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Anthropologie et Architecture : Claude Parent

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Université Libre de Bruxelles - Ba2 - Architecture 2021-2022

Anthropologie de l’espace.
L’architecte “Démiurge”: L’architecture “médiateur”

« Je veux que l’architecte résiste au mental « L’architecture sur laquelle on travaille est
malade de l’homme au lieu de l’accompagner déjà construite et occupée. Comme nous
dans sa maladie. Je veux en sorte qu’elle pensions que pour faire du bon logement
demeure saine, virile, au milieu de toute cette social, il fallait travailler avec la participation
démobilisation du monde et se manifeste de des futurs habitants, cette contrainte
façon à s’opposer à l’homme tel que supplémentaire nous aidait à préciser notre
maintenant il croit être pour, mieux servir tel sujet. Nous étions au premier degré du
qu’il est au fond de lui-même ou tel qu’il le problème :faire de l’architecture avec les
deviendra. C’est ce futur de l’espèce que je habitants actuels des lieux ».
dois servir (...) Je dresse l’architecture d’abord P. Bouchain,
contre l’homme afin qu’elle ne réponde à [Link]
aucune de ses bassesses, à aucune de ses te-architecte-1
soumissions…. L’architecte est peut-être le
seul homme au monde qui assume une telle
situation ».
Claude Parent
[Démiurge: Dieu responsable de la création de
l’univers physique dans divers récits
mythologiques]

Architecture de Patrick Bouchain

Architecture de Claude Parent

1
I. Histoire et Définition du projet anthropologique :

A. L’origine du projet anthropologique :

1. De la Renaissance aux Lumières : “L’idée de l’humain s’impose” :

Lors de cette longue période et progressivement, les individus reconnaissent la


nature unique de l’Homme, il n’est pas fait à l’image de Dieu. On assiste
progressivement au passage du régime de la transcendance [Dieu est l’explication
de tout. Ex: Pluie = Dieu triste] à celui de l’immanence [L’humain a ses
caractéristiques propres, c’est lui qui est au centre. Il va chercher une explication
scientifique à la pluie. On parle de première modernité. Dès lors, il est possible et
même recommandé d’étudier les hommes pour eux-mêmes et pas uniquement
dans leur rapport à Dieu. Les hommes dans leur diversité deviennent un objet
d’études.

À gauche: Transcendance: “Cennino-Cennini, 1370-1440”, un religieux au centre.


À droite: Immanence: “Breughel l’ancien, La chute d’Icare, 1558”, Icare n’est pas au
centre et forte présence de l’Homme et d'autres éléments aux premiers plans.

Au 18ème siècle la réflexion sur l’homme va emprunter deux chemins différents


lesquels continuent à scinder l’anthropologie mais aussi l’espace social et politique :
● Pour les Lumières Françaises, le caractère unique et universel de l’homme
est mis en évidence.
● En Allemagne du 18è siècle : un autre regard sur l’humanité s’impose. Il
critique les Lumières. Pour les philosophes allemands (Herder, 1744-1803) il
n’y a pas un homme unique et universel mais des entités culturelles
différentes qui sont irréductibles les unes aux autres. R. Deliège écrit Herder
invectivant les philosophes français qui au nom de l’universalisme veulent
imposer la culture française : «Tous les princes européens, et nous tous
bientôt nous parlerons français». Pour lui il n’y a pas plus de vertus en
Europe qu’ailleurs : «Il serait d’un orgueil insensé de prétendre que les
habitants de toutes les parties du monde devraient être des européens pour
vivre heureux»
Herder préfigure, nous dit encore R. Deliège, le relativisme culturel. Le débat
entre universalisme et différentialisme/relativisme traverse toujours

2
l’anthropologie où il se décline d’une part entre le structuralisme dont l’objectif
est de dégager les structures invariantes de toutes les sociétés humaines et,
d’autre part, le culturalisme axé sur l’étude des caractéristiques culturelles
propres à chaque groupe culturel donné, mais aussi certains débats publics
contemporains (tel le voile, la question de l’universalité de la notion de droits
de l’homme).

2. L’entreprise coloniale :

Au 19ème siècle, l’image du sauvage se renverse : si Voltaire les voyait comme


bons et honnêtes, avec les expéditions coloniales il devient inférieur, primitif,
sauvage. Le colonialisme pousse au besoin de connaissance de ces peuplades
dites primitives. Il va favoriser le développement de l’anthropologie qui
progressivement, va se mettre à distance du projet colonial.

Voir à ce propos JC. Vatin, P. Lucas (1975), L’Algérie des anthropologues, Paris,
Maspero :
A propos du regard anthropologique posé sur l’Algérie colonisée, ils distinguent 4
périodes : (La méthode anthropologique “coloniale en 4 étapes)
1. Lors de l’entreprise de colonisation : ethnologie militaire visant à découvrir les
peuplades. L’objectif est stratégique : connaître pour mieux vaincre
2. Quand l’algérien est vaincu, il devient sujet d’enquêtes folkloristes. L’objectif
du regard anthropologique est alors de montrer le retard de la culture
algérienne, de s’indigner des valeurs barbares qu’elle véhicule face à la
civilisation française et de démontrer que seule l’œuvre assimilatrice de la
colonisation française pourra sauver les Algériens.
3. Progressivement et en même temps que l’anthropologie acquiert ses lettres
de noblesse, les recherches gagnent en profondeur et en rigueur. On assiste
alors à un renversement du regard : ce qui était jugé barbare, passéiste 20
ans plus tôt est érigé en vraies valeurs (ruralité, coutumes…). Les
ethnologues regrettent amèrement leur disparition progressive. Pourquoi ce
revirement ? La France est face à un mouvement de modernisation des
élites algérienne s’accompagnant d’une poussée indépendantiste.
[La France algérienne prend de l’importance, certains se sont hissés à de
haut postes et se font reconnaître, l'Algérie ne peut plus être inférieure ou du
moins plus aussi “barbare”.]
4. L’anthropologie s’affranchit des conceptions coloniales lors de la guerre
d’indépendance avec la prise de conscience de la domination et de ses effets
ravageurs : l’algérien devient sujet de connaissance, y compris par les siens
eux-mêmes. Voir la première œuvre de P. Bourdieu (ci-dessous)

3
B. Définitions :

- L’anthropologie sociale et culturelle est une discipline des sciences humaines


ayant pour objet l’analyse des fondements culturels des sociétés humaines,
de ce qui leur donne sens (déf. J. De Muynck). Cette analyse, nous dit cette
fois R. Deliège, cherche à traduire les valeurs et les cultures de populations
parfois très éloignées, valeurs qui organisent leur vision du monde et qui
donnent sens à leurs actions, pour les rendre intelligibles pour d’autres
cultures.

- L’anthropologie fondamentalement est une discipline des sciences sociales


qui pense l’altérité, qui tente de comprendre ce qui fait l’autre et le sens de ce
qu’il fait (les rites, les mythes, la construction des maisons et des villages, les
systèmes de parenté). Autant ce qui l’en distancie de nos sociétés mais aussi
ce qui nous en rapproche. Le regard sur l’autre nous permet en retour de
penser nos propres sociétés : «Nos voyages partent au loin pour y découvrir
ce dont la présence chez nous est devenue méconnaissable»

- Sur quelles sociétés l’anthropologue porte-t-il son regard ? (R. Deliège)


● Sociétés «primitives» dans un premier temps :
Le projet anthropologique porte d’abord son regard sur les sociétés
dites primitives, c-à-d des sociétés numériquement limitées, ayant peu
de contact avec l’extérieur et développant des technologies simples.
Deux remarques par rapport à ce propos :
○ le terme de société primitive est critiquable en ce qu’il sort
directement des théories évolutionnistes, il est ethnocentré.
[Opinion basé sur les critère d’une seule société qui rapporte tout
à elle même, très subjectif]
○ Pendant que l’anthropologie de la fin du 19ème siècle étudie les
sociétés dites primitives, la sociologie quant à elle étudie les
sociétés industrielles. C’est ce que l’on appelle le grand partage,
qui signifie qu’à la sociologie revient l’étude des sociétés
industrielles, alors que l’anthropologie s’intéresse aux sociétés
premières.
Anthropologie : Sociologie :
- S’intéresse aux sociétés - S’intéresse aux sociétés
dites primitives ou premières dites complexes (sociétés
(terme utilisé actuellement) : industrielles).
sociétés autarciques, de - Se penche sur des questions
petites tailles, sans monnaie liées aux transformations de
(Deliège). la société en voie
- Étudie des communautés d’industrialisation et
locales, de petite taille. Ses d’urbanisation (Durkheim,
études se font à une échelle Marx, Weber). Ses études se
micro-sociale (Malinowski, font à une échelle
Lévi-Strauss, Boas, …). macro-sociale.
- Développe progressivement - S’appuie volontiers sur des

4
une méthodologie méthodes quantitatives telles
particulière : l’enquête de que l’analyse ou la
terrain appelée encore production de statistiques
observation participante. (Durkheim, Le suicide) ou sur
C’est B. Malinowski qui en un travail de lectures ou
fait une norme d’archives (Weber, l’éthique
professionnelle : “Je n’ai protestante et l’esprit du
presque rien à faire avec les capitalisme)
sauvages sur le vif, je ne les
observe pas assez et ne
connais rien de leur langue”
(Journal d’ethnographe,
1967)
- N’est pas exempte d’une
vision ethnocentrée

A l’heure actuelle les sociétés sans écriture, restreintes et en autarcie


ont pratiquement disparu : les sociétés, appelées autrefois primitives
outre que l’usage de ce terme jugé péjoratif et raciste a disparu,
connaissent la monétarisation et se voient constituées en états nations
(R. Deliège). [C’est la fin du grand partage.] Ce n’est pas pour
autant que les cultures de ces sociétés ont complètement disparu
mais la plupart d’entre elles se sont ouvertes, nous dit R. Deliège. Ces
sociétés connaissent des tensions entre tradition et modernité. On
parle à ce propos d’hybridation culturelle.
Anthropologie : Sociologie :
- Les sociétés premières ont - Dans les années 1920 l’école
presque toutes disparu. Des de Chicago introduit l’enquête
anthropologues s’intéressent de terrain comme méthode
aux transformations qu’elles sociologique. Ses sociologues
ont vécues, souvent subies, au vont s’intéresser aux
contact de la modernité (Lévi communautés nées de
Strauss, Tristes tropiques). l’émigration aux USA et plus
- A l’heure actuelle, si de particulièrement aux
nombreux anthropologues phénomènes de désintégration
continuent à travailler sur des sociale qui s’y manifestent
communautés locales (comme la délinquance
lointaines (J. Woitchik, Brésil), juvénile) et de réorganisation
d’autres s’intéressent à des (R. Park qui étudie le
communautés locales issues processus d’intégration des
de leur propre univers : communautés émigrées ou
l’anthropologie urbaine est un Burgess qui étudie leur
exemple (Sudhir Venkatesh, spatialisation dans la ville de
Dans la peau d’un chef de Chicago).
gang), l’anthropologie du - Progressivement l’enquête de
religieux aussi (M. Maskens, le terrain a été de plus en plus
Pentecôtisme). souvent utilisée en sociologie.
- Les anthropologues continuent Cependant cette méthodologie
d’étudier des communautés n'a pas le monopole, les
locales, d’ici ou d’ailleurs et à méthodes quantitatives
utiliser majoritairement continuent à être utilisées. Des

5
l’enquête de terrain. études à large échelle y sont
toujours développées

● Puis sociétés dites «complexes» :


Par ailleurs, on l’a dit, les anthropologues s’intéressent de plus en plus
aux sociétés dites complexes. C’est-à-dire aux sociétés occidentales.
Même si on en a exagéré l’importance, c’est l’école de Chicago qui a
importé la première de manière construite l’approche anthropologique
à nos sociétés complexes. On a parlé à cet égard de la «fin du grand
partage» entre autres grâce aux sociologues de l’école de Chicago
qui ont utilisé les enquêtes de terrain. Cependant, malgré cette
évolution, les anthropologues continuent à s’intéresser à des groupes
relativement restreints (un ghetto dans le Chicago des années 20, une
cité de logements sociaux, un squatt…, ).
Sources : Les cours de R. Deliège, professeur d’anthropologie à l’UCL (2004-2005) et de J. De Muynck,
professeur de sociologie à l’UCL (2004-2005).
C. Méthodes :

Une discipline, nous rappelle Deliège, ne peut pas se définir uniquement par son
objet d’étude, elle se définit aussi par une méthode, une manière d’appréhender son
objet d’étude. La méthodologie de l’anthropologie est et reste l’observation
participante ou enquête de terrain. Il s’agit d’opter pour un regard sur le monde
étudié de l’intérieur en s’y immergeant durant une longue durée.

Zoom sur l’enquête de terrain :

○ Une définition : (JP. Olivier De Sardan, La rigueur du qualitatif p. 41) :


L’enquête de terrain (appelée par lui enquête de type socio-anthropologique)
« Se veut au plus près des « situations naturelles » des sujets, vie
quotidienne, conversations, routines, dans une situation d’interaction
prolongée entre le chercheur en personne et les populations locales, afin de
produire des connaissances in situ, contextualisées, transversales, visant à
rendre compte du point de vue de l’acteur, des représentations ordinaires,
des pratiques usuelles et de leurs significations autochtones »
○ À l’origine l’enquête sur le terrain n’est pas utilisée, on préfère l’étude de
récits racontés par des personnes ayant voyagé soit l'administration de
questionnaires auprès des personnes-ressources qui font souvent partie spot
de l’administration coloniale soit des Églises (ce qui constitue un important
biais).
L’enquête sur terrain devient la « norme professionnelle » avec [Link]
(1884-1942), célèbre anthropologue qui la formalise après qu’il se soit montré
insatisfait des méthodes alors en cours : « Je n’ai presque rien à faire avec
les sauvages sur le vif, je ne les observe pas assez et ne connais rien de leur
langue » (Journal d’ethnographe, 1967)

Diffusion progressive de la méthode hors de la discipline anthropologique en


sociologie (l’école de Chicago et la fin du grand partage), en sciences
politiques et en … architecture.

6
Les trois opérations de l’enquête de terrain :
1. Se documenter
2. Observer : « Fourrez votre nez partout, joignez-vous à tout ce qui se
passe, effectuez des plongeons dans la vie indigène »
(Malinowski, cité par Cefaï, [Link].)
Deux types d’observations :
- Une observation dite objective assigne à l'observation la
seule fin de décrire une situation et ses composantes
objectives pour ensuite en extraire des descriptions parfois très
fines (alors la familiarité du chercheur avec le milieu de l'objet
de son étude a pour seul but d'être le moins dérangeant
possible).
- Une observation plus interprétative ou compréhensive,
appelée observation participante et inscrite dans la durée. Son
objectif est de repérer le sens que les acteurs locaux donnent à
la situation et à leur acte :la familiarité du chercheur par rapport
à la situation dépasse de loin la volonté de minimiser un biais:
elle doit permettre une compréhension de la situation. Elle
renvoie aussi à l’idée que le chercheur doit passer à une sorte
de socialisation dans le milieu qu’il étudie (Chapoulie).
Diapo 4: En architecture à quoi sert l’observation participante?
Demander PN
3. S’entretenir formellement et informellement. L’objectif de l’entretien est
de confronter les observations avec les représentations et le discours
qui l’accompagne, saisir le sens des comportements, des usages
(entretiens doivent suivre les observations)

7
II. Définition et propositions de l’anthropologie de l’espace :

A. Définition de L’anthropologie de l’espace :

Elle étudie les relations existant entre l’espace, les groupes humains, qu’ils soient
sociaux (les classes sociales) ou culturels et les fondements culturels qui les
constituent et qu’ils constituent.

L’anthropologie de l’espace étudie comment l’investissement dans un espace à la


fois donne du sens aux sociétés et nous informe sur leurs fondements culturels. Plus
concrètement elle nous renseigne sur la manière dont les groupes humains,
culturels, sociaux, grands, petits, dans leurs spécificités et leurs ressemblances,
habitent l’espace, se l’approprient, le produisent. A la fois comment ils y prennent
place et le façonnent. Ces relations ne sont pas immuables, elles varient dans le
temps et dans l’espace. Elles varient aussi en fonction des positions sociales
occupées.

● Un exemple : La maison bourgeoise :


- La bourgeoisie, en tant que classe sociale apparaît progressivement et se
développe avec l’émergence des villes et leur autonomisation du pouvoir
aristocratique. Les bourgeois, originellement les habitants des bourgs, plus
particulièrement les commerçants et artisans, reçoivent des libertés de la
part du suzerain. Cette reconnaissance de droits spécifiques s’inscrit dans
l’existence de chartes. La révolution française consacre définitivement la
bourgeoisie. Comme toute classe sociale, elle tend à se distinguer des
autres classes sociales, en particulier l’aristocratie (voir les travaux de Pierre
Bourdieu). Pour ce faire, elle va développer et tenter d’imposer des valeurs,
des manières d’être qui lui sont propres.
- Ses valeurs : l’argent qui s’investit (voir Max Weber qui lie l’essor du
capitalisme au protestantisme et sa classe bourgeoise), la convenance
morale, la fonctionnalité des choses qui doivent être durables et
fonctionnelles (la bourgeoisie du 19ème siècle va développer « la science
du ménage » (C. Bauhain), la famille nucléaire [Schéma familial simple: un
couple de deux personnes avec ou sans enfants. Opposé aux familles
élargies ou polygames.], l’amour filial et conjugal, l’espace privé qui
préserve, la privacy (intimité), l’individu.
- Ces valeurs et codes de conduite se révèlent dans les manières de vivre,
entre autres, dans les manières d’habiter.
- Les principales caractéristiques de la maison bourgeoise :
○ La spécialisation des pièces (C. Bauhain) :
➢ La réception et l’espace de représentation : antichambre, boudoir,
salle à manger, billard, salle de musique…

8
➢ La vie privée de la famille et l’espace de l’intimité : Les différentes
pièces ne se distribuent pas aléatoirement mais selon le degré
d'intimité, les pièces les plus intimes sont à l’abri du regard de celui ou
de celle qui passe (dans la rue et dans la maison). "Il est de mauvais
ton de faire traverser une salle à manger ou une salle à coucher à son
visiteur pour le conduire au salon” (Bauhain) "Dans un salon, on
supprime les petits cadres de photographie de famille, et tous les
petits souvenirs intimes qui appartiennent à la chambre à coucher ou
tout au plus au cabinet de travail »
➢ Le monde des domestiques et la vie des services. Claude Bauhain
souligne que l’écart spatial entre le monde des patrons et celui des
domestiques va s’agrandir au fil du siècle jusqu’à l’invisibilisation
spatiale de ces derniers (ainsi on dédouble les escaliers réservés à la
famille bourgeoise et ceux réservés à la domesticité).
○ La maison protège l’intimité familiale en cachant les lieux les plus intimes
(les chambres à coucher, progressivement la salle à manger va s’isoler
du salon ou de l’antichambre où l’on fait attendre les invités) des regards
des personnes extérieures à la famille. Les espaces les plus ouverts
seront les plus proches de l’entrée et donc de l’espace public.
○ Une déconnexion de plus en plus forte entre la rue et l’habitat bourgeois
(D. Garrioch), entre l’espace public et l’espace privé, qui devient de plus
en plus le territoire de la femme (qui pendant le même temps est de plus
en plus exclue de l’espace public).
○ Ce filtrage passe aussi par un dispositif humain : le concierge et sa loge,
remplacés actuellement par des digicodes.

Comme déjà dit plus tôt cette définition impose une certaine conception de l’espace :
il est conçu à la fois 1) comme production sociale et symbolique d’une société à un
certain moment de son histoire, l’espace matériel et produit est investi de sens. [Ce
sont les habitants et la façon avec laquelle ils se sont approprié l’espace qui va
donner du sens à ce même espace.] 2) Mais il est aussi analysé comme producteur
d’usages lors des processus d’appropriation dont il fait l’objet. Pour l’anthropologue
de l’espace, l’espace n’est pas un réceptacle, une simple étendue, ou un tas de
pierres, un simple construit réductible à des mesures, il est un actant (B. Latour).
Pour exister il doit être perçu, conçu, représenté par les hommes qui l’habitent en
même temps qu’il contribue à la production des pratiques et représentations
sociales. Ce faisant, l'anthropologie de l’espace s’oppose à la fois au postulat
spatialiste selon lequel l’espace dans sa matérialité détermine le social et au postulat
sociologique selon lequel il est entièrement déterminé par le social (P. Bonin). L’un et
l’autre sont en autonomie partielle. En résumé si l’espace est une production sociale
et symbolique située dans le temps et dans l’espace, par sa matérialité, à la fois
dans sa force d’inertie et dans sa capacité à témoigner des histoires et usages
antérieurs, il produit à son tour du social et du symbolique, favorise des usages et de
représentations ou les rend malaisées.

9
B. Un exemple de la relation complexe entre l’espace matériel et le social : le cas des
tours de logements construits selon les principes modernistes :

a) Ce qu’est le mouvement moderniste en architecture :


- Mouvement architectural qui se développe après la première guerre mondiale
jusqu’à la fin des trente glorieuses [Période historique comprise entre 1946 et
1975 pendant laquelle la France et la plupart des économies occidentales
connurent une croissance exceptionnelle et régulière et à l'issue de laquelle elles
sont entrées dans l'ère de la société de consommation.]. Avant la deuxième
guerre mondiale, l’architecture moderniste va surtout concevoir des immeubles
privés. Après la seconde guerre mondiale, les immeubles collectifs modernistes
se multiplieront entre autres, en France, dans les villes nouvelles nées suite à la
nécessité de reconstruction et à l’exode rural.
- Mouvement en réaction avec l’architecture traditionnelle : Il faut faire tabula rasa
et en penser une nouvelle. Il propose un vocabulaire architectural nouveau :
«…la maison repose sur le sol, il la soulève sur des pilotis ; elle a généralement
un toit, il le supprime pour le remplacer par une toiture terrasse qui n’a plus de
toiture que le nom, tout comme la « rue intérieure » n’a, non plus, de rue, que le
nom. La fenêtre est habituellement verticale, il la rend horizontale», Boudon
Philippe.
- En 1930, en pleine crise économique, le 3ème congrès du CIAM, le Congrès
International d’Architecture Moderne, préconise la construction en hauteur
comme solution au problème du logement. Il faudra pourtant attendre la fin de la
seconde guerre mondiale pour que ces idées percolent dans le monde politique
et parmi les bailleurs sociaux. Ensuite, entre 1950 et 1970, la majorité des
logements sociaux obéissent peu ou prou aux principes de l’architecture
moderniste : construction en hauteur et donc de tours et de barres, orientation
optimale, construction sur dalle encourageant la séparation des circulations
routières et piétonnes, dégagement du site par rapport à son environnement
immédiat, production très standardisée voire préfabriquée d’éléments
architecturaux, présence d’équipements collectifs… Dans une après-guerre où
manquent des logements et où l’on trouve encore des logements taudifiés,
l’habitat social apporte le confort, les équipements et la lumière.
- Une mythologie moderniste : L’espace peut sauver le monde. Un extrait de
Sarcellopolis. Marc Bernard.1964 :
“Sarcelles est une terre de miracles ; ils s’y épanouissent parfois avec l’état et
avec la fraîcheur des roses... Voici le récit de l’un d’eux. Chacun sait que les
assistantes sociales explorent les milieux qui forment la couche sociale que l’on
a appelé prolétariat en haillons ... L’une d’elles a découvert un jour un taudis si
parfait qu’on l’aurait cru mis en scène par un cinéaste de la nouvelle vague qui
en aurait remis. Dans une pièce mansardée vivaient un couple et ses 4 jeunes
enfants. Le père travaillait dans une cokerie, ce qui n’arrangeait rien ; tout dans
la mansarde avait la couleur de la houille y compris ceux qui y habitaient.
Pourtant la fantaisie régnait là grâce aux libations de vin rouge sur lesquelles les
parents ne lésinaient pas, et grâce surtout à un canard bien en chair, mordoré,
rigolard, qui s’ébattait dans une bassine. C’était le seul des locataires qui eût une
salle d’eau… L’assistante sociale aida à transplanter la tribu à Sarcelles dans
l’un des logements dits d’urgence ou de transit… C’est dans l’un de ces

10
appartements spacieux, confortables que les sept nouvelles âmes de la cité
emménagèrent un beau jour de printemps, tandis que l’assistante sociale se
demandait avec un peu d’inquiétude ce qui allait advenir ; n’eût-il pas mieux valu
de choisir des gens plus sérieux, donner une chance à des plus méritants ?...
Quand elle revint quelques semaines plus tard, le parquet le mur avaient la
noirceur du coke, le fouillis était partout, le bout de terrain devant la maison
ressemblait à un coin de zone, et au milieu de la salle de séjour trônait le canard,
les enfants demeuraient en haillons, le père aussi noir, la mère échevelée dans
son peignoir crasseux. L’assistante se dit que le mal était sans remède, qu’elle
avait affaire à un style de vie que rien jamais ne pourrait changer. Or, surprise,
ravissement, lors de sa deuxième visite, que vit-elle ? Des murs repeints, des
enfants propres, le petit jardin net, les parents plus lucides sinon tout à fait
abstinents. Quant au canard, il avait disparu. Elle n’osa pas demander où il était
passé. Le dieu-logement avait triomphé et, selon toute apparence, cette fois,
après avoir exigé un sacrifice sanglant ».
- L’idéologie moderniste, qui sera reprise et souvent appauvrie par les politiques
de l'après guerre puis abandonnée au profit d’un discours purement
économiciste : construire au moindre coût, s’inscrit dans l’idée du progrès, dans
la croyance qu’une architecture nouvelle, détachée des traditions et des
conservatismes, contribuerait à la création d’un homme nouveau, solidaire,
échangeant, détaché de sa classe sociale d’origine. Il s’agit de bâtir une société
progressiste. Les architectes ont un rôle important à jouer dans sa construction.
Ils participent à l’avant-garde. C’est la figure de l’architecte-démiurge (JL
Genard), créateur omniscient qui sait et anticipe.
- Plus concrètement le rôle de l’architecte est d’éclairer les usagers et de leur
dévoiler la bonne manière de penser et de construire un cadre de vie «adéquat»
quitte à ce que la réception de son architecture se fasse «au forceps». Claude
Parent, grand architecte moderniste, écrit : « Je veux que l’architecte résiste au
mental malade de l’homme au lieu de l’accompagner dans sa maladie. Je veux
faire en sorte qu’elle demeure saine, virile, au milieu de toute cette
démobilisation du monde et se manifeste de façon à s’opposer à l’homme tel
que maintenant il croit être, pour mieux servir tel qu’il est au fond de lui-même ou
tel qu’il le deviendra. C’est ce futur de l’espèce que je dois servir(...) Je dresse
l’architecture d’abord contre l’homme afin qu’elle ne réponde à aucune de ses
bassesses à aucune de ses soumissions chaque fois que l’architecte dit non,
clame son refus, sa non complaisance rejeté une complicité l’architecture.
L’architecte est peut-être le seul homme au monde qui assume une telle
situation ».

11
b) La cité-modèle de Laeken présentée au cours illustre parfaitement cette
architecture moderniste qui concrétise le postulat spatialiste.
● Elle illustre l’alliance entre partis progressistes et laïcs et architectes
modernes prônant l’habitat collectif, locatif et moderne. Ce modèle s’oppose
au modèle catholique basé sur l’accès à la propriété (loi de Taeye, 1948).
● Braem, proche des communistes, entend participer à l’avènement d’une
société nouvelle.
● Elle illustre la volonté de construire une contre-ville, contre la ville
traditionnelle, et un Humain nouveau débarrassé des conservatismes. • Un
prétexte : l'exposition universelle de 1958.
● Concrètement : 17 ha au nord-ouest de Bruxelles, 3 tours de 18 étages, 3
tours de 15 étages, 8 barres de logements, plus de 1000 logements et un
ensemble d’équipements publics favorisant l’autarcie, ils ne seront pas tous
réalisés. La construction se fait sur pilo's.

«La ville capitaliste étouffe dans ses propres excréments […] de l’intérieur
des habitations [de la Cité Modèle, ndlr] on pourra voir toute la marée
résidentielle bruxelloise… Plus près l’expansion banale de ce que l’on
nomme des cités-jardins et des lotissements en friche, dessine un front de
laideur auquel le nouveau quartier devra tenir tête grâce à une composition
urbaniste agressive et défensive. Ceci est la base de toute la conception :
construire, face au chaos des rues tracées au hasard, remplies à Bruxelles
de bâtiments particulièrement incohérents, un îlot d’ordre et de clarté
consciemment articulé. Elle ne pourra s’exprimer autrement que dans une
composition orthogonale de lignes et de plans… [Ndlr : Plus loin à propos du
centre culturel, il dit encore] un monument à l’angle droit qui doit conférer au
lieu un caractère élevé. L’idée qui est à l’origine de cette plastique est le motif
de l’angle droit… pour exprimer que l’homme, au milieu des éléments de la
nature qui l’entourent, manifeste sa volonté de domination à travers le signe
de l’angle droit, signe de l’ordre humain qui exprime aussi cette idée qui
pénètre toute activité humaine progressiste : agir pour changer» …
L’architecture est un moyen de « guider les citoyens pour qu’ils deviennent de
meilleurs êtres humains » (Braem, Het schoonste land ter wereld . ; cité par
Strauven, op. cit : 72, 73, 102).

12
○ Son projet politique se marque dans la spatialité du lieu.
Diapo 1 : Quel est il? Comment? : Demander PN

Photographie de S. Bez & [Link]-Senac, 2016

13
c) Les critiques qui lui sont faites : inscrites elles aussi dans la logique spatialiste :
● Le caractère inesthétique des villes nouvelles.
● Elles produisent des pathologies sociales et psychologiques (la Sarcellite
[Sorte de névrose dont peuvent souffrir les habitants d'immeubles
d’habitation]).
● La critique « culturaliste » : H. Raymond (L’habitat pavillonnaire, 1966). Le
logement collectif moderne s’oppose au modèle idéal de l’habiter : la maison
(« habiter du sol au ciel » -Léger) qui permet de répondre aux besoins de
limite, de contrôle, d’espaces de réserve, d’avants et d’arrières, de
fondations... A son contraire, le modernisme laisse « littéralement l’habitant
sur place » (H. Raymond).
Elles s’inspirent elles aussi du même postulat spatialiste : l’espace dans sa
matérialité continue à y jouer un rôle déterminant sauf qu’il ne sauve plus le
monde comme le pensaient les architectes modernistes et les hommes et femmes
politiques, progressistes, qui ont commandité ces villes nouvelles mais il les
condamne.
Elles vont justifier la destruction en France de plusieurs logements collectifs
modernes.

d) Une critique sociologique plus complexe et nuancée :


JC Chamboredon et M. Lemaire, sociologues, ont écrit en 1970 un article qui fera
date et permettra une analyse fine des rapports de coexistence qui se
développent dans une ville nouvelle (celle de Massy dans la banlieue parisienne)
construite sous l’instigation du parti communiste local. L’article s’appelle «
proximité spatiale, distance sociale ». Ils déconstruisent le postulat spatialiste
(qu’ils appellent l’illusion spatialiste). Ils montrent que les faits sont plus complexes
et que, malgré l’enthousiasme lié aux villes nouvelles construites selon ces
principes bien réel (voir l’extrait de Sarcellopolis de Marc Bernard dans le
diaporama qui montre l’enthousiasme qu’ont suscité ces villes nouvelles) la réalité
de Massy dont le peuplement repose sur la mise en œuvre de la mixité sociale
(dans un premier temps la population qui y habite est issue à la fois des
différentes fractions (inférieure, moyenne et supérieure) des classes ouvrière et
moyenne (auxquelles il convient d’ajouter des professions libérales), les rapports
de coexistence n’y sont pas forcément harmonieux. [Ce n’est pas parce que l’on
est proche spatialement que l’on est proche socialement]

14
Dans les faits ils ont constaté que :
Les pratiques de sociabilité (ou les rapports de coexistence, les rapports de
voisinage) ne sont pas affaire de dispositions personnelles. Ils ne sont pas
sociologiquement explicables par une question de caractère ou d’affinités
personnelles mais liés aux trajectoires sociales et résidentielles des habitants.
Ainsi :
○ Les membres de la fraction supérieure de la classe ouvrière aiment la
proximité des classes moyennes et des professions libérales, positions qu’ils
veulent et pensent pouvoir occuper parce qu’ils sont en mobilité sociale
ascendante, alors qu’ils réprouvent la proximité spatiale avec les membres de
la fraction inférieure de la classe ouvrière avec laquelle ils craignent
par-dessus tout être confondus. Les jeunes de cette fraction inférieure de la
classe ouvrière, plus nombreux et surreprésentés dans l’espace public (les
jeunes des autres classes sociales font plus souvent partie de mouvements
de jeunesse) et donc visibles sont l’objet d’indignation morale de la part des
autres classes sociales (ils sont mal élevés, traînent dans la rue…). Derrière
cette indignation morale se cache un mécanisme de mise à distance sociale.
○ Les membres de la fraction inférieure de la classe ouvrière perdent de leur
assurance sociale qu’ils développent davantage dans les quartiers ouvriers
traditionnels où l’homogénéité sociale prédomine, la solidarité s’affaiblit, leur
vie se recentre sur l’unité familiale. Ils se sentent jugés par les autres et
subissent un sentiment de relégation sociale et symbolique de la part des
fractions supérieures de la classe ouvrière et de la classe moyenne qui voient
d’un mauvais œil leur voisinage.

➢ La proximité spatiale ne crée donc pas nécessairement la proximité


sociale. Elle ne la crée que sous certaines conditions.
➢ L’homme (humain) nouveau ne serait que l’homme moyen et la ville
nouvelle un instrument de normalisation des classes populaires.
➢ Chamboredon et Lemaire ont une lecture sociologique où l’espace se
réduit à être le réceptacle des rapports de classe. En cela ils s’inscrivent
dans le postulat sociologique.

e) L’espace est en même temps un producteur et un produit du social :


Serait-il donc juste de dire que cette architecture-là, à elle toute seule,
engendrerait de telles épreuves de coexistence ? Non, de la même manière que
l’architecture a elle toute seule ne peut pas faire un homme nouveau elle ne peut
être à elle seule la seule explication des problèmes sociaux qu’elle hébergerait.

Le point de vue développé dans ce cours est que l’ordre spatial et l’ordre social
jouent ensemble dans la production des phénomènes sociaux qui se développent
dans les cités.

L’espace joue un rôle, parmi d’autres, dans la construction du social :


○ Une architecture voyeuse (la cour centrale) /aveugle (les parkings, les
passerelles) qui peut rendre les rapports de coexistence incertains et
imprévisibles (voir le cours et l’extrait d’article ci-dessous).

15
○ Une architecture aux espaces d’entre-deux et au statut incertain poussant
elle aussi à des épreuves de coexistence avec des « inconnus familiers » (A.
Morel).
○ Il peut également jouer un rôle de facilitateur d’interactions sociales (les
coursives), d’appropriation (les fenêtres et leur décoration) et producteur
d’imaginaires (le toit de la tour la plus haute).

Extrait de l’article de C. Schaut, 2012, « Entre attachement et rejet. L’analyse


des relations ambiguës qui lient et délient les habitants de logements sociaux
à leur architecture », P. Ardenne et B. Polla (Eds.), Architecture émotionnelle,
Bruxelles, La muette-le bord de l’eau.

« Une des spécificités des tours et des barres modernistes est qu'elles
multiplient les occasions de rencontre avec les voisins alors que d’autres
formes spatiales les atténuent (la maison individuelle par exemple). Le
parking, les voies de circulation piétonne, les passerelles, les espaces verts
et de jeux, les espaces intermédiaires constitués de halls d’entrée et des
cages d’escaliers, les ascenseurs, les couloirs, les coursives parfois, sont
autant d’espaces et d’occasions de rencontrer ces autres qu'Alain Morel
appelle « les inconnus familiers ». Leur caractéristique commune est
qu’aucun d’entre eux ne peut prétexter l’anonymat, supposé rythmer les
espaces publics ni se laisser aller à une trop grande familiarité, voire au
laisser faire qui serait légitime dans l’espace privé. Ces espaces, que l’on
peut qualifier d’« entre-deux », provoquent des épreuves de nomination
continuelle : A qui appartiennent-ils ? Quels sont-ils ? Ce travail incertain de
leur qualification favorise l’émergence de difficultés de coexistence,certains
en revendiquant une appropriation monopolistique, les autres la contestant.
La surabondance de tels espaces d’entre-deux pose aussi la question de la
responsabilité de leurs usages et de leur entretien. Aucun d’entre eux n’en
est le propriétaire. Pour résumer, ils constituent de véritables scènes
sociales pour le meilleur, il s’y déploie et s’invente des sociabilités
collectives importantes et d’intéressantes formes de solidarité, et pour le
pire, ils peuvent être le lieu de rencontres imprévisibles et craintes et de
lourds conflits d’appropriation.

Cette architecture multiplie aussi les espaces où l’économie du regard se


met potentiellement en déséquilibre : trop d’espaces aveugles, où l’on ne
voit pas, des parkings, des coins et des recoins des bâtiments, des dessous
de passerelles. Mais aussi trop d’espaces voyeurs. Ceux d’où on ne peut
s’empêcher de voir comme c’est le cas des appartements qui entourent les
cours. Dans ces cités il y a à la fois trop de regards, souvent des regards de
ceux dont on aimerait ne pas être vu (par exemple les vieux regardant les
jeunes et inversement) et pas assez. Quant au logement, souvent
confortable, deux soucis majeurs sont souvent invoqués par les habitants :
le bruit qui altère le sentiment d’intimité pourtant essentiel à la constitution
de l'habitation et le calcul des charges incroyablement lourdes dans ces
barres et ces tours modernistes. Ces deux soucis convoquent également la
question de la cohabitation avec le voisin parfois considéré comme trop
bruyant et qui utilise trop ou mal l’ascenseur.

16
Cette architecture dans des conditions sociales précises comme la
précarité, l’isolement social ou le non-travail qui « cloue » certains des
habitants à l’espace local, pousse donc à la rencontre parfois vécue comme
une épreuve quand elle n’est pas désirée. Il peut s’agir de rencontres avec
des jeunes garçons qui tiennent les murs dans les espaces intermédiaires.
Mais il peut aussi s’agir de rencontres avec des adultes parfois âgés, qui
sont des anciens habitants et qui toisent eux aussi, ou encore avec la
famille d’origine immigrée qui, aux yeux de certains voisins, fait trop de
bruit, est trop nombreuse, ou encore de celui qui souffre de problèmes de
santé mentale. Mais ces rencontres peuvent aussi être heureuses,
souhaitées, apaisées ou neutres, basées sur l’indifférence polie, qualité
essentielle, selon Goffman, des comportements dans l’espace public. Dans
tous les cas, elles peuvent susciter différentes émotions comme par
exemple la peur qui peut véritablement provoquer des retraits des espaces
publics au profit des espaces privés, la réprobation, « l’indignation morale »
(Chamboredon et Lemaire) face à la présence de l’autre et la dispute pour
le monopole exclusif des espaces intermédiaires, de la cour, des bancs.
Pourtant, parfois dans le même temps et avec les mêmes personnes, des
sentiments d’attachement au lieu et aux gens se développent et cohabitent
de manière ambivalente avec le rejet. Quand les tours sont démolies et que
le voisinage se délite, les habitants se plaignent parfois lourdement et ces
démolitions entraînent véritablement chez la plupart des habitants un
sentiment de désappropriation, un sentiment de nouvelle exclusion.

Et l’espace est lui-même construit par le social, entre autres par :


○ Le poids des idéologies (dans l’exemple liée à l’architecture moderne)
progressiste, du contexte socio-politique (la force des partis progressistes, la
société fordiste de l’après deuxième guerre mondiale).
○ Le poids des trajectoires résidentielles et sociales des habitants qui jouent sur
les représentations de l’habiter et sur les pratiques de sociabilité (voir
Chamboredon et Lemaire).

17
f) Une lecture relationnelle des rapports entre le spatial et le social : retour à la Cité
Modèle :
● Des équipements matériels emblématiques de l’architecture moderniste (la
coursive, la tour, la place centrale (dite haute), les espaces ouverts grâce à la
construction sur pilotis, les espaces intermédiaires tels que les halls d’entrée,
les parkings…) poussent à la construction de rapports de coexistence
spécifiques tels que la rencontre, parfois désirée, parfois non désirée avec
des « inconnus familiers » que peuvent être les voisins (A. Morel).

La coursive : une architecture voyeuse vécue comme positivement ou pas ,


une épreuve de coexistence, une aide à la sociabilité de proximité :
« C'est un des immeubles où il y a des
coursives même aux étages et donc on est
trois voisines à faire pousser plein de
plantes depuis des années et quand on
arrive sur notre coursive on voit des jardins
suspendus, c'est magnifique! (...) on
essaie quand même que ce soit agréable
et on est mieux sur la coursive qu'à
l'intérieur. En tout cas chez moi c'est le
cas, ma coursive est plus jolie que
l'intérieur » (Myriam, 53 ans).

La tour : un stigmate, une icône identitaire, être contrôlé/contrôler :

« J’ai pas de jardin, mais j’ai une cité… »

« J'adore être dans les blocs et admirer la


vue. Avant on grimpait sur le toit des blocs
car c’était interdit d’y aller. Et nous on
cassait les vitres pour y accéder »
(M. et R, 17 et 18 ans).

La place haute : une architecture voyeuse et de contrôle :

« Si le marché n’a pas fonctionné c’est


parce qu’il se trouvait sur la place centrale
et , qu’en raison de sa position, les gens
n’osaient pas y aller car ils se sentaient
observés depuis les bâtiments alentour »
(Cécile, 53 ans).

18
Les fenêtres. Toutes les mêmes, toutes différentes :

● Ils facilitent le développement d’architectures voyeuses et/ou aveugles qui


sèment le trouble sur la détermination des régions antérieures et
postérieures. Selon E. Goffman il existe deux régions de la vie quotidienne:
- la région antérieure où l'on se donne en représentation, que Goffman
appelle la scène, où l'on tient son rôle
- la région postérieure, les coulisses où on prend distance avec son rôle,
où on se retrouve entre soi, à l’abri des regards des autres, où l’on peut
se permettre des relâchements langagiers et corporels.
● Certains espaces, de par le trouble de leur qualification, peuvent être à la
source de difficultés de coexistence mais peuvent aussi favoriser des formes
de sociabilité recherchées et désirées.
● Mais les équipements ne déterminent pas entièrement les rapports de
coexistence. Y jouent aussi les trajectoires sociales complexes qui
influencent les représentations de “lʼhabiter” des habitant.e.s et les formes
d’interactions quotidiennes. « On n’a plus la force de déménager, alors on se
sent coincé, on n'est plus vivant... On se sent un peu bloqué ici, on n'a plus le
courage de déménager... L’impression d’être bloqué, c'est quoi ? C’est le fait
d’avoir des problèmes sur les événements dans le quartier » (Maurice, 75
ans, Chaussée d’Anvers).
● En conclusion :
- Il faut se départir d’une recherche de causalités et de déterminations
(sociales ou spatiales) et opter pour une lecture relationnelle de l’espace.
- Cela revient à considérer l’espace comme « un membre actif de la
relation sociale » (Golsenne, 2014). Il fait faire des choses aux gens
(Latour, 2000) mais il est aussi fait par des « gens ».
- Lʼarchitecture moderniste, pas plus qu’elle ne peut changer le monde, ne
peut le condamner

19
C. Trois propositions de l’anthropologie de l’espace :

- Tous les groupes humains investissent les espaces de significations et de


représentations qui renvoient aux représentations du monde qu’ils construisent et qui
les construisent.
- Les expressions du rapport à l’espace ne sont pas invariantes, elles varient en
fonction du temps, des lieux et des groupes culturels et sociaux.
- La transgression et le non-respect de ces rapports à l’espace peuvent avoir des
conséquences variables en fonction du caractère englobant ou non des sociétés.

○ Un exemple : La notion de limite (1ère et 2ème propositions):

a) La limite est une opération de fondation qui concerne toutes les sociétés
(première proposition):

“Toutes les sociétés ont affaire avec l’étendue, c’est-à-dire que toutes sont
situées dans l’espace… D’autre part, de nombreuses sociétés isolent dans
l’ensemble des relations qu’elles entretiennent avec l’espace une catégorie
particulière d’opérations auxquelles elles reconnaissent la capacité de faire
fondation”. Levy et Ségaud, Anthropologie de l’espace, p. 28

b) La forme prise par ces limites peut varier (deuxième proposition):

Ex: Limite faible: La société nomade Touareg:


● Un milieu : le désert (Sahara central)

● Une société communautaire : le collectif est constitué de tribus issues


d’un même lignage. Ces tribus sont regroupées en fédération.
● Une société hiérarchisée : le rapport à la mobilité est un marqueur
social, un signe de place dans la hiérarchie sociale :
- Au bas de la hiérarchie sociale : les « tributaires » (imghad) : les
anciens esclaves, bergers… Ils sont assignés aux territoires.
Cependant des esclaves participent aux caravanes.
- A son sommet : les nobles guerriers (imazighen) qui guident les
caravanes. Ils sont les plus mobiles.
- Entre les deux se trouvent les agriculteurs, les éleveurs
semi-nomades et les artisans (L. Gagnol, « Le territoire peut-il être
nomade ? Espace et pouvoir au sein des sociétés fluides et
mobiles », L'Information géographique 1/2011 (Vol. 75) , p. 86-97).

20
● Une société matrilinéaire et matrilocale.
● Une société essentiellement nomade: “Un univers pensé en
mouvement” (Claudot-Hawad, p. 236).

« La marche vers le puits n ’est pas le terme de notre soif. A peine


étanchée la soif s ’enflamme. L’arrivée est le moment d’ un autre
départ » (Hawad, La caravane de la soif cité par H. Claudot-Hawad) ».

« Pour lit de mes artères, toutes les épines et tous les chardons, plutôt
qu ’ un carré de sol clôturé à l’abri d’ un fanion » (Hawad,
Transhumance des souffles, cité par H. Claudot-Hawad) ».

● Une économie basée sur l’économie pastorale et le commerce


caravanier ([Link] et Claudot-Hawad)

● Le territoire des Touaregs est à la fois:


Rayonnant :
- Il se construit le long des chemins des caravanes au gré des
déplacements et par l’usage des espaces traversés pour y faire
pâturer et pour se reposer.
- Son usage est temporaire, en fonction des saisons (la caravane
se déplace à la saison des pluies)
- Il n’est pas aléatoire : les déplacements sont régulés en fonction
des appartenances communautaires qui donnent accès à des
pâturages et des droits d’usage. Ceux-ci peuvent être remis en
cause en fonction des relations de forces entre lignages rivaux ou
en fonction de sécheresses majeures par exemple. » (Gagnol,p 9)
Concentrique :
- À côté des axes de circulation, il existe des espaces qui font
fondation tels la tente, le puits et l’oasis.
- Ces espaces marquent la limite entre nature sauvage (l’essuf) et
l’espace domestiqué (l’Ebewel) jugés à la fois opposés et
complémentaires (Claudot Hawad).

21
L’essuf: C’est le désert, la nature sauvage, dangereuse mais
indispensable. Peuplé par les Génies/Djinns (les Kel Esuf, «ceux du
vide ou de la solitude» (Gagnol, 2004)) qui sont craints. Il faut s’en
protéger.

L’ebewel: La tente. L’espace protecteur et féminin. (Dessin d’Antoine


Reboul dans son mémoire , « Essence du nomadisme », 2020)

● D’autres territoires concentriques


Le puit et l’oasis

● Actuellement le territoire des Touaregs n’est pas reconnu. Il est


menacé par la création et la consolidation des États-Nations nés de la
colonisation. Ceux-ci forment de «nouvelles territorialités» et forcent à
leur sédentarisation.

22
● A l’heure actuelle, les populations touaregs résistent :
- Il y a des résistances politiques.
- Il y a des pratiques qui reconstruisent la relation nomade à
l’espace: contrebandes, développement du tourisme saharien qui
transgresse les frontières étatiques grâce entre autres aux
nouveaux moyens de communication tels les 4X4 et les portables
(Gagnol).

○ En conclusion:

● Le nomadisme touareg ne suppose pas l’inexistence de limites (L. Gagnol,


[Link].).
● Le rapport à l’espace varie en fonction :
- De la position sociale occupée.
- Des usages et de leurs temporalités.
- D’éléments contextuels (Gagnol) : les grandes sécheresses, le déclin
socio-économique du modèle pastoral et la sédentarisation forcée.
● Prolongement : les Achuars (P. Descola dans son ouvrage « Par-delà culture
et nature »(2005).

23
III. Deux conférences:

A. Lucie Martin:
[A la recherche d’une prise de note complète]

B. Charlotte Gyselynck:
[A la recherche d’une prise de note complète]

IV. Une lecture:


Disponible sur l’UV:
“Proximité spatiale et distance sociale. Les grands ensembles et leur peuplement”
Jean-Claude Chamboredon et Madeleine Lemaire

24
Un exercice pour l’examen :
- Visionnez le documentaire présent sur l’UV
[Link]
ancais-le-beton-et-la-courbe
- Décrivez 4 éléments architecturaux ou matériaux du siège du parti communiste français
qui expriment son idéologie et justifiez votre choix.

[Support visuel que j’ai trouvé: [Link]


Mes réflexions:
- Sobriété, simplicité, efficacité. Le bâtiment du travailleur.
- Juste le nécessaire en termes d’espaces, rien de superflu.
- Matériaux brut, transparence avec le visiteur, rien n’est caché.
- Similitude avec l’architecture industrielle (boulons apparent, aciers et bétons), le lieu de
travail des “travailleurs”.
- Grand espace commun, le “foyer communiste” pour se rassembler en grand nombre, un
espace de partage.
- Certaines contraintes lié au fait même d’être communiste à l’époque (mal vu), fenêtres
pour parer aux attentats aux gaz, portes de la salle de conférence rassurante (secrets
gardés),...
-………………………………Ouvert à toutes autres réflexions…………………………………]

25
Correction de la question: "Définissez la fin du GP”:
A quoi faut-il être attentif quand on répond à une question d’examen ?
1. Donnez les éléments de réponse indispensables:
● Quoi ?
- La fin de la scission entre sociologie, qui jusque-là réserve ses analyses à
l’étude des sociétés complexes et aux phénomènes macro sociaux qui s’y
déroulent en utilisant surtout des méthodes quantitatives et l’anthropologie qui,
jusque-là analyse les sociétés dites premières en étudiant ses communautés
locales avec l’enquête de terrain.
● Qui ?
- Opérée par les sociologues de l’école de Chicago
● Comment ?
- Les sociologues de l’école de Chicago commencent à utiliser l’enquête de
terrain pour étudier les communautés locales des sociétés complexes.
Quelques réponses incorrectes:
- La sociologie n’utilise plus de méthodes quantitatives.
- La fin du grand partage désigne l’étude des communautés locales proches.
- La fin du grand partage désigne la scission, l’autonomisation, la fin de la
collaboration, le début de la distinction /Désigne la réunification,
l’homogénéisation des méthodes par les sociologues et les anthropologues.
- Le grand partage.
- Le moment où les sociétés premières ont disparu.
- Désigne l’évolution des méthodes d’analyse des sociétés.
- À cause de l’évolution des sociétés premières.
- Un changement méthodologique d’enquête (Trop flou).
- Anthropologie s’éloigne du positivisme.
- Désigne un instant, un moment, une période (Trop flou)
2. Répondez à une demande de définition par une définition
● Une définition commence par:
- Désigne…
- C’est…
- Représente…
● Une définition ne commence pas par: (= Pertes de points)
- La fin du GP a eu lieu quand…
- C’est lorsque…
- Tout d’abord il faut savoir que l’anthropo s’intéressait aux…
- Tout d’abord on parle de grand partage…
- Dans les années 20, l’école de Chicago à…
3. Articulez les idées entre elles:
● Utilisez les conjonctions de coordination.
● Utilisez des adverbes à bon escient.
4. Soyez clair.e.s, utilisez les bons mots.
5. Répondez à la question:
● La fin du grand partage est le contraire du partage…

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