais et que vous n'étiez toujours pas
où
rentrés au milieu de la nuit, lui dit-il. Elle a envoyé
des soldats à votre recherche, or ils sont revenus
bredouilles. Où étiez-vous donc passés ?
—Nous sommes allés nous promener du côté des
pyramides, répond Cléo. Nous avons surpris des
conspirateurs que nous avons réussi à coincer dans
le caveau. Malheureusement, nous sommes ensuite
tombés dans un puits. Antinoüs et Iméni sont
toujours.
—Attends, attends, la coupe l'officier en agitant
les mains. Je ne comprends rien. Recommence plus
clairement, veux-tu ?
La fillette reprend ses explications. L'homme
l'écoute sans l’interrompre, mais il demeure
perplexe. Il refuse d’aller réveiller la reine, accepte
cependant d'envoyer deux soldats munis de cordes
sur le plateau des pyramides.
—Je veux repartir avec eux ! décide Cléo. Ce sont
mes amis qui sont là-bas.
—Pas question ! Ce n’est pas un endroit pour une
gamine de ton âge.
— Si nous n’'étions pas allés dans la pyramide,
Ë
5. LE SILENCE DES OMBRES
c'est Cléopâtre et César qui auraient fini ensevelis
dans le tombeau. Et puis je sais exactement où sont
les garçons.
À force d’insister, Cléo obtient l'accord de l’of-
ficier.
— C'est bon, soupire-t-il. De toutes façons, ce
n'est pas très loin, vous serez rapidement de retour.
Un instant plus tard, un char quitte la ville.
Cramponnée à la nacelle, entre les deux hommes,
Cléo est très fière. Non seulement elle a préservé la
vie de sa souveraine, mais elle va encore sauver ses
amis. Elle se tient droite, les cheveux au vent, un
léger frisson d’excitation dans la poitrine. L’at-
telage contourne les pyramides par le nord puis
s'arrête sous l'entrée de celle de Khéops. Guidés par
la fillette, il ne faut pas longtemps aux deux soldats
pour suivre les tunnels à la lueur des torches et se
retrouver devant la gueule du puits.
L'absence de Fenk inquiète tout de suite Cléo.
«Il a dû sauter à l’intérieur, comme lorsqu'il est
tombé sur mes épaules » songe-t-elle. Les soldats
éclairent le trou avec leurs torches, mais ils ne
MI
voient pas grand chose. Tous
trois se mettent alors à
appeler les enfants... Aucune
réponse ! Rien qu'un silence
de pierre !
—Ils m'ont certainement
entendue crier quand je
suis sortie, suppose Cléo, et
ils se sont laissé glisser à
leur tour jusqu’au fond du
boyau.
—Dans ce cas ils ne sont
plus dans la pyramide,
conclut un soldat. Je vais
descendre quand même
pour m'assurer qu'ils ne
sont pas restés bloqués
quelque part.
S'aidant de la corde
que retient son
compagnon, l’homme
s’introduit dans le puits.
5. LE SILENCE DES OMBRES
— La corde ne sera pas assez longue, fait
remarquer la fillette.
En effet, la traction se relâche bientôt, signe que
l’homme ne s’agrippe plus à la corde et qu’il doit
dévaler la pente sur le dos. L'autre ramène alors la
corde à lui.
—Par acquis de conscience, on va aller vérifier si
tes amis ne se sont pas égarés dans la deuxième
chambre funéraire. Reste bien auprès de moi !
La torche dévoile un nouveau passage non loin
du puits. Mais la chambre qu'ils découvrent au
bout du couloir est vide.
— Qu'est-ce que Pharaon comptait faire ici ?
s'étonne Cléo.
— Cette pièce lui aurait servi de tombeau
provisoire pour le cas où il serait mort avant la fin
de la construction de sa demeure d'’éternité,
explique l’homme. Cela n'a pas été le cas. Il y a
encore un autre caveau creusé sous la pyramide.
Lui aussi n'aura été d'aucune utilité.
Le soldat pousse ensuite la curiosité à remonter
la grande galerie afin de constater si la fillette a dit
vrai, si les dalles obstruent effectivement l’accès à
la chambre du sarcophage.
— Tu es sûre que ce ne sont pas les vrais prêtres
que vous avez enfermés là derrière ?
Cléo hausse les épaules. Elle a un petit geste de
la main signifiant : « Va voir ! » D’un mouvement
de la tête, l’homme lui indique alors qu'il est temps
de redescendre. Lorsqu'ils se retrouvent enfin à
l'air libre, l’autre soldat est déjà à côté du char, à les
attendre.
—Les gamins ont quitté la pyramide, affirme-t-il.
Je suis allé jusqu'au caveau souterrain : il n’y avait
personne.
—Allons, fait le deuxième en posant sa main sur
l'épaule de la fillette, ils ont rejoint Memphis.
—Je ne comprends pas, s'interroge Cléo. Nous ne
les avons pas croisés sur le chemin.
—Ils seront passés par le fleuve.
—C'est moi qui ai pris la barque. Il n’y en avait
pas d’autres à proximité.
— Alors nous les rencontrerons sur le retour, la
5. LE SILENCE DES OMBRES
rassure l’un d’eux en grimpant sur le char.
Au moment d'y monter à son tour, Cléo regarde
l'immense montagne de blocs qui commence à
rougir des lueurs de l’aube.
—Je ne crois pas qu’Antinoûüs et Iméni se soient
échappés, murmure-t-elle. Quelque chose de terrible
leur est arrivé, je le sens. Qu'est-ce qui se cache
dans l’antre de Khéops ?
Le fouet claque. Les chevaux reprennent leur
course dans le désert. Les soldats regagnent la ville
sans avoir relevé autre chose que les ombres
mouvantes des pierres. Cléo est la première à sauter
du char quand l’attelage fait halte devant la porte
du palais.
— Avez-vous vu rentrer mes deux amis ? s'em-
presse-t-elle de demander aux sentinelles.
Les gardes secouent la tête. Cléo jette alors un
regard effaré aux deux hommes sur le char.
—Disparu ! Antinoûüs et Iméni ont disparu !
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PAROLES DU MATIN
NE
Pa après l’aube, les deux fidèles servantes de la
reine découvrent Cléo endormie contre la porte de
l'appartement royal.
— Que fait la petite ici ? s'étonne l’une d'elles.
Elle devrait être dans son lit.
—-On dirait qu'elle sort du désert, remarque
l’autre. Il y a du sable dans les plis de sa tunique et
dans ses cheveux.
Elles la soulèvent délicatement pour la trans-
porter dans sa chambre, maïs la fillette se réveille.
—Je veux voir Cléopâtre, bredouille-t-elle en
donnant l'impression de mastiquer ses mots. On
complote contre elle dans la pyramide, et Khéops
a avalé Antinoüs et Iméni.
—Elle est si épuisée qu’elle raconte n'importe
6. PAROLES DU MATIN
quoi, se désole l’une des femmes.
—Laissez-moi ! se rebiffe Cléo. Je dois parler à
Cléopâtre ! C’est important !
Une voix puissante gronde soudain dans le
couloir.
—Eh bien ! À peine levée, tu sèmes déjà le désordre
dans le palais !
Les têtes se tournent, les yeux se posent sur Jules
César qui vient de sortir de sa chambre. Il se tient
droit, les poings sur les hanches, les sourcils
froncés, attendant une explication. Cléo devance
les servantes et lui narre son aventure de la nuit.
—C'est très grave, reconnaît César. Dès que la
reine sera prête, nous lui rapporterons ton histoire.
En attendant, je vais aller interroger les deux
hommes qui t'ont accompagnée dans la pyramide.
Cléopâtre marche de long en large dans la salle
du conseil tandis que César, le menton dans la
main, étudie chacun des hommes que la reine a
convoqués.
— C’en est trop ! s’exclame Cléopâtre, furieuse.
o
C'est le troisième complot* en quelques mois ! Pas
question de poursuivre notre voyage vers Thèbes
tant que nous n’aurons pas démasqué le chef des
conjurés |!
— Celui-ci ne doit pas être n'importe qui pour
payer ses hommes de main avec des colliers en or,
fait observer César.
Les hommes hochent la tête, d'accord avec lui. Il
y a là le maire de Memphis, l'officier de jour et l’of-
ficier de nuit ainsi que le commandant de la garde
personnelle de Cléopâtre.
— Est-on vraiment certain de ce qu’a rapporté
cette gamine ? demande le maire. Mes services n’ont
jamais eu vent de la moindre tentative de.
—C'est parce que tes agents ne laissent pas
traîner leurs oreilles au bon endroit ! rétorque la
reine sur un ton blessant. Cléo n’a pas inventé ce
complot. Les dalles se sont bien abattues dans le
caveau de Khéops —deux soldats le confirment —et
il manque effectivement un marin dans mon
équipage.
—Les conjurés peuvent venir d'Alexandrie,
* Voir épisodes précédents.
6. PAROLES DU MATIN
intervient l'officier de jour. Qui sait s'ils n’ont pas
navigué à vos côtés ?
—C’est une possibilité, admet César. Mais ils ont
des complices à Memphis: ceux qui ont été
enfermés dans la pyramide, par exemple. Je suis
convaincu que le réseau s'étend encore au-delà, et
que des assassins nous attendent à chacune de nos
étapes. Un messager monté sur un char tracté par
de bons chevaux peut facilement devancer nos
navires et distribuer ses ordres avant notre arrivée.
L'important, poursuit-il, c'est de savoir qui est le
chef et de l’arrêter.
—Pour connaître nos mouvements, il est forcé-
ment près de nous, déclare le commandant de la
garde royale. Peut-être même dans cette salle !
Il cueille le regard de César qui l’approuve
totalement.
Debout à côté du Romain, Cléo s'impatiente.
Elle pense à ses amis et personne ne parle d’eux.
Elle veut prendre la parole maïs la main de César
se referme sur son épaule et la serre légèrement,
enjoignant à la fillette de se taire. Cléo se dégage et
a
va s'asseoir contre le mur en bougonnant. La reine
s'aperçoit de la scène. Pour rassurer la petite, pour
lui faire comprendre qu'elle et ses camarades ne
sont pas oubliés, Cléopâtre reprend :
— Mettez tout en œuvre pour retrouver les
enfants qui ont disparu. Explorez la pyramide de la
base à son sommet ! Elle dissimule peut-être des
caches secrètes.
—Ils ont sans doute été enlevés par des pillards
alors qu'ils revenaient vers la ville, suppose le
maire. Le désert est infesté par des hordes de
brigands.
6. PAROLES DU MATIN
AAAAMAAA
— Envoyez des patrouilles, ratissez les villages
aux alentours du plateau, fouillez les bateaux et les
caravanes, interrogez les gens dans le port, dans les
rues, dans les tavernes ! Je veux revoir ces garçons
vivants |
La reine convoque ensuite les hommes attachés
à son service : son chef cuisinier, son maître de
danse et son maître de musique.
—Nous restons à Memphis ! annonce Cléopâtre
quand ils sont en rangs d'oignons devant elle. Tous
les plats seront préparés par toi seul, précise-t-elle à
son cuisinier, et un serviteur les goûtera devant
®
moi ! Quant à vous deux, vous n’engagerez aucune
nouvelle danseuse ni aucune nouvelle musi-
cienne !.. Vous ! poursuit-elle en s'adressant à ses
capitaines, interdisez à votre équipage de quitter le
bord ! Toute désobéissance sera sévèrement punie |
— En fait, nous allons vivre repliés sur nous,
résume le maître de danse.
— Comme dans une cage remplie de serpents,
ponctue Cléopâtre. Vous savez, ces petits serpents
qui ressemblent à des bourrelets de sable et ne
s’animent qu’à la fraîcheur. Mais cela ne signifie
pas que nous allons vivre dans la morosité. Je veux
qu'une grande fête ait lieu ici demain midi !
Les hommes s’inclinent et sortent à reculons.
— Une grande fête ! s'écrie alors César. Tu n’y
penses pas ! C’est offrir à notre ennemi l’occasion
de nous frapper !
—Justement ! Cela l’incitera à se montrer. Ce
n'est que de cette façon que nous pourrons le
démasquer, car je doute fort que nous réussissions
à libérer du caveau les quatre faux dieux pour les
interroger.
6. PAROLES PU MATIN
—Je craignais de m’ennuyer, avoue César, mais
ce voyage prend un tour imprévu. Je suspecte tout
le monde, plus particulièrement le maire de la
ville. Sa fonction lui permet d’être au courant de
tout et de contacter qui il veut. Je vais attacher un
espion à ses pas.
—Je te laisse agir à ta guise, termine Cléopâtre en
invitant la fillette à la suivre.
Mais Cléo ne bouge pas. Recroquevillée, la tête
dans les épaules, la gamine s’est endormie.
— Elle a eu une rude nuit, dit la reine. Je vais
appeler mes servantes.
— Ce n'est pas la peine, je vais la porter moi-
même.
César s'approche de Cléo, se baisse, passe un
bras derrière son dos, l’autre sous ses genoux, et la
soulève comme s’il s'agissait d’une plume.
— Elle a l'air d’être aussi fragile qu’un oiseau,
souffle-t-il. Et pourtant...
(CHAPITRE
7 )
LAASTES
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Lé MAÎTRE Dé DANSE
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L. lendemain matin, tandis que des soldats sont
postés aux quatre coins du palais et dans le jardin,
les serviteurs et les servantes courent d’une pièce à
l’autre afin de préparer la grande fête qui doit avoir
lieu à midi. Pour éviter de se trouver dans leurs
jambes, Cléo s'est rendue dans le jardin. Un
groupe de danseuses et de musiciennes apparaît
dans l'allée. Le maître de musique dispose ses
flûtistes et ses joueuses de luth près du bassin
tandis que le maître chorégraphe place ses danseuses
sur deux rangs.
—Je ne veux aucun faux pas, prévient ce dernier.
Si l’une de vous se trompait devant la reine, ma
punition serait exemplaire : je la ferais danser sur
un nid de cobras.
7. LE MAÎTRE DE DANSE
Cléo a un haut-le-corps. Cette phrase ! Cette
menace ! C’est la même que celle proférée par
l’homme à l'effigie de Seth dans la pyramide !
—C'est lui le chef du complot, siffle Cléo, encore
ébahie par la révélation. Il faut prévenir Cléopâtre !
Elle se lève, passe derrière lui en l’épiant du coin
de l'œil. L'homme se retourne soudain et croise
son regard. La fillette a tout de suite l'impression
qu’il la fouille au plus profond d'elle-même, qu'il
découvre ce qu'elle sait. « Il a compris, frémit-elle.
Il va m'assassiner. » Dès qu’elle a contourné la haie
qui borde l'allée, Cléo prend ses jambes à son cou
et se précipite dans le palais.
—Où est Cléopâtre ? crie-t-elle à deux jeunes
filles chargées de fleurs.
—Avec les prêtres dans le temple de Ptah, le dieu
de Memphis, répond l’une.
—Mais non, rectifie l’autre, elle tient conseil avec
ses généraux.
Cléo hausse les épaules. Laquelle dit vrai ? Un
scribe passe, qui précise à Cléo que la reine est en
réunion avec le maire pour discuter des affaires de
la ville.
— En somme, personne ne sait où elle est
exactement, résume la fillette.
Elle avise à ce moment l'officier de jour qui sort
d’une pièce, et elle l’interpelle.
—Je dois absolument voir la reine, mais elle s’est
volatilisée aux quatre vents.
L'homme lui fait signe de le suivre et la conduit
devant César.
—C'est volontairement que nous faisons courir
des renseignements contradictoires, explique le
Romain. De la sorte, les conjurés ne savent où
attendre la reine pour la frapper.
7. LE MAÎTRE DE DANSE
—Je connais leur chef, annonce fièrement Cléo.
C'est Iké, le maître de danse !
— En voilà une nouvelle ! Assieds-toi et raconte-
moi comment tu as découvert cela.
En peu de phrases, la fillette lui fait part de ses
observations.
— C'est troublant en effet, convient César
lorsqu'elle a terminé, mais cela ne constitue pas
une preuve. Il a pu utiliser une expression en usage
dans son métier, et le marin enfermé dans la
pyramide l'aura entendue sur le bateau.
Les épaules de Cléo s’'affaissent ; elle a l’im-
pression de se vider complètement.
— C'est vrai, soupire-t-elle. J'étais persuadée
d’avoir découvert le coupable. On l'aurait forcé à
parlétier:
César lui ébouriffe les cheveux dans un geste de
tendresse.
— Je vais resserrer la surveillance autour de
Maître Iké, on ne sait jamais. Et garde espoir pour
tes amis : les recherches se poursuivent.
Cléo fait oui de la tête.
—Il faudrait quand même en parler à Cléopâtre.
_ Il vaut mieux ne pas la déranger en ce
moment, sourit César. Sais-tu ce qu'elle est
réellement en train de faire ? Elle essaie toutes ses
robes pour choisir celle qu’elle portera à la fête.
Postée sur la terrasse qui domine le jardin, Cléo
suit des yeux chaque mouvement du maître de
danse. « Est-ce toi qui diriges le complot ? songe-t-
elle. En tout cas tu es la seule piste que nous ayons,
même si César se méfie toujours du maire. »
La musique s'arrête. Les musiciennes reposent
leurs instruments et les danseuses rompent la
formation. C’est la pause. Le maître de musique va
s'asseoir à l’ombre d’une treille. Le regard de Cléo
remonte l’allée centrale, s’attarde sur les jardiniers.
Son attention est attirée par un homme vêtu d’une
peau d’antilope qui traverse le jardin en tenant une
grande coupe remplie de fruits, et qui semble
souffler sur eux. Il rejoint Photin, le maître de
musique, et la lui remet.
—Ils sont chauds du soleil, lui dit-il, et gorgés de
7. LE MAÎTRE DE DANSE
suc à souhait.
Puis il repart comme il est venu.
— Ces fruits me font envie, salive la gamine.
Photin ne me refusera pas une grappe de raisin. Il
y en à assez pour deux.
Cléo descend les marches de la terrasse en
sautillant, se demandant si Iké et les jeunes filles
auront droit au même traitement de faveur. Photin
se lève, la coupe dans les bras, et se dirige vers le
palais en fredonnant :
—Mes jolies boules d’or
aux reflets du couchant
Mes grappes d’émeraude
toutes perlées de nacre
Vous soulagez mon cœur.
Cléo se plante devant lui, tend la main vers la
coupe.
—Hé ! s’écrie le maître de musique en lui tapant
sur les doigts, ces fruits ne sont pas pour toi !
—Une petite grappe...
- Tu es sourde ?
—Trois grains de raisin.
VE
RES (CE
7. LE MAÎTRE DE DANSE
—Écarte-toi !
—Une figue alors... La plus petite.
— Rien du tout !
—Juste une datte…..
Photin lui attrape le poignet.
—Disparais de ma vue !
—Aïe ! se défend la fillette. Tu me fais mal !
Il la repousse, poursuit son chemin en reprenant
sa chanson.
—Quel égoïste ! grommelle Cléo en se frottant le
poignet. Et puis je n'avais encore jamais entendu
quelqu'un chanter une berceuse à ses fruits.
CI
(CHAPITRE8 )
LE CHANT DU SISTRE
U.. file de soldats est établie devant la porte
d'entrée de la grande salle de réception. L’'officier
de jour et le commandant de la garde royale
escortent César et Cléopâtre jusqu'à leurs sièges,
puis ils se placent contre les murs de façon à
surveiller tout le monde. Cléo se glisse à côté du
commandant et, comme lui, elle étudie les invités
déjà installés devant des petites tables chargées de
délicieux plats de légumes et de viandes rôties.
—J'ouvre l'œil, moi aussi, lui dit-elle.
Elle constate avec soulagement que des gardes se
tiennent derrière le maire et près du maître de
danse.
- Il ne faut pas les lâcher des yeux, ces deux-là,
conseille-t-elle. Surtout Iké !
8. LE CHANT DU SISTRE
L'officier se penche à l'oreille de Cléo, et souffle :
—Tout est en ordre, général. Tu peux aller t’asseoir
et t'amuser.
— M'amuser ? se récrie la petite. Comment je
m'occuperai de la sécurité de Cléopâtre, alors ?
Un grand silence tombe sur la salle. La reine vient
de se lever.
—Un serpent rôde entre ces murs, commence-t-
elle, mais nous nous rions de sa menace. Mangez,
chantez, détendez-vous ! Nul traître n’entachera
notre joie !
— Elle cherche à l’exciter, murmure Cléo. Elle
espère qu'il se dévoilera au cours de la fête.
Sitôt la reine assise, Photin donne le signal à ses
musiciennes. Un air entraînant emplit la salle, et les
danseuses s’élancent sur la piste.
Le repas, les discussions, les danses se prolongent
sans qu'aucun événement ne vienne troubler l’am-
biance de gaieté. Au moment du dessert, comme les
servantes apportent des pâtisseries et des pyramides
de fruits, Cléo voit passer devant elle un serviteur
qui fredonne un air à la grande coupe qu'il tient
12
entre ses mains.
- Tiens ? s'étonne la fillette, il chante une
chanson à ses fruits, tout comme Photin dans le
jardin.
Elle a l'intuition qu'il s’agit de la même coupe car
il lui semble reconnaître les décorations. L'homme
la dépose devant César et Cléopâtre.
— C'étaient donc des fruits réservés à la reine,
voilà pourquoi Photin m'a interdit d'y toucher,
comprend Cléo. Mais pour quelle raison les a-t-on
remis au maître de musique et non pas au cuisinier ?
Un doute l’assaille. Auraïit-on manipulé ces fruits
dans l'intention de nuire ? Elle s'apprête à avertir le
commandant quand le goûteur saisit un fruit au
hasard dans la coupe et y mord. Le goûteur détache
ensuite un grain de raisin, l’écrase sous la dent et
l'avale. Puis il prend une datte, la mastique.…
—C’est bon, se rassure Cléo, les fruits ne sont pas
empoisonnés. Ce qui est quand même bizarre, c’est
que tous ceux qui transportaient cette coupe, le
bonhomme à la peau d’antilope, le maître de
musique, ce nouveau serviteur... tous chantaient
8. L€ CHANT DU SISTRE
des berceuses aux fruits. Je me rappelle bien la
scène de ce matin : on aurait dit que Photin voulait
les endormir, ou plutôt qu'il ne voulait pas qu'ils se
réveillent. C'est vrai que les fruits avaient l’air bien
au chaud dans leur nid de sable... Du sable ?
réfléchit Cléo. Mais on ne met pas des fruits dans du
sable !
À ce moment, pour insuffler un rythme nouveau
à la musique et à la danse, le maître de musique fait
intervenir deux joueuses de sistres, des instruments
qui émettent un son métallique et perçant.
—Ouille, quel bruit ! Cette musique ferait sauter en
l'air n'importe qui! On dirait qu'après leur avoir
chanté des berceuses, Photin veut faire danser les
fruits de cette coupe, rit Cléo. On va les voir se dresser
comme des serpents. des serpents de sable !
Elle comprend tout à coup.
—Ne touchez pas aux fruits ! hurle alors la fillette.
Mais son avertissement est couvert par le chant
strident des sistres.
—Qu'est-ce qui te prend ? grogne le commandant.
—Il y a des serpents dans la coupe de Cléopâtre |
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La musique va les réveiller ! Ils vont mordre la reine
si elle prend un fruit dans la coupe !
L'homme fronce les sourcils d’un air de dire :
« Cette fille est folle ! » Pas le temps d'expliquer !
Cléose ‘précipitevvers 1lawtable "denCESirMeriIdE
Cléopâtre en criant. La reine s'apprête à saisir un
fruit quand les hurlements de la gamine l’arrêtent
dans son mouvement.
—Eh bien ! gronde-t-elle. Que signifie ce bruit ?
Deux soldats cherchent à retenir Cléo qui leur
glisse pourtant entre les mains. D'un geste vif, elle
renverse la coupe au sol. Des serpents se tortillent
parmi les fruits. Figée par la stupeur, Cléopâtre reste
sans voix. César réagit tout de suite.
8. Lé CHANT DU SISTRE
— Fais chercher le serviteur qui nous a apporté
cette coupe ainsi que le chef cuisinier ! ordonne-t-il
au commandant qui accourt.
—J'ai mieux, répond Cléo. Arrêtez Maître Photin !
Les invités poussent des exclamations de surprise,
des soldats courent dans la salle.
—Es-tu sûre de ton fait ? demande Cléopâtre.
— Oh oui ! répond Cléo. J'ai bien vu ce matin
Photin qui transportait la coupe : il ne chantait pas
pour ses fruits, mais pour garder ses serpents
endormis dans le sable. Il vient de les réveiller avec
les sistres.
La reine et César lui décochent un regard interro-
gateur.
—Qu'est-ce que tu racontes ?
Pendant que les soldats s'emparent de Photin et
l’entraînent vers la reine, Cléo résume toute
l’histoire. Le maître de musique arrive, rouge
d’indignation. Il se débat pour se libérer, mais les
gardes le maintiennent fermement.
—Reconnais-tu cette coupe ? l'interroge bruta-
lement César.
w
L'homme secoue la tête.
—Je ne l’ai jamais vue, se défend-il.
- Menteur ! s’écrie Cléo. Quelqu'un te l’a donnée
ce matin, dans le jardin. C'était pour la déposer
devant César et Cléopâtre.
Photin hausse les épaules, ignorant la remarque.
— La coupe contenait des serpents, déclare
Cléopâtre. Et tu viens de les réveiller par tes sistres !
—C'est faux ! se révolte le bonhomme. Jamais je
Haies
Il a un brusque tressaillement, se raidit.…
—Le serpent... Il m'a mordu...
Un des serpent des sables tombés de la table est
enroulé autour de sa cheville. Le commandant le tue
d’un coup d'épée, mais il est trop tard pour le maître
de musique. Il s'écroule, blanc comme un linge. Le
commandant se penche sur lui.
—Soulage ton âme en avouant tes crimes.
—Où sont Antinoüs et Iméni ? demande Cléo.
Photin la regarde. Un rictus lui tord la bouche.
— C'est à cause de toi. souffle-t-il. Tu ne les
reverras jamais... Le lion les a avalés. 4
8. LE CHANT DU SISTRE
Cléo l’attrape par le col, le secoue pour l’obliger à
parler. La main du commandant se pose sur son
bras.
— C'est inutile : il est mort.
a
D. haut de la terrasse du palais, César, Cléopâtre
et Cléo assistent à la fin du jour. La fillette a les
yeux gonflés à force de pleurer. Les derniers rayons
de Râ glissent le long des pyramides et s'arrêtent
sur le Sphinx. Sa face de pierre en est comme
enflammée.
— Le lion... le lion... mais bien sûr ! marmonne
César. Et si Photin avait voulu parler du lion de
pierre ?
—Les enfants seraient dans le ventre du Sphinx ?
s'étonne Cléopâtre.
—Comment est-ce possible ? bredouille Cléo.
—Nous le saurons en allant voir, dit César.
Un peu plus tard, des chars s'arrêtent devant le
Sphinx en soulevant de grands nuages de
9. LE VISAGE DU SPHINX
poussière bleue. La nuit est tombée, les pyramides
se sont éteintes, le désert est laqué d'ombre. Armés
de torches, de pics et de grands paniers, les soldats
entourent le colosse de pierre.
— Creusez tout autour du socle ! ordonne
Cléopâtre.
Les hommes retirent une épaisse couche de
sable, sondent le sol avec leurs lances, secouent la
tête d’un air dépité quand ils cognent dans la roche
dure du plateau.
— Par ici ! clame soudain un homme. On creuse
entre les pattes du Sphinx !
Tous accourent, fouillent, forent, piochent,
déblaient le sable et finissent par dégager une porte
sous la statue. Debout entre Cléopâtre et César,
Cléo leur prend la main et s’y cramponne très fort.
Elle n'ose plus respirer. « Pourvu qu'ils soient là ! »
prie-t-elle. Elle a l'impression que si la porte s'ouvre
sur une cache vide, son cœur va s'arrêter de battre
et elle va s'effondrer d’un coup. Déjà, ses jambes
flageolent, prêtes à se dérober sous elle. Deux
soldats empoignent l’anneau de bronze scellé au
ol
battant, et ils tirent. La porte tourne sur ses
gonds. Des marches apparaissent. Un homme les
descend prudemment en tenant sa torche devant
lui.
—C’est un petit temple ! annonce-t-il une fois à
l’intérieur. Je vois des colonnes et une table à
offrandes. Il y a de l’eau sur le sol, qui doit provenir
des infiltrations du Nil, car nous sommes sous le
niveau du … Aïe !
Au cri de douleur, les soldats réagissent en
saisissant leurs armes, sur la défensive.
9. LE VISAGE DU SPHINX
—Une bête vient de m'’attraper la cheville ! C’est
un fennec !
— C’est Fenk ! hurle Cléo. Ils sont là !
Lâchant la main de César et de Cléopâtre, la
fillette se faufile entre les soldats pour pénétrer
dans le temple. Elle entend les deux garçons qui
appellent faiblement. La lumière de la torche les
découvre, les éblouit. Ils sont assis contre un pilier
et se protègent les yeux avec les mains. La gamine
se précipite vers eux, les serre dans ses bras. Elle est
si heureuse qu’elle en pleure de joie. Deux hommes
soulèvent les enfants et les emportent à l’air libre.
—-Depuis combien de temps sommes-nous
enfermés ? demande Antinoüs.
—Presque deux jours, répond Cléopâtre. Mais
que s'est-il passé après que Cléo est sortie de la
pyramide ?
—Nous l’avons entendue crier qu’elle était libre,
explique Iméni d’une voix pâteuse. Alors on a
pensé qu’on pouvait descendre dans le puits à
notre tour.
— Nous avons mis du temps, continue son ami.
Pour ne pas tomber d’un coup, nous nous sommes
laissé glisser sur le dos le long de la pente.
Ils s’arrêtent de parler pour mordre dans un pain
que leur donne un officier.
—Mais qui vous a capturés ? s’impatiente César.
—Photin, le maître de musique, et un homme
habillé d’une peau d’antilope.
—Oui, confirme Antinoüs. On s’est retrouvés nez
à nez avec eux en sortant de la pyramide. L'homme
nous a retenus pendant que Photin est allé voir à
l'intérieur pourquoi son complice le marin n'était
9. LE VISAGE DU SPHINX
pas rentré à Memphis. Quand il est revenu, il
grondait de colère. Il a compris que c'était à cause
de nous que les dalles s'étaient écroulées.
—L'autre a voulu nous tuer, poursuit Iméni, mais
Photin a dit qu'il préférait nous faire subir le sort
des quatre emmurés. Ils nous ont alors entraînés
vers le Sphinx.
—Après, on a entendu qu’ils jetaient du sable
contre la porte. Certainement pour la masquer.
—On à cru mourir, achève Iméni. Mais vous voilà !
—Photin a payé pour sa trahison, résume César.
Pourtant nombre de ses complices courent
toujours. Je crois qu’il serait plus sage de renoncer
à notre voyage jusqu’à Thèbes, pour le moment du
moins.
— On va retourner s’ennuyer à Alexandrie ?
bougonne Cléo en faisant la moue.
Cléopâtre la prend par l’épaule et la serre contre
elle.
— Cela va prendre du temps pour espionner,
repérer les conspirateurs et les mettre hors d'état de
nuire. Mes officiers vont se charger de ce travail. En
VA
attendant, César nous propose un autre voyage. Il
projette de nous faire découvrir Rome.
—Rome ? s’étrangle Cléo.
—- Nous? Avec nous trois aussi ? demande
Antinoüs dont les yeux se sont mis à briller.
—Bien sûr, répond César. C’est votre récompense
pour avoir déjoué ce complot.
—Mon père ne voudra jamais, se désole Iméni.
— Il n’osera pas s'opposer à un ordre de la reine
et de Jules César. Nous avons vraiment besoin de
vous trois pour nous sentir en sécurité, termine le
général romain en les gratifiant d’un clin d'œil.
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qu'au fond, il est
comme moi, il adore voyager... mais lui, c'est dans sa tête |
L'ILLUSTRATEUR
Fabrice Parme est né près de Nancy. Après avoir suivi Les
cours de l'école Duperré et des Beaux-arts d'Angoulême, il
s'installe à Paris. Il travaille pour des magazines, La bande
dessinée, Lapublicité et Ledessin animé. En 1999, il signe la
création graphique de Lasérie télé La Famille pirate. Avec
Les enfants du Nil, il s'attaque à un genre nouveau pour lui :
SUR l'illustration de romans pour la jeunesse.
AIS040951
DANS LA MÊME COLLECTION
IL FAUT SAUVER CLÉOPÂTRE !
La reine d'Égypte, Cléopâtre, est en danger !
Comment la prévenir quand on a dix ans
et qu'onvit loin de la capitale ? Iméni,
le petit Egyptien, son ami grec, Antinoüs,
et Cléo la chipie sont très courageux
et sont bien décidés à tout tenter
pour sauver leur reine. Mais Les comploteurs
sont à leurs trousses.
CÉSAR,C'ESTQUI ?
Après avoir sauvé Cléopâtre, les enfants
du Nil ont un nouveau complot à déjouer !
Cette fois, ce sont des pirates qui menacent
Alexandrie, La capitale de l'Égypte. Ils ont
beau être très courageux, ils n'ont que dix
ans. C'est alors qu'ils entendent parler
d'un certain César, général romain...
En voilà un qui pourrait Les aider !
QT _AIS040951
de à
PRISONNIERS too
DE LA PYRAMIDE
César
s'ennuie.
Pourledistraire,
Cléopâtre
JuiproposeunecroisièresurleD _Iméni,
Antinoiset Cléosont,bienemstéle,delapartie.
Lestroisamisonthâtedevisiterlesfameuses
_ pyramides...Attention, les crocodiles sortent
parfois de l'eau et passeulementpourfais
la sieste |
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CASTOR
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