Cinéastes Au Travail: François Truffaut Au Travail (2004)
Cinéastes Au Travail: François Truffaut Au Travail (2004)
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Edition dirigée par Claudine Paquot.
Conception graphique : Paul Raymond Cohen.
Maquette : Daniel Arnault.
Fabrication : Claude Morin, assisté d'Anne Morin.
Diffusion ; Seuil
27, rue Jacob, Paris 6°
L e B e r re
Carole
FRANÇOIS trav
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au
CAHIERS DU CINÉMA
Remerciements de l’auteur
Je remercie chaleureusement tous ceux sans qui ce livre n'aurait pu prendre vie. Au premier chef, Madeleine Morgenstern, Laura
et Éva Truffaut, ainsi que Joséphine Truffaut, et les collaborateurs du cinéaste qui ont à nouveau accepté de répondre à mes ques-
tions et de partager conversations et avis : Martine Barraqué, Marcel Berbert, Claudine Bouché, Yann Dedet, Claude de Givray,
Jean Gruault, Roland Thénot. Merci à Rosine Robiolle, seconde assistante sur Vivement dimanche ! et à Monique Holveck pour
son assistance photographique.
Je remercie également ceux qui m'ont encouragée et accompagnée de leur présence, parfois de leur soutien logistique, de leur
complicité ou de leurs avis : Jean Breschand, Emmanuelle Chamussy, Emmanuelle Demoris, Marie Guilmineau, Michelle Humbert,
Eve Kirchner, Françoise et André Le Berre, Nadine Lamari, Alexis Lecaye, Jeanne Pannier-Chamussy et Vincent Chamussy,
Isabelle Roux, Thomas Saez, Anne Santa Maria, et Daniel Sicard.
Ainsi que l’équipe des archives et de l’iconothèque de la BiFi pour leur disponibilité constante et la qualité de leur recherche
documentaire, et les auteurs des interviews de François Truffaut dont les extraits jalonnent l'ouvrage et qui sont nommés en source
bibliographique.
Merci à Claude de Givray et à Dominique Golfier qui ont lu mes envois successifs avec une attention constante, et à Jean Gruault
pour sa proximité roborative.
Merci également à Fanny Ardant, Sylvie Zucca, Agnès Varda, Kika Markham, Isabelle Adjani, Michel Fermaud et Claude Chabrol pour
leur gentillesse.
SOURCES
Collection Cahiers du cinéma : jaquette, gardes, p. 14, 15bas-gauche, 23bas, 28haut, 34, 35, 38, 46, 51, 53, 55, 59, 62bas, 66, 69centre, 72haut, 74-75, 80bas-droite, 89, 107haut
et bas, 111, 139, 169, 171haut, 178-179, 206, 229, 263, 268, 276-277, 286-287, 301.
Collection Cahiers du cinéma/Dominique Rabourdin : p. 13, 18-19, 85, 217, 288.
MK2 : p. 8, 10, 11, 15, 21, 22, 23haut, 27, 28bas, 31, 32, 33, 45, 61, 62haut-gauche, 63, 69haut-droite, 73, 81, 100 105, 107centre, 108, 109, 116bas, 117bas, 119. 122-123, 131haut-
droite, 136, 137, 141, 142, 144, 145, 146, 148-149, 152haut-gauche, 152haut-droite, 152centre-droite, 152bas-droite, 153bas, 155, 162, 166-167, 176, 177, 179, 195. 197bas, 202,
203, 205, 208, 209, 211, 212, 214, 215, 216, 218-219, 220, 221, 222 (documents), 223haut, 225, 236, 237, 238, 239, 242, 243, 247, 249, 250-251, 256, 257, 258, 264, 269, DTA 275,
278, 279, 280, 281, 285, 289, 291haut, 292, 293, 296, 297, 303, 305, 306.
Collection Robert Lachenay : p. 17bas.
Collection Pierre Zucca : p. 126-127, 129, 131, 133, 134, 143, 146, 152centre et bas gauche, 153ht, 163, 171, 174.
Collection Daniel Bouteiller : p. 79, 189, 191.
Collection Raymond Cauchetier : p. 43.
CRÉDITS PHOTOGRAPHIQUES
INDRODUOTION ER nr ee ares ann cena cc uercseocee 9 UNE BELLE FILLE COMME MOI (1972),
uretqutreacelte de lUI-MéMEN ERP 166
UNE VISITE (1954), HISTOIRE D'EAU
ÉRÉESIMISTONS (1958) 0 ru 14 LA NUIT AMÉRICAINE (1973),
16 tFAVALI AUICINÉMOA LATE TE 180
LES QUATRE CENTS COUPS (1959),
LUE PONT TONER RO TERRESRER 18 L'HISTOIRE D'ADELE H. (1975),
l'émotion!/par TÉDÉUUON 192
TIREZ SUR LE PIANISTE (1960),
le charme et la malice 34 L'ARGENT DE POCHE (1976) ......................................... 24?
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INTRODUCTION
À la fin des années quatre-vingt, après avoir grimpé deux étages au bout de l'impasse Robert Ci-contre:
Estienne, je tapai un jour le cœur un peu battant à la porte des Films du Carrosse, la société de pro- Tournage des Deux
Anglaises et le continent.
duction de François Truffaut, dont son épouse, Madeleine Morgenstern, assurait depuis sa mort la
continuité. Jeune étudiante en cinéma que les films de Truffaut fascinaient par leur richesse, leur Pages 6-7:
intensité, leur violence secrète, j'avais découvert l’existence de notes de travail et de scénarios anno- François Truffaut et
tés en feuilletant un album consacré au cinéaste!, et je désirais en savoir plus. Ce cinéma plein, à la Catherine Deneuve dans
Le Dernier Métro.
fois si personnel et universel, aux films ronds comme «des œufs en ivoire», pourtant secoués de
déchirements, ne cessait de m’étonner et de me bouleverser, et j'avais envie de comprendre, de
découvrir comment tout cela fonctionnait, de soulever le capot et d'ouvrir le moteur. Après deux
ou trois heures de conversation, Madeleine Morgenstern m’entraîna vers une pièce située au fond de
l'appartement et me dit avec son élégance discrète, désignant d’un geste les grandes boîtes d’ar-
chives cartonnées qui couvraient les murs, que je pouvais revenir quand je voulais et les consulter
librement. Chance presque incroyable dont je m'empressai de profiter sans deviner encore combien
de temps j'allais passer à explorer avec toujours davantage de curiosité les traces innombrables d’une
pensée créatrice au travail, laissées par le cinéaste.
Grâce à la confiance accordée par Madeleine Morgenstern et au fil de l’investigation patiente de l’in-
tégralité d’une documentation de travail inespérée, il devenait possible d'accéder comme rarement
à l'intimité de l’univers et du processus de création d’un cinéaste. Grâce aussi à une conjonction
d'éléments : c’est parce que Truffaut écrivait beaucoup, notait tout, envoyait un nombre incalcu-
lable de lettres dont il gardait précieusement les doubles, couvrait ses scénarios de remarques
manuscrites, qu’ouvrir les boîtes portant le titre de ses films donne l'impression d’assister en cati-
mini à une conversation ininterrompue entre lui et ses principaux collaborateurs, entre lui et lui-
même, au mouvement même de l'élaboration de l’œuvre. Et c’est aussi parce qu'il avait le goût et la
passion de tout conserver que l’on peut aujourd’hui reconstituer ce mouvement. En reprenant l’en-
quête dix ans après un premier livre, il m'importait, non d’y rechercher comme l’ont parfaitement
fait ses biographes? l’élucidation des secrets d’une vie, sinon à ressaisir ceux qui circulent d’un film
à l’autre, au plus profond de l’œuvre. Mais surtout de comprendre et de retracer par quelle voie, à
quel moment, au prix de quels tâtonnements, et grâce à quels dispositifs, Truffaut en arrive au film
qu'il veut réellement faire et à aucun autre, comment il en libère la puissance et la singularité, com-
ment il construit film après film un ensemble d’une exceptionnelle et radicale cohérence.
Truffaut en effet archivait tout, conservait tout, notes éparses, brouillons, premiers résumés, livres
couverts de passages soulignés ou de remarques au crayon, descriptions de personnages, versions
multiples des scénarios, correspondances... Il avait gardé de sa jeunesse l'habitude et le goût de
constituer des dossiers méthodiques sur les réalisateurs qui l’intéressaient et travaillait sur les pro-
jets qui l’attiraient en ouvrant des dossiers qu’il remplissait peu à peu de coupures de journaux, de
notes, de fragments de dialogue, jetés sur des feuillets arrachés à des carnets ou sur de grandes
feuilles de papier pelure qu’il couvrait de sa large écriture. «En vérité, je n’ai jamais choisi un sujet
de film. J'ai laissé une idée entrer dans ma tête, grandir et se développer, j'ai pris des notes et des
notes et, au moment où je me sentais envahi : en avant.» Truffaut travaillait fréquemment avec des
coscénaristes. Il se faisait livrer des premières versions des récits qu'il souhaitait développer et les 1. Truffaut par Truffaut,
annotait abondamment, avec énergie et passion, rage parfois, dans les marges ou sur les pages de textes et documents réunis
gauche, dans tous les espaces laissés libres. Hésitations, demandes souvent pressantes, sursauts d'in-
par Dominique Rabourdin,
Le Chêne, 1985.
dignation, refus, nouvelles propositions, maximes.. Lire, au fil des versions successives, Ces scéna- 2. François Truffaut,
Antoine de Baecque,
rios couverts de son écriture, trace encore vivante d’un esprit en marche, en activité constante, signi- Serge Toubiana,
fie réellement surprendre un cinéaste au travail, découvrir sa méthode et ses secrets de fabrication, Gallimard, 1996.
INTRODUCTION 9
suivre le surgissement d’une idée, l’esquisse parfois d’une mise en scène, la naissance d’un film.
Mine inépuisable aujourd’hui rassemblée à la Bibliothèque du Film (BIFI). Truffaut, qui avait la pas-
sion des documents, des inédits d'écrivains ou de cinéastes, a-t-il pensé qu'il constituait ainsi un
fonds de recherche inégalé sur son propre travail ?Il a assez peu ouvert ses archives de son vivant à
ceux qui écrivaient sur ses films, donnant exceptionnellement accès aux scénarios de tournage, car,
souvent un peu gêné ou intimidé par les exégèses trop fouillées, il préférait éviter d’en apprendre
trop sur le cheminement de sa propre création, ne pas devenir trop conscient de lui-même et des
voies qui l’amenaient à ses films. Surtout, il se servait lui-même de toute cette documentation soi-
gneusement conservée comme d’un vivier permanent où il allait rechercher des idées, ressortant
des dossiers de leur boîte pour enrichir une écriture en cours. Il repart, parfois des années après, de
quelques notes jetées sur un bout de papier, fait glisser une scène d’un film à un autre. Il peut lancer
un nouveau projet à partir d’une idée abandonnée, ou plus fréquemment de plusieurs idées qu'il a
soudain la tentation d’additionner : comme lorsqu'il fait Le Dernier Métro à partir d’un projet sur le
théâtre et d’un projet sur l'Occupation, leur mélange lui donne à la fois un matériau plus dense et
l'impulsion nécessaire pour démarrer un nouveau film. Un fragment de dialogue, un trait de per-
sonnage écrit au moment des Quatre Cents Coups peut ainsi venir nourrir une scène de L’Argent de
Poche ou de L'Homme qui aimait les femmes. Quelques phrases essayées au début des années 1970
sur un coin de papier prennent sens dix ans plus tard quand il écrit La Femme d'à côté...
Truffaut avait une manière de travailler que l’on croit connaître, d’autant qu’elle a été plusieurs fois
relatée : par lui-même à la sortie de ses films, bien qu’étant alors souvent un peu arrangée, ne serait-
ce que pour des besoins de simplification et de fluidité du récit; puis, à diverses reprises, et souvent
de façon scrupuleuse, par ses collaborateurs depuis sa mort. Explorer ses notes préparatoires, les
versions successives de ses scénarios, ainsi que sa très abondante correspondance professionnelle,
permet de la redécouvrir, d’aller plus avant, et d’en éprouver l’obstination et la cohérence. Un travail
dont on mesure mal l’acharnement, qui va de l'élaboration toujours remise en question des scénarios
jusqu’au moment de la sortie des films sur laquelle Truffaut veille de près, non seulement en France,
mais aussi à l'étranger. Truffaut écrivait de Lubitsch qu'il se donnait un mal de chien (il parlait de
l'écriture) et qu’il était mort du cinéma vingt ans trop tôt, il en a sans doute été de même pour lui.
Avec Suzanne Schiffman, DISPOSITIFS DE LIBERTÉ. On redécouvre aussi à quel point Truffaut a mis en place un dispositif inédit,
tournage de La Sirène du
ou plutôt une série de dispositifs, lui permettant de travailler, d'inventer et de faire ses films libre-
Mississipi.
ment. Le premier élément de ce dispositif est bien sûr sa société de production, Les Films du Car-
rosse, qu’il fonde en 1957 pour pouvoir réaliser Les Mistons. Sans savoir qu’il bénéficie alors, pour
obtenir des engagements bancaires, de l’appui discret de son futur beau-père, Ignace Morgenstern,
par l'intermédiaire de son directeur financier, Marcel Berbert, qui deviendra pendant plus de vingt-
cinq ans le bras droit du cinéaste à la tête du Carrosse. L'existence de cette société, qu'il réussira à
maintenir à flots au fil des années, est le garant de son indépendance artistique et financière, elle lui
permettra de coproduire bon an mal an presque chacun de ses films, que ce soit avec la participation
de producteurs et de distributeurs français, ou, pour de nombreux films, de filiales américaines ins-
tallées en France, comme Les Artistes Associés. Au jour le jour, rien n'est aussi facile que cela a pu
le paraître rétrospectivement. Plusieurs des projets de Truffaut sont difficiles à monter financière-
ment, souvent rejetés une première ou une deuxième fois comme étant peu susceptibles d'attirer le
public (parmi ceux-ci et entre autres, L'Enfant sauvage, Adèle H., et même La Nuit américaine ou Le
Dernier Métro). Souvent le remboursement des films ne peut se faire sur le seul territoire français
mais peu à peu grâce aux ventes à l’étranger («Je considère que je dois ma liberté de création à la
fidélité du public américain, japonais ou scandinave », soutenait le cinéaste). S'il ne s’est jamais
retrouvé contraint à exécuter une commande ou à tourner un film qui ne lui soit pas nécessaire (à
l'exception peut-être de L'Amour en fuite), Truffaut tient l’équilibre du Carrosse en se limitant volon-
tairement à des budgets moyens, renonçant parfois à la tentation de faire des films plus chers comme
au moment d’Adèle H.
Refuge contre les sirènes et les pièges de l’industrie, Le Carrosse est aussi un refuge tout court. C’est
pour Truffaut un lieu de travail, un bureau où il peut venir chaque jour quand il ne tourne pas, s’en-
fermer, répondre à son courrier, réfléchir à ses films suivants, et entreposer ses archives, ses livres,
les portraits des écrivains et cinéastes qu'il admire. C’est un dispositif de sécurité qui lui permet
aussi d'entretenir au moins partiellement une famille de substitution, famille de cinéma qui l’en-
toure, le protège et l'accompagne dans son travail. À commencer par Marcel Berbert, à qui il pourra
écrire en 1971, alors qu'il s’est jeté pour conjurer une grave dépression dans le tournage des Deux
10 HITCHCOCK AU TRAVAIL
Anglaises : (AU début de l’année, le Carrosse avait une roue dans le vide, vous m'avez aidé, silen-
cleusement mais très fortement à redresser la situation: j'espère que tout ira bien désormais
et que
nous n'aurons pas à regretter l'aventure des 2 Anglaises». Suzanne Schiffman, collaboratrice essen-
tielle, rencontrée par Truffaut sur les bancs de la Cinémathèque, puis retrouvée au moment de Tirez
sur le Pianiste, où il peut l’engager comme scripte (alors qu'il n'avait pu le faire sur Les Quatre Cents
Coups, car elle n’avait pas de carte professionnelle). Scripte peu conventionnelle, très proche du
cinéaste avec qui elle retravaille les scénarios au cours des tournages dès les premiers films, Suzanne
Schiffman devient officiellement assistante à partir de L'Enfant sauvage, puis Truffaut la crédite au
scénario à partir de La Nuit américaine et finit par lui installer un bureau au Carrosse afin qu'elle le
pousse dans ses retranchements dès le point de départ des films suivants. Coscénariste, assistante,
courroie de transmission sur le plateau où Truffaut la charge souvent d’être la messagère de ce qu'il
ne veut pas dire lui-même, son apport permanent et indispensable est de ceux auxquels il est diffi-
cile de rendre justice, car il est souvent plus oral qu’écrit, et elle n’aimait guère elle-même le mettre
en avant.
Truffaut s’entoure de fidèles auxquels, associant clin d'œil et économie, il donne très souvent de
petits rôles dans ses films (Suzanne Schiffman est la seule à ne faire qu’une très fugitive apparition
dans un seul film, L'Homme qui aimait les femmes, alors que Marcel Berbert joue très souvent de
vrais rôles) : Claude Miller, Jean-François Stévenin, Roland Thénot (son régisseur), Monique Dury
(sa costumière), Claudine Bouché, puis Yann Dedet et Martine Barraqué au montage, Christine Pellé
(qui devient scripte après Suzanne Schiffman), Josiane Couëdel (au secrétariat de production). Il
travaille avec des scénaristes qui sont aussi des amis : Jean-Louis Richard, Claude de Givray, Jean
Gruault.. Mais il pratique le cloisonnement, évitant de les faire se rencontrer au Carrosse et leur attri-
buant les projets selon ce qu’il estime être leur spécialité. De la même manière, lorsqu'il travaille
avec Nestor Almendros à partir du début des années soixante-dix, il lui confie de préférence les films Avec Marcel Berbert,
tournage de
à costume où il souhaite travailler la photographie, tandis qu'il préfère Pierre-William Glenn pour
Domicile conjugal.
les films plus actifs et rapides comme Une Belle Fille comme moi ou La Nuit américaine.
Dans ce filet de protection que Truffaut installe autour de lui un autre personnage compte, Helen
Scott, l’amie américaine, chargée des relations avec la presse au French Film Office, qui accueille le
jeune cinéaste lors de son premier voyage à New York en janvier 1960 (Les Quatre Cents Coups vien-
nent de recevoir le Prix de la critique new-yorkaise). C’est le début d’une longue amitié, favorisée par
le retard d’un avion bloqué par la neige à Chicago. Truffaut prend l'habitude de se confier à celle qui
devient, comme le résume Claude de Givray, une sorte de « mère juive de remplacement », et la dis-
tance entre Paris et New York (jusqu’au moment où Helen Scott vient s’installer à Paris à la fin des
années soixante) nous offre la chance d’une correspondance détaillée où le cinéaste évoque avec
une franchise encouragée par l'éloignement, ses états d'âme, ses problèmes privés et ses soucis ou
projets professionnels. La correspondance avec Helen Scott (c’est avec elle que Truffaut mettra sur
pied le projet de livre d’entretiens avec Hitchcock entre 1962 et 1966) est un précieux baromètre de
la vie et des espoirs professionnels de Truffaut dans les années soixante qu’il importe de croiser
avec le mouvement de la fabrication dévoilé par les archives.
L'INVENTION PAR RÉACTION. Comment Truffaut invente-t-il ?Comment le mouvement se fait-il d'une
première ébauche de l’idée au film terminé ? On s’aperçoit là encore que le cinéaste a mis en place
un véritable système. Au début des années soixante, les difficultés qu’il rencontre pour monter finan-
cièrement le projet de Fahrenheit 451 effraient profondément Truffaut. Il ne veut plus jamais se
retrouver coincé dans une pareille situation de blocage : empêché de tourner, sans prochain film en
vue, avec le risque de mettre Les Films du Carrosse en péril. Il décide alors d’avoir toujours plu-
sieurs projets en cours d'écriture, afin d’avoir à tout moment la liberté de substituer un film à celui
qui n’est pas prêt ou se trouve rejeté par les partenaires financiers. Projets simultanés, amorcés long-
temps à l'avance, à qui il peut laisser ainsi leur temps de développement et qu'il répartit entre ses
différents coscénaristes avec lesquels il travaillera séparément, un peu comme un joueur d'échecs
qui mènerait plusieurs parties en même temps. Pour ne pas passer à côté d’un sujet qui aurait pu
l'intéresser, Truffaut essayait d’être rapide. Il s'était abonné à un magazine professionnel des libraires
signalant les prochaines parutions, afin de pouvoir repérer nouveaux livres et documents avant
même leur sortie publique.
Surtout, en découvrant les réponses qu’il fait à ses coscénaristes sur les marges et les blancs des
premières versions de scénarios remises par ces derniers, en lisant page après page ces remarques de
récit et de mise en scène, ces engueulades, ces reprises en main, ces rejets violents, souvent drôles,
INTRODUCTION 11
aigus toujours, on s'aperçoit que Truffaut invente par réaction, en s’indignant, en refusant une vision
qui n’est pas la sienne. Comédie surjouée de l’exaspération : tout se passe comme si Truffaut faisait
exprès de faire dresser devant lui, presque comme sur un écran, un premier film forcément bancal qui
n’est pas le sien et contre lequel il va pouvoir s’insurger, avant de mettre peu à peu à jour celui qui lui
est propre, aussi personnel que ses empreintes digitales. Ce travail par réaction est essentiel chez un
cinéaste qui envisage chaque film comme faisant partie d’un ensemble : chaque film est une réponse
à un film précédent, une tentative de prendre le contrepied, d’aller contre, ou de résoudre un manque,
une insatisfaction, de chercher une solution qui sera peut-être ou peut-être pas plus satisfaisante que
celle qu’il a déjà mise en œuvre. Presque chaque scène, chaque mouvement du récit est aussi imaginé
à partir d’un refus : comment aller plus loin, comment ne pas se contenter de ce qu’on a, comment
éviter le poncif, déjouer les pièges, comment concentrer, enrichir une scène, un personnage, en y
adjoignant une ou plusieurs idées prises ailleurs, comment multiplier les niveaux... En reconstituant
le mouvement de l'écriture, on découvre une des clés de l’exceptionnelle densité des films de Truf-
faut, ce qu’il résumait lui-même en recommandant à ses scénaristes de ne pas construire une scène
pour une idée, mais de rassembler plusieurs idées dans une même scène...
AUTOCRITIQUE D'UN CINÉASTE. Il est probable que cette forme d’esprit qui consiste à avancer par
opposition, à inventer contre, s’est développée chez Truffaut pendant les années de son travail de cri-
tique, où ses réactions d’une violence redoutée contre les films français des années cinquante, ses
emportements et ses oukases, étaient déjà une manière d’aspirer à un autre cinéma. Celui dont les
contours étaient déjà dessinés inversement par les admirations : Renoir, Ophuls, Guitry, Becker, Hit-
chcock.. Rien ne me paraît plus faux que la légende selon laquelle Truffaut le critique irascible, le
fossoyeur de la qualité française, serait ensuite devenu un cinéaste rangé et assagi. Il y faut de l’aveu-
element aux sujets et à la nature de ses films, à la violence qui y sourd, à la façon d’être toujours du
côté des personnages et à l’intérieur même de leur folie, à la manière de raconter et de mettre en
scène. Lorsque l’on enquête sur le processus de fabrication de ses films et que l’on mesure peu à
peu la part primordiale de l'invention par rejet et opposition, à toutes les étapes du travail, de l’écri-
ture du scénario au choix des décors ou jusqu’à la façon de diriger un comédien (ainsi Truffaut a-t-
il souvent raconté qu'il avait fait bouger et rire Jeanne Moreau dans Jules et Jim pour lutter contre la
morosité que lui avait imposée ses films précédents), tout vient renforcer la certitude d’une conti-
nuité. Les dispositifs de travail que Truffaut a tenu à mettre en place, au risque de mériter le reproche
de maniaquerie, sont ceux qui lui permettaient de rester à distance, même face à son propre travail,
et de garder en éveil son esprit critique, manière au fond de pouvoir continuer un dialogue perma-
nent avec lui-même, dont il était somme toute, film après film, le critique le plus acéré.
Dans sa vie d'homme comme dans sa vie de cinéaste, Truffaut n’a cessé de tenter de résoudre cette
contradiction entre le désir d’être reconnu et intégré dans la société, de faire partie du système, et
une nature irréductiblement asociale. Si l’on y songe un instant, Truffaut s’est affronté à des sujets
impossibles : Jules et Jim (deux amis qui aiment la même femme et acceptent de la partager), L'Enfant
sauvage (un gamin des bois qui apprend à marcher et à manger avec une fourchette), Adèle H. (une
folle qui veut à tout prix se faire épouser), L'Homme qui aimait les femmes (un homme obsédé par
les femmes qui marchent), La Chambre verte (un homme qui ne pense qu'aux morts), La Mariée
était en noir (une femme qui ne pense qu’à tuer)... ou même Baïsers volés (un jeune homme qui
hésite entre une femme de quarante ans et une jeune fille, éducation sentimentale ténue) ou encore
La Sirène du Mississipi (un homme qui se fait blouser par une femme et continue de l’aimer).. Ces
sujets souvent paradoxaux sont des paris avec lesquels Truffaut se demande comment il va parvenir
à intéresser. Pas nécessairement à intéresser tout le monde à la fois, mais à intéresser chacun, et à
intéresser partout, aussi bien en France, qu’au Japon ou en Scandinavie. C’est alors que commence
le travail du scénario, du remplissage de la tapisserie, où la résolution du problème passe souvent
par une ou plusieurs additions : l’histoire d’une passion monomaniaque d’une jeune femme pour un
homme sans qualités devient possible s’il s’agit de la fille de Victor Hugo, dont l'identité est effacée
par la puissance écrasante de son père, et si l’on peut travailler l'instant de cette révélation sur le
public; celle d’un homme qui suit celle qui l’a épousée sous un faux nom à travers la France devient
intéressante si l’on suit chaque étape de l’évolution sentimentale et sexuelle du couple, etc. Cela
passe aussi par le travail de la bonne scène, de la succession de bonnes scènes, puisque Truffaut ne
cesse d’y revenir, et d'y faire revenir ses complices d'écriture, pour les rendre plus pleines, plus
divertissantes, pour contourner le cliché, pour qu'il s’y produise quelque chose, que la violence des
sentiments affleure et se montre.
12 HITCHCOCK AU TRAVAIL
L'ART DE LA CONTREBANDE. Qu'est-ce que les films de Truffaut ont de plus? Ces films à l’allure
faus-
sement lisse et facile sont travaillés certainement davantage que beaucoup d’autres, mis et remis
sur le métier, récrits et complétés encore pendant le tournage, puis à nouveau au moment du mon-
tage. Ils recèlent aussi une part de violence et de sauvagerie, même pour les plus apparemment ras-
surants d’entre eux, qui les habite et les distingue. Comme me l’a fait remarquer Claude de Givray,
César et Rosalie (de Claude Sautet) pourrait être une sorte de Jules et Jim. Mais sans ce rappel au
cœur du film de la guerre de 14-18, sans la part de gravité qui est justement ce qui, au-delà du
charme, fait atteindre le film à l’universel. C’est précisément quand il récrit, puis quand il tourne,
que Truffaut resserre ses scénarios, en élimine le pittoresque, et se laisse aller vers les scènes les
plus crues et les plus excessives de ses films. Le cinéma de Truffaut ne cesse de jouer du décalage
entre une apparence anodine, le masque aimable du divertissement, et la boule de sauvagerie qui le
traverse et surgit par éclats. De cette étrange sauvagerie quelle est la part qui trouve ses racines dans
l'enfance du cinéaste? Ces situations qu’il jette sur le papier mais hésite à mettre dans ses films
pour éviter de réveiller des blessures familiales, ou qu'il ne finit par exploiter que beaucoup plus
tard et de manière indirecte. Ce n’est que dans les flashes-back de L'Homme qui aimait les femmes,
protégé par la vitesse et la complexité d’un récit entrelacé, qu’il montre une scène fondatrice écrite
une première fois dans les notes préalables aux Quatre Cents Coups : celle où sa mère se promène à
demi-nue devant l'enfant assis, immobile, «comme pour mieux se confirmer qu’{il] n’existait pas ».
Truffaut construit son cinéma à partir de la contradiction entre la puissance des fantasmes qu'il
libère dans ses films et la volonté de se faire accepter : faire accepter les situations fortes ou exces-
sives relatées dans les films, raconter la violence ou l’étrangeté des fantasmes tout en les rendant suf-
fisamment présentables pour que les personnages et les films ne soient pas rejetés. Parce qu'il a pro-
saïiquement besoin, étant son propre producteur, d’avoir un public et que ses films marchent le
mieux possible et dans les circuits commerciaux, seule condition pour qu'il puisse en faire d’autres
avec la même liberté. Parce qu'il a besoin aussi d’être compris et d’être aimé. Les revers, les échecs
publics, comme ceux du Pianiste, de La Peau douce, des Deux Anglaises, lui sont dès lors particu-
lièrement difficiles, surtout quand les attaques atteignent ce qu'il a tenté de plus personnel, du côté
de la malice et de la rupture de ton, comme de celui de l'intensité des sentiments. Cette nécessité
d’être reconnu et accepté, semblable au désir d'Antoine Doinel d’entrer dans les familles, est en
même temps à l’origine du malentendu qui voudrait faire croire à la douceur, à la sagesse ou à la
petitesse de son cinéma. On peut choisir de s’arrêter à l’apparence, à l’emballage, refuser d’y aller
voir. Pour Truffaut qui fait souvent l’éloge de la ruse, non comme fuite devant l'essentiel, mais de la
ruse pour obtenir l’essentiel, le cinéma est «un art indirect, inavoué, qui cache autant qu’il montre ».
Rendre sa part de folie civilisée, afin qu’elle puisse être acceptée par tous. Protégé par son image de
cinéaste classique, jamais il n’a renoncé à la radicalité de ses sujets, allant jusqu’à exposer son propre
corps comme pour «une lettre écrite à la main » (La Chambre verte). Toujours sur le fil du rasoir, il
a usé d’une intelligence permanente pour jouer sur tous les tableaux à la fois.
Ce livre consacré au travail d’un cinéaste s’est construit en dépit de deux grandes absences : celle de
Truffaut bien sûr, celle aussi de Suzanne Schiffman, disparue il y a un peu plus de deux ans en
mai 2002. Si j'avais rencontré à plusieurs reprises Suzanne Schiffman pour un premier livre écrit
voici dix ans, il m’a souvent manqué aujourd’hui de ne pouvoir tout simplement lui téléphoner
pour obtenir (ou parfois ne pas obtenir, car elle était, à l’image de Truffaut, assez secrète) des
réponses à des questions que je me posais. En ce qui concerne notamment le travail de mise en
scène, des décisions prises sur le plateau, dont elle était la première interlocutrice, et qui sont moins
aisément repérables au fil des notes de travail. Car il était indispensable de croiser la lecture des
documents, des nombreuses versions des scénarios, de la correspondance, et des entretiens ou
témoignages laissés par les absents (Nestor Almendros a laissé un livre), avec les souvenirs et le
regard de ceux qui ont accompagné la vie et le travail de Truffaut : Madeleine Morgenstern, Jean
Gruault, Claude de Givray, Marcel Berbert, Martine Barraqué, Yann Dedet, Claudine Bouché, Roland
Thénot, témoins privilégiés que j'ai longuement revus ou poursuivis de coups de téléphone pour
telle ou telle précision. Il a fallu aussi trier et choisir parmi la profusion d'informations, afin de
reconstituer le plus nettement possible le trajet de chaque film, et d'éviter de proposer un livre
assommant, en sacrifiant parfois à regret telle belle annotation sur un scénario, tel bon détail, telle
idée passionnante développée dans un entretien ou dans une lettre... Car, «comme le dit Renoir,
l’on ne vit que par de constants petits sacrifices », ainsi que le rappelait Rivette à Truffaut avant de 3 Un homme à la caméra;
lui conseiller de couper plusieurs scènes d’un de ses films. Hatier, 1980.
INTRODUCTION 13
Une Visite (1954), Histoire d’eau et Les Mistons lités et à la même période, on montrait des gens en barque quittant leurs
(1958). À la fin de l'année 1954, grâce à Rivette qui sait comment récu- maisons.» La voiture est prêtée par Chabrol, Jean-Claude Brialy, encore
pérer de la pellicule pas chère, emprunter une caméra 16 mm, et assure les inconnu, accepte de venir, ainsi qu'une apprentie comédienne, Caroline
prises de vues, Truffaut fait ses toutes premières armes en tournant un Dim, et Truffaut improvise avec eux sur les bords du Loing, où l'eau a déjà
court métrage d'une dizaine de minutes, Une Visite. Le film est improvisé commencé à refluer et où il se sent finalement assez gêné de bricoler des
sans vraie histoire dans l'appartement de Jacques et Lydie Doniol-Val- images frivoles au milieu des problèmes réels des victimes de la crue. Il
croze, sur le thème du croisement de trois personnages : une jeune femme renonce à en faire quoi que ce soit («J'avais emmené six cents mètres de
(Laura Mauri, alors son amie), un jeune homme qui vient louer une pellicule et j'ai ramené six cents mètres de pellicule impressionnée, mais
chambre (Francis Cognany, un copain de Laura), et le beau-frère de la pre- qui n'impressionnaient que nous et même pas nous-mêmes»). Godard
mière (Jean-José Richer, critique aux Cahiers du cinéma) venu déposer sa demande à voir les rushes et dit que cela l'amuse d'essayer un montage et
fille pour le week-end (car Lydie Doniol-Valcroze avait besoin de faire gar- d'y adjoindre un commentaire. C'est ainsi que les dix-huit minutes assez
der sa fille de deux ans par la petite équipe du film). Truffaut sera mécon- blagueuses qu'il en tire sont signées des deux cinéastes, même s'il ne s'agit
tent et déçu de son propre amateurisme, et refusera de montrer le film, ni du «meilleur film de Godard, ni du meilleur film de Truffaut ».
même à ses amis, découvrant qu'il n'a aucun sens de l'ellipse et encore
tout à apprendre : «Qu'est-ce que ça m'a appris? À me méfier des plans C'est avec Les Mistons que le futur cinéaste signe réellement son premier
inutiles. Je ne m'étais jamais rendu compte que pour montrer quelqu'un film. Au printemps 1957, il à repéré une nouvelle de Maurice Pons, ren-
qui va d'une cabine téléphonique à un appartement, il faut autant de plans contré à l'hebdomadaire Arts dont le jeune écrivain est aussi un collabo-
d'entrée d'immeuble, d'escaliers, du type qui frappe à une porte, qu'on rateur. La nouvelle lui plait par son style, sa situation {un groupe d'enfants
reprend de l'autre côté..». Il en gardera la hantise d'ennuyer, «l'obsession à l'aube de l'adolescence qui harcèle un couple d'amoureux) et ses images
du moment creux» : «Je souffre physiquement lorsque je sens les gens évocatrices et sensuelles, et aussi parce qu'elle lui paraît commode à tour-
s'ennuyer dans une salle, même si le film n'est pas de moi.» Et dès cette ner : « Tout se passait dehors au soleil, et il n'y avait pas besoin de pro-
première bobine, qu'il sempressera d'égarer pendant de nombreuses ducteur, il suffisait d'avoir de la pellicule et je connaissais quelqu'un à
années, il filme Jean-José Richer qui fait à la jeune fille le coup de la loco- Montpellier qui avait du matériel», dira-t-il à Cinéastes de Notre Temps en
motive à vapeur, comme il le fera faire au personnage de Thérèse inter- 1965. Truffaut tournera en effet avec l'aide et le matériel de Jean Malige,
prétée par Marie Dubois dans Jules etJim. Jean-José Richer sera vingt-cinq chef-opérateur qui s'est installé un mini-studio dans le Sud de la France,
ans plus tard le «Saint Aubain » de Marion dans Le Dernier Métro, aux abords de Montpellier. L'absence de recours à un producteur est néan-
l'homme avec qui la directrice du théâtre passe une nuit pour éveiller la moins un pieux arrangement avec la vérité, puisque pour tourner Les Mis-
jalousie de Bernard Granger et refuse de revoir ensuite. tons, Truffaut fonde sa société de production grâce au soutien accordé à
son insu par son futur beau-père Ignace Morgenstern qui dépêche son
En 1958, alors qu'il a déjà tourné Les Mistons, Truffaut part avec quelques second, Marcel Berbert, auprès de l'organisme prêteur.
centaines de mètres de pellicule fournis par le producteur Pierre Braun- En avril 1957, à la suite d'une critique élogieuse écrite dans Arts sur le
berger, qui essayait de monter divers projets avec lui, filmer quelques plans comédien qu'il a remarqué dans un film de Duvivier, Le Temps des Assas-
d'inondation dans la région de Montereau. «J'avais un goût très fort pour sins, il sympathise avec Gérard Blain et sa jeune épouse, Bernadette
les inondations — comme pour le feu — parce que chaque année aux actua- Lafont. Un mois plus tard, pendant le festival de Cannes, il leur propose
tout naturellement d'être son couple d'interprètes. Gérard Blain, d'abord
réticent à l'idée que sa femme devienne actrice, renâcle puis accepte.
Truffaut décide de tourner à Nimes, ville dont est originaire Bernadette, et
où il pourra utiliser le grand décor des arènes. Les amis sont de la partie.
Robert Lachenay, dont l'héritage d'une grand-mère contribue au finance-
ment du film, sera directeur de production, et Claude de Givray, dont
l'avantage sur Truffaut est qu'il sait conduire et possède une voiture, assis-
tant. Il reste à dénicher les mistons que Truffaut recrute par le biais d'une
annonce dans le Midi-Libre : «Metteur en scène cinéma cherche 5 gar-
çons 11 à 14 ans pour jouer Les Mistons », choisis-
sant cinq gamins parmi ceux qui se présentent.
Jean-José Richer dans Il commence à tourner avec eux le 2 août 1957 et
Une Visite fait déjà le s'aperçoit assez vite que le canevas qu'il s'efforce
«coup de la locomotive de suivre l'intéresse moins que certaines images
à vapeur». — il dira avoir eu envie d'adapter la nouvelle à
14 TRUFFAUT AU TRAVAIL
«Bernadette au tennis»,
Monika.
LES MISTONS 15
cause d'une phrase sur la jeune héroine, Yvette, entretemps devenue Ber- n'hésite pas à faire des collages qui restituent le style d'origine. Après la
nadette, au tennis — ou que le simple plaisir de tourner librement avec mort du fiancé de Bernadette, une phrase de la nouvelle («La vie devait
les enfants. «C'est vraiment en tournant Les Mistons que je me suis rendu nous apporter, au retour des vacances, la plus cruelle des réponses, et qui
compte qu'il y avait des choses qui me plaisaient et des choses qui ne me laissa pour jamais en nos cœurs, la trace d'un insupportable remords »)
plaisaient pas, que le choix d'un sujet de film est plus important qu'on ne devient pour le film «qui laissa pour jamais en nos cœurs les sentiments
pense et que l'on ne peut pas s'engager à la légère. Chaque fois que j'avais d'une tristesse abominable», Truffaut mélant au texte de Maurice Pons
à filmer des choses qui étaient vraiment en relation avec le sujet, c'est-à- celui d'une phrase de Julien Green placée par l'écrivain en exergue de son
dire les tracasseries faites au couple par les cinq enfants, j'étais mal à l'aise. recueil, et que le jeune cinéaste avait souligné, car et le sens et le style
Alors que chaque fois que je faisais des choses presque documentaires avaient dû le séduire : «Il faut hardiment prendre sur soi la responsabilité
avec les enfants, j'étais heureux et cela marchait bien.» du mal que l'on inflige à soi-même et aux autres, mais il résulte de tout
cela une tristesse abominable.» Comme il pastichera Roché quelques
Du déplacement du film pendant le tournage à l'usage d'un commentaire années plus tard, afin de mieux faire jouer le texte avec les images, Truf-
littéraire et rapide qui emporte l'image, Les Mistons sont une sorte de faut pastiche Maurice Pons, inventant des phrases absentes de la nou-
condensé par avance du cinéma de Truffaut. Lorsqu'il adapte la nouvelle velle, mais qui en paraissent exactement issues tant elles en adoptent le
de Maurice Pons, Truffaut en manipule le texte, le déplace, le coupe et le rythme tout en collant au sujet : «Pour ces moments de grâce, nous
récrit librement, comme il le fera plus tard avec celui deJules etJim ou des aurions payé une éternité de solitude » (alors que Bernadette reprend de
Deux Anglaises. Une très belle phrase : «Nous étions plus fiers de tous la main d'un des mistons une balle lancée trop loin au tennis), ou encore :
ces baisers empêchés que si nous les avions nous-mêmes reçus où don- «Qui embrasserait l'enfant que nous n'étions déjà plus ou l'adolescent que
nés » est ainsi déplacée du début de la nouvelle à la fin du film, et Truffaut nous n'étions pas encore
?»
Le jeune cinéaste, qui avait d'abord conçu un film plus long
qu'il réduira finalement à une vingtaine de minutes, com-
mande à Maurice Pons un texte supplémentaire, afin d'ac-
compagner des plans qu'il a filmés pour illustrer l'éveil com-
pliqué au désir des adolescents. «J'ai filmé une dizaine de
plans sur les filles dans la rue (qui marchent), dans la cam-
pagne (qui dansent), un baiser devant une porte cochère
avec regard d'un miston, une affiche de pin up avec un pan-
neau : “Interdit aux moins de seize ans” un geste obscène,
etc.» Plans dont la plupart disparaîtront de la version rac-
courcie, de même que le texte additionnel, plus proche de
son univers que de celui de Maurice Pons, et annonciateur
des Quatre Cents Coups, comme de Tirez sur le Pianiste, ou
de L'Homme qui aimait les femmes : «Trop de jambes, trop
de seins, trop de jupes envolées nous poursuivaient en
songe. Que signifie cette marche
Une page de notes pour du désir dont nous préférons
Les Mistons. On y nous moquer ?Qui sont-elles ces
découvre déjà des vamps ridicules, ces incroyables
ingrédients qui nourriront femmes fatales ? Ces jeunes
16 TRUFFAUT AU TRAVAIL
fera dans d'autres films, Truffaut demande à un comédien de doublage, quelques secondes plus tard, un autre passant, Claude de Givray, n'ac-
Michel François, qui doublait James Dean, de dire le texte du commentaire, cepte, lui, de donner du feu), ou le petit remake de l'arroseur arrosé qui
sur un rythme rapide et sans théâtralité. ouvre la scène de tennis.
On découvre aussi dès Les Mistons cette manière de faire totalement sien «J'étais content quand je tournais des scènes inutiles, mais quand il me
un univers emprunté en y insérant gags ou hommages personnels. Pra- fallait raconter l'histoire, elle me glissait entre les doigts. Le film est fait de
tique déjà de la rupture de ton par laquelle Truffaut signale sa malice et sa petites choses à côté.» De plans des enfants qui se tirent dessus à coups
liberté : l'homme qui refuse brutalement de donner du feu à Gérard Blain d'invisibles mitraillettes imaginaires, ou de ces plans légèrement ralentis
dans la rue (joué par Domarchi, critique aux Cahiers, juste avant que de leurs visages qui se penchent sur la selle du vélo abandonné de Ber-
nadette dont il hument l'odeur encore tiède. Des plans de Bernadette sur-
tout, aimée par la caméra, comme le sera des années plus tard Fanny
Ardant dans Vivement dimanche ! Rieuse ou boudeuse, virevoltante au
tennis, la jupette blanche très courte se soulevant au rythme de ses bonds
pour rattraper la balle, ou jupes flottantes sur son vélo dans les rues de
Nîmes. Fantasme de cinéaste, bonheur et passion déjà de filmer un corps
féminin en mouvement qui se confond pour Truffaut avec le plaisir du
cinéma tout court : «Des images de vélo en mouvement sont toujours
agréables. Quand on les filme, on sait que tout va
Tournage des Mistons. bien : c'est l'accord merveilleux entre le cinéma et
Bernadette Lafont, les moyens de locomotion. Du moment que l'on
Gérard Blain, et derrière tient quelque chose qui avance, une voiture, une
Truffaut, son assistant locomotive, un vélo, on sait que l'on est dans le
Claude de Givray. mouvement du film.»
LES MISTONS 17
UN VRAI FILM
TT
.
LES QUATRE CENTS COUPS (1959). « C’est Bazin qui, il y a dix ans, me tira d’af-
faire en devenant quelque chose comme mon tuteur ;en parlant avec vous, je me sentais
tout à la fois coupable et tiré de l’eau, tant vous avez de points communs avec Bazin.
LE
LE nu
refuse à travailler avec un scénariste estampillé par
RS la profession et préfère quelqu'un qui n’est pas gâté
{ re) ta CC
= ή
par la pratique cinématographique (à l'exception
1_E peut-être de Jean-Loup Dabadie, il ne travaillera
[LS PETITS COPAINS, (4372
E[4[es
=
&3 jamais avec des scénaristes «installés »), il sait avoir
jt | g À
Le vacaBonDags | +tl | e besoin de quelqu'un qui l’aide à construire et à
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FRE à
mettre en forme une masse d'éléments encore assez
L5S VAGABONDS éAen [alu peu dramatisés, tout en leur gardant leur authenti-
DO
LCQ Le,
CNE Eh LSë
Les ENFANTS VAGABONDS Oo |S l<f cité : «Moussy m'a beaucoup aidé à donner une
ER Fr
[la em, (806 /
construction au scénario. J'avais des pages et des
À BAS LA REN Lure)
L'HEt
|| U | EE Eu | Truffaut cherche le titre pages de notes, mais tout cela était tellement proche
Le re Sla | :
de moi que je n’arrivais pas à lui donner une struc-
| a (El
Î HI [lo | de son premier long
20 TRUFFAUT AU TRAVAIL
avec qui il travaillera par la suite : quelqu'un qui lui Dans la classe, Truffaut qui s’affrontaient dans les émissions de télévision “Si
apporte un peu de distance, de recul, face à son maté- dirige le jeune Richard c'était vous”, que Marcel Moussy écrivait pour Mar-
riau, la compétence (Moussy est un ancien professeur Kanayan qu’il a repéré cel Bluwal», ment-il dans un article qu'il publie dans
d'anglais et vient de participer à cette émission sur lors des essais et Arts le jour de la sortie du film, le 3 juin 1959, et inti-
l’enfance), le fait aussi d'échapper aux étiquettes, de reprendra pour jouer le tulé «Je n’ai pas écrit ma biographie en quatre cents
ne pas être un scénariste traditionnel ayant une car- petit Fido dans Tirez sur coups.» Mais, et d’autant qu'il est déjà suffisamment
rière derrière lui. Quelqu'un aussi qui contienne et le Pianiste. malin pour viser à l’universalité, il se refuse à réduire
déporte, au moins en partie, la violence qu'il se sent le film à un règlement de comptes, à la «confession
sur le point de projeter dans un récit trop proche de geignarde et complaisante » dont il parle à son co-scé-
sa propre histoire : «Si j'avais été seul, j'aurais eu ten- nariste. Lorsqu'il confie à Moussy son premier texte
dance à typer les parents d’une manière très carica- qui esquisse le trajet d'Antoine selon le principe des
turale, à en faire une satire violente mais non catastrophes en chaîne, une première bêtise en entraf-
objective, et Moussy m'a aidé à rendre ces gens plus nant une autre, plus grosse, qui a des conséquences,
humains, plus prêts de la norme. » etc., il l’assortit d’une série de remarques sur le scé-
Truffaut en effet se méfie de lui-même. S'il s’en nario. Parmi celles-ci, il marque sa volonté de mise à
défendra par la suite, afin de protéger dans la mesure distance : «Le comportement des parents d'Antoine,
du possible ses proches, et ne cessera de demander et plus généralement de tous les adultes mis en cause
que la dimension autobiographique du film soit tue dans ce film, seront nuancés, clarifiés, humanisés. »
et même niée, il part d’un matériel qui l’est très direc- Des années plus tard, il continuera de préférer rester
tement. «Si le jeune Antoine Doinel ressemble par- évasif sur la part autobiographique des Quatre Cents
fois à l’adolescent turbulent que je fus, ses parents ne Coups. Fin mai 1981, il écrit à Pierre Tchernia, qui
1 Éditions Correa, 1956.
ressemblent absolument pas aux miens qui furent prévoit d'évoquer le film au cours d’une émission
2 Éditions Gallimard, 1952.
excellents, mais beaucoup, par contre, aux familles 3 « Si c'était vous » télévisée, pour lui demander de «laisser de côté la
pupitre,
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La première page du
scénario de tournage
que Truffaut biffe de
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lorsqu'il
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une scène : celle de la
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22 TRUFFAUT AU TRAVAIL
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et avec une brutalité insigne ils commettent mille insolences qui devraient ètre punies
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bouches ouvertes avec geste un. du coude.
r‘le prendre en
Antoine l’incendiaire
(Jean-Pierre Léaud),
avec ses parents
; (Claire Maurier et
5 Albert Rémy).
Notes remises à
-—. Marcel Mousy pour
écrire le scénario.
24 TRUFFAUT AU TRAVAIL
femme douze fois moins souvent qu’elle: il dira “une
belle pépée avec de sacrés lolos”.. Mais il préfère
parler des femmes que les pratiquer. » Ou encore :
«S'il était artiste, ce serait un chansonnier de troi-
sième zone; il ne voit que ce qui ne le gêne pas: il a
horreur des “histoires”, son leitmotiv est “surtout,
pas de drames”. Tout est prétexte à blaguer. Le matin,
il lui arrive de maugréer parce qu’il n’a pas de che-
mise propre, que son veston n'a pas été détaché, mais
comme sa femme s’y entend mieux que lui pour éle-
ver la voix, il préfère globalement adopter le ton iro-
nique : “ Zut, il y a des bouts de chaussettes dans ma
paire de trous ” », phrase dont Marcel Moussy se ser-
vira pour le dialogue. «C’est vraiment le film d’une
époque de ma vie, dira Truffaut en 1962. Réalisé trois
ans plus tôt, il aurait été plus “révolté”. Maintenant,
au contraire, je trouve que cela ressemble trop à un
engrenage. Au moment du tournage, je me suis laissé
influencer; je craignais que le gosse fût trop antipa-
thique et j'ai renoncé à tourner des scènes de chapar-
dages, de vols aux étalages et d'’effronterie.
Aujourd'hui, je rechercherais au contraire ces scènes-
là pour donner au film un équilibre plus juste entre la
responsabilité des adultes et celle des adolescents. »
suite par le père et la mère», lit-on dans le tout pre- qui fait l’école
mier résumé, phrase que Truffaut rature, faisant dis- buissonnière avec
paraître les traces biographiques, lorsqu'il remanie ce son copain René (Jean-
gner de cette part trop directe de son autobiographie, au bras d’un amant
26 TRUFFAUT AU TRAVAIL
Men pre
prennent pas pourquoi leurs voisins leur font la Trêve familiale : le retour confiait de ces rushes du Guignol qu'il aurait pu en
gueule. La séquence est reprise dans le script de tour- du cinéma, scène que monter une demi-heure et s’être contraint, en dépit
nage, au moment où Antoine et René sont à la fenêtre Truffaut imagine pendant de la tentation, à n’en laisser que le strict minimum.
pour jouer avec leurs sarbacanes, et finalement non le tournage pour Au fil de quelques allers et retours entre Truffaut et
tournée. Truffaut la reprendra dans L’Argent de Poche compenser la dureté des Moussy, le film trouve progressivement sa structure
(où la petite Mado devient Sylvie, du nom de la jeune rapports entre son héros et son démarrage. Au départ, l’histoire de la pin up
interprète), où il glissera plusieurs autres saynètes et ses parents. dessinée sur une feuille qui circule de table en table
qu'il avait en tête pendant l'écriture des Mistons, puis avant d’être interceptée par le maître, est une simple
des Quatre Cents Coups, et ne la case finalement pas anecdote parmi d’autres, une bêtise d’écolier qui
dans le film, afin de pas en gêner le mouvement dra- arrive après quelques autres racontées en vrac (les
matique. Ainsi le « premier baiser en colonie de lunettes sous-marines piquées au premier de la
vacances » dont il note d’abord qu'il pourrait «consti- classe ; le gamin qui s’est fait couper les cheveux par
tuer le seule scène de retour en arrière.» Ou une un copain pour garder le fric du coiffeur — saynète
longue scène de fête foraine où devaient traîner lon- qui atterrira dans L'Argent de Poche —; le prof de
guement Antoine et René avant d’essayer le rotor. De gym, snobé, abandonné, par petits groupes, par ses
cette première idée d’un tableau de l’enfance en géné- élèves). « Une autre fois, c’est une pin up quasiment
ral, restera finalement dans le film la scène du Gui- nue, découpée dans un magazine genre Paris-Holly-
gnol, longue incise qui constitue comme un bloc isolé wood qui circule de table en table; l’un rajoute une
du reste du film, où Antoine et René, que l’on a vus, paire de lunettes dessinée au crayon, un autre des
sans que soit donnée aucune explication, accompa- moustaches; le maître les confisque une fois de plus :
gner une petite fille inconnue dans les allées du jar- “et avec ça une heure de retenue: vous n'êtes pas
din, assistent au spectacle de Guignol au milieu d’un content, deux heures; et vous, là, qu'est-ce que vous
groupe d'enfants plus jeunes qui crient leur peur et avez à ricaner bêtement, une heure également, ah,
leur enthousiasme. L'idéal du spectateur pour un mes gaillards, ça va pleuvoir, c’est moi qui vous le
cinéaste qui dira plus tard avoir envie que l’on dis ”.» Truffaut, qui avait envisagé de démarrer le
regarde ses films «la bouche ouverte ». Truffaut film par un réveil chez les parents, rebondit sur le
28 TRUFFAUT AU TRAVAIL
conscience de l’étrangeté de ses rapports avec sa mot / René : Tu connais engueulade ? / Antoine :
mère [...] Il prend plus de risques qu'Antoine car Qu'est-ce que je vais pouvoir acheter
? / René : Tu
pour lui tout s'arrange toujours grâce à l'espèce de connais salade, tu connais sardines
? / Antoine : Je
folie de sa mère et à l'indifférence du père. Robert connais ma mère »). Il apportait une aide morale pen-
adore les situations périlleuses, l'émotion du vol et dant qu'Antoine commençait à rédiger sa punition,
tout ce qui chez Antoine provoque des crispations, se palpant l’occiput devant la glace en se lançant
des angoisses et même des maux d'estomac dont dans des réflexions sur la taille respective des crânes
Robert plaisante souvent. » Pendant le tournage, la et des cerveaux (s’instruisant beaucoup seul, René a
personnalité de Jean-Pierre Léaud supplante celle de lu que les grands hommes ont le cerveau plus lourd,
Patrick Auffay qui interprète René, et transforme Napoléon, Galilée...). Toutes ces scènes, Truffaut les
l’Antoine plus servile et sournois qu'avait dessiné sacrifie et choisit de les tourner autrement en privilé-
Truffaut. À la suite d'une annonce parue dans giant pour l’entrée dans le film la solitude de son
France-soir en septembre 1958 («Cherche un garçon héros, dont le spectateur sera ainsi le seul ami. Seul,
de douze à quatorze ans pour tenir un rôle dans un privé de confident, Antoine devient à la fois plus
film de cinéma»), Jean-Pierre Léaud, 14 ans, recom- sympathique, plus audacieux, plus maladroit et plus
mandé par Jean Domarchi, critique aux Cahiers, écrit vulnérable. Il se livre à toutes sortes de petites acti-
au cinéaste une courte lettre où il sollicite un rendez- vités frauduleuses, non écrites au scénario (les mains
vous et un bout d’essai. Après les premiers essais, qu'il essuie sur les rideaux comme Charlot dans Les
Truffaut, favorablement impressionné par la gouaille Temps Modernes, la monnaie subtilisée), mais que
du gamin, qui a déjà joué un petit rôle l’année précé- Truffaut avait en tête puisqu'il avait commencé à les
dente, hésite un temps entre le rôle d'Antoine et celui lister dans ses notes de l'été 58 sur le personnage :
de René, avant de le choisir résolument pour inter- «Son comportement lorsqu'il est seul doit être signi-
préter son personnage principal. «Je voyais Antoine ficatif : un mélange de bonnes actions et de mau-
plus fragile, plus farouche, moins agressif, Jean-Pierre vaises : il essuie la vaisselle et fait brûler un torchon
lui a donné sa santé, son agressivité, son courage. Il a ayant voulu le faire sécher trop vite; ayant remonté
été un précieux collaborateur. » Parmi les essais tour- du charbon, il essuie ses mains noires après le bas du
nés en 16 mm courant octobre 1958, Truffaut a filmé rideau, etc.» Moins drôle que le scénario, le film
un bref dialogue spontané entre Jean-Pierre Léaud et devient à la fois plus direct et plus poétique. Truffaut
Patrick Auffay, où l’on découvre un Léaud énergique ajoute aussi au tournage cette belle scène, qu'il n’hé-
et déterminé, qui l’emporte haut la main sur son com- site pas à dilater, où Antoine s’installe à la coiffeuse
père qui garde les bras croisés et reste plus évasif. de sa mère et essaie son parfum et ses ustensiles de
Dans le texte tapé de ce dialogue improvisé, Léaud beauté, s’interrogeant devant le recourbe-cils.
est déjà désigné sous le nom d’Antoine : « Dialogue
Antoine-Patrick » : « Antoine exprime son désir de AU TOURNAGE. Certaines scènes qui paraissent
réussir dans le cinéma face à un Patrick moins résolu, improvisées sont écrites : le gag, dans la classe, du
plus indifférent. Il demande à Patrick s’il fait de l’art gamin hirsute (Richard Kanayan, qui a fait pour le
dramatique à l’école (la réponse est non), puis il film des essais étonnants et qui jouera à nouveau
raconte : “on fait des petites soirées sans rien dire à dans Tirez sur le pianiste) qui gâche un cahier entier
personne, et puis le soir : Allez (il frappe dans ses qu'il couvre de taches d'encre avant de s’apercevoir
mains et siffle) les gars! On fait une petite estrade et qu'il n’a plus de page disponible, est dans le scéna-
puis on joue un truc... Alors tout le monde est rio ;ou encore la rencontre pendant la fugue nocturne
étonné, ça fait toujours bon effet.” » Truffaut se sou- avec une jeune femme à la recherche de son petit
viendra-t-il de ce récit lorsqu'il représente dans L'En- chien (prévue même dès la première ébauche);
fant sauvage, le temps d’une très courte scène, un d’autres qui paraissent écrites sont improvisées ou
petit spectacle improvisé clandestinement par les plutôt dessinées au dernier moment, telle cette scène
enfants sourds-muets dans le dortoir de l’Institut. d'Antoine à la coiffeuse de sa mère, la sortie familiale
Au moment de tourner, Truffaut supprime René de au cinéma, ou une scène de classe, ajoutée en marge,
plusieurs scènes du début du film qu'il partageait où René est interrogé par le prof d'anglais : « Where is
avec Antoine : au scénario, René rentrait avec the father? » Comme il le fera par la suite, Truffaut
Antoine chez lui après la classe (et c'était visiblement ajoute des détails en marge de son script de tournage,
la première fois : «Dis donc, c’est pas grand chez revoit des dialogues, renforce des attaques ou des
toi. ») Il l’accompagnait pour la corvée des commis- moments de scènes. En bas d’un petit-déjeuner avec
sions (Antoine ayant perdu la liste préparée par sa les parents, il imagine ainsi pour le père d'Antoine
mère, le script prévoyait le dialogue suivant entre les un tic qu'il redonnera à Charles Denner dans
deux garçons : « Antoine : Zut, j'ai perdu le L'Homme qui aimait les femmes : «On reste sur
30 TRUFFAUT AU TRAVAIL
voyait au scénario, par le réconfort d’un commentaire Antoine et René (Jean- l'exploitation du film dans certains pays, l'Espagne,
qui donnait un peu niaisement des nouvelles des per- Pierre Léaud et Patrick l'URSS, que le plan final est à nouveau amoindri par
sonnages : « La dernière image de ce plan, Antoine au Auffay) cachés dans les un commentaire optimiste.
bord de la mer, devient fixe et se fond très lentement locaux de l’imprimerie où
en enchaîné sur une autre en mouvement : Antoine et Antoine passe la première CE FILM EST DÉDIÉ À ANDRÉ BAZIN. Truffaut commence
René qui marchent dans les rues de Paris (on aura nuit de sa fugue. le tournage le 10 novembre 1958 par les scènes de
déjà vu cette image d’école buissonnière). Cette image l’appartement Loinod, à Montmartre, non loin du
se fixe à nouveau nous rappelant qu’elle est prise par quartier de son enfance. Pour interpréter le père, il
un photographe des rues, tandis que l’on entend les s’est décidé pour Albert Rémy («Le père d'Antoine
dernières phrases du commentaire : “C’est ainsi que je doit être interprété par un acteur dont le regard
reçus une carté de Fourcroy-sur-mer où je réussis à semble assez dur [genre Gérard Oury ou autres anti-
rejoindre Antoine... Comment allons nous? Très bien, acteurs]. Il faudrait toutefois qu’il puisse facilement
merci. et vous ? Nous sommes libres et loin des tour- prendre l’air rigolard pour débiter ses calembours. À
ments de l’adolescence mais quand nous marchons la rigueur Albert Rémy. Peut-être William Sabatier
dans les rues, nous ne pouvons pas nous empêcher de qui paraît plus jeune et un peu sensuel», indiquait-il
regarder comme des complices nos successeurs de la dans ses notes à Marcel Moussy). Et pour la mère,
treizième année recommencer les Quatre Cents pour Claire Maurier, qu'il fait teindre en blonde, et
Coups.” Cette tentation d’une fin enjouée concentre qui aura du mal pendant le tournage avec la dureté
toute l’oscillation du cinéaste entre la liberté de ton et de son personnage envers l’enfant, le fait, par
de style, au risque parfois de la cruauté, et le désir de exemple, qu’elle ne l’appelle jamais par son prénom.
conciliation. Truffaut choisit de finir son film sur un Le personnage était très loin d’elle, concèdera le
élan suspendu, la célèbre image figée d'Antoine qui cinéaste qui précisait dans ses notes de l'été 58 : «La
finit sa course, indécis, devant la mer. Et c’est lors de mère d'Antoine doit avoir l’air assez méchant (genre
32 TRUFFAUT AU TRAVAIL
et c’est pour Ça que je l’ai fait regarder droit vers l’en- tait plus, du coup, la voir à l’image, et a alors l’idée
fant comme si elle savait où se trouve sa place en de ne filmer que les réponses laissées libres de Jean-
classe. De cette façon, le regard glace, parce qu'il Pierre Léaud, réalisant ainsi par réaction une des
nous regarde, il regarde la caméra »). De la même scènes les plus remarquées du film par sa vérité et
façon, il monte juste avant que l’on ne reconnaisse son audace formelle.
les parents derrière la vitre, un plan d'Antoine qui Peinture de l’enfance et de l’adolescence comme «un
porte la main à sa bouche, déjà paniqué et pressen- mauvais moment à passer », le film, toujours aussi
tant la catastrophe. La gifle donnée par Albert Rémy à saisissant, même vu et revu, dans ses envolées de
son « fils » n’est pas feinte, comme on le découvre sur liberté et d’irrévérence (la scène du rotor, les deux
le rapport du jour : «16h 10. Joue de Jean-Pierre à cal- gamins qui s’échappent dans les rues, courent à tra-
mer.» Au scénario, c'était la mère seule qui venait vers la place du tertre, crient joyeusement « Bonjour
chercher Antoine et le récupérait en feignant la ten- Madame » à un curé dépassé par les événements...),
dresse dans le bureau du directeur; les parents l'emporte par sa cruauté et sa gravité. Une gravité qui
venaient ensuite le chercher ensemble au lendemain sourd du film, parfois malgré son auteur (il n'avait
de la fugue et de la nuit passée dans l'imprimerie. Au pas voulu voir la dureté des scènes qu’il était en train
moment de tourner, Truffaut choisit d’inverser ces de faire avec les parents, ou cherchait alors à la com-
deux scènes, afin de renforcer, de rendre immédiate- penser, en ajoutant par exemple la sortie au cinéma),
ment plus graves et irrémédiables dans l'esprit du parfois de manière délibérée : « Tout au long du film,
gamin les conséquences de son énorme mensonge. j'ai lutté contre Jean-Pierre Léaud. Il était formidable,
Dans la cour de récréation, Robert Lachenay figure mais sa hantise c'était qu'il allait être antipathique,
des professeurs qui s’entretient doctement avec Guy et il voulait toujours sourire. Pendant trois mois, je
Decomble, l'interprète de P'tite Feuille. Entre deux prises, l’ai empêché de sourire... » Sans qu'il le formule ou
François Truffaut et n’en fasse déjà un système, c’est le début de l’inven-
LA PSYCHOLOGUE. Le 3 janvier, avant-dernier jour de Claire Maurier qui tion par opposition qui lui vient de son passé de cri-
tournage, Truffaut tourne pendant la matinée la scène avait du mal à tique et de l’observation aiguë de ce qu'il ne voulait
du rotor, grand moment de découverte par son jeune accepter la sévérité pas faire, et qui restera une des sources vives de son
héros de la griserie de l’insouciance, du mouvement de son personnage. travail, film après film.
et de la vitesse, qu’il dilate à plaisir, multipliant les
plans. Il se glisse parmi les spectateurs et sort du
champ juste derrière Antoine, lorsque celui-ci émerge
de la course circulaire du rotor ravi et titubant. Et
c’est le même après-midi qu’il tourne dans un bureau
de l’école de photo-cinéma de la rue de Vaugirard le
célèbre interrogatoire de la psychologue, seule scène
du film tournée en son direct, où il se déleste des
tests et questions classiques prévus au scénario afin
de retrouver avec Léaud le naturel obtenu au moment
des essais : «J'ai changé d'avis, j'ai fait venir une
caméra sonore, j'ai placé un micro et je me suis assis
en face de Jean-Pierre Léaud en demandant à toute
l’équipe de sortir. Je lui ai posé des questions qu’il ne
connaissait pas d'avance en le laissant libre de
répondre ce qu'il voulait, ce qui lui était relativement
aisé puisque nous étions en fin de tournage et qu’il
possédait bien son personnage. Parfois il donnait des
réponses tirées de sa propre vie. C’est ainsi que l’on
voit dans une de ses réponses apparaître une grand-
mère dont il n’avait jamais été question dans le film.
Ensuite, j'ai remplacé mes questions par les mêmes
posées par la voix d’une femme que je n'ai pas
éprouvé le besoin de montrer. » Une des origines plus
prosaïques de ce changement d’avis tient au fait que
la comédienne que Truffaut avait pressentie pour
jouer le rôle de la psychologue, Annette Wademant,
était enceinte; pour une raison obscure, il ne souhai-
LES QUATRE CENTS COUPS 33
1,
Tirez sur le pianiste (1960). «J'ai voulu plaire, cette le dos à ce que l'on attendait de moi et j'ai pris pour unique règle de
fois, aux vrais cinglés de cinéma et à eux seuls, quitte à dérouter une conduite mon plaisir», dira le cinéaste qui pousse encore plus loin la fan-
grande partie de ceux qui ont aimé Les Quatre Cents Coups. Finalement Le taisie déjà présente dans le roman de Goodlis.
Pianiste déroute peut-être tout le monde, mais tant pis ». Tirez sur le Pianiste est fait presque exclusivement de diversions et de
ruptures de ton. On se souvient du surprenant pas de côté par lequel
À la fin de l'année 1959, Truffaut tourne Tirez sur le Pianiste en réaction démarre le film : un homme qui court dans la nuit, s'estourbit en rentrant
au succès des Quatre Cents Coups dans lequel il redoutait de se retrouver dans un réverbère, se retrouve ramassé par un inconnu qui rapporte chez
enfermé. Produit par Pierre Braunberger, qui s'était engagé à accompagner lui un volumineux bouquet de fleurs et lui raconte comment il est tombé
un des premiers films du jeune cinéaste, le film remplace deux autres pro- amoureux de sa femme au bout de deux ans de mariage. Truffaut a
jets plus convenus, que Truffaut, après avoir commencé à les préparer, décidé de se passer de l'entrée plus réaliste et conventionnelle prévue
laissera finalement tomber sans plus de regrets. Temps chaud, sorte de Et au scénario : une ouverture sur la place Pigalle, une petite foule devant la
Dieu créa la femme. Et Le Bleu d'Outre Tombe, roman de René-Jean Clot, bourse aux musiciens et, dans cette foule, un homme qui se détache du
histoire d'une institutrice en rupture de ban, qui l'aurait amené à tourner à lot : «Et voici Charlie qui nous intéresse ». Il ne tourne pas davantage une
nouveau dans une classe et avec des enfants, que Truffaut songera à tour- scène qui avait fonction d'introduire le personnage de Chico, le frère mal-
ner avant Jules etJim. Prendre le risque de déplaire en s'affranchissant de frat que l'on ne découvrira que poursuivi par les phares d'une bagnole lan-
ce qui était attendu de lui n'avait rien d'évident. Le refus de se sentir piégé cée à sa poursuite : une scène dans une boutique de vêtements où il
par une mode ou une spécialité, est cependant le plus fort, et Truffaut fauche un pardessus en entourloupant le vendeur qu'il feint de prendre au
manifeste en tournant Le Pianiste, sa nécessité de liberté. Le Pianiste est mot (le vendeur le prévient commercialement que s’il nemporte pas cet
choisi pour Aznavour, dont la petite taille, la réserve, la fragilité et la puis- article, il le regrettera toute sa vie. Chico répond que, dans ce cas, il le
sance mêlées, ont séduit Truffaut dès leur première rencontre à Cannes en prend, et se tire avec). Non, il ouvrira son film dans un noir de four (et au
mai 1959 lors de l'accueil triomphal des Quatre Cents Coups. «J'ai tourné moment du tournage, il demande à Coutard de faire son possible à partir
de l'éclairage de la rue, sans perdre de temps à remplacer les lampes qu'ils
avaient amenées et que l'humidité avait fait claquer). Il nous plonge dans
une atmosphère de thriller qu'il rompt aussitôt par le monologue senti-
mental qu'il confie au cinéaste Alex Joffé, avant d'enchaîner sur une
deuxième rupture de ton avec l'entrée dans le bastringue où Boby
Lapointe chante une première chanson : «Marcelle, quand tu descendras
la poubelle...».
Certaines des envolées fantaisistes du Pianiste sont prévues au scénario,
d'autres seront inventées directement sur le tournage. Truffaut sent d'en-
trée qu'il n'aura pas envie de filmer des gangsters comme les autres, et
c'est dès le scénario qu'il détourne la scène de l'enlèvement de Charlie
et Léna qui sera filmée à la va vite et avec les moyens du bord à la sortie
de Paris. «Au plus fort des bagarres, des règlements de compte, du kid-
napping, des poursuites, on ne parle que de l'amour : sexuel, sentimental,
physique, moral, social, conjugal, extra, etc.». Au moment de l'enlèvement,
les échanges des truands qui s'engueulent sur la conduite, leurs propos
sur les femmes («Elles en veulent toutes, et si elles en veulent toutes,
elles en auront») sont écrits quasiment in extenso au scénario, de même
que les emprunts directs à Audiberti, avec qui Truffaut avait découvert
Boby Lapointe dans une de ses premières prestations au Cheval d'or. C'est
aussi en hommage à Audiberti qu'il donne son nom de scène à Claudine
Huzé, la jeune comédienne qu'il vient d'engager pour interpréter Léna, la
serveuse amoureuse de Charlie : Marie Dubois. «J'les aime toutes, juste-
ment pour ce qu'elles sont», dira Daniel Boulan-
Tournage de la mort ger qui interprète Ernest, et le texte du scénario,
de Léna dans la neige poursuivait, en un pastiche d'Audiberti que Truf-
(Charles Aznavour faut reprendra dans La Mariée et L'Homme qui
et Marie Dubois). aimait les femmes : «les bossues pour leur bosse,
34 TRUFFAUT AU TRAVAIL
les rousses à cause de l'odeur, les putains pour leurs genoux, les bour- complet avant de retrouver un minimum de recul. Elle avait donc arrêté la
geoises, les petites, les grandes, les moyennes.» Pendant que Momo scène de l'audition à l'entrée d'Aznavour chez l'imprésario. C'est Truffaut
(Claude Mansard) s'extasie sur les filles qui ont des chaussettes jusqu'aux qui lui demande de monter dans sa longueur et son étrangeté le départ de
genoux et se souvient de l'effet que cela lui a fait d'essayer un jour la la jeune fille.
culotte de sa petite sœur, Ernest raconte l'accident de son père, renversé Au tournage, Truffaut pousse toujours plus loin les ruptures de ton. Lors
en traversant la rue derrière les jambes d'une femme, puis mort à l'hôpital de l'enlèvement de Fido par les gangsters, il invente l'idée de la panne de
en cherchant à atteindre les jambes de l'infirmière. Truffaut coupera cette bagnole et la scène très drôle où Fido trône au volant («Allez, poussez»),
deuxième partie du dialogue, mais filmera la scène un peu plus de quinze tandis qu'Ernest et Momo, truands déchus, s'évertuent à pousser la voi-
ans plus tard pour le final de L'Homme qui aimait les femmes. ture. Il se donne enfin le plaisir d'exploiter la vivacité et l'énergie singu-
Les visites nocturnes de Clarisse, la prostituée voisine de Charlie, qui vit lières de Richard Kanayan (Fido) — une voix rauque et presque d'adulte
avec lui une sorte de conjugalité clandestine, Truffaut les avaient dans un corps de gamin — qu'il a repéré au moment des essais pour Les
détaillées dans son scénario : l'exhibition des seins, qui lui vaudra, une fois Quatre Cents Coups et à qui il n'a pu donner qu'assez peu d'espace dans
incarnée par la sensualité de Michèle Mercier, quelques ennuis avec la son premier film. Fido gesticule et danse dans la rue comme il le faisait
Commission de censure, le jeu avec l'interdit («au cinéma, c'est comme déjà brièvement dans Les Quatre Cents coups (lors de l'épisode du prof de
ça, et pas autrement», dit Charlie en lui rabattant le drap jusqu'à la gorge). gym), balance avec l'aide d'un copain une bombe à lait sur le pare-brise
En août 1959, Truffaut écrit à Aznavour qu'il s'apprête à reprendre seul une des gangsters (et cela donne à Truffaut l'occasion de filmer en gros plan le
première mouture de scénario terminée avec Marcel Moussy : «Ce sera lait éclaboussé sur la vitre par le jeu des essuie-glaces, joie de cinéaste). Il
décidément un documentaire sur la timidité ». On découvre ainsi au scé- se fait embarquer par les truands qui l'emprisonnent dans les bras de son
nario le troublant dialogue sur la peur qui oppose Charlie à Plyne (Serge manteau comme dans une sorte de camisole de force, comme le feront
Davri) à la fin de la première nuit au bastringue : «Je parie que je sais ce qui plus tard les chasseurs qui attrapent l'enfant dans L'Enfant sauvage...
vous travaille. Vous êtes timide; vous avez peur. / Peur
? / C'est ça / Char- Truffaut travaille une intensité décalée. Il alterne mélancolie ou cruauté
lie (dans les vapes) : Peur, j'ai peur; merde! j'ai peur.
/ Allons, mon vieux, (le passé de Charlie) et drôlerie, ou plutôt la cocasserie, à l'intérieur de
qu'est-ce qui ne va pas
?».C'est, en revanche, au tournage qu'il va au bout scènes qui auraient dû être menaçantes (l'enfant enlevé qui refuse de
de son idée et imagine les saynètes sur la timidité : cette séquence où croire les bobards des gangsters : «Non, c'est pas du métal, même japo-
Charlie s'arrête à la devanture d'un bouquiniste pour récolter tous les nais»,à propos du foulard que le truand prétend être tissé dans un métal
livres traitant de la question qu'il peut trouver. spécial). Jusqu'au moment où la menace redevient réelle : les gangsters
C'est également au tournage qu'il transforme la scène de l'audition et ima- sont loufoques, mais leurs balles ne sont pas en toc et le corps de Léna
gine une des plus célèbres diversions du film : après avoir montré plu- glisse dans la neige.
sieurs plans du doigt de Charlie hésitant sur la sonnette, la caméra décide Le refus des scènes convenues l'anime tout au long du film. Lorsque Plyne,
de ne pas rentrer avec lui dans la pièce où l'attend l'imprésario, mais de à la fermeture du bar, le premier soir, vient parler à Charlie, Truffaut coupe
suivre, au contraire, jusque dans le couloir et dans la cour la sortie muette le début de scène où Plyne devait questionner Charlie sur son frère et les
d'une belle violoniste, tandis que retentissent les premiers accords de deux types qui le poursuivent. Le dialogue plus conventionnel est sup-
Charlie. Se refusant à filmer l'audition, il avait déjà prévu au scénario une primé («Vous suivez les cours du soir de la police. On dirait que vous vous
solution à la Lubitsch : laisser la caméra à l'extérieur de la pièce tandis faites la main pour les interrogatoires »), au profit de l'étrangeté poétique
que dans le couloir un puis plusieurs auditeurs s'arrêtent et s'accumulent. de Plyne, écrite sur le modèle d'Audiberti («les femmes sont magiques »).
L'idée de suivre la sortie de la violoniste, en un plan qui sera attribué à la Alors qu'il rêve d'elle, il cherche à jeter Léna dans les bras de Charlie et se
liberté de la Nouvelle vague, vient du désir de Truffaut de faire tourner traite de gros tas. Entre Charlie et Plyne, le cinéaste ne garde que la
une jeune femme qu'il avait repérée, mais dont il découvre qu'elle est conversation sentimentale et poétique («Elle vous reluque drôlement »),
incapable de dire une ligne de dialogue. Il la fera réapparaître dans Jules et supprimant au passage quelques facilités de dialogue écrites au scénario
Jim où, private-joke un brin cruelle, un ami la présente à Jim en expliquant («J'aurais autant de chances avec cette poupée qu'un esquimau avec une
qu'elle a «la tête creuse» : «C'est le sexe à l'état pur». Claudine Bouché, berbère»). C'est au jeu avec le petit train électrique du cinéma que Truf-
alors très jeune monteuse, et dont le montage du Pianiste est la première faut s'adonne avec délices : monter trois inserts de Plyne dans des
rencontre avec Truffaut (elle remplace au dernier moment Cécile Decugis, médaillons, alors que les gangsters racontent la facilité avec laquelle il a
incarcérée pour avoir soutenu le FLN), raconte qu'elle n'avait d'abord su balancé les adresses de Charlie et Léna, ou encore le médaillon sur la
quoi faire de cette scène. Après une projection interminable de l'en- mère qui seffondre alors que Momo jure sur sa tête («qu'elle meure à
semble du matériel tourné où il n'avait pas desserré les dents, le cinéaste l'instant»). Impertinence qu'il hésitera à laisser dans le film, faisant monter
l'avait laissée seule face à une montagne de rushes, demandant simple- puis retirer l'insert, avant de décider, pour notre plaisir, de l’imposer.
ment à être surpris à son retour, car il n'était pas même certain que tout Lors de la bagarre au couteau, qu'il filme sans beaucoup de conviction,
cela puisse faire un film. Il avait besoin de voir un premier bout à bout Truffaut espère s'en tirer par un clin d'œil au cinéma américain : le «Ren-
36 TRUFFAUT AU TRAVAIL
(Suite 32) Le dialogue
MOMO - TE ssues pour leur bosse loufoque
à cause de l'odeur, les pu- des gangsters
tains, les bo zseoises,
emprunté
grandes
à Jacques
.. les moyennes
Audiberti.
leur parler,
ment, on a
vitesse dans le
moi, il disait, à propos des femmes:
mauvaise et la
monteuse, puis le
J en vois une pour la première fois
producteur, ayant
le coup de fo udre, je 1a regarde,
Rec unreid once lancé par boutade
qu’il fallait la
sous-titrer,
envie de me ,
Truffaut s'empare
l'envoyer et de ne plus jamais la revoir.
ÉDITIONS MUSICALES
de l’idée et le fait. 25. Rue d'Hauteville PARIS 1%
Une scène
coupée du film :
en parlant de
u un pianiste, son professeur
jamais aidé; =
; de piano,
pour moi; ; 11 m'a pas seu-
Charlie dresse
m'a appris à de-
: la journaliste
chez lui pour plusieurs jours,
peaucoup, certainement
tout le
le Un signe de Jean
toujours le monde est
Cocteau dont Les
‘ain que
Films du Carrosse
d’Orphée l’année
précédente.
38 TRUFFAUT AU TRAVAIL
son mari, Truffaut commence par filmer Nicole Berger qui fait la lumière, Les seins de Michèle Le film sort à Paris le 25 novembre 1960, après
une main sur l'interrupteur. Mercier (avec Charles une première sortie estivale dans les villes d'eau
Aznavour) ou le jeu avec la Où il est mal accueilli. Les ruptures de ton du
Le Pianiste est aussi le film sur lequel Truffaut commence à constituer censure. «Il est un timide, Pianiste ne sont pas mieux reçues par le public
l'équipe qui l'accompagnera dans les années à venir, après Marcel Berbert soit, mais les femmes parisien, souvent dérouté et dans l'ensemble
rencontré au moment des Mistons et de la fondation des Films du Car- adorent les hommes peu sensible au charme et à la malice du film.
rosse. Raoul Coutard, qui fera la lumière de tous les films jusqu'à La timides et se jettent sur Truffaut s'imaginera n'avoir pas fait le maxi-
Mariée était en noir (à l'exception de Fahrenheit, pour lequel Truffaut doit eux», dira Truffaut mum : «|| manque au Pianiste un mois de tra-
renoncer à l'engager, car la production anglaise exige un chef-opérateur de son personnage. vail. Mélangez deux ou trois bobines de films
britannique). Suzanne Schiffman, qu'il connaît depuis l'époque de la res- que vous aimez, vous nobtiendrez pas un film
quille pour entrer à la Cinémathèque, et qui devient pour la première fois, qui intéresse les gens, même si ce qu'il y a
sa script-girl. Claudine Bouché, monteuse des films jusqu'à La Mariée, qui dedans est bien.» Même s'il l'avait en partie prévu («Je sais que le public
partira ensuite quelques années aux États-Unis. Et Georges Delerue, le ne déteste rien tant que les changements de ton, mais j'ai depuis toujours
musicien que Pierre Braunberger recommande à Truffaut et avec qui la passion du changement de ton»), cet insuccès décevra profondément le
s'amorce une longue collaboration. Car Delerue comprend immédiate- cinéaste. Il nosera plus continuer aussi ouvertement dans cette veine, ni
ment les intentions du cinéaste à la vision d'un premier bout à bout : il y risquer l'art de la diversion et du mélange de genres, en tout cas pas de
reconnaît d'emblée «un film de série noire traité à la manière de Raymond manière aussi radicale et aussi visible. Prônant plutôt pour ses films à venir,
Queneau ”»,. l’art de la contrebande.
JULES ET JIM
JULES ET JIM (1961). Revoir Jules et Jim, au delà du mythe un peu écrasant qu'est
devenu le film, donne l'impression de voir et revoir un temps en suspension, un éternel
présent. Comme si Truffaut, plus encore pour celui-ci que pour n’importe lequel de ses
films, avait réussi à saisir et à imprimer Jim (Henri Serre) qui roule dans l’herbe en serrant
dans ses bras la petite Sabine Haudepin, Jules (Oskar
sur la pellicule la présence de l'instant : le Werner) qui arrête Jim dans un escalier en lui disant :
«Pas celle-là, Jim.» Ou, qui, plus tard, d’un chalet
rire emporté par la joie et l’effort de perdu dans la campagne allemande, téléphone à son
plus proche ami pour lui donner liberté d’aller vers
Jeanne Moreau déguisée en jeune garçon Catherine : «Jim, si vous l’aimez, ne pensez pas que
je suis un obstacle, aimez-là, épousez-là et laissez-
et courant sur un pont, des bicyclettes qui moi la voir. »
Cette sensation d’éternel présent, portée par l’espace
filent sur des routes courbes, Jeanne du cinémascope et les envolées de la caméra de Raoul
Coutard, a sans doute partie liée avec l’atmosphère
Moreau encore décrochant des maillots du tournage, familiale et joyeuse, quelque peu idéali-
sée peut-être, mais décrite par tous, notamment lors
de bains mis à sécher près de la grande du tournage des scènes au chalet alsacien, comme
une période de vacances (« La vie était vraiment des
vacances », dit le texte du commentaire emprunté à
maison du Midi, ou le visage soudain
Henri-Pierre Roché). « L'équipe était tellement réduite
que Jeanne Moreau était souvent contrainte de faire
défait sur une plage tandis qu’elle regarde
la cuisine pour tout le monde, elle n'avait pas de
doublure, pas de dimanches non plus... Je me sou-
à quelques mètres ses deux hommes qui
Une phrase du viens qu'Oskar Werner qui venait de tourner Lola
roman d’Henri- Montes semblait considérer notre entreprise comme
s'amusent à lutter en bordure de l’eau.
Pierre Roché, un film de vacances », racontera le cinéaste en 1980.
réécrite par Moment surtout où Truffaut dissimule son anxiété
Truffaut pour sous cette détente apparente et ne cesse de réinventer
son film. un scénario laissé ouvert et mouvant. Sans jamais
réellement improviser, il est alors disponible autant
à l'inspiration du moment qu’à celle qui naît d’une
longue imprégnation de son sujet.
42 TRUFFAUT AU TRAVAIL
gt
Truffaut a lui-même maintes fois raconté sa décou- François Truffaut et à y glisser un vibrant hommage à Jules et Jim. «L'’es-
verte du livre d’Henri-Pierre Roché, en 1955, parmi Jeanne Moreau au matin sentiel réside surtout dans les rapports des trois per-
d’autres livres d'occasion à la devanture d’une librai- de la journée de prises de sonnages entre eux, d’une finesse et d’une ambiguïté
rie du Palais Royal, sa curiosité attirée par le double / vues en hélicoptère à la proprement romanesques. Un des plus beaux romans
du titre, et plus encore par le paradoxe et le mystère fin du tournage. que je connaisse est Jules et Jim de Henri-Pierre
d’un premier roman écrit par un homme de soixante- Roché, qui nous montre sur toute une vie, deux amis
quatorze ans. Dès les premières pages, le jeune cri- Pages précédentes : et leur compagne commune s'aimer d'amour tendre
tique de vingt-trois ans est séduit par la facture de ce Henri Serre, Jeanne et sans presque de heurts, grâce à une morale esthé-
«roman d'amour en style télégraphique », par les Moreau et Oskar Werner. tique et neuve sans cesse reconsidérée. The Naked
phrases brèves, à la fois concrètes et poétiques, d’un Dawn est le premier film à me donner l'impression
«Jean Cocteau paysan » qui lui paraît presque sur- qu'un Jules et Jim cinématographique est possible. »
passer son auteur préféré par son aptitude à obtenir Touché par cette vraie reconnaissance, d’autant que
«le même genre de prose poétique en utilisant un le livre n’a pas eu l’impact qu’il aurait espéré, et par-
vocabulaire moins étendu, en formant des phrases ticulièrement par la définition faite par Truffaut
ultra-courtes faites de mots de tous les jours ». Il est d’une «morale esthétique et neuve sans cesse recon-
emballé par ce roman qui lui paraît un exemple de ce sidérée », Henri-Pierre Roché lui répond, une corres-
qu'il rêve de faire un jour au cinéma — montrer deux pondance et une amitié s'engagent. L'idée que
hommes qui aiment la même femme sans que le Truffaut adaptera Jules et Jim, s’il devient cinéaste,
public soit contraint à faire un choix entre ces trois est bientôt acquise, mais il sent qu’il ne pourra s’atta-
personnages — et ne perd pas une occasion d'y faire quer à la difficulté qu'après avoir réalisé au moins un
allusion. La critique qu'il fait quelques mois plus tard ou deux premiers films. Début avril 1959, alors qu'il
dans Arts! d’un western de série B, The Naked Dawn finit de monter Les Quatre Cents Coups, Truffaut
d'Edgar Ulmer, est devenue célèbre, car, profitant du envoie à Roché quelques photos de Jeanne Moreau.
quart d'heure du film où les deux personnages mas- Roché meurt quelques jours plus tard (le 9 avril
culins sont amoureux de la même femme, il parvient 1 Arts, 14 mars 1956. 1959), en ayant eu la satisfaction, sinon d'écrire les
TRUFFAUT AU TRAVAIL 43
Écritures
croisées :
l'écriture de
Jean Gruault,
celle de
Truffaut, et le
texte découpé
du roman de
Roché,
deuxième
version du
scénario de-
Jules et Jim.
-
scènes additionnelles à ne pas oublier.
7 #
TRUFFAUT AU TRAVAIL
+ D j D
JULES ET JIM 45
dialogues du film comme il y avait un temps songé, Avec Jim (Henri Serre). toutes les nuances que ces choses comportent,
d’avoir découvert le visage de celle qui sera à l’image chaque situation étant toujours unique sentimentale-
sa « Kathe », devenue Catherine. Pour éviter que le ment et sexuellement », notait Roché en 1922 dans un
film ne ressemble à un match entre vedettes, Truffaut de ses carnets, journal de bord en style télégraphique
tiendra à réunir autour de Jeanne Moreau deux de ses rencontres mondaines et de ses multiples
visages inconnus du public : Henri Serre, qui le aventures féminines. Carnets dont Truffaut fera dac-
frappe par sa ressemblance avec Henri-Pierre Roché, tylographier de larges portions quelques années plus
et Oskar Werner, comédien autrichien, qu’il a repéré tard, afin qu'ils ne soient pas perdus, et qu'il cher-
dans le rôle du jeune étudiant amoureux qu'il joue chera en vain à faire publier (seuls les carnets corres-
dans Lola Montes. L'héritage de Max Ophuls est fon- pondant aux années 1920-1921, les «années Jules et
damental pour le jeune cinéaste qui se souviendra Jim », ont été publiés assez tard, en 1990). Il en tirera
pour tous ses films d’un trait qu'il avait noté en assis- une part de son inspiration, explicitement pour Les
tant à une journée de tournage de Lola Montes : Deux Anglaises, ou, moins directement, pour
«Ophuls avait remarqué qu’un acteur est forcément L'Homme qui aimait les femmes. Henri-Pierre Roché
bon, forcément antithéâtral, lorsqu'il est astreint à un est une figure discrète du Paris culturel de l’après-
effort physique : monter des escaliers, courir dans la guerre, amateur d'art moderne, traducteur (de
campagne, danser tout au long d’une prise unique. » Schnitzler ou de Kevyserling), «ami des peintres et
des sculpteurs » (cette définition devient dans le film
UN COLLECTIONNEUR. « J'écris, comme Stendhal, celle d'Albert, le troisième amant de Catherine),
pour l’avenir, pour quand on montrera les choses découvreur et passeur. Ami de Picasso, Brancusi,
sexuelles à la lumière et quand on parlera d’un sexe Satie, Auric, de bien d’autres, ainsi que de Marcel
sur un sexe comme d’une joue sur une joue avec Duchamp (auquel il consacre son troisième roman
46 TRUFFAUT AU TRAVAIL
inachevé, Victor), il devient dès avant-guerre le … puis Jules celle-là ” »). Seule la fin du roman est inventée de
conseiller et l’acheteur d’un collectionneur d’art amé- (Oskar Werner). toutes pièces par l'écrivain qui cherche à dramatiser
ricain, dont il fera un des personnages du dernier l'aventure vécue. Ce retournement tragique par lequel
quart de son roman, non repris dans le film. Collec- il fait mourir Jim et Kathe, précipités par elle dans la
tionneur d’art comme de conquêtes amoureuses, Seine, tandis que Jules reste seul, est peut-être un
Roché fascine Truffaut par sa manière de privilégier remords de Roché. Car si Helen Hessel devint une
sa vie à son œuvre, par son insatiable curiosité des vieille dame qui, ayant vu le film, s’étonnera de la
femmes, des sentiments et des sens, sa capacité à capacité de Truffaut à retranscrire la vérité de leur
«maintenir constamment à portée de cœur et de ancienne histoire à trois, Franz Hessel, juif, émigré
corps » deux ou trois maîtresses régulières auxquelles en France en 1938, fut interné au camp des Mille en
s'ajoutent d’autres aventures. Le roman Jules et Jim 1940, sans que Roché n'’essaie de lui venir en aide
est la transposition de l’amitié vécue au début du (leur amitié s'étant terminée avec la fin de l’histoire
siècle avec l'écrivain allemand Franz Hessel, dont d'amour avec Helen). Il devait mourir quelques mois
Roché fait la connaissance en 1906, de leur habitude après sa libération en janvier 1941.
prise très vite de se partager les femmes, et de leur
rencontre en 1912 avec Helen Grund, une jeune alle- UN COMPLICE. Pour l’aider à adapter Jules et Jim, Truf-
mande venue à Paris pour apprendre la peinture dans faut vient chercher à la sortie du théâtre où il joue
l'atelier de Maurice Denis, et vite remarquée par tous dans une pièce de Jacques Audiberti, Jean Gruault,
au café du Dôme, rendez-vous cosmopolite des un comédien qu'il a souvent croisé tout au long des
artistes d’avant-guerre («Je me rappelle, note Roché années cinquante à la Cinémathèque ou au ciné-club
dans ses carnets, il m'a dit un soir avec toute sa du Studio Parnasse, où ils admiraient les mêmes
bonne gravité : “Pierre, pas Helen, je vous prie, pas films. Et étaient parfois amoureux des mêmes filles
JULES ET JIM 47
aussi, notamment de la fameuse Liliane, modèle des amont, lors des vacances du trio au bord de la mer,
jeunes filles poursuivies par Doinel dans Antoine et ou au chalet lorsque naît l'amour entre Jim et Cathe-
Colette puis Baïsers volés, dont l'indifférence poussa rine : le livre qu'elle lit sur la plage et dont l’auteur
Truffaut à une tentative de suicide puis à la signature décrit le ciel comme une boule creuse enchâssée
inconsidérée d’un engagement de trois ans pour l’In- dans une croûte solide; une inquiétude sur la réac-
dochine. Gruault vient d'écrire avec Rivette le scéna- tion de Jules («Et Jules? Il nous aime tous les deux. Il
rio de Paris nous appartient, et c’est d’ailleurs Rivette ne sera pas surpris. Et il souffrira moins ainsi»)
que Truffaut choisit comme entremetteur, lui deman- reportée dans le film plus tôt au moment de la lune
dant d'apporter au théâtre un exemplaire du roman, de miel entre Catherine et Jim; le commentaire d’une
avant qu'il ne vienne lui-même en parler ouverte- fin de vacances dans la Manche dont Kathe, mécon-
ment avec son futur co-scénariste. Inaugurant une tente de lui, expulse Jim («Le reste de la ruche, qui
méthode de collaboration qu'ils répèteront par la n’était pas au courant, sentit confusément que Jim
suite, Truffaut lui remet alors un exemplaire annoté n’était pas d'accord avec leur reine : son départ était
où il a souligné ou marqué d’une croix les passages donc normal » : la phrase est déplacée au moment du
qui lui plaisent. Gruault rédige une première tenta- départ de Jim du chalet, dans le brouillard); une pen-
tive d'adaptation, assez longue, dont Truffaut se sert sée de Jim, alors que Kathe, dans la partie finale du
comme point de départ pour la remanier, la réduire, roman, donne des réceptions où Jim se sent de trop,
inventer quelques raccourcis plus visuels, découvrir réutilisée lors de la visite d'Albert au chalet («Il ne
où il souhaite aller. Massacrant plusieurs exemplaires pouvait admirer Kathe sans réserve que seule. En
du roman, que Truffaut a commandé en assez grande société, elle devenait pour lui relative »); ou encore,
quantité chez Gallimard, ils retravaillent «à la colle la phrase fameuse sur l’usure du bonheur qui précède
et aux ciseaux », afin de monter, démonter, faire glis- les derniers orages du couple : « Le bonheur se
ser d’un épisode à un autre, organiser autrement, les raconte mal, il s’use aussi sans qu’on en perçoive
emprunts au livre. Certaines versions du scénario l’usure.. » C’est lorsque Jim revient au chalet après
(composé entre l’été 1960 et le printemps 1961, date s'être attardé à Paris et découvre que Catherine a
du tournage) mêlent fragments de texte dactylogra- passé une nuit avec Albert afin de rétablir l'équilibre
phié, passages directement découpés du roman et entre eux, que Truffaut utilise la description lyrique
ajouts manuscrits. d’une énième réconciliation faite par Roché dans les
derniers moments de son roman : «Une fois de plus,
UN PUZZLE. « Après le tournage, je sais que j'avais ils repartirent à zéro et ils planèrent de nouveau très
peur en voiture et je roulais très doucement parce que haut comme de grands oiseaux rapaces. » Cette image
je me disais : “ Personne ne peut s’y retrouver dans des grands oiseaux rapaces, Truffaut s’en souviendra
cette masse de pellicules, il y a des commentaires en écrivant le dialogue final de La Sirène, ou de la
qu'il faut changer de place, il y a des doublages.… ” » grande scène d'amour de la pièce jouée dans Le Der-
Ce qui caractérise en effet le travail de Truffaut, des nier Métro : « Oui, l'amour fait mal : comme les
premiers essais d'adaptation jusqu’au montage, c’est grands oiseaux rapaces, il plane au-dessus de nous,
la liberté de plus en plus vive avec laquelle il mani- il s'immobilise et nous menace... »
pule, déplace, réinsère ailleurs, dans un autre Ces déplacements, Truffaut les essaie, les éprouve et
contexte ou dans la bouche d’un autre personnage, les recommence des premières versions au montage.
les ingrédients du roman, au point d’être probable- Dans le roman, l'apparition de Kathe est précédée des
ment le seul à pouvoir s’y reconnaître. Comme ils ne aventures de Jules et de Jim avec plusieurs autres
peuvent aboutir à un film de plusieurs heures, les jeunes femmes. Jean Gruault les fait apparaître dans
nécessités de l’adaptation contraignent peu à peu une première version du scénario, mais Truffaut, qui
Truffaut et Gruault à l’abandon de plusieurs person- redoute que le spectateur entré dans le cinéma pour
nages et de grands pans du roman. Ils décideront voir Jeanne Moreau ne casse les fauteuils s’il ne la
ainsi d'oublier la dernière partie du livre où après voit toujours pas arriver à l’écran au bout d’une ving-
leurs retrouvailles à Paris succédant à leur sépara- taine de minutes, lui demande de réduire les scènes
tion, puis une nouvelle rupture, les amours de Kathe préliminaires. Plusieurs scènes avec ces femmes qui
et Jim repartent de plus belle et pour longtemps. Dans sont autant de préludes à Catherine sont supprimées
le roman, réconciliations, voyages, grands bonheurs au scénario, mais c’est sur la table de montage que le
et petites blessures, vacances, puis nouveaux orages cinéaste terminera cette réduction. «Je me souviens
et nouvelles rencontres précèdent la rupture ultime, bien des scènes du début avec les filles, qui étaient
cette fois-ci définitive. Mais Truffaut reprend de toute assez mornes et tristes, raconte Claudine Bouché, sa
cette dernière partie de nombreuses idées de scènes, Page suivante : monteuse. C’est là qu’il m'a dit : on a un crédit de
ou des phrases du commentaire, qu’il replace en le saut dans la Seine. cinq minutes avec les gens, après il faut les intéres-
48 TRUFFAUT AU TRAVAIL
ser. » Quelques scènes coupées au montage sont en
effet encore tournées dans les premiers jours des
prises de vues avec les personnages de Lucie et de
Birgitta, anciennes amantes de Jules qu’il présente à
Jim lors d’un voyage en Allemagne fait par les deux
amis avant leur rencontre avec Catherine : les rues
d'un petit village allemand sont trichées à Ermenon-
ville. Certains plans en seront repris, anonymement,
dans le montage rapide du début du film. De toutes
ces femmes partagées par les deux hommes, Truffaut
et Gruault reportent les traits sur Catherine. «Comme
cependant, nous ne voulions pas nous priver des
traits plaisants propres aux autres filles, raconte Jean
Gruault, nous les attribuâmes à Catherine qui devint
ainsi une somme de celles qui l'avaient précédée. »
celui des lettres de Muriel, la plus puritaine et la plus Moreau et Oskar Werner.
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passionnée des deux sœurs : «Je ne penserai pas à d’une promenade collective à vélo : « Dès que Jim a
vous pour que vous ne pensiez plus à moi»; «Par envie de faire une chose et dans la mesure où il ne
moments, vous me dégoûtez, mais j'ai tort, Car rien croit pas nuire à autrui (il peut se tromper), il le fait
ne doit dégoûter »; «Ce matin, il va venir. Rassem- pour son plaisir et pour en tirer la leçon. Il espère
blons vite nos duretés d’avant-hier » ; ou pour la arriver un jour à la sagesse.» Dialogue que Truffaut
grande lettre de Catherine qui, comme Muriel croyant utilisera pour finir lorsque Jim explique à Gilberte
être enceinte, pense attendre enfin l’enfant qu'ils ont qu'il va la quitter pour Catherine, et c’est de Cathe-
vainement désiré : «Il y a tant de choses sur la terre rine, dont cette recherche de la sagesse par la curio-
que nous ne comprenons pas et tant de choses sité, devient alors une définition. « Elle était
incroyables qui sont vraies.» Plus rarement, c’est à d'habitude douce et généreuse mais si elle s’imagi-
une lettre d'Anne à Claude que Truffaut emprunte le nait qu'on ne l’appréciait pas suffisamment, elle
texte des appels de Catherine qu’il recompose au devenait terrible et passait d’un extrême à l’autre
moment de tourner : « Viens quand tu peux, mais avec des attaques brusquées » : au scénario, il s’agit
peux bientôt. Arrive même tard dans la nuit», ou d’une phrase prévue pour le commentaire, alors que
cette déclaration : «Ce papier est ta peau, cette encre la menace d’un départ de Catherine avec Albert plane
est mon sang, j'appuie fort pour qu'il entre.» Lors- sur la maisonnée. Récrivant une scène supplémen-
qu'il invente sur le tournage une scène de rupture taire et imprévue entre Jules et Jim, que Catherine, en
non écrite entre Catherine et Jim, c’est à nouveau au escapade, n’est pas venue attendre à la gare, Truffaut
roman Deux Anglaises, plus violent, et au journal en fait au tournage un dialogue qu'il place dans la
écrit par Muriel, lorsqu'elle est séparée de celui bouche de Jules, un Jules furieux qui explique à Jim
qu'elle aime, qu’il a recours. Phrases universelles au le mode d'emploi de Catherine.
point de paraître d’une perpétuelle modernité, aussi Lorsqu'il tourne, Truffaut manipule et triture un scé-
bien en 1900 qu’en 1962, ou plus de quarante ans nario suffisamment riche pour qu'il puisse toujours
plus tard : «Je n’ai pas de cœur : voilà pourquoi je ne y trouver de quoi alimenter les scènes qu'il réinvente.
vous aime pas et n’aimerai jamais personne »; « À Le récit, finalement fait par Jules, de l’empereur chi-
quarante ans, tu voudras une femme, j'en aurai qua- nois pris entre ses deux épouses («Je suis le plus mal-
rante-deux. Tu en prendras une de vingt-cinq ». C'est heureux des hommes, parce que j’ai deux épouses, la
encore au roman Deux Anglaises qu'il emprunte le première épouse et la seconde épouse »), est d’abord,
thème des yeux malades (quand Catherine est fati- au scénario, un souvenir de Jim, qui se sent coincé
guée et déçue par Jim, elle ne peut plus lire, comme entre Gilberte et Catherine. Lorsqu'il a conscience
Muriel, que les grosses écritures), ainsi que les pendant le tournage qu'il lui manque une scène
quelques phrases qu'il fait dire en voix offà Jeanne (Catherine veut chasser Jim et ne comprend plus rien
Moreau en exergue du film, juste avant que n’éclate à ses propres sentiments), Truffaut s’en souvient pour
la musique et les premières images du générique : écrire au dernier moment le dialogue de Jules qui
«Tu m'as dit : Je t'aime. console Catherine. « Dans le roman, c’est Jim qui se
Je t'ai dit : Attends. souvient d’avoir vu cette pièce, raconte Jean Gruault.
J'allais dire : Prends-moi. François avait souligné le passage dans un des exem-
Tu m'as dit : Va-t-en. » plaires qu’il m'avait confiés. Il aurait voulu que,
d'une façon ou d'une autre, je l’intègre dans mes col-
L'EMPEREUR CHINOIS. D'un roman à l’autre, d’un per- lages. Prisonnier de ma damnée logique, je n’y par-
sonnage, d’un épisode, d’un dialogue à un autre, les venais pas, sans doute parce que trop intimidé par le
voyages et les déplacements des ingrédients sont texte de Roché, je m'obstinais à l’attribuer à Jim. Plus
innombrables. Jusqu'au tournage et au montage com- libre que moi avec l'original — et ceci est de cette
pris, le scénario de Jules et Jim ressemble à un grand liberté un exemple entre cent —, François le mit dans
puzzle mouvant où les pièces s’échangent. La phrase la bouche de Jules. »
qui allie le rocking-chair et les plaisirs de la chair
(«Le balancement du rocking-chair nous invite au ON BRÜLE DES LIVRES. À la fin du premier scénario
plaisir de la chair») est longtemps attribuée à Jules. qu'il remet à Truffaut, Gruault propose une fin, diffé-
Au moment de tourner la scène de la chanson, Truf- rente de celle du roman et assez surprenante. Après
faut la donne à Albert (Cyrus Bassiak, alias Serge Rez- avoir échappé au revolver de Catherine, Jim se réfu-
vani, l’auteur du Tourbillon). Or Albert vient de gie dans un cinéma où il voit aux actualités l’incen-
passer quelques instants avec Catherine au nez et à die du Reichstag. Jules, rappelé d'Allemagne par
la barbe de Jules et de Jim, l’ellipse nous dérobant ce Catherine, arrive en train. Catherine entraîne devant
qui s’est passé entre eux. Dans une des premières ver- lui Jim dans la Seine. Jules assiste avec Gilberte à l’in-
sions du scénario, c’est Jules qui dit à Catherine, lors cinération des corps, puis rentre en Allemagne, où il
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L4
découvre que se prépare dans son village une céré- « Ses yeux ne peuvent aux ciseaux, on voit en effet Truffaut commencer à
monie nazie : il croise un groupe de fillettes chantant plus lire que les grosses s'approprier le film. Il y ajoute peu à peu, en marge
le Horst Wessel Lied, avant d’être accueilli chez lui écritures ». Thème des des emprunts à Roché, un certain nombre de gags qui
par la fille qu’il a eue avec Catherine, maintenant yeux malades emprunté lui appartiennent et qui feront beaucoup pour le
âgée de quatorze ans. Truffaut ne retiendra pas cette aux Deux Anglaises et charme du film. Le numéro de la locomotive à
tentation d’une fin ouvertement politique et trop le continent, vapeur, par exemple, fait à Jules par Thérèse qui
annexe à l’histoire sentimentale, inspirée des der- le deuxième roman retourne une cigarette allumée dans sa bouche en fai-
nières années de Franz Hessel qui, à partir de 1935, d’Henri-Pierre Roché. sant le tour de la pièce (mouvement triomphal que la
doit travailler clandestinement pour son éditeur. Il caméra accompagnera d’un vif panoramique à 360°)
préfère terminer le film sur le souhait de Jules qui et que Truffaut, potache, faisait déjà faire à l’un de ses
aurait voulu mêler les cendres de Jim et Catherine, et amis dans son tout premier essai de court métrage
par la phrase qui achève le livre : «Maïs ce n’était pas tourné en 1954 (Une Visite). Le cinéaste commence à
permis.» Il se réapproprie néanmoins l’idée de imaginer des dispositifs qui lui sont personnels : le
Gruault. Dès la version suivante, sans doute influencé «Pas celle-là, Jim » de Jules sera dit dans l’escalier
par l'intérêt qu’il porte au roman de Bradbury, Fah- qui mène à l’appartement de Catherine, et non plus
renheit 451, dont il est en train d’acheter les droits, dans un café où ils jouent aux dominos. Le petit train
il remplace l’incendie du Reichstag vu par Jim au local est ajouté de la main de Truffaut, lors de l’arri-
cinéma par des images d’autodafé. Le cinéma devient vée de Jim en Allemagne, avec Catherine qui l’attend
l'endroit où Jules, Jim, et Catherine se retrouvent par à la gare. Ou encore, l’idée que l’ami des peintres,
hasard, et Jules dira doucement en sortant de la salle : Albert, présenté par Jules à Jim au début du film, pro-
«Si maintenant, on brûle les livres. » jette la photographie agrandie d’une statue sur le mur
Dans cette seconde version recomposée à la colle et grâce à un vieil appareil à plaques, au lieu de leur
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montrer de simples reproductions sur papier (Truf- occupations eugénistes de Roché, chez qui la crainte
faut réintroduira ce même appareil à plaques dans La de la transmission aux enfants à naître de la constitu-
Chambre verte lorsque Davenne projette à l’enfant tion fragile des parents revient comme une obsession).
vivant à ses côtés des images de la Grande Guerre). Il prévoit une scène où Jim dit à Gilberte sa peur de
Projection comme sur un écran, du sourire de la sta- tuer Jules, ainsi que la scène de l’abri allemand où
tue, dont Jim comme Jules disent qu'ils le suivront Jules écrit à Catherine son transfert sur le front russe
s’ils leur arrivent de le rencontrer un jour, projection qui lui permettra de ne plus vivre dans l’angoisse de
du fantasme au moment où se cristallise leur imagi- tuer Jim. Truffaut donne ainsi à la coupure de la
naire amoureux. guerre une importance qui n'existe pas chez Roché.
Truffaut introduit au même moment quelques réfé- Réformé et déclaré inapte lors de la mobilisation de
rences personnelles : la citation de Radiguet («Le 1914, Roché est en effet un des rares écrivains de sa
balancement du rocking-chair nous invite aux plaisirs génération à avoir échappé à la guerre des tranchées.
de la chair»); un clin d’œil à Cocteau (que, pour finir, Incarcéré deux semaines au dépôt pour soupçon d’in-
il ne tournera pas) : «Brisons la glace», dit Jules, en telligence avec l’ennemi à cause de sa volumineuse
brisant une petite glace de poche, alors qu'ils se correspondance avec ses amis allemands (il en tirera
retrouvent tous les trois après la guerre, brusquement un premier livre, Deux semaines à la Conciergerie
intimidés, au chalet; ou une première évocation pendant la bataille de la Marne, décrit par Truffaut
d’Apollinaire : lors de sa deuxième arrivée au chalet, comme «un petit volume de cinquante pages qui
alors que Catherine reste hostile et silencieuse, Jim révèle déjà son style vif et joyeux»), puis chargé de
raconte pour meubler la conversation qu'il a «connu mission auprès du Haut Commissariat français à
dans les tranchées un poète qui réhabilite l'artillerie. Washington, il reste aux États-Unis jusqu’en 1918. Le
Blessé à la tête, on l’a évacué vers l'arrière. Voilà sa roman expédie la guerre en cinq lignes rapides :
photo (une photo de Guillaume Apollinaire la tête «Trois jours avant [le voyage prévu de Jim en Alle-
bandée ou encore le jeu des vingt-six photos qui s’ani- magne], la guerre éclata et les sépara pour cinq ans.
ment avec le pouce. G. A. ôtant son chapeau et le Ils purent tout juste se faire savoir par des pays
remettant). De son lit d'hôpital, il écrivait à sa maf- neutres qu'ils étaient encore en vie. Jules était sur le
tresse :» Tes seins sont les seuls obus que j'aime » ». front russe. Il était probable qu'ils ne se rencontre-
C’est un ajout de la main de Truffaut qui donnera de raient pas.» Truffaut substituera à ce laconisme quatre
l’ampleur à cette idée au tournage en la déplaçant minutes de plans d'actualité d'époque (dont certains
dans une autre scène qui devient l’une des plus belles empruntés à un film de montage? de son ami Jean
du film : Jim qui raconte à Jules et à Albert sa ren- Aurel), montrant la violence des combats mais aussi
contre à l’hôpital avec un artilleur ayant vécu une la vie quotidienne des soldats et les moments de
étonnante histoire d'amour par correspondance avec détente organisés à l'arrière du front (souvenir peut-
une jeune fille rencontrée lors d’une permission. être de la pièce de théâtre répétée dans La Grande Illu-
sion). Retombée aussi de l'impact sur lui du Paradis
LA GUERRE. C’est aussi en reprenant cette version que perdu d’Abel Gance, un de ses premiers souvenirs de
Truffaut a l’idée de faire chanter à Jules “ La Mar- cinéma, vu clandestinement en 1940 : Truffaut racon-
seillaise ” et d’enchaîner sur des images d’archives de tait avoir alors été frappé par la coïncidence entre l’at-
la guerre. Il propose que sur ces images “ La Mar- mosphère émotionnelle du film se déroulant pendant
seillaise ” continue non chantée mais “récitée” par la guerre de 14 et celle de la salle remplie d'hommes
Jules avec un accompagnement musical au piano ». en permission accompagnés de leurs petites amies ou
Lorsque la scène sera tournée, Oskar Werner lira sur marraines de guerre. Quand Catherine se déguise en
de grands panneaux placés hors champ devant lui le Thomas lors de la première rencontre avec Jim, il
texte du chant pour pouvoir le dire à la vitesse sou- glisse en même temps un clin d'œil à Cocteau et une
haitée par le cinéaste, et la beauté impromptue des autre allusion indirecte à la guerre, lorsqu'il fait dire à
cassures de rythme ou des mouvements suggestifs du Jim : «Thomas est un imposteur. »
menton qu'il fait en débitant les paroles viendront de Cette «expiration » comme aurait dit Cocteau de ce
ce dispositif bricolé. qui lui est proche ou intime, et qu'il agglomère peu à
Pour développer la parenthèse de la guerre, le peu à l’œuvre adaptée, comme si ces ingrédients pour-
cinéaste esquisse un commentaire indiquant que Jim tant ajoutés en avaient toujours fait partie (de même
reçoit dans les tranchées des colis de Gilberte, et lui que les quelques phrases du commentaire non tirées
demande de l’épouser lors d’une permission, mais du texte de Roché, mais écrites «à la manière de»,
qu'ils renonceront au mariage après avoir vu un gyné- deviennent du Roché), Truffaut la fait par retouches
cologue leur prédisant des enfants peu robustes (il 2 Jean Avrel, La bataille
successives, toujours par réaction aux propositions qui
supprimera au tournage cette allusion directe aux pré- de France, 1964. lui sont faites. Pensant mise en scène, idées visuelles
54 TRUFFAUT AU TRAVAIL
(l'appareil de projection à plaques, par exemple), il
cherche comment être au cœur de son sujet. Lorsqu'il
récrit la scène nocturne où Jim se laisse aller à un
début d’aveu à Catherine qui l’interroge sur ses
amours, c'est lui qui a l’idée d’y réintroduire Jules,
apparaissant sur le balcon au-dessus d’eux pour fer-
mer les volets : c’est Jules, et non plus Catherine, qui
citera les vers de Goethe et demandera à Catherine de
les traduire. En écrivant cette souveraine apparition
de Jules au moment précis où Jim est sur le point de
s’abandonner à son attirance pour Catherine, Truffaut
concentre toute la donne d’un film où il souhaite que
le jeu se joue perpétuellement à trois.
JULES ET JIM 55
Changeant de dispositif, il simplifie la scène de la gifle Jules lors de leurs retrouvailles à Paris, le jeu des cha-
donnée par Catherine à Jules : il supprime l’idée que le peaux échangés ou qu'il ne faut pas mettre sur les lits
trio commençait par chanter et mimer une chanson, y étant une des rimes du film. En tournant, Truffaut
intègre le fantasme de Catherine sur Napoléon (qui lui continue de glisser dans le film quelques gags per-
aurait fait un enfant dans un ascenseur), imagine l’in- sonnels : comme la rencontre au café avec une fille
différence des deux hommes pris par leur partie de superbe mais idiote que son compagnon surnomme
dominos à ce récit, et y ajoute le «Gratte-toi, le ciel te avec une tranquille misogynie «la chose ». Il la fait
grattera » de Jules qui déclenche le changement d’hu- jouer par la même comédienne qui interprète dans
meur de leur reine. C’est à la fin de cette scène célèbre Tirez sur le pianiste la belle musicienne inconnue,
que Truffaut figera l’image des plans sur les sourires et qui laisse sa place à Aznavour pour l’épreuve de l’au-
les rires de Jeanne Moreau. Par un procédé qu'il s’in- dition chez l’imprésario, et que la caméra accom-
terdira ensuite, car il le jugera trop ostensible (et ne pagne longuement dans le couloir, puis la cour de
fera plus que des arrêts sur image moins visibles), il l'immeuble. Et il poursuit quelques obsessions : le
inclut dans sa mise en scène son désir de la faire jouer retour de Jim sur les lieux où se sont déroulés les
en opposition avec ses films précédents, où il la trouve combats les plus violents de la guerre (« Visite des
trop maussade. En une formule qui pourrait caractéri- tranchées après-coup [Vieil Armand, etc.] »).
ser l’ensemble de son travail, Truffaut résumait ce qu'il Double mouvement d’une récriture par lequel le film
souhaitait obtenir du jeu de son actrice principale gagne à la fois en légèreté et'en violence. Le gag et
comme une «somme de choses à éviter ». Ni trop intel- l’âpreté vont de pair. C’est au tournage, moment où
lectuelle, ni trop prestigieuse, ni trop l’enquiquineuse il s'immerge dans le cœur de son sujet et où il a, jour
exquise de la comédie américaine. «On peut dire de après jour, la sensation que le film devient grâce à ses
ce personnage de femme qu'il est à la fois fait de pon- comédiens meilleur que le scénario, que Truffaut
cifs et d’anti-poncifs. Aussi quand elle devient trop invente ou recompose les scènes qui sont parmi les
Scarlett O’Hara, je lui mets des lunettes, j'essaie de la plus marquantes du film. Ainsi la grande scène de
rendre plus humaine, plus réaliste. » colère de Jules qui explique à Jim qu'il ne sait pas
Au fil du tournage, dialogues et commentaires chan- aimer Catherine («Il faut lui accorder une totale
gent de place. Alors qu'il pleut et que Catherine attention comme à une reine »). Il rature sa présence à
demande à rentrer du Midi à Paris, il rature le com- la petite gare où le scénario indiquait qu'elle venait
mentaire prévu («Le trio était connu dans le pays attendre Jim avec Jules pour ensuite rester lointaine
sous le nom les trois fous »), en esquisse un autre et silencieuse, et imagine qu'elle est partie se venger
(«La vie était vraiment des vacances »), puis finira des retards de Jim («En cas de doute, Catherine fera
par insérer l’un et l’autre lors des amours naïssantes toujours plus que l’autre n’a pu faire ») : ce qui lui
de Jim et Catherine au chalet. Lorsque Catherine permet de faire une scène où les deux hommes par-
brûle devant Jim, au début du film, les lettres «des lent d’elle en son absence, puis de la faire réappa-
hommes menteurs », il pense faire entendre que «Jim raître à point nommé, fraîche et d’une innocence
la considérait tellement comme à Jules qu’il n’es- insolente, alors que Jim va repartir. Il écrit, en
sayait pas de s’en faire une idée nette », puis note « À empruntant le dialogue au roman Deux Anglaises, la
reporter plus loin dans le Midi», et finit par monter scène de rupture entre Catherine et Jim, interprétée
la phrase un peu avant, à l'issue de la course lancée sèchement par Jeanne Moreau : « Tu souffres ? Eh
par Catherine, alors qu’elle réclame leur départ au bien moi, je ne souffre plus, parce qu'il ne faut pas
bord de la mer. Et il cherche longtemps où placer une souffrir tous les deux à la fois. » Il téléphone à Jean
phrase à laquelle il tient : « Jamais Jules et Jim Gruault parce qu'il sent qu'il lui manque un climat
n'avaient manié d’aussi gros dominos. » émotionnel à cet endroit du film, puis recompose lui-
Partout, Truffaut ajoute de nouveaux détails qui don- même la scène où Jules tente de la consoler en lui
neront sa vie et sa légèreté au film : les maillots qui racontant l’histoire de l’empereur chinois et ses deux
sèchent à deux pas de la maison («Les maillots épouses, scène où, faisant son miel de tout, il reprend
sèchent sur un fil, ils les emmènent et se tirent à aussi le dialogue de quelques confidences que lui
vélo »), le pas de boxe française que Jules et Jim avaient faites Jeanne Moreau quelques jours aupara-
esquissent sur la plage, les jeux avec Sabine («Jules vant. Jouant pourtant à quelques centimètres de la
danse avec Sabine dans les bras; plus tard, ils se la grosse cameflex qui les prend en gros plan, les deux
lancent dans les bras », ou ceci, finalement non comédiens lui font le cadeau de la porter à un
monté «Catherine lui fait répéter le mot prune pour paroxysme d'émotion en pleurant dans les bras l’un
qu'elle ait une jolie bouche »), le dialogue de Cathe- de l’autre. «Ce que vous aimez le mieux dans mes
rine sur un portrait de Jules en Mozart prêté par films, interrogatoire d'Antoine, confession de Nicole
Oskar Werner, ou encore le chapeau que Jim donne à Berger, Jeanne Moreau pleurant avec Oskar, tout cela
56 TRUFFAUT AU TRAVAIL
a été fait entre Coutard et moi, en foutant tout le
leine Pagès, jeune fille originaire d'Oran, rencontrée
monde à la porte», écrira Truffaut à Helen Scott à qui
par le poète au retour d’une permission dans le train
il explique pourquoi il est réticent aux visites trop de Marseille en janvier 1915, et à qui il se mit à écrire
fréquentes sur ses tournages. Au montage, il s’aper- depuis le front des lettres de plus en plus passionnées.
çoit qu'il préfère doubler la scène à cause du bruit de Car, raconter cet «extraordinaire dépucelage par cor-
la cameflex. «Ils n'y arriveront jamais, lui dit Clau- respondance » lui permet de tisser plusieurs de ces
dine Bouché, l'émotion à la post-synchro, ça va être préoccupations : sa fascination pour la violence des-
un massacre », mais Jeanne Moreau parvient progres- tructrice de la guerre de 14, son goût pour les échanges
sivement à se remettre dans le même état, et à san- de lettres, sa curiosité pour une passion qui se déve-
gloter comme au tournage. loppe à distance, dans le pur imaginaire et le pur fan-
tasme. Il arrange d’ailleurs quelque peu la fin de
UN DÉPUCELAGE PAR CORRESPONDANCE. «Il n’y avait l’histoire, en imaginant qu’il lui écrit dans sa dernière
jamais d'improvisation de texte, mais une certaine lettre : «Tes seins sont les seuls obus que j'aime. » Car
liberté des acteurs, oui, précisait Suzanne Schiffman. lorsque Apollinaire meurt presque à la veille de l’ar-
Par exemple, la première scène où ils dînent ensemble mistice (et des atteintes d’une grippe infectieuse, non
au retour de Jim après la guerre était une scène que de sa blessure à la tête par un éclat d’obus en 1916), il
François considérait plutôt comme une scène grave. Il a depuis longtemps cessé d'écrire à sa fiancée à dis-
l’a faite répéter une première fois aux acteurs, et quand tance, qu'il a revue, rompant le charme, lors de sa per-
ils se sont mis à rire, il a trouvé ça formidable. Il a mission de Noël 1916. Et à l’emportement de
trouvé le rire de Jeanne beaucoup mieux pour la scène, l'imaginaire masculin, Truffaut fait répondre l'ironie
que si elle avait été jouée dans le sérieux et la gravité, concrète de Catherine («Lorsqu'il était à la guerre,
et l’on l’a tournée comme ça. » Par facilité et souci de Jules aussi m'envoyait des lettres très belles », fait-il
simplification, Truffaut laissera dire et dira lui-même dire à Jeanne Moreau qui les écoute depuis la maison).
qu'une partie de son travail était improvisée. Plutôt Scène dont l’atmosphère de loisir semblable à celle qui
que d'improvisation à proprement parler (à l'exception devait régner sur le tournage (le temps de la conversa-
très partielle des enfants, il ne laissait pas ses comé- tion, l'atmosphère bucolique, les trois hommes non-
diens inventer librement leur dialogue devant la chalants, assis sur l’herbe) ferait presque oublier la
caméra), il s’agit d’une récriture et d’une recomposi- violence évoquée («La violence de la guerre des tran-
tion permanente, ainsi que de la faculté d'intégrer au chées, cette espèce de folie collective et la présence de
film aussi bien des idées et des obsessions anciennes la mort minute par minute»). Truffaut y détourne par
que des événements du moment. C’est parce que ce long récit l’indécence de la situation : la présence
Jeanne Moreau, Rezvani, et les autres chantonnent d'Albert venu peut-être pour enlever Catherine, les
autour du plateau la chanson du Tourbillon, que le trois hommes à la merci de leur femme-reine. La tri-
cinéaste décide d’en faire une scène du film (une des vialité de l’adultère possible est recouverte par le
quelques scènes tournées en son direct), et lorsque romanesque. C’est une de ces facilités poétiques que
Jeanne Moreau se trompe entre deux couplets de la se reprochera ensuite le cinéaste, lorsqu'il tournera La
chanson et mime de ses mains un joli geste d’inver- Peau douce en opposition au film, estimant que «les
sion, c’est cette prise plus vivante qu'il choisit de gar- intellectuels ont trop aimé Jules et Jim». Il l’écrira
der. La scène de la visite d'Albert au chalet écrite au autrement à Helen Scott à l’issue d’une projection pri-
scénario (les quatre personnages finissent un repas à vée en décembre 1961 : «Certains intellectuels sont
table, le commentaire décrit la situation, puis Jules enthousiastes (Queneau, Audiberti, Jules Roy et les
s’isole avec Jim pour critiquer Catherine) lui paraît copains cinéastes!). Les femmes pleurent, beaucoup
trop plate. Il décide de lui substituer un long dialogue d'hommes s’ennuient un peu. C’est mon premier film
entre Jules, Jim et Albert, qu'il filmera à l'extérieur, sur délibérément emmerdant (1 heure 50 minutes). Fran-
la prairie, en profitant du temps clément de ce jour-là, chement, grâce aux trois acteurs, ça se tient mieux
et reprend son idée de faire allusion aux lettres d’Apol- debout que mes films précédents... »
linaire, mais en la modifiant. Apollinaire, dont Truf-
faut relit sur le tournage un recueil de la ÉQUILIBRES. Au moment du tournage au chalet, il y
correspondance amoureuse, ne sera plus nommé, l'his- aussi les scènes qu'il renonce à tourner. «Catherine
toire devient celle d’un soldat ordinaire et anonyme congédie Mathilde [la baby-sitter] pour rester seule
que Jim prétend avoir croisé, ce qui répond à l’un des avec Jim. L'amour le jour; déshabillage de Catherine
thèmes les plus fréquemment défendus par le cinéaste, par Jim (chapeau ?). Il lui enlève ses chaussures.
l'idée que les passions appartiennent à tout le monde, Dehors, rire et jeux de Sabine, Oskar scie du bois,
et pas spécifiquement aux artistes et aux poètes. Sur- etc. », prévoit-il sur son exemplaire de tournage,
tout, il compacte l'aventure d’Apollinaire avec Made- avant de récrire finalement une scène où Catherine
JULES ET JIM 57
se contente d'offrir sa nuque à Jim, le seul endroit de scènes gaies ?”, etc., et c’est comme ça qu'il arri-
d'elle qu’il pouvait voir sans être vu, et qu’il termi- vait à écrire d’autres scènes, par exemple la scène où
nera à l’extérieur sur Jules et Sabine : «Oskar scie du Jules joue au cheval avec Sabine...»
bois et le charge sur les bras de Sabine qui l’'emmène Comment risquer de perdre le public à un moment du
dans la maison. » Afin d'éviter d’aliéner à ses per- film, pour le regagner au moment suivant? Comment
sonnages la sympathie d’un spectateur pas nécessai- faire passer en les équilibrant par des séquences exté-
rement prêt à accepter la liberté sexuelle et amicale rieures ou familiales les situations qui pouvaient être
racontée par Roché, Truffaut et Gruault ont déjà refusées par le spectateur ? Lors de la première nuit
décidé d’abandonner certaines des scènes les plus entre Jim et Catherine (chastement filmée en ombres
osées du roman, telles le récit d’une soirée où Jules chinoises par un cinéaste qui détestait représenter les
et Jim prennent de l’éther en compagnie d’une amie scènes d'amour), sa caméra quitte les visages pour
commune, les bains pris en commun par le trio, ou montrer à travers l'encadrement de la fenêtre les
les accès de violence pouvant aller jusqu'aux coups arbres qui environnent le chalet. Puis on passe à la
survenant parfois entre Jim et Kathe. Truffaut hésitera terrasse claire du lendemain matin où Jules joue aux
longtemps à conserver quelques scènes où Fortunio, dominos avec Sabine et où Catherine fait accepter
jeune ami de Jules et Jim, et un temps amant de avec simplicité Jim à la table du petit-déjeuner fami-
Catherine, leur rend visite au chalet, et partage un lial. Le plan où Catherine embrasse Jules en bas de
seul et même lit avec Jim et Catherine («La main l'escalier du chalet, puis, plus amoureusement, Jim en
droite de Catherine tenait Jim. Jim fut certain que la haut des marches, est immédiatement suivi d’un plan
gauche tenait Fortunio. Les manigances silencieuses où l’on voit Sabine dormir dehors dans un hamac,
de Catherine duraient. Jim ne désira plus un enfant tandis que Catherine lui jette par la fenêtre un regard
d’elle »). Scènes scabreuses que Truffaut avait d’abord maternel. Quand elle décide de séduire Jules dans la
prévues de tourner. « Terminer par Jules annonçant chambre, tandis que Jim, juste au-dessous, brusque-
le télégramme de Fortunio », note-t-il en marge de la ment jaloux, fait les cent pas, le cinéaste montre, juste
séquence qui précède. Et il rédige sur son exemplaire derrière, la grande promenade familiale au bord du
de tournage une esquisse du texte dudit télégramme : lac où Jim porte Sabine sur ses épaules. « Dans un
«Père Jules et père Jim. Stop. 24 heures avec vous. film, notait Truffaut, dès qu’on parle de l’amour phy-
Stop. Équarrissage et décervelage sont les deux sique, le public devient très infantile, comme un
mamelles de notre amitié. Stop. Pataphysiquement enfant à l’âge ingrat et il faut en tenir compte. On sait
vôtre. Fortunio. » Il finit (hélas!) par y renoncer pour très bien que telle réplique risque de faire rire. Il faut
ne pas risquer de perdre l’adhésion du public à ses donc que la réplique suivante vienne très vite. De la
personnages : il affirmait qu’il n’aurait pu tourner ces même façon, certaines choses font rire si les person-
quelques séquences qu’en confiant le rôle à Jacques nages les disent dans un lit par exemple; et si le com-
Demy dont l’air de pureté et d’innocence aurait réussi mentaire devient délicat, je passe rapidement à un
à contredire l’indécence de la situation. plan en extérieur, le chalet vu en travelling, depuis un
Au montage, il se résigne à couper une scène où la hélicoptère, pour que la beauté du paysage étrangle le
petite Sabine venait saluer un matin Jim et Catherine rire dans la gorge des gens. »
dans leur lit. Tous les spectateurs des premiers mon-
tages lui disent que la scène ne passera jamais la cen- VOIX OFF ET MUSIQUE. Le montage de Jules et Jim, par-
sure : «Si j'avais eu une demi-heure de plus, j'aurais ticulièrement long et assez compliqué, dure près de
pu faire accepter jusque là la vie de mes personnages » neuf mois, avec aussi quelques moments de détente
espérait-il. Le film sera, malgré tout, interdit aux où Truffaut entraînait sa monteuse hors de la salle voir
moins de dix-huit ans par la commission de censure un film ou lui servir de témoin le jour de l’achat d’une
et certaines associations familiales réclameront une nouvelle voiture. «On faisait des courbes, on mettait
interdiction totale. Truffaut cherche jusqu'où il peut sur les murs des cartons avec un petit résumé de la
aller. «Pendant le tournage de Jules et Jim, racontait scène, d’abord pour voir si en changeant les scènes de
Suzanne Schiffman, la grande angoisse de François place, c'était quand même cohérent. Puis on mettait
c'était : “Il ne faut pas que le spectateur rie de ce trio, des flèches en disant : «Là ça monte, ou là ça des-
il faut le laisser en harmonie avec eux.” Donc, on se cend ». On voyait très bien en projection quand le film
voyait le soir après le tournage et on discutait, on se fléchissait ou quand il remontait. » Truffaut fait dilater
disait : “ Dans la continuité, qu'est-ce qu’on a comme certaines scènes. Il fait rallonger ainsi par quelques
scènes, à quel moment est-ce que Jeanne est avec artifices, la scène du premier plongeon de Catherine
Jules, ou avec Jim, qu'est-ce qui se passe entre Jim et dans la Seine, qui était trop rapide (le corps en chute
Jules ? Est-ce qu’on a beaucoup de scènes tristes ?Est- libre est replacé un peu plus haut dans l’image à
ce qu'il nous faut une scène gaie, ou y a t-il déjà trop chaque changement de plan. C’est Jeanne Moreau elle-
58 TRUFFAUT AU TRAVAIL
même qui avait sauté finalement ce jour-là à la place avec trop de théâtralité. Il demande finalement à
de la doublure prévue). Il préfère en truquer d'autres. Michel Subor, qui vient d'interpréter Le Petit Soldat
Il fait inverser par exemple à la truca un plan où de Godard, de lire le commentaire de manière rapide
Catherine et Sabine tricotent ensemble derrière Jules et neutre, sur le ton d’un commentateur sportif, et en
et Jim jouant aux dominos, afin de pouvoir terminer la ne mettant aucun sentiment. Mais la musique magni-
scène en accord avec le commentaire : sur un gros fique composée par Georges Delerue, notamment pour
plan de Catherine qui mordille distraitement son les scènes au chalet, et livrée comme toujours
aiguille, alors que la voix offsouligne que «tout n’al- quelques jours à peine avant le mixage, fiche tout par
lait pas très bien ». Les difficultés supplémentaires terre. Ses essors lyriques, pour les scènes d’après-
arrivent avec l'insertion du commentaire dont la guerre, modifient la vitesse de l’image et noient le
vitesse doit s’accorder avec le tempo des images. Truf- commentaire, qu'il faut alors réenregistrer et recaler
faut fait des essais d'enregistrement, il en fait faire sous peine de baisser et d’amoindrir la musique. «Il
aussi à Claudine Bouché qui s'efforce désespérément fallait récrire les longueurs de commentaire pour lais-
de ne pas mettre le ton, car elle sait qu’il souhaite que ser s'épanouir la musique, il a fallu refaire tout ce tra-
le commentaire soit lu avec le moins d'intention pos- vail minutieux. » Prix à payer pour les envolées
sible. «Quand on était assez satisfait, il barraïit, il lyriques de Jules etJim destinées à faire passer le sca-
récrivait, on changeait des phrases, je disais : “Là il « Le ciel est une boule breux du sujet : «Delerue avait vu le film sans com-
en faut plus, là il en faut moins”,, on le déplaçait. » creuse. » Catherine mentaire, et à tous les moments où la caméra passe
D'après Claude de Givray, Truffaut aurait renoncé à raconte à Jules et Jim au-dessus des vallées, des champs, des forêts, il s'était
un essai de lecture du texte fait par Michel Bouquet un livre qui lui plaît. dit qu'il pouvait se laisser aller. »
1]
JULES ET JIM 59
ANTOINE ET COLETTE (1962). a dé de lan faire exactement et profondément ce qu'on a envie de faire.» De même, il
née 1962, Truffaut tourne, le temps d'un moyen-métrage d'une demi- regrettera de n'avoir pas tiré un long métrage du premier grand revers
heure, le seul film de commande qu'il acceptera dans sa carrière, car il amoureux d'Antoine Doinel, regret qu’il réparera quelques années plus
coincide en réalité avec un projet qu'il a en tête : faire revenir Jean-Pierre tard en tournant Baisers volés.
Léaud, raconter ses débuts dans la vie professionnelle et ses premières
amours. En juin 1961, alors qu'il finit de tourner Jules et Jim, il est contacté «Antoine Doinel, cela était prévisible, serait violemment amoureux à la
par le producteur Pierre Roustang qui souhaite réunir plusieurs jeunes première occasion». Lorsqu'il écrit une esquisse de trois pages qu'il inti-
cinéastes du monde entier autour du thème de l'amour à vingt ans. Truf- tule provisoirement La Fougue d'Antoine, en souvenir du premier titre de
faut, qui recommande pour les autres sketches ses collègues Marcel ce qui deviendra Les Quatre Cents Coups, La Fugue d'Antoine, Truffaut
Ophuls et Renzo Rossellini (respectivement fils et neveu de Max Ophuls transpose une histoire douloureuse de sa propre jeunesse. Celle de sa pas-
et Roberto Rossellini) tandis que Roustang convainc Andrzej Wajda et le sion en 1950 (il a alors dix-huit ans) pour Liliane Litvin, rencontrée à la
japonais Shintaro Ishihara, y voit la possibilité de mettre en œuvre une Cinémathèque, qui, comme le raconte Jean Gruault dans ses mémoires,
première suite aux Quatre Cents Coups. Idée qu'il a depuis quelques joue au chat et à la souris avec plusieurs habitués des lieux : et notam-
années. En juillet 1959, questionné par un journaliste niçois alors qu'il est ment Jean-Luc Godard, et Jean Gruault lui-même, qui, comme on le verra
installé à Saint Paul de Vence pour travailler avec Marcel Moussy sur Tirez faire à Antoine Doinel, et au même titre que Truffaut, le plus pauvre
sur le Pianiste, il affirme qu'il attendra que Jean-Pierre Léaud ait dix-sept d'entre eux, apprécient de trouver asile et table mise chez les parents
ans pour le retrouver : «Je tournerai alors la première histoire d'amour accueillants de la jeune fille. Comme Antoine, Truffaut s’installe dans une
d'un adolescent. Je tiens à ce film. J'y travaille déjà. Comme pour Les chambre d'hôtel en face de chez elle. Mais cette passion se termine plus
Quatre Cents Coups, ce film sortira de moi-même». Par orgueil ou par mal dans la réalité que le cinéaste ne le racontera dans un sketch qu'il
pudeur, pour ne pas avoir l'air de profiter du succès de son premier film, il allège volontairement. À l'issue d'une fête où elle virevolte sans Le regar-
s'est en effet interdit d'en faire trop rapidement une suite. «Or, je sais der, le jeune homme tente de se suicider en se tailladant le bras droit de
depuis qu'il ne faut jamais renoncer à une idée pour des raisons aussi exté- vingt-cinq coups de rasoir : «Le reste se passa dans le genre de La Règle du
rieures et secondaires que des raisons qui relèvent des apparences. Il faut Jeu. intrigues, scènes dans la rue, portes qui se fermaient? L. jouait Nora
Gregor, elle changea quatre ou cinq fois de “Saint Aubain’ je faisais Jurieu,
il fallait une victime. Le matin, en rentrant chez moi à 7 heures du matin, je
me mis au lit et me tailladai le bras», écrit-t-il quelques jours plus tard à
son ami Robert Lachenay en se réfugiant immédiatement dans le cinéma.
Trois mois plus tard, Truffaut devance l'appel et s'engage pour trois ans
avant de déserter lors d'une de ses premières permissions.
Lorsqu'il écrit L'Amour à vingt ans, Liliane devient Colette (sur le tout pre-
mier résumé, le prénom de Liliane est biffé et recouvert par celui de
Colette), et la Cinémathèque est remplacée par les jeunesses musicales.
C'est à la salle Pleyel que Truffaut installe le coup de foudre d'Antoine
pour Colette, dans une mise en scène inspirée d'Hitchcock à qui il enverra
quelques mois plus tard {en juin 1962) une longue lettre lui proposant le
principe du livre d'entretiens. «Je traverse une période hitchcockienne,
écrit-il en octobre 1961 au père Jean Mambrino, ami de Bazin et collabo-
rateur occasionnel des Cahiers. Chaque semaine, je vais voir deux ou trois
de ses films en reprise; pas de doute, c'est le plus grand, le plus beau, le
plus fort, le plus chercheur, le plus veinard, il a la grâce.» Marie-France
Pisier a raconté à plusieurs reprises combien
Truffaut l'avait dirigée avec précision dans cette
Les parents de Colette scène, alors qu'il lui laissait pour les scènes
(Rosy Varte et François quotidiennes beaucoup plus de liberté et de
Darbon) et les deux jeunes latitude pour improviser. Comment il lui avait
gens (Jean-Pierre Léaud et demandé de faire très exactement certains
Marie-France Pisier). gestes : tourner la tête, croiser les jambes, tirer
p
Antoine s’installe dans sur sa jupe, mordre son pendentif. || donne
la chambre d'en face. aussi à Jean-Pierre Léaud une fixité et des direc-
60 TRUFFAUT AU TRAVAIL
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Hiver 1962. Tournage
à nouveau Jean-Pierre
La Fougue d’Antoirie,
en mémoire du premier
ANTOINE ET COLETTE 63
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LE SUJET IMPOSE LE TON
LA PEAU DOUCE
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LA PEAU DOUCE (1964). « Le tournage de ce film-ci est beaucoup moins agréable
que celui de mes autres films, c'est pénible, trop dur, démoralisant. Jean Desailly, qui
sera sur l’écran d’un bout à l’autre, n’aime ni le film, ni le personnage, ni le sujet, ni moi.
Alors nos rapports sont hostiles et sour- En crise dans sa vie personnelle, alors qu’il tourne un
film sur l’adultère aux ingrédients partiellement auto-
nois. Françoise Dorléac est charmante, biographiques, dans un état moral souvent difficile
depuis les retombées pourtant favorables de Jules et
excellente, et se conduit aussi bien que Jim («Je sors de Jules et Jim comme d’un échec humi-
liant et je n’arrive pas à comprendre pourquoi », a-t-il
Jeanne. L’autre, Nelly Benedetti, com- écrit quelques mois auparavant à Helen Scott), d’au-
tant qu'il n’a pas réussi depuis à mettre sur pied son
mence demain et comme je ne recule projet d'adaptation de Fahrenheit 451, Truffaut vit
pour la première fois un tournage assez peu heureux,
devant aucune faute de goût, les scènes fatigant et, à l’exception de ses rapports avec Fran-
çoise Dorléac, dénué d'harmonie, comme si la sévé-
du ménage Lachenay se passeront dans rité avec laquelle il choisit de traiter son sujet
rejaillissait sur lui-même et sur l’atmosphère du pla-
mon appartement, rue du Conseiller Col- teau. Certes, Truffaut aurait préféré confier le rôle de
Pierre Lachenay à François Périer. Il n’apprécie guère
son comédien principal avec lequel il ne parvient pas
lignon», écrit Truffaut à Helen Scott à la
à s'entendre comme il l’aurait souhaité. Contraire-
ment à Françoise Dorléac qu'il est obligé de ralentir, à
fin de l’année 1963, alors qu’il est à mi-
la fois dans ses gestes et son débit, Desailly ne donne
pas d’emblée à Truffaut la vitesse à laquelle il tient.
parcours du tournage d’un film qu’il a «Truffaut était préoccupé par le rythme auquel les
gens parlaient et n’aimait pas la maladresse physique,
d’abord songé appeler L'Amour, le jour, raconte la monteuse du film, Claudine Bouché. Il ne
supportait pas un comédien qui s’y reprenait à deux
avant de l'écrire sous le titre de La Peau fois pour ouvrir la porte. Desailly, qui est un très bon
comédien, l’agaçait du matin au soir, parce qu'il n’ar-
douce (car, raconte Jean-Louis Richard, il rivait pas à ce timing qu'il aimait. Il s’est mis à le
détester dans La Peau douce parce qu’il n’ouvrait pas
blaguait en disant : « c'est à sa peau douce son attaché-case du premier coup. Il disait : “ J'ai fait
une connerie, j'ai pris un type plus grand que moi ”. »
qu'on reconnaît Ginette »). Parfois violemment injuste, avec d’autres comme
avec lui-même, Truffaut n’en fera pas moins de La
Peau douce un de ses films les plus remarquables et
les plus tenus.
66 TRUFFAUT AU TRAVAIL
tion », qu'il part écrire dans le midi, à Cannes, avec L'amour clandestin. taine de jours, une version qui contient déjà l’essen-
Jean-Louis Richard pendant l’été 1963. «Je pars « J'aime bien faire tiel du film et se termine par le geste meurtrier de
après-demain pour commencer ce nouveau scénario l’amour, tu sais, mais je Franca. «En gros plan, Franca qui respire à pleins
avec Jean-Louis Richard, écrit-il à Helen Scott en peux m'en passer. Ça ne poumons et souffle comme au sortir de l’eau. Un
juillet 1963. Ce sera très facile à écrire, car très près te choque pas que je te grand soulagement. On entend offle patron composer
de la vie; le film sera indécent, complètement impu- parle de ça». le numéro de la police sur le téléphone du bar», toute
dique, assez triste, mais très simple. Ce sera vite écrit, cette fin écrite de la main de Truffaut sur quelques
vite tourné, vite sorti, et, j'espère, vite amorti. » Truf- feuilles de papier pelure montre à quel point il a déjà
faut s’entend très bien avec Jean-Louis Richard, le film qu'il souhaite faire en tête. Car si le film est
ancien mari de Jeanne Moreau, comédien devenu écrit en quelques semaines, l’idée n’en était pas nou-
scénariste, avec qui il vient d’écrire, en s'amusant velle pour le cinéaste qui a raconté avoir commencé à
beaucoup, le scénario de Mata-Hari que Jean-Louis l’imaginer quelques années auparavant à partir de
Richard tournera l’année suivante. Il lui confiera à la l’image d’un couple illégitime s’embrassant dans un
fin du film le rôle du dragueur goujat qui aborde taxi vers 19h 30 avant que chacun rentre dîner chez
Franca au mauvais moment et se fait insulter en soi. Un baiser très charnel, accompagné du son des
pleine rue. Jean-Louis Richard fera également plu- dents qui s’entrechoquent, dont l’image n’est pas
sieurs voix que l’on entend off dans le film, celle du dans le film, mais en influence le ton. « Toutes ces
présentateur sportif de la télévision par exemple. Tra- notations sur l’adultère me trottaient dans la tête
vaillant des heures à volets fermés, puisant dans des depuis si longtemps qu’on ne sentira peut-être pas le
faits-divers et échangeant à toute allure anecdotes et caractère hâtif de ce travail » (à Helen Scott, toujours,
expériences personnelles, les deux complices écri- en septembre 1963). À partir du moment où il lit
vent un premier scénario en à peine plus d’une ving- dans Détective le fait-divers qui lui fournit la fin du
LA PEAU DOUCE 67
Première version du
scénario : ouverture par
un suicide dans le métro,
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Un télégramme envoyé
par François Truffaut à
Jacques Demy, après Les
Parapluies de Cherbourg
et la réponse de Jacques
Demy.
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68 TRUFFAUT AU TRAVAIL
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La colère de Franca
(Nelly Benedetti).
À gauche :
Réécriture et
découpage d’une
scène pendant
le tournage :
les femmes qui
aiment l’amour.
LA PEAU DOUCE 69
film, une femme qui tire sur son mari rue de la homme qui attend, écrase sa cigarette, puis se jette
Huchette avec le fusil de chasse qu'elle lui avait sous la rame qui arrive. Pierre Lachenay, mis en
offert, il est prêt à se lancer. retard, se trouve coincé dans le dernier wagon, immo-
bilisé dans le tunnel). Scène que Truffaut renoncera à
LA HITCH. TOUCH. De manière assez exceptionnelle tourner (si le film s’ouvre sur Desailly qui sort en cou-
chez Truffaut, ce premier scénario est écrit avec une rant du métro, il ne reste plus du suicide qu’une allu-
extrême précision, quasi-clinique, c’est déjà presque sion rapide et désinvolte dans le dialogue conjugal),
un découpage, très proche du film, notamment pour mais qui était destinée à placer le film sous le signe
les scènes sans dialogues, où les plans, les gestes, les d’une mort tragique, annonciatrice en quelque sorte
regards, les objets signifiants sont souvent déjà très de celle de Pierre à la fin du film. Truffaut s’en voulait
détaillés. Influence sans doute du visionnage assidu que la fin ait pu surprendre certains spectateurs. Il
et quasi-quotidien des films de Hitchcock fait en pensait n'avoir pas réussi à trouver les moyens de la
commun quelques mois auparavant par les deux rendre plus inévitable et moins déroutante, et en par-
complices à la Cinémathèque de Bruxelles, puisque lait encore des années après lorsqu'il lui arrivait de
Truffaut, parallèlement, prépare depuis 1962 le présenter le film dans des festivals. Un cinéphile m'a
«Hitchbook » qui sortira en France en octobre 1966 ainsi raconté avoir entendu Truffaut évoquer ce regret
quelques mois après la fin du tournage de Fahren- de n'avoir pas commencé par le coup de fusil lors
heit. Ainsi ce détail ajouté par Truffaut dans la scène d’une présentation du film en 1981, peu de temps
d'ouverture prévue dans le métro (qui n'apparaîtra avant le tournage de La Femme d'à côté, film dont le
pas dans le film) : «Le billet de métro, plié en deux, cinéaste ne concevra pourtant la construction en
est coincé dans son alliance » ; image qu’il remplacera flash-back à partir de la mort des amants qu'après un
par celles du prégénérique où une main de femme premier montage insatisfaisant à ses yeux.
caresse une main d'homme portant une alliance. Ou
encore cette description de la rencontre avec l’hô- LE FUSIL. Préparer, justifier, ou au contraire éluder les
tesse dans l’avion, dont Truffaut ne s’écartera guère, à justifications, le passage du scénario au film porte la
ceci près que l’aéroport de Milan sera remplacé par trace de certaines de ces hésitations. Truffaut et Jean-
celui de Lisbonne : « L’hôtesse vient s'asseoir une ran- Louis Richard se sont posés la question de préparer la
gée devant Pierre de l’autre côté. Il la regarde. Elle scène finale où Franca, déplaçant quelques cartons à
surprend son regard et remarque qu’il fume. Elle chapeaux, sort un fusil de chasse du placard. Afin de
regarde vers l’annonce No Smoking. Pierre a suivi ses rendre moins fortuite la présence de cet objet a priori
regards et il écrase sa cigarette dans le cendrier de incongru dans l’appartement conjugal parisien, ils
l’accoudoir. Regard de l’hôtesse. Plan de la main de ont d’abord pensé le montrer au spectateur dès les
Pierre écrasant sa cigarette. Son alliance. Pierre premières scènes du film. Dans la première version
regarde par le hublot. Arrivée sur l’aérodrome de comme dans le scénario de tournage, Franca, en
Milan. |...] Pierre se penche dans la travée et voit allant chercher des cravates pour Pierre, fait tomber
près de la cabine de pilotage l’hôtesse qui quitte ses un fusil mal accroché à la porte du placard, Pierre le
chaussures basses pour des chaussures à talons. » remet en place, et tous deux filent vers l’avion à
Volontiers sans indulgence à l’égard de son propre tra- prendre. Plus tard dans le scénario, les deux scéna-
vail et de la plupart de ses films, Truffaut le restera ristes avaient prévu un rappel de l'existence du fusil
peut-être encore plus que pour les autres à l’égard de destiné à préparer obscurément le spectateur à son
La Peau douce — bien qu'il ait dit aussi qu'il aurait utilisation finale. Lors de l’escapade à la Colinière,
volontiers accepté la condamnation à refaire le film Pierre et Nicole font une promenade en forêt : pour
pendant vingt ans de travaux forcés, à condition que l’amuser, Pierre fait mine d’épauler et de tirer sur un
ce soit chaque année avec un comédien différent, canard, puis s’en tire par une blague, alors que Nicole
Michel Bouquet ou Charles Denner pour commencer. part dans une diatribe contre les chasseurs. Il
Au tournage, au montage, comme ensuite, il ne ces- convient d’ailleurs que chasser ne l’intéresse plus tel-
sera de se poser des questions : aurait-il fait mieux lement, cela fait trois ans qu'il n’y a plus mis les
si...? On sait qu'il a parfois regretté de n’avoir pas pieds. Pour finir, Truffaut décidera de se passer de
démarré le film par le meurtre de Lachenay, faisant de ces justifications quelques peu insistantes. Il n’en
toute l’histoire un flash-back auquel le spectateur se reste dans le film qu’une photo du couple à la chasse
serait davantage intéressé en en connaissant l'issue posée sur un meuble de l’entrée qu’on aperçoit par-
tragique. Le scénario était d’une certaine façon plus fois fugitivement derrière Pierre ou Franca (plus net-
explicite. Le film devait en effet s’ouvrir sur une scène tement lorsque Franca cherche le journal réclamé par
de suicide dans le métro (dont les premières pages du Pierre, Truffaut implantant comme par hasard cette
script donnent une description plan par plan : un photo dans une scène de mauvaise foi où Pierre
70 TRUFFAUT AU TRAVAIL
cherche une occasion de s'échapper de l'appartement
conjugal). Mais pris dans un mouvement contradic-
toire qui lui est fréquent, entre le désir de souligner,
de se faire comprendre, et celui d’aller vite, de ne pas
s’appesantir, il regrettera de n'avoir pas mieux fait
travailler l'issue fatale dans l'esprit du spectateur.
conjugales alors que couve la crise («Montrer que mais des directions
tement, etc. »). Exactitude des scènes de dispute, de Précision des gestes,
regard dans le vague : «On verra» (il finira par passer paroi d’ascenseur.
LA PEAU DOUCE 71
ayant écrit un livre sur Dien Bien Phu. Détails un peu
aigres, que Truffaut supprimera de son film, préférant
rétablir l'égalité entre ses personnages et donner
inversement à la jeune femme une lucidité sentimen-
tale dont Lachenay est exempt, quitte à flageller celui
des personnages qui lui est le plus proche.
Confronté à un premier montage beaucoup trop long,
Truffaut devra en effet faire dans son film de nom-
breuses coupes et sacrifier pas mal de scènes tournées.
En février 1964, il raconte à Helen Scott avoir vu une
projection d’une heure trente du film «et, à la fin, les
personnages n'étaient pas encore arrivés à Reims pour
la conférence ! C'était donc trop long, plein de redites
et de cafouillages divers, bref une projection épouvan-
tablement décevante ». Avant d’ajouter : «On ne peut
pas écrire, même avec facilité, un script en vingt-deux
jours sans qu'il s’en ressente [...] Rien n’est plus stu-
pide que de tourner des scènes qu’on jette au panier
deux jours à la campagne, mais avec Nicole)... En Avec Françoise Dorléac ensuite : ce sont des journées de tournage et des mil-
accord avec le caractère quelque peu obsessionnel pendant le tournage lions fichus en l'air. » Il coupe donc les redites évo-
qu'il souhaite donner à son personnage, Truffaut va des scènes en forêt. quées, resserre l’escale à Lisbonne sur la rencontre
jusqu’à lui communiquer ses exigences de metteur en avec l’hôtesse de l’air, les scènes de l’ascenseur, des
scène. Ainsi la scène des photos prises en forêt où la couloirs de l’hôtel, et de l’exaltation après l’obtention
maniaquerie de Pierre est très détaillée dès le scéna- du rendez-vous manifesté par l'allumage de toutes les
rio : «Je n’aime pas tellement les jambes comme ça. lampes de la pièce, en réservant pour l’épisode de
Non, pas croisées, attends, je vais t'expliquer.…. Pierre Reims les situations de clandestinité et de flagrant
se rend sur place et place les jambes lui-même; délit. Certaines étaient déjà écrites à Lisbonne : au
décroisées, l’une un peu plus haute que l’autre et la moment de son rendez-vous avec Nicole, Pierre se fai-
main entourant le genou de la plus haute. Voilà, ça sait alpaguer par un attaché culturel et elle feignait
va.» Si l’obsession, la fixation du personnage sur la alors de n'avoir pas rendez-vous avec lui. Il raccourcit
jeune femme passe tout entière dans la mise en scène la scène du restaurant de Lisbonne, gardant pour plus
et s’en trouve renforcée, le scénario prévoyait de tard, pour la fin de la liaison, d'éventuelles diver-
rendre plus explicite une forme de supériorité intel- Avec Nelly Benedetti gences («Nicole se fait expliquer les plats dont les
lectuelle de Pierre Lachenay sur Nicole : il devait faire et Jean-Louis Richard. noms n'évoquent rien, alors que Pierre a choisi très
l'inventaire des livres non coupés de sa bibliothèque, Répétition de la scène rapidement des choses assez simples », prévoyait le
et lors de l’escapade à la Colinière, découvrir qu’elle d’abordage de Franca scénario). Il supprime également une scène de lâcheté
ne sait pas de quoi il parle lorsqu'il évoque un ami par un dragueur. dans la clandestinité qui doublonne avec l'épisode de
Reims : Pierre fait attendre Nicole dans la voiture
devant un restaurant parisien et renonce à y dîner avec
elle, car il a vu dans la salle un type qu'il connaît flan-
qué de son épouse. Scène pour laquelle Truffaut s’ins-
pirait directement de l'affaire Jaccoud, deuxième fait
divers dont il nourrit son histoire : «Jaccoud allant au
restaurant avec Linda Baud la laissait dans la voiture,
il allait dans un deuxième restaurant où il choisissait
une table au fond et la faisait asseoir face à la porte.
Chaque fois que la porte s’ouvrait, il lui demandait :
“Qui est-ce ?” Ce personnage m'a plu, comme émotif,
et comme homme, qui, chaque fois qu'il se présente
une difficulté, choisit la plus mauvaise solution. »
72 TRUFFAUT AU TRAVAIL
bu
ment celles des visites de Pierre Lachenay dans le stu- Tournage de un homme sauter en parachute depuis la Tour Eiffel et
dio de Nicole, tournées pour l’anecdote dans l’appar- La Peau douce. s’écraser, «une des premières victimes du cinéma »).
tement de Florence Malraux). Disparaissent ainsi des Le scénario donnait aussi sa place à l’explication d’une
scènes de «marivaudages » (comme l'écrit Truffaut sur des private jokes les plus récurrentes du cinéma de
son script) où Pierre sèche son bureau, repère l’im- Truffaut, le recours au chiffre 813 (que l’on retrouve
meuble de Nicole, lui achète des fleurs qu’il dépose jusqu’au mur de l’appartement de Lyon dans La Sirène
devant sa porte, feint de ne pas être au courant de ces du Mississipi, tracé au crayon, parmi d’autres mesures
fleurs lorsqu'elle arrive. Le scénario fait de Pierre un d'architectes). Parce que la chambre de Nicole à Lis-
enfant qui redécouvre l’amour et le plaisir de l’école bonne portait le numéro 813, Pierre lui explique qu'il
buissonnière. Comme Nicole lui dit avoir perdu son s’agit d’un roman de Maurice Leblanc dont les aven-
numéro de téléphone, il s'amuse à l’inscrire un peu tures d’Arsène Lupin ont enchanté son enfance :
partout chez elle «sur la page de garde d’un livre, sur «Nicole ne connaît pas, Pierre lui fera connaître.» Il
la tranche d’une planche, sur l’appareil de chauffage lui achète ensuite l’aventure d’Arsène Lupin dispo-
de la salle de bains, sur une boîte en porcelaine nible à la librairie de l’aéroport. Scènes que Truffaut
d'épices et sur un objet proche du téléphone ».… élaguera, de même qu'il coupera à nouveau la scène
Nicole lui fait écouter une chanson qu'elle aime sur un des bas qu'il a déjà supprimée dans Tirez sur le Pia-
tourne-disque défectueux, il lui offrira plus loin un niste (un homme qui achète maladroitement des bas
tourne-disque. Sur la première version du scénario, pour une femme dans un magasin de lingerie). Il
Truffaut inscrit cet ajout manuscrit lorsque Nicole fait coupe également une scène de strip-tease de Nicole en
entrer Pierre chez elle pour y passer la nuit : «Ils avan- voiture qu'il tournera à nouveau avec Catherine
cent tous deux dans la pénombre et Pierre a l’air d’un Deneuve dans La Sirène, et gardera cette fois dans son
gamin. » À l'aéroport, avant que Nicole ne reparte sur film : pendant que Pierre conduit, Nicole troque son
un vol, les amants ont du temps, traînent au bar, à la chandail contre un corsage (qui va mieux avec la jupe
librairie, au cinéma (où ils assistent à la projection qu'elle vient de mettre à la place du jean refusé par son
d’un film sur Paris 1900 où l’on voit, devant la caméra, amant). Pierre feint de fermer les yeux, la voiture zig-
LA PEAU DOUCE 73
zague. Une voiture arrivant dans l’autre sens se met à un autographe. Or Truffaut prend le soin de filmer l’an-
zigzaguer à son tour. Rires des deux amants. Dans le goisse dans le regard et le corps de son personnage et
script, dans une courte scène de digression assez de la faire ressentir au spectateur. Traqué, happé par le
potache, Pierre et Nicole devaient voir dans la rue une temps, obsessionnel jusqu’à la maniaquerie, Lachenay
femme en combinaison faire des signes à sa fenêtre en ne s'échappe plus de son personnage lâche et anxieux,
appelant quelqu'un du nom d’Adonis. L’Adonis en pris à son propre piège. «Il fallait être froid. Et quand
question devait se révéler être un flic moustachu qui on a commencé une chose, il faut la garder », dira Truf-
aurait enfourché son vélo en envoyant des baisers à sa faut qui a raconté avoir souffert pendant le tournage et
dulcinée. Thème du flic amoureux que l’on retrouvera au montage de cette nécessité d’être sec et de cette
dans le dialogue de La Mariée était en noir, dans un impossibilité de faire entrer de la chaleur dans le film.
récit fait par Charles Denner à sa Diane chasseresse. À l'aéroport, il ne gardera ainsi qu’une scène, terrible,
Même dans l’appartement conjugal, le personnage de celle de l’élan amoureux réprimé, où Lachenay, qui a
Pierre Lachenay est écrit plus gai et fantaisiste (plus foncé à Orly après une dispute conjugale, écrit à Nicole,
proche d’évidence d’une des facettes de Truffaut lui- qu'il croit envolée, absente, un très beau télégramme
même) qu'il ne le sera dans le film terminé. Dans une d'amour emporté («Depuis que je vous connais je suis
scène écrite entre père et fils (c’est juste avant de tour- un autre homme et cet homme ne peut envisager de
ner que Truffaut remplacera le petit garçon prévu par vivre sans toi »); télégramme qu'il froisse lâchement
la petite Sabine Haudepin avec qui il a déjà travaillé dans sa poche à l'apparition de Nicole dont l’avion a
dans Jules et Jim), Pierre apporte à l'enfant un disque été retardé et qu'il finit par jeter dans une poubelle. Sur
et joue à ne pas le lui donner tout de suite : «Pierre met la route de Reims, Truffaut coupe la scène malicieuse
le disque sur sa tête, passe son doigt sur les sillons en du strip-tease, mais garde l'épisode de la station-service
chantonnant, bref, c’est un chahut entre père et fils jus- où Pierre jette un regard dégoûté sur le jean de Nicole et
qu'à ce qu'un vase se brise à la suite d’un faux mouve- lui demande si elle a emporté des robes dans ses
ment. Complicité entre le père et le fils, la mère étant bagages, jusqu’à ce que, d'elle-même, disposée à lui
dans la cuisine...» Sur son exemplaire de tournage, plaire, elle aille passer une jupe. Ce que travaille alors
Truffaut rature les singeries de son personnage (que l’on Truffaut c'est la fixité et la durée des regards, en alter-
n’a pas de mal à imaginer assez autobiographiques), nance avec des gros plans sur la pompe à essence ou
comme s’il renonçait à la possibilité de les faire inter- les chiffres qui défilent. Fixité du regard qui fait à la
préter avec légèreté par un comédien trop sérieux. fois de Lachenay un obsessionnel et un homme traqué
Certes, Truffaut expliquera, par des raisons qui sentent que l’anxiété rattrape même sur un bord de route où
un peu le prétexte, avoir coupé certaines scènes de loi- défilent les camions, alors que Nicole a disparu l’es-
sirs des premiers temps amoureux car il estimait les pace de quelques minutes. De même, dans la scène de
avoir ratées : «Dans La Peau douce, pour la première l’ascenseur, Truffaut raconte n'avoir demandé à ses
fois, j'ai tournées des scènes en sachant que ce n’était comédiens aucun sentiment, mais uniquement des
pas comme cela qu'il fallait les faire. Cela m'est arrivé directions de regards neutres et précises, prolongées
dans le petit studio de l’hôtesse de l’air. Je me suis parfois par de brefs arrêts sur image.
trouvé là dans un tout petit décor qui m'avait plu
quand je l’avais vu rapidement. Au moment de tourner, L'INSIGNIFIANCE APPARENTE. Tout au long d’un film
je me suis rendu compte que ça n'allait pas du tout.» qui est moins une romance sentimentale qu’une his-
Surtout, Truffaut décide au montage de tout sacrifier à toire de désir, c’est de ce travail de l’ingratitude appa-
l’unité de ton et prend le parti d’un film dur, dépressif rente (la violence fixe ou le détournement d’un regard
au risque de l’ingratitude, un film scalpel où les scènes sur la paroi grise d’un ascenseur) que naît paradoxa-
de récréation et de détente n’ont plus leur place. «C’est lement le lyrisme, en même temps que court à chaque
le sujet qui toujours impose le ton, dira-t-il, lorsqu'on instant le fil de l'anxiété lancé dès les premiers plans
l’interrogera sur la sévérité du film. Il s’agit ici de du film. Il le réalise en violente réaction contre ses
choses terribles. Il n’est absolument pas possible de deux films précédents : abandon du scope et de
faire des digressions. Le personnage joué par Jean l’écran large pour le format 1,66; refus des envols de
Desailly se trouve coincé, le piège se referme sur lui. la caméra et du recours au paysage; refus de la fantai-
Aucun sourire possible.» La Peau douce devient un sie et du charme; surdécoupage du film et priorité
film crispé, traversé par la culpabilité, le film de accordée aux objets les plus usuels, des leviers de
l'anxiété permanente. À Reims, alors que Lachenay est vitesse aux cadrans de téléphone. La Peau douce est
coincé dans un dîner avec les huiles culturelles de la sifflé à Cannes, et méprisé par une partie de la critique
ville, une jeune fille demande à lui parler; la jeune fille qui n'y voit qu'une comédie boulevardière sans voir
en question n’est pas Nicole, venue faire un scandale à quel point le vaudeville s’y trouve réapproprié de
public, mais une simple étudiante désireuse d'obtenir manière pessimiste et dépressive. Truffaut en souf-
76 TRUFFAUT AU TRAVAIL
frira. Pourtant c’est un film où le sentiment, la poésie qui ne lui était jamais arrivée à lui. À partir de ce
involontaire, surviennent précisément autrement. À moment-là, chaque chose qu'il fait est la pire», dira de
travers des gros plans d’interrupteurs, qu’une main son personnage Truffaut qui regrettait de n'avoir pas
d'homme allume et qu'une main de femme éteint à su choisir entre l’histoire d’un fou et celle d’un homme
l'entrée d’une chambre d'hôtel, ou qu’un couple, normal. «Je l’ai montré hypernerveux, presque au bord
accompagné par la musique de Delerue, éteint les uns de la folie pour éviter : a) la fadeur b) le drame bour-
après les autres lors de la traversée d’un appartement geois », écrit-il à Helen Scott. Avant d'ajouter, à juste
jusqu'à la chambre conjugale dans un des quelques titre : «Cela présente un très gros risque vis à vis du
plans longs et en mouvement du film. À travers le bal- public, car je ne crois pas qu’on le trouvera très sym-
let des clés échangées devant une porte de chambre, pathique. » Il regrettait cependant de ne l'avoir pas fait
ou à travers cette lumière que Lachenay, libéré, allume s’évanouir, lorsque coincé dans un café en compagnie
dans toutes les pièces lorsqu'il a eu Nicole au télé- du fâcheux de Reims, il n’ose pas bouger pour aider
phone et obtenu la promesse d'un rendez-vous. C’est Nicole qu'il voit au loin, à travers la vitre, abordée par
par l'intermédiaire de cette insignifiance apparente, un sale type. Le tremblement du film est justement
qui déclenche alors autour de son cinéma de nou- dans cette indécision, Lachenay est un homme normal,
veaux malentendus, que Truffaut atteint, de la banal, et un fou dont le regard, pris dans une porte
manière la plus sèche qui soit (car l’histoire des deux d’ascenseur, dit la crudité du désir.
amants n'est pas même soutenue par l’alibi de la pas- C'est deux ans plus tard, en tournant Fahrenheit 451,
sion comme elle le sera dans La Femme d'à côté) à que Truffaut définira le cinéma comme l’art de faire de
une exactitude quasi-mathématique dans la représen- Pages précédentes la beauté sans en avoir l’air : «Ce qu'il y a de plus
tation du désir et de son impossibilité, et à l’un de ses et ci-dessous : agréable dans le métier de cinéaste, c’est qu’on peut
films les plus intenses. Jean Desailly n'avoir l'air de rien, avoir l’air d’un idiot ou simplement
«Il lui arrive une chose qui était arrivée à d’autres mais et Françoise Dorléac. du type qui a filmé de la beauté sans s’en apercevoir. »
LA PEAU DOUCE 77
Fahrenheit 451 (1966). «— Heureusement, dans une des davantage, s’il ne s'était jeté en écrivant à toute allure La Peau douce dans
scènes essentielles, quand il [Oskar Werner] doit s'évanouir devant son la réalisation d'un «petit film de remplacement». Avant même d'avoir la
capitaine, il a accepté. C'était très important pour moi cet évanouisse- certitude de tourner Fahrenheit, il mettra en place une organisation de
ment, en quelque sorte la clé du film pour moi. travail qui lui permettra de ne plus jamais se retrouver sans un sujet et un
— Pourquoi? film possible, pouvant toujours être substitué à celui qui ne se fait pas au
— Parce que l'évanouissement était le meilleur moyen d'échapper... La ruse moment prévu.
idéale. Fahrenheit 451, c'est en quelque sorte, l'éloge de la ruse. Le moyen
de résistance idéal.» Tourné en janvier 1966, dans les studios de Pinewood près de Londres, Fah-
renheit 451, est au départ un projet que Truffaut, après avoir très briève-
C'est ainsi que, répondant à Arts, dont il a longtemps tenu la page cinéma, ment songé au printemps 1962 à l'éventualité d'une coproduction franco-
Truffaut présente son film au festival de Venise 1966. américaine, pense tourner en France et en français. Le producteur Raoul
Film charnière dans la carrière de Truffaut, Fahrenheit 451 est pourtant un Lévy lui signale l'intérêt du livre de Ray Bradbury! en août 1960. Peut-être
ratage partiel. D'une part, parce que le cinéaste ne parvient pas à s'en- aurait-il pu coproduire le film, mais sans doute a-t-il pris peur au moment
tendre avec son interprète principal, Oskar Werner, dont les attentes et du Manifeste des 1212. C'est en tout cas ce que pensait le cinéaste qui
les besoins ont changé depuis qu'ils ont tourné Jules etJim. Cette mésen- acquiert les droits du livre au printemps 1962. Le film promet d'être plus
tente, dont Truffaut, de plus en plus malheureux et agacé, fait état lors- cher que tous ceux que Truffaut a réalisés précédemment, d'autant qu'il
qu'il rédige à la demande des Cahiers du cinéma un journal de tournage, ne souhaite le faire qu'avec des moyens corrects et notamment en cou-
n'est pas sans conséquence sur le film. D'autre part, parce qu'il s'agit d'un leur, et son thème déconcerte d'emblée les financiers. En France, puis en
projet lourd et trop longtemps différé que le jeune cinéaste a le plus Amérique, prudence et désistement se succèderont. «Pourquoi m'a-t-il
grand mal, malgré la bonne réputation qui l'entoure, lui et ses trois pre- fallu trois ans et demi avant de le tourner ?», notera Truffaut dans le Jour-
miers films, à monter financièrement. Ces retards, ces difficultés l'effraient, nal de Fahrenheit, «Simplement pour des raisons d'argent. Dans l'euphorie
mettant en danger sa société et son équilibre créateur — il reste sans tour- deJules etJim, je m'étais lancé dans un projet trop vaste pour moi.»
ner de long métrage pendant plus de deux ans, et le serait resté encore Contacté par Truffaut, Bradbury refuse de travailler au scénario. Ayant fait
du roman une adaptation théâtrale, il en est fatigué et est persuadé qu'il
ferait du mauvais travail. Truffaut commence à travailler avec Marcel
Moussy avec qui il écrit une toute première mouture à la fin de l'été 1962.
Il pense alors tourner le film à la fin de l'année et propose le rôle à Jean-
Paul Belmondo. S'il imagine pouvoir réaliser un film en anglais et éven-
tuellement aux États-Unis, ce n'est pas Fahrenheit, qui lui paraît un projet
trop important, mais plutôt une comédie plus légère. Il a reçu un scénario
de ce type, L'Amour au Connecticut, dans lequel il voit une possibilité
d'offrir un rôle à Jean-Pierre Léaud. Il joue un temps avec l'idée : «Ce qui
serait amusant dans ce scénario, c'est que l'on pourrait faire parler Jean-
Pierre Léaud dans un anglais à peine meilleur que le mien et en recourant
sans cesse à des titres de films américains célèbres », écrit-il à Helen Scott
le 2 juin 1962. Puis il recule, certain qu'il aurait besoin de réadapter pro-
fondément le projet : «Ce qui me gêne dans le scénario, c'est que le gar-
çon est trop sûr de lui, sûr d'avance de tomber la femme; moi, je le ferais
plus sournois et en même temps plus timide, il pousserait son pion avec
ruse et naïveté, il s'immiscerait dans son lit plutôt que de la tomber...»
Dès juillet 1962, il sait qu'il ne tournera pas Fahren-
L'exemplaire de heit avant le printemps suivant. En décembre 1962,
tournage de Truffaut. la piste Belmondo étant abandonnée [le comédien
est trop cher et peu disponible), il envoie Le roman à
Ci-contre: Charles Aznavour : «Si l'aspect science-fiction t'in-
78 TRUFFAUT AU TRAVAIL
Quelques notes
préliminaires.
jouer Montag.
Après le montage,
Truffaut
s'interroge sur
la manière de
rattraper à la
post-synchro
les scènes jouées
contre ses
recommandations
par Oskar
Werner.
80 TRUFFAUT AU TRAVAIL
M
ue, ,
(11110)
quiète un peu, je t'expliquerai le principe de l'adaptation qui simplifie Don de la météo, la Mais les négociations n'aboutissent pas et en juin,
beaucoup tout cela. Le film montrera la réalité d'aujourd'hui légèrement neige tombe le 14 avril le film est reporté sine die. «J'aurais été très heu-
exaspérée de façon à inquiéter.» Il en prévient Ray Bradbury : «Si cela sur Londres et les reux et très fier de vous aider dans la préparation
devient définitif avec Charles Aznavour, les autres pompiers seront choisis studios de Pinewood, de Fahrenheit. J'ai appris depuis que vous deviez
petits et minces comme lui. Ce seront de petits hommes.» En janvier 1963, permettant à Truffaut abandonner le projet, je le regrette vivement.
Aznavour accepte le rôle et Truffaut se prépare à tourner au printemps, de finir son film en Vous en auriez tiré un très beau film», lui écrit
tout en terminant le livre d'entretiens avec Hitchcock qu'il souhaite livrer à beauté. Maurice Pialat qui devait travailler sur le film. Truf-
la même date (or, comme Fahrenheit, le “Hitchbook” ne sera pas prêt avant faut commence à envisager une solution outre-
1966). Insatisfait de la première version établie avec Moussy, il se remet au atlantique. Il se dit prêt à faire traduire le script en anglais et à essayer de
scénario avec Jean-Louis Richard, avec qui il vient d'écrire le scénario de le monter avec des producteurs indépendants new-yorkais. Plus tard, il
Mata-Hari pour Jeanne Moreau. «Je travaille énormément, écrit-il à Helen jugera pourtant avec une sévérité affectueuse cette version écrite avec
Scott, car j'ai peur de l'année 1963. Je vais tourner Fahrenheit en juin et je Jean-Louis Richard : «Je dois ajouter que l'adaptation que nous avons
voudrais rédiger le “Hitchbook” avant, si possible.» Il pense coproduire le écrite, Jean-Louis Richard et moi, na jamais suscité beaucoup d'enthou-
film avec Henry Deutschmeister de la Franco London Films. Fin mars 1963, siasme, sauf auprès de trois ou quatre copains», écrira-t-il dans le journal
il envoie un télégramme encourageant à Aznavour en tournée aux États- qu'il rédige pendant le tournage.
Unis : «Mon cher Charles tout va bien entre Deutsch et moi. Nous com- Au début de l'été, Truffaut confie Fahrenheit, devenu Phoenix dans sa ver-
mençons la pêche ou la chasse au distributeur. Je serai prêt à tourner à par- sion anglaise, à Lewis Allen, producteur new-yorkais qui l'a approché pour
tir du 10 juin à Paris en couleurs. Bon tabac à New-York.» lui proposer d'adapter un roman de Nathanaël West, The Day of the
FAHRENHEIT 451 81
Locust. Paul Newman, dont il avait été déjà fugitivement question avant Des pompiers l'adaptation en s'engageant à conserver Truffaut comme
l'achat des droits, est évoqué et le film pourrait se monter sur son nom. qui brülent réalisateur. Une série de contrats est signée entre Allen-
Mais Truffaut n'est pas absolument emballé, d'autant que Newman exige un les livres. Hodgdon Productions et Les Films du Carrosse (certains,
gros rewriting du script et que le cinéaste craint de perdre son indépen- concernant l'écriture de Fahrenheit, nomment Jean
dance. «Je le trouve très beau surtout lorsqu'il est filmé en couleurs et je le Gruault, qui a fait un bref passage sur le script, Marcel
préfère à tous les acteurs d'Hollywood qui ont un box-office : Rock Hud- Moussy, Jean-Louis Richard; De Givray fera à son tour une comparaison
son, Gregory Peck, Charlton Heston, Marlon Brando, Burt Lancaster, etc. entres les diverses versions). Plusieurs lieux de tournage sont envisagés :
etc.», écrit-il à Lewis Allen, conscient du fait que la notoriété de Newman New York, Philadelphie, Toronto. Jean Seberg est évoquée pour jouer la
pourrait lui permettre d'obtenir des moyens intéressants («Je vous avoue femme de Montag pour un tournage au printemps 1964.
que je préfère disposer de six hélicoptères pour le final plutôt que d'un Mais de nouveaux retards interviennent. Les distributeurs refusent de s'en-
seul»). Mais il redoute son genre «actor studio» : «|| nest pas question de gager sans certitude sur l'interprète principal. Or des divergences s'élè-
tenir le volant d'une main et de se gratter la tête avec l'autre main. Je veux vent avec Paul Newman qui souhaite un Montag plus dramatisé et se fait
les deux mains sur le volant et une certaine raideur et une neutralité une idée du film plus sociologique et politique que ne le souhaiterait
totale.» Truffaut suggère d'autres comédiens, Montgomery Clift, «l'acteur Truffaut. D'autres comédiens sont approchés dans le courant de l'année
américain correspondant le mieux à Aznavour donc au script actuel », Ster- 1964 : Kirk Douglas, qui serait intéressé, puis Terence Stamp, qui aurait très
ling Hayden, «géant timide et sentimental, à condition qu'il ne paraisse pas envie de jouer le rôle. Il est également question de Peter O'Toole, et de.
plus vieux que Robert Ryan», et Terence Stamp, qu'il décrit, et c'est rétros- Paul Newman qui manifeste à nouveau son intérêt. Truffaut s'est plusieurs
pectivement une comparaison assez amusante, comme «une sorte d'Oskar fois découragé, mais il est prêt à s'impliquer à nouveau : «Pour Fahren-
Werner de langue anglaise». Truffaut insiste à nouveau pour tourner en heit, j'attends sans impatience. Sur un signe favorable de Peter O'Toole,
couleurs et si possible vers le début de l'année 1964. Changeant provisoi- mon enthousiasme renaîtra et j'accourrai. C'est un grand et beau sujet, il
rement son fusil d'épaule, c'est pendant l'été et l'automne 1963 qu'il écrit, s'agit de ne pas le gâcher», écrit-il à Helen Scott en juillet 1964. Lewis
puis tourne La Peau douce. En août 1963, Lewis Allen rachète les droits de Allen cherche à monter une coproduction franco-canadienne qui néces-
82 TRUFFAUT AU TRAVAIL
siterait de tourner le film à Toronto. À la fin de l'année, il hésite entre la Les scènes du monorail sont arrange au fond Truffaut, inquiet de l'inflation
possibilité de la coproduction canadienne et une offre éventuelle de tournées en France près de financière dont son projet semblait être en
coproduction suédoise, avec une possibilité de tourner en mai-juin 1965. Châteauneuf-sur-Loire où train de prendre le chemin. Mais, au grand
En même temps que Sterling Hayden, Oskar Werner est alors pressenti, avait été construite cette regret du cinéaste, c'est finalement Stamp qui
mais pour le rôle du capitaine, non pour celui de Montag. ligne expérimentale. se retirera du projet.
S'il s'est souvent dit prêt à retravailler le scénario afin de parvenir à un À la fin de l'été 1965, Lewis Allen parvient en
texte qu'il modifiera moins que d'habitude pendant le tournage, Truffaut effet à monter enfin le projet sous la forme d'une production anglaise
finit par être parfois nerveux : «Comme La Peau douce, mais pas pour les abritée par une filiale d'Universal, avec Terence Stamp et Julie Christie
mêmes raisons, Fahrenheit est de ces films que chacun voit à sa façon, dans les rôles titres. En août 1965, Lewis Allen a l'idée de faire jouer les
que chacun a envie de tripoter et de modifier : pas assez science-fiction, deux rôles de Linda (la femme de Montag) et Clarisse (la jeune voisine qui
trop science-fiction, trop étrange, pas assez insolite, pas assez d'histoire lui fait découvrir les livres) par Julie Christie : il s'est aperçu que son visage
d'amour, trop d'amour, bref, le seul moyen d'avoir la paix, c'est de dire change, très rond lorsqu'elle a les cheveux courts ou tirés en arrière, beau-
merde à tout le monde» (Lettre à Helen Scott du 16 décembre 64). Il coup plus fin et mince lorsqu'elle les porte longs. Il propose timidement
refuse que l'épouse de Lewis Allen, Jay Allen, qui a traduit et légèrement cette idée à Truffaut qui réagit avec enthousiasme et prépare aussitôt un
rewrité le script, soit créditée à l'écriture. Il y a plusieurs points sur les- télégramme : «Mon cher Lewis. Votre idée Linda-Clarisse est excellente.
quels il n'est pas disposé à faire de concessions, notamment l'idée de Nous devons étudier ensemble les difficultés techniques éventuelles.
développer une histoire d'amour entre Montag et Clarisse, qui lui paraît Amitiés. Truffaut.» Auprès d'Helen Scott, il reconnaît semporter parfois
une plongée dans la convention. À la suite de nouveaux retards, Truffaut trop vite contre son producteur : «Lewis Allen a eu l'idée géniale de faire
redoute de perdre Terence Stamp. Il tient à lui au point de ne pas céder jouer Linda et Clarisse par la même actrice avec deux coiffures différentes.
lorsque Sam Spiegel, avec qui des pourparlers de coproduction ont été Cela résout tous les problèmes qui memmerdaient depuis si longtemps à
engagés, rejette le nom de Terence Stamp qui aurait refusé de tourner propos de la taille, de l'âge, de la gueule, etc. J'ai donné mon accord pour
dans d'autres de ses films. Cette rupture des discussions avec Spiegel cette idée et, ma foi, tant mieux s'il s'agit de Julie Christie.»
FAHRENHEIT 451 83
Mais en septembre 1965, catastrophe. Alors que le film est prévu pour euphoriques du tournage, sur la manière d'aborder les scènes dangereuses
janvier, Terence Stamp déclare forfait. La raison principale semble être sa ou sur l'interprétation même du rôle de Montag. «Le personnage de Phoe-
gêne à l'idée de l'emploi de la comédienne dans les deux rôles et son nix [titre anglais provisoire du scénario] est celui d'un homme faible, ren-
inquiétude à la perspective de devoir réellement partager la vedette avec fermé, timide, d'une violence toute intérieure, un introverti», écrivait Truf-
Julie Christie. C'est en vain que Truffaut lui écrit le même jour, le 21 sep- faut à Lewis Allen en juillet 1963, alors qu'il était question de Paul New-
tembre, deux longues lettres pour tenter de le convaincre. Il met pour- man. Entre Oskar Werner et lui, le malentendu est profond. Par refus du
tant tous les arguments possibles dans la balance, défendant avec achar- cliché, il s'est ingénié à sucrer du scénario toute ambiguïté amoureuse
nement le bien fondé de sa décision : «Employer Julie Christie pour jouer entre les personnages de Montag et de Clarisse, la jeune voisine raison-
à la fois Linda et Clarisse me donne enfin l'occasion de résoudre cet éter- neuse qui le ramène vers les livres. Il s'est aussi opposé avec opiniâtreté
nel problème du rôle ingrat et du rôle prestigieux, de montrer les deux depuis quatre ans à chaque tentative de récriture en ce sens («Le script
aspects d'une même femme et aussi de prouver visuellement que pour la actuel n'est pas parfait, mais je crois quand même qu'il a une ligne assez
plupart des hommes, leur femme ou leur maîtresse, c'est la même chose.» pure et que ce serait une erreur, par exemple, de développer l'intrigue
Il flatte avec sincérité Stamp en le décrivant comme «l'acteur poétique amoureuse », écrit-il à Lewis Allen en septembre 1963. Et à Terence Stamp,
dont le cinéma actuel avait besoin depuis que Hollywood est devenu deux ans plus tard : «Le rôle de Clarisse paraît plus brillant, mais il est bref
incapable de recruter autre chose que des playboys ou des G. Men. » Ou et je ne veux pas le développer avec une romance sentimentale entre
en l'identifiant au personnage : «Le rôle de Montag, pour ce qu'il réunit Montag et elle»). I| supporte très mal du coup la tentation qu'a Oskar
l'innocence et la révolte, la tendresse et la violence, l'idée d'homme pri- Werner de rechercher systématiquement un rapport sentimental avec
mitif et d'homme civilisé, à cause de son caractère poétique et en même Julie Christie lorsqu'elle joue Clarisse («Nouveaux ennuis avec Oskar Wer-
temps vraisemblable, féerique et pourtant humain, est un rôle superbe ner qui veut toucher le bras et les épaules de Clarisse alors que je ne veux
qui doit échouer à un acteur superbe, vous étiez déjà ce personnage dans pas de romance dans leur tandem», note-t-il le 22 février, après un peu
Billy Bud lorsque vous regardiez un livre par-dessus l'épaule de Melvyn plus d'un mois de tournage). Ou son insistance à proposer un jeu brutal
Douglas, vous êtes le héros de Bradbury, vous êtes Montag, j'attends avec son épouse, et doucereux et séducteur avec la jeune fille d'à côté.
impatiemment de vos nouvelles, je suis à bout d'arguments et je ne sais Alors que, dans l'esprit de Truffaut, faire jouer les deux rôles par la même
plus quoi dire, mon cher Montag.» Plus qu'à tout, Truffaut tient à sa actrice était justement ce qui lui permettait de lutter contre la conven-
liberté de manœuvre, ainsi qu'il l’écrivait déjà à Ray Bradbury au prin- tion et de donner enfin un prestige équivalent aux deux femmes : « Après
temps 1963 : «L'essentiel — c'est à dire la fidélité à l'esprit de votre livre et avoir joué le mari violent de Linda il veut jouer le soupirant de Clarisse, et
en second lieu la liberté de mon travail — sera absolument préservé quels il ne se rend pas compte du tort qu'il fait au personnage : odieux à la mai-
que soient les interprètes et les producteurs du film.» C'est pour conser- son avec ses livres, joli cœur dehors avec son initiatrice » (Journal du
ver les coudées franches qu'il est prêt à laisser partir Terence Stamp mal- 11 mars). Il supporte moins encore ce qu'il estime être chez Oskar Werner
gré tout, bravant les difficultés passées et à venir d'un élan sans doute une façon de chercher à se placer et à briller aux dépens de ses parte-
plus rhétorique que réaliste : «Si vous jugez cette idée inacceptable et naires, et se montre sans aménité : «La plus grande preuve de bêtise et
que notre association est rompue à cause de cela, je vous regretterai d'amateurisme que peut donner un acteur, c'est la volonté farouche de
beaucoup mais j'attendrai encore le temps qu'il faudra, six mois, un an, paraître plus intelligent que son partenaire. Mes acteurs préférés sont
trois ans, pour tourner Fahrenheit comme je le désire et sans aucune ceux qui aiment avoir l'air idiot : Michel Simon, Belmondo, Albert Rémy,
contrainte extérieure.» Et c'est cette confiance en ses choix qu'il attend Jean-Pierre Léaud, Michel Piccoli, Jean Yanne, presque tous les italiens,
d'un comédien. Si Stamp reste à ses côtés, Truffaut lui demande «une Mastroianni, Gassman, Sordi, Tognazzi...» Visiblement partagé entre la tris-
confiance “totale”, même si au tournage vous me voyez renoncer à des tesse et une rage qu'il exprime dans son journal de tournage avec de
scènes qui vous plaisaient, même si je transforme des choses ou que moins en moins de retenue, il prévoit très rapidement des solutions de
j'en ajoute de nouvelles, même si j'engage les Beatles pour jouer les rattrapage, qui le rassurent, mais ont justement l'inconvénient de n'être
autres pompiers, je vous demande de me laisser “ carte blanche” que cela : tourner dès que c'est possible avec la doublure d'Oskar Wer-
comme l'ont fait avant vous Charles Aznavour, Jeanne Moreau, Oskar ner qui accepte sans rechigner de faire les plans refusés par le comédien,
Werner et Françoise Dorléac ». et couper au montage les répliques et les attitudes sabotées. Ces arti-
La mise en route de Fahrenheit apparaît ainsi comme une succession de fices permettront parfois au cinéaste d'obtenir quelques très belles
rendez-vous ratés : avec Aznavour, avec Paul Newman, avec Terence scènes, comme celles où Montag lit un livre pour la première fois. Truffaut
Stamp, où finalement avec Oskar Werner, qui est en réalité une solution a sur le tournage l'idée de lui faire lire la première page de David Copper-
de remplacement et avec lequel le cinéaste nobtiendra pas davantage la field, en lui faisant ouvrir Le livre comme un objet inconnu à explorer, et
confiance refusée par son prédécesseur. Truffaut ne retrouve plus, la noto- en lui demandant de lire avec application, et en suivant chaque ligne du
riété venue, le comédien modeste et chaleureux de Jules et Jim, et de doigt, les indications portées sur la page de garde, la date, le nom de la
nombreux conflits éclatent entre eux après les premiers jours plutôt maison d'édition. comme s'il s'agissait déjà du texte romanesque. Il
84 TRUFFAUT AU TRAVAIL
renoncera en revanche à l'envie de faire découvrir à Montag un livre aux La même scène conjugale film. Surtout la peur de ne plus tourner, et les
pages non coupées en donnant au comédien cette indication : «Imagine (Julie Christie et Oskar difficultés réelles pour Les Films du Carrosse,
que tu es un singe qui vient de trouver un portefeuille.» «Je renonce à Werner) que dans d’autres dans lesquels l'ont plongé les retards incessants
présent à ces improvisations afin de m'épargner les questions idiotes films de Truffaut, mais du film, le poussent à trouver une autre organi-
comme : Qu'est-ce que ça veut dire ?Ça se place où ? Pourquoi est-ce que dans un monde où les sation qui lui permettra de ne plus jamais se
je devrais jouer comme un singe? Je voudrais que ce soit un livre de livres seraient faits retrouver pris au dépourvu. Une boulimie de
poèmes, etc.» uniquement d'images. projets et un programme, revu et corrigé dans les
Car, très tôt les carottes sont cuites. Le 1°’ février 1966, au soir d’une qua- années qui suivront par les aléas du réel et les
torzième journée de tournage où il vient de s'accrocher pour la deuxième désirs du moment, qu'il décrit à Helen Scott, le 27 novembre 1964, un peu
fois avec son comédien — «une violente dispute [qui les] oppose pendant plus d’un an avant le premier tour de manivelle de Fahrenheit : «Pour 1965,
cing minutes», à propos d'un lance-flamme dangereusement manié dans je prends de grandes résolutions pour améliorer ma vie professionnelle.
son dos par Cyril Cusak, l'interprète irlandais du capitaine des pompiers —, [..] Comme Resnais et comme les américains, je vais lancer trois ou quatre
Truffaut renvoie un mot à Marcel Berbert, où il lui fait part de quelques scénaristes (genre Moussy, Gruault, De Givray) sur des sujets de films que
unes de ses angoisses : «Mon cher Marcel, pardonnez-moi de ne pas vous j'ai en réserve. Je leur donnerai telle somme d'indemnisation si le projet
écrire plus longuement. Je suis débordé par ce film insuffisamment pré- n'aboutit pas, somme doublée ou triplée si le film se tourne, et je les ver-
paré. Chaque week-end, je dois rédiger des notes pour les décors, les cos- rai chacun d'eux, séparément, une fois par semaine pour faire avancer la
tumes, les accessoires, etc. pour éviter les mauvaises surprises. La qualité construction. Voilà quels sont ces projets : 1°) L'Enfant sauvage (l'histoire
du travail s'améliore, mais quelle lenteur! Bonne nouvelle pour vous : j'ai de l'enfant loup que je vous ai racontée); 2°) La Petite Voleuse (genre
changé mon style : 3 prises maximum, on n'en tire qu'une, montage immé- Monika, d'Ingmar Bergman, naissance de la féminité et de la coquetterie
diat sauf pour les scènes d'action filmées à trois caméras...» À la fin de chez une petite délinquante, 400 Blows femelle); 3°) une histoire genre
cette courte lettre, il a déjà, à chaud, cette phrase lapidaire : «De toutes Pianiste où Bande à part pour Jean-Pierre Léaud, peut-être un vieux roman
manières, je ne tournerai plus jamais avec Oskar». de Goodis ;4°) une comédie dramatique sur un couple jeune qui se sépare
et se réconcilie, pour, éventuellement, Romy Schneider et Belmondo; 5°)
Après Fahrenheit, Truffaut ne voudra plus tourner en anglais, son incapa- et, enfin, le film dont je parle depuis longtemps et dont toute l'action se
cité à saisir la musique des dialogues ayant contribué à son malaise sur le déroulerait dans une école.»
FAHRENHEIT 451 85
| UNE LIGNE IMPLACABLE es
le scénario est mal construit, la mise en scène épouvantable et le jeu pauvre, même si les
88 TRUFFAUT AU TRAVAIL
aimerait être prêt à tourner au plus vite La Mariée. Un sujet pour Bouquet, Michel Lonsdale, Charles Denner, et pour
Mais les droits sont trop élevés pour Les Films du Jeanne Moreau. son allure, identifiable d’un coup d'œil, Daniel Bou-
Carrosse, et seront finalement achetés pour lui par langer (le scénario décrit le personnage comme «un
Les Artistes Associés un an plus tard, à l’automne homme complètement chauve avec des yeux
1965. Il commence à écrire le scénario de La Mariée d’aigle ») — et commence à tourner le 16 mai 1967,
avec Jean-Louis Richard au début de l’été 1965, dès selon l’ordre chronologique des épisodes : meurtres
avant la fin de la négociation des droits. Pendant les de Bliss, Coral, Morane, puis Fergus, le peintre,
presque deux ans qui précèdent le tournage, ils en qu'elle finit par tuer de la flèche de la Diane chasse-
écrivent ensemble ou séparément plusieurs versions, resse pour laquelle elle lui sert de modèle. Le
dont l’évolution est marquée par l'élimination pro- cinéaste se repose sur Jeanne Moreau pour accueillir
gressive de l’aspect policier prédominant dans l’his- chacun des comédiens arrivant pour interpréter son
toire d’origine. La dernière version du scénario est épisode et lui expliquer son personnage.
terminée en mars 1967, après deux mois de travail
acharné avec Jean-Louis Richard. Dans le même DU ROMAN AU FILM. Lorsqu'il aborde l'adaptation du
temps, Truffaut, soucieux d’accumuler les projets, tra- roman d'Irish, Truffaut est conscient du risque qu'il
vaille aux premiers traitements de L'Enfant sauvage prend en représentant un personnage de meurtrière,
avec Jean Gruault, commence fin 1966, après avoir dure et cadenassée sur elle-même, qui élimine suc-
tourné et monté Fahrenheit, une adaptation de La cessivement plusieurs hommes sans que rien ne
Sirène du Mississipi, et se met à l'écriture du futur Pages précédentes : paraisse pouvoir la détourner de sa route. Du risque
Baiïsers Volés. Il réunit autour de Jeanne Moreau cinq Serge Rousseau et aussi d'offrir au spectateur un récit répétitif qui fini-
de ses comédiens préférés — Claude Rich, Michel Jeanne Moreau. rait par mener à l’issue nécessairement fatale, un
Ptice Coca
2272 Pise fo rot DEGA TA
Pre LOCA 2
CARS
HG IA au: nice en ot AE 191 he
Récapitulatif des
trajets et des étapes
du personnage.
La page de garde du
scénario de tournage,
et une modification
apportée par Truffaut
avant de tourner la
scène de l’invasion des
amis chez le peintre
Fergus : « Diane
chasseresse, alors elle
est vierge !». Il souffle
ainsi à l'oreille du
spectateur le secret
qu’il disait ne
Partager qu'avec
Alfred Hitchcock et
Jeanne Moreau : sa
90 TRUFFAUT AU TRAVAIL
meurtre après l’autre et d’une manière trop prévi-
sible. Risques qu'il évoque lorsqu'il plaide la cause
du film auprès d'Oscar Lewenstein! dans sa lettre de
septembre 1966. Ilsait qu'il lui faudra rendre Jeanne
Moreau sympathique et intéressante pourle public,
sans pour autant noircir les personnages masculins
autour d’elle, sans non plus avoir recours à l’idée
qu'elle est folle pour excuser ses actes. Qu'il lui fau-
dra aussi faire accepter au public l’idée qu’elle conti-
nueà vengerla mort de son mari, même après avoir
appris qu'il s'agissait en réalité d’un accident. C'est
dans cette perspective qu'il fait subir au roman, dont
il reconstruit assez différemment la structure, plu-
sieurs modifications essentielles. Truffaut renonce
ainsi d'emblée à l’idée de la méprise par laquelle
Irish se sortait de son histoire : dans le dernier cha-
pitre,le flic qui poursuit l’héroïne lui explique
qu'elle a couru après une chimère, qu'aucun des
hommes qu’elle vient de tuer n’est responsable de la
Le monologue mort de son mari le jour de leur mariage. C’est un
« Cette fille rousse me plaît à cause de Fergus autre meurtrier, caché dans la maison qui faisait face
de sa vulgarité; j’ aime beaucoup la (Charles Denner), à l’église, qui a tiré. Or au moment précis où le tireur
vulgarité chez une femme, c'est
prélude au roman a appuyé sur la détente, les quatre hommes qu’elle a
vivant; enfin, maintenant elle a
rejoint la réserve des « possibles ».…
qu’écrira l’homme poursuivis sont passés par hasard dans la rue, dans
Oh, il faut absolument que je vous qui aimait les une voiture dont le tuyau d'échappement a justement
raconte un cauchemar épouvantable que femmes, et inspiré, lancé une série d’explosions. C’est parce que la police
je fais quelquefois; c’est le matin. comme les dialogues avait compris que le tir provenait en réalité de la mai-
je suis habillé. je sors dans la rue, de Tirez sur le son d’en face, que les occupants de la voiture
il n’y a que des hommes. je continue.
Pianiste, de Jacques n'avaient pas été recherchés, Julie vient donc de tuer
j’ avance. que des hommes. rien que des
hommes plus une seule femme. Audiberti. quatre innocents. Peu friand de cette forme de retour-
(Un temps) nement final qui consiste au fond à dire au person-
Alors je me réveille en sueur, soulagé nage et au spectateur qu'on l’a mené en bateau,
quand même puisque ce n’était qu’un Truffaut réagit d’un «très ingénieux, mais trop com-
rêve. Vous savez, il m arrive le soir
pliqué », lorsqu'il annote le livre avant d'échanger ses
de me balader et de regarder les
remarques avec Jean-Louis Richard. Pour faciliter
filles aux terrasses de café à la
façon d’une bonne sœur qui quête dans l’adhésion du public et éviter cette addition de
un restaurant : celle-là c’est fait, hasards, il préfère imaginer qu’elle s'attaque aux véri-
Célle-là pas encore, tiens, 11 faudra tables meurtriers de son mari, même s’il s’agit d’un
que je demande à celle-là. meurtre dérisoire commis par accident et presque par
(Il regarde plus attentivement Julie)
bêtise. Il renonce en effet en même temps à une idée
Le nez est formidable et votre bouche.
révélée dans les dernières pages du livre : chez Irish,
SH étAlsS Écrivain Jen ferais un
roman. le véritable meurtrier est Corey, l’ami de Bliss et du
C'est pareil si je prends le métro, le peintre (le personnage est interprété dans le film par
train ou l’ autobus; dès que je suis Jean-Claude Brialy). Petits truands, lui et le fiancé de
monté, je regarde si je trouve une ou Julie travaillaient ensemble dans une histoire de rac-
plusieurs femmes “ possibles ”; dès
ket. C’est Julie qui avait demandé à son fiancé de
que j'en ai repéré une je suis
choisir entre elle et son gang, sans savoir qu’elle
ÉOUaGé, STI UV en à plusieurs, je les
examine et je fais un classement. signait ainsi son arrêt de mort. Truffaut se sépare
Évidemment, je ne leur fais rien, je d'entrée de cette ambiance de petits trafics et de polar
leur fais même pas de l’œil mais je de série B pour renforcer et privilégier la pente senti-
PE Qu elles sont là, je suis mentale également présente dans le roman d'Irish. Le
rassuré. Si nous avons un accident, si
mari mort est idéalisé,et c’est l'amour incondition-
le métro reste bloqué toute une nuit
entre deux stations, eh bien tout sera
nel de cette femme pour l’homme qu’elle a à peine
possible... Est-ce que je vous choque? » eu le temps d’épouser qu'il mettra au cœur de son
1 Producteur et directeur artistique.
92 TRUFFAUT AU TRAVAIL
pour le cinéaste de jouer avec ses fantasmes et de pré-
me laisse drôlement rêveur parce que dans l'esprit
voir d'habiller Jeanne Moreau en tenue léopard, puis- des gens un flic ne peut pas être amoureux. On
qu'elle ne se présentera plus sous l'apparence d'une entend tout le temps des chansons idiotes à la radio
secrétaire, mais sous celle d'une pute. là-dessus qui opposent les amoureux et les bourgeois,
les poètes et les flics, alors que quand les bourgeois
PERSONNAGES. Truffaut pousse et revoit les person- ou les flics se mettent à tomber amoureux, ils éprou-
nages à sa manière. Il radicalise la solitude de Mit- vent des passions beaucoup plus fortes, plus vio-
chell (futur Coral, Michel Bouquet), dont il fait un lentes que les poètes, les libres penseurs, les
célibataire total et pathétique, biffant sur le manus- intellectuels de droite ou de gauche, etc. », dit alors le
crit de son roman les passages concernant sa petite texte du scénario (il l’atténuera en le tournant pour
amie serveuse qu'il préfère éliminer. « Établir qu'il ne éviter de tomber dans le racisme inverse). De même,
reçoit jamais de lettres », note-il dans une marge du il attribuera à Morane, pour lequel il dira s'être ins-
chapitre qui lui est consacré, marque du comble de piré en partie de Jean Dutourd, un désir d’ascension
la solitude selon Truffaut. Dans les marges du livre, politique locale qui n’existe pas chez Irish.
le cinéaste note parfois des fragments de scènes ou
de dialogues, images qu’il commence à entrevoir, DES MEURTRES INÉDITS. « Dilater cette dernière scène.
gestes ou phrases absents du roman et qui signent son Dialogue de chaque côté de la porte; flash-back. Mort
univers : «Il boit dans son verre. Elle le lui dit sèche- de Morane. » Truffaut inscrit cette annotation sur son
ment ; il minaude et veut qu'elle boive dans le sien: exemplaire du roman quand Julie enferme Morane
elle le remet à sa place et il s'excuse. Il dit : je connafî- dans le réduit où il va mourir étouffé. Si le roman
trai vos pensées... Vous connaîtrez les miennes. Vos escamote complètement le moment du meurtre qui
pensées ne m'intéressent pas. Les miennes vous ne n’est raconté et décrit qu’ensuite par l'intermédiaire
pouvez pas les comprendre » (épisode Mitchell). Avec de l’enquête policière, c’est là que le cinéaste décide
parfois une remarque critique sur ce qui lui apparaît de dévoiler au cœur de son film et de son récit les
tout à coup comme une facilité du roman, quand il mobiles de la meurtrière. Prévu dès le premier script,
se demande comment il va affronter la scène à le double flash-back (celui sur les cinq hommes
l’image. Par exemple, quand Mitchell boit sans réti- jouant avec un fusil dans leur garçonnière ; celui sur
cences l'alcool qu’elle apporte : «Escamotage de la le mariage et la sortie de l’église) devient le centre du
difficulté : pourquoi est-il seul à boire ?.. etc.» Pour film. Cette annotation est exemplaire aussi d’un mou-
le personnage de Corey, ami de Bliss (le premier tué) vement qui s’exercera de la première adaptation jus-
et de Fergus (le peintre), il prévoit de renforcer sa qu'au film : version après version, Truffaut s'éloigne
personnalité de dragueur misogyne à la fois sympa- de la structure du roman qui fait se succéder à
thique et désinvolte, lui attribuant dans les marges chaque meurtre un ou deux chapitres consacrés à
du livre quelques aphorismes à sa façon : «Toi, si tu l’investigation policière. Inversement, alors que l’en-
es dans la rue au bras d’Ava Gardner, tu te retournes quête devient de moins en moins importante et que la
sur Marilyn Monroe », ou encore : «On leur court trame policière passe à l'arrière-plan, il dilate les
après jusqu'à ce qu'elles nous attrapent », «Moi, scènes de meurtre, souvent brièvement décrites ou
j'cours après personne mais je laisse rien passer ». parfois éludées dans le roman, qui deviennent des
Tout le développement sentimental entre la meur- morceaux de bravoure et presque des confrontations
trière et le peintre exploité dans le film, le rappro- sentimentales. L’effacement progressif de l'enquête
chement entre eux jusqu’au suspense d’une possible policière (avec la disparition des scènes de crime tra-
histoire d'amour (Va-t-elle le tuer ? Pourrait-elle tom- ditionnelles, des rassemblements policiers autour des
ber amoureuse de lui et renoncer à son but ?), est corps, sinon pour la fin de l’épisode Morane, où Truf-
absent chez Irish, ou à peine esquissé : le peintre ne faut filme, non le corps, mais la porte du cagibi enfin
dit pas un mot lorsqu'il travaille et c’est Truffaut qui ouvert) va de pair avec l'éloignement des représenta-
aura l’idée de faire monologuer le personnage sur sa tions conventionnelles et déjà vues de la mort vio-
passion des femmes, donnant à Denner un texte lente. Les meurtres seront filmés sans une goutte de
fleuve inspiré d’Audiberti et précurseur du flux du sang, des meurtres propres en quelque sorte, mais pas
commentaire de L'Homme qui aimait les femmes. moins atroces : Bliss qui bascule par-dessus la ter-
Personnage que le cinéaste travaille surtout à partir rasse ;Coral, empoisonné, qu'elle regarde la supplier
de sa deuxième version, où apparaît l’idée qu'il ne et se tordre au sol (Julie «s’installe, s’assoit en face
cesse de parler, et où il prévoit de lui faire raconter de Coral comme au spectacle », précise le deuxième
l’histoire d’un flic amoureux qui a tenté de se suici- script); Morane enfermé dans le noir du cauchemar
der en tirant une balle dont l'impact est resté dans la du cagibi (l’idée du chatterton qui bouche l’arrivée
cuisine du peintre : « Vous voyez cette histoire, elle d'air apparaît au premier synopsis à la place du mas-
94 TRUFFAUT AU TRAVAIL
de son idée fixe. Le tour de force du film, accompli
avec d'autant plus de lucidité par Truffaut qu'il avait
conscience du risque d’avoir une héroïne antipa-
thique, est de nous mettre constamment du côté
d'une meurtrière vengeresse, que rien ne fait céder,
et nous faire davantage adhérer à la réussite de son
entreprise qu’au malheur de ses victimes. Impossible
dès lors de donner à l'épouse de Morane ou à la fian-
cée de Bliss une présence qui aurait pu rappeler au
spectateur que leur sort (perte brutale du mari ou du
fiancé) répète exactement celui de Julie. C’est la seule
douleur de son héroïne, et non la leur, que le cinéaste
décide de montrer longuement, écrivant cette scène
où éclate sa souffrance, alors qu’elle écoute Morane
crier sa version des faits et se recroqueville en larmes
(et c'est le seul moment du film où elle pleure) der-
rière la porte du cagibi où elle l’a enfermé : «Je veux
voir David, je veux voir ses yeux. » Établissant le tra-
jet sans retour de son héroïne sur une béance que rien
ne pourra combler : « Vous m'avez pris quelque
chose, et vous êtes incapable de me le rendre. »
96 TRUFFAUT AU TRAVAIL
scène du «cyclone hebdomadaire » chez le peintre
sionnal). Traduction explicite des intentions puisqu'il
Fergus (la bande de copains qui débarque, alors
a demandé à sa comédienne de jouer tout au long du
qu'elle pose pour lui) qu’un des types s’écriera, tan- film sans coquetterie, avec la compétence d’un
dis qu’elle se réfugie dans la salle de bains : «Diane ouvrier spécialisé («Vous jouerez comme Coutard,
chasseresse.… Alors, elle est vierge. » l’opérateur, dont le visage est généralement sans
expression, tranquille et compétent »). Tournée deux
UN SUSPENSE SENTIMENTAL. Jusqu'au montage, Truf- mois après la fin des prises de vues, cette brève
faut ne cesse de se poser la question de la sympathie. confession nous éclaire, comme le flash-back de l’épi-
Son héroïne n'est-elle pas trop lointaine, enfermée sode Morane, sur une intériorité difficile à saisir («Je
dans son obstination ? Dans l'épisode du peintre, il suis morte avec David »). Sans une once de senti-
supprime au montage une tentative d’empoisonne- mentalisme, puisque Truffaut utilise la confession
ment que faisait Julie : elle amenait chez Fergus une pour battre en brèche les conseils de résignation du
boîte contenant du sucre empoisonné et tentait d’en prêtre invisible, à qui il donne la position du specta-
mettre un dans le thé qu’elle préparait pour lui; mais teur. Terminant paradoxalement la scène sur la
sa tentative ratait, car Fergus disait ne jamais prendre vaillance retrouvée de son héroïne : «Je suis venue
de sucre. Empêchement externe au meurtre que Truf- chercher la force de continuer. Et vous me l’avez don-
faut remplace, en coupant cet incident, par un empé- née, malgré vous, mais vous me l’avez donnée. »
chement interne qui substitue au suspense policier La Mariée est, de ses films, celui que Truffaut aimait
un suspense sentimental : si la tentative de meurtre le moins et qu'il a toujours jugé rétrospectivement
rate, quand la flèche de Diane manque une première avec dureté. Le film obtenu était trop loin du film rêvé
fois Fergus de quelques centimètres, est-ce parce que (indice anecdotique de cette sensation de décalage, le
Julie est en train de vaciller ? De tomber amoureuse cinéaste demandera à ses monteurs de monter une
du peintre ? Lorsqu'elle est sur le point de défaillir scène avec des plans qui n’existaient pas et qu'il était
après l’avoir raté de peu, est-ce parce qu’elle en est sur le moment persuadé d’avoir tournés, la scène de
heureuse ou malheureuse ? «Tout le temps, on tient Coral /Michel Bouquet au théâtre). Il était mécontent
compte du raisonnement du public, et on s’en amuse. de la maîtrise de la couleur (c’est son deuxième film
On se dit : “On va lui faire croire que...” Qu'elle va en couleurs après Fahrenheit) dont il trouvait qu’elle
tomber amoureuse de Charles Denner, par exemple. » avait enlevé du mystère au film — il s'entend d’ailleurs
Lorsqu'elle l’a tué, l’hésitation de Julie se découvrant plutôt mal cette fois-ci avec Raoul Coutard pendant le
peinte sur le mur au dessus du lit est justifiée au scé- tournage, n’appréciant pas sa manière d'éclairer
nario par un élément matériel : « Elle s'apprête à Jeanne Moreau, et ne retravaillera plus avec lui.
recouvrir de peinture son visage peint sur les briques Mécontent aussi, après coup, d’avoir choisi pour
du mur, mais un bruit off, celui de la porte d’entrée Jeanne Moreau, par réaction contre Jules et Jim, un
ou d’une grille, l’incite à regarder encore une fois le sujet et un personnage qui l’emprisonnait trop et ne
téléphone muet et à se raviser. » Dans le film, le mettait pas ses possibilités en valeur : «Je voulais
moment où Julie renonce à masquer son visage reste offrir à Jeanne Moreau quelque chose qui ne ressemble
sur l'instant inexpliqué, un pur moment d’hésitation, à aucun de ses autres films, mais c'était mal pensé.
comme si elle ne pouvait effacer ce témoignage de C'est une mauvaise idée de choisir un sujet comme ça
fascination. On ne comprendra qu'après coup qu’une pour Jeanne Moreau qui est à son meilleur, quand elle
autre idée lui est venue en tête : celle de se faire parle, quand elle est animée, quand elle bouge, quand
reconnaître et prendre par la police afin d'accéder à elle vit.» Mécontent enfin d’avoir fait au bout du
la prison qui abrite sa dernière victime. compte une sorte d’apologie de la vengeance. Il ne
Après le visionnage d’un premier montage, Truffaut a supportait vraiment de revoir que l’épisode avec
l'impression qu’il lui manque une relance après le Charles Denner. Quelques années plus tard, il songera
meurtre de Morane et le retour de l’institutrice inno- à nouveau à réunir Jeanne Moreau et Charles Denner
centée dans son école. Comment faire comprendre au pour un film sur l’échec amoureux qu'il n’aboutira pas
spectateur où en est son héroïne ? Comment sortir de (mais dont un des développements sera La Femme d'à
la mécanique des meurtres ? Bernard Revon lui aurait côté). Puis il fera d’une vingtaine de minutes un film
alors proposé d'insérer dans le film une scène de entier en tournant L'Homme qui aimait les femmes.
confessionnal. «Ce n’est pas une mission, c’est un «Voilà ce qu'il fallait faire, voilà ce qu’il fallait dire,
travail. Un travail que je dois terminer» dit-elle avec voilà ce qu'il fallait tourner, écrira-t-il en se décrivant
une obstination enfantine au prêtre qui cherche à la pendant le montage d’Adèle H., et, grâce à cette insa-
dissuader (et qu’on ne voit pas, puisque Truffaut ne tisfaction renouvelée, grâce à cette frustration majeure,
filme qu’un seul gros plan sur le visage de Jeanne je deviendrai impatient de commencer un nouveau
Moreau, dans l’ombre, derrière la grille du confes- film. »
BAISERS VOLÉS
BAISERS VOLÉS (1968). «Fabienne Tabard : Vous aimez la musique, Antoine ?Antoine
Doinel : Oui, Monsieur. » « Ridicule ! Elle ne répéterait jamais cette phrase devant lui.
Soyez logiques » et un peu plus loin : «Idem. Faux. Elle parlerait d’autre chose forcé-
ment sauf par lettre », s’insurge Truffaut La belle femme de quarante ans qui subjugue
Antoine Doinel, et à qui celui-ci vient de répondre
sur les marges de la première version du «Oui, Monsieur », lui rend visite chez lui et le texte
prévoit qu’elle lui parle de son lapsus : « Vous avez
scénario de Baisers volés, que viennent de fui, comme ça, parce que vous m'avez répondu “Oui,
Monsieur ” ». Esquisse de dialogue qui provoque l'ire
lui livrer Claude de Givray et Bernard de Truffaut et vaut à ses auteurs cette réponse cin-
glante. Le «sauf par lettre » qu’il propose est carac-
Revon, ses deux co-scénaristes. téristique d’un film où s'accumulent les lettres
échangées — des dix-neuf lettres par semaine
envoyées autrefois par Antoine à son amie Christine,
au petit billet sur le tact et la politesse déposé par
Madame Tabard (Delphine Sevyrig) à la porte d’An-
toine, en passant par la scène d’anthologie du pneu-
matique traversant les sous-sols parisiens — comme
de l’univers d’un homme et d’un cinéaste où l’im-
portant ne se dit qu’à distance et par correspondance
ed
Tournage d’un des («Je veux vous écrire aujourd’hui des choses que je
premiers plans du n’ai jamais osé vous dire, parce que vous êtes impré-
film : le visible et que parfois vos réactions me font peur»,
panoramique de la écrira Cécilia à Davenne dans La Chambre verte).
tour Eiffel à la Cette réponse est caractéristique aussi d’une
caserne Dupleix où méthode et d’un mode de travail : avec Claude de
est enfermé Givray et Bernard Revon, Truffaut alterne les entre-
Antoine Doinel. vues de travail directes où s’échangent les idées pré-
liminaires et une sorte de collaboration « par
correspondance » où les notes qu'il communique à
ses co-scénaristes leur servent de support pour l’éla-
boration d'une nouvelle version qu'il critiquera à son
tour. Or tout se passe comme si Truffaut se faisait
presque volontairement livrer des premières
ébauches de ses films étrangères à sa propre vision. Il
pourra ainsi s’indigner, réagir, et définir précisément,
par rejet, ce qu'il souhaite obtenir. Si son exaspéra-
tion est parfois perceptible, lorsque le matériel qu’on
lui apporte lui paraît gâché, s’il lui arrive assez régu-
lièrement au fil des ans de brandir le fantasme du
scénario idéal, prêt à tourner, qu'il n'aurait pas à
retoucher, c’est le plus souvent par réaction et rejet
qu'il invente et met à jour le film qu'il veut faire :
comme si celui-ci ne lui venait clairement en tête
que lorsqu'il peut s'opposer. «Il prétendait qu'il
n'avait pas d'imagination, m'avait raconté Bernard
Revon. Il voulait réagir, il lisait un truc qu’on avait
fait, et puis c’est en s’indignant qu'il trouvait, sur
l'indignation. Il disait “non” et il proposait. Il s’op-
posait à nous, il disait “non, ça ne fonctionne pas
gsMas
pour telle et telle raison ”, puis, du même coup, il
Léaud, peut-être un vieux roman de Goodis ». En mieux avec les femmes POINTS DE DÉPART. Pour écrire le film, Truffaut donne
août 1965, il commence avec Jean-Louis Richard un de quarante ». à ses scénaristes trois ou quatre idées de départ : la
scénario original, sorte de suite de L'Amour à vingt sortie du service militaire, le titre Baisers volés et
ans, racontant les débuts d'Antoine Doinel dans le Pages précédentes : l’épisode du « Oui, Monsieur », emprunté aux
journalisme : intitulé provisoirement en des titres Jean-Pierre Léaud, «Mémoires de jeunesse » d’Anatole France. Il pro-
assez balzaciens Un jeune homme à Paris, puis Un Michael Lonsdale et pose aussi l’idée du personnage final, à laquelle il
début dans la vie, c’est une première ébauche du Delphine Seyrig. tient comme à la prunelle de ses yeux, un homme qui
futur Baisers volés, beaucoup plus proche de la vraie a une idée fixe sur la jeune fille et dit être très heu-
vie du jeune Truffaut... Quelques mois plus tard, sou- reux.. Comme il souhaite s'éloigner du journalisme,
cieux de s'éloigner du matériel autobiographique, il c’est Revon qui lui propose de faire entrer Antoine
change son fusil d'épaule et confie le projet à son ami dans une agence de détectives privés, mais il ne l’en
Claude de Givray et son coscénariste Bernard Revon convainc vraiment qu'après lui avoir fait écouter des
qu'il avait d’abord contactés pour écrire une adapta- heures d’interviews. Plus de douze heures d’entre-
tion d’un roman de René-Victor Pihles, La Rhubarbe", 1 Le Seuil, 1965. tiens avec le détective Duchêne, qui, Claude de
Rue Robert
l'enquête... à Antoine feuillétte le contenu du livre et’5es yeux tombent
(VII1°)
l'agence sur defés belles-planches anatomiques qui présentent, [Link] cou-
« Dubly, Cher Monsieur, pe, les appareils génitaux de l'hommé et dela femme “T1 les‘contém-
dernier Avenue de Villiers, 11 me plaît de rappeler Le lendemain, dimanche, auMAG né oser tin Antoine
la compréhension avec laquelle vous aviez parlé de ma A
Truffaut profession, celle-ci souvent difficile à exercer et et Martine .Assis-dangéles-gradins, assistentà l'ultime phase d'un
la plupart du temps méconnue, Nous nous étions séparés
commente et ce soir là, vous,me disant," vous ne serez pas déçu ae
matCh de tennis qui opposent-deux championnes .
J'en avais la conviction, J'en ai aujourd'hui la certi-
réagit au tude,
le bras.
Truffaut écrit
le passage qui
deviendra
une scène
d’anthologie :
D. Seyrig :
« Vous aimez
la musique? »
J.-P. Léaud ;
« Oui,
Monsieur ».
le démarage
du film.
} BAISERS VOLES
_ fu eue x
56 Be : Do cumeullaue
Le Ta pl d'un prauvafe
y ibwohl
main lac À
: Um /
Sur le
tournage,
Truffaut
complète