9 Defiance
9 Defiance
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Défiance
Copyright de l’édition française © 2021 Juno Publishing
Copyright de l’édition anglaise © 2017 Sloane Kennedy
Titre original : Defiance
© 2017 Sloane Kennedy
Traduit de l’anglais par Lorraine Cocquelin
Relecture et correction par Kitkat, Agathe P.
Tout droit réservé. Aucune partie de ce livre, que ce soit sur l’ebook ou le papier, ne peut être reproduite ou transférée d’aucune façon que ce
soit ni par aucun moyen, électronique ou physique sans la permission écrite de l’éditeur, sauf dans les endroits où la loi le permet. Cela inclut
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ISBN : 978-2-38228-204-5
Première édition française : octobre 2021
Première édition : juillet 2017
Ceci est une œuvre de fiction. Les noms, les personnages, les lieux et les faits décrits ne sont que le
produit de l’imagination de l’auteur, ou utilisés de façon fictive. Toute ressemblance avec des personnes
ayant réellement existées, vivantes ou décédées, des établissements commerciaux ou des événements ou
des lieux ne serait que le fruit d’une coïncidence.
Ce livre contient des scènes sexuellement explicites et homoérotiques, une relation MM et un langage
adulte, ce qui peut être considéré comme offensant pour certains lecteurs. Il est destiné à la vente et au
divertissement pour des adultes seulement, tels que définis par la loi du pays dans lequel vous avez
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mineurs.
Remerciements
Un grand merci à Susan Wells pour avoir fourni l’image et le nom d’inspiration parfaits pour le
personnage de Vincent !
Merci à Claudia, Kylee, Lucy et Courtney pour les bêta lectures rapides et approfondies !
Comme toujours, merci à mes sœurs de cœur, Claudia, Kylee et Mari pour votre amour et votre soutien !
Prologue
— Non, refusai-je sans hésiter en étudiant les deux hommes qui me faisaient face.
J’avais déjà parlé quelques fois à Ronan Grisham par téléphone, mais Memphis, c’était une première.
Bien sûr, je savais à peu près tout ce que j’avais besoin de connaître à son sujet, puisque j’avais effectué
des recherches dès que Ronan m’avait demandé de venir les rencontrer à Seattle. J’aurais pu leur dire
avant même de quitter mon logement en Virginie-Occidentale qu’accepter le boulot qu’ils avaient à
m’offrir, quel qu’il soit, ne m’intéressait pas ; cependant, pour être tout à fait honnête, le petit groupe que
Ronan dirigeait ici m’intriguait. Une curiosité que je devais à Ethan Rhodes, j’imagine.
J’avais rencontré ce dernier, six mois plus tôt, quand Ronan m’avait demandé de jeter un œil à un
portable cassé qu’Ethan avait en sa possession et dans lequel se trouvaient les preuves d’un meurtre. Dès
l’instant où j’avais fait la connaissance du médecin, j’avais été ramené en arrière, à une époque de ma vie
à laquelle je ne souhaitais pas retourner. Non pas qu’Ethan ressemble à David ; c’était plutôt dans
l’attitude. Il possédait une sorte de vulnérabilité, mêlée cependant à une certaine ferveur en même temps.
C’était pour cette raison que j’avais aidé Ethan à courir après son compagnon, Cain Jensen, lorsqu’il
avait craint que la vie de l’homme de sa vie soit en danger.
Malgré tous les combats que David avait eu à mener lors de notre dernière année ensemble, il avait été
d’une loyauté infaillible… et protecteur. Il n’avait jamais été capable de trouver la force de se battre pour
lui-même, toutefois, si je courais le moindre danger, il était prêt à se tenir à mes côtés, l’arme à la main.
C’était ce souvenir qu’Ethan avait éveillé en moi et qui m’avait poussé à faire une chose à laquelle
j’avais renoncé depuis que j’avais perdu David au profit de ses démons.
Je m’étais impliqué.
Et ce n’était pas une bonne chose.
Pas dans mon domaine d’activité.
Malgré tout, je l’avais fait, et j’avais commencé à m’interroger sur le genre de travail qu’effectuaient
Ronan et ses hommes. Je n’avais jamais rencontré ce dernier, notre relation ayant plutôt été du genre
« l’ami d’un ami ». Il avait demandé une faveur qu’on lui devait, et c’était moi qui m’en étais chargé.
Cela aurait dû être une simple transaction.
J’aurais dû respecter ma part du marché, puis tout oublier. Cependant, Cain Jensen m’avait contacté et
demandé de rester avec Ethan le temps que lui-même s’occupe de l’ex rancunier du médecin une bonne
fois pour toutes. Alors que j’avais été sur le point de refuser, j’avais entendu le désespoir dans la voix du
jeune homme.
J’avais compris ce qu’il ressentait.
Ce besoin de tout faire pour protéger la seule personne capable de nous compléter dans la vie… celle
qui était notre raison d’être… Notre raison de respirer, de nous battre… d’affronter des journées
interminables, même après son départ, parce que, sans nous, il n’y aurait personne pour faire vivre son
souvenir.
C’était pour cette seule et unique raison que je parvenais encore à me lever depuis que David m’avait
été arraché.
Car malgré la balle qu’il s’était lui-même tirée dans la tête, il m’avait été arraché. L’homme dont
j’étais tombé amoureux à l’adolescence avait commencé à disparaître, sous mes yeux, dès l’instant où il
avait reçu ce courrier de l’armée lui disant qu’elle n’avait plus besoin de ses services.
Le même que celui que j’avais reçu.
Et tout ça parce que David et moi avions commis la grave erreur de tomber amoureux l’un de l’autre.
— Vous n’allez même pas nous écouter ? demanda Memphis.
Nous étions installés dans son salon. Un chat blanc avait élu domicile sur mes genoux dès que je
m’étais assis. Quand Memphis avait fait mine de le virer, j’avais balayé sa tentative d’un geste de la
main. Je préférais grandement la compagnie des animaux à celle des humains.
Écouter ce qu’ils avaient à me dire ne m’intéressait pas, pourtant, je décidai de lui faire plaisir et
acquiesçai légèrement. Je refuserais quand même à la fin. Parce que jouer les gardes du corps pour qui
que ce soit ne m’intéressait pas du tout, puisque cela signifierait passer plus de cinq minutes en
compagnie d’un autre être humain.
Merci, mais non merci.
— Il s’appelle Nathan Wilder. Son frère est en couple avec le fils d’amis à nous et un autre homme,
expliqua Ronan.
Je gardai le silence, même si le concept de trois hommes dans une relation égalitaire m’intriguait.
Memphis lui-même était dans ce type de relation, bien que je n’aie jamais rencontré ses compagnons. Les
recherches que j’avais effectuées à son sujet s’étaient concentrées sur les bases, à savoir les finances, le
CV et l’historique familial ; cependant, je pouvais dire d’après les photos que j’avais trouvées de lui en
compagnie de deux jeunes hommes séduisants d’une vingtaine d’années qu’ils étaient amoureux tous les
trois. Pour un homme s’approchant de la cinquantaine, j’avais vu pas mal de choses, mais un ménage
dépassant le simple attrait sexuel, c’était nouveau, même pour moi.
— Il a reçu des menaces par email donnant le sentiment que l’agresseur va bientôt s’en prendre à lui.
Brody, le jumeau de Nathan, était mentionné dans l’un des messages, mais nous pensons que c’est surtout
pour ébranler Nathan plus qu’autre chose, poursuivit Memphis.
L’agresseur semblait malin… La guerre psychologique affaiblissait les cibles. Le stress de savoir son
jumeau probablement en danger aurait un impact durable sur ce Nathan. L’avoir à l’usure ferait de lui une
cible plus facile à long terme.
— Nous espérions que vous pourriez regarder tout ça… Le surveiller quelque temps et voir ce que
vous pourriez découvrir, continua Memphis.
La curiosité eut raison de moi.
— Pourquoi moi ? D’après ce que j’ai vu, votre petite organisation possède un tas de « monsieur
muscles » qualifiés.
Ronan et Memphis échangèrent un bref regard. Puis le premier me répondit enfin :
— Nous avons pensé que vos compétences et vos relations vous donneraient un accès et un aperçu
uniques sur la situation.
S’il ne l’avait pas dit avec une légère hésitation, j’aurais cru qu’il me faisait de la lèche. Cependant, sa
réticence manifeste à révéler ce raisonnement me mit sur le qui-vive ; je me redressai.
— Comment ça ?
Les hommes se regardèrent à nouveau. C’était presque comique ; l’on aurait dit qu’ils rechignaient à
révéler ce qu’ils savaient.
— Nathan est candidat au Sénat…
— Non, dis-je simplement avant de repousser gentiment le chat de mes genoux.
Alors que je me levais, Ronan murmura :
— Il a besoin d’aide, Vincent.
— Ce n’est pas mon problème, répliquai-je en le contournant.
L’agacement m’envahissait en repensant à combien ils avaient été hésitants.
En d’autres termes, ils connaissaient ma haine pour tout ce qui touchait au gouvernement.
Everett.
Sale fouineur. Il savait parfaitement dans quoi je fourrais les pieds quand il m’avait encouragé à
accepter cette réunion. Non, je n’avais pas pris ma décision de rencontrer Ronan uniquement en me
basant sur l’avis d’Everett, mais entre lui et ma curiosité à propos du petit groupe qui ne reculait devant
rien pour protéger un parfait inconnu tel qu’Ethan Rhodes pour la seule et unique raison que c’était ce
qu’il fallait faire, j’avais grimpé dans le jet privé envoyé par Ronan en me disant qu’au moins Everett me
lâcherait avec ça.
— Vincent…
— Je me fous de ce qu’Everett vous a dit sur moi, lançai-je sèchement en me tournant vers les deux
hommes. Vous voulez protéger ce type ? Très bien, faites-le vous-mêmes. Mais clairement, vous n’avez
pas besoin de moi pour faire ça, car moins il y a de politiciens, mieux je me porte !
— Memphis ?
Cette voix d’homme ainsi que les coups sur la porte d’entrée me coupèrent dans mon élan.
— On est là ! répondit Memphis.
— Désolé, comme j’ai entendu des voix, je pensais que tu ne m’avais peut-être pas entendu frapper,
déclara un homme en pénétrant dans l’entrée.
D’une carrure imposante, il avait le début de la quarantaine et le crâne rasé. Je me figeai en le
reconnaissant.
— Pas de souci, Dom. Nous venons de finir, répondit Memphis.
— Tristan a oublié des partitions chez nous…
Sa voix mourut sur ses lèvres quand ses yeux se posèrent sur moi.
— Major St James ?
— Dominic Barretti, murmurai-je.
Mon cœur se serra douloureusement dans ma poitrine lorsque Dom m’adressa un salut militaire. Il
l’avait déjà fait les rares fois où nous nous étions croisés après que j’avais été renvoyé à la vie civile.
Excepté qu’il n’aurait pas dû le faire, vu le type de renvoi que j’avais reçu. Bien que je sache que c’était
une marque de respect de sa part, cela me blessa en plein cœur.
Je n’arrivai pas à me convaincre de lui rendre son salut, mais par chance, il ne maintint pas cette
position longtemps. Il s’avança vers moi, la main tendue. Dès que je la serrai, il se pencha pour me
tapoter le dos. Je n’étais pas avide de câlins, cependant, Dom n’était pas n’importe qui.
Loin de là.
Peu de gens m’avaient soutenu après mon départ fracassant de l’armée. Dom, si.
Et il était même allé plus loin.
Il m’avait offert quelque chose que je n’avais plus eu après que l’armée avait fait voler mon monde en
éclats.
Si seulement j’avais accepté son offre.
— Qu’est-ce que tu fais là ? me demanda-t-il, un grand sourire aux lèvres.
Je ne savais pas quoi lui répondre. J’en savais assez sur Dom pour savoir que ses affaires étaient
légales, contrairement aux miennes.
— Nous avons demandé à Vincent de nous aider sur l’affaire Wilder, expliqua Ronan sur un ton
hésitant.
Dom hocha la tête et s’avança davantage dans la pièce, tendant un dossier à Memphis ; sans doute les
partitions précédemment mentionnées.
— Comment vous connaissez-vous tous ? lançai-je, stupéfait que le groupe de miliciens de Ronan ait
des liens avec l’irréprochable agence de sécurité de Dom.
— Mon mari et moi avons rencontré Ronan l’an dernier, quand l’un de ses hommes a commencé à
fréquenter Eli, notre aîné. Puis nous avons fait la connaissance de Memphis. Il fréquente notre fils à
Logan et moi, et notre neveu, expliqua Dom.
— Tristan et Brennan n’ont aucun lien de sang, précisa Memphis. Le frère de Brennan et son mari sont
des amis de la famille de Dom et Logan.
— Je vous crois sur parole, dis-je en souriant.
— Cade sera tellement heureux de savoir que tu vas aider Nathan, dit Dom. Beck est très inquiet pour
Brody, qui s’inquiète lui-même pour Nathan…
Bon sang, il allait me falloir un tableau pour arriver à suivre.
— Attends… Cade ? Cade Gamble ?
Dom sourit.
— Oui. Sauf que c’est Barretti, maintenant. Il a épousé mon frère.
— Cade Gamble est marié ?
Je n’en revenais pas. Même si je savais, depuis l’époque où je les avais rencontrés Dom et lui quand
nous étions en poste au Moyen-Orient, que Cade était gay, je savais aussi que c’était un coureur… Savoir
qu’il était marié, et qu’il avait un enfant, rien que ça, me stupéfiait.
— Oui. Et il a même cinq enfants, commenta Dom en riant. Tu devrais venir le voir.
D’un côté, j’avais vraiment envie d’accepter son offre ; de l’autre… je faisais encore le deuil de
David, même après toutes ces années écoulées, et des sonnettes d’alarme s’élevaient en moi,
m’enjoignant de ne pas m’impliquer. J’avais eu une chance de mener une vie différente, toutefois, je
l’avais anéantie.
J’avais fait le mauvais choix.
Et il était trop tard pour y changer quoi que ce soit.
Je ne pouvais cependant pas ignorer ce que Dom avait dit.
— Parle-moi du fils de Cade, dis-je.
Dom reprit son sérieux et regarda Memphis et Ronan.
— Puis-je ? demanda-t-il en indiquant le canapé.
Les deux hommes opinèrent. J’allais pour ma part m’asseoir dans le fauteuil, car j’avais deviné, à
l’expression de Dom, que ce qu’il s’apprêtait à me révéler ne serait pas facile à entendre.
— Beck a dix-neuf ans… presque vingt, à vrai dire. Cade et mon frère Rafe ont adopté Beck, ainsi que
son frère et sa sœur, quand Beck avait douze ans. Il a toujours eu quelques soucis psychologiques au fil
des ans, mais nous n’avons découvert que l’été dernier ce qui causait ce comportement. Il se sent enfin
mieux, mais avec la menace planant sur le frère de Brody, Beck et ses deux hommes sont tendus. Les
allusions à Brody dans certains emails reçus par Nathan ont empiré les choses, surtout pour Beck.
Mon regard se porta un instant sur Memphis et Ronan, avant de retourner se poser sur Dom, croisant le
sien. À ce moment-là, la colère s’empara de moi.
Pas contre lui, non.
Contre moi-même.
J’avais eu autrefois l’occasion d’avoir dans mon camp un homme comme Dom, pourtant, j’avais eu la
naïveté de croire que ce pays que David et moi avions servi progresserait et ferait ce qu’il fallait.
Désormais, David était mort et j’avais servi mon pays d’une tout autre manière.
Une qui aurait fait honte à David.
Me levant, je m’approchai de Dom et lui tendit la main. Il se mit immédiatement debout pour la serrer,
bien qu’il semble autant confus que surpris.
— Tu m’as soutenu quand personne d’autre ne l’a fait, déclarai-je. Je vais faire de même avec ton
neveu.
Même si cela me rendait malade de devoir retourner dans un monde que j’avais quitté après une longue
et dure bataille, je savais que cela ne comptait pas dans cette histoire. Je me foutais de Nathan Wilder ou
des conneries qu’il voulait faire gober au peuple américain afin qu’ils lui donnent le pouvoir nécessaire
pour nourrir ses propres ambitions, mais j’avais envie de faire quelque chose qui rendrait David fier de
moi, plutôt que honteux.
Je me tournai vers Ronan et Memphis.
— Si je fais ça, je le ferai à ma manière.
Les deux hommes opinèrent. Je m’avançai vers la sortie, avant de me raviser.
— Après ça, oubliez mon numéro. Ça vaudra mieux pour vous tous.
Chapitre 1
— « Salut, Nathan. C’est moi. Je sais que tu ne veux pas entendre parler de moi, alors j’arrêterai de
t’embêter après ça. Je voulais juste te souhaiter un joyeux anniversaire… »
La voix de mon frère s’arrêta, mais pas le message vocal. Mon ventre se noua quand j’entendis sa voix
encore plus inégale :
— « Tu me manques vraiment, grand frère. J’ai juste… Je… »
Encore une pause, tandis que je m’essuyais les yeux pour empêcher mes larmes de couler. J’avais
commis l’erreur d’appuyer sur le bouton lecture du message vocal alors que j’étais encore assis dans ma
voiture, juste après m’être garé dans l’allée. J’avais deux autres messages à écouter, et j’avais cliqué par
erreur sur celui de Brody plutôt que sur celui de mon directeur de campagne, et cette erreur était comme
un coup en plein ventre.
Parce que je devais toujours me préparer avant d’entendre la voix de mon jumeau, très semblable à la
mienne.
Sur un ton plus morne, il ajouta « J’espère que tu vas bien », puis le message se termina.
Je n’allais pas bien, non. Loin de là.
Mais Brody n’avait pas besoin de le savoir. Ni comme je rêvais de presser le bouton d’appel pour lui
dire à quel point j’étais désolé.
— Putain, marmonnai-je tout bas en attrapant la poignée de la portière.
Le message de mon directeur de campagne pouvait attendre, parce que j’avais besoin d’un verre.
Ou d’une dizaine.
Je descendis de voiture en m’essuyant les yeux. Heureusement, il était tard, il n’y avait donc plus de
journalistes qui traînaient. Car je n’étais pas certain de pouvoir me plaquer sur le visage le sourire de
façade obligatoire pour les caméras, appareils photo, micros et dictaphones fourrés si près de mon visage
qu’il aurait fallu me payer un verre avant ça.
J’adorais rentrer chez moi. C’était l’un des rares endroits où je pouvais être simplement Nathan plutôt
que l’un des nombreux autres titres que j’avais réussi à accumuler, je ne sais trop comment, malgré le peu
de choses que j’avais faites dans ma vie.
Candidat au Sénat.
Fils de Chandler Wilder, gouverneur et politicien.
Ancienne tête d’affiche du mouvement droitiste « Rendre à l’Amérique toute la grandeur de Dieu ».
Que tous ces titres aillent se faire voir, ce soir. J’avais eu trente ans aujourd’hui, et la seule personne
avec laquelle j’aurais pu envisager de fêter cette étape importante était à plus de trois mille kilomètres de
là.
Parce que je l’avais repoussée.
Je parvins à me souvenir de verrouiller ma voiture avant de remonter l’allée jusqu’à la porte d’entrée.
J’aurais préféré la mettre dans le garage, mais il était rempli de matériel de campagne. Je n’avais pas
encore trouvé le temps de tout déplacer jusqu’à mon nouveau quartier général, au centre de Charleston.
Cette petite maison de Cape Cod, je l’avais achetée un an plus tôt, après avoir échappé à la forteresse
de droite que mon père avait érigée à Columbia, la capitale de la Caroline du Sud. J’avais également
quitté mon cabinet d’avocat, ce qui avait énervé au possible l’ancien directeur juridique de mon père,
puisque c’était lui qui m’avait trouvé ce boulot dans ce prestigieux cabinet juste à la sortie de ma fac de
droit. Oui, il avait toujours été question de me faire entrer en politique, mais j’avais foiré leurs projets en
tournant brutalement le dos à mon père et ses électeurs pour me présenter sous la bannière démocrate à la
place. Depuis, je recevais d’innombrables appels en provenance des fonctionnaires les plus hauts placés
de l’Église baptiste du Sud, pour tenter de me convaincre de revenir sur ma décision. Ils m’avaient même
fait une suggestion pour expliquer mon soudain, quoique temporaire, revirement politique.
« Mettez ça sur le dos de Brody. »
Je leur avais dit ce qu’ils pouvaient faire de cette idée, et pour un bon garçon distingué du Sud, j’avais
choisi un langage assez imagé pour faire comprendre mon point de vue. Cela ne les avait pas empêchés
de tenter à nouveau leur chance.
Puis ils étaient passés au niveau supérieur.
Les courriels avaient commencé à arriver six mois plus tôt. Juste agaçants au début, je les avais
ignorés et considérés comme provenant d’un énième électeur furieux de mon père. Avant qu’ils ne
prennent une tournure plus sombre et ne mentionnent Brody.
Et encore plus, lorsque les choses avaient dépassé les menaces voilées à l’écrit.
Je jetai un coup d’œil par-dessus mon épaule en me rappelant une nouvelle fois que je devais vraiment
faire du vide dans mon garage. J’avais déjà dépensé des milliers de dollars en gardes du corps et pneus
neufs afin de réparer les dégâts que mon harceleur manifeste avait infligés à mon véhicule quelques
semaines auparavant. Par chance, cela s’était produit alors que ma voiture était restée garée toute une nuit
près de mon siège de campagne, donc je n’avais aucune raison de croire que ce connard connaissait mon
adresse personnelle.
J’accélérai tout de même le pas. J’étais un homme assez grand capable de me défendre si nécessaire,
mais je savais que les déséquilibrés apportaient toujours des flingues et des couteaux même pour les
combats à mains nues. Qui que soit mon harceleur, il n’allait pas jouer selon les règles. Je ne devais pas
l’oublier.
Cela ne m’arrêterait pas, même si c’était le but. Toutefois, je devais me montrer plus vigilant.
La nuit était calme tandis que je déverrouillais la porte d’entrée. Je vivais dans un quartier tranquille et
familial, et il semblerait que tous mes voisins ou presque soient en train de dormir. Ce qui n’était pas
surprenant, puisqu’il était plus de onze heures du soir.
J’avais donc trente ans depuis près de vingt-quatre heures et ne l’avais réalisé que lorsque j’avais
écouté le message de Brody. Si j’avais été un vrai frère, j’aurais au moins envoyé un message pour lui
souhaiter un bon anniversaire aussi.
J’avais cependant perdu ce privilège longtemps auparavant. Même si les circonstances entourant ma
vie ne mettaient pas Brody en danger, je ne l’aurais pas contacté. Oui, il avait mentionné son désir de
renouer le lien entre nous, lorsque je m’étais rendu à Dare, dans le Montana, pour le prévenir d’une
menace potentielle contre lui, mais je n’avais jamais envisagé d’accepter cette offre.
Pour de nombreuses raisons.
Mais surtout parce que j’avais foiré toute chance d’être un frère pour Brody le jour où je l’avais trahi,
douze années plus tôt.
Le désespoir m’envahit au souvenir de cette nuit-là, et je refermai brutalement ma porte d’entrée. Un
verre. J’en avais vraiment besoin. Je m’approchai en vitesse du boitier de l’alarme et j’étais en train de
taper mon code quand je me rendis compte qu’elle n’avait pas sonné.
Merde. J’avais oublié de l’enclencher. Voilà ce qui arrivait quand on enchaînait les semaines à dix-huit
heures de travail par jour.
Un souvenir merdique, un frigo rempli de quelques boîtes de nourriture chinoise à emporter et d’une
bouteille de ketchup, et une maison entretenue par d’autres, jardinier et gouvernante, afin que la presse ne
se demande pas si je ne serais pas en train de pourrir à l’intérieur, puisque l’herbe était si haute. Voilà ma
vie.
Je retournai à la porte pour la verrouiller, puis me rendis droit au minibar du salon. La lumière se
trouvant juste au-dessus fut la seule que j’allumai. J’attrapai le whisky et un verre, et allai m’installer sur
mon fauteuil en cuir préféré. J’avais un salon décoré avec goût, et pourtant, je n’utilisai que le siège
tourné vers l’écran plat fixé au mur. C’était ridicule. Mais j’avais laissé Virginia s’occuper de la
décoration avec pour seule condition que les meubles soient masculins.
Cela ne lui avait pas plu, bien sûr, puisqu’elle s’attendait à partager cette maison avec moi un jour, du
moins le temps de trouver un logement plus grand et plus chic.
Il y avait beaucoup de choses qui ne lui avaient pas plu.
Tout avait changé le jour où j’avais commis l’impensable : me tenir devant Dieu et une majorité
d’Américains pour dénoncer la position de mon père quant au mariage gay, celle-là même qui l’avait
rendu célèbre et l’avait catapulté – ainsi que moi, par extension – au premier rang de la droite. Virginia
avait cru qu’il s’agissait d’une sorte de plaisanterie, ou d’une rébellion étrange, mais lorsqu’elle avait
voulu faire porter le chapeau à Brody, en prétendant qu’il s’était servi du diable pour m’influencer, je
l’avais virée de la maison, sans me soucier un seul instant de ce que la presse en penserait.
Je m’affalai sur mon fauteuil sans allumer la télévision. J’avais déjà entendu les nouvelles par mon
directeur de campagne, Preston Bell. Il voulait être sûr que j’avais une réponse à toutes les polémiques
qui pouvaient surgir. Il bossait dur sur les points à mettre en avant, tandis que je n’avais aucun problème à
changer de sujet si la situation l’exigeait. Je le lui avais dit dès l’instant où il m’avait approché pour se
charger de ma toute nouvelle campagne. Personne ne m’avait pris au sérieux à l’époque, donc je n’avais
pas reçu beaucoup d’offres de ce genre. Les démocrates avaient été méfiants face à mon soudain
revirement, et j’étais un paria dans la plupart des cercles républicains. Preston avait déclaré que m’aider
à gagner serait le plus grand triomphe de sa carrière consacrée à mettre les gens en poste. Je connaissais
la vérité, cependant : il aimait les causes que je défendais. Parce que j’avais beau le rendre fou par
certaines de mes actions, il ne rechignait jamais à rappeler aux électeurs mon point de vue. Il ne
m’exhortait jamais au compromis afin de ménager certains votants au détriment d’autres. En deux mots : il
me laisser me montrer aux gens comme que j’étais vraiment, et c’était tout ce que j’avais toujours
souhaité.
Et étant donné que j’étais en tête des sondages, je ne devais pas être trop mauvais.
Je vidai mon verre d’une traite et m’en resservis deux doigts. Je ne buvais pas souvent, mais ce soir,
j’avais envie de me saouler. Pas au point de ne pas pouvoir me lever à cinq heures du matin pour aller
courir avant de rejoindre le bureau, mais suffisamment pour que mes yeux injectés de sang ne se voient
sur aucune caméra, puisque j’avais dit à Preston de ne me prévoir aucune interview.
Maintenant que j’en avais bu quelques gorgées, l’alcool me réchauffait les entrailles. Je posai le verre
sur la table à côté du fauteuil. J’avais la mauvaise habitude de m’endormir là ; or, je n’en avais pas
l’intention ce soir. Je m’obligeai donc à me lever, j’attrapai mon verre et me rendis à la cuisine. Ida, ma
gouvernante, avait la gentillesse de me faire à manger plusieurs fois dans la semaine et de le congeler
ensuite. Comme elle ne travaillait qu’à mi-temps, je n’avais pas droit à ses bons petits plats tous les
soirs, mais ils me permettaient de tenir quelques jours. Pour les autres, il restait les restaurants à
emporter… ou bien je ne mangeais pas. J’étais souvent trop fatigué pour cela, de toute façon.
J’allumai la cuisine et me rendis au frigo. Ida avait viré les plats chinois ; sans doute parce que, s’ils y
étaient restés un jour de plus, ils leur seraient poussé des pattes et ils auraient pris leur liberté. À la place
se trouvaient deux boîtes en plastique. J’ouvris la première en remerciant Ida en silence pour l’énorme
portion de lasagnes, mon plat préféré depuis toujours. Curieux, j’attrapai l’autre boîte. Elle était plus
haute que la première, mais moins large. Je me figeai en apercevant le cupcake à l’intérieur. Il était même
surmonté d’une bougie.
Bien que j’apprécie l’intention, je me sentis encore plus mal.
J’avais trente ans, et les seules personnes qui avaient pris le temps de s’en souvenir étaient mon
jumeau et ma gouvernante adorable.
Et je ne pouvais m’en prendre qu’à moi pour ça.
Je remis les lasagnes au frigo, puis posai le cupcake sur la table, où je m’assis. Comme je n’avais ni
allumettes ni briquet, je virai la bougie. De toute façon, ça aurait été trop déprimant à allumer. J’attrapai
mon portable et jouai avec le bouton « play » du message de Brody.
— Ne fais pas ça, soufflai-je.
Je le fis quand même ; je réécoutai son message.
Dès que j’entendis sa voix se briser, je repoussai le gâteau pour m’emparer de mon whisky. Je le vidai
d’une traite, avant de balancer le verre contre le mur. L’éclat qu’il fit en se brisant me fit plaisir. Pas
parce que je m’en sentais mieux, non ; parce que j’avais enfin l’occasion de laisser libre cours à cette
rage que je ne pouvais montrer à personne.
Je n’aurais su dire combien de temps je restai assis ainsi, avant de lever finalement les yeux vers la
baie vitrée, tournée vers le jardin de devant. Si l’alcool avait eu le temps de faire davantage effet, mes
réflexes n’auraient pas été aussi rapides. J’eus à peine le temps de comprendre ce que je voyais dans le
reflet, toutefois, le scintillement du couteau juste au-dessus de mon épaule gauche, de même que la
silhouette entièrement vêtue de noir, étaient immanquables. Par réflexe, je me jetai sur la droite, tombant
lourdement au sol, tandis que mon assaillant abaissait son couteau. Celui-ci ne trouva que la table, et il se
ficha profondément dans le bois. Alors que l’homme – que trahissait sa carrure imposante – tentait de
libérer son arme, je lui donnai un coup de pied à l’arrière du genou. Un homme ordinaire serait tombé à
terre où j’aurais pu continuer à le mettre hors-jeu. Ce type toutefois m’avait vu venir ou avait deviné mon
geste ; il se décala à la dernière minute, et mon pied effleura de la chair juste en dessous du genou… Je
ne parvins pas à handicaper l’homme, qui, parvenu à récupérer son couteau, se jeta sur moi.
Je ne réussis à attraper son poignet qu’au dernier moment alors qu’il plongeait son arme vers moi.
Avec mon un mètre quatre-vingt-douze, je n’étais pas petit, et je faisais assez de sport pour être en bonne
condition physique, malgré tout, je n’étais pas à mon poids de forme. À cause du stress de la campagne
notamment, j’avais perdu plus de quinze kilos ; cet homme me dépassait d’autant, et tout en muscle.
J’essayai de le balayer de la jambe afin de le faire tomber, toutefois, il m’avait coincé. Je ne pouvais
pas bouger. Mes yeux se posèrent sur les morceaux du verre que j’avais balancé contre le mur. Si le haut
s’était brisé en multiples éclats, le bas était relativement entier, avec des pointes un peu partout, guère
loin de moi. C’était mon seul espoir ; cependant, si je lâchais l’homme d’une main pour pouvoir atteindre
cette arme improvisée, je lui donnais l’avantage, ainsi que l’occasion de m’enfoncer son couteau dans la
gorge avant que je n’aie pu saisir le bas du verre.
Je n’avais plus le choix ; mes bras me brûlaient de l’effort pour retenir l’homme, qui me frappa tout à
coup dans le flanc, me coupant le souffle. Seul l’instinct me garda agrippé à son bras. Lorsque mon
agresseur s’apprêta à me frapper à nouveau, je profitai de sa distraction momentanée pour le lâcher d’une
main et ramasser le bout de verre. Je ne tins pas compte de la douleur qui m’envahit quand celui-ci
m’entailla la paume et quelques doigts. De toutes mes forces, je me jetai sur le visage de l’homme. Bien
qu’il porte une cagoule, le verre entailla facilement le tissu ainsi que la peau en dessous. L’homme poussa
un cri et recula, se tenant la joue. Je le repoussai à deux mains, essayant de ne pas perdre l’équilibre dans
la manœuvre. Je venais à peine de le retrouver lorsque mon assaillant se jeta à nouveau sur moi, me
plaquant au mur. Il n’avait plus son couteau, mais cela ne ralentit pas son attaque ; il me donna un coup de
poing dans la mâchoire et me frappa la tête contre le mur. Même si je parvins à rester debout, j’étais si
sonné que je ne pus rien faire quand il sortit une arme à feu.
J’avais vu assez de séries à la télé pour savoir qu’elle était équipée d’un silencieux. L’ironie de la
situation faillit me faire rire. Moi qui, morose, pensais avec un humour morbide à la presse spéculant sur
mon cadavre croupissant dans ma maison, juste à cause de la pelouse non entretenue. Or, c’était justement
ce qui allait bientôt arriver. Même Preston ne se rendrait pas compte de mon absence tout de suite,
puisqu’il était à Washington pour rencontrer les acteurs du pouvoir afin de m’obtenir plus de soutiens.
En cette seconde où j’attendais la balle qui allait me transpercer la peau, je pensai à Brody. Depuis
toujours, nous avions cette capacité propre aux jumeaux à sentir les émotions de l’autre lorsqu’elles
étaient exacerbées. Je doutais cependant que ce lien demeure, du moins pour lui. Pour ma part, j’étais de
temps à autre envahi par une sensation de bonheur aux moments les plus étranges qui soient, et puisque ma
vie n’était pas vraiment l’incarnation de la joie, je présumais d’où provenait celle-ci. Ce qui m’avait été
confirmé quand j’avais vu mon frère avec ses compagnons.
Pour le cas où il m’entendrait, je tentai de lui transmettre autre chose que ma peur ou le regret que
j’éprouvais de n’avoir pas arrangé les choses avec lui.
L’homme me visait toujours de son arme.
— Tu renonces vite, commenta-t-il.
Son doigt se posa sur la gâchette. J’aurais pu le supplier de m’épargner, mais je refusais de lui donner
cette satisfaction. Pas alors qu’il arborait un regard aussi assassin, pas après tout ce qu’il m’avait écrit
dans ses courriels… J’espérais ardemment que ma mort satisferait sa folie et qu’il se tiendrait à l’écart
de Brody.
— Va te faire foutre, soufflai-je.
L’homme eut un rictus de mépris. Toutefois, avant qu’il ne puisse presser la détente, la fenêtre de la
cuisine se brisa tout à coup. Je tournai d’instinct la tête quand le verre se mit à voler dans tous les sens,
mais je n’en sentis aucun s’enfoncer dans ma chair. Je perçus un bruit sourd que je ne parvins pas à
identifier dans un premier temps. Cependant, quand l’homme s’éloigna de moi et courut vers le couloir, je
me rendis compte que c’étaient des coups de feu que j’entendais.
Qui ne provenait pas de son arme à lui.
Je me tournai en direction du bruit et observai, ébahi, l’homme qui entra calmement par les vestiges de
ma baie vitrée. Il tenait un revolver à la main, lui aussi équipé d’un silencieux.
— Baissez-vous ! ordonna-t-il d’une voix forte, mais très sereine.
Je me laissai immédiatement tomber au sol tandis que les balles volaient au-dessus de ma tête. Je me
rendis compte que le nouveau venu essayait d’atteindre l’homme qui s’enfuyait ; il me contourna pour
emprunter le même couloir que mon agresseur. Bien que mon instinct me souffle de courir, j’étais en état
de choc. J’ignorais qui était l’homme qui venait d’apparaître à ma fenêtre, mais je pouvais présumer qu’il
n’était pas mon ennemi, puisqu’il ne m’avait pas fait exploser la cervelle quand il en avait eu l’occasion.
De nouveaux bruits sourds résonnèrent, puis, quelques secondes plus tard, des pas lourds se firent
entendre dans ma direction. Je savais que je devrais me cacher pour le cas où il s’agirait du premier type,
toutefois, je n’avais pas la force de bouger. Ma main et ma joue me faisaient un mal de chien. Mon flanc
aussi, au point que je me demandais si je n’avais pas quelques côtes fracturées.
Je posai la tête contre le mur et tentai de reprendre mon souffle. Cependant, le second homme revint et
m’obligea à me lever. Il était immense… plus grand que moi, même. Plus vieux aussi, d’une quinzaine
d’années je dirais. Ce qui le plaçait au-delà de la quarantaine. Ses cheveux poivre et sel étaient à peine
ébouriffés, malgré les événements récents. Il portait une tenue noire d’apparence militaire. Ses bras
étaient énormes, les muscles ressortant sous les manches du tee-shirt. Je remarquai à cet instant qu’outre
l’arme qu’il avait à la main, il en portait une autre à la hanche, bien plus imposante que son revolver,
mais pas autant qu’un fusil. Elle était dotée d’un silencieux aussi ; je me demandais si c’était d’elle qu’il
s’était servi pour briser ma vitre.
— Il faut qu’on parte, dit-il, sur un ton si calme qu’il aurait tout aussi bien pu me parler de la météo.
Des picotements naquirent sous ma peau, là où il me tenait.
— Quoi ? m’écriai-je.
Il était sérieux ? Partir ? Je n’irais nulle part ! Pas tant que je n’aurais pas obtenu quelques réponses.
Ce fut précisément ce que je lui dis.
Chapitre 2
— Je n’irai nulle part tant que vous ne m’aurez pas dit ce qu’il se passe !
Je me doutais bien que ce type serait un connard ingrat. Je le plaquai au mur et dit :
— Pour le cas où ça vous aurait échappé, abruti, vous avez failli vous faire zigouiller. C’est
typiquement le genre de cas où on n’a pas envie de s’attarder histoire de ne pas donner UNE DEUXIÈME
CHANCE à l’autre !
Je m’obligeai à me calmer, même si, d’après les critères de la plupart des gens, j’étais complètement
calme et maîtrisé. Oui, je maîtrisais la situation, mais non, je n’étais pas calme. Je ne l’étais plus depuis
l’instant où j’avais vu l’agresseur se tenir derrière Nathan en brandissant un couteau. J’étais toujours en
voiture à ce moment-là, si bien que lui crier un avertissement aurait été inutile. Lorsque j’avais enfin
attrapé mes flingues et traversé la pelouse, Nathan et l’autre type avaient disparu de ma vue. Il avait fallu
que je m’approche de la maison pour les voir en plein combat à mort au sol. Nathan avait réussi à se
libérer de son assaillant, mais il avait été à deux doigts de la mort lorsque j’avais dégainé mon Sig à
canon court et visé la fenêtre, conscient que les balles n’atteindraient pas l’agresseur, mais que
l’éclatement de la vitre le distrairait le temps que je pénètre à l’intérieur.
Il s’en était fallu de peu. Même si je me foutais de ce qu’il advenait du type, je ne me fichais pas de
l’impact que cela aurait eu sur le neveu de Dom. Vu ce que ce dernier m’en avait dit, j’avais été curieux
d’en apprendre davantage sur Beck Barretti, si bien que j’avais effectué quelques recherches pour apaiser
cette curiosité.
Elle n’avait pas été apaisée.
Du tout.
Les soucis psychologiques auxquels Dom avait fait allusion incluaient une tentative de suicide. J’avais
piraté les serveurs de l’hôpital psychiatrique où le jeune homme avait été admis et appris que c’était
Cade qui avait découvert Beck et réussi à le sauver juste à temps. J’avais cessé de creuser à ce moment-
là, mais même ces quelques recherches m’avaient paru être une violation. Sans compter les souvenirs
merdiques qu’elles avaient réveillés en moi. J’avais cependant trouvé ce que je cherchais : Beck Barretti
méritait une vie meilleure, et il allait l’obtenir, même si je devais pour cela me coltiner un connard ingrat
et tout faire pour le garder en un seul morceau.
Dès que je repris Nathan par le bras, il se libéra violemment.
Et chancela.
Je parvins à le rattraper par la taille avant qu’il ne tombe. La sensation de son corps contre le mien ne
me plut pas du tout. Du pied, j’approchai vivement l’une des chaises de la cuisine. Nathan était à peine
plus petit que moi, et son poids de forme devait avoisiner le mien, en temps normal. Le fait qu’il ait
réussi à survivre à cette attaque brève, mais intense prouvait qu’il possédait des muscles corrects, ainsi
que de bons instincts pour combattre quelqu’un de mieux entraîné que lui.
— Assis, murmurai-je alors qu’il se débattait contre moi.
— Nous devons contacter la police, dit-il, en m’obéissant toutefois.
Il se passa sa main indemne sur la tête.
— Donc vous savez qui s’en est pris à vous ?
Je déambulai dans la cuisine pour récupérer un torchon qui semblait propre, posé sur la poignée du
four.
— Non.
Il baissa le bras, posant le coude sur sa jambe, ce qui lui permit de se tenir encore la tête sans avoir à
garder le bras en l’air. Il était en pleine chute d’adrénaline.
Je déchirai le torchon et m’agenouillai devant Nathan. Il grimaça quand j’enroulai la bande de tissu
autour de sa main, serrant assez fort pour stopper l’hémorragie. La blessure au creux de sa main, et peut-
être celles sur ses doigts, nécessiterait des points, mais je n’avais pas le temps de m’en occuper pour
l’instant.
— Appuyez dessus, dis-je en indiquant mon œuvre.
Je me relevai pour rejoindre la fenêtre ; le cadre était toujours intact, alors j’abaissai le grand store
dans l’espoir que les passants ne remarquent pas que la fenêtre avait disparu. Même si l’agresseur et moi
avions utilisé des silencieux, le bruit de la fenêtre volant en éclats avait dû être immanquable ; restait à
espérer qu’il s’agisse de l’un de ces quartiers où tout le monde présumait que quelqu’un avait forcément
contacté les secours.
— Dans ce cas, avez-vous au moins une idée de qui vous a attaqué ? demandai-je, connaissant
pertinemment la réponse.
Nathan garda le silence, comme il fallait s’y attendre.
— Je vais vous dire ce qu’il va se passer, poursuivis-je, les dents serrées, en me plaçant devant lui.
Je m’attendais à ce qu’il lève les yeux vers moi, mais comme il n’en fit rien, je m’accroupis pour
trouver son regard. Je comptais ne lui laisser qu’une seule chance. Dom ou pas Dom, je ne pouvais pas
aider un type trop stupide pour s’aider lui-même.
— Si vous appelez les flics, la première chose qu’ils vont faire, c’est éplucher toute votre existence. Et
vu qui vous êtes, je doute que vous le vouliez. Parce que vous savez ce qui se passera si un seul policier
raconte à un journaliste que Nathan Wilder s’est fait agresser chez lui par un fanatique muni d’un flingue.
Nathan leva juste assez la tête pour pouvoir me regarder dans les yeux ; il ne dit pas un mot toutefois.
— Vous pensez vraiment que quand la presse aura vent de cette histoire, ils s’intéresseront à vos
opinions politiques ? Et vos électeurs ?
Pour toute réaction, Nathan détourna le regard et crispa aussi légèrement les mâchoires. Bon sang, qu’il
était prévisible. Menacez sa vie, et il se dispute avec vous ; menacez sa carrière, et il était prêt à la
boucler.
— Et donc, quoi ? Je suis censé vous suivre ? Je ne vous connais pas, mon gars.
— Pas besoin de me connaître, grognai-je, agacé de ne pas pouvoir contrôler mon irritation. Tout ce
que vous avez à savoir, c’est que si vous restez ici, vous mourrez. Si vous venez avec moi, vous aurez
peut-être une chance de vous en sortir. À condition bien sûr que je ne vous tire pas moi-même une balle
dans la couenne, vu comme vous êtes un emmerdeur.
Un coup résonna sur sa porte d’entrée avant qu’il ne puisse répondre.
— Merde, marmonnai-je.
Je savais qui c’était.
— Sans doute un voisin inquiet venu voir si tout va bien, m’agaçai-je en quittant la cuisine pour me
rendre dans l’entrée et confirmer mes soupçons.
Grâce à une petite fenêtre à côté de la porte, je pus voir un homme, en pyjama, robe de chambre et
chaussons. Nathan me rejoignit.
— C’est vous qui voyez. Vous avez deux minutes soit pour vous débarrasser de lui, soit pour lui dire
d’appeler les flics. Je vais aller vérifier le reste de la maison.
Je sortis mon arme de ma ceinture et fis ce que j’avais annoncé. Non pas à la recherche de l’agresseur,
mais de preuves. Cependant, vu comme cet homme se déplaçait et sa tenue, il n’était pas du genre assez
insouciant pour laisser quoi que ce soit pouvant le démasquer.
La maison de Nathan n’était pas très grande, donc il ne me fallut pas longtemps pour en faire le tour.
J’entendais sa voix étouffée alors qu’il s’entretenait avec son voisin, mais j’ignorais ce qu’il lui disait.
J’espérais presque qu’il choisirait les flics, ce qui me permettrait de me débarrasser de lui.
Je me rassurai en me disant que c’était parce que je détestais les politiciens et tout ce qu’ils
représentaient, toutefois, c’était la sensation du corps de Nathan pressé une brève seconde contre le mien
lorsque je l’avais retenu qui me perturbait. Ce n’était pas tant d’être attiré par lui qui me surprenait,
puisque c’était un homme séduisant ; c’était le fait que cet attrait mette le bazar dans mon esprit.
Et ça, c’était inacceptable.
Les gens qui prenaient des décisions basées sur l’émotion ou le désir ne survivaient pas longtemps
dans mon domaine. Or, je n’étais pas arrivé jusqu’ici, n’avait pas éliminé tant d’hommes et même
quelques femmes voulant s’en prendre à moi, juste pour renoncer à tout simplement parce que j’aimais la
sensation d’un type au creux de mes bras.
Je m’approchai de ce qui devait être la chambre principale. La pièce, pas immense, était décorée avec
des couleurs neutres et des meubles et draps masculins qui lui conféraient une atmosphère confortable.
Elle ne trahissait cependant rien de l’homme lui-même. Les tableaux sur les murs étaient classiques, il n’y
avait pas de bibelots ou de photos sur les meubles, à part une sur la table de chevet. Comme il y avait de
la lumière, je m’approchai du lit et ramassai le cadre. C’était un cliché de Nathan et de son frère. Ils se
tenaient devant un lac modeste, et un petit bateau flottait derrière eux. L’un des jumeaux avait posé le bras
sur les épaules de l’autre ; mon instinct me soufflait qu’il s’agissait de Nathan. Je n’aurais su dire
pourquoi, peut-être à cause d’une lueur particulière dans ses yeux, différente de celle de l’autre garçon.
De la fierté, peut-être ?
L’autre garçon, Brody, arborait un grand sourire en brandissant un poisson de belle taille. Les frères
devaient avoir dix ans sur cette photo.
D’après mes recherches, je savais que Nathan était l’aîné, ce qui se devinait sur le cliché. Il exsudait
un certain instinct protecteur dans sa façon d’enlacer son frère. La douleur me transperça un instant.
J’avais connu ça, moi aussi… le poids de ce bras autour de moi me disant « je suis là pour toi ».
Je me rendis compte que je n’étais plus seul, sentant la présence de Nathan. Je tournai la tête et le
découvris dans l’embrasure, ses yeux rivés sur moi. Je maudis une nouvelle fois cette conscience de sa
présence que j’avais.
— J’ai dit à M. Deville que j’avais cassé la fenêtre accidentellement en déplaçant quelques meubles.
Cette déclaration aurait dû m’agacer, car je savais ce qu’elle signifiait.
Il n’en fut rien.
Ce qui m’énerva.
Je ne voulais pas être coincé avec ce type. Quelles que soient les circonstances.
Je reposai la photo sur la table de chevet.
— Vous avez deux minutes pour emballer vos affaires, annonçai-je en quittant la pièce.
Nathan me saisit le bras au passage et, réagissant d’instinct, je le plaquai contre le chambranle. Il
inspira vivement, sans chercher à m’échapper cependant.
— Ne faites pas ça, marmonnai-je en me sentant idiot.
Je le lâchai et reculai, sans m’éloigner autant que je le voudrais. Juste pour me prouver que je n’en
avais pas besoin, que sa proximité ne me dérangeait pas.
Depuis quand me mentais-je à moi-même ?
— Je ne peux pas partir comme ça, déclara enfin Nathan. J’ai des responsabilités et des engagements.
— Ce que vous avez, c’est une cible peinte sur le dos, rétorquai-je. Je sais que votre boulot consiste à
mentir aux gens, mais ne jouez pas à ça. Vous vous feriez tuer.
Nathan se raidit, mais ne répliqua pas. Il resta immobile quelques instants, et ce fut là qu’il le fit.
Il me mata.
Pas ouvertement, non.
Il me balaya d’un rapide regard, de la tête aux pieds.
Et mon corps réagit violemment.
— Il ne vous reste plus qu’une minute et trente secondes, lançai-je sèchement en le quittant pour
retourner à la cuisine, au rez-de-chaussée.
Là, je sortis mon portable.
Je composai un numéro, et souris en entendant une voix vaseuse me répondre :
— Oui ?
— Bon sang, Ev, il n’est que vingt-trois heures. Tu as quel âge ?
— Va te faire, marmonna-t-il. On n’est pas tous GI Joe.
Je reniflai avec dérision.
— C’est toi qui le dis, papi. Tu n’as même pas encore soixante ans, Ev. Fais gaffe, ou très vite tu vas te
mettre à table à cinq heures et lutter pour rester éveillé le temps de cette émission de danse que tu aimes
tant.
— Hé, cette émission est une tuerie. En parlant de ça…
Je secouai la tête.
— Il est en vie, dis-je.
Everett pouffa.
— J’espère. Mais si tu m’appelles si tard, ce n’est pas pour te foutre de mes choix en matière de
télévision.
— J’ai besoin que tu t’occupes d’un truc pour moi.
— Putain, Vincent, combien ?
— Aucun, connard, ripostai-je, conscient qu’il avait présumé le pire.
À savoir que j’avais laissé des cadavres dans mon sillage, comme d’habitude.
D’accord, ce n’était donc peut-être pas étonnant qu’il se soit posé la question.
— La seule victime ce soir, c’est une fenêtre. Tu peux faire venir quelqu’un capable de la réparer… et
d’ignorer les impacts de balle partout dans la cuisine ?
— Oui, soupira Everett, que j’entendis bouger. L’adresse ?
— 624 Birch Street.
Everett resta silencieux le temps de noter les informations.
— Pas de corps, donc je présume que la menace pèse toujours ?
— Oui, murmurai-je.
— Tu le ramènes chez toi ?
C’était bien le dernier endroit où je voulais voir Nathan. C’était cependant le plus sécurisé aussi, alors
je devais oublier ma réticence à l’idée de faire entrer dans mon sanctuaire un type méprisable. Comme je
ne répondis pas, Everett reprit :
— Laisse-lui une chance, Vincent. Il pourrait te surprendre. Tout comme moi.
Je souris. Oui, Everett avait été une énorme surprise, de plus d’une façon.
— Tu es l’exception qui confirme la règle. Il faut que j’y aille, ajoutai-je en voyant Nathan entrer dans
la cuisine, un petit sac à la main. À plus.
— À plus tard, dit Everett juste avant de raccrocher.
Alors que je rangeais mon portable dans ma poche, je vis Nathan ramasser le sien au sol. Quand il fit
mine de le prendre avec lui, je secouai la tête.
— Non, il reste là.
— J’ai besoin de mon téléphone.
— Plus que de respirer ? répliquai-je avec impatience. Il est traçable, vous savez.
Je tendis la main pour l’en débarrasser, mais Nathan recula. Je m’avançai très près de lui et lui
arrachai le portable des mains.
— Votre carrière est-elle donc plus importante que votre vie ? grognai-je. En tout cas, je sais qu’elle
n’est pas plus importante que la mienne.
Je balançai le téléphone par terre, dans l’intention de l’écraser sous mon pied, quand Nathan se jeta sur
moi tout à coup.
— Non ! cria-t-il.
Mon instinct prit le dessus ; j’attrapai Nathan par les bras et balayai ses jambes pour nous faire tomber
tous les deux. Il souffla fort quand mon corps atterrit sur lui. Je me souvins alors de sa main sur son flanc
après son agression récente.
Je ne m’excusai pas pour autant.
— Si vous posez encore une fois la main sur moi…
— Les messages de mon frère ! hurla Nathan d’une voix lourde d’émotion.
— Quoi ? demandai-je, surpris.
Il inspira plusieurs fois.
— Si je veux mon portable, c’est parce qu’il contient des messages vocaux de mon frère, souffla-t-il,
en levant ses yeux couleur whisky vers moi. S’il vous plaît.
Je pris soudain conscience de son corps ferme sous le mien. Je maintenais ses mains plaquées au sol et
je pouvais sentir ses tremblements. Pendant notre empoignade, l’une de mes jambes s’était glissée entre
les siennes, ce qui avait dangereusement rapproché nos aines.
Je savais que son apathie n’était sans doute qu’un contrecoup du choc, malgré tout, je ne pouvais nier
ce que j’éprouvais à l’avoir totalement à ma merci. Je ne m’étais pas une seule fois demandé s’il était gay
comme son frère, mais là, je me posais clairement la question.
— S’il vous plaît, répéta Nathan.
Mon côté pervers se demanda ce que souhaitait vraiment Nathan. Lorsqu’il fléchit les doigts, je posai
les yeux dessus. Je me décalai légèrement, afin que mon genou s’éloigne de son entrejambe ; ce faisant,
mon sexe se retrouva cependant à effleurer le sien. Nathan poussa un très faible geignement qui me mit sur
le qui-vive.
— Laissez-moi me lever, dit-il tout à coup en me repoussant.
J’aurais pu le maintenir au sol sans problème et faire ce que je désirais… à savoir le goûter. Je
m’écartai cependant et ramassai le portable par terre. Nathan se mit debout tant bien que mal, sans
chercher toutefois à récupérer son téléphone.
Mon cerveau disait à mes doigts de lâcher ce fichu objet pour l’écraser, car ne pas le faire serait courir
un risque. Mais mon corps désobéissant coupa le portable et le rendit à Nathan.
— Laissez-le éteint, ordonnai-je.
Je commençais à m’avancer vers l’entrée quand la voix de Nathan me coupa dans mon élan.
— Attendez.
Je pivotai.
— Quoi ?
— Je ne connais même pas votre nom.
J’aurais pu lui dire un million de choses, sans jamais révéler mon identité. Car, à l’instar du téléphone,
lui dire mon nom serait courir un risque.
— Vincent, avouai-je.
— Vincent, murmura-t-il, surtout pour lui-même. Merci, Vincent.
Je ne voulais pas de sa gratitude. Je ne voulais rien de lui, à part éliminer la menace qui planait sur lui
et m’éloigner le plus vite possible de cet homme.
— Allons-y, répliquai-je cependant, sans me soucier de savoir s’il me suivait ou non.
Chapitre 3
Je sentais le sang qui coulait sur mon poignet, malgré la pression que je continuais d’exercer sur la
blessure. Étrangement, je n’avais pas mal. Il faisait trop sombre dans la voiture pour que je puisse
distinguer l’étendue du saignement, et il était hors de question que je demande à Vincent d’allumer. Je
n’avais pas vraiment envie de savoir, pour être honnête.
Comme ça, je pourrais me convaincre qu’il ne s’agissait que d’un horrible cauchemar dont je me
réveillerais bientôt.
Réveille-toi, Nathan !
Nous étions partis de chez moi trente minutes plus tôt, et je n’avais pas pensé à lui demander où il
m’emmenait. Je m’en fichais, à vrai dire.
C’était peut-être un effet du choc.
— Continuez à maintenir la pression, lança Vincent.
Je tournai la tête vers lui et constatai qu’il ne me regardait même pas. Comment avait-il su pour ma
main, alors ?
C’était la plus stupide de toutes les questions que j’aurais dû lui poser.
Qui êtes-vous ?
Qu’est-ce que vous foutiez chez moi ?
Pourquoi n’ai-je pas contacté la police ?
Je connaissais la réponse à celle-ci. Vincent avait tapé dans le mille en mentionnant les fuites dans la
presse. Je ne pouvais pas prendre ce risque.
Même si cela sous-entendait de passer plus de temps que je ne l’aurais voulu avec l’homme à mes
côtés.
Il m’intimidait, mais ma réticence ne venait pas que de là.
Non, j’avais de bien plus gros problèmes à gérer.
Comme ce que j’avais éprouvé en le sentant sur moi, alors qu’il me pressait contre le carrelage en
granit froid et dur de la cuisine. Ou quand ses doigts calleux avaient mordu la chair de mes poignets en
les maintenant. Ou lorsque sa voix rauque m’avait ordonné de ne plus le toucher.
Je repoussai ces pensées. Je devais me concentrer sur l’instant présent, pas sur les sensations étranges
que cet homme avait éveillées en moi quand il m’avait soumis.
— Que faisiez-vous chez moi ? le questionnai-je.
J’avais froid et chaud en même temps. Je me demandais si c’était dû à la perte de sang. Je n’en avais
pas perdu beaucoup, mais entre ma main, ma mâchoire douloureuse et le souvenir du couteau qui s’était
trouvé juste au-dessus de ma jugulaire moins d’une heure plus tôt, je me sentais nauséeux.
— Je la surveillais.
— Quoi ? Vous êtes sérieux ?
Il ne répondit pas et je ravalai un juron.
— Vous n’étiez pas là par hasard. Êtes-vous un flic ? Un truc du genre ? C’est Preston qui vous a
contacté ?
— La fouine qui vous sert de directeur de campagne, vous voulez dire ?
Même si la description pouvait correspondre à Preston au sens littéral, puisqu’il était petit, avait des
yeux perçants et une calvitie naissante, il n’en était rien en réalité.
— Preston Bell est l’un des hommes les plus respectés de ce milieu. Il a mené plusieurs campagnes au
succès…
Je m’interrompis net en le voyant secouer la tête.
— Quoi ?
— C’est censé m’impressionner ? Qu’il soit doué pour vous aider à faire avaler vos conneries à des
Américains naïfs ?
C’était la deuxième fois qu’il lançait des piques contre ma profession. J’avais beau avoir envie de
l’envoyer se faire voir, j’étais à sa merci, puisque nous nous éloignions de Charleston à toute allure,
comme si nous avions le diable aux trousses.
Dans une grosse cylindrée au moteur si puissant que mes mâchoires en vibraient.
— Qui êtes-vous ? répétai-je. Et où allons-nous ?
— Chez moi, répliqua-t-il sur un ton qui me laissait entendre qu’il me faisait une faveur en répondant à
ma question.
Quel connard !
— Arrêtez la voiture, marmonnai-je.
Il m’ignora.
— Arrêtez cette fichue voiture !
Toujours rien.
Je tendis la main vers la poignée, et ce fut là que j’obtins une réaction.
Violente.
Même si je bluffais, ce n’était pas le cas de Vincent qui, en un mouvement fluide, tourna le volant sur la
droite, roulant sur la bande d’arrêt d’urgence de l’autoroute jusqu’à ce que la voiture s’arrête
complètement tandis qu’il balançait si fort le bras en travers de mon cou que je reculai vivement.
— Maintenant, soit vous restez ici et la fermez, soit je vous fais taire moi-même. Vous avez saisi ?
Au fond de moi, je savais ce que j’aurais dû répondre. Toutefois, quand ma tendance à m’écraser face
aux autres se fit sentir, j’attrapai le bras de Vincent à deux mains sans me soucier de lui saigner dessus et
répliquai :
— Allez vous faire voir.
Je ne criai pas.
Ni ne versai aucune larme en le disant.
Et je me moquais qu’il mette sa menace à exécution. Je ne parvins pas à repousser son bras, car il était
trop fort, même si j’y allais à deux mains.
Dans l’obscurité, je ne pouvais distinguer ses yeux ; pourtant, je les sentais sur moi. Je commençais à
haleter, quand il retira son bras pour serrer ses doigts autour de mon cou. Je savais ce qu’il voulait.
Hors de question que je le lui donne.
Je n’avais pas supplié l’homme qui avait voulu me tirer dessus ; je n’allais pas commencer maintenant.
De longues secondes s’écoulèrent, et alors que je me sentais sombrer dans l’inconscience, Vincent me
relâcha tout à coup. Je m’affalai et respirai fort pour reprendre un peu d’air. Puis j’ouvris la portière et
descendis du véhicule, sans tenir compte de mon sac qui se trouvait toujours à l’intérieur.
J’avais mon portable sur moi, et c’était tout ce qui importait.
Alors, je me mis à marcher.
— Brody.
Je m’immobilisai au nom de mon frère. Aucune voiture ne roulait autour de nous, et une forêt dense
entourait la route des deux côtés. La seule lumière provenait de la lune qui passait entre les nuages épars.
Pivotant sur moi-même, je vis Vincent appuyé contre le coffre de sa voiture. La luminosité n’était pas
suffisante pour que je distingue son visage, mais sa posture, oui. Bras croisés, chevilles aussi.
Comme s’il se fichait de tout et tout le monde.
C’était sans doute vrai.
— Quoi, Brody ?
— Si vous voulez faire un truc stupide, ça vous regarde. Mais c’est votre frère qui va en payer les
conséquences.
Ça, ça me fit avancer vers lui.
— Vous ne savez pas de quoi vous parlez ! Brody est en sécurité ! C’est pour qu’il le reste que je me
tiens loin de lui !
Bien que je me retrouve dans l’espace personnel de Vincent, il parut ne pas s’en soucier le moins du
monde. Je me demandais si c’était de la glace qui coulait dans ses veines, et non du sang, cette substance
si ennuyeusement humaine.
— Ce que je veux dire, c’est qu’il devra vivre en vous sachant mort.
Cette simple déclaration, prononcée sur un ton si calme, me dégonfla comme un ballon percé. Je
reculai, car sa proximité me perturbait.
Même si j’ignorais pourquoi.
Tu sais bien pourquoi.
Je maudis cette petite voix intérieure.
— Comment connaissez-vous le nom de mon frère ? Je ne vous l’ai pas dit.
Vincent se redressa, puis il s’avança vers moi.
— Nathan, vu la vitesse à laquelle votre adrénaline retombe, vous n’allez pas tarder à vous écrouler.
Vous voulez vraiment vous trouver au milieu de nulle part quand ça arrivera ?
— J’ai mon téléphone, répliquai-je sur un ton plein de défi, qui me fit surtout passer pour un gamin
pleurnichard.
— Oui, et dès l’instant où vous l’allumerez, ce sera comme si vous vous mettiez une enseigne au-
dessus de la tête disant « Venez me tirer dessus, car je suis trop bête pour vous en empêcher ! ». Vous
serez comme cette fille stupide des maisons flippantes qui insiste toujours pour aller s’assurer que le
sous-sol plein d’outils tranchants est bel et bien vide.
Même si la comparaison m’agaça, il avait raison, je le savais.
— En pleine tempête, marmonnai-je.
— Quoi ?
— Elle va toujours au sous-sol quand il y a de l’orage dehors. Et qu’il n’y a plus de courant, bien sûr.
Je ne pouvais pas voir s’il souriait ou non ; son ton le laissait supposer toutefois quand il poursuivit :
— Et son copain et ses amis ont tous mystérieusement disparu.
— Je ne peux pas remonter dans votre voiture, Vincent. Pas sans quelques explications préalables.
Il soupira.
Vraiment, il soupira.
Au lieu de m’attraper par le bras en m’ordonnant de retourner en voiture, ou de me balancer dans un
fossé.
Il y avait du progrès.
En quelque sorte.
— Laissez-moi le temps de nous éloigner un peu plus d’eux, murmura-t-il.
Étonné, je le vis attraper ma main. Quand il resserra le torchon autour de ma paume pour stopper le
saignement, je parvins à peine à ravaler mon cri.
Et pas parce que j’avais mal.
Du moins, pas seulement pour ça.
— Lorsque nous nous arrêterons pour dormir quelque part, je m’occuperai de ça et je répondrai à vos
questions.
Avant que je ne puisse répondre, il ajouta :
— À certaines en tout cas.
Merde, j’allais accepter.
Et pas uniquement parce que je n’avais pas le choix.
D’accord, c’était juste pour ça que j’acceptais, mais pas besoin de le lui dire. Gardant cette pensée à
l’esprit, je m’écartai de lui pour rejoindre la voiture. Peu après, nous reprenions la route. Je posai la tête
sur l’appuie-tête et m’endormis en un instant.
Il fallait l’admettre : ce type avait du cran. Il n’avait même pas attendu que je n’enfonce plus une aiguille
dans sa peau pour critiquer mon comportement.
Oui, je me comportais comme un connard. Je m’en foutais, à vrai dire. Mon boulot consistait à garder
cet homme en vie, pas à satisfaire son égo surdimensionné ou le traiter avec des pincettes. Je laissais ça à
sa famille riche et aux innombrables lèches-cul de son staff.
D’accord, peut-être que la pique concernant son père avait été de trop, mais j’avais effectué mes
recherches sur ce type, qui incarnait tout ce que je détestais le plus. Les positions de Chandler Wilder
vis-à-vis des gays quand il était devenu gouverneur ne m’avaient guère intéressé, parce que je savais déjà
ce que tant d’homosexuels, hommes comme femmes de notre pays auraient à accepter : nous n’étions pas
égaux.
Nous ne serions considérés que par le prisme de notre orientation sexuelle. « On » parlerait toujours
de « mariage gay » pour se référer à l’union d’un homme avec un autre, et ce serait toujours considéré
comme une bizarrerie et non comme la norme. Le gouvernement avait beau dire certaines choses, la
situation ne changeait pas.
J’étais avant tout un homme gay. Cette leçon, je l’avais apprise bien des années plus tôt, et je n’avais
pas envie de la réviser. La preuve en était le fait que les dirigeants de ce même pays pour lequel David et
moi nous étions sacrifiés tant de fois n’avaient vu en moi que ma préférence pour les queues plutôt que
les chattes dès qu’ils avaient découvert que j’avais eu l’audace de tenir la main de mon compagnon
quelques minutes en public, tant d’années auparavant. À leurs yeux, je n’avais plus été alors le major St
James, soldat dévoué ayant sauvé plus d’une fois les vies de tout son peloton ; je n’avais plus été le fils
de Fallon St James, l’un des généraux les plus respectés de l’armée, ni le frère de Pierce St James, qui
avait reçu toutes les médailles que l’on pouvait décerner à un homme. J’avais été avant tout et surtout une
tapette.
Et seulement ça.
Jusqu’à ce que je me fasse une réputation dans un tout autre domaine.
— Beck Barretti, murmurai-je afin de garder mon attention rivée sur les sutures que j’effectuais.
Nathan supportait mieux la douleur que je ne m’y attendais. Je m’étais fait recoudre assez souvent pour
m’y habituer, sans que ça devienne amusant pour autant. La première fois où j’avais dû le faire sans
bénéficier d’anesthésie, alors que je n’étais qu’un jeune soldat, j’avais failli pleurer.
Et j’avais consommé bien plus d’alcool que les trois gorgées avalées par Nathan.
— Beck ? Le copain de mon frère ? demanda-t-il, surpris.
— L’un des copains de votre frère, lui rappelai-je, pour jauger sa réaction.
Il demeura impassible.
— Vous connaissez Beck ?
— Je connais son père et son oncle, expliquai-je. Il semblerait que votre petite visite dans le Montana
ait fait sensation.
Comme il ne répondait pas, je levai les yeux. Il avait les siens baissés et il se mordillait la lèvre.
— Je devais m’assurer qu’il était en sécurité, dit-il doucement. Je ne pensais pas qu’il s’inquièterait…
pas après…
Sa voix mourut sur ses lèvres.
— Pourquoi croyiez-vous que votre propre frère ne s’inquièterait pas de savoir votre vie en danger ?
répliquai-je en me remettant au travail.
— Ma vie n’était… n’était pas en danger à ce moment-là. Je n’avais reçu que quelques emails
désagréables.
Puisque j’avais piraté son compte email, je savais qu’il n’y en avait pas eu que quelques-uns, et que
« désagréable » était un mot bien faible pour les décrire. J’avais aussi trouvé le rapport de police
concernant sa voiture vandalisée. Comme il semblait déterminé, à la limite de la paranoïa, à empêcher
certaines choses de fuiter dans la presse, je me demandai s’il s’était produit d’autres événements qu’il
n’avait pas révélés à la police. Déjà, il ne leur avait pas parlé des emails.
Raison pour laquelle ils avaient attribué la dégradation de la voiture à l’œuvre d’adolescents
déchaînés.
— Vous pensiez donc que Brody ne s’inquièterait que de savoir que son nom avait été mentionné et pas
que vous étiez la cible ?
Nathan ne dit rien, alors je terminai la suture, puis attrapai dans mon sac le matériel dont j’aurais
besoin pour les petites plaies qu’il avait sur les doigts.
— Vous m’avez dit que nous irions chez vous, reprit Nathan après quelques minutes de silence. Où est-
ce ?
— En Virginie-Occidentale… près des forêts nationales de George Washington et de Jefferson.
— En Virginie-Occidentale ? Je ne peux pas m’éloigner autant. J’ai des réunions, des interviews… Je
dois rester près de Charleston.
Je retins sa main quand il chercha à la récupérer par colère. Mais je n’étais pas d’humeur. Entre le fait
qu’il s’en était fallu de peu pour qu’il meure ce soir et le fait que je n’avais guère dormi ces trois
derniers jours, j’étais rincé.
— Vous allez devoir prendre des dispositions, commentai-je.
— Non, je…
— Écoutez-moi bien. Nous n’allons pas avoir cette discussion sans arrêt. Tant que nous n’aurons pas
découvert qui veut votre mort… car, croyez-moi quelqu’un est très sérieux à ce sujet, parce que le mec au
couteau ne plaisantait pas… vous et moi devrons rester ensemble, à condition que ce soit moi qui mène
les opérations, compris ? Vous faites ce que je vous dis, quand je vous le dis. Si ça ne vous plaît pas, la
porte est là, ajoutai-je en l’indiquant derrière moi.
Nathan serra les dents.
— Croyez-moi, poursuivis-je avant qu’il ne puisse répondre, vous êtes le dernier type avec lequel j’ai
envie de passer du temps, alors je suis plus que motivé pour découvrir qui est le connard qui a tenté de
vous embrocher ce soir… Mais si vous pensez pouvoir mieux vous en sortir tout seul, allez-y, je vous en
prie.
Je m’obligeai à me calmer, ce que je n’avais pas à faire souvent. Cet homme éveillait de puissantes
émotions en moi, et ce n’était pas une bonne chose.
Loin de là.
J’entourai en vitesse sa main d’un bandage afin de garder les petites blessures propres, puis posai un
flacon d’ibuprofène sur la table. Je me levai et détachai l’arme de ma cheville pour la mettre à côté des
médicaments.
— Je vais prendre une douche. Si quelqu’un franchit cette porte, appuyez sur la détente… Ou pas, en
fait. Je m’en fous, lançai-je sèchement.
Je reculai ma chaise et me rendis à la salle de bain, ne m’arrêtant que le temps d’attraper quelques
affaires dans mon sac. Mes émotions n’étaient pas les seules à s’emballer ; mon sexe aussi.
Ce qui était très rare chez moi. Non pas parce que mes appétits sexuels avaient décliné avec l’âge,
mais parce que je me contrôlais généralement mieux au travail.
Je me déshabillai en vitesse et entrai dans la douche. J’avais sciemment laissé l’eau froide, dans
l’espoir qu’elle calme ma libido. Mais quand un frisson me parcourut l’échine, mon sexe tressaillit,
réclamant mon attention.
— Putain, marmonnai-je en tournant le jet afin qu’il se retrouve contre mon dos.
Je m’appuyai d’une main contre la paroi et empoignai mon sexe de l’autre, me remémorant la dernière
fois que David et moi avions fait l’amour. Ce soir-là, il était en forme, ce qui était étonnant après ce qu’il
avait traversé les mois précédents. Je pensais qu’il cherchait à raviver la flamme entre nous, après les
tensions induites par la perte de nos carrières respectives.
Je n’avais pas réalisé qu’il s’agissait d’un au revoir.
David m’avait chevauché pendant près d’une heure ce soir-là. Comme s’il ne voulait jamais voir la fin
de cette étreinte.
Et c’était vrai ; nos démons ne nous trouvaient pas quand nous nous perdions ainsi dans le corps de
l’autre.
Lorsque les mains de David se posèrent sur ma poitrine, je fermai les yeux pour me préparer à la suite.
« Si parfait, Vincent. J’adore… Je t’aime… »
Il avait ondulé des hanches à l’infini, nous menant près du précipice un nombre incalculable de fois ;
cependant, quand je n’avais plus pu repousser mon orgasme imminent, je m’étais redressé et j’avais
enlacé David. Il s’était décalé afin de refermer ses jambes autour de ma taille, plongeant ainsi encore
plus mon sexe en lui. Ses bras étaient venus entourer mon cou, et il s’était accroché à moi tandis que nous
bougions de concert.
Je lui avais demandé de me promettre que ce serait toujours ainsi désormais.
Il n’avait pas répondu.
Deux jours plus tard, en le trouvant mort dans notre salle de bain, j’avais compris pourquoi.
Mon sexe se dégonfla lorsque l’image du corps de David jaillit dans mon esprit. Je lâchai une bordée
de juron et ma hampe. Moi qui voulais que cette érection dérangeante disparaisse… mission accomplie.
Je me tournai vers l’eau et me passai sur le corps le tout petit savon en forme de cœur, que je dus sortir
de son emballage. Mes pensées dérivèrent du côté de Nathan, alors que je me demandais comment
trouver le type qui avait voulu le faire taire.
Pendant que je lisais les courriels que son harceleur lui avait envoyés, je n’avais trouvé aucune preuve
quant à ses motivations ou son identité. Il ne s’agissait cependant pas d’un banal fanatique. Même si je
n’avais pas vu sa tenue ce soir-là, je l’aurais deviné rien qu’aux précautions qu’il avait prises pour
couvrir ses traces en ligne. Il était passé par une dizaine d’adresses IP éparpillées dans le monde pour
masquer la sienne, si bien qu’il était presque impossible de déterminer d’où les emails avaient été
envoyés. Ces derniers étaient remplis d’insultes à la suite du revirement politique de Nathan, donc il
pourrait s’agir en théorie d’un ancien électeur mécontent qui s’attendait à ce que Nathan poursuive dans la
lignée des valeurs conservatrices de sa jeunesse. Même s’il n’avait pas officiellement fait carrière sous
la bannière des Républicains, les soutiens politiques de son père avaient dépensé beaucoup d’argent pour
lui.
Chandler Wilder était l’essence même de la droite conservatrice, dans laquelle il n’était pas rare de
trouver des fanatiques. D’après ce que j’avais vu, Chandler s’était fait discret après avoir étrillé son fils
aîné pour son changement d’orientation politique inattendu. Le père trompé avait cité les Saintes Écritures
et prétendu que c’était le diable qui détournait son fils du droit chemin. Il n’était donc pas déraisonnable
de penser qu’une personne loyale à Wilder sénior pourrait décider de venger lui-même ce bon vieux papa
déçu. Bon sang, c’était peut-être même Chandler qui tirait les ficelles… Ce ne serait pas la première fois
que je verrais ce genre de chose.
Je songeai ensuite à l’homme qui avait agressé Nathan, espérant qu’un détail intéressant me
reviendrait. Je n’avais pas vu grand-chose à travers la fenêtre une fois que les deux hommes avaient lutté
au sol, mais lorsque j’avais levé mon arme pour briser la vitre, j’avais vu Nathan dire quelque chose à
son assaillant, alors qu’il était plaqué au mur, qu’un bleu se formait déjà sur sa joue et que du sang coulait
de sa main.
Il avait alors eu l’air énervé et non effrayé.
Je l’avais admiré pour cela.
Même si je ne le lui dirais jamais.
Au cours de mes recherches, j’avais vu des clichés de Nathan ; toutefois, ils ne lui avaient pas rendu
justice. Peut-être parce qu’il s’agissait de photos posées, avec cheveux parfaits, grand sourire, costume
sur mesure… et regard vide. Ce soir-là cependant, il m’avait paru… humain.
Sans compter en plus la vulnérabilité dont il faisait preuve dès qu’il était question de son frère…
Sentant mon sexe durcir à nouveau, je compris mon erreur. Mon plan consistait à dénicher toute
information utile qui m’aiderait à me débarrasser au plus vite de Nathan Wilder, mais mon sexe ne
s’intéressait qu’au souvenir du corps puissant de Nathan sous le mien… qu’à son odeur… qu’à sa
respiration hachée, sous l’effet de la peur… ou bien d’autres choses.
Ignorant ma hampe, je me lavai rapidement les cheveux avec le shampooing fourni par le motel. Cette
fois-ci pourtant, mon érection ne se calma pas. Je m’adossai au mur et me caressai avec ferveur, conjurant
une image différente de David… le souvenir torride d’une étreinte que nous avions eue dans les toilettes
crasseuses d’une boîte de nuit en Allemagne, alors que nous étions en permission. Cette image ne
s’attarda cependant pas, remplacée par l’odeur de Nathan qui me picota le nez et ses doigts taquins
s’enroulant autour de mon sexe.
— Non, marmonnai-je.
J’obligeai mon cerveau à revenir à David, mais ma queue, elle, refusa d’écouter, et en moins de temps
qu’il n’en faut pour le dire, je me retrouvai à faire des va-et-vient dans la main de Nathan. Et à imaginer
peu après son cul enserrant ma chair dans un étau étroit et chaud. C’était trop agréable pour pouvoir
l’ignorer ; je poursuivis la rêverie.
Je baisai Nathan vite et fort en m’abreuvant de ses gémissements gutturaux alors qu’il allait à la
rencontre de chacun de mes coups de reins. Le plaisir grossit en moi, mes testicules se contractèrent alors
qu’il scandait mon nom et me suppliait de lui en donner plus.
Plus fort.
Plus vite.
Plus profond.
Je lui offris tout ce qu’il désirait, et lorsque je lui ordonnai de jouir avant de lui mordiller l’épaule, il
m’obéit.
Alors, je me laissai aller à mon tour.
Et baigné de ma semence, je continuai mes assauts en lui. Ce fut lorsque j’ouvris les yeux pour admirer
son magnifique postérieur agrippé à ma queue comme jamais que je me rendis compte qu’il ne s’agissait
que de ma main, serrant ma chair trop sensible. Je fus horrifié de ce fantasme si vivace.
Hors de question.
Lâchant ma hampe, je passai la main sous l’eau pour la débarrasser des longs filaments de sperme qui
s’y attardaient.
Il y en avait aussi sur le mur.
Le dégoût m’envahit à cette vue ; j’orientai le jet d’eau pour nettoyer la zone puis, me rinçai en vitesse.
Et tandis que je m’essuyais puis enfilais juste un caleçon et un bas de survêtement, je me pris à espérer
que Nathan ne serait pas en train de m’attendre dans la pièce d’à côté.
La chance n’était cependant pas avec moi ce soir.
Chapitre 5
J’aurais au moins dû repousser le poids lourd sur ma poitrine, puisqu’être coincé ainsi était dangereux ;
cependant, même si mon cerveau restait bloqué entre veille et sommeil, je savais ce que – ou ce qui – me
plaquait au lit. Et je savais aussi pourquoi je ne voulais rien changer à ma situation délicate, malgré son
danger inhérent.
Ce n’est pas David, me rappelai-je alors que le souffle chaud qui effleurait mon téton fit frissonner ma
peau d’excitation. Je m’obligeai à ouvrir les yeux pour admettre ma situation au lieu de rester coincé dans
la rêverie d’être à nouveau au lit avec David, allongé sur moi. Et je serrai le poing afin de ne pas être
tenté de toucher Nathan pour le repousser… ou l’attirer plus près.
Malgré la douleur familière qui m’envahit comme chaque fois que je me souvenais que David avait
vraiment disparu, j’appréciai la sensation de cette peau chaude contre la mienne ; de ces doigts chauds
qui s’enfonçaient dans ma chair, juste en dessous de mon aisselle ; de ces doux cheveux blonds qui me
chatouillaient le menton.
Une fois ma vision éclaircie, je regardai le miroir au-dessus du lit et ma gorge se noua.
À un moment pendant la nuit, Nathan avait repoussé les couvertures et son pantalon était remonté,
dévoilant ses mollets, notamment celui passé sur ma jambe droite. S’il restait assez de la couverture pour
que le bas de nos corps ne se touche pas, il n’en allait pas de même en haut ; son tee-shirt avait glissé, si
bien que son ventre musclé se trouvait plaqué contre le mien. De là où j’étais, je pouvais voir les
rondeurs séduisantes de ses fesses magnifiques, même dans ce bas de survêtement lâche. Si mon bras
droit n’avait pas été coincé sous le corps de Nathan, je n’aurais sans doute pas pu m’empêcher
d’empoigner ses globes. Ce n’était pas pour rien que mon autre main s’agrippait si fort aux draps.
Nathan avait la tête glissée sous mon menton et un bras passé autour de mon torse. Quant à l’autre
main…
Bordel, elle était sous son corps. Et je n’avais pas besoin de la voir pour savoir ce qu’elle faisait.
Parce que je la sentais très bien et que je n’en revenais pas.
Ses doigts étaient noués aux miens. C’était dément, parce que la position ne devait pas être confortable
pour son bras, et pourtant, ça ne l’avait pas arrêté.
Ce qui me déroutait le plus toutefois, c’était d’avoir manqué l’instant où il s’était tourné vers moi. Pour
un homme au sommeil léger, j’aurais dû percevoir le mouvement. La seule raison pouvant expliquer cette
erreur, c’était que mon corps avait confondu Nathan et David. C’était cependant un peu tiré par les
cheveux. David était décédé depuis des années, bien plus longtemps que la durée de notre relation. Rien
que la veille, alors que j’avais souhaité avoir David dans la douche avec moi, mon cerveau avait choisi
la réalité plus que les souvenirs.
Nathan s’étira contre moi, sans se réveiller. Alors qu’il ajustait la position de sa tête, ses lèvres se
posèrent brièvement sur mon torse, et je jurai dans ma tête.
Je soupçonnais Nathan d’être gay, mais soit totalement dans le déni, soit si complètement dans le
placard qu’il aurait besoin d’une boussole pour en sortir. Je penchais assez pour la première hypothèse,
d’après sa réaction à ma caresse la veille, lorsqu’il m’avait demandé comment récupérer les messages
sur son portable.
J’ignorais ce qui m’avait pris de le toucher de la sorte, mais il avait confirmé mon hypothèse par son
immobilité. Un homme hétéro aurait pris la tangente dès l’instant où j’étais venu me placer sur lui. Quant
au moment où j’avais effleuré ses lèvres… plutôt que de me repousser, il avait retenu son souffle.
Et attendu.
Il m’avait fallu faire appel à toute ma capacité de contrôle pour m’éloigner de lui. Tout m’excitait chez
Nathan Wilder. Détester son métier ne signifiait pas que je ne pouvais pas me le taper. J’avais couché
avec des types pour toutes sortes de raisons. Mais j’avais entendu cette fichue vulnérabilité dans sa voix
quand il avait mentionné son frère, et c’en était fini. Autant il aurait été intéressant de lui prouver qu’il
préférait les queues aux chattes, autant je refusais de tirer profit de quelqu’un émotionnellement instable.
Même moi, il y avait certaines limites que je ne franchissais pas.
Nathan bougea à nouveau, mais lorsque sa main se mit à passer sur mon flanc, je le repoussai sans trop
de gentillesse, car je n’en pouvais plus. Lorsqu’il s’éveilla enfin, j’enfilais déjà mon pantalon. Je jetai un
coup d’œil à Nathan et le vis observer mon côté du lit d’un air confus. Ses yeux se posèrent sur moi,
interrogateurs. Sans un mot, je me rendis à la salle de bain pour uriner et me brosser les dents. Quand je
revins dans la chambre, Nathan était assis sur le bord du lit, la tête dans ses mains. Je constatai avec
soulagement que le bandage ne laissait voir aucune tache de sang, ce qui signifiait que les points effectués
avaient tenu. Lorsque Nathan leva la tête, je vis une petite décoloration sur sa joue, mais rien de grave.
— Nous partons dans cinq minutes, annonçai-je en m’approchant de la porte pour en retirer la grenade
incapacitante.
— Bonjour à vous aussi, marmonna-t-il en se levant.
Je le regardai le temps de m’assurer que ses mouvements n’étaient pas ralentis ; en d’autres termes,
bien que son flanc soit contusionné, il n’avait sans doute pas de côtes cassées.
Nathan s’empara de son sac en se dirigeant vers la salle de bain. Je récupérai le mien aussi, et au bout
des cinq minutes allouées, il revint et s’approcha de la porte d’entrée. Je m’interposai avant qu’il ne sorte
le premier. L’atmosphère devint plus chargée entre nous quand mon bras effleura son torse un instant.
Bon sang, comment allais-je parvenir à ne pas le toucher le temps de trouver qui en avait après lui ?
Je déverrouillai et passai devant, tendant le bras afin que Nathan ne cherche pas à me passer devant.
Une fois certain qu’il n’y avait pas de danger, je lui fis signe de sortir, et nous rejoignîmes ma voiture.
— Attendez là, dis-je en indiquant l’avant de la voiture.
Sans perdre un instant, je contournai mon véhicule et m’accroupis pour vérifier le châssis. Puis le
moteur.
— Que faites-vous ? me demanda Nathan.
— Je vérifie que personne ne l’a trafiquée.
— Trafiquée ?
— En coupant les câbles de frein ou en y attachant des engins explosifs ou un traceur, expliquai-je.
— Seigneur, souffla Nathan.
Je lui jetai un coup d’œil et vis ses yeux écarquillés. S’il savait. C’était mon lot quotidien.
— Montez, dis-je en indiquant le siège passager.
Il s’exécuta à contrecœur, mais je ne dis pas un mot. Soit il apprendrait à me faire confiance, soit non.
Sur la route, je trouvai un fast-food offrant un drive.
— Parlez-moi des emails, ordonnai-je après qu’il eut fini de manger les deux sandwiches aux œufs,
beurre et fromage qu’il avait commandés.
— Que voulez-vous savoir ?
— Combien il y en a eu, ce qu’il y avait dedans…
Je connaissais déjà la réponse, mais j’étais curieux de ce que lui avait à m’en dire.
— Ça a commencé il y a quelques mois, je dirais. Beaucoup de gens m’ont écrit après que j’ai dénoncé
les positions de mon père face au mariage gay. Certains pour me féliciter, certains non.
— Des électeurs de votre père vous ont-ils contacté ?
— Des dizaines. Même des gens que je pensais être des amis m’ont appelé pour tous me répéter la
même chose : que j’avais l’esprit confus à cause de Brody, que je laissais le fait qu’il soit mon frère
surpasser ma loyauté envers Dieu… que c’était une ruse du diable…
Nathan lâcha un rire sans humour.
— C’était la réponse typique de mon père dès qu’un truc ne lui plaisait pas. « Une ruse du diable ». On
l’entendait aussi souvent que « Dieu soit loué » et « Amen ».
— Est-ce que certaines personnes vous ont physiquement menacé ?
— Ma copine de l’époque m’a jeté un vase à la tête quand je lui ai dit de se barrer de chez moi. Ça
compte ?
Je souris malgré moi.
— Elle n’aimait pas le nouveau Nathan Wilder ?
— Je ne suis pas sûr qu’elle a aimé l’ancien non plus.
— Comment ça ?
Nathan secoua la tête.
— Elle n’était qu’un accessoire. Comme tout le reste dans ma vie à cette époque.
Il se tut quelques instants.
— Bref, quand elle s’est jointe à tous ceux me demandant d’accuser mon frère de mon égarement, je lui
ai dit que c’était fini entre nous. Elle a voulu m’assommer avec le vase, m’a traité d’un tas de noms
indignes d’une lady, et est sortie de la maison, furieuse. Je ne l’ai plus revue depuis.
— Et une fois que les premières réactions vives se sont calmées ?
— Au bout de quelques semaines, il n’y avait plus qu’une seule personne qui me contactait.
[email protected], murmura Nathan.
— Parlez-moi des courriels.
Il regarda par sa fenêtre.
— Au début, ça ressemblait aux attaques typiques. Des diatribes enflammées pour me dire que je
finirais en enfer si je ne me repentais pas. Après un temps, j’ai arrêté de lire les messages.
— Avez-vous répondu ?
— Non. Je me suis dit que ça l’encouragerait.
— En avez-vous parlé à quelqu’un ?
— Non.
— Même pas à votre directeur de campagne ?
— Preston aurait flippé, répondit Nathan. Il a vu beaucoup de choses dans ce milieu. Je savais que dès
qu’il aurait compris que ça provenait de l’un de mes opposants, il insisterait pour qu’on riposte d’une
manière ou d’une autre.
— Pour ce qui est d’une campagne propre, on repassera, commentai-je.
— Hé, s’écria Nathan d’une voix dure.
Je le regardai.
— Pourriez-vous attendre que j’aie bu mon café avant de me critiquer ainsi que toute ma profession ?
La colère dans ses yeux fit durcir mon sexe. Bon sang, j’étais mal.
— Je ne peux rien vous promettre, répliquai-je, sur un ton léger toutefois.
Les lèvres de Nathan s’ourlèrent un instant avant qu’il ne baisse les yeux et l’effet fut dévastateur sur
moi. À quoi ressemblerait-il avec un vrai sourire aux lèvres ? Pas le faux qu’il arborait pendant sa
campagne dès qu’il y avait une caméra ou un appareil photo pointé dans sa direction.
— Mener une campagne de calomnie ne m’intéresse pas, même si c’est courant de nos jours. Voilà
pourquoi je n’ai pas parlé des courriels à Preston. En outre, ils m’ont été envoyés sur mon adresse
personnelle, pas sur celle de ma campagne.
— Et qui la connaît ?
— Preston, quelques membres de mon équipe en qui j’ai confiance, ma mère.
— Votre mère ? Pas votre père ?
Si je ne l’avais pas observé au bon moment, je ne l’aurais pas vu se raidir. Lorsqu’il se tourna vers
moi, il se força à se détendre avant de me répondre.
— Mon père n’est pas un fan des nouvelles technologies… les ruses du diable, vous vous souvenez ?
— Vous mentez, affirmai-je tout de go. Ça ne va pas marcher si vous me mentez, Nate.
Il soutint mon regard un instant, puis serra les dents et se détourna.
— Je ne sais même pas ce qui est censé marcher.
— Vous garder en vie afin que vous puissiez…
— Vincent, je jure devant Dieu que si vous insinuez une nouvelle fois que je mens aux gens…
Il secoua la tête et se plaqua une main sur les lèvres, comme pour s’empêcher de finir sa phrase.
— J’allais dire « revoir votre frère ».
Il me jeta un bref coup d’œil avant de reporter son attention sur le paysage. Plusieurs minutes
s’écoulèrent en silence.
— Mon père souffre de démence, à un stade précoce. Il ne reste pas lucide assez longtemps pour
pouvoir m’envoyer des courriels, et je doute qu’il consulte le compte mail de ma mère.
Cette déclaration me surprit ; je n’avais vu aucune mention de la santé mentale déclinante de Chandler
Wilder aux infos. Car une telle nouvelle aurait fait la une. Après tout, il s’était fait un nom en défiant la
décision de la Cour Suprême de rendre le mariage gay légal. Il était allé jusqu’à interdire aux secrétaires
de comtés de son État de délivrer des certificats de mariage. Il avait fini par céder, mais cette affaire très
médiatisée l’avait rendu célèbre et incontournable. Sa santé mentale aurait été traitée partout.
— Ça doit rester secret ? devinai-je.
— Oui. Ma mère l’a installé en Louisiane, chez sa sœur à elle. Les rares personnes au courant parmi
ses proches ont réussi à convaincre ses soutiens qu’il avait choisi de se mettre en retraite en avance afin
de réaffirmer son engagement envers Dieu. Les gens sont persuadés que c’est la défection de Brody et la
mienne qui le poussent à se réfugier dans la foi.
— Est-ce que votre mère aurait pu donner votre email à quelqu’un ?
Il resta silencieux un long moment.
— J’aimerais croire que non, mais je n’en suis pas certain.
Ses mots indiquaient qu’il ne me disait pas tout, cependant, je n’insistai pas. Ce n’était pas pertinent de
toute façon. Si la personne envoyant ces emails à Nathan avait les compétences nécessaires pour cacher
son adresse IP, il en avait clairement assez pour trouver l’adresse email personnelle sans l’aide de
personne.
— Quand est-ce que les messages ont commencé à mentionner Brody ?
— À peu près un mois après les premiers envois. Le premier à en parler disait que si je continuais
dans cette voie, j’allais brûler en enfer, comme mon… comme Brody.
— Ce n’était pas écrit ça.
Nathan me regarda vivement.
— Quoi ?
— L’oncle de Beck m’a dit ce que contenaient les messages, mentis-je, puisque je n’étais pas encore
prêt à révéler que je les avais lus moi-même. Il y était noté que vous brûlerez en enfer comme votre pédé
de frère.
Nathan ferma les yeux et déglutit.
— Ne faites pas ça.
— Quoi ?
— Ne prononcez pas ce mot. S’il vous plaît.
Je savais auquel il faisait référence, bien sûr. Ce que j’ignorais en revanche, c’était pourquoi cela le
dérangeait autant. Oui, c’était un terme horrible et cruel, mais c’était la réalité. On m’avait traité de
« pédé » très souvent à mon tour, et c’était certainement arrivé au frère de Nathan aussi.
— Ce n’est qu’un mot, Nathan.
— Non, rétorqua-t-il d’une voix dure en serrant les poings.
Sa réaction était exagérée. J’y réfléchis quelques instants, et la prise de conscience s’imposa à moi.
— Vous l’avez appelé comme ça, n’est-ce pas ? demandai-je gentiment.
— Non, souffla-t-il.
Il s’essuya les yeux avant de se détourner. Incapable de m’en empêcher, je posai une main sur la
sienne.
— Je ne le répéterai pas, d’accord ?
Il hocha la tête, mais il fallut que je caresse plusieurs secondes son poing serré pour qu’il l’ouvre et
pose la main à plat sur sa jambe. Je mis la mienne par-dessus avant de réaliser mon geste ; j’écartai
vivement mon bras. Par chance, il ne semblait pas s’en être rendu compte.
— Qu’avez-vous fait lorsque vous avez vu ce premier email ?
— J’ai paniqué. Je ne savais pas où était Brody. Après… Après son coming-out, il a déménagé. Nous
ne sommes pas restés en contact, alors je ne savais pas où il était allé. Des journalistes l’ont retrouvé en
Floride au moment de cette histoire de Cour Suprême, mais je ne l’ai pas contacté à ce moment-là. Alors,
après avoir reçu cet email, j’ai engagé un détective privé pour le retrouver.
— Et à l’arrivée du second message ?
— J’ai pété les plombs. Le type menaçait d’aller parler à Brody. Je savais que si je pouvais retrouver
mon frère grâce à un détective privé, mon harceleur le pourrait aussi.
— Voilà pourquoi vous êtes allé à Dare pour le prévenir.
Il opina.
— Je devais prendre ce risque.
— Ce risque ?
— Le type pouvait me suivre jusqu’à là-bas. J’ai fait de mon mieux pour couvrir mes traces… Je n’ai
pas réservé mes billets d’avion par Internet, mais directement à l’aéroport. La voiture de location a été
prise au nom de mon assistante, ce genre de choses.
— Y a-t-il eu d’autres courriels faisant allusion à Brody ?
— Deux ou trois, mais disant juste que je ne suivais pas la bonne voie et que c’était la faute de mon
frère.
— Et à part les courriels, y a-t-il eu autre chose ?
Je n’étais au courant que de la voiture vandalisée, cependant, voyant Nathan pâlir, je compris qu’il y
avait plus.
— Dites-moi, murmurai-je en posant à nouveau la main sur la sienne.
Stupéfait, je le sentis entrelacer un instant ses doigts aux miens avant de les retirer entièrement.
— Je ne suis pas sûr.
— Racontez-moi. Même les choses a priori insignifiantes.
— Hum… j’ai commencé à remarquer certains détails. Un livre bougé sur les étagères. Un verre
traînant sur le comptoir les jours où ma gouvernante n’était pas là. Ma pince de cravate préférée ou des
boutons de manchette qui disparaissaient… Je me croyais juste étourdi.
— Quoi d’autre ?
— Un pneu à plat de temps en temps, des lettres ou paquets qui n’arrivaient jamais… Plein de petites
choses qui pouvaient s’expliquer autrement.
— Quand avez-vous compris que quelque chose avait changé ?
Il hésita un instant.
— En rentrant chez moi un soir, j’ai trouvé… j’ai trouvé le corps du chat errant auquel je laissais
parfois de la nourriture sur la terrasse. Il avait le cou brisé.
Je me raidis.
— En avez-vous parlé à quelqu’un ?
Il secoua la tête.
— Non.
— Mais pourquoi ?
Aucune réponse.
— Le chat, c’est arrivé avant ou après votre séjour à Dare ?
— Avant… Le lendemain matin, j’ai reçu le fameux message du type disant qu’il allait parler à mon
frère. Je suis parti juste après.
— Vous n’avez pas parlé du chat ou du reste à Brody, n’est-ce pas ?
— Non.
— Pourquoi ?
— Parce que je savais ce qu’il aurait fait s’il l’avait su. Même s’il me déteste, je savais qu’il voudrait
me protéger. Il a toujours été un meilleur homme que moi.
— Donc vous ne vouliez pas lui faire courir un risque encore plus grand, murmurai-je.
— Bien sûr que non. Je refuse… Je refuse que cette histoire me permette de m’en tirer pour ce que je
lui ai fait, lança sèchement Nathan. Je l’ai vu dans ses yeux en partant.
— Vu quoi ?
— Qu’il était sur le point de me pardonner.
— Et en quoi est-ce si mal ?
— Ce que je lui ai fait est impardonnable.
Il y avait un tel regret dans sa voix que ma propre gorge se noua en réaction.
— Nate…
— Je m’appelle Nathan ! s’énerva-t-il. Est-ce qu’on a fini ?
Il ajouta cette partie en tournant vers moi ses yeux emplis de douleur.
Je n’avais pas terminé, mais je compris que c’était son cas.
— On a fini, oui.
Il ne dit plus rien. Il pivota vers la fenêtre et nous n’échangeâmes plus un mot jusqu’à ce que je
m’arrête devant le lourd portail en fer de ma résidence.
Chapitre 7
La maison de Vincent n’était pas comme je l’avais imaginée. Pour commencer, je m’attendais à un chalet,
puisqu’elle était située au fond des bois. Mais la bâtisse avait l’air assez moderne, et sans être immense,
elle disposait d’au moins un étage. Le portail en fer au bout de l’allée était en réalité le premier de deux
portails, réglés pour que le deuxième ne s’ouvre qu’une fois le premier refermé. Était-ce une autre mesure
de sécurité ? Chacun d’eux disposait d’un pavé numérique et de caméras de sécurité. Il y avait en outre
deux clôtures entourant la propriété, à l’instar des portails, faites dans les mêmes matériaux.
Vincent mit sa voiture dans le garage à trois places et referma immédiatement derrière nous. Les
lumières s’allumèrent, si bien que je pus voir le grand SUV sur la seconde place. La troisième était
occupée par une moto.
— Vous… Est-ce que vous vivez seul ? demandai-je.
Il se contenta d’un hochement de tête avant de sortir de voiture. Alors que j’attrapais mon sac sur la
banquette arrière, lui alla récupérer le sien et un autre plus grand dans le coffre. Une courte volée menait
à plusieurs établis en bois sur l’avant du garage. Suivant Vincent, je le vis poser son sac sur l’un d’eux,
près d’un grand meuble métallique. Par la fermeture ouverte du sac, je pus distinguer toutes sortes
d’armes. Vincent s’approcha du meuble, posa son doigt sur un petit pavé près de la poignée et attendit.
Quelques secondes plus tard, tout l’avant du meuble s’ouvrit pour dévoiler une flopée de pistolets,
couteaux et autres armes que j’étais incapable de reconnaître.
Nom d’un chien !
Vincent mit le sac dans le meuble, puis appuya sur un bouton à l’intérieur, qui referma la porte.
Je jetai un coup d’œil aux deux autres meubles identiques à celui-ci, mais me gardai de demander s’ils
étaient remplis d’armes eux aussi. Je ne voulais pas vraiment le savoir.
Je suivis Vincent jusqu’à la seule porte du garage, qu’il ouvrit également à l’aide de son empreinte,
avant de me faire signe d’entrer.
— Quoi, pas d’alarme ? lançai-je sur le ton de la plaisanterie en ne percevant que le silence à mon
arrivée.
Il me jeta un coup d’œil, puis sortit son portable et me montra l’écran. L’appareil vibra et fit apparaître
ma photo à l’image. Machinalement, je levai les yeux pour repérer la caméra de sécurité qui m’observait,
mais je ne vis rien.
— Les alarmes bruyantes sont destinées à effrayer les intrus. C’est moins drôle.
Je me rendis compte que sa montre clignotait et émettait une légère vibration. Une lettre et un numéro
apparaissaient sur l’écran de la montre.
— Qu’est-ce que ça signifie ? demandai-je en indiquant cette dernière.
— Ça me dit où se trouve mon invité, désiré ou indésirable.
— Ce n’est pas pénible, à force ? Qu’il se déclenche chaque fois que vous bougez ?
— Le système me reconnaît, répliqua-t-il simplement, avant de se diriger vers un petit couloir.
Nous pénétrâmes dans une grande cuisine dotée de comptoirs en granit blanc, de meubles de la même
teinte et d’appareils noirs.
À peine eut-il posé son sac qu’un grand chat roux tigré sauta sur le plan de travail et posa ses pattes sur
son torse. Voir cet homme caresser ce chat me remplit de chaleur.
— Mickey, dit-il en le montrant.
Puis il regarda sur notre droite.
— Et Minnie.
Et bien sûr, un second chat, presque identique au premier à l’exception de la petite tache blanche sur la
tête, nous observait depuis la porte menant vraisemblablement au reste de la maison.
— Mickey et Minnie ? demandai-je en souriant.
— Mon copain adorait tous les trucs de Disney quand on les a adoptés, expliqua-t-il simplement.
Cette phrase m’étonna, d’autant plus qu’il avait précisé vivre seul. Je ne commentai cependant pas,
ayant vu son regard s’assombrir.
— La clôture externe est électrifiée 24 h/24. La clôture intérieure, seulement la nuit.
Vincent récupéra son sac et s’approcha de la porte où attendait toujours le deuxième chat. Il se baissa
pour la caresser, tandis que j’attrapais mes affaires pour le suivre. La cuisine donnait sur un immense
salon moderne, doté de meubles en cuir noir et d’un écran plat au-dessus de la cheminée. La grande baie
vitrée, qui s’ouvrait sur l’arrière de la propriété, laissait passer la lumière, de même que le Velux installé
dans le plafond voûté.
— C’est du verre pare-balles, expliqua Vincent alors que nous poursuivions la visite.
Il entra dans la pièce suivante, un spacieux bureau équipé de plusieurs écrans sur tout un mur, au-
dessus d’un grand bureau, et d’un seul écran de l’autre côté du bureau. S’avançant vers l’un des tiroirs,
Vincent y attrapa quelque chose puis tapa sur son clavier, manipula son portable et revint finalement vers
moi. Il m’apportait une montre similaire à la sienne.
— Gardez-la toujours sur vous. Elle ne craint pas l’eau, ajouta-t-il. Elle possède un traceur, donc je
saurai où vous êtes, même en dehors de la maison.
— Ai-je le droit de sortir dehors, au moins ? lançai-je avec sarcasme.
Il me lança un regard noir.
— Si une menace arrive par les airs ou à l’intérieur du périmètre, la montre vous préviendra.
Retournez immédiatement dans la maison si cela se produit. Je vous montrerai les points d’entrée quand
nous serons à l’extérieur.
Je secouai la tête, incrédule.
— Est-ce vraiment nécessaire ? Il ne pourra sans doute pas me retrouver ici.
Comme Vincent ne répondit pas, je compris.
— Ce n’est pas pour moi, n’est-ce pas ? demandai-je en observant une nouvelle fois les nombreux
écrans.
— Les chambres sont à l’étage. S’il arrive quoi que ce soit, on passe en confinement.
— Confinement ? répétai-je.
Avant que je ne puisse lui demander ce qu’il entendait par là, il appuya sur un bouton de sa montre et
un épais panneau métallique se glissa devant la seule fenêtre de la pièce, ainsi que le Vélux, nous mettant
dans le noir et me faisant sursauter. D’autres sons similaires résonnèrent dans la maison, et quand je
suivis Vincent hors de la pièce, je remarquai que toutes les autres étaient presque entièrement plongées
dans l’obscurité, à l’exception de lumières glissées dans le plancher qui s’allumaient à notre approche
sur environ un mètre, et s’éteignaient rapidement derrière nous.
— Seigneur, marmonnai-je. Mais vous êtes qui, au juste ?
— La seule façon de sortir de la maison pendant le mode confinement, c’est par cette porte, expliqua
Vincent en m’indiquant ce qui ressemblait à un placard au premier abord.
Il écarta les manteaux à l’intérieur, puis il me prit la main et l’approcha du fond du placard ; un
panneau glissa immédiatement.
— La porte est contrôlée par la montre.
Sans me lâcher, il m’entraîna dans le petit espace à peine assez grand pour nous deux. Au même
moment, la porte coulissante se referma et de petites lumières éclairèrent un étroit couloir, menant à un
escalier.
— Vous voyez cette échelle ?
Suivant la direction de sa main, je la vis en effet sur la droite. J’opinai.
— Le placard du haut est identique à celui-ci, à ceci près que vous devez descendre l’échelle pour
arriver ici. Au bout de ce couloir et en bas de cet escalier se trouve un autre escalier, qui vous mènera au
garage. Il y a une trappe sous le SUV. À la porte de la trappe se trouve une clé du véhicule et un flingue.
La porte du garage ne s’ouvrira pas en mode confinement, sauf si vous passez par la trappe. À ce
moment-là, les serrures se déverrouilleront en silence et vous pourrez prendre le SUV pour enfoncer la
porte…
— Pourquoi me dites-vous tout ceci ? le coupai-je.
— Pour le cas où je ne serais pas là pour vous faire sortir. Si qui que ce soit entre dans la maison sans
y être invité, votre seul but sera de rejoindre cette porte ou celle de l’étage, compris ?
La lumière était à peine suffisante pour voir son air déterminé.
— Et vous, alors ? le questionnai-je, sidéré à l’idée de le laisser seul.
Vincent me repoussa contre le mur et m’attrapa par le cou.
— Ce n’est pas l’heure des questions-réponses, Nate. Vous devez m’écouter et la fermer.
— Et alors, quoi ? Je suis censé vous laisser derrière moi ?
— Bon sang, vous êtes tellement…
Il baissa la tête un instant, comme pour essayer de se reprendre. Lorsqu’il la releva, il ne finit pas sa
phrase. Nul besoin de le voir pour comprendre qu’il regardait mes lèvres. Et je savais pourquoi.
Je ne pouvais pas le laisser faire, toutefois.
C’était impossible. Cette ligne, je ne voulais pas… ne pouvais pas la franchir.
Malgré tout, je ne bougeai pas. Je ne lui demandai pas de me lâcher. Je ne fis rien de plus que souhaiter
l’impossible.
Il émit un son, mélange de juron et grognement, puis me fit retourner à l’intérieur de la maison, après
avoir agité le bras devant la porte. Lorsque je sortis du placard, le métal recouvrant les fenêtres et les
portes commençait à reculer et je vis avec quel soin la maison avait été dessinée afin de dissimuler leur
présence.
Il ne s’agissait donc pas que d’une sorte de planque. C’était vraiment son logement. Pourquoi
quelqu’un vivrait-il de la sorte ? Je repensai au moment où il s’était accroupi pour vérifier le dessous de
sa voiture, au motel, à la recherche d’une bombe. Et je me demandai pour la première fois si j’étais
véritablement en sécurité avec lui.
Sans un mot, il m’entraîna vers l’escalier de l’étage. Les chats nous escortèrent, Mickey le mâle devant
Vincent, et Minnie la femelle derrière moi. Brody et moi n’avions pas le droit d’en avoir quand nous
étions enfants, et je n’avais pas le temps ces dernières années de m’en prendre un. Cependant, je m’étais
complètement attaché au chat errant qui se pointait tous les soirs devant ma porte pour réclamer à manger.
En pensant à cette pauvre créature, ma gorge se noua.
— Votre chambre, lança Vincent en indiquant une porte ouverte.
Mickey était déjà assis au milieu du lit quand j’y pénétrai. À l’instar du salon, elle offrait une vue
spectaculaire sur le jardin, d’abord un peu travaillé, puis s’évasant vers une clairière entourée d’une forêt
danse. Au fond de cette clairière, j’aperçus un petit étang. De là où je me trouvais, je devinais la double
clôture ; elle devait bien faire le tour de la propriété.
Je m’apprêtais à vérifier auprès de Vincent, cependant, il avait disparu. Je jetai un coup d’œil dans le
couloir, mais ne remarquai qu’une porte ouverte au fond. N’ayant pas le courage de pénétrer dans son
domaine privé, je retournai dans ma chambre et l’observai. La décoration n’était pas extravagante,
toutefois, elle était accueillante : nombreux oreillers et literie dans des tons neutres, une grande salle de
bain avec bain à remous et douche séparée, petit banc devant la fenêtre montant du sol au plafond. Je
posai la main sur la vitre, afin de déterminer si elle était à l’épreuve des balles, mais elle ne me parut pas
différente du verre normal ; pas sous mes doigts inexpérimentés tout du moins.
Je m’accordai quelques minutes pour déballer mes affaires. J’avais apporté la photo de Brody et moi
prise au chalet de mon grand-père, quand nous étions enfants, mais la voir me rappela les choses que
j’avais à gérer. Je n’étais pas prêt. Ma conversation avec Vincent dans la voiture avait ravivé les affreux
souvenirs que j’avais cherché à enterrer. Je n’avais rien oublié, bien sûr, mais j’étais très doué pour
compartimenter afin de ne les traiter que lorsque j’étais disposé à le faire. Ce qui n’était pas le cas en
présence de Vincent. Je me sentais déjà bien trop vulnérable en l’état.
Mes pensées dérivèrent vers ce matin-là. J’avais bien remarqué que je m’étais réveillé de son côté du
lit. J’espérais cependant qu’il n’avait pas été encore dedans quand j’avais migré dans cette direction.
Étant donné les événements récents, j’avais dormi étonnamment bien ; malgré tout, j’étais encore lessivé.
J’attendis quelques minutes, pour le cas où Vincent souhaiterait m’expliquer la suite, mais comme il ne
venait pas, je décidai de prendre une douche, puisque je n’avais pas pu le faire la veille. Je fermai la
porte de la chambre puis me dirigeai vers la salle de bain. Bien que la baignoire ait l’air accueillante, je
n’avais pas le temps de m’en servir. Je me déshabillai et optai donc pour la douche. Mon flanc était
toujours contusionné, toutefois, il ne me faisait plus aussi mal que la veille. Comme je n’avais rien pour
protéger le bandage de ma main, je le retirai, laissant quand même les petits pansements que Vincent avait
appliqués sur mes doigts. Ma paume me brûlait toujours, mais j’entrai dans la douche sans tenir compte
de la douleur et refermai derrière moi. L’eau était agréablement chaude, au point que j’y restai dix bonnes
minutes avant de réaliser que je ne m’étais même pas savonné.
Tout le processus me prit bien plus longtemps que d’ordinaire, puisque je n’avais qu’une seule main
utile, mais comme en plus je bénéficiais du jet relaxant, je pris mon temps. Mes pensées s’égarèrent et je
fis de mon mieux pour ne pas m’angoisser à cause de ce que j’aurais dû faire dans la journée. Même si
j’avais prévu d’y aller tranquille et de ne faire que de l’administratif, tel que répondre à des emails ou
contacter des électeurs ou des leaders de partis, ne rien pouvoir faire me donnait l’impression de me
relâcher.
Or, je ne me relâchais jamais.
Même enfant, j’avais eu du mal à me détendre quand nous nous retrouvions au chalet de mon grand-
père, l’été. Brody n’avait pas le même problème, n’hésitant pas à manquer l’église le dimanche ou à
mentir à mes parents en prétendant que nous lisions bien la bible tous les soirs avant d’aller dormir. Mon
grand-père maternel n’étant pas très croyant, il ne nous obligeait pas à suivre les préceptes de nos parents
et ne nous empêchait donc pas de regarder la télévision. J’avais pourtant toujours respecté ces habitudes,
parce qu’agir différemment me paraissait mal. Malgré les nombreuses fois où j’aurais voulu briser les
règles comme mon frère. Je n’étais pas calibré de la sorte cependant.
J’aurais aimé croire que c’était pour cette raison que je m’en étais pris à Brody quand il m’avait avoué
avoir couché avec sa copine le soir du bal de promo, et avoir détesté ça. Je n’avais pas encore connu ma
première relation sexuelle à ce moment-là, alors j’avais été persuadé que c’était juste à cause de la
nouveauté. Mais Brody avait prononcé ces mots qui avaient changé nos vies pour toujours.
« Je crois que je suis gay, Nathan. »
— Merde, marmonnai-je tout bas en sentant les larmes me brûler les yeux.
Je m’étais interdit de repenser à ce soir-là. Mais maintenant que j’avais emprunté cette voie, mon
cerveau ne me laissa pas repartir.
— Non, ce n’est pas vrai, Brody, déclarai-je, écrasé par son aveu.
Il versa quelques larmes.
— Je suis désolé, Nathan. J’ai… J’ai essayé d’être normal…
— Tu ne peux pas ! Tu n’es pas un… un pédé ! Tu iras en enfer ! criai-je, horrifié de ne pouvoir
protéger Brody d’un tel destin.
L’idée que mon frère brûle dans la damnation éternelle fut comme un coup de poignard en plein
ventre.
— Je suis désolé, répéta-t-il, les bras croisés sur son ventre.
J’étais pour ma part rentré bien plus tôt du bal de promo, après avoir chastement pris congé de ma
compagne de la soirée d’un simple baiser sur la joue, devant sa porte. J’étais en train de lire la bible
quand j’avais entendu Brody entrer dans sa chambre, juste à côté de la mienne. J’étais venu voir
comment s’était passée sa soirée, et je l’avais découvert en boule sur son lit, dans son smoking, pris
de sanglots incontrôlables.
— C’est une erreur, affirmai-je en secouant la tête.
— Non ! cria-t-il en me regardant. Je suis gay, Nathan.
Cette certitude m’acheva ; je descendis du lit en vitesse. En cet instant, il n’était pas mon frère. Il
était tout ce que mon père avait dit.
Une abomination.
Le diable.
Oui, c’était le diable qui parlait en son nom. Forcément.
— Tu es un pervers dégoûtant, crachai-je, avant de faire la seule chose permettant d’après moi de
sauver mon frère de cet être diabolique qui s’était emparé de lui.
J’allai voir notre père.
Soudain glacé de l’intérieur, je sortis de mon hébétude et me remémorai l’endroit où je me trouvai.
J’étais désormais assis sur le sol de la douche et je pleurais, les bras noués autour de mes genoux. L’eau
refroidissant rapidement, je l’éteignis avant qu’elle ne devienne glaciale. Je me relevai doucement et
sortis de là. Je n’avais pas pensé à m’attraper une serviette avant d’aller me laver ; heureusement, il y
avait une pile de serviettes propres sur le bord du meuble. J’en saisis une et me séchai, évitant de me
regarder dans le miroir pour ne pas voir la preuve de mon émoi.
Je ne perdais que rarement toute notion du temps ainsi, mais quand ça m’arrivait, c’était toujours en
lien avec des souvenirs de ce soir-là, des semaines qui avaient suivi, ou bien du jour remontant à trois
ans plus tôt, où j’avais définitivement fait sortir Brody de ma vie.
Comme j’avais enfilé ce matin les mêmes vêtements que la veille, je décidai de mettre cette fois-ci le
jean que j’avais pris pendant les quatre-vingt-dix secondes accordées par Vincent pour décider quoi
emporter. Cependant, quand j’entrai dans la chambre pour attraper mon pantalon, je me figeai en voyant
ce qui se trouvait sur mon lit et que je reconnus très vite.
Un petit dictaphone. La porte de la chambre était fermée, toutefois, la présence de cet objet prouvait
que Vincent était venu dans la pièce à un moment ou à un autre. Et puisque j’avais laissé la porte de la
salle de bain grande ouverte en m’y rendant, Vincent avait tout à fait pu me voir… ou m’entendre.
Je ris sans joie en m’asseyant sur le lit. Décidément, il était destiné à me voir dans mes pires moments.
J’appuyai sur le bouton lecture.
— « Salut, c’est moi. »
J’éteignis l’appareil sans tarder, car j’étais trop à vif pour écouter la voix de mon frère en cet instant.
Je savais que j’aurais dû m’habiller et rejoindre Vincent afin de connaître son plan éventuel, puisqu’il
fallait que je sache. Mais je n’avais pas assez d’énergie pour faire autre chose que m’allonger sur ce lit,
sous la couverture, sans me soucier de la serviette humide autour de ma taille. Je serrai le dictaphone
contre moi tandis que d’autres larmes me montaient aux yeux. Heureusement, la fatigue eut raison d’elles,
me faisant sombrer avant que je n’en laisse couler, m’épargnant de vivre à nouveau ce cauchemar.
Chapitre 8
Bien que j’aie anticipé son geste, que je l’aie même sollicité, rien n’aurait pu me préparer à ma propre
réaction. J’avais déjà embrassé quelques femmes, mais j’avais attribué mon absence d’intérêt pour l’acte
au fait que je n’étais pas ce genre d’hommes.
Mais même si Vincent ne m’avait pas obligé à affronter mon mensonge quelques minutes plus tôt, sa
bouche sur la mienne aurait suffi.
J’étais très clairement ce genre d’hommes.
Parce qu’embrasser Vincent, ou le laisser m’embrasser en l’occurrence puisque je me contentais de
survivre à l’assaut fut une expérience inédite. Tout mon corps s’enflamma à la seconde où ses lèvres
fermes se posèrent sur les miennes, et mes yeux me picotèrent sous l’effet de l’émotion qui me bombarda.
Le soulagement.
Vincent ralentit son baiser puis s’écarta un peu, et l’humiliation m’envahit.
— Nate ? souffla-t-il.
De son pouce calleux, il essuya les larmes qui s’étaient mises à couler en silence.
Je secouai la tête en faisant mon possible pour ne pas m’écrouler complètement. Parce que je voulais
vraiment qu’il remette sa bouche sur la mienne.
— Je suis désolé, dis-je en secouant la tête.
— À quel sujet ?
Il m’inclina la tête en arrière, me forçant à le regarder. Je me sentis comme un gamin stupide et non un
homme adulte. J’agitai à nouveau le menton. Hors de question que je lui avoue.
Ses lèvres effleurèrent les miennes avec tendresse.
— Dites-moi, insista-t-il.
Je compris en cet instant qu’il allait me mettre à nu, même sans me retirer mes vêtements.
— J’ai l’impression de pouvoir enfin respirer, admis-je dans un murmure, d’une voix que je ne
reconnus pas.
Je lâchai sa taille d’une main afin de m’essuyer les yeux. Lui ne bougea pas.
— Je sais que ça n’a pas de sens, balbutiai-je en m’efforçant de ne pas le quitter du regard.
Comme il ne disait toujours rien, je cherchai à le repousser afin d’échapper à mon humiliation.
Cependant, il me maintint fermement en place et m’effleura de ses lèvres.
— Ça a du sens, si. Parfaitement, affirma-t-il tout bas.
Puis il recommença à m’embrasser.
Face à cet assaut dévastateur, je ne pus que m’accrocher à lui. Lorsque sa langue chercha à entrer dans
ma bouche, une alarme résonna dans ma tête, m’avertissant de mettre fin à tout ça, car j’avais déjà franchi
une ligne et qu’il me serait très dur de revenir en arrière. Cependant, je n’écoutai pas. J’ouvris les lèvres
et le laissai incliner ma tête à sa guise.
Quand sa langue caressa la mienne, je faillis cesser de respirer. J’avais toujours détesté embrasser les
filles de la sorte, sans jamais pouvoir m’expliquer pourquoi.
Maintenant, je le savais.
La texture de leurs lèvres, la douceur de leur bouche, leur hésitation et leur timidité à m’embrasser…
rien de tout ceci ne m’avait convenu.
Ça… Ce qui se passait là, c’était pile ce dont j’avais besoin. Et la seule chose bien de ma vie entière.
Vincent ne se contentait pas de m’embrasser. Il prenait, il possédait, il me consumait. Je ne contrôlais
rien, mais je n’avais pas peur non plus quand je lui rendis son baiser avec hésitation. Mon corps vibrait
d’excitation et de désir. J’enlaçai Vincent, son dos, ses épaules, sans tenir compte de la douleur dans ma
main blessée. Sans cesser de trembler, je me frottai à lui comme un chat en chaleur. Des geignements
m’échappaient, et lorsqu’il chercha à s’écarter, j’essayai de suivre le mouvement. Il m’empoigna les
cheveux d’une façon presque douloureuse, et pourtant ce geste attisa mon désir au lieu de le calmer. Ses
dents effleurèrent ma gorge exposée.
— Oh, Seigneur, dis-je d’une voix rauque alors qu’il me mordillait la jonction de l’épaule.
La seconde suivante, sa langue parcourut la zone, l’apaisant. Lentement, à coup de langues, de
morsures et de baisers, il rejoignit l’autre côté de mon cou. Entre-temps, il avait passé un bras autour de
ma taille et m’avait plaqué tant contre lui si bien que l’air ne pouvait plus circuler entre nous.
Lorsque sa bouche se posa à nouveau sur la mienne, je savais que le temps de la gentillesse par égard
pour mon premier baiser avec un homme était terminé. Je n’avais jamais ressenti un tel soulagement. J’en
avais aussi assez d’être un participant passif. Je fourrai les doigts dans ses cheveux et m’y agrippai en
enfonçant ma langue dans sa bouche, sans me soucier d’avoir l’air malhabile. Tout ce qui m’importait,
c’était de me rapprocher de lui autant que possible. De sentir ses mains partout.
— Touche-moi ! lui ordonnai-je en l’embrassant sans finesse.
En théorie, je savais ce que je voulais, même si je ne savais pas comment le demander.
Par chance, Vincent comprit, et à l’instant où il plaqua sa main contre mon sexe à travers mon pantalon,
je me frottai contre sa paume. Comme je n’arrivais plus à respirer, je dus arrêter de l’embrasser. Sa
bouche se posa près de mon oreille et y murmura des paroles coquines.
— Tu es si sexy, comme ça. C’est si bon de te toucher.
Je me fichais un peu des mots exacts, c’était l’excitation que me procurait sa voix qui m’importait et sa
main qui me donnait la pression dont j’avais besoin. Ce n’était pas suffisant cependant, et quand je le lui
dis, il revint m’embrasser tout en ouvrant mon pantalon.
Le bruit de la fermeture éclair descendant fit résonner des alarmes dans mon cerveau, mais mon corps
était allé trop loin pour s’en soucier.
— Nate…
— Ne t’arrête pas ! ordonnai-je en cherchant ses lèvres.
Je savais que même s’il m’offrait une porte de sortie, je ne la prendrais pas, malgré mon cerveau
cherchant à me dire que tout ceci était mal.
— Je m’en fiche, me dis-je à moi-même, sans réaliser que j’avais parlé à voix haute.
Dès que les doigts de Vincent se refermèrent autour de ma hampe nue, je sentis mon orgasme poindre,
même s’il n’avait rien de semblable avec tous ceux que j’avais connus.
J’enroulais les bras autour du cou de Vincent et me cachai le visage contre son épaule tout en ruant
dans sa main. C’était mon corps qui me contrôlait et mon esprit était prêt pour la chevauchée. Le plaisir
m’envahit par vagues, mais insuffisant.
— Vincent, criai-je, désespéré, lui demandant d’arranger les choses… de m’arranger moi.
— Je te tiens, chéri, souffla-t-il.
Puis sa main se mit à me caresser plus vivement, et la callosité de ses doigts augmenta les sensations.
C’était la main d’un homme, aucun doute.
C’était un homme qui me masturbait.
Et je n’aurais voulu être nulle part ailleurs en cet instant. Vincent me maintenant contre lui d’une main
sur mon dos, je sentais sa chaleur s’infiltrer dans ma peau. Je n’osais imaginer de quoi nous avions l’air
dans cette position, enlacés ainsi, tandis que j’allais et venais dans son poing tout en m’accrochant à lui
de toutes mes forces, comme s’il était ma bouée de sauvetage.
Ce qu’il était, en réalité.
À trente ans, j’avais du succès dans mon travail, de l’argent sur mon compte, et je pouvais prétendre à
un avenir dont la plupart des hommes de mon âge ne feraient que rêver, et pourtant, je ne m’étais jamais
senti aussi petit et insignifiant qu’en cet instant, où j’aurais flotté à la dérive si je n’avais pas pu
m’accrocher à cet homme.
Cet homme qui ne masquait pas la répugnance que je lui inspirais.
Cet homme qui avait été si sûr de pouvoir me faire avouer une chose que je niais depuis des années.
Bon sang, il avait raison. Carrément raison.
Ce fut ma dernière pensée cohérente avant que l’orgasme n’explose comme une grenade, se répandant
dans tout mon être. Lorsque la pression se fit insoutenable dans ma queue, je me déversai dans la poigne
chaude et ferme de Vincent. Je m’abreuvai de ce soulagement et de cette joie qui m’envahirent, et je me
sentis flotter, de bien-être cette fois-ci. Je me demandai distraitement si j’étais mort, parce que ce que je
ressentais et voyais devait être l’œuvre d’une puissance supérieure à moi ou à l’homme dans mes bras.
Éreinté, je sentis mes genoux céder sous mon poids. L’euphorie m’enveloppait dans une douce chaleur
et le plaisir me picotait encore la peau quand je repris conscience de ma situation. Vincent était presque
la seule chose m’empêchant de tomber et j’avais du mal à reprendre mon souffle. Ses lèvres chaudes
étaient posées sur mon cou. J’avais chaud, je transpirais et j’avais très envie de m’allonger.
Mon bien-être dura jusqu’à ce que Vincent relâche mon membre. La réalité revint en force, et je me
raidis pour rester droit. Je sentis le moment où Vincent reprit pied dans la réalité – ou saisit l’instant où je
le fis –, car il se tendit puis s’écarta de moi. Je tentai de me convaincre de ne pas regarder en bas, mais la
tentation était trop grande. Mon sexe ramollissant était couvert de sperme, de même que la main tannée de
Vincent. Toute sensation de plaisir disparut quand je me rendis compte de ce que j’avais fait. Mes yeux
dérivèrent sur le corps de Vincent, toujours habillé. Je vis une tache humide à l’avant de son jean et une
autre en bas de sa chemise.
La honte m’envahit ; je lui avais éjaculé dessus comme un adolescent. J’avais perdu le contrôle, face à
un maître en la matière.
Je ne dis pas un mot… J’en étais incapable. Je remis simplement de l’ordre dans ma tenue, puis
repoussai Vincent. Je crus l’entendre prononcer mon nom alors que je quittais la cuisine, mais je n’en
étais pas certain. Je m’en fichais, d’ailleurs.
Parce que le poids que j’avais porté sur les épaules toute ma vie était revenu, et plus lourd que jamais.
Et je ne pouvais le reprocher qu’à moi-même.
Chapitre 10
Mon corps me faisait mal, et pas d’une façon agréable. Pourtant, je refusai de lâcher le punching-ball
alors que j’étais bombardée de souvenirs de la veille, malgré mes efforts pour les repousser.
Douze heures.
Douze heures plus tôt, il m’était arrivé quelque chose que je n’avais pas connu depuis ma rencontre
avec ce garçon qui était devenu l’homme de ma vie.
J’avais joui dans mon pantalon. La dernière fois remontait à mes quinze ans quand David et moi nous
étions tripotés.
Depuis, j’avais appris à contrôler mon corps et ses réactions. Même avec David, j’avais contrôlé le
plaisir, le sien comme le mien. De temps à autre, il en plaisantait et s’amusait même à me tester… et il
perdait. Et bien que j’aie été parfois sur le point de perdre le contrôle, jamais je ne m’étais trouvé dans
cette situation où c’était mon corps qui me contrôlait et non l’inverse.
Pourtant, c’était bien ce qui s’était produit avec Nathan, alors qu’il ne s’était même pas approché de
ma hampe. Moi non plus du reste, puisque l’une de mes mains était occupée à le maintenir et l’autre à lui
apporter du plaisir. Il avait suffi qu’il s’accroche à mon cou, que j’entende ses geignements de désir et
mon nom murmuré par ses lèvres, et que je sente son sperme sur ma peau lorsqu’il explosait. J’avais joui
à peu près au même instant, même s’il n’avait pas dû le remarquer, trop pris dans son propre plaisir.
Heureusement.
Ce qui ne me plaisait pas en revanche, c’était cette expression honteuse qu’il avait arborée. Je l’avais
peut-être obligé à affronter la vérité sur lui-même la veille, toujours est-il qu’il ne l’acceptait pas encore.
Après son départ de la cuisine, je l’avais suivi dans un premier temps, bien que je ne sache pas
pourquoi. Le bon sens m’était revenu ensuite. J’avais sécurisé la maison pour la nuit et étais monté dans
ma chambre pour me nettoyer. Une fois la douche prise, je m’étais mis au lit et j’avais attrapé la seule
image de David que je possédais et que je conservais dans ma table de nuit. J’avais alors fait quelque
chose pour la première fois depuis des années.
Je lui avais parlé.
En commençant par m’excuser. Parce que bien que ce moment en compagnie de Nathan ait été
incroyable, j’avais ressenti le besoin de m’excuser. J’avais fréquenté un tas d’hommes depuis la
disparition de David, mais aucun ne lui arrivait à la cheville. Ils avaient surtout été des pis-aller.
Cependant, je n’avais pas une seule fois pensé à David la veille à partir du moment où j’avais plaqué
Nathan à ce réfrigérateur.
Ma montre vibra, me sortant de mes pensées, et je regardai l’écran. Nathan était en mouvement, ce qui
me surprit. Je m’attendais à ce qu’il se cache dans sa chambre toute la journée. Il en avait tous les droits,
d’ailleurs. À vrai dire, je n’avais pas envie de le voir parce que j’ignorais quoi lui dire. Et parce que je
craignais de vouloir recommencer ce que nous avions fait la veille. Mais dans mon lit cette fois-ci et
enfoncé en lui quand je verrais ses magnifiques yeux s’assombrir de passion.
— Merde, marmonnai-je en balançant une dernière fois mon poing dans le punching-ball.
Je l’attrapai ensuite pour l’immobiliser et m’appuyai dessus le temps de reprendre mon souffle. Ma
montre continua de vibrer, indiquant les déplacements de Nathan dans la maison. Je m’éloignai du
punching-ball et retirai mes gants puis mes bandes. Je fus interrompu par une nouvelle vibration de ma
montre, sur laquelle aucun numéro ne s’affichait. Ce qui signifiait que Nathan avait quitté la maison.
Inquiet, je ramassai rapidement ma serviette et ma bouteille d’eau pour monter l’escalier en vitesse.
Je découvris Nathan sur la terrasse arrière, entièrement habillé, le regard perdu dans le lointain.
— Bonjour, dis-je en m’arrêtant à ses côtés.
— Bonjour, répondit-il sans me regarder. Il faut que je contacte mon bureau.
Il s’était exprimé d’une voix étonnamment égale, quoi qu’un peu creuse.
— Pour quoi faire ?
— Cela ne me ressemble pas de ne pas les contacter tous les jours. Ils vont s’inquiéter. Mon assistante
ou Preston va finir par se rendre chez moi et comme je ne répondrai pas…
— Je leur ai dit que vous étiez malade.
Il mit cinq bonnes secondes à réaliser ce que je venais de dire. Il se tourna vers moi.
— Quoi ?
— Je leur ai dit que vous aviez la grippe et que vous seriez absents quelques jours.
— Vous leur avez parlé ?
— Pas exactement, répliquai-je de manière évasive en essuyant ma sueur. C’est vous qui l’avez fait.
— Quoi ?
Merde, ça allait mal tourner.
— Allez vous changer, dis-je en indiquant son jean. On va aller courir et puis je vous expliquerai tout.
— Faites-le tout de suite, ordonna-t-il, les yeux luisant de rage.
Ce qui ne fit que m’exciter, évidemment.
— Vous avez trois minutes pour vous changer.
— Allez au diable.
Je ravalai mon sourire. Je préférais de loin un Nathan énervé qu’un Nathan apathique.
— D’accord, je reviens dans trente minutes. Ne quittez pas la maison, ajoutai-je en m’avançant vers
les marches de la terrasse, qui me permettraient de rejoindre le jardin.
— Attendez !
Je m’immobilisai et regardai par-dessus mon épaule. Oui, il était en colère, mais il hésitait aussi.
— Il vous reste deux minutes et quarante-cinq secondes.
Je crus l’entendre marmonner « connard » tout bas, avant qu’il ne retourne en vitesse dans la maison.
Deux minutes plus tard, il revenait avec un pantalon de survêtement, des baskets et un tee-shirt. Blanc.
Sans doute parce que le gris avait des traces de sperme.
Me maudissant pour cette pensée, je me dirigeai à grands pas vers un côté de la propriété. Je n’avais
pas eu l’occasion de lui expliquer les règles à l’extérieur, la veille.
— Votre montre peut déverrouiller les portails et couper l’électricité de cette portion de la clôture.
Vous le saurez en regardant cette lumière, ajoutai-je en indiquant un petit point lumineux à côté de la
caméra de surveillance, en haut de la clôture. Elle deviendra verte quand l’électricité sera coupée.
Je touchai la clôture afin de prouver mes dires et franchis le portail.
— Il y a huit points d’entrée au total, un sur chaque section de la clôture. Pour retourner dans le
périmètre, c’est comme pour en sortir… C’est la montre qui contrôle tout ça.
— Et si vous subissez une panne de courant ? demanda-t-il alors que j’ouvrais le portail de la seconde
clôture.
— J’ai des générateurs. Deux. Ils s’enclenchent automatiquement quand le courant se coupe. On ne peut
y accéder que depuis l’intérieur du périmètre, ce qui signifie que même si quelqu’un parvient à couper le
courant depuis l’extérieur, la maison pourra toujours entrer en mode confinement.
Il secoua la tête sans dire un mot.
— Essayez de suivre, lançai-je en me mettant à courir, lentement au début.
Le footing permettait de me calmer, mais Nathan avait d’abord besoin de s’échauffer.
Pendant la course, je savourai le calme de la forêt environnante. J’avais acheté près de quarante
hectares de terrain autour de la propriété sur laquelle j’avais fait construire ma maison, si bien que j’étais
sûr de ne pas me retrouver coincé de sitôt avec des voisins fureteurs. Parfois, je surprenais des traces
appartenant à des promeneurs, mais c’était rare puisque les accès publics à la forêt étaient loin.
Nathan parvint à suivre mon rythme, avec peine. Alors, je ralentis et raccourcis la course prévue.
Lorsque nous rejoignîmes la terrasse, Nathan respirait fort et transpirait.
Et je le désirais plus que jamais, bordel.
Je ne fus pas surpris qu’il me prenne le bras, sans le tenir longtemps cependant. J’apprenais à contrôler
ma réaction quand il me touchait.
— Maintenant, dites-moi ce que vous vouliez dire tout à l’heure !
— Allez vous laver, vous changer et rendez-vous dans mon bureau. Il y a du café dans la cuisine.
— Non ! Dites-le-moi tout de suite ! s’exclama-t-il en s’avançant vers moi.
— Vous voulez vraiment recommencer, Nate ? soufflai-je, alors que mon corps réagissait à sa
proximité.
Ce fut comme si je lui avais jeté de l’eau froide dessus. Il me lâcha sans tarder et recula. Je fis un pas
en avant sans m’en rendre compte, mais me repris juste avant de le prendre par la nuque pour écraser ses
lèvres contre les miennes.
— Douche, vêtements, café, mon bureau, crachai-je. Dans cet ordre.
Je n’attendis pas sa réponse, parce qu’elle m’énerverait, et j’allais soit le frapper, soit l’embrasser en
réaction.
Surtout la deuxième hypothèse, en fait.
Je me rendis dans ma chambre, où je me douchai et il fallait s’y attendre, me masturbai, envahi
d’images de Nathan jouissant dans mes bras. Je me maudis de n’avoir pas su me contrôler, mais il valait
tout de même mieux me soulager plutôt que de le prendre sur mon bureau.
De qui me moquais-je ? J’allais quand même en rêver.
Ma montre m’indiqua que Nathan m’avait pris de vitesse et se trouvait déjà dans mon bureau. Alors, je
pris tout mon temps pour me préparer un café et contraindre mon sexe toujours érigé à se calmer. Ce petit
con allait devoir s’habituer à ma main, parce que le cul magnifique de Nathan était hors limite. Branler ce
type dans le feu de l’action était une chose, le baiser… Hors de question. Il était vierge, bon sang.
L’idée d’être le premier à toucher Nathan ainsi, le premier à m’enfoncer dans son corps séduisant, fit
tressauter mon membre. Bordel, à ce rythme-là, j’allais passer mon temps entre la salle de sport et la
douche.
Arrivé dans mon bureau, je constatai qu’il s’était servi un café. J’allai m’installer à ma table de travail
en essayant d’ignorer le spectacle qu’il m’offrait avec ses cheveux humides et son jean serré. Je me
demandai distraitement s’il avait dû nettoyer son pantalon pour en effacer les traces de sa jouissance, la
veille. Je sirotai mon café puis posai la tasse sur le bureau en me préparant mentalement à une nouvelle
dispute avec lui.
Chapitre 11
Être si proche de lui ravivait les sensations de la veille, alors que j’avais tout fait pour me convaincre
qu’elles n’avaient pas été réelles. Dès l’instant où j’avais rejoint ma chambre, arraché mes vêtements et
pris une douche, j’étais retombé dans les enseignements de mon père.
Je m’étais convaincu que j’avais été victime d’une ruse du diable.
Je savais cependant que ce n’était pas vrai. Oui, je pouvais reprocher des choses à Vincent, mais pas
d’être responsable des événements de la veille. Il m’avait offert plusieurs opportunités de me raviser…
Cela ne m’avait fait que l’en désirer davantage. S’il y avait un diable dans ce scénario, c’était moi.
Parce que c’était moi qui m’étais tenu devant des foules et des micros de télévision à affirmer une
chose en en croyant une autre. J’avais déclaré pendant des mois que je considérais mon frère et les gens
comme lui comme des égaux à tout autre être humain, et pourtant, je refusais de reconnaître que j’étais
l’une de ces personnes. Quelque part, en cours de route, j’avais décidé qu’il valait mieux enchaîner
quelques coups d’un soir et peu de relations avec les femmes, plutôt que d’affronter la vérité.
Sur laquelle je ne voulais pas m’attarder.
Alors, je me concentrai sur l’homme en face de moi. Je ne pris même pas la peine de lui demander de
s’expliquer. Il savait pourquoi nous étions réunis, et j’en avais marre de ne pas être sur un pied d’égalité
avec lui. Je devais donc faire preuve de patience le temps qu’il travaille sur son ordinateur. Lorsqu’il me
regarda enfin, ce fut d’un air si sévère que je faillis me trémousser sur mon siège. Parce que je
connaissais cette expression. Ce qu’il s’apprêtait à me dire n’allait pas me plaire, et pire, il s’attendait à
se disputer avec moi.
Eh bien, il allait avoir la surprise de sa vie, dans ce cas, car j’en avais ma claque de tout ça : des
ordres, du secret, et du fait qu’il avait toujours un coup d’avance. J’étais déjà sur le point de tout perdre,
alors hors de question de le laisser me retirer autre chose.
— Après que l’oncle de Beck m’a demandé de vous aider, j’ai commencé à épier vos mouvements. Et
vos comptes bancaires.
Je me raidis, mais parvins à rester calme pour demander :
— Lesquels ?
— Tous.
Cette façon décontractée de le dire me fit grincer des dents.
— Pourquoi ?
— Parce que je devais savoir à quoi j’aurais affaire. Les clients cachent souvent des informations,
parce qu’ils pensent que ce n’est pas pertinent ou parce qu’ils ont trop honte pour en parler. Ou bien
parce qu’ils ont quelque chose à cacher…
— Qu’est-ce qui vous donne le droit…
— Votre vie, me coupa-t-il. C’est votre vie qui m’en donne le droit, Nathan. Car elle est importante
pour quelqu’un d’autre, même si vous ne l’appréciez pas à sa juste valeur.
— C’est n’importe quoi ! aboyai-je.
Il plissa légèrement les yeux, mais ne réagit pas à mon éclat.
— Donc, vous avez lu mes courriels.
Il opina.
Je secouai la tête, incrédule.
— Dans ce cas, pourquoi me poser des questions à ce sujet, hier ? Pourquoi vous donner cette peine,
alors que vous saviez déjà ce qu’ils contenaient ?
— Il fallait que je sache si vous me diriez la vérité.
Ce fut comme un coup de poignard, ce qui me surprit. Je savais qu’il était ridicule de me sentir
bouleversé par ce manque de confiance en moi de sa part, et pourtant je l’étais. Il en serait peut-être de
même si l’étreinte de la veille n’avait pas eu lieu ?
Je me sortis de ces pensées hors sujet. La veille n’avait été qu’une histoire de sexe et rien d’autre. Je
ne devais pas l’oublier.
— Alors, vous avez décidé d’envoyer un email à mon bureau ? À Preston ? En vous faisant passer pour
moi ?
— J’ai suffisamment lu vos courriels pour connaître vos habitudes et savoir que vous étiez en contact
régulier avec votre assistante et Preston. Donc ils auraient remarqué votre absence. Du coup, je leur ai
écrit hier, pendant que vous dormiez, pour leur dire que vous étiez malade. Je leur ai dit que vous
resteriez en contact par email, mais que vous ne décrocheriez pas. Votre assistante vous souhaite un bon
rétablissement, d’ailleurs.
Son attitude nonchalante me rongeait, et je n’avais tout à coup plus envie de savoir ce qu’il avait à me
dire. Je me sentais comme anesthésié. J’avais laissé cet homme me faire des choses que j’avais niées
toute ma vie. Je lui avais révélé des choses…
Ravalant un sanglot, je me mis debout, avec une seule pensée en tête : fuir.
Je voulais m’en aller loin d’ici.
J’avançai, sans chercher à savoir où mes pas me mèneraient ou si Vincent me suivait.
Il n’en fit rien.
Plutôt que de prendre l’escalier vers l’étage, je me dirigeai vers la sortie. J’accélérai le rythme et
repérai rapidement le portail dont Vincent m’avait parlé. Quand je l’atteignis, il se déverrouilla grâce à la
montre, de même que celui de la seconde clôture. Dès que j’eus rejoint le chemin qui serpentait entre les
arbres denses, je retirai la montre et la balançai par terre. Je n’avais pas mon portable, mais je m’en
foutais. Personne ne savait où j’étais, mais je m’en foutais. À vrai dire, je me foutais de tout, sauf de
poser un pied devant l’autre.
Sauf d’échapper à cet homme et à cette maison.
De fuir ces instants volés de la veille, où je m’étais enfin autorisé à être le vrai moi.
Où je n’avais plus à être le parfait Nathan Wilder.
J’avais été Nate. Son Nate.
Maintenant… Maintenant, je ne savais plus qui j’étais. J’ignorais si je pouvais redevenir l’homme que
j’avais été autrefois. Je n’étais pas certain de le vouloir non plus.
J’entendis le rugissement d’un moteur, mais je ne fis rien pour me cacher, puisque je savais qui serait
aux commandes. Ce ne fut cependant pas en voiture qu’il me dépassa puis s’arrêta à quelques mètres
devant moi.
Il se releva sur sa moto après avoir coupé le moteur. Il ne portait pas de casque, même si j’en voyais
un accroché au guidon. Bien que je n’y connaisse rien en motos, je devinais que ce modèle n’était fait que
pour une seule et unique chose : la vitesse.
Vincent avait l’air parfaitement à son aise dessus.
— Allons faire un tour.
Il se moquait de moi ?
— Non. Vous m’avez dit que je pouvais partir quand je le souhaitais.
— Et c’est vrai. Je ne suis pas venu vous en empêcher. À notre retour, si vous voulez toujours vous en
aller, je vous conduirai où vous le souhaitez.
Où je le souhaitais.
Mais qu’étais-je censé faire ? Retrouver mon ancienne vie ? Même si, par miracle, je pouvais revenir
à ce que j’étais avant que Vincent ne franchisse ma fenêtre cassée, en avais-je envie ?
Immobiles, nous nous dévisagions sans un mot. Puis, il le fit. Il me tendit sa fichue main.
Son contact… m’attirait comme un aimant, bien que je ne comprenne pas vraiment pourquoi.
J’étais cependant trop fatigué pour lutter. Il n’y avait aucune logique à mes actions. Il n’était pas
logique que je le suive. Il n’était pas logique que je continue seul. Je ne cessais pourtant de revenir aux
événements de la veille, où je l’avais enlacé et m’étais enfin senti en sécurité… et libre. Serait-ce si mal
de retrouver ces sensations quelques instants ?
Je m’approchai et glissai la main droite dans la sienne. Avec gentillesse par égard pour ma main
blessée, il m’aida à m’installer derrière lui. Derrière ma jambe gauche, il sortit un casque d’une sorte de
crochet et me le tendit. Je l’enfilai, en prenant garde à ma blessure, tandis qu’il mettait lui aussi le sien.
Puis il m’attrapa les bras et les passa autour de son torse. Sur un plan logique, je savais que j’aurais à
m’accrocher à lui de la sorte, et pourtant, le faire provoqua un maelström d’émotions en moi. J’avais à la
fois envie de fuir la moto et en même temps de me serrer encore plus contre lui. J’optai pour un mélange
des deux ; je me tiens raide et ne m’agrippai qu’à ses hanches. Toutefois, dès que l’engin repartit à pleine
vitesse, je compris que cela n’allait pas fonctionner ; alors, je cédai et m’appuyai contre Vincent. Je tentai
de me convaincre que ce n’était que pour des raisons de sécurité, mais j’en avais assez de me mentir.
J’aurais tout le temps de le faire plus tard.
Le trajet dura environ une heure et lorsque nous atteignîmes enfin notre destination, je ne me souciais
plus d’où il m’emmenait. Il dut frotter ma main, sur son ventre, pour me sortir de ma transe. Je me
redressai. Pendant toute la balade, j’avais admiré la vue, sans comprendre dans un premier temps que
nous prenions de la hauteur ; puis nous étions sortis d’une zone de forêt dense et j’avais vu la vallée en
dessous de nous. L’endroit où s’était arrêté Vincent était une sorte de belvédère. Je descendis de moto et
posai le casque sur la selle tandis que Vincent enjambait son engin.
Il accrocha ensuite son casque à une poignée, puis s’avança vers des rochers pratiquement au bord du
belvédère. Il n’y avait personne autour de nous, je n’avais donc pas à craindre d’être reconnu. Je suivais
Vincent, mais lorsqu’il s’appuya contre les rochers pour observer le panorama, je restai en arrière. Cela
aurait été tellement facile de le rejoindre et de prétendre que nous étions là pour de toutes autres raisons.
— La moto appartenait à mon compagnon, déclara-t-il en me jetant un bref regard, puis à l’engin. Il
adorait la prendre pour aller dans ces montagnes, quand nous étions en permission.
— Vous avez fait l’armée ? demandai-je, malgré ma promesse de le laisser parler.
Il acquiesça.
— J’ai signé le premier. David m’a rejoint l’année suivante quand il a fini le lycée.
— Vous y étiez ensemble ?
— On a grandi ensemble, oui. Deux fils de militaires. Nos parents étaient amis. Parfois, nos pères
n’étaient pas positionnés sur les mêmes bases, mais à nos quinze ans, ils travaillaient tous les deux pour
le Département de la Défense, donc nous vivions en Virginie. Nous sommes allés au même lycée. C’était
tout naturel que nous finissions ensemble.
Malgré moi, je me rapprochai de Vincent afin de pouvoir voir ses expressions tandis qu’il parlait. Je
ne cherchai même pas à savoir pourquoi il me racontait tout ça.
— Nous n’avions pas fait notre coming-out à nos familles, à ce moment-là… C’était très différent à
cette époque. Donc, nous devions être discrets. Je crois que mon père le savait, mais c’était le genre de
choses que tout le monde faisait mine d’ignorer. J’ai tout révélé à mes parents quand j’ai eu dix-huit ans.
— Que s’est-il passé ?
Vincent haussa les épaules.
— Ma mère a beaucoup pleuré, mon père m’a dit que je gâchais ma vie, que je ne grimperais jamais
les échelons si l’armée découvrait que j’étais pédé.
Ce mot me fit tressaillir.
— En quoi était-ce si important ? L’armée, je veux dire.
Il eut un sourire sans joie.
— Parce que l’armée et les St James allaient de paire, comme le beurre de cacahuète et la confiture.
L’un ne va pas sans l’autre.
Je m’assis sur le rocher à ses côtés.
— Je déteste le beurre de cacahuète, murmurai-je, ce qui me valut un nouveau sourire, mais sincère
cette fois. Était-ce ce que vous vouliez ? Rejoindre l’armée, je veux dire ?
Il hocha la tête.
— La seule chose que je voulais encore plus, c’était David.
Une pointe de jalousie désagréable m’envahit, inattendue et perturbante.
— Alors, qu’avez-vous fait ?
— Ce que mon père m’a conseillé. Je n’en ai plus jamais reparlé. Ni à lui ni à l’armée.
— Et David ?
— Les choses ne se sont pas aussi bien passées pour lui. Ses parents l’ont mis à la porte quand il leur a
dit qu’il était gay. J’ai supplié mes parents de l’accueillir chez nous, puisqu’il n’avait que dix-sept ans et
une dernière année de lycée à faire. Je leur ai dit que s’ils ne le faisaient pas, je ne rejoindrais pas
l’armée.
— Du coup, ils ont accepté ?
Vincent hocha la tête.
— Le beurre de cacahuète et la confiture, vous vous souvenez ?
— Oui.
Et je connaissais très bien ce sentiment. J’admirais Vincent d’avoir eu le cran de s’en servir pour
obtenir ce qu’il désirait.
— David s’est engagé, mais nous n’étions pas dans la même unité. Il était un excellent soldat,
cependant, il n’avait pas les compétences de leader nécessaires pour grimper les échelons. Alors que
j’étais en route pour devenir major, il était toujours premier soldat de première classe.
J’ignorais ce que cela signifiait exactement, si ce n’est que les deux hommes n’étaient pas sur le même
plan, professionnellement parlant.
— Est-ce que cela causait des problèmes entre vous ?
— Pas du tout. Il était tellement heureux, murmura Vincent. Il a toujours eu envie de servir son pays.
S’il fallait pour ça nettoyer les toilettes de la base, il le faisait, pourvu que ce soit utile à sa patrie.
— Et vous ?
— Quoi, moi ? demanda-t-il en se tournant vers moi.
— Était-ce ce que vous vouliez ? Servir votre pays ?
Son regard retourna se poser sur la vue et il hocha la tête.
— J’adorais toutes les valeurs pour lesquelles ce pays se battait. La liberté, l’égalité, la justice…
J’étais prêt à donner ma vie pour ça.
Il le dit avec une telle intensité que je tendis la main vers lui, mais, réalisant mon geste au dernier
moment, je serrai le poing pour m’empêcher de le toucher.
— Il s’est passé quelque chose, fis-je remarquer. Quelque chose a changé.
— Tout a changé. David et moi étions stationnés sur la même base. Nous ne nous voyions pas souvent,
mais de temps à autre, nous trouvions le temps de nous retrouver.
Il me regarda.
— À cette époque, la directive « Ne pose pas de question, ne dis rien » était toujours en vigueur.
Je me figeai en comprenant où il voulait en venir.
— Vous avez été démasqués.
Il opina.
— Quelqu’un nous a vus nous tenir la main un soir. Quelques secondes à céder à ce besoin de nous
toucher, et cela a suffi.
— Que s’est-il passé ?
— Nous avons été renvoyés à la vie civile. Sans les honneurs.
— Qu’est-ce que ça signifie ?
— C’est juste à peine mieux qu’être renvoyé pour déshonneur. C’est la façon, pour l’armée, de dire
que nous n’avons jamais été soldats. Nous avons perdu nos soldes. C’était comme si nous n’avions
jamais été… comme si aucun de nos sacrifices n’avait compté.
— Vincent…
Il secoua la tête.
— J’ai perdu David après ça. Pas en même temps, mais c’est là que ça a commencé.
— Comment ça ?
— David était du genre à y aller à fond dans tout ce qu’il entreprenait. Quand il a perdu ses parents et
son foyer, l’armée les a remplacés, à ses yeux. À part moi, c’était tout ce qu’il avait. Sans but, il… il ne
savait pas qui être, j’imagine.
— Je suis désolé, murmurai-je.
— J’avais des économies, alors, quand nous avons été renvoyés à la vie civile, je nous ai acheté une
petite maison dans le Maryland. Je crois que j’espérais encore que quelque chose changerait à cette
époque… que quelqu’un prendrait notre défense et rétablirait la situation, que quelqu’un verrait que ce
que David et moi avons toujours voulu faire, c’est servir ce pays que nous adorions. J’ai contacté l’armée
pour leur demander de reconsidérer leur décision. Et surtout l’ordre de renvoi.
— Pourquoi ?
— Parce que cela a entaché nos carrières. Les employeurs potentiels voulaient savoir ce que nous
avions fait toutes ces années, mais dès qu’ils découvraient que nous avions été libérés sans les honneurs,
ils nous regardaient comme des moins que rien. Personne ne se souciait des raisons pour lesquelles nous
avions été renvoyés à la vie civile… Ils se faisaient leur opinion dès qu’ils voyaient l’ordre de décharge.
Mon cœur se brisa pour lui, mais je ne savais pas quoi lui dire.
— J’ai essayé de contacter toutes les branches du gouvernement possibles. Personne ne s’est intéressé
à nous. Nous n’étions rien, à leurs yeux. Chaque personne refusant de nous aider était une part de David
que je perdais. Il souffrait d’un syndrome de stress post-traumatique à cause des combats. La dépression
a tout aggravé, et comme nous avions des difficultés financières…
— Et vos parents ? Ils ne pouvaient pas vous aider ?
— Ma mère est morte quelques années après mon engagement, et mon père m’a ignoré à mon retour à
la vie civile. La dernière fois que je lui ai parlé, il m’a demandé si j’étais content que ma déviance ait
apporté la honte sur toute la famille. On ne m’a même pas informé de sa mort. C’est mon frère, à
l’étranger à ce moment-là, qui me l’a apprise.
— Est-ce que votre frère… est-ce qu’il vous soutenait ?
Vincent opina, et je me sentis soulagé.
— Pierce était colonel quand j’ai été renvoyé à la vie civile, mais même lui n’a rien pu faire. Il a
réussi à me trouver un boulot dans une entreprise privée, environ neuf mois après mon départ de l’armée.
Il s’agissait principalement de protéger les entrepreneurs américains quand ils se rendaient dans des pays
hostiles… entre autres dans le secteur de l’énergie. J’ai ni plus ni moins été embauché pour mes muscles.
Mais ça signifiait voyager beaucoup, et être de plus en plus souvent loin de David. Un an après notre
retour à la vie civile, je suis rentré à la maison, car j’avais quelques semaines de vacances. David
n’allait pas bien, alors je l’ai supplié de se faire aider. Il a accepté, et après une semaine
d’antidépresseurs, son état s’est amélioré. J’ai cru à un miracle, avoua Vincent avec un rire dur. J’ai cru
que nous avions enfin atteint un tournant. J’espérais pouvoir trouver un boulot pour lui dans ma boîte.
Trois jours avant la fin de mes congés, je l’ai trouvé mort dans notre salle de bain. Il s’était tiré une balle
dans la tête.
À sa façon de raconter cette histoire, j’avais compris qu’elle n’aurait pas une fin heureuse, malgré tout,
je ne m’attendais pas à ça.
— Vincent…
— Ils ne m’ont même pas autorisé à l’enterrer à Arlington, murmura-t-il.
Le voir s’essuyer les yeux me noua la gorge.
Je savais qu’il faisait allusion au cimetière militaire d’Arlington. Je posai une main sur la sienne sans
réfléchir à mon geste. Il me serra brièvement les doigts, puis se leva et s’approcha du bord de la falaise.
Celle-ci disposait d’un petit garde-corps, mais pas très haut, et voir Vincent si près du précipice, après
tout ce qu’il m’avait dit, me donna la nausée.
— Je ne peux pas vous raconter tous les détails de la suite, mais j’ai été contacté par l’un de mes
anciens officiers à l’armée. Il travaillait pour le Département de la Défense et m’a offert un boulot.
Vincent se tourna vers moi.
— Au début, j’ai refusé, parce que je ne voulais rien avoir à faire avec le gouvernement qui nous avait
trahis. Vous voulez savoir pourquoi je déteste les politiciens, ajouta-t-il d’une voix rageuse. Parce qu’ils
ne font que juger les gens et ont décrété que je n’étais pas assez bon pour servir ce pays. Pas parce que
j’ai foiré une mission ou parce que des hommes sont morts sous mon commandement. Mais parce que j’ai
tenu la main de mon copain trente secondes, putain ! Parce que je me suis autorisé trente secondes de
bonheur ! Trente secondes pour me souvenir pourquoi je me battais !
Je comprenais sa colère et ne cherchai pas à l’endiguer, même s’il me hurlait pratiquement dessus. Il se
reprit et respira profondément à plusieurs reprises.
— J’ai finalement accepté ce travail, parce que je voulais montrer à ces connards qu’ils ne m’avaient
pas brisé.
D’une voix bien plus calme, il ajouta :
— J’imagine que David n’est pas le seul à avoir trouvé un but dans sa vie en servant son pays.
Il secoua la tête.
— Le plus con dans l’histoire, c’est que j’aurais eu l’occasion de faire autre chose. Dom Barretti,
l’oncle de Beck, était stationné sur la même base que moi quand j’ai été renvoyé à la vie civile. Il m’a
contacté juste après que j’avais accepté l’autre travail pour m’inviter à rejoindre la compagnie de
sécurité qu’il montait avec son frère. J’aurais été un partenaire à part entière.
Il m’épingla du regard.
— J’ai fait le mauvais choix, avoua-t-il sur un ton énigmatique.
Comme il n’enchaînait pas, je demandai :
— Pourquoi me racontez-vous tout cela ?
— Quand j’ai laissé entendre que je n’avais pas confiance en vous pour me dire la vérité, ça vous a
énervé, répliqua-t-il en se tournant pour me rejoindre.
Il s’arrêta près de moi.
— Je pense que s’il ne s’était rien passé hier soir, vous n’auriez pas été aussi prompt à vous en aller.
Sa capacité à lire en moi si bien me dérangeait bien plus que je ne voulais l’admettre.
— Et vous, auriez-vous été aussi prompt à me suivre s’il ne s’était rien passé hier soir ? rétorquai-je,
sans bien savoir pourquoi.
J’avais peut-être besoin de savoir que je n’étais pas le seul à ressentir des émotions malvenues. Cela
dit, voulais-je vraiment la vérité ? Si tant est qu’il se montre honnête avec moi.
Vincent me dévisagea un long moment, et quand il s’approcha de moi, je retins mon souffle. J’écartai
même un peu les cuisses, involontairement, s’il souhaitait s’avancer davantage. Mon corps agissait de sa
propre initiative, comme la veille. Le regard de Vincent se posa sur mes jambes, et il serra très
légèrement les dents. Mais au moment où je m’apprêtais à reprendre ma position initiale, il se plaça entre
mes cuisses et se pencha vers moi, ses mains autour de mes hanches, sur le rocher.
— Non, dit-il tout bas, répondant enfin à ma question, même s’il me fallut un moment pour me souvenir
de celle-ci.
Je n’eus pas le temps de m’attarder sur l’impact de son aveu, car il posa sa bouche sur la mienne.
J’aurais dû mettre un terme à ce baiser, mais je n’essayai même pas. Savoir ce qu’il fallait faire et le faire
effectivement étaient deux choses différentes. Et si on ajoutait ma volonté au mélange, c’était encore autre
chose.
Parce que je voulais Vincent plus que tout. Je ne comprenais pas ce désir et savais que ce n’était pas
bien, puisque j’étais si perturbé en cet instant que toute interaction avec cet homme ne faisait qu’empirer
les choses, mais je m’en fichais.
Je le voulais.
C’était à ça que cela se résumait, quand sa bouche vint danser avec la mienne.
J’ouvris les lèvres pour lui, mais il n’effleura qu’une fois ma langue avant de s’écarter. Puis de reculer
d’un pas.
— Hier soir, c’était une erreur. Nous le savons tous les deux.
Revoilà cette histoire de savoir.
Malgré tout, j’opinai. Parce qu’il faudrait bien que je retrouve la raison à un moment donné et que mon
cerveau recommence à prendre des décisions, plutôt que mon corps.
— Je ne peux pas faire ça si vous n’avez pas confiance en moi, admis-je. Je ne veux pas que vous me
détestiez juste à cause de ma carrière.
— Je ne vous déteste pas.
Je faillis en rire. Oui, il me désirait, mais ce n’était pas pour autant qu’il m’appréciait.
— Si vous voulez savoir quelque chose sur moi, posez-moi la question. Contrairement à ce que vous
croyez, je ne veux pas mourir.
— Et vous, souvenez-vous que quoi que je fasse, il y a une raison derrière mes actions… Sauf hier
soir. Ma capacité à vous protéger dépend de ma faculté à vous comprendre.
Cette fois, je ris franchement.
— Alors, ça ne va jamais marcher.
Chapitre 12
Je ne pouvais pas vraiment le contredire. Après tout, rien dans cette affaire ne prenait la tournure
attendue. À commencer par le fait que non seulement j’avais suivi Nathan, mais qu’en plus je lui avais
parlé.
Pas juste parlé. Parlé.
Je lui avais raconté des choses que je n’avais jamais avouées à personne et qui n’avaient aucune
importance dans cette histoire, puisque mon passé n’avait rien à voir avec ma capacité à le protéger.
Cependant, quand j’avais fait cette déclaration, dans le bureau, j’avais compris que j’allais le perdre.
« Il fallait que je sache si vous me diriez la vérité… »
J’aurais pu clarifier tout ça en expliquant tout de suite que notre problème sous-jacent, c’était la
confiance, mais à la place, je l’avais aiguillonné avec ce commentaire insensible sur son assistante lui
souhaitant un bon rétablissement. Je ne l’avais fait que pour une seule et unique raison.
Parce que je voulais que nous revenions à notre relation d’avant les événements de la veille. Je voulais
que Nathan ne soit qu’un boulot de plus… qu’un client de plus.
J’avais échoué dans les grandes largeurs.
Tout comme quand j’avais prétendu à moi-même que je me moquais s’il s’en allait. À chaque vibration
de ma montre m’informant de ses mouvements, je m’étais senti comme le connard qu’il m’accusait d’être
depuis notre première rencontre. Lorsque ma montre avait cessé de vibrer, je l’avais suivi via les
caméras de sécurité en me disant de le laisser partir, qu’il n’était pas mon problème. Mais à l’instant où il
avait été hors de vue, et sans traceur donc, je m’étais mis en branle.
Et pas parce que je le devais à Dom Barretti.
Prendre ma voiture et aller chercher Nathan aurait été plus simple, mais je savais que les dégâts que
j’avais causés ne se répareraient pas si facilement. Je savais que je devais lui donner quelque chose, lui
faire une offrande. Surtout que j’avais cessé de m’excuser bien des années plus tôt. Je ne m’étais pas
excusé là non plus, toutefois, lui parler de mon passé était une forme d’excuse.
Parce que je n’en avais jamais parlé à personne. Everett était le seul à connaître cette partie de ma vie,
et pas parce que je la lui avais racontée moi-même.
— Nous devrions y aller, dis-je en m’éloignant afin de ne pas être à nouveau tenté par sa bouche.
D’autant qu’il se laisserait faire, j’en étais certain.
Nathan se redressa, puis se leva. Je redoutais presque la balade à venir, où il serait plaqué contre mon
dos jusqu’à la maison.
Presque.
Cependant, je pouvais admettre au fond de moi que c’était aussi pour cette raison que j’avais opté pour
la moto plutôt que la voiture. Oui, j’avais décidé de lui parler de David, mais j’aurais pu le faire sans
l’excuse de la moto ou sans aller jusqu’à ce lieu qui avait compté pour David et moi.
Comme lorsque nous étions partis de la maison, Nathan essaya dans un premier temps de se tenir loin
de moi. Mais cela ne dura pas, et lorsque je franchis enfin le premier portail, il était bel et bien plaqué
contre mon dos, avec ses bras puissants autour de ma taille.
Après avoir garé la moto à sa place, j’attrapai mes clés dans ma poche et sortis du trousseau celle du
SUV. Je la lui tendis.
— La voiture est équipée d’un traceur. Laissez-la où vous voulez, je viendrai la chercher.
Nathan prit la clé ; je résistai à l’envie de la lui arracher des mains. Le laissant là où il était, je rentrai
dans la maison. Mickey m’attendait, comme d’habitude. Dans la cuisine, j’attrapai son sac de croquettes
et il miaula joyeusement tandis que je préparais sa nourriture. Minnie arriva un peu plus tard, un peu à
l’écart toutefois, sans me quitter du regard. David avait toujours été son préféré, et même si elle s’était
habituée à moi au fil du temps, je la soupçonnais de regretter toujours son propriétaire. Je repensai au
jour où David les avait rapportés, deux mois avant sa mort. Il avait été tellement excité d’avoir quelque
chose pour s’occuper pendant mes absences que je n’avais pas protesté. Et je n’avais jamais envisagé de
les confier à quelqu’un d’autre après son décès, même si posséder des animaux n’était pas très
compatible avec mon nouveau style de vie. La mort de David remontait à près de quinze ans, alors je
savais que même si les chats étaient en bonne santé pour leur âge actuel, j’allais les perdre dans un futur
proche.
J’allais donc perdre l’un de mes derniers liens avec David.
— Si je reste, c’est en tant qu’égal dans cette histoire. Vous devez me le promettre.
Je me tournai vers Nathan, qui se trouvait dans l’embrasure de la cuisine tandis que je caressais
Mickey. Je me redressai.
— Dans la mesure du raisonnable.
— Vincent…
— Il y a certaines choses que je ne peux pas vous révéler, Nathan. Si vous me demandez comment je
sais telle ou telle chose ou comment j’ai découvert telle information, je ne pourrai peut-être pas vous le
dire. C’est pour votre sécurité.
ll me dévisagea durant un long moment, puis acquiesça. Il s’avança vers moi et posa les clés du SUV
sur l’îlot central. Ensuite, il tendit la main.
— La montre, dit-il.
Sa certitude quant au fait que je l’avais ramassée me fit sourire. Je la sortis de ma poche et la lui
donnai en essayant de ne pas le toucher dans la manœuvre.
— Si vous avez écrit à Preston et mon assistante, ça veut dire que c’est sécurisé ?
— Depuis mes ordinateurs, oui. Je me sers de la même chose que votre agresseur : de fausses adresses
IP. Il ne peut donc pas trouver notre localisation actuelle.
— Je ne veux plus que vous parliez à ma place, désormais. Je veux leur écrire moi-même, ainsi qu’à
toutes les personnes que je dois contacter.
J’ouvris la bouche pour parler, mais il leva la main pour m’interrompre.
— Vous pouvez lire tous les emails que j’envoie, si vous le voulez. J’ai juste… besoin de retrouver un
peu de normalité.
— Très bien, acceptai-je.
Ce n’était pas une requête déraisonnable.
— Mais vous vous limiterez aux personnes que vous devez absolument contacter, et si vous avez
besoin d’un téléphone, dites-le-moi. Je possède une ligne spéciale impossible à tracer.
— D’accord.
Nathan enfila la montre.
— Quelle est la suite du programme ? Comment allons-nous trouver ce type ?
Ce « nous » était un problème, puisque je bossais toujours seul. Cependant, je me souvins de sa
volonté d’être impliqué… son besoin d’être mon égal.
— Je dois d’abord vérifier s’il a piraté vos comptes ou ceux de vos proches. Si je ne trouve rien de ce
côté-là, je vais lui tendre un piège.
— C’est-à-dire ?
— Il y a de grandes chances qu’il vous observe depuis longtemps, et pas juste physiquement, je veux
dire. Vu sa tenue de l’autre jour, ce n’est pas un harceleur typique. Je n’étais donc sans doute pas le seul à
surveiller vos emails et votre portable. Si je n’arrive pas à le trouver, je le conduirai jusqu’à moi grâce à
des messages trahissant votre emplacement. Excepté que ce ne sera pas le véritable emplacement.
— Vous voulez l’appâter ?
J’opinai.
— Il vous croira planqué dans un motel pourri quelque part. Il sait à présent que vous n’avez pas
déclaré l’agression à la police. Et il est sans doute déjà retourné chez vous, donc il a découvert que vous
n’y êtes pas revenu.
— Est-ce qu’il ne va pas comprendre que c’est un piège ? Enfin, il a dû percevoir la même chose à
votre sujet… à savoir que vous n’êtes pas n’importe qui.
— Il est assez culotté pour oser vous attaquer dans votre maison, Nathan. Il voulait vous transmettre un
message. Je ne sais pas ce qu’il vous reproche, mais ça ne va pas disparaître comme ça. Soit on l’a payé
cher pour vous éliminer, soit il le fait pour des raisons plus personnelles. Dans un cas comme dans
l’autre, il ne laissera pas quelqu’un comme moi se mettre en travers de son chemin. Il viendra juste mieux
préparé la prochaine fois. Et il ignore de quoi je suis capable… Au pire, il me prendra pour un simple
garde du corps et c’est tout. J’ai fait en sorte que les emails à Preston et votre assistante semblent avoir
été envoyés depuis une bibliothèque de Charleston. Il pensera donc que vous êtes toujours dans le coin,
mais que vous faites profil bas. Et que nous sommes trop bêtes pour comprendre qu’il surveille vos faits
et gestes par voie électronique.
— Vous lui donnez un faux sentiment de sécurité, murmura Nathan en hochant la tête. Du coup, vous le
faites sortir du bois, et ensuite ?
— Disons que ce sujet entre dans la catégorie de ceux pour lesquels je mets mon veto.
Il se raidit, mais n’insista pas. Sans doute parce que mon absence de réponse était une réponse en elle-
même.
— Et si c’était moi qui l’appâtais ?
— Comment ça ?
— Pourquoi n’attendrais-je pas vraiment dans une chambre d’hôtel quelque part ? En lui faisant croire
que je suis seul ?
Je secouais la tête avant même qu’il ait terminé.
— Non.
— Non ? C’est tout ? Qu’est-il advenu de la participation équitable ?
— Vous mettre en danger n’est pas ce que j’appelle de la participation équitable, répliquai-je
sèchement. Mais de la stupidité.
Il secoua la tête et tapota le plan de travail.
— Ça ne va pas marcher, marmonna-t-il tout bas.
Je savais que ma réaction était exagérée, mais l’imaginer à nouveau dans la ligne de mire du tueur était
au-dessus de mes forces. Surtout en ignorant à qui j’avais à faire.
— Laissez-moi d’abord voir ce que je peux trouver sur lui, et nous aviserons ensuite, proposai-je en
guise de compromis. Si je ne pense pas pouvoir l’appâter moi-même, je… j’y penserai, d’accord ?
Je n’avais pas l’air sincère, et pourtant, au fond de moi, j’avais besoin que la menace disparaisse, et
très vite.
Pas seulement pour remplir mon engagement envers Dom et son neveu.
Nathan opina.
— Est-ce que je peux lire mes emails, maintenant ?
Je hochai la tête et le conduisis dans mon bureau, où je lui confiai un ordinateur.
— Oh, mon Dieu, répétai-je bêtement, tout en tendant machinalement la main à l’homme qui me faisait
face. Monsieur le Président, c’est… c’est un honneur.
— Tout l’honneur est pour moi, monsieur Wilder.
J’en doutais, mais j’étais trop éberlué pour répliquer autre chose qu’« Appelez-moi Nathan, je vous en
prie. »
— Nathan, c’est un plaisir. Je vous en prie, appelez-moi Everett.
Il était impensable que je le fasse. J’étais toujours incrédule, tandis que Vincent lui tendait une bière.
L’ancien leader du monde libre buvait de la bière. Et il savait la décapsuler comme n’importe quel
Américain qui se respectait.
Et il connaissait Vincent.
— Hummm, du sauté de bœuf ? demanda Everett en observant la cuisinière.
— Oui, confirma Vincent qui se remit au travail.
— Tu ne vas pas y mettre ce tofu, putain, rassure-moi ? ajouta l’autre homme en avalant une gorgée de
bière.
Bon Dieu, le président jurait.
— Waouh. Oui, Everett, tu peux manger avec nous. Et non, Everett, c’est du bœuf.
— Du bœuf ? répéta-t-il en sifflant doucement, avant de se tourner vers moi. Vous devez être spécial.
Je me sentis rougir. Avait-il deviné qu’il s’était passé quelque chose entre Vincent et moi ? Est-ce que
Vincent le lui avait dit ? Je me concentrai sur mon hôte.
— Il veut dire par là que je mange rarement de la viande rouge, expliqua calmement Vincent avant de
fusiller son invité du regard. Rends-toi utile et mets la table.
— La table ? répliqua l’autre homme. Eh bien, vraiment spécial.
Il ajouta cette petite pique en souriant, et il me fit même un clin d’œil.
L’ancien président des États-Unis d’Amérique obéissait aux ordres de Vincent et me faisait des clins
d’œil. Dans quel univers parallèle avais-je atterri ?
— Vous connaissez le président ? murmurai-je dès qu’Everett se fut éloigné.
— Manifestement, répliqua-t-il.
Je me retins de le frapper.
— Vous voyez ce que je veux dire.
— C’est une longue histoire.
— Racontez-moi la version courte.
— Plus tard. Allez parler politique. Il adore ces conneries.
— Je ne peux pas parler politique avec le président, affirmai-je.
Vincent éclata de rire, très fort, et secoua la tête.
— Très bien. Alors, allez lui parler de Danse avec les stars. Vous n’arriverez jamais à le faire taire.
— Je t’ai entendu, répliqua l’intéressé.
— On attend encore Grady ? demanda Vincent en ajoutant le bœuf pour le faire sauter.
Everett grogna un juron.
— Ce connard est parti en retraite anticipée. Il s’est installé en Floride pour se rapprocher de ses sept
petits-enfants. Tu y crois, toi, ça ?
— Qu’il ait emménagé en Floride ? répliqua Vincent d’une voix traînante.
— Non, petit malin. Qu’il ait sept petits-enfants.
Everett entreprit de poser les couverts à côté des assiettes.
— Il devait encore être un bébé quand il a eu son premier enfant.
— Il n’a pas que cinq ans de moins que toi ? demanda Vincent, un petit sourire aux lèvres.
— Sept, enfoiré. Ce qui signifie qu’il est à peine plus vieux que toi. Sept petits-enfants.
Je réalisai qu’ils se taquinaient sur leur âge. D’après ce qu’Everett disait, il n’avait qu’une dizaine
d’années de plus que Vincent, donc il devait avoir la soixantaine ou pas loin. Même si l’ancien président
n’était pas aussi bien bâti que Vincent, il restait superbe. D’épais cheveux poivre et sel brillants, un petit
chaume sur les joues, d’étonnants yeux bleus et un corps musclé que son pantalon habillé et sa chemise
mettaient en valeur à la perfection. Ce fut seulement en sentant le regard de Vincent sur moi que je me
rendis compte que je matais le beau vieux. Le sourire entendu de mon hôte m’indiqua qu’il savait
pertinemment à quoi je pensais.
— Ils m’en ont assigné un nouveau.
— Un nouveau quoi ? demandai-je, en espérant ne pas outrepasser mes droits.
Mais j’ignorais totalement de quoi ils parlaient.
— Agent du Secret Service, expliqua Vincent.
— Ce petit morveux a retourné ma maison avec toutes ses mesures de sécurité. Il est convaincu que je
suis la cible du prochain grand attentat terroriste.
— Vous avez reçu des menaces ? m’inquiétai-je.
Everett balaya ma remarque de la main et s’approcha de l’îlot de la cuisine pour boire une nouvelle
gorgée de bière.
— Il cherche juste à faire ses preuves. Il a énervé je ne sais quel gros bonnet, et du coup, il est au
purgatoire.
— Qu’est-ce qu’il a fait ? voulut savoir Vincent.
— D’après les rumeurs, il aurait couché avec la fille du vice-président… La fille à peine mineure du
vice-président.
Vincent explosa de rire.
— Oublie le purgatoire. Il va surtout mourir d’ennui en banlieue jusqu’à ce que tu l’envoies en retraite
anticipée comme tu l’as fait avec Grady, ou jusqu’à ce qu’il crève.
Stupéfait, je vis Everett donner un coup de poing dans le bras de Vincent.
— Sympa, commenta-t-il. Et je n’ai pas fait fuir Grady. Nous avions un arrangement.
Vincent me regarda et leva les yeux au ciel, complice, et mon ventre fit d’étranges soubresauts.
— Tu sais que le nouveau a sans doute mis un traceur sur ta voiture.
— Je sais. Ce petit con ingrat de Grady l’a prévenu de mes escapades solitaires.
— Vos escapades solitaires ?
— Everett adore échapper au Secret Service. Il enrôle ses employés de maison dans la combine, pour
qu’ils l’aident.
— Mes employés de maison, répéta l’intéressé en reniflant. Il s’agit d’Helga et de Jeremiah.
Il agita la main.
— Tu me fais passer pour un type prétentieux, Vincent.
— Ferme-la, vieil homme. Personne n’y croit.
Vincent me jeta un coup d’œil en attrapant un bol dans le meuble à côté de la cuisinière.
— Everett est malin comme un singe, même à son grand âge. Il nous fait croire qu’il ne fait plus que de
la poterie et bichonne ses roses si précieuses, mais c’est des conneries. Il pourrait entrer dans la cellule
de crise de la Maison-Blanche et prendre le contrôle de n’importe quelle situation sans problème.
J’observai Everett, qui me fit un clin d’œil en terminant sa bière.
Avant que je ne puisse dire quoi que ce soit, le téléphone de Vincent émit un son.
— Voilà ton homme, lui dit-il. Tu lui as parlé des règles ?
— Ce serait moins drôle, répliqua Everett.
Vincent secoua la tête.
— J’ai dit à Grady de lui en parler, ajouta son ami.
Vincent coupa le feu puis s’approcha d’un petit écran, près de l’entrée de la cuisine. Je le suivis et le
vis appuyer sur un bouton sur le pavé numérique à côté de l’écran. Une berline noire attendait dans
l’allée. Le premier portail s’ouvrit et la voiture s’avança immédiatement. Le portail se referma derrière
la voiture, mais comme le second ne s’ouvrait pas, le conducteur klaxonna, puis appuya sur un bouton
près du portail.
— Oui ? demanda Vincent, dont la voix ne trahissait aucunement son amusement précédent.
— Secret Service, annonça fermement son interlocuteur. Ouvrez le portail.
— Comment il s’appelle ? demanda Vincent à Everett.
— Nash ? répliqua l’autre homme.
— Tu me poses la question ?
— C’est soit Nash, soit Bridges.
Vincent secoua la tête.
— Et ça t’est venu comment ?
— Quand il s’est présenté, je me souviens m’être dit que cette série me manquait, expliqua Everett, qui
me demanda ensuite : c’était une bonne série, non ?
Comme je ne l’avais pas vue, je hochai simplement la tête.
— Ev, concentre-toi.
— Nash, murmura Everett en opinant, comme s’il était parvenu à une décision avec lui-même.
— Prénom ou nom de famille ?
— Qu’est-ce que j’en sais ?
Leurs interactions m’amusaient. Quel que soit le lien qui les unissait, cela remontait à plusieurs années.
Vincent appuya sur l’interphone.
— Comment vous appelez-vous, monsieur l’agent du Secret Service ?
— Agent spécial Jonathan Nash, se présenta-t-il en tendant son badge. Veuillez ouvrir le portail,
monsieur.
Son ton ne laissait planer aucun doute : il s’attendait à être obéi. Voyant Vincent se raidir cependant, je
compris que la plaisanterie était terminée.
— Agent Nash. Vous êtes armé, je présume.
— Ce ne sont pas vos affaires, monsieur…
— Si vous êtes vraiment un agent, vous devriez déjà connaître mon nom.
— Très bien. Que je sois ou non armé, monsieur St James, ce ne sont pas vos affaires. Je suis venu
chercher le président Shaw, et si vous n’ouvrez pas ce portail immédiatement, je serais contraint d’en
forcer l’entrée et vous serez arrêté pour obstruction.
Oui, le jeu était clairement terminé, vu comme Vincent se redressa et se dirigea vers la porte.
— Ça, c’était mal joué, Nash Bridges, marmonna Everett, qui partit à sa suite.
Je m’empressai de suivre les deux hommes et je les rattrapai juste à temps pour voir Vincent sortir un
fusil du coffre de sa voiture, dans le garage. Il frappa ensuite le bouton d’ouverture.
— Vincent ! l’appela Everett, mais l’intéressé l’ignora et sortit du garage à grands pas. Merde.
Everett se dépêcha de le suivre, et quand je parvins à les rejoindre, Vincent était au portail.
— Sortez de votre véhicule ! ordonna-t-il sèchement en armant son fusil.
— Posez votre arme ! cria l’homme dans la voiture. Posez…
Vincent tira dans le pneu avant gauche avant même que l’homme n’ait fini sa phrase.
— Vincent ! râla Everett qui alla se placer entre celui-ci et le portail.
J’allai me mettre de l’autre côté de Vincent et je lui pris le bras, sans me soucier de ce qu’il pourrait
me faire, surtout sachant comment il réagissait en temps normal quand je le touchais.
— Ne faites pas ça, dis-je tout bas.
Il ne quittait pas des yeux l’homme dans la voiture, qui avait au moins eu le bon sens de lever les mains
en l’air. Vincent ne me repoussa pas.
— Sortez de cette voiture, Nash, ordonna Everett qui s’approcha du côté du portail.
Je remarquai alors qu’il portait la même montre que Vincent et moi. Il agita le poignet à côté d’un petit
panneau métallique et le portail s’ouvrit. L’homme ouvrit lentement la portière et sortit du véhicule. Il
n’avait plus les mains en l’air, mais il veillait à les laisser visibles, puisque Vincent n’avait pas abaissé
son fusil.
L’homme décontracté que je venais de rencontrer avait disparu, remplacé par le président que j’avais
vu de nombreuses fois à la télévision quand il s’adressait au peuple américain. Un homme auquel
j’espérais ressembler un jour.
— Grady ne vous a-t-il pas expliqué qui est cet homme ?
Everett indiqua Vincent, qui avait toujours son arme à la main, sans se soucier d’être désormais dans la
ligne de mire.
— Si, confirma l’agent Nash d’une voix calme, sans toutefois quitter Vincent du regard.
— Est-ce donc dans vos habitudes de manquer de respect à un homme qui est plus un frère pour moi
que ma famille biologique ?
— Non, monsieur, répondit froidement l’homme.
— Et pourtant, en le sachant et que je suis plus en sécurité ici qu’avec dix agents comme vous, reprit
Everett d’une voix plus forte, vous vous présentez dans la propriété de cet homme sans avoir la courtoisie
de respecter ses désirs. Ai-je bien résumé, agent Nash ?
À ma grande stupéfaction, l’homme affronta Everett, plutôt que de battre en retraite.
— Avec tout le respect que je vous dois, monsieur, je ne suis pas Grady, et contrairement à ce que tout
le monde semble croire, vous y compris, je suis ici pour faire mon travail qui inclut de vous protéger de
n’importe quelle menace.
L’homme jeta un coup d’œil à Vincent, sans se soucier de l’arme pointée sur lui.
— Si vous m’aviez montré à moi ne serait-ce qu’un centième du respect que vous exigez, vous
m’auriez permis de vous accompagner ici ce soir, au lieu de fuir comme un enfant, et j’aurais eu
l’occasion de rencontrer M. St James dans des circonstances plus favorables. Et une fois que j’aurais été
sûr que vous étiez en sécurité en sa compagnie, j’aurais respecté sa requête ridicule de laisser toutes mes
armes dans mon coffre.
L’agent Nash tourna son attention vers Vincent.
— Si vous tenez tant à lui, laissez-moi faire mon travail consistant à assurer sa sécurité. Ce n’est pas
parce qu’il est avec vous que ça met un terme à mon service. Je ne sais pas quel accord vous avez passé
vous permettant de gérer les armes des officiers fédéraux présents sur votre propriété, et je m’en moque
sincèrement. Je suis là pour faire mon travail, et je le ferai bien, même si vous crevez tous mes pneus.
Vincent serra les mâchoires, mais finit par abaisser son arme au bout de quelques instants.
— Accordez-moi cinq minutes le temps que je vous explique les mesures de sécurité extérieures et
vous pourrez patienter ici ensuite jusqu’à ce qu’Everett soit prêt à partir. Mais il est hors de question que
vous entriez armé dans ma maison et je ne vous dirai rien des mesures de sécurité intérieures.
L’agent Nash soutint le regard de Vincent, puis opina. Everett était très silencieux et avait l’air perdu
dans ses pensées tandis qu’il suivait du regard l’agent Nash s’approchant de Vincent. Je m’attendais à ce
que celui-ci fasse remarquer à l’autre homme qu’il était toujours armé, puisque je voyais le revolver
dépasser sous sa veste au niveau de l’épaule. Vincent tint néanmoins sa langue.
D’après moi, l’agent Nash avait quelques années de plus que moi. Ses cheveux étaient d’un noir de jais
et il avait la peau mate. Un héritage italien, peut-être ? Il était presque aussi grand que Vincent, et aussi
bien bâti. Il y avait une certaine dureté chez ce dernier, alors que l’agent Nash semblait plus raide, comme
toujours sur le qui-vive.
Everett se rapprocha de moi tandis que nous observions les deux hommes qui s’approchaient de la
clôture. Vincent avait toujours le doigt près de la détente du fusil, qu’il ne braquait certes pas sur l’agent
Nash, mais qu’il n’avait pas abaissé non plus.
— Que lui est-il arrivé ? murmurai-je avant de regarder Everett.
Au départ, je pensais que la réaction de Vincent était due au fait que Nash était un agent fédéral, mais
je me rendais compte à présent que le vrai problème – le seul en fait – était que l’agent avait refusé de
renoncer à ses armes.
Everett me donna une tape dans le dos.
— Si je vous disais qu’il a fait du chemin, pourtant, vous me croiriez ?
Ce fut dit sans humour et je compris que lui aussi était perturbé par la scène. Bien qu’il n’ait pas
semblé surpris… du moins, pas par la réaction de Vincent. Celle de l’agent Nash, en revanche…
Everett retourna dans la maison et je le suivis en me demandant si son garde du corps aurait toujours du
boulot le lendemain… à condition bien sûr que Vincent et lui reviennent en un seul morceau.
Chapitre 14
— Il n’y a pas à dire, vous savez organiser des dîners réussis, Vincent St James.
Nathan apparut au-dessus de moi, deux verres de whisky à la main, et m’en tendit un. J’étais assis sur
l’escalier descendant de la terrasse pour rejoindre le jardin de derrière. Le crépuscule était en train de
tomber, alors Mickey courait après les lucioles tandis que Minnie s’était installée sur une chaise longue
de la terrasse. Everett était parti vingt minutes plus tôt, mais quand j’avais fait mine d’aider Nathan à
nettoyer la cuisine, il m’avait viré de là en disant qu’il était hors de question que le cuisinier soit de
corvée de vaisselle. Alors, je m’étais rendu sur la terrasse pour finir ma bière et repenser à mon
comportement du début de soirée.
Et au fait que Nathan avait assisté à tout ça.
Je savais que ma réaction au refus de l’agent Nash de suivre mes règles était exagérée. Je m’étais
habitué à ce que Grady et tous les autres agents protégeant Everett depuis longtemps appliquent mes
règles sans poser aucune question. Je devais cependant admettre, même à contrecœur, que l’agent Nash
avait marqué des points. Si les rôles avaient été inversés et que j’avais été responsable de la protection
d’Everett, rien ni personne n’aurait pu m’empêcher d’accomplir ce devoir. Même si je ne le lui avais pas
dit, j’avais en réalité accordé plus de cinq minutes à l’agent quand il m’avait posé des questions
approfondies sur les mesures de sécurité mises en place sur ma propriété. Heureusement, il ne m’avait
pas demandé pourquoi j’en étais venu à de telles extrémités. Une fois de retour à l’avant de la maison, je
l’avais aidé à changer sa roue, mais ne l’avais pas invité à se joindre à nous pour le dîner. Je n’étais
toujours pas sûr de lui pour le laisser pénétrer dans ma maison. Il paraissait tout aussi heureux de rester à
l’extérieur.
Everett avait été plus silencieux que d’habitude, par la suite. Si nous avions été seuls, j’aurais essayé
de déterminer pourquoi. Je l’avais cru juste perturbé par la franchise avec laquelle l’agent Nash s’était
adressé à lui, mais il avait surtout paru distrait, et même… agité, à mesure que la soirée avançait. Oui, il
avait discuté avec Nathan et ils avaient évoqué différents événements politiques, mais je n’avais pas
écouté la conversation, préférant me concentrer sur mon ami. Je ne comprenais pas la tristesse de son
regard, qu’il arborait certes depuis des années, mais qu’il était d’ordinaire plus doué que ça pour la
cacher.
— Oui, murmurai-je.
— Venez marcher avec moi.
Je fus surpris par ses paroles.
— Allez, j’ai besoin d’une balade digestive. Je ne sais plus depuis quand je n’avais pas mangé autant.
— Quitter l’enceinte de la propriété n’est pas sûr, dans l’obscurité, objectai-je machinalement.
— Nous resterons à l’intérieur. Vous avez un magnifique jardin, Vincent. Faites-moi visiter.
Je hochai la tête et me mis debout. J’avais gardé environ un hectare de terrain dans le périmètre
sécurisé et l’avais fait arranger par un paysagiste, qui y avait ajouté un petit ruisseau alimentant l’étang se
trouvant dans un coin du jardin. Je ne fus pas surpris que Nathan emprunte cette direction. Je me joignis à
lui en essayant d’ignorer combien il sentait bon.
— Vincent, je veux que vous restiez calme, dit tout à coup Nathan d’une voix pressante.
— Quoi ? Pourquoi ?
J’observai d’instinct les alentours à la recherche de toute menace et tendit la main vers mon holster de
cheville.
Choqué, je sentis Nathan poser la sienne sur mon bras.
— Restez calme. L’assaillant mesure environ trente centimètres et a des dents de lapin, mais il a une
sacrée paire d’oreilles, alors il peut sans doute nous entendre.
Je suivis le regard de Nathan jusqu’à l’autre côté de l’étang, puis je le poussai fort.
— Enfoiré, marmonnai-je.
Le petit lapin nous repéra au même moment et prit la fuite.
Nathan éclata de rire.
— Désolé. Je n’ai pas pu m’en empêcher. Je ne voulais pas que vous vous en preniez à Panpan lapin.
— Connard, répliquai-je, en souriant toutefois.
Je n’aurais jamais cru que cet homme aurait le sens de l’humour. Nous nous rapprochâmes de l’étang
dans un silence qui ne dura pas très longtemps.
— Alors, vous comptez me le dire ?
— Vous dire quoi ?
— Oh, je ne sais pas… Par exemple, comment vous connaissez le président des États-Unis ?
— Vous étiez un peu impressionné par lui, hein ?
— Oui, mais ne cherchez pas à changer de sujet.
— Je l’ai rencontré il y a quelques années, avant la fin de son mandat. Mais je ne peux pas vous dire
comment ni pourquoi.
Comme Nathan ouvrait la bouche pour protester, j’ajoutai :
— Ce n’est pas à moi de vous raconter cette histoire.
— Très bien… Alors, dites-moi pourquoi vous devez vivre à Fort Knox.
— Fort Knox est construit en cure-dents, comparé à cet endroit.
— Et vous ne voyez pas ce qui cloche là-dedans ? demanda-t-il d’une voix plus douce.
Je me tournai vers lui et m’émerveillai de sa beauté. Peu après l’arrivée d’Everett, Nathan s’était
changé, troquant son tee-shirt contre une chemise dont il avait relevé les manches, exposant ses avant-
bras musclés et le petit duvet blond dessus.
— Je ne suis pas un paranoïaque persuadé que la fin du monde est pour bientôt, Nathan. Ce n’est pas
par choix que je vis comme ça, mais par nécessité.
— C’est ce que vous faites, Vincent ? Vous vivez ?
Nous étions arrivés à l’étang, mais c’était moi et non l’eau que contemplait Nathan. Son regard était
bien trop perspicace et je dus détourner le mien afin qu’il ne voie pas ce que je voulais lui cacher.
— Laissez tomber, s’il vous plaît.
— Vincent, je ne prétends pas comprendre, mais…
— Vous avez raison, vous ne comprenez pas, rétorquai-je sèchement. Et en plus, ce ne sont pas vos
affaires.
— Vincent…
— Fermez-la, Nathan ! aboyai-je.
La douleur dans mon ventre avait atteint des proportions épiques. Je vidai mon verre d’une traite,
espérant atténuer la sensation. Cependant, cela ne fit rien pour apaiser la rage et la souffrance qui me
consumaient. Malgré les années écoulées, les blessures étaient aussi à vif que ce jour-là.
J’eus vaguement conscience d’une douleur dans la main, mais il fallut que j’entende Nathan dire « Bon
sang, Vincent » pour comprendre que j’avais serré si fort le verre qu’il s’était brisé entre mes doigts.
— Vous êtes blessé ? demanda immédiatement Nathan en posant le sien dans l’herbe pour m’attraper le
poing.
— Ça va, affirmai-je.
J’avais juste une petite coupure, à peine une égratignure.
— Non, ça ne va pas. Vous saignez.
Soulevant l’ourlet de sa chemise, il le pressa contre ma paume, imbibant de rouge le tissu blanc
immaculé.
— Nous devrions rentrer.
Mes yeux se rivèrent à sa main, dont il avait refait le bandage.
— Nous sommes assortis, commentai-je, l’air de rien.
C’était stupide à dire, mais entre les deux bières pendant le repas et le whisky à l’instant, ma langue
était un peu plus déliée que d’ordinaire.
— Oui, on dirait, répliqua-t-il en m’attrapant par le poignet pour essayer de me lever.
Vu le nombre de fois qu’il m’avait touché ces dernières vingt-quatre heures, je me demandai s’il était
juste du genre tactile ou bien s’il se passait autre chose.
J’espérais que la dernière hypothèse était la bonne.
Très fort.
Tout en sachant que je ne le devrais pas.
C’était autant un vœu pieux que de souhaiter que les événements d’il y a douze ans n’aient pas eu lieu
ou que je n’aie pas perdu David.
Je ne pouvais pas revenir sur ces événements, de même que je ne pouvais pas posséder cet homme,
même une seule nuit.
Nathan tirait toujours, sans doute pour me convaincre de rentrer, mais je résistais, et quand il se rendit
compte que je ne comptais pas bouger tout de suite, il me lança un regard interrogateur. J’aurais aimé
qu’il y ait plus de lumière à l’extérieur, afin de distinguer le mélange d’or et de chocolat dans ses yeux.
— Vincent, souffla-t-il. Parlez-moi.
Il avait dû le voir dans mes yeux… ce besoin de lui donner une part de moi-même. Une part que
personne d’autre ne possédait.
— Ils ont tué mon frère, avouai-je enfin.
— Pierce ?
J’opinai.
— Qui ?
— Des types qui en avaient après moi. Pierce logeait chez moi parce qu’il venait de finir son dernier
déploiement avant de quitter l’armée. Je n’étais pas à la maison. Ils l’ont torturé, puis ils lui ont tranché la
gorge. Parce qu’il a refusé de leur donner ce qu’ils souhaitaient.
— Que… Que voulaient-ils ?
Je baissai les yeux, fasciné par les doigts de Nathan traçant de petits cercles sur mon poignet.
— Ils voulaient qu’il me demande de rentrer chez moi. Ils se sont servis de son portable pour
m’appeler et ont essayé de lui faire dire qu’il y avait une urgence à la maison. Sauf qu’il m’a plutôt averti
du danger. Il m’a hurlé de ne pas revenir. L’appel a été coupé juste après ça, et quand je suis rentré chez
moi, il était mort. Ligoté à une chaise, couvert de sang et de bleus. Ils lui ont brisé les doigts un par un, ils
l’ont brûlé…
Comme l’expression de Nathan se faisait de plus en plus horrifiée, je coupai court et récupérai ma
main.
— Vous vouliez savoir pourquoi je vis comme ça ? ajoutai-je en indiquant la maison. Parce que je n’ai
pas le choix. Parce que même si j’ai vengé mon frère, il y a des dizaines d’autres types qui n’attendent
qu’une seule chose : s’en prendre à moi.
— Je suis désolé…
— Ne le soyez pas ! Je n’ai pas besoin de votre pitié. Je n’en veux pas.
— Que voulez-vous, alors, Vincent ?
— C’est la question à un million, n’est-ce pas ?
Je m’éloignai de quelques pas, ayant besoin d’un peu d’air. Je lui en avais révélé bien plus que je ne
l’avais souhaité et je me sentais désormais tremblant, perturbé.
Toutefois, au lieu de me laisser seul, Nathan s’avança jusqu’à se plaquer pratiquement à mon torse.
Sans me toucher pour autant.
— Que. Voulez. Vous. Vincent ? demanda-t-il, accentuant chaque mot.
Il se foutait de moi. Forcément. C’était impossible qu’il puisse vouloir… Pas après la veille. Pas après
tout ce que je lui avais dit aujourd’hui à propos de l’intimité.
— Nathan…
— Nate, murmura-t-il. J’aime quand vous m’appelez comme ça…
Je ne pus plus me retenir. Je plaquai mes lèvres sur les siennes, mais, contrairement à la dernière fois,
je ne cherchai pas à y aller doucement. Je pris ce que je voulais sans poser de question. Il aurait peut-être
fallu que je lui laisse une chance de faire marche arrière, mais j’en étais incapable. Je l’enlaçai et
l’attirai contre moi, puis je plongeai la langue dans sa bouche plus que volontaire. Il me rendit mon baiser
sans hésitation aucune, et ce fut ce qui m’acheva.
Je l’entraînai au sol avec moi avec souplesse et plaquai mon corps au sien. Je m’attendais à ce qu’il
montre un peu de résistance ou de peur, mais il n’y eut rien. Nous nous dévorions mutuellement et ses
mains étaient partout sur moi. Mon dos, mes flancs, mes fesses. Je glissai un genou entre ses jambes et le
bras derrière lui afin de le redresser sans cesser de l’embrasser. Sa langue chercha à prendre le contrôle
du baiser, et je le lui laissai avec plaisir, le laissant entrer dans ma bouche.
— C’est si bon, Nate, déclarai-je en arrachant ma bouche à la sienne pour la poser sur son cou.
Il lâcha un geignement, et je me demandai si c’était dû au suçon que je venais de lui faire ou à
l’utilisation du surnom. Je m’en fichais, à vrai dire. Tout ce qui m’importait, c’était de le sentir se
soulever contre moi pour se rapprocher. Lui accordant ce qu’il souhaitait, je frottai mon entrejambe
contre le sien, et il poussa un petit cri de surprise.
— Putain, souffla-t-il.
Puis, à ma grande surprise, il me fit rouler sur le dos. Bien que le changement de position m’ait pris
par surprise, une fois que sa bouche retrouva la mienne, je n’y accordai plus d’importance. Ni quand ses
mains saisirent mes poignets pour les plaquer contre le sol froid. Je laissais rarement le contrôle à mes
partenaires ; je ne m’attendais d’ailleurs pas à ce que Nathan le recherche, mais j’étais heureux de lui
faire plaisir. Mis à part David, tous mes autres partenaires avaient réagi comme ils semblaient penser que
je le voulais.
Cependant, ce que je voulais, c’était ce que Nathan me donnait.
Un désir sauvage et incontrôlable.
Une soif aveugle.
Et même s’il avait cherché à maîtriser les réactions de son corps, se tortillant, les pupilles dilatées, il
n’aurait pas pu le faire à ce point-là.
Sachant que je ne l’embrassais que depuis quelques minutes à peine.
Ses lèvres trouvèrent ma gorge et je fermai les yeux, savourant la sensation de sa peau chaude contre la
mienne. J’adorais sentir son poids sur moi et je ne me lassais pas des gémissements et geignements qu’il
poussait sans pouvoir se contrôler. Il remonta mon tee-shirt et ses lèvres trouvèrent l’un de mes
mamelons. Le cri rauque que je lâchai le fit sursauter, puis un brasier s’alluma dans son regard qui se riva
au mien. Après cela, il fut comme possédé. Sa bouche explora chaque centimètre de peau qu’il pouvait
atteindre sans se décaler et ses doigts fourragèrent dans les poils de mon torse. Ensuite, sa main descendit
vers mon ventre, et ce fut là qu’il montra ses premières hésitations. Bien que toujours au-dessus de moi, il
bougea un peu pour pouvoir voir ce qu’il faisait.
Son regard se posa sur mon entrejambe et la bosse qui déformait le tissu du jean. Il mit un petit moment
à franchir ce dernier pas et poser la main. Dès qu’il frotta mon sexe à travers le pantalon, je ruai dans sa
main. Sans me quitter du regard, il me caressa en appliquant plusieurs pressions différentes.
Taquin.
Explorateur.
L’atmosphère s’alourdit d’un sentiment dépassant la simple patience et qui m’effraya alors que nous
restions les yeux dans les yeux.
Je le pris par le cou pour l’attirer à mes lèvres. Puis je le fis rouler sous moi et l’embrassai
longuement, avec ferveur.
— Dis-moi ce que tu veux.
Il soutint mon regard.
— Tout.
Mon cœur se noua, une boule se forma dans ma gorge. Je savais que c’était une très mauvaise idée, et
pourtant, je savais que je serais incapable d’arrêter ça. C’était à lui de le faire.
Je ne pouvais pas.
Je ne le voulais pas.
J’en avais trop besoin… de ça, de lui.
— Allons dans ma chambre, dis-je en lui léchant la lèvre avant de la suçoter.
Quand je fis mine de bouger, Nathan, qui me caressait le dos, resserra son étreinte.
— Non, ici. Je veux faire ça ici.
— Nate…
— Ici, Vincent. S’il te plaît. Comme ça.
Il m’avait eu dès son « Vincent », mais je ne le lui avouai pas. J’opinai simplement et m’emparai de
ses lèvres.
Chapitre 15
J’avais une trouille d’enfer. Il n’y avait aucun moyen de contourner le problème. Parce que je savais ce
que je demandais. Et qu’il n’y aurait aucun retour en arrière.
J’espérais que Vincent ne sentait pas la nervosité qui menaçait de me consumer. C’était assez humiliant
comme ça d’être la seule personne de cette étreinte à ne pas savoir à quoi s’attendre. Et si cela s’avérait
être comme la première fois que j’avais couché avec une fille, que devrais-je faire ?
— Dis-moi à quoi tu penses, murmura Vincent contre mes lèvres.
— R… rien, balbutiai-je.
— Tu trembles comme une feuille. Et j’ai beau être doué, je sais que je ne le suis pas à ce point-là,
ajouta-t-il avec un petit sourire, avant de déposer de délicats baisers sur ma joue.
J’en doutais, parce que je savais que je tremblais aussi grâce à ses attouchements. Rien que de sentir
son poids m’épinglant contre l’herbe douce et fraîche m’embrasait. Ajoutez au mélange ses baisers
enivrants, et j’étais fichu. Si j’avais su quoi faire, je lui aurais sauté dessus moi-même.
Comme je ne m’attendais pas à ce qu’il insuffle de la légèreté dans sa réponse, je répondis sans
réfléchir.
— Je pensais à ma première fois. Avec une fille, ajoutai-je très vite face à son regard interrogateur.
Son rire résonna dans sa poitrine.
— Pas de doute, je perds la main.
Je mis quelques secondes à comprendre, puis j’explosai de rire à mon tour en réalisant ce que mon
commentaire pouvait laisser entendre. L’humour de la situation apaisa une partie de ma nervosité. Je
fermai les yeux et laissai retomber ma tête.
— Désolé, marmonnai-je. Je gâche tout.
Vincent frotta tout à coup ses hanches aux miennes, et donc son sexe au mien. Je gémis tout haut.
— Je n’irai nulle part, à moins que tu me dises d’aller me faire voir.
Il glissa les doigts dans mes cheveux avant de revenir m’embrasser.
— Parle-moi, Nate.
Je soupirai. Je n’avais clairement pas imaginé que je me retrouverais dans cette situation à révéler les
détails de l’une des nuits les plus humiliantes de toute ma vie.
— Quand Brody m’a révélé son homosexualité, il m’a raconté ce qu’il s’était passé quand il a perdu sa
virginité avec sa copine. Il en était bouleversé.
Je ne mentionnai pas le reste de la conversation, préférant taire certains détails de cette nuit-là, et
repris :
— Ce qu’il m’a dit m’a longtemps travaillé. Je ne cessais de repousser tout rapprochement avec ma
copine de lycée, trouvant toujours une excuse… J’étais trop occupé avec le football, ou les études, ou des
obligations avec l’église. Je n’ai finalement accepté de le faire qu’en première année de fac. Je croyais
qu’une fois que ce serait fait, tout irait bien… que mon corps se mettrait à agir de façon… Normale.
Je sentis la chaleur qui me montait aux joues.
— Rien de ce qu’elle m’a fait ne m’a fait… durcir. Alors, elle m’a proposé de regarder du porno.
Pendant que je parlais, Vincent se redressa sur un coude pour soutenir son poids. De son doigt, il me
caressait la joue, parfois les lèvres. Cela m’aida à me détendre, même si j’étais incapable de le regarder
dans les yeux pendant que je parlais.
— Le porno a fonctionné, mais pas pour les bonnes raisons.
— Tu matais le gars et non la nana.
Je ravalai la boule que j’avais dans la gorge et opinai.
— Je lui ai dit de laisser tourner la vidéo… pour pouvoir le regarder lui en même temps. Il n’y a que
comme ça que c’est devenu… supportable.
Les larmes me montèrent aux yeux.
— Après cela, j’ai enfin compris ce que Brody avait essayé de me dire. J’ai eu le sentiment de…
J’étouffai mon sanglot. Vincent se pencha, m’embrassant sur le front.
— Tout va bien, chéri, dit-il tout bas.
À ces mots, je me tournai vers lui et je nichai mon visage contre son torse. Il me caressa la tête tandis
que j’essayais d’étouffer les sanglots déchirants qui menaçaient de me consumer. Jusqu’à ce que Vincent
m’embrasse sur la tempe.
— Laisse-toi aller, Nate.
Après cela, je fus incapable de me retenir. Accroché à son tee-shirt, j’inondai le tissu de mes larmes en
quelques secondes. Vincent ne cessait de me murmurer des paroles à l’oreille, même si je ne parvenais
pas à distinguer ses mots.
Cependant, ce n’était pas nécessaire. J’avais ce dont j’avais besoin.
La permission.
D’éprouver.
De m’emporter.
D’accepter.
Peu après que le pire fut passé, Vincent me rallongea sur le dos et me caressa le visage.
— Qu’est-ce que je vais faire de toi ? souffla-t-il, avant de se plaquer à mes lèvres.
Le baiser fut tendre et délicat, et il ne dura pas longtemps.
— Rentrons à l’intérieur. Rien ne nous oblige à le faire ce soir.
Il m’offrait une porte de sortie, et si une part de moi désirait l’accepter, il s’agissait de cette part
effrayée de faire de dernier pas. Ce pas consistant à admettre enfin qui j’étais. Je ne pourrais plus revenir
en arrière, cela changerait toute ma vie. Je m’étais caché si longtemps, parce que je n’étais pas aussi fort
et courageux que mon frère. Je n’étais pas certain de l’être davantage. Cependant, quand je voyais
Vincent, sa patience et la tendresse qui adoucissaient ses yeux si durs en temps normal, sentant son poids
m’épinglant contre le sol dur… Je me demandais comment je pouvais ne pas le vouloir ? Comment
pouvais-je me refuser ce sentiment de justesse ? Oui, cela changerait tout, mais pour être honnête, j’avais
déjà commencé à changer. Tout avait commencé le soir où j’avais évincé de ma vie la personne que
j’aimais le plus au monde.
— Non, murmurai-je en glissant mes doigts dans ses cheveux. J’ai attendu ce moment toute ma vie. Je
ne reculerai pas.
Il respirait très fort, bien que notre passion se soit refroidie. J’en vins à espérer que ce qu’il ressentait
dépassait le simple stade du sexe. Je savais que cela ne ferait que tout compliquer, et pourtant, je le
voulais.
Lui.
Plutôt que de lui donner l’occasion de répondre, je l’attrapai à deux mains et l’attirai à mes lèvres. Dès
qu’elles touchèrent les miennes, je les caressai de ma langue, demandant la permission d’entrer. Il me
l’accorda, et nos langues se saluèrent. Je grognai lorsqu’il se rallongea complètement sur moi, un genou
entre mes jambes, m’ouvrant pour lui. Je gémis quand son sexe se frotta contre le mien. Dans cette
position, j’aurais dû me sentir mal à l’aise et vulnérable, mais ce n’était pas le cas.
Je me sentais… désiré.
Il donnait l’impression de toujours chercher à se rapprocher de moi.
Dans mon esprit, dès l’instant où je lui dirais que je le désirais, il me mettrait à quatre pattes pour me
prendre par-derrière. Ceci, cependant, ceci… C’était parfait.
Parfait, mais pas suffisant.
— Plus, gémis-je lorsqu’il ondula des hanches contre moi.
— Je vais tout te donner, chéri, grogna-t-il dans mon oreille. Comme tu l’as demandé.
Il changea de position, me chevauchant, me coinçant efficacement contre le sol. Il tendit ensuite les
mains dans son dos et retira son tee-shirt. Bien que j’aie déjà vu son torse à l’hôtel, d’aussi près, il me
coupa le souffle. Cette peau bronzée, ces muscles durs, ces poils… ils étaient tout à moi.
Je me redressai en position assise. Il recula pour me faire un peu de place et entreprit de caresser son
dos, savourant sa peau chaude sous mes doigts. Comme possédé, je plaquai mon nez contre son torse et
j’inhalai. Vincent avait une odeur de musc, de transpiration et d’homme. Je sortis la langue afin de goûter
sa peau. De sa main dans mes cheveux, Vincent me plaqua à lui. Les doigts agrippés à son dos, je donnai
de petits coups de langue à son téton. Sa réaction fut immédiate et immanquable. Il gémit et resserra sa
prise sur mes cheveux. Je suçai son mamelon un instant, puis m’occupai de l’autre. Il me laissa faire, puis
de sa main, descendit dans mon dos et remonta, emportant ma chemise avec lui, pour me l’enlever,
m’obligeant à le lâcher. Ce fut moins facile qu’avec un tee-shirt, mais Vincent ne sembla pas remarquer
l’étrangeté de la situation. Il m’enleva mon haut avec des gestes vifs et le jeta sur le côté. Puis il me prit
le visage à deux mains et plongea sa langue entre mes lèvres.
Sa main retrouva mon dos, chaude et lourde contre ma peau. Sans cesser de m’embrasser, il glissa les
doigts sous la ceinture de mon pantalon. J’aurais dû stresser de sentir sa main se plaquer contre moi de
manière aussi intime, et pourtant, elle me donna surtout envie d’en avoir plus.
— Je te désire tellement fort, souffla-t-il contre ma bouche.
J’opinai, haletant trop pour pouvoir parler. Bon sang, bien que nous n’ayons presque rien fait, je me
sentais à deux doigts de jouir dans mon pantalon.
Vincent se rallongea sur moi de tout son poids, puis ses lèvres descendirent sur mon corps. Je
m’agrippai à ses épaules afin de ne pas perdre pied tandis qu’il embrassait mon torse, puis mon ventre.
Sa bouche allumait un brasier partout où elle passait. Lorsqu’il atteignit enfin mon jean, je retins mon
souffle. Cependant, plutôt que de l’ouvrir, il attrapa ma hampe à travers le tissu.
— Bon Dieu, soufflai-je, me cachant les yeux tant c’était délicieux.
J’essayai de penser à autre chose qu’à mon besoin désespéré de jouir, mais Vincent m’appela ensuite,
et toutes mes pensées se désagrégèrent. Je laissai tomber les mains pour pouvoir le regarder.
— Ne me quitte pas des yeux, ordonna-t-il.
J’obéirais à cet ordre, même s’il devait causer ma perte. Je n’aurais pas pu détourner le regard, de
toute façon. Il y avait une telle faim dans ceux de Vincent qu’elle m’attisait, m’attirait dans ses
profondeurs.
Je continuai à le regarder alors qu’il ouvrait mon pantalon. J’eus du mal à soutenir son regard lorsque
sa grande main empoigna ma hampe palpitante. J’aurais voulu admirer la scène, mais j’étais emprisonné
par ses yeux. Alors ce furent eux que je suivis du regard lorsqu’il baissa la tête. Me fixant toujours, il
posa sa bouche sur ma queue, qu’il caressait d’une main.
Je savais ce qu’il comptait faire. Je le savais, je le voulais, et j’étais carrément terrifié. Je savais que
ce ne serait pas comme le jour où Jennifer m’avait pris dans sa bouche dans un ultime effort pour me
mettre dans l’ambiance. Non, j’étais terrifié à l’idée de jouir dès que mon membre se retrouverait dans
cette bouche pécheresse.
— Je ne vais pas tenir, avouai-je d’une voix rauque en sentant son souffle chaud sur mon gland.
— Tu peux te laisser aller, souffla-t-il. Contente-toi de ressentir, Nate.
Il fit alors passer le plat de sa langue sur le bout de mon sexe, et je criai, les poings serrés dans
l’herbe. Les sensations déclenchées firent exploser des feux d’artifice dans tout mon corps.
— S’il te plaît ! criai-je.
Je ne savais pas trop ce que je lui demandais… Plus de langue ? Sa bouche ?… Je savais juste que ce
n’était pas suffisant. Le plaisir me remonta l’échine lorsqu’il lécha ma hampe sur toute sa longueur, puis
le gland, à nouveau. Cependant, quand il referma les lèvres autour de moi, je fus fichu. L’orgasme me
transperça, violent et impitoyable, et je criai. Vincent me suça fort tandis que je le nourrissais de ma
semence. Cette pression supplémentaire me fit tressaillir et j’attrapai sa tête à deux mains afin de le
maintenir immobile le temps de baiser cette chaude caverne humide qu’était sa bouche. Ma jouissance
dura une éternité avant que mes muscles se détendent et que je m’affale dans l’herbe. Je fus vaguement
conscient du petit bruit de succion qu’émit sa bouche en me relâchant, mais je n’avais plus assez
d’énergie pour regarder. Vincent remonta sur moi, mais je ne pouvais plus bouger. Même pas lever les
bras pour le toucher.
J’ouvrais la bouche pour m’excuser de mon manque de contrôle, quand il fourra sa langue à l’intérieur,
et je sentis autre chose… une substance chaude, salée et amère. Il n’en restait que quelques gouttes, et
pourtant, je savais ce que c’était.
Cela aurait dû me dégoûter. Seules deux femmes au total m’avaient fait des fellations au cours de ma
vie, et aucune ne m’avait embrassé ensuite. Donc mon goût m’était étranger et inattendu. Je ne m’écartais
cependant pas, et je n’en fus pas rebuté. Je baignais dans un océan de sensations incroyables après ce que
je venais d’expérimenter.
Le désir.
Rapide et torride.
Et bien que mon corps n’ait pas encore totalement récupéré, je sentais mon sexe me picoter tandis que
Vincent m’embrassait, la douceur de sa saveur mêlée au goût prononcé de ma jouissance. Je trouvai
quand même assez d’énergie en moi pour lui rendre son baiser. Il m’embrassa longuement, puis
recommença à explorer mon cou. Et chaque partie de mon corps ensuite. Et pendant tout ce temps, je
sentais son érection contre moi.
Malgré cela, pas une seule fois il ne donna le sentiment de vouloir me retourner pour s’enfoncer en
moi. Je ne savais pas quoi faire de cette révélation. Je m’attendais à baiser… ou à du sexe, au moins.
C’étaient les seuls termes que je connaissais pour décrire l’acte consistant à se faire jouir mutuellement.
Je pensais que ce serait tout ce que Vincent voudrait, même si j’avais espéré davantage. Cependant,
comment pouvais-je appeler « sexe » ce qu’il me faisait ? C’était bien plus que cela.
— Vincent, murmurai-je en secouant la tête alors que je percevais mon ton interrogateur.
— Veux-tu que j’arrête ? demanda-t-il.
Sa question fut posée sans colère ou inquiétude… mais avec une telle gentillesse que quelque chose
s’éveilla dans mon torse. J’avais très peur de mettre des mots dessus, même si je savais au fond de moi
de quoi il s’agissait.
Je secouai la tête.
— Tu es sûr ?
— Certain.
— Bien, répondit-il avant de poser un baiser sur mes lèvres. Parce que j’ai tellement besoin de
m’enfoncer en toi, là, maintenant…
Sa voix mourut sur ses lèvres et il me caressa les cheveux.
— Oui, acceptai-je.
Je ne pus rien ajouter de plus, de crainte de révéler autre chose. Il avait beau se montrer doux et
prévenant, je devais me souvenir que tout ceci n’était que du sexe.
Même si ce petit morceau de mon cœur que je venais de lui donner désirerait que cette étreinte signifie
bien plus.
Chapitre 16
J’aurais dû être capable d’arrêter. J’aurais dû être capable de m’écarter de lui, de le prendre par la main
et de le ramener à la maison. J’aurais dû être capable de le quitter devant sa porte après avoir décrété
que ce que nous venions de faire ne pouvait pas se reproduire… que les choses ne pouvaient… non, ne
devaient… pas aller plus loin.
Je n’en fis rien, bien sûr. Pas après que cet homme stupéfiant, dont les yeux luisaient d’un mélange de
plaisir rassasié et de désir renouvelé, eut prononcé cet unique petit mot me donnant la permission de
prendre tout ce qu’il m’offrait. Non, je choisis à la place de recommencer à l’embrasser, parce que je ne
pouvais me rassasier de cette bouche bougeant parfaitement à l’unisson avec la mienne.
Il donnait.
Il prenait.
Il était entièrement avec moi et il se livrait tout entier à ces baisers. Je le savais nerveux – comment
aurait-il pu en être autrement ? Cependant, pas suffisamment pour que ça l’arrête. Je lui avais offert de
nombreuses portes de sortie, et je l’aurais laissé les prendre s’il l’avait voulu.
Pourtant, il était toujours là, son corps dur plaqué au mien, essayant de se rapprocher encore
davantage.
Je sentais son sexe durcissant contre le mien, et je maudis le tissu qui nous séparait. En vitesse, je me
mis debout afin de retirer le reste de mes vêtements. Moi qui m’attendais à ce qu’il reste passif, je fus
surpris de le voir se tortiller pour enlever son pantalon. Je faillis trébucher, dans mon empressement à me
déshabiller, mais quand je vis Nathan empoigner son sexe pour se caresser en me regardant faire, je
faillis jouir sur place.
Bon sang, comment allais-je pouvoir garder le contrôle le temps de rendre cette étreinte agréable pour
lui ?
Au dernier moment, je me souvins de récupérer le préservatif et le sachet de lubrifiant dans mon
portefeuille, avant de m’agenouiller au-dessus de lui et de m’abreuver de ce spectacle. Les jambes
écartées, les doigts serrés autour de son érection, son torse qui s’élevait et retombait au rythme de sa
respiration lourde, ses yeux pétillant d’un mélange d’excitation et de peur.
— Nathan…
— Non, me coupa-t-il en se redressant. Tu n’as pas intérêt à me proposer encore d’arrêter.
Il m’attrapa par la nuque et me délivra un baiser passionné.
— Je suis plus que prêt, Vincent, murmura-t-il contre mes lèvres. J’attends ça… toi… depuis
longtemps.
Je savais que je ne devrais pas surinterpréter ses paroles, et pourtant, ce fut exactement ce que je fis
alors que je l’étendais dans l’herbe et m’allongeais sur lui. Il pouvait simplement vouloir dire qu’il avait
attendu quelqu’un comme moi ; cependant, mon côté sombre et solitaire, qui s’était révélé à la mort de
David, choisit de croire que c’était vraiment moi que voulait Nathan.
Je l’embrassai longuement, puis descendis le long de son corps. J’effleurai le bleu sur son flanc, sans
m’attarder toutefois ; je ne voulais pas me souvenir que j’avais failli le perdre.
Le perdre ?
Mais il n’était pas à moi !
Je ne devais pas l’oublier.
— Vincent, s’il te plaît, cria-t-il lorsque je lui léchai le ventre, goûtant les restes de sa jouissance et la
saveur plus sucrée de son liquide préséminal.
Levant la tête, je le vis à deux doigts de perdre pied. J’étais dans le même état.
— Tourne-toi, dis-je, prêt à l’aider à le faire.
Il hésita un instant, sans doute à cause de la nervosité. Mais il finit par le faire et je m’assis sur les
talons afin d’admirer son dos superbe et son cul à la rondeur parfaite. J’aurais vraiment aimé qu’il se
laisse convaincre de finir ceci à l’intérieur, parce que la lumière était trop faible ici, alors que j’aurais pu
admirer pendant des jours cette vue. Cela dit, mon sexe n’allait pas pouvoir attendre patiemment.
Je m’allongeai sur son dos et mon sexe se blottit contre ses fesses. Tandis que je lui mordillais le cou
et l’omoplate, je glissai ma hampe dans sa raie. Quelques va-et-vient entre ses globes fermes me
permirent d’étaler le liquide qui gouttait de mon gland.
Nathan avait croisé les bras sous sa tête, pour la soutenir. De temps à autre, je venais embrasser ses
lèvres, mais j’étais surtout concentré sur les mouvements de mon membre sur son orifice. En quelques
minutes, Nathan se frottait contre l’herbe. Il allait finir par réussir à jouir, comme ça. Alors, je me
redressai un peu, attrapai le sachet de lubrifiant et en versai un peu sur mes doigts tremblants. Je me
décalai afin d’avoir le visage près de celui de Nathan lorsque je passai mon pouce humidifié contre son
petit trou. Dans cette position, je pouvais voir et entendre ce qu’il ne disait pas. Non pas qu’il ait
vraiment besoin de parler, vu comme son corps s’était raidi dès que j’avais posé un doigt sur lui.
— Détends-toi, chéri. Contente-toi de ressentir, d’accord ?
Il opina et prit une très grande inspiration. Avec un doigt léger, je jouai avec son orifice tout en
l’embrassant sur l’épaule, dans le cou, sur la joue. Lorsqu’il se poussa contre mon doigt, je compris qu’il
s’autorisait enfin à savourer la sensation plutôt que d’anticiper la suite.
Je lui murmurai des choses sans queue ni tête dans le creux de l’oreille. Quand il tourna la tête pour
s’emparer de mes lèvres avec passion, je compris qu’il était prêt pour plus. Je l’embrassai avec fièvre et
insérai un doigt en lui. Il siffla et ferma les paupières.
— Respire, Nate, soufflai-je en m’immobilisant.
Il s’exécuta en opinant. Je n’avais été en dessous qu’en de rares occasions, cependant, je me souvenais
toujours de la première fois et de tout ce qu’elle avait impliqué. David et moi étions très jeunes quand
nous avions commencé à avoir nos premières relations sexuelles, alors notre inexpérience nous avait
beaucoup desservis. Nous ne connaissions pas le concept d’y aller lentement et de préparer l’autre, tant
nous étions pressés de nous unir.
J’avais tout autant envie de le faire avec Nathan, mais je n’étais plus ce gamin naïf et inexpérimenté.
J’attendis que le corps de Nathan cesse de lutter contre l’intrusion pour ajouter un peu de pression. Dès
qu’il se raidit, je reculai légèrement le doigt, puis replongeai doucement.
— Putain, gémit-il.
Soudain, il s’empara de ma main, près de sa tête, et ma gorge se noua. Il entrecroisa nos doigts, et je
l’embrassai avec ferveur.
— Tu es si beau, Nate, dis-je tout bas, enfonçant un doigt en lui.
Il lâcha un nouveau grognement guttural, mais il me rendit mon baiser sans hésiter. J’étais assez
enfoncé pour pouvoir trouver le petit noyau de nerfs qui, je le savais, changerait entièrement la donne. À
la seconde où j’effleurai sa prostate, Nathan cria et ondula des hanches contre mon doigt. Je parvins à
suivre le mouvement afin de ne pas le pénétrer davantage. Puis je le massai, au son de ses grognements et
geignements.
— Vincent, j’ai besoin… J’ai besoin…
Je l’embrassai.
— Je sais ce qu’il te faut, chéri, dis-je contre ses lèvres, avant de plonger entièrement le doigt.
Nathan poussa un cri, mais pas de douleur, non. Je fis un va-et-vient avec mon doigt.
— Oui ! Seigneur ! Oui ! hurla-t-il en essayant de reculer contre moi.
Je m’appuyai un peu plus contre son dos, afin d’avoir entièrement le contrôle. Je léchai, mordillai,
suçai chaque parcelle de sa peau à portée de ma bouche tout en le doigtant franchement. Il se rendit à
peine compte que j’ajoutai un deuxième doigt. Il lâchait des phrases incompréhensibles, mais j’en
saisissais parfaitement le sens.
Même si j’aurais adoré le faire jouir une deuxième fois rien qu’avec mes doigts, mon corps n’avait
plus la patience. Nathan était assez jeune pour récupérer rapidement et envisager un troisième round sans
trop de préparation, mais je n’étais pas sûr que ce soit le cas de ma propre libido.
Bien que je sois plus excité que je ne l’aie été depuis bien longtemps.
Peut-être même jamais.
Je plaquai ma bouche à son oreille et immobilisai mes doigts.
— Si tu le veux toujours, Nate, dis-le-moi. Parce que je peux aussi te faire plaisir comme ça, dis-je en
effleurant sa prostate.
Il lâcha un juron rauque.
— Non ! haleta-t-il. Toi. Il faut que ce soit toi.
Je compris ce qu’il voulait dire, et j’en fus tellement soulagé que je le gratifiai d’une dernière poussée
puissante, qui l’obligea à étouffer son cri de plaisir contre son bras. Je m’écartai ensuite, récupérant mes
doigts. En quelques secondes, j’avais enfilé le préservatif et versé le reste de lubrifiant sur mon sexe
raide comme la pierre. À deux mains, j’écartai la fente de Nathan, mais il faisait trop sombre pour que je
distingue quoi que ce soit. J’attrapai mon sexe et le plaçai contre son orifice.
— Pousse contre moi, d’accord ?
Nathan s’était raidi dès que j’avais sorti les doigts de son corps, mais il acquiesça. Alors que je
m’appuyai de plus en plus contre lui, je le sentis pousser contre moi. Quand mon gland franchit son
intimité, il souffla fort. Je m’allongeai doucement sur lui, l’enveloppant comme une couverture.
— C’est si chaud, murmurai-je en glissant les doigts dans ses cheveux pour lui faire tourner la tête, afin
de pouvoir l’embrasser.
C’était un baiser animal, une déclaration de propriété et de domination, mais je m’en fichais.
Il était à moi.
Il l’était depuis qu’il m’avait dit oui.
Je laissai plusieurs secondes à son corps pour s’ajuster avant de m’enfoncer un peu plus.
— Putain, grogna-t-il.
— Une douleur si agréable, hein ?
Il opina.
— Encore.
Je savais quelles sensations il expérimentait. Même si son corps luttait contre l’intrusion, il en voulait
plus. De l’étirement, de la brûlure, même de la douleur, à un certain point.
Je m’enfonçai davantage en lui tout en l’embrassant passionnément.
— C’est si parfait, chéri. Comme si tu étais fait pour moi, murmurai-je.
Il hocha la tête.
J’aurais aimé que ce soit sa façon d’approuver, tout en sachant que je surinterprétais. Il était submergé
par les événements. N’importe qui aurait pu être en train de le prendre, il n’aurait pas fait la différence.
Cette pensée provoqua une colère déraisonnable en moi.
— Ouvre les yeux, Nathan, exigeai-je.
Il obéit immédiatement et les riva aux miens.
— C’est le corps de qui, là ? grognai-je en plongeant en lui.
Il poussa un gémissement qui m’obligea à répéter ma question. Je savais que je me montrais trop
agressif, en maintenant en plus sa tête dans cette position inconfortable afin de voir son visage, mais
j’étais en proie à une force inconnue.
— Qui ? répétai-je pour la troisième fois en sortant presque entièrement.
— Le tien, Vincent ! cria-t-il. C’est le tien !
Je le pénétrai à nouveau pour le récompenser, et il en hurla de plaisir. Je lâchai sa tête, pourtant, il la
garda en l’air pour continuer à me regarder. Une faille s’ouvrit en moi face à ce que cet homme me
donnait.
Bien plus que son corps.
Sa confiance.
Sa vulnérabilité.
Son être tout entier.
Bon sang, je le voyais dans ses yeux.
— Seigneur, soufflai-je en l’abreuvant de puissants coups de reins.
La pression était si intense que je n’étais pas sûr de pouvoir tenir le temps qu’il jouisse.
Et ces yeux…
Il fallait que je me détourne.
C’était censé n’être que du sexe… bordel de merde ! Rien de plus.
Je secouai la tête mentalement tout en l’embrassant. Qui essayais-je de tromper, sérieux ?
— Je veux te voir, grognai-je en me retirant de son corps.
D’un geste preste, je le mis sur le dos, puis lui soulevai les jambes et les écartai. Je m’enfonçai alors
puissamment, à la recherche de ma jouissance. Je pris Nathan avec bien plus de force que je ne l’avais
prévu. Mais je ne voyais sur son visage aucune trace de crainte ou de douleur. Ses doigts étaient agrippés
à mes poignets, plantés à ses côtés sur le sol.
— Je ne peux pas m’arrêter, essayai-je d’expliquer.
Il secoua la tête.
— C’est… Ce n’est pas suffisant, avoua-t-il.
Cette déclaration me surprit.
— Il me faut tout de toi, Vincent, me demanda-t-il.
Puis il m’attrapa par la nuque et m’attira à ses lèvres.
Et alors, je cédai et arrêtai d’essayer les derniers vestiges de mon être à l’écart de cet homme.
Chapitre 17
Un nez froid et humide était plaqué contre mon cou tandis qu’une douce queue poilue battait contre ma
bouche. Ce n’était pas la meilleure manière de se réveiller, mais certainement pas la pire non plus. La
meilleure aurait été de sentir les lèvres de Vincent sur ma nuque et son sexe au fond de moi. Bien que
j’aie les fesses endolories, j’aurais accepté sa pénétration avec plaisir. Moins de douze heures s’étaient
écoulées depuis qu’il s’était retrouvé en moi, et pourtant, j’en ressentais la perte. J’avais plus joui en
quelques heures qu’en une année, mais ça ne me suffisait pas. Même s’il m’avait juste masturbé comme
dans la douche ou s’il avait juste glissé son membre entre mes globes de fesses pour se frotter à moi tout
en me caressant jusqu’à l’orgasme, ça m’aurait convenu. Parce que cela faisait trop longtemps que je
n’avais pas ressenti une telle satisfaction.
Je sus, sans avoir besoin de me retourner, que Vincent n’était plus dans le lit. Je repoussai la queue de
Mickey afin de regarder l’heure. Neuf heures du matin à peine. Pas très tard en soi, mais pour moi, oui. Je
ne devais pas m’habituer à tout ceci : aux longues nuits de plaisir, aux réveils tardifs, au soulagement de
ne pas répondre aux incessants coups de fil de Preston ou de ne pas avoir à me préparer pour une
prochaine interview, un prochain discours.
Même si certaines parties de ma vie n’étaient plus jamais les mêmes, j’avais malgré tout une vie à
retrouver. Elle s’était juste bien compliquée ces dernières vingt-quatre heures.
Je passai les doigts dans la fourrure de Mickey quelques minutes en pensant au jeune homme qui avait
donné leur nom aux chats. Je n’avais pas encore vu de photo de David. J’étais curieux de découvrir quel
genre d’homme avait retenu le cœur de Vincent aussi longtemps. Bien sûr, une part de moi ne voulait
vraiment pas le savoir, parce que je ne pourrais jamais lutter contre ce qu’ils avaient.
Le fait que j’envisage même de lutter contre un homme mort était tellement tordu que j’arrêtai d’y
penser.
Je m’assis doucement, obligeant le chat à s’écarter. Il me lança un regard irrité, puis bondit du lit et
hors de la chambre, la queue dressée avec fierté.
Je regardai autour de moi, l’admirant à la lumière du jour ; j’avais à peine eu le temps de l’observer la
veille quand j’avais pénétré dans la chambre de Vincent sans me soucier un seul instant de son intimité. Je
n’en reviens toujours pas du spectacle qui m’attendait dans cette douche.
Je me sentis rougir en repensant à toutes les marques de griffure que j’avais laissées sur le dos de
Vincent… et bien plus bas.
Dire que Virginia m’accusait toujours d’être trop froid au lit. Je pouffai tout bas.
Si elle savait…
La chambre de Vincent, tout comme le reste de la maison, était assez stérile. En grande partie parce
qu’elle n’avait aucun objet personnel. Elle était constituée majoritairement de noir et de blanc, sans cadre
au mur ou sur les meubles. Tout un pan était occupé par une grande bibliothèque si remplie qu’elle en
paraissait en désordre. Je me levai pour jeter un coup d’œil aux titres et souris en les reconnaissant.
Des contes pour enfants… des vieux. Des classiques.
Il y avait d’innombrables versions de séries telles que Les Frères Hardy, Alice Roy et L’Étalon noir.
Soigneusement rangées dans l’ordre, la plupart des éditions paraissaient anciennes et usées, comme si
elles avaient été lues des dizaines de fois. Sur une étagère se trouvaient des livres policiers et d’horreur
plus récents, cependant, les autres contenaient en majorité ces collections enfantines. Je sortis doucement
l’un des livres des Frères Hardy et l’ouvris. Une petite dédicace était écrite à l’intérieur.
« Pour David,
À toi pour toujours…
Vincent »
Mon cœur se brisa, et quand je consultai d’autres livres, je vis le même message. Pas dans tous, mais
dans la plupart.
Je remis en vitesse les livres à leur place. Ma curiosité me laissait désormais avec des sentiments
mitigés. Je retournai dans ma chambre pour m’habiller. Je pouvais sentir l’odeur du bacon et du café,
alors j’enfilai un pantalon de survêtement et un tee-shirt, trouvés dans mon sac. J’allais devoir faire une
lessive très bientôt, parce que l’essentiel de mes vêtements était recouvert soit d’herbes, soit des preuves
de mon éveil sexuel.
Souriant, je me rendis très vite à la salle de bain pour assouvir un besoin pressant et me laver les
dents. J’étais toujours débraillé, mais d’une façon indiquant une nuit de débauche, alors je n’avais pas
envie de lisser mes cheveux ou de cacher ma peau rougie. Après tout, Vincent savait déjà ce qu’il avait
fait de moi. Il m’avait souvent obligé, ces dernières heures, à le supplier de jouir tandis qu’il éjaculait sur
mes fesses. Je n’étais même pas en état de l’aider à me nettoyer ensuite avec un gant de toilette.
À l’instant où j’entrai dans la cuisine toutefois, je regrettai de ne pas avoir pris le temps d’arranger ma
tête. Parce que devant la cuisinière ne se tenait pas l’homme brun et dur que j’avais dans la peau.
Non, je découvris le dos désormais familier de mon idole.
— Ah, Nathan, bonjour, me salua Everett en se tournant.
Il portait un simple tablier noir qui protégeait ses vêtements des éclaboussures de graisse du bacon.
— Monsieur le Président, répondis-je en me passant rapidement la main dans les cheveux.
— Qu’est-ce que je vous ai dit hier soir à propos de ces conneries de « Monsieur le Président » ? me
morigéna Everett en attrapant deux assiettes.
Deux assiettes.
Où était Vincent ?
— Où est-il ? demandai-je sans réfléchir.
Everett me lança un regard perçant avant de répondre.
— Il avait des choses à faire ce matin, alors il m’a demandé de venir vous tenir compagnie.
Ses yeux se perdant derrière moi, je tournai la tête et aperçus Nash dans le couloir vers le garage. Le
jeune homme croisa le regard de son patron, mais je ne parvenais pas à distinguer leur expression.
J’aperçus cependant l’arme qui dépassait de la veste de Nash.
Je déglutis. Vincent avait laissé l’homme entrer avec un flingue dans sa maison.
Même après son éclat de la veille quand Nash avait refusé de laisser ses armes dans son coffre.
— Où est-il ? répétai-je.
Je perçus l’inquiétude dans ma propre voix.
— Je ne sais pas, répondit Everett en soupirant.
Puis il coupa le feu et attrapa la cafetière.
— Il m’a juste dit qu’il devait se rendre quelque part aujourd’hui, et que s’il n’était pas de retour ce
soir, je devrais vous ramener chez moi. Ce n’est pas comme ici, ajouta-t-il en englobant la forteresse d’un
geste de la main, mais Nash peut contacter d’autres agents si nécessaire.
Ce connard m’avait laissé.
Et je savais précisément pourquoi.
Dire qu’il m’avait sorti toutes ces conneries de partenariat équitable…
La colère m’envahit, me donnant une grande envie de balancer contre le mur la tasse qu’Everett me
tendait. Juste après la fureur vint la peur sourde. Et si le type qui avait tenté de me tuer parvenait à
atteindre Vincent ?
— Appelez-le, dis-je.
— Il ne répondra pas, répliqua Everett en remplissant sa tasse. J’ai déjà essayé.
Je ne savais pas ce que cela signifiait et je m’en fichais. Je voyais bien qu’Everett n’était pas enchanté
non plus.
— Connard, marmonnai-je. Pas vous.
J’ajoutai cette dernière partie en regardant Everett. Il me sourit et s’approcha de ma tasse.
— Oui, c’est un connard.
Je posai la main sur le dessus de ma tasse pour l’empêcher de me verser du café et il recula
immédiatement.
— Il ne répondra pas, c’est bien ce que vous avez dit ?
Il secoua la tête.
— Quand il travaille…
J’opinai, compréhensif. J’observai la montre à mon poignet, puis la retirai.
— Vous voulez sans doute rentrer chez vous, monsieur le Président, dis-je en posant la montre sur le
plan de travail et en saisissant ma tasse.
— Je ne crois pas, non, répondit-il en souriant et en reposant le pot de café.
Il s’empara de sa tasse tandis que j’utilisais la mienne pour réduire la montre en miettes. Une fois
qu’elle fut détruite, ainsi que la tasse, je contournai l’îlot pour m’en attraper une nouvelle.
— Ça a l’air bon, commentai-je en regardant ce qu’Everett avait préparé.
Il rit.
— Je pense que vous vous en sortirez bien, Nathan Wilder. Je pense que vous ferez même très bien
l’affaire.
— Ignorez-le, dit Everett pour la troisième fois à Nash quand son portable sonna.
L’homme avait refusé de se joindre à nous pour le petit déjeuner, même si c’était moi qui avais lancé
l’invitation, non Everett. J’avais le sentiment qu’Everett et son agent étaient en désaccord, et pourtant,
pour une raison étrange, Everett ne l’avait pas viré après le fiasco de la veille.
Le portable de Nash se tut et celui d’Everett recommença à vibrer. Il l’avait mis sous silencieux après
les trois premiers appels de Vincent et il avait même tourné l’écran contre la table afin de ne pas voir les
messages qui apparaissaient sans cesse. Après avoir écrasé la montre, j’étais monté sur une chaise pour
atteindre la caméra de la cuisine et l’avais recouverte d’un torchon, me disant que si nous ne nous
déplacions pas, les détecteurs de mouvement que Vincent avait installés dans la maison ne l’alerteraient
pas de notre présence. Je savais que je cherchais les ennuis, mais je m’en fichais. Vincent me tirerait les
oreilles en rentrant, mais j’allais moi aussi lui passer un savon.
— Avez-vous déjà rencontré mon père ? demandai-je à Everett en repoussant mon assiette.
Même si j’étais certain d’avoir fait ce qu’il fallait, savoir que j’allais bientôt affronter un Vincent
furieux m’avait ôté l’appétit.
— Une fois. La Maison-Blanche organisait une soirée en mémoire d’un jeune soldat tué alors qu’il
sauvait son unité d’une embuscade. Votre père était invité, parce que le jeune homme venait de Caroline
du Sud.
— Le premier soldat de première classe Geoffrey Waters, acquiesçai-je.
— Oui, confirma tristement Everett. Nous lui remettions la médaille d’honneur à titre posthume.
Je me sentis mal, parce que je savais très bien ce que mon père avait fait à cette soirée. À la fin de la
veillée, il était allé voir la famille du jeune homme pour les remercier de leur sacrifice, puis leur avait
demandé si leur fils, gay d’après les rumeurs, s’était repenti avant sa mort afin de pouvoir se tenir aux
côtés de son père dans l’au-delà. Même si mon père avait quitté les lieux dès qu’on le lui avait poliment
demandé, il avait déclaré aux journalistes présents à l’extérieur que le jeune soldat serait peut-être
toujours en vie s’il avait suivi la voie de Dieu.
Ce fut la première fois que je remis en question mon père… et ma foi. Je n’avais pas le courage de
m’opposer à lui, et quand il était retourné à la maison ce soir-là en se vantant de son succès, affirmant
qu’il s’agissait d’une victoire pour les bons chrétiens, Brody et moi étions restés aussi silencieux que des
souris dans une église. Quelques mois plus tard, Brody m’avait révélé son homosexualité et je m’étais
précipité vers mon père pour lui dire que son propre fils avait été tenté par le diable.
— Est-ce que je peux vous poser une question ? Pourquoi avez-vous fait ça, mon garçon ? me demanda
Everett.
Je tressaillis pensant qu’il parlait de ce que j’avais fait à mon frère. Puis il ajouta :
— Pourquoi avez-vous changé de camp ?
Je ne prononçai pas la réponse toute faite que j’avais sur le bout de la langue.
Parce qu’elle n’était plus vraie, même si j’avais tenté de me convaincre très fort que je l’avais fait
pour Brody et les autres personnes comme lui.
Je rivai mon regard à celui d’Everett.
— Parce que je suis gay.
C’était la dernière chose qu’il s’attendait à entendre, manifestement.
Je pensais que les mots seraient plus difficiles à prononcer, mais ce fut étonnamment facile, et savoir
que Nash avait sans doute entendu ne me dérangea pas le moins du monde. Vincent avait brisé quelque
chose en moi, de la meilleure des manières. Il avait brisé quelque chose qui s’était mal consolidé en moi
après plusieurs années à prétendre avoir fait ce qu’il fallait concernant Brody en le trahissant.
Everett me dévisagea un long moment, puis il me tendit sa tasse de café. Je trinquai avec la mienne.
— Je parie que ça fait du bien, murmura-t-il.
J’éclatai de rire.
— Vous n’imaginez pas à quel point.
Il m’observa tristement.
— Si, Nathan, je l’imagine.
Je mis très longtemps à comprendre ce qu’il voulait dire. Je secouai la tête, incrédule. Il ne pouvait pas
être…
— Comment ? répliquai-je, même si je ne savais pas bien ce que je demandais. Vous… Vous étiez
marié ! Vous avez un fils.
Everett sourit patiemment et baissa sa tasse.
— Un fils qui ne veut plus me parler.
— Je suis désolé, Everett, commençai-je, mais il balaya mes excuses d’un geste de la main.
— Quand j’ai épousé Eleanor, je savais que quelque chose n’allait pas, mais j’ignorais quoi. Je suis
resté dans le déni très longtemps. Quand Reese est venu au monde, j’ai repoussé tout ce qui clochait dans
ce mariage, parce que je voulais tout faire pour qu’il fonctionne, pour mon fils. Et nous y sommes
parvenus pendant de nombreuses années, à avoir l’air du parfait petit couple heureux.
— Qu’est-ce qui a changé ?
J’avais vu le président et sa femme de nombreuses fois pendant les mandats d’Everett à la Maison-
Blanche et je n’avais jamais soupçonné que tout n’était pas tout rose entre eux.
— J’ai rencontré quelqu’un qui m’a fait comprendre que je me mentais à moi-même. Je… C’était la
pire personne de laquelle tomber amoureux et c’est arrivé au plus mauvais moment de ma vie, mais rien
n’avait d’importance. J’ai su, dès que je l’ai vu, qu’il allait tout changer pour moi. Et pour une fois, je
m’en fichais.
La tristesse qui s’abattit sur Everett me pinça le cœur. Je regardai derrière moi, pour voir si Nash
écoutait toujours, mais je découvris avec surprise qu’il avait quitté la pièce.
— Tout va bien, Everett, dis-je en posant la main sur la sienne. Vous n’avez pas besoin de me le dire.
Il poursuivit comme si je n’avais pas pris la parole.
— Il était dans l’armée, donc il ne pouvait pas être avec moi, lui non plus. J’avais encore quelques
années à faire avant la fin de mon second mandat… alors nous n’avions que quelques moments volés,
quand nous le pouvions. Mon mariage avec Eleanor était terminé depuis un moment, mais nous avions
accepté de continuer à faire semblant jusqu’à la fin de mon mandat. Nous ne l’avons même pas dit à
Reese.
— Votre fils a rejoint l’armée l’année où vous êtes devenu président, c’est bien ça ?
Everett opina.
— C’est grâce à Reese que j’ai rencontré…
Sa voix se coinça dans sa gorge un instant.
— Reese a été blessé au combat. Sa mère et moi sommes allés à Landstuhl pour le voir. Son
commandant est venu lui rendre visite un jour…
Everett secoua la tête.
— Je n’arrivais pas à détacher les yeux de lui… Il était si beau. Et lorsqu’il m’a serré la main…
J’acquiesçai, parce que je comprenais ce qu’il avait ressenti.
— Je crois que ça l’a surpris, lui aussi, poursuivit Everett. Il avait toujours su qu’il était gay, mais il se
montrait très prudent pour que ça ne se sache pas. Surtout depuis que son frère cadet avait été renvoyé à
la vie civile quand son homosexualité avait été découverte.
Je me raidis et éloignai ma main de celle d’Everett.
— Non…, soufflai-je.
Il tourna la tête vers la fenêtre, mais je savais qu’il regardait surtout dans le vide. Je vis Nash faire les
cent pas dans l’allée, étudiant son environnement d’un œil perçant.
— Pierce ? demandai-je. Vous… Vous étiez amoureux du frère de Vincent ?
— Amoureux…, murmura-t-il. Ce mot paraît si faible pour décrire ce que cet homme me faisait… ce
qu’il me faisait ressentir.
Je comprenais tout ce qu’il disait, tellement que j’allais en être malade. Bon sang, était-ce ce qu’il
m’arrivait ? Est-ce que mes sentiments pour Vincent dépassaient la simple émotion d’avoir découvert
cette partie de moi que j’avais niée si longtemps ?
Mes pensées dérivèrent vers l’histoire que Vincent m’avait racontée concernant son frère. Les larmes
me montèrent aux yeux quand je compris. Vincent avait perdu son frère, mais Everett… il avait perdu
tellement plus.
— Everett, je suis désolé, dis-je d’une voix rauque.
Il tourna son regard triste vers moi.
— Pendant des mois, j’ai eu peur de le perdre au combat, murmura-t-il en s’essuyant les yeux. Il avait
décidé de quitter l’armée pour que nous puissions être ensemble à la fin de mon second mandat. Je
comptais faire mon coming-out après avoir quitté la Maison-Blanche. J’ai attendu trop longtemps.
Everett inspira vivement.
— J’ai pu voir Pierce quelques fois, mais c’était dur de garder le secret. Eleanor soupçonnait quelque
chose, mais Reese ignorait tout, jusqu’au jour où il est tombé sur Pierce et moi, dans mon bureau privé.
Eleanor était allée rendre visite à sa mère et j’avais renvoyé le Secret Service afin d’avoir un peu de
temps avec Pierce. Grady était le seul agent au courant pour nous et il faisait tout son possible pour
garder le secret et nous aider à trouver des instants ensemble. Nous ne savions pas que Reese viendrait.
— Que s’est-il passé ?
— À votre avis ? répliqua doucement Everett. Il s’en est pris à Pierce, il s’en est pris à moi… Il se
moquait du fait que j’aimais Pierce ou que mon mariage avec sa mère soit officieusement terminé depuis
des mois. Il a considéré ça comme une trahison, un point c’est tout. Je ne l’ai revu qu’une seule fois après
ce soir-là… à l’enterrement de sa mère, il y a quelques années. Il a quitté l’armée et j’ai perdu sa trace
pendant un temps.
— Savez-vous où il est maintenant ?
Everett opina.
— Il a refusé toute protection du Secret Service. En d’autres termes, il avait une cible sur le dos.
Beaucoup de personnes auraient adoré mettre la main sur le fils d’un ancien président. Un homme que j’ai
rencontré quelques années après avoir perdu Pierce m’a contacté l’an dernier pour me dire que, d’après
ses informations, Reese était en danger. Comme je savais que Reese n’accepterait pas mon aide, j’ai
demandé à cet homme de faire ce qu’il fallait pour Reese, sans révéler mon implication.
— Et il l’a fait ?
Everett acquiesça.
— Reese travaille pour lui maintenant, à Seattle. J’ai des rapports réguliers sur lui. Il semble aller
bien… être heureux.
— C’est bien, dis-je sur un ton encourageant, parce qu’Everett semblait tellement brisé.
Avant que je ne puisse ajouter quoi que ce soit, j’entendis le rugissement d’un moteur et le crissement
des pneus. Un poids se posa sur mon ventre et je croisai le regard d’Everett.
— Que la fête commence ! dit-il en souriant, puis il se leva. Je vais…
Il regarda la vaisselle sale. Des voix s’élevèrent à l’extérieur… enfin, surtout celle de Nash. Il me
jetait sans doute dans la fosse aux lions.
En tout cas, Everett le fit :
— Je vais vous laisser gérer ça, déclara-t-il en indiquant la table et en récupérant sa veste.
Je me levai quand Everett me passa à côté. Il posa sa main sur mon épaule.
— Ne craignez pas de vous battre pour ce que vous voulez, mon garçon.
Puis il partit. Je n’entendis pas ce qu’il dit quand il ouvrit la porte d’entrée, mais le fait que Vincent ne
réponde pas n’était sans doute pas bon signe.
Pas pour moi, en tout cas.
Je ressentis un pincement de regret en observant la montre brisée sur le plan de travail, mais l’instant
ne dura pas longtemps, parce que Vincent pénétra dans la pièce, l’arme contre son flanc, le visage
déformé par la fureur. Au même instant, la raison pour laquelle il m’avait laissé me revint en force, de
même que la crainte horrible de le perdre que j’avais éprouvée.
Avant qu’il ne puisse dire quoi que ce soit, je l’affrontai.
— Dis-moi une seule mauvaise chose maintenant, Vincent, et tu verras ce qu’il se passera, le prévins-
je. Si tes prochains mots ne commencent pas par des excuses…
Je ne pus poursuivre, ses lèvres s’écrasèrent sur les miennes.
Ce n’était pas un baiser. Non, c’était trop brutal pour ça.
C’était une revendication… une punition, même. J’en adorais cependant chaque instant et cela ne
m’empêcha pas de le lui rendre avec la même ferveur.
Je l’entendis à peine poser son arme sur l’îlot derrière moi et le sentis à peine m’enlacer avec force.
Nous luttions pour prendre le contrôle du baiser, mais quand Vincent gagna, je lui laissai ma bouche avec
plaisir. Mon dos cogna le plan de travail, juste avant que Vincent ne descende mon pantalon de
survêtement. L’air frais m’effleura la peau.
Vincent m’empoigna les fesses et me fit reculer. Quand j’entendis un bruit d’éclat de vaisselle, je
compris qu’il avait rejoint la table et balayé tout le contenu d’un geste du bras. Le bord de la table
s’enfonça dans mes globes tandis que Vincent ravageait ma bouche. Aucun de nous ne parla, mais ce
n’était pas nécessaire.
Je savais ce qu’il voulait… La même chose que moi.
Pas ce que nous voulions, non. Ce dont nous avions besoin.
Mon sexe pulsa quand le jean de Vincent l’effleura. Je poussai un cri rauque, puis ouvris son pantalon
avec frénésie. Je venais à peine de descendre sa braguette quand il me fit pivoter et me plaqua le visage
contre la table. Je m’agrippai aux rebords tandis que Vincent se frottait à mes fesses. Il avait descendu
lui-même son pantalon et son sexe nu se trouva contre moi.
Affamé.
Fureteur.
Désespéré.
Vincent remonta mon tee-shirt, puis il fit courir ses ongles sur mon dos. Il continuait à se frotter contre
moi, son sexe dans ma raie. Je reculai les hanches vers lui.
— Vincent, criai-je, d’une voix rauque et emplie de désir.
Lorsqu’il s’écarta tout à coup, je protestai avec véhémence et me redressai pour regarder derrière moi.
Il n’alla pas loin, cependant.
Seulement jusqu’à la cuisinière, où il récupéra l’huile d’olive posée sur le plan de travail et dévissa
vivement le bouchon, si fort que celui-ci se perdit. Sans s’en soucier, Vincent se versa de l’huile sur les
doigts. Mes yeux se posèrent sur son sexe d’un rouge furieux lorsqu’il le recouvrit de la substance
poisseuse. La bouteille d’huile tomba au sol quand il la lâcha pour me rejoindre, sans se briser
cependant.
En quelques secondes, Vincent était de retour sur moi.
Sa bouche retrouva la mienne et ses doigts se pressèrent entre mes globes, puis l’un d’eux s’enfonça
dans mon orifice. Je haletai face à la sensation de brûlure et d’étirement qui me saisit soudain, quand un
deuxième rejoignit le premier. Mon corps tremblait si fort que je dus me rallonger contre la table.
— Bon sang, Vincent, baise-moi… s’il te plaît ! criai-je, sans me soucier du spectacle que j’offrais.
Il effleura ma prostate et tout mon corps tressauta. Mais cette divine sensation ne dura pas longtemps,
puisqu’il retira ses doigts pour les remplacer par son sexe. La douleur fut intense, mais pas suffisante. Je
reculai afin de le prendre en entier.
Par chance, il me donna exactement ce que je souhaitais.
Il me pilonna, plongeant tout au fond en une seule fois, et je criai ma joie. Je tendis la main derrière
moi pour m’agripper à sa cuisse.
Pas pour le stopper, non.
Juste pour me tenir à lui.
Parce que c’était si agréable que j’allais flotter dans l’inconscience si je n’avais rien à quoi me
raccrocher.
Il se mit à me marteler fort. La table tremblait sous moi et je m’y agrippais fermement aussi. Son sexe
était chaud et dur en moi, et ses doigts s’enfonçaient dans mes hanches auxquelles il se tenait pendant ses
va-et-vient.
Au bout d’un certain temps, il s’allongea sur moi et plaqua mes deux mains à la table.
— À moi, grogna-t-il, avant de me pilonner sans merci.
J’aurais voulu lui dire oui, mais j’étais trop submergé par le plaisir qui me brûlait l’échine. Mon
orgasme arrivait vite et fort, et j’en étais autant soulagé que terrifié. J’étais impuissant et à sa merci, et
pourtant, je ne m’étais jamais senti aussi en sécurité.
Il ne cessa de répéter « À moi » pendant ses coups de reins. Peut-être que j’acquiesçai tout haut, mais
je n’en étais pas sûr. Il fourra une main dans mes cheveux et m’agrippa ainsi, l’autre toujours sur la table.
Dans cette position, il pouvait m’embrasser et me maintenir contre la table dure tout en ravageant mon
corps de la meilleure des manières. De ma main libre, je le pris par la nuque. Ce fut le seul mouvement
qu’il m’accorda.
— Si près, haletai-je en essayant d’atteindre l’orgasme qui était juste à peine hors de ma portée.
Vincent prit mon lobe entre ses dents et sa main s’enroula tout à coup autour de mon sexe
douloureusement dur.
— Jouis pour moi, Nate, dit-il tout bas, d’une voix si différente de celle qui m’avait revendiqué.
Mon nom sur ses lèvres suffit à me faire basculer. Je criai de soulagement en jouissant. Mon corps
tressauta et oscilla de manière incontrôlable sous lui alors qu’il me caressait pendant l’orgasme.
Quelques secondes plus tard, il grogna dans mon oreille et s’enfonça sans douceur en moi, et y resta.
Lorsqu’un brasier inonda mes entrailles, je gémis et partis dans un nouvel orgasme.
Et je réalisai à ce moment-là qu’il m’avait pris sans préservatif. Que cette chaleur en moi était son
sperme. J’en frémis d’incrédulité.
Et d’excitation.
Le corps de Vincent continua à tressauter contre le mien pendant de longs moments, avant qu’il ne se
détende enfin et ne s’allonge sur moi de tout son poids. Peu après, il se retira de moi. J’étais trop éreinté
pour bouger. Je le sentis s’immobiliser derrière moi. Rassemblant toutes mes forces, je tournai la tête
vers lui et découvris ses yeux rivés à mes fesses.
Je savais pourquoi.
Je pouvais sentir sa semence qui coulait le long de ma cuisse.
Vincent me regarda, l’air confus. Puis il remonta son pantalon et s’en alla.
Je parvins à me redresser. Alors que je remettais le mien, je secouai la tête face au spectacle qui
s’offrait à moi.
De la vaisselle cassée et de la nourriture à moitié mangée sur le sol, une flaque d’huile d’olive sur le
carrelage. L’arme de Vincent sur le plan de travail, juste à côté de la montre que j’avais cassée.
Toujours tremblant, j’enjambai le bazar et quittai la cuisine. J’aurais voulu laisser de l’espace à
Vincent, mais j’en étais incapable. Cette expression qu’il arborait alors qu’il fixait mes fesses m’avait
effrayé.
Comme s’il s’était passé quelque chose d’important dans sa tête à ce moment-là.
Quelque chose qui n’allait pas me plaire.
Je montai l’escalier en vitesse et me rendis directement dans sa chambre. Il était assis sur le bord du
lit, la tête basse. Ses cheveux étaient humides. Il avait dû se laver les mains et les passer ensuite dans ses
mèches.
— Pas maintenant, Nathan.
L’ignorant, je me plaçai juste devant lui.
— Si, maintenant.
Il secoua la tête puis se leva. Mais il ne quitta pas la chambre. Il se dirigea vers les portes-fenêtre
menant à un petit balcon.
— Est-ce que tu as la moindre idée de ce que tu m’as fait traverser ? demanda-t-il calmement.
Trop calmement.
J’étais habitué au Vincent énervé et réactif.
Habitué au Vincent impassible.
Je savais comment le gérer. Ce Vincent-là… Ce Vincent-là, c’était une tout autre histoire.
— As-tu la moindre idée de ce que j’ai pensé ? Quand je croyais qu’il t’était arrivé quelque chose ?
Quand je craignais de ne pas arriver à temps ?
Pour être honnête, je n’avais pas réfléchi jusque-là. J’étais énervé et effrayé, et j’avais réagi de la
seule façon qui le ferait revenir ici. La culpabilité me déchira le ventre quand je repensai à l’histoire de
son frère.
Jamais, absolument jamais je n’aurais cru qu’il pourrait ressentir la même terreur… pas pour… moi.
— Je suis désolé, Vincent…
— Pas la peine, me coupa-t-il. Fais tes bagages. Ton vœu va être exaucé.
La chaleur m’envahit.
— Quel… Quel vœu ?
Il ne me répondit pas.
Ce n’était pas la peine, parce que je connaissais déjà la réponse.
Chapitre 20
— Dès que j’ai su dire son nom, j’ai voulu être comme Pierce. Je l’idolâtrais et le suivais littéralement
partout. Ma mère adorait raconter l’histoire du jour où, en entrant dans ma chambre au matin, elle ne m’a
pas trouvé dans mon lit. Mon père et elle avaient déjà contacté la police quand ils m’ont finalement
retrouvé endormi au pied du lit de Pierce. À partir de là, j’ai suivi Pierce partout où il allait. Même en
grandissant, il a passé le plus de temps possible avec moi. S’il devait rejoindre des amis pour lancer
quelques balles, il m’emmenait. Quand j’ai été en âge de jouer avec eux, il m’a laissé me joindre à eux.
Si j’avais le choix entre fréquenter mes propres amis ou Pierce et les siens, je choisissais toujours
Pierce, expliqua Vincent, d’une voix douce et pleine de révérence.
Je comprenais, parce que j’avais connu la même proximité avec Brody. Cela dit, il y avait une telle
différence d’âge entre Vincent et son frère que j’étais encore plus admiratif de la dévotion de Pierce
envers lui.
— Notre père nous a préparés pour l’armée depuis notre plus jeune âge, et même si je n’étais pas dans
la même unité que Pierce, j’avais pour ambition d’atteindre le même rang que lui au même âge.
— Il était colonel, c’est ça ?
— Oui… Il allait devenir l’un des plus jeunes généraux de l’armée. C’est pour ça que je n’ai pas
compris quand il m’a dit qu’il quittait l’armée, à la fin de sa période de service, plutôt que de se
réengager.
Il se mit à me caresser les doigts, contre sa poitrine. Je me demandais s’il avait conscience de ce geste
qu’il faisait pour se réconforter lui-même.
— Je croyais qu’il le faisait pour moi, en quelque sorte.
— À cause de ce que l’armée vous a fait, à David et toi ?
Je le sentis opiner.
— Oui. David était décédé depuis quelques années à ce moment-là, et me réengager ne m’intéressait
pas, même si l’armée me l’avait proposé. Alors, j’ai été énervé qu’il balance sa carrière aux orties.
— Il ne l’a pas fait pour toi, murmurai-je. Il l’a fait pour Everett. Pour qu’ils puissent être ensemble.
Nouveau hochement de tête, mais cette fois-ci, Vincent ne poursuivit pas.
— Tu étais au courant pour eux ?
— Je ne l’ai appris qu’après la mort de Pierce. Je savais qu’il était gay… Il me l’a avoué après mon
renvoi de l’armée. Mais je n’ai appris pour Everett que quelques jours après l’enterrement de Pierce,
quand je suis allé sur sa tombe.
— Que s’est-il passé ?
— Pierce a été enterré au cimetière d’Arlington. Quand je suis arrivé sur place, il y avait des agents du
Secret Service partout. Au début, ils ne m’ont pas laissé m’approcher. Quand je leur ai dit qui j’étais et
que je voulais me rendre sur la tombe de mon frère, ils m’ont laissé passer. Je me disais qu’un gros
bonnet devait être en train de rendre visite à un proche enterré près de mon frère. C’est là que j’ai
découvert qu’il s’agissait d’Everett, et que c’était devant la tombe de mon frère qu’il se tenait.
Ma gorge se noua en imaginant Everett faisant ses adieux à l’homme qui avait tant compté pour lui.
L’homme pour lequel il s’apprêtait à bouleverser toute son existence.
— Ça a dû te sembler surréaliste, murmurai-je, de voir le président des États-Unis devant la tombe de
ton frère.
— Oui… Je ne comprenais pas ce qu’il faisait là. Pierce avait eu un enterrement avec tous les
honneurs militaires, mais il n’était pas assez élevé dans la hiérarchie pour connaître le président, encore
moins avoir une relation personnelle pouvant expliquer la présence de cet homme.
— Il t’a dit la vérité sur eux ?
— Oui. J’étais…
Je le sentis secouer la tête.
— J’ai été dérouté. Puis, j’ai perdu les pédales. Savoir que mon frère avait enfin trouvé l’amour de sa
vie et qu’il était mort en me protégeant…
Sa voix s’étrangla sur un sanglot. Je me redressai et me tournai vers lui. Il avait les yeux fermés et
luttait pour contenir son émotion.
— Viens là, murmurai-je en l’attirant contre moi. Ce n’était pas ta faute.
J’ajoutai cette dernière partie dans le creux de son oreille.
Il ne me répondit pas, mais je savais pourquoi. Quoi que je dise, il s’en voudrait. Et même si je savais
que ce n’était pas sa faute, il m’en avait raconté assez pour que je sache que les agresseurs en avaient eu
après Vincent et que Pierce s’était trouvé au mauvais endroit au mauvais moment.
— Il ne m’a jamais rien reproché, commenta Vincent tout bas. Everett.
— Parce qu’il savait que ce n’était pas ta faute. Et parce qu’il savait que ton frère était prêt à tout pour
que tu sois en sécurité.
Vincent acquiesça et s’écarta un peu pour s’essuyer les yeux. Puis il attrapa sa bière et en but une
longue gorgée, le temps de se reprendre.
— Alors comme ça, tu es devenu le meilleur pote du président, méditai-je, espérant ajouter un peu de
légèreté à notre conversation.
Vincent sourit.
— On pourrait croire que ça m’apporterait certains avantages, sauf que je finis surtout par lui faire à
manger et regarder ces émissions de télé-réalité qu’il aime à l’obsession.
Je ris et pris sa joue en coupe.
— Je suis content que vous soyez devenus amis.
— Moi aussi.
Il se rallongea et se contenta de me dévisager. Je fis de même. Je ne savais pas quoi faire ensuite. Je
progressais en terrain inconnu. Oui, j’avais déjà eu des relations, mais je n’étais même pas certain que ce
terme puisse qualifier ce que nous partagions. Il ne m’avait plus dit de partir, et pourtant, j’avais
l’impression que c’était sur le bout de sa langue. Si je disais ou faisais la moindre chose de travers, ce
serait terminé.
Et je ne savais pas pourquoi cette histoire était si importante pour moi.
Ce n’était pas comme si nous pouvions construire un avenir commun. Je ne savais toujours presque rien
de lui, à part qu’il détestait les politiciens et tout ce que j’incarnais. Notre alchimie était explosive, mais
je savais que cela ne suffirait pas à entretenir notre flamme.
Pourtant, c’était là.
Il n’y avait pas que du sexe entre nous.
N’est-ce pas ?
En tout cas, ce n’était pas par crainte de ne plus avoir de relations sexuelles avec lui que j’avais eu la
peur de ma vie ce matin-là en découvrant qu’il était parti seul en quête de mon agresseur. Et je ne pensais
pas qu’il m’avait permis de rester juste pour pouvoir coucher avec moi.
Bon sang, pourquoi était-ce si compliqué ? Avec Virginia, je ne m’étais jamais posé ce genre de
questions. En même temps, avec elle, je m’étais senti piégé.
— À quoi est-ce que tu penses ? me demanda-t-il en sirotant sa bière.
— À rien, répliquai-je en secouant la tête. Je suis fatigué.
Il m’observa un long moment sans un mot.
— Quelle est la suite, maintenant ? Pour trouver ce gars, précisai-je, car je n’étais pas prêt à l’entendre
me dire que ce truc entre nous devait s’arrêter.
— Mon plan ce matin consistait à le faire sortir, mais quelqu’un a tout fait tomber à l’eau avec son petit
caprice.
Je fus surpris par le sourire qui apparut sur sa bouche sévère, preuve qu’il ne m’en voulait plus de ce
que j’avais fait ce matin-là pour le faire revenir.
— On peut toujours le faire, dis-je. L’obliger à se montrer, je veux dire.
Comme il ouvrait la bouche pour répliquer, je poursuivis avant qu’il ne proteste :
— Je suis censé prononcer un discours samedi lors d’une réunion. S’il voit que j’ai repris mes
habitudes, peut-être qu’il tentera à nouveau de s’en prendre à moi.
— Non, c’est trop dangereux, rétorqua-t-il à peine la dernière syllabe eut-elle franchi mes lèvres.
— Il y aura des agents de sécurité. Et tu peux te fondre dans la foule. Je peux dire à l’équipe de
sécurité que tu es mon garde du corps… Ce ne serait pas la première fois qu’un homme politique en
aurait un.
Il n’avait pas cherché à m’interrompre, ce qui était bon signe.
— Tu as dit que nous pouvions faire croire que je réside dans un hôtel de Charleston…
Il avala une longue gorgée de bière. Le fait qu’il n’ait pas démoli mon plan prouvait que tout ce qu’il
avait tenté jusque-là n’avait pas fonctionné.
— Vincent, il faut qu’il me voie… Il faut qu’il voie qu’il ne m’a pas arrêté.
Je m’apprêtais à poursuivre, mais Vincent se leva brusquement, les dents serrées, et il observa le
jardin un long moment. Puis, sans un mot, il retourna à grands pas dans la maison. Je ramassai ma bière et
le suivis, attendant que Mickey et Minnie soient rentrés avant de refermer la porte de la terrasse.
Je trouvai Vincent à la cuisine, où il se servait à boire. Un verre m’attendait, vide. Il le fit juste glisser
vers moi, ainsi que la bouteille, puis récupéra le sien et alla se placer près de la fenêtre, à côté de la
table. Je me versai une petite quantité de whisky et la vidai d’une traite, puis refermai la bouteille.
J’aurais bien aimé continuer à boire, mais je devais garder l’esprit clair pour la suite.
— Qu’est-ce que tu veux, Vincent ? demandai-je enfin, constatant qu’il ne parlait pas. Ce matin, tu
semblais vouloir mettre un terme à tout ça. C’est ce que je présume, du moins, puisque tu semblais pressé
de me rayer de ta vie. Et maintenant que je t’offre le moyen infaillible d’y parvenir, tu n’acceptes pas.
— C’est ce que je ne veux pas, le problème, Nathan, répliqua-t-il sans se retourner.
— D’accord, alors, qu’est-ce que tu ne veux pas ?
— Que tu prennes tes aises et commence à penser qu’il y a… quelque chose entre nous.
Ses mots me blessèrent, même si je me doutais qu’il les prononcerait un jour. Et même si j’avais voulu
le forcer à me parler, j’avais désormais très envie qu’il la ferme. J’avais été bête et faible de croire qu’il
pouvait ressentir une fraction de ce que j’éprouvais pour lui.
— J’ai saisi, marmonnai-je, sentant l’alcool devenir acide dans mon estomac. Je suis désolé… Je
n’aurais pas dû me montrer insistant. Je vais faire mes bagages. Est-ce que je peux t’emprunter une
voiture pour me rendre au commissariat le plus proche ? Ou tu peux m’y déposer toi-même. Je vais leur
signaler mon agression…
Sans attendre sa réponse, je me précipitai jusqu’à ma chambre et attrapai mon sac. Je faillis rire en
constatant que je n’avais même pas pu faire de lessive et que je n’avais donc rien de propre à mettre.
Mais bon, je pouvais me pointer au commissariat en jogging et tee-shirt. Ma carrière politique ne
survivrait de toute façon pas à tout ça, donc inutile de m’inquiéter d’une éventuelle photo de moi en tenue
décontractée dans les journaux. Dès que la presse aurait vent de mon agression dans ma propre maison,
mes opposants s’interrogeraient sur les squelettes dans mes placards à l’origine de l’incident. La bonne
nouvelle, c’était que si j’étais mis hors course tout de suite, mon parti pourrait toujours nommer un
remplaçant pour le scrutin. Ce n’était pas l’idéal, mais cela leur laisserait toujours une petite chance de
mener une campagne réussie contre le candidat républicain.
Je m’attendais à être déçu à la perspective de ne bientôt plus être un homme politique, mais je me
sentis juste curieux, me demandant à quoi aurait ressemblé ma vie en tant que sénateur. Et en même temps,
je ressentis un grand élan de liberté.
Je ne savais pas quoi en penser.
Avant que je ne puisse le faire, je sentis une présence derrière moi. Me tournant, je vis Vincent à
l’entrée de ma chambre, ses yeux rivés sur le sac dans ma main.
— Je suis bientôt prêt, lui dis-je.
Avais-je trop traîné ? Il ne m’avait pas donné de limite précise, contrairement à d’habitude, mais vu
comme il serrait les dents, il était tout aussi énervé que les autres fois.
Je me détournai dans l’idée de me rendre à la salle de bain pour récupérer mes affaires de toilette,
mais Vincent m’attrapa par le coude.
— Vincent…
— Ferme-la, aboya-t-il en m’arrachant le sac des mains pour le balancer par terre.
Puis il me prit par la main et me conduisit hors de ma chambre.
Jusqu’à la sienne.
Je maudis l’étincelle d’espoir qui s’alluma en moi à l’idée de pouvoir partager une dernière étreinte
avec lui. J’étais pathétique d’accepter ces miettes, mais je n’allais pas me refuser ce plaisir. Ou faire
comme si j’étais assez fort, ou trop fier, pour refuser.
Parce que ce n’était pas vrai.
Je pensais qu’il allait me guider jusqu’à son lit, alors je fus surpris qu’il me plaque contre le mur juste
à côté de la porte et coince mes bras au-dessus de ma tête. Je n’avais pas mal, j’étais juste étonné.
— Vincent, qu’est-ce…
— Pour que ce truc fonctionne, s’il est censé le faire, tu vas devoir arrêter de faire des suppositions,
Nathan, et arrêter de fuir pour me laisser le temps de penser… et de parler.
Je faillis en rire ; me dire ce qu’il pensait ne lui avait jamais posé problème, jusque-là.
— Tu as dit plein de choses, en bas, lui rappelai-je.
Il me dévisagea un long moment, puis il me lâcha et me traîna jusqu’au lit. En un clin d’œil, je me
retrouvai allongé dessus avec Vincent sur moi. Il frotta son membre très raide contre le mien, et je maudis
le tissu qui nous séparait.
— Peut-être que, maintenant, tu vas la fermer et m’écouter, grogna-t-il.
Ses lèvres se posèrent sur les miennes, mais il ne m’embrassa pas.
— C’est le seul endroit où tu acceptes mes ordres, si j’ai bien compris, Nate ? ajouta-t-il d’une voix
traînante.
J’opinai, même s’il savait très bien de quel genre d’ordres je parlais. Le genre impliquant de la nudité.
Je repensai à la fellation très inexpérimentée que je lui avais donnée ce matin-là. Peut-être allait-il me
donner l’opportunité d’améliorer mon score.
— Nathan, concentre-toi, me gronda-t-il.
Je me rendis compte alors que je fixais l’endroit où nos aines se frottaient l’un à l’autre.
— Arrête avec ta queue et peut-être que je pourrai me concentrer, rétorquai-je. Ou ferme-la et
embrasse-moi.
Il ne fit ni l’un ni l’autre, se contentant de me garder cloué à ce lit et de m’observer.
— Je t’ai dit que je ne voulais pas que tu commences à penser qu’il y a quelque chose entre nous. Ça
ne s’adressait pas qu’à toi, en fait, avoua-t-il enfin.
Cette déclaration me suffit à me concentrer sur lui et non sur ce que son corps me faisait.
Ses lèvres effleurèrent enfin les miennes alors qu’il s’appuyait un peu plus sur moi.
— J’ai su, à l’instant où j’ai prononcé ces mots, que je n’en serais pas capable, Nate.
— Capable de quoi ? soufflai-je.
— De te laisser partir.
Une vague de chaleur m’envahit et ma poitrine se noua.
— Vincent…
Il m’embrassa pour me faire taire, puis posa le front contre le mien.
— Je ne peux pas vouloir de ça, Nathan. Tu comprends ? Ce n’est pas que je n’en veux pas, c’est que
je ne peux pas en vouloir.
J’opinai en fermant les yeux, parce que je comprenais trop bien.
— Tu ne vas pas me perdre, Vincent. Je te le promets, soufflai-je, désespéré.
Il m’embrassa à nouveau.
— Chéri, tu sais que c’est une promesse que tu ne peux pas me faire.
Je faillis pleurer, parce qu’il avait raison, je le savais. Et je voulais maudire celui qui le traquait et qui
lui enlevait toute possibilité de me choisir quand même. J’aurais aimé dire que ce n’était pas juste, qu’il
avait déjà eu son lot d’injustices. Sa carrière envolée, son compagnon décédé, son frère brutalement
tué… Je n’occupais pas la même place dans sa vie, mais peut-être l’aurais-je pu, s’il avait eu le choix.
— Nate, ouvre les yeux.
J’obéis en clignant rapidement des paupières pour repousser les larmes qui voulaient couler. Mais il
les remarqua et il secoua doucement la tête en soupirant. Sans commenter, heureusement.
— Nous irons à ce meeting samedi pour essayer de faire sortir ce connard. Mais quand tu seras en
sécurité, Nathan… Quand tout sera terminé, je veux que tu me promettes que tu partiras. Je veux que tu le
fasses pour moi.
J’aurais aimé râler, lui dire que ce n’était pas juste de me demander ça. Cependant, le fait qu’il me
demande de lui faire cette promesse m’indiquait qu’il ressentait la même chose que moi… et je maudis
une nouvelle fois ces circonstances qui nous empêchaient de pouvoir mettre un nom sur nos sentiments.
— Promis, dis-je d’une voix rauque.
Ses lèvres se posèrent sur les miennes pour un baiser plein de révérence. Il passa un temps infini à
vénérer mon corps avec ses mains et sa bouche, tandis qu’il m’ôtait mes vêtements un à un. Lorsqu’il se
redressa pour retirer les siens, j’étais dans un état second. Quand il se glissa en moi, j’avais
désespérément envie de jouir, mais Vincent me tortura avec de lents coups de reins qui me maintinrent au
bord du précipice. Il fallut que je le supplie pour qu’il frôle ma glande à chaque coup de reins. Au
moment où l’orgasme s’abattit sur moi, Vincent m’ordonna de garder les yeux ouverts et de ne pas le
quitter du regard. Toutefois, au lieu de se laisser aller à la jouissance à son tour, il reprit sa torture depuis
le début et attendit que je jouisse une deuxième fois pour me suivre dans le plaisir.
Je n’aurais su dire combien de temps nous restâmes dans cette position à reprendre notre souffle.
Lorsqu’il m’obligea enfin à bouger, ce fut pour aller prendre une douche ensemble, où nous nous lavâmes
mutuellement. Puis nous retournâmes au lit, et je me blottis contre lui.
Mes yeux se posèrent sur la bibliothèque en face.
— Tu veux m’en parler ? demandai-je en lui caressant le torse.
— Que veux-tu savoir ? répondit-il, sachant pertinemment à quoi je faisais allusion.
— Les livres…, dis-je en les indiquant du menton, c’étaient les siens ?
— Oui. Il a commencé à les collectionner enfant. Il avait des difficultés d’apprentissage qui lui
compliquaient la lecture, alors ses professeurs ont conseillé à ses parents de lui trouver des livres qui
l’intéresseraient vraiment. Même si c’était dur pour lui, il lisait sans arrêt. Quand je passais la nuit chez
lui, nous nous installions dans son lit et je lui faisais la lecture pendant des heures.
Il se tut quelques instants.
— Quand nous avons été virés de l’armée, il a commencé à vendre ses plus vieux livres, car ils
avaient de la valeur, puisqu’il s’agissait de premières éditions. Cela m’a brisé le cœur, mais nous avions
désespérément besoin d’argent. Alors, quand j’ai retrouvé du travail, je les ai rachetés, pour lui. Ce
regard qu’il avait chaque fois que je lui en rapportais un autre…
Je l’embrassai sur l’épaule quand sa voix se brisa.
— C’est bon, tu n’as pas besoin de m’en dire plus, murmurai-je.
Il secoua la tête.
— Non, il… il mérite que j’évoque plus souvent son souvenir.
Ses doigts dérivèrent sur mon dos tandis qu’il poursuivait.
— Même après sa mort, j’ai continué à acheter ces livres pour lui. Il ne m’en manque plus beaucoup.
Je ne sais pas ce que je ferai à ce moment-là.
Son chagrin me transperça. Je me penchai pour allumer la lampe de chevet et je lui caressai la joue.
— C’était lequel, son préféré ?
— Outsiders.
Je me tournai vers la bibliothèque.
— Est-ce que je pourrais te le lire ?
Il inspira vivement, puis hocha la tête. Sans tenir compte de ma nudité, je descendis du lit pour
m’approcher des livres.
— Étagère de droite, troisième niveau, tout à droite, dit-il.
Je trouvai le livre en question et retournai au lit, m’appuyant contre la tête de lit. Vincent imita ma
position tandis que j’ouvrais les premières pages. J’allais commencer, quand il m’interrompit en posant
la main sur mon poignet. Il ouvrit alors le deuxième tiroir de sa table de nuit et en sortit un petit cadre.
Je n’eus pas besoin de poser la question pour savoir qu’il s’agissait de David. Vincent me tendit le
cliché et j’observai le visage souriant qui m’observait en retour. C’était un magnifique jeune homme aux
yeux verts lumineux, aux cheveux blonds et arborant un immense sourire qui lui mangeait le visage. On ne
voyait même pas les démons qui l’avaient consumé.
— Ce sourire, commentai-je tout bas.
— Oui, acquiesça Vincent en reprenant la photo.
Il la serra contre lui avec déférence un moment, puis il la posa sur la table de chevet. Enfin, il se
redressa et me fit un signe de tête. Tandis que je lisais, il attrapa ma main libre dans la sienne. Quand il
fallut tourner la page, il le fit pour moi.
Je pourrais m’habituer à tout ça. Mon cœur rata un battement à cette pensée.
Sauf que j’avais promis de ne pas le faire.
Comment allais-je pouvoir tenir cette promesse ?
Chapitre 22
Je venais d’allumer la cuisinière quand ma montre vibra. Je pensais que c’était parce que Nathan se
levait, mais un coup d’œil sur le cadran m’indiqua que mon invité n’était pas l’homme auquel j’avais fait
l’amour toute la nuit. J’éteignis le feu, mais sortis tout de même les ingrédients du frigo. Alors que
j’attrapais une deuxième tasse et la remplissais de café, Everett entra dans la cuisine. Sans un mot, il
s’installa sur un des tabourets. Quand j’eus fini de préparer le café comme il l’aimait, je le lui tendis.
— Merci, murmura-t-il.
Il avait l’air fatigué et, pour une fois de vraiment porter le poids de ses cinquante-huit années.
— Je suis désolé, Vincent. Je n’aurais pas dû participer hier. Nathan ne savait pas, mais moi si.
Je savais de quoi il parlait, bien sûr. S’il y avait bien une personne consciente de ce que j’éprouverais
en rentrant ventre à terre à la maison comme je l’avais fait, c’était bien Everett. Il avait lu les rapports de
police. Il savait les tortures endurées par Pierce.
— Pourquoi l’as-tu fait, alors ?
Il secoua la tête.
— Je voulais qu’il te bouscule.
— Nathan ?
— Oui. Il te fait du bien, Vincent. Tu étais… différent, ces derniers jours. Sauf hier. Partir sans le lui
dire, refuser de décrocher même en sachant qu’il s’inquièterait pour toi…
— Je n’y avais pas pensé, le coupai-je.
Everett me regarda.
— Je savais qu’il serait énervé, mais je pensais que ce serait tout.
— Il était terrifié, murmura Everett. Il le cachait bien, mais il ne s’est détendu que lorsque tu m’as
appelé la première fois.
C’était ce que Nathan m’avait avoué la veille, quand il avait dit avoir imaginé mon corps dans un motel
quelconque.
— Je ne te reproche rien, Ev, dis-je en sirotant mon café.
Il se détendit un peu, mais sans retrouver le sourire qu’il arborait toujours. Depuis plus de dix ans que
je le connaissais, il avait presque constamment le sourire aux lèvres.
Il s’agissait cependant du faux sourire qu’il avait adressé aux caméras pendant tant d’années. Il ne
m’avait que très rarement laissé voir l’homme qui était tombé amoureux de mon frère. Et ce n’était que
lorsqu’il parlait de Pierce que je voyais cette facette de lui. Comme lorsqu’il voyait quelque chose à la
télévision qui aurait plu à mon frère, ou quand l’armée avait enfin aboli le « Ne pose pas de questions, ne
dis rien » quelques années plus tôt. En ces moments-là, il s’autorisait à penser à mon frère, et à la façon
dont celui-ci aurait réagi à quelque chose, et il devenait l’Everett que j’aurais dû rencontrer le jour où
mon frère aurait été prêt à me le présenter.
— Nathan m’a dit que vous avez parlé hier, tous les deux.
Everett joua avec l’anse de sa tasse.
— Il ne devrait pas faire les mêmes erreurs que moi, murmura-t-il. Je voulais qu’il sache ce que
pouvait lui coûter d’attendre, même un seul jour.
Je savais de quoi il parlait. De temps à autre, quand il avait trop bu, Everett devenait mélancolique et
commençait à dire qu’il aurait dû faire les choses différemment. À chaque jour qui passait, il regrettait de
ne pas avoir fait son coming-out pendant qu’il était encore en poste. Cela aurait fait sensation, mais ça lui
aurait permis d’officialiser sa relation avec Pierce. Quelle que soit la tempête qu’il aurait eu à affronter,
il aurait eu mon frère à ses côtés pour le faire. Le fait que Pierce ait quitté l’armée prouvait qu’il était
totalement engagé et prêt à s’afficher fièrement aux côtés du leader du monde libre duquel il était
amoureux.
Quant à Nathan, j’ignorais quels seraient ses projets quand sa vie reviendrait à la normale. Il assumait
sa sexualité ici, dans le sanctuaire de ma maison, mais dehors, dans le monde réel ? Il aurait de sacrées
épreuves à affronter.
Et il devrait le faire seul.
— Nathan fera ce qui est le mieux pour lui, affirmai-je.
— Le mieux pour lui, c’est toi.
La douleur me vrilla la poitrine. Je m’étais refusé à admettre ce fait.
C’était aussi pour cette raison que j’avais obligé Nathan à me promettre de s’en aller quand tout serait
terminé.
Parce que j’étais terrifié à l’idée de ne pas être assez fort pour le laisser partir.
— Je n’aurai pas cette conversation avec toi, déclarai-je en commençant la préparation du petit
déjeuner.
— La dernière tentative remonte à des années…, indiqua Everett alors que je lui tournais le dos pour
allumer la cuisinière.
— Tu sais aussi bien que moi que la revanche n’a pas de date d’expiration, marmonnai-je. Laisse
tomber, Everett.
— Et quoi, Vincent ? Tu comptes vivre ainsi jusqu’à la fin de tes jours ? demanda-t-il d’une voix
emplie d’une colère qui ne lui ressemblait pas.
— Oui, Everett ! aboyai-je en pivotant. Parce que je n’ai pas d’autre issue ! Et il va en payer le prix !
Je m’apprêtais à indiquer l’étage de la main, mais me figeai en voyant Nathan à l’entrée de la cuisine.
Je soutins son regard stupéfait un instant, puis retournai à la préparation des omelettes.
— Bonjour, dit-il en s’avançant dans la cuisine.
— Bonjour, Nathan, le salua Everett.
Je me raidis quand il s’approcha de moi. Je m’attendais à ce qu’il entame une dispute à cause de ce
que j’avais dit, mais il se pencha pour m’embrasser simplement sur les lèvres.
— Salut.
— Salut, murmurai-je.
Puis il attrapa la cafetière, une tasse et alla s’asseoir à côté d’Everett.
Tous les deux se mirent à parler de tout et de rien pendant que je cuisinais, mais quand je demandai à
Everett s’il restait pour le petit déjeuner, il déclina mon offre en prétendant avoir déjà mangé. Même si je
ne le crus pas, je ne dis rien. Je le regardai dire au revoir à Nathan, attristé par l’air éreinté de mon ami.
Comme je ne savais pas quoi dire cependant, je me tus. Il vint m’enlacer brièvement, puis s’en alla.
— Je m’inquiète pour lui, murmura Nathan en se levant pour aller picorer un des dés de jambon que
j’avais laissés de côté pour la seconde omelette.
— Il est plus doué que ça pour le cacher, d’habitude.
— Pour cacher quoi ?
— Qu’il est toujours en deuil.
— Tu lui en as déjà parlé ? Tu lui as déjà suggéré d’aller de l’avant ?
— Oui, quelquefois. Il me répond systématiquement qu’il est trop vieux et qu’il n’aimera toujours
qu’un seul homme. C’est pour ça qu’il n’a jamais fait son coming-out.
— Comment ça ?
— Je crois que c’est sa manière de s’accrocher à la mémoire de mon frère, tu vois ? Comme si faire
son coming-out, ce serait entamer un nouveau chapitre de sa vie… sans Pierce.
Me tournant vers Nathan, je le vis concentré sur l’endroit où Everett avait été assis.
— Et son fils ?
— Il t’a parlé de Reese ? m’exclamai-je, surpris.
Nathan opina.
— Il m’a dit que Reese l’avait accusé d’avoir une aventure. Et que Pierce était son commandant à ce
moment-là.
J’avais déjà entendu l’histoire de Reese surprenant son père et Pierce, oui.
— Ça a dû ronger mon frère, murmurai-je.
— Everett m’a dit que Reese travaillait pour quelqu’un à Seattle… Ce n’est pas pour ton ami, si ?
L’oncle de Beck ?
Je me figeai et fixai Nathan.
— Quoi ?
Il se raidit.
— Tu n’étais pas au courant ?
Je secouai la tête alors que les pièces du puzzle s’emboitaient. Everett s’était toujours montré très
discret sur les circonstances de sa rencontre avec Ronan et j’acceptais son silence. Mais j’ignorais que
Reese travaillait pour Ronan. Parce que j’étais certain que c’était pour lui qu’il bossait, et non pour Dom.
J’en savais assez sur Reese avant qu’il ne disparaisse du paysage pour savoir qu’il avait traîné avec des
mercenaires avant de quitter l’armée. Les mercenaires sont moins tentés par le patriotisme et davantage
par l’argent facile. Si Reese avait commis une seule erreur avec des types comme ça, cela aurait pu
tourner au désastre.
— Non.
Je repensai à sa première question.
— Et ce n’est sans doute pas l’oncle de Beck. Il y a un autre gars par là-bas qui emploie des
consultants en matière de sécurité.
Nathan me fixa.
— Des consultants en matière de sécurité, répéta-t-il, sceptique, en haussant les sourcils. C’est comme
ça qu’on les appelle ?
Cela me fit sourire.
— Bref, Ronan… C’est son nom… Je le soupçonne d’avoir promis à Everett… de garder un œil sur
son gamin.
— Crois-tu que Reese sait ce qu’Everett a fait pour lui ?
— Probablement pas. Il serait prêt à se tirer littéralement une balle dans le pied pour contrarier son
père. S’il découvre qu’Everett est mêlé à ça, il va de nouveau disparaître, comme après le décès de sa
mère.
— Comment Everett et ce Ronan se sont-ils rencontrés ?
— Aucune idée, avouai-je. Everett ne me l’a jamais dit.
Une fois la première omelette terminée, je la servis dans une assiette et la tendis à Nathan.
— Merci, répondit-il en allant s’asseoir à table avec.
Juste avant de s’installer, il s’immobilisa et caressa la table.
Là où je l’avais maintenu pendant que je l’empalais la veille.
Lorsqu’il leva les yeux vers moi, il avait le rouge aux joues et un sourire entendu aux lèvres. J’éclatai
de rire en secouant la tête. Moi non plus je ne regarderais plus jamais cette table de la même manière.
Je finis de préparer mon repas puis allai m’installer en face de lui. Dès l’instant où je fus assis, il
plaqua son pied contre le mien. Un geste subtil, mais qui me remua profondément. Le fait qu’il ait besoin
de ce contact physique, alors que j’étais à moins d’un mètre de lui, ouvrit une brèche en moi, révélant
quelque chose que j’avais enterré en même temps que le corps de David.
Je savais que mes sentiments pour Nathan croissaient de manière exponentielle à chaque minute passée
à ses côtés, pourtant, je ne pouvais rien y faire. J’étais impuissant.
— Alors, nous partons pour Charleston demain, c’est bien ça le plan ? demanda Nathan quand il eut
terminé son assiette.
Ma bouche s’assécha soudain comme si on y avait fourré du coton.
— Hum hum, répliquai-je en attrapant mon café pour en boire une grande gorgée.
Lorsque je pus recommencer à respirer, je repris :
— Je voudrais que tu envoies aujourd’hui des emails pour confirmer ta présence au meeting. Je ferai
en sorte qu’ils aient l’air d’avoir été envoyés d’un café de Charleston. Je veux donner l’impression que tu
te montres toujours prudent, mais en même temps que tu te penses libre de sortir un peu de ta cachette.
— Et nous resterons à l’hôtel le soir après le meeting ?
— Non, j’ai décidé que nous retournerions chez toi.
— Ma maison ne sera-t-elle pas plus difficile à protéger ? Il y a beaucoup d’accès.
— Ronan a des hommes du côté de Washington. Je vais leur demander de m’aider à sécuriser le
meeting et la maison.
Nathan hocha la tête et reporta son attention sur sa nourriture.
Une vague d’incertitude monta en moi, une sensation inhabituelle que je détestai. Je sentis poindre une
crise de panique.
— Nathan, dis-je, et j’attendis qu’il me regarde pour poursuivre. Quand nous serons là-bas, tu devras
faire tout ce que je te dis. Sans poser de question.
Il opina rapidement, comme s’il avait perçu quelque chose sur mon visage, puis il tendit la main pour
la poser sur la mienne.
— D’accord, Vincent. Je te le promets.
Il me caressa la peau avec son pouce et ma tension se relâcha quelque peu.
Bon sang. J’étais toujours confiant en mes propres décisions, mais savoir ce qui était en jeu – en
d’autres termes, pas simplement ma propre vie – me mettait sur les nerfs. Or, les gens sur les nerfs
commettaient des erreurs stupides.
Je me forçai à finir mon omelette, même si elle avait un goût de papier de verre désormais. Quand
j’eus terminé, je fis mine de saisir mon assiette, mais Nathan agita la main.
— Va faire tes trucs. Je m’occupe de ça.
Au même moment, Mickey arriva et sauta sur ses genoux. Machinalement, je cherchai Minnie et,
surpris, la découvris juste à côté de Nathan ; elle se frottait à ses jambes.
Alors que je regardais cet homme assis à ma table de cuisine en train de manger ma nourriture et jouer
avec mes chats, je fus envahi par le sentiment étrange que tout était à sa juste place.
Bon sang… Je donnerais tout pour revenir en arrière et dire à Dominic Barretti à l’époque que
j’acceptais son offre. J’étais certain que même si les choses avaient été différentes toutes ces années
auparavant, la vie m’aurait malgré tout conduit à cet instant… à cet homme. Je savais qu’il n’était pas
juste de ma part de ne pas envisager que David puisse faire partie de cette vie si j’avais choisi le boulot
de Dom. Pourtant, au fond de moi, je savais que j’aurais perdu David à un moment ou à un autre. Je
l’avais perdu dès l’instant où l’armée l’avait viré.
— Ça va ? me demanda Nathan.
J’acquiesçai en reculant ma chaise.
— J’ai beaucoup de choses à faire.
— Tu me diras ce que tu veux que je fasse, d’accord ?
— Oui, acceptai-je.
Puis je me penchai pour l’embrasser, comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Même si ce
n’était qu’une situation temporaire, je comptais bien faire comme si c’était réel, et ce, le plus longtemps
possible.
Je gérerais les conséquences plus tard… quand Nathan serait parti et que je retrouverais mon existence
habituelle.
Celle que je connaîtrais jusqu’à la fin de ma vie.
— Oh, non, ne me dis pas que tu es… un zappeur, grognai-je alors que Nathan changeait de chaîne à peine
une seconde après être arrivé sur celle-ci.
Sans avoir le temps de voir ce qu’il y avait à l’image.
— La ferme, marmonna-t-il en me donnant un coup de coude.
Je ne sais trop comment, nous avions fini côte à côte sur le canapé, bien qu’il y ait un tas de meubles
autour de nous dans cette pièce, et nous nous étions mutuellement rapprochés, jusqu’à ce que Nathan se
retrouve contre mon flanc.
Juste avant le dîner, nous avions envoyé à son assistante, ainsi qu’à son directeur de campagne et aux
organisateurs du meeting, les emails convenus indiquant que Nathan se sentait d’attaque pour l’événement
du samedi. J’avais encodé chaque email pour être alerté chaque fois qu’il était ouvert et par qui, afin que
nous découvrions si l’agresseur de Nathan les lisait ou non. Jusqu’à présent, seuls son directeur de
campagne et les organisateurs du meeting les avaient lus, alors je m’étais installé devant la télévision
avec Nathan le temps que les derniers emails soient ouverts par leurs destinataires, avant d’aller nous
coucher. Nous avions prévu de partir le lendemain matin pour Charleston. Nous avions passé la journée à
coordonner la mise en place des hommes de Ronan chez Nathan, de sorte que certains surveillent la
maison depuis l’extérieur tandis qu’un la protégeait de l’intérieur. J’aurais deux hommes en plus pour le
meeting. Dès que j’avais dit à Ronan ce dont j’avais besoin, il me l’avait procuré en quelques minutes.
Même si j’avais déjà cinq hommes à ma disposition, il m’avait dit qu’il pourrait m’en trouver d’autres en
quelques heures si je le pensais nécessaire.
Ce n’était pas le cas.
Malgré tout, c’était agréable de savoir que la sécurité de Nathan était désormais entre les mains de
plusieurs hommes compétents, et non juste les miennes.
— Ça, ça te dit ? demanda Nathan.
Je regardai l’écran et me retins à peine de lever les yeux au ciel.
— Tu te fiches de moi, c’est ça ?
— Quoi ? C’est sympa de voir à quel prix ils arrivent à vendre la maison après l’avoir rénovée.
— Suivant, déclarai-je.
Nathan grogna, mais changea quand même de chaîne. Il recommença à zapper, mais s’arrêta tout à coup
sur une chaîne d’infos. Il se raidit, puis se redressa.
— Je pense que l’absence de M. Wilder depuis près d’une semaine doit pousser les citoyens de cet
État à se demander s’il est taillé pour les défis de ce poste.
Je connaissais cet homme. Lawrence Braxton, sénateur républicain siégeant actuellement en Caroline
du Sud. L’homme même dont Nathan briguait le poste. Ce connard arrogant arborait un air suffisant tandis
qu’il répondait à l’interview.
La journaliste, une femme d’un certain âge, déclara :
— D’après le directeur de campagne de M. Wilder, il avait la grippe cette semaine. Pensez-vous
qu’il y ait autre chose, sénateur Braxton ? Pensez-vous qu’il commence à craquer sous la pression ?
L’homme partit d’un grand rire.
— Ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit, jeune dame, répliqua-t-il dans son plus bel accent
d’homme du sud. Mais disons que je me demande si un homme sans expérience politique prêt à adopter
n’importe quelle position en fonction de la situation… Je me demande si nous devrions lui donner la
responsabilité de s’exprimer au nom de notre grand État dans le bourbier de Washington.
L’interview prit fin et la présentatrice embraya sur un nouveau sujet, alors Nathan changea de chaîne,
mais sans zapper frénétiquement comme il l’avait fait précédemment. Je m’assis et écartai ses cheveux de
son visage, même s’il n’en avait pas vraiment besoin. Ce n’était qu’une excuse pour le toucher.
— Ça va ? demandai-je.
Il opina.
— Je crois que c’est bien le problème. Je vais vraiment bien.
— Qu’est-ce que tu veux dire ?
Il resta silencieux un long moment en fixant la télévision. Puis il se tourna vers moi.
— Avant, je serais déjà au téléphone avec Preston pour réfléchir à ma réponse. Mais là… je m’en
fous. Qu’est-ce que ça veut dire, Vincent ? Qu’est-ce que ça dit de moi ? De ma campagne ? Des raisons
pour lesquelles je fais tout ça ?
Je secouai la tête.
— Je ne comprends pas ce que tu veux dire, Nathan, avouai-je.
Il soupira.
— Moi non plus. C’est juste que…
— Quoi ?
— Tout a changé, profondément et si vite.
— Les choses seront plus claires quand ta vie sera revenue à la normale, déclarai-je, tentant de le
rassurer.
Mes paroles semblèrent au contraire le perturber davantage. Il ne répondit pas verbalement, il hocha
simplement la tête, se réinstalla contre moi et recommença à zapper.
— As-tu toujours su que tu voudrais faire de la politique ? demandai-je, à ma grande surprise.
C’était un sujet que nous essayions très fort d’éviter, pourtant, la réponse m’intéressait grandement,
maintenant. Bien sûr, tout ce qui concernait cet homme m’intéressait.
— Non. Je l’ai plutôt accepté, en fait.
— Comment ça ?
— C’était Brody qui avait de grands rêves. Quand les gens lui demandaient ce qu’il voulait devenir, il
avait tout un tas de réponses à donner, comme pompier ou astronaute.
— Et toi ?
— Je le craignais trop pour répondre.
— Trop peur ? Pourquoi ?
— Quand on grandit chez les Wilder, une seule chose compte : avoir la bonne réponse. Et par « la
bonne », je veux dire « la réponse que mon père attendait de nous ». Je l’ai compris très tôt. Brody avait
beaucoup de mal à admettre que nos vies soient déjà déterminées malgré nous. J’ai tenté de l’aider en
faisant en sorte d’attirer l’attention sur moi… en faisant tout si bien qu’il aurait peut-être l’opportunité de
faire ce qu’il voulait. Ça n’a pas vraiment fonctionné. Je pense qu’il m’en voulait, et mon père le
considérait comme un raté et une déception. Je crois que j’ai juste empiré les choses, finalement.
— Tu essayais de le protéger, répliquai-je tout bas.
— Essayer et réussir sont deux choses différentes. Brody a toujours été le plus courageux de nous deux.
C’était lui qui s’interrogeait sur les situations établies, alors que je me contentais de faire ce qu’on
attendait de moi. Que des A à l’école, capitaine de l’équipe de football, des rencards avec les filles les
plus populaires du lycée… Je n’ai jamais enfreint les règles. Brody, pour sa part, cherchait toujours le
moyen de les contourner.
— Dans ce cas, pourquoi avoir continué la politique quand tu as décidé de ne plus suivre les
Républicains ?
— Je pensais que ce serait une façon de me racheter.
— Auprès de Brody ? demandai-je prudemment.
Il opina. Bien qu’il ait toujours les yeux rivés à la télévision, je savais qu’il ne voyait rien de ce qui
défilait à l’écran.
— Savoir que les gens ne laisseraient jamais Brody mener sa vie… qu’il aurait toujours cette étiquette
qui ferait de lui un sous-homme, d’une certaine façon… Je ne le supportais pas et je refusais que ça
arrive. Jusqu’à présent, je m’étais convaincu que je ne le faisais que pour Brody et les gens comme lui. Je
ne sais pas pourquoi j’ai eu tant de mal à m’avouer cette vérité sur moi.
— Rares sont les gens qui cherchent à être différents, Nathan. Moi, par exemple, je ne voulais pas être
gay, clairement. Je savais que je voulais être avec David, mais je crois que si j’avais eu voix au chapitre,
j’aurais choisi la voie me permettant d’avoir tout ce que je désirais. Une carrière militaire, une famille.
Franchement, qui voudrait se battre pour des choses qui devraient lui revenir sans se poser de questions ?
Je n’aurais pas dû avoir à me battre pour être autorisé à aimer qui je veux. Mais c’est ce qu’est devenue
ma vie, c’est ce que je suis devenu. Pas un soldat, pas un homme, pas un frère. Un homme gay. Je suis gay,
avant toute chose. Ça ne devrait pas être comme ça, et pourtant, ça l’est.
— Tu ne crois pas que les choses puissent changer ? demanda Nathan en se tournant une nouvelle fois
vers moi.
— Un jour, peut-être. Mais est-ce que cette étiquette disparaîtra de mon vivant, ou même du tien ? Je ne
crois pas, non.
— Ça ne signifie pas pour autant que nous devons cesser de nous battre. Toutes les batailles que l’on
remporte aujourd’hui seront celles en moins à mener demain.
Je soupirai et hochai la tête.
— Peut-être, oui. Mais je suis fatigué de me battre, murmurai-je.
Nathan se blottit à nouveau contre moi.
— Tiens, vieux schnock, dit-il en me tendant la télécommande.
Je la pris d’une main et, de l’autre, caressai son ventre jusqu’à l’orée de son jean.
— Vieux schnock, hein ? répliquai-je tout bas en lui mordillant le lobe de l’oreille.
Nathan frémit, puis posa sa main sur la mienne pour essayer de m’encourager à aller plus bas.
— Tu as peut-être besoin d’une répétition de ce que je t’ai fait sur cette table de cuisine ?
Les sons qui sortirent de sa bouche en réponse n’avaient aucun sens, par contre, sa tête qui acquiesçait
avec frénésie était très claire. Il se jeta sur mes lèvres. Malheureusement, une alerte retentit sur mon
portable, et je dus m’écarter de lui.
— Je dois regarder ce que c’est, chéri, dis-je alors qu’il tentait de suivre ma bouche.
Il grogna et posa le front contre mon torse. J’attrapai mon ordinateur portable sur la table à côté de
l’ordinateur et l’ouvris.
— Quelqu’un a ouvert l’email que tu as envoyé à ton assistante.
— Tu peux le tracer ?
J’essayai pendant plusieurs minutes de suivre la piste du type, mais, comme les autres fois, je rebondis
d’une adresse IP à une autre. Je secouai la tête et refermai l’ordinateur.
— Au moins, on sait qu’il surveille toujours, murmura Nathan.
— Oui. Mais ça aurait été cool de savoir ce que nous cherchons, répliquai-je, frustré.
J’avais une idée de la corpulence du type, après l’agression chez Nathan, mais c’était tout.
— Comment as-tu appris à faire tout ça, au fait ? me questionna Nathan en indiquant l’ordinateur. À
l’armée ?
— En partie. J’ai toujours été intéressé par les gadgets et ce genre de choses quand j’étais enfant. Mon
père adorait réparer les vieilles radios. Ça a commencé comme ça. En grandissant, j’adorais savoir
comment fonctionnaient les choses. Je pense que si je n’avais pas fait l’armée, je serais devenu ingénieur
ou un truc comme ça.
— Alors, tu as appris tout seul ?
Je savais le réel sens de sa question. Je soupirai, et il se rétracta immédiatement.
— Je suis… Je suis désolé. Je n’aurais pas dû…
Je le retins par la main quand il se leva.
— Assieds-toi, dis-je gentiment.
Il se réinstalla sur le canapé et je changeai de position afin de lui faire face. Je le dévisageai un long
moment, puis secouai la tête.
— Je n’arrête pas de me dire que c’est par crainte que ça fuite que je ne te révèle rien, mais c’est des
conneries. Je sais que tu emporteras mes secrets dans ta tombe.
Il acquiesça, mais en silence. Ses iris couleur whisky étaient rivés aux miens.
— En fait, je crains que cela change ton regard sur moi.
— Ça ne changera…
Je posai un doigt sur ses lèvres pour le faire taire.
— Je ne peux pas tout te dire…
Nathan hocha la tête, et quand je baissai la main, il garda le silence.
— Après mon renvoi de l’armée, j’ai fait quelques petits contrats, mais quand eux aussi se sont taris, le
Département de la Défense est venu me faire une proposition. L’un de mes commandants travaillait pour
une unité en lien avec certaines agences… FBI, CIA, NSA. Le Département exécutait des missions top
secrètes partout dans le monde, se servant de petits groupes d’hommes, d’anciens militaires en général.
Au début, le travail me paraissait réglo : sauvetage d’otages de grande valeur, reconnaissances de cibles,
ce genre de choses. Mais ensuite, tout a changé.
Chapitre 23
Je tentais de suivre ce que Vincent me disait, mais plus il plongeait dans son histoire, plus j’avais de mal
à comprendre ce qu’il me racontait. Ce genre de choses n’existaient pas dans la vraie vie, seulement sur
grand écran, dans les films d’action explosifs. Cependant, lorsqu’il me parla du premier homme qu’il
avait tué lorsqu’on lui avait confié sa première mission solo, je sus que tout ceci était réel.
Il était un assassin.
Il n’y avait pas d’autre moyen de décrire ce qu’il m’expliquait. On lui donnait une cible, l’ordre de
tirer et il le faisait.
C’était aussi simple que cela.
Sauf que ça ne l’était pas, parce que je connaissais cet homme. Je savais au fond de moi qu’il n’était
pas capable de commettre des meurtres de sang-froid.
— Combien ? intervins-je.
— Combien quoi ? demanda-t-il d’une voix grave.
— Combien de personnes as-tu tuées ?
Il se raidit et serra les dents.
— J’ai perdu le compte après les vingt premières, à peu près.
J’opinai.
— Continue, l’encourageai-je.
Je savais que cette histoire ne s’arrêtait pas là. Il était un homme dur, mais pas au point de presser la
détente et mettre un terme à une vie sans raison.
— Au bout de trois ans à peu près, j’ai compris que quelque chose avait changé. J’avais confiance
dans l’homme responsable de l’unité, nous avions toujours de bons renseignements sur nos cibles et les
raisons pour lesquelles nous devions les éliminer. Mais quand il a pris sa retraite, l’unité a eu un nouveau
directeur, et j’ai compris tout de suite que tout allait changer. Il m’a affecté pour cible un jeune étudiant
d’une vingtaine d’années, mais j’ai senti que quelque chose clochait. Alors, plutôt que de faire le boulot,
j’ai suivi le gamin et essayé d’en apprendre le plus possible sur lui. Il s’est avéré que c’était un génie qui
concevait un nouveau système de guidage qu’il souhaitait proposer à la NASA pour leur programme
spatial. Sauf que le gouvernement avait décidé que ce système de guidage serait plus utile sur leurs
ICBM.
— Les ICBM… ce sont les missiles balistiques intercontinentaux, murmurai-je. Ils portent des ogives
nucléaires.
Vincent acquiesça.
— Le gamin ne voulait pas donner cette technologie au gouvernement, alors ils la lui ont prise.
Lorsqu’il a découvert le vol, il a menacé de tout dévoiler à la presse. C’est là que j’ai été contacté.
— Ils voulaient que tu le fasses taire.
— Ils ne l’ont pas présenté comme ça, bien sûr. Comme les parents du gamin venaient du Moyen-
Orient, on m’a dit que leur fils essayait de vendre le système de guidage aux plus offrants.
— Que lui est-il arrivé ? Tu as réussi à le sauver ?
Vincent se raidit et se recula un peu.
— Tu es vraiment persuadé que je ne l’ai pas fait ? demanda-t-il, confus.
Je secouai la tête.
— Vincent, murmurai-je, je te connais. Tu… Tu n’es pas comme ça. Ce que tu as fait, tu l’as fait parce
que tu croyais que c’était la bonne chose à faire. Et parce que tu avais des preuves.
Il me dévisagea un long moment avant de poursuivre.
— Je ne l’ai pas tué, mais je savais que mon responsable enverrait juste quelqu’un d’autre qui ferait le
boulot sans se poser de question. J’ai aidé le gamin et ses parents à s’installer dans un autre pays, sous de
nouvelles identités. Sauf que ça m’a valu une cible dans le dos.
— Ils s’en sont pris à toi, commentai-je tout bas alors que certaines choses prenaient tout leur sens.
— L’équipe qu’ils ont envoyée ce soir-là a trouvé Pierce, et non moi.
Je déglutis en me souvenant des détails horribles qu’il m’avait racontés concernant le meurtre de son
frère.
— Qu’est-ce que tu as fait ?
— J’ai été traqué. Du coup, je suis devenu malin. C’était soit ça, soit passer ma vie à courir.
Il se mit à son aise sur les coussins.
— Trois années à tuer des gens pour le compte du gouvernement m’ont appris qui étaient les acteurs du
pouvoir. Alors, tandis qu’ils jouaient au chat et à la souris avec moi, j’ai fait de même. J’ai convaincu les
personnes au pouvoir que me tuer ne protègerait pas leurs précieux petits secrets.
— Ça a fonctionné ?
— Pas au début. J’ai dû prouver que j’étais prêt à jouer le jeu. J’ai renvoyé dans des sacs mortuaires
chaque équipe qu’ils ont lancée contre moi. Et chaque fois qu’ils ont essayé de me faire tomber, j’ai
laissé fuiter certains secrets. Pas suffisamment pour faire tomber qui que ce soit, mais assez pour les
mettre mal à l’aise. Ils se sont mis à m’appeler « le Fantôme ».
Il agita la main.
— Je sais, c’est un surnom stupide, mais c’était surtout la signification qui m’intéressait.
— C’est-à-dire ?
— C’est-à-dire que toute personne entrant en contact avec moi devrait avoir peur. Je peux apparaître et
disparaître aussi facilement avec des informations qu’avec mon flingue. Au bout d’un moment, les
pouvoirs en place ont compris qu’il valait mieux me laisser en vie.
— Pourtant… tu vis toujours comme ça, murmurai-je en englobant sa maison d’un geste de la main.
— Parce que je ne suis pas assez con pour croire ce que ces connards m’ont dit. Tu te souviens de ce
conte avec un scorpion et une grenouille ?
— Oui. La grenouille accepte de transporter le scorpion à condition qu’il ne la pique pas. Le scorpion
accepte, mais il finit quand même par la piquer, et tous les deux meurent.
— Voilà. Et quand la grenouille demande au scorpion pourquoi il l’a fait quand même, il répond
« Parce que c’est dans ma nature. ».
Vincent se tut, alors j’enchaînai.
— Tu penses qu’ils vont continuer à s’en prendre à toi. Qu’ils ne pourront pas s’en empêcher.
— J’ai noué assez de relations et effrayé assez de gens pour qu’ils s’assurent qu’on me laisse
tranquille, mais il y aura toujours un connard qui n’aimera pas me savoir en vie… parce qu’il sait que je
pourrai les faire tomber, lui et tous ses acolytes. Ajoute les types qui voudraient se venger pour leurs
proches que j’ai éliminés au fil des ans, et tu sauras qu’il y aura toujours quelqu’un pour attendre le
moment où « le Fantôme » révélera un point faible.
Je hochai la tête, comprenant.
— Je suis un point faible, pour toi, murmurai-je.
Vincent m’attrapa par la nuque pour m’obliger à le regarder.
— Chéri, tu n’es pas qu’un point. Tu es ma jugulaire.
Je faillis pleurer, parce que si ses paroles indiquaient qu’il était aussi impliqué que moi dans cette
histoire, il venait aussi de sceller notre destin. Me fréquenter le mettrait en danger. Peut-être pas
aujourd’hui ou demain, mais un jour, quelqu’un viendrait et essaierait de m’utiliser pour l’atteindre.
— À quand remonte la dernière… tentative ?
— Trois ans.
— Mais tu… tu ne fais plus ce boulot, si ?
— J’ai arrêté il y a plus de dix ans. J’ai de bonnes relations avec certaines personnes, que je veux bien
aider de temps à autre si nécessaire.
— Comme qui ?
— Le directeur du FBI, celui de la NSA… Tout ça grâce à Everett.
— Donc il sait tout ?
— Oui. Il a fait son possible pour indiquer que j’étais intouchable. Il a aussi assez de contacts pour
m’aider à l’occasion. Par exemple, pour nettoyer ta maison sans éveiller de soupçons après ce soir-là. Il
m’a aussi mis en contact avec Ronan, qui m’a demandé de me charger de ton affaire.
— Je croyais que c’était l’oncle de Beck qui te l’avait demandé.
— Non. L’oncle de Beck et son père sont des amis de Ronan, mais je ne le savais pas au début. Je suis
tombé par hasard sur Dom alors que je rencontrais Ronan et l’un de ses hommes. C’est Dom qui m’a
parlé de Beck. C’est pour lui que j’ai accepté.
— Tu ne voulais pas, au départ ?
Il sourit.
— Disons que je n’étais pas ton plus grand fan quand Ronan m’a parlé de ton métier.
Je ris.
— Et maintenant ?
Redevenu sérieux, il soutint mon regard.
— Un très grand fan, souffla-t-il, avant de m’attirer à ses lèvres pour un long et doux baiser.
Quand il voulut reculer, je le suivis et m’installai sur ses genoux. Puis je pris son visage en coupe pour
m’assurer d’avoir son attention.
— Merci de m’avoir dit tout ça. Ça ne change rien, affirmai-je. Mais merci de ta confiance.
Vincent acquiesça, puis recommença à m’embrasser. Ses mains se posèrent sur mes fesses afin de nous
frotter l’un à l’autre. Il me fut très difficile d’accepter qu’il arrête le baiser le temps de me retirer mon
tee-shirt. Ce ne fut que lorsque sa main se faufila dans mon pantalon pour empoigner mon membre que je
m’arrachai à ses lèvres afin de pousser un grognement guttural. Il fit quelques va-et-vient sur mon sexe
qui tressauta dans sa main.
— Est-ce que… tu as ce qu’il faut ? pantelai-je.
J’espérais vraiment qu’il comprenait de quoi je parlais, parce que j’étais incapable de formuler
davantage de mots.
— Hum hum, dit-il contre mes lèvres. Enlève ton pantalon.
C’était un ordre. Pendant ce temps, il sortit son portefeuille de son jean et fouilla dedans.
Je me relevai maladroitement et arrachai pratiquement mon pantalon. Le temps que je le jette sur le
côté du canapé, Vincent avait descendu le sien et se lubrifiait la hampe. Je m’attendais à ce qu’il me dise
dans quelle position me mettre, mais quand il m’attrapa par le poignet et me reprit sur ses genoux, je
perdis toute capacité à penser. Son sexe se frotta contre le mien, puis il le guida avec sa main.
— Soulève-toi un peu, dit-il.
En appui sur les genoux, je m’exécutai, puis je gémis en sentant ses doigts sur mon orifice. Je
m’équilibrai sur ses épaules tandis qu’il enfonçait l’index en moi en un geste fluide, et tandis qu’il me
baisait avec, je me frottai contre son torse.
Ensuite, ce fut sa queue qui s’approcha, et Vincent m’encouragea à m’empaler dessus. Quand je sentis
son gland contre mon intimité, je compris qu’il voulait me prendre comme ça. Moi sur lui.
Le chevauchant.
— Oh mon Dieu, criai-je alors qu’il s’enfonçait peu à peu.
Dans ma hâte à le sentir entièrement en moi, je me laissai tomber de tout mon poids.
— Lentement, chéri, souffla-t-il.
Je secouai la tête. Je ne voulais pas de lenteur. Je voulais que ça aille vite, que ce soit passionné et
torride.
Cette position était celle m’offrant le plus de contrôle sur notre étreinte, et j’en pris avantage. Même
quand Vincent me prit par les hanches pour essayer de me ralentir, je laissai la gravité agir en ma faveur.
L’étirement était à la limite du supportable, lorsqu’il fut tout au fond de moi. Je restai assis sans bouger,
le cœur tambourinant, le souffle court tandis que je m’ajustais à cette nouvelle position en savourant les
sensations qu’elle me procurait. Et quand Vincent murmura « À toi de jouer, chéri. » Tout contre mes
lèvres, je compris qu’il me laisserait faire.
Il me laissait le contrôle de notre plaisir.
Je me soulevai un peu et me laissai retomber. Vincent me tenait par les hanches, mais, fidèle à sa
parole, il le faisait surtout pour m’aider à maintenir la position et non pour me contrôler. Je trouvai le
rythme que je voulais au bout de quelques minutes. Le pantalon de Vincent me râpait les fesses chaque
fois que je m’abaissais sur lui, ce qui ne faisait qu’accroître mon plaisir.
Finalement, je passai les bras autour de son cou et le chevauchai avec frénésie.
— C’est si bon, Vincent, grognai-je en cherchant à atteindre l’orgasme. Si près.
J’espérais qu’il me suivrait peu après.
— Prends ce que tu veux, Nate. Je veux te voir jouir.
C’était tout ce que j’attendais. Je ne m’intéressai plus à son degré de plaisir, je me servis simplement
de son corps pour mon propre bénéfice. Je percevais vaguement ses encouragements, avec sa voix ou ses
mains, mais j’étais dans un tel brouillard que je me fichais de tout. Mon seul et unique objectif, c’était la
jouissance.
Je m’empoignai et me masturbai désespérément, mes gestes dictés par la friction de cette hampe en
moi.
— C’est ça, chéri, éjacule sur moi.
Sa voix perça mon brouillard de plaisir, et quand je baissai les yeux, je me vis frotter mon sexe contre
ses abdominaux durs. Nos corps luisaient de sueur. Je m’accrochai d’une main à son cou quand je sentis
monter ma jouissance. Je jouis vite et fort, mais, par chance, je parvins à garder les yeux ouverts pour
voir un jet de sperme atterrir sur les lèvres ouvertes de Vincent. Un autre toucha sa joue. Cette vision
m’excita tellement que je lui léchai la joue tout en le chevauchant, pour ne rien perdre de ce fluide. Puis
vinrent son menton, et ensuite, ses lèvres, dont je m’emparai afin de partager ma saveur avec lui. Il me
lécha la langue avec fièvre tandis que son sexe pulsait en moi, signalant la fin. Vincent cria contre mes
lèvres en jouissant, et je m’accrochai à ses épaules lorsqu’il releva les hanches afin d’être le plus
possible au fond de moi.
Lorsque tout fut terminé, nous baignâmes dans un océan de bien-être silencieux.
Puis la réalité s’infiltra en moi, et je réalisai que ce serait peut-être notre dernière nuit ensemble.
Pour la première fois depuis que je m’étais fait attaquer dans ma propre maison, je n’étais pas pressé
de retrouver mon agresseur.
C’était tordu, n’est-ce pas ?
Chapitre 24
— Tout le monde a compris ? demandai-je en jetant un dernier coup d’œil à la carte étalée sur la table.
Les hommes autour opinèrent, puis quittèrent la pièce. Celui aux cheveux longs, Jace, me tapota
l’épaule.
— On assure tes arrières, Vincent. Il ne lui arrivera rien.
J’ignorais ce qui me surprit le plus : le contact physique ou le fait que Jace, que je ne connaissais
pourtant que depuis peu, ait compris que Nathan comptait pour moi.
Bien que ses paroles rassurantes m’étonnent, j’en fus tout de même réconforté. J’avais littéralement
rencontré ces hommes une heure plus tôt et pourtant, je mettais la vie de Nathan entre leurs mains. Ronan
m’avait communiqué les antécédents de chacun d’eux, si bien que je savais qu’il s’agissait des meilleurs
parmi les meilleurs. Jace, par exemple, était l’un des meilleurs snipers au monde.
Une compétence qui serait bien utile quand il serait placé en haut de l’un des immeubles surplombant
le parc où avait lieu le meeting. Il pourrait atteindre via son viseur toute personne cherchant à
s’approcher de Nathan, bien plus vite que nous qui devrions fendre la foule pour le rejoindre pendant son
discours.
— Merci, murmurai-je en le regardant s’en aller.
Deux hommes surveilleraient l’extérieur de la maison ce soir et un troisième resterait à l’intérieur avec
Nathan et moi pendant que nous dormirions. Ce même homme resterait à la maison pour la protéger
pendant que les autres nous accompagneraient le lendemain au meeting.
Même si les hommes de Ronan suffisaient pour cette mission, j’avais décidé de faire jouer mes
relations et contacté le directeur de la NSA. Il avait accepté d’envoyer ses agents pour sécuriser le
meeting plutôt que des agents de sécurité traditionnels. Ils détourneraient aussi le regard quant au fait que
mes hommes et moi serions armés. Donc, entre les hommes à mes côtés et les agents du Secret Service,
Nathan serait demain l’un des Américains les mieux protégés de la planète.
Je jetai un coup d’œil à la baie vitrée réparée et frémis en me souvenant de son agresseur se tenant
derrière lui avec un couteau.
Il s’en était vraiment fallu de peu.
J’éteignis les lumières, puis vérifiai que tout était verrouillé au rez-de-chaussée avant de monter à
l’étage.
Les choses étaient devenues étranges depuis notre arrivée ici. Nathan avait paru mal à l’aise, balbutiant
et me proposant une chambre d’amis si je le voulais, ou encore sa chambre, au choix. Même si c’était à
mon avis un mélange de nervosité par rapport au lendemain et à l’idée de ne plus être dans l’intimité de
ma maison, toute cette histoire m’avait mis sur les nerfs. J’avais accepté la chambre d’amis afin de le
mettre à l’aise, mais il était hors de question que j’y dorme.
Pas alors que j’avais passé ces dernières nuits avec Nathan blotti contre moi.
En théorie, j’aurais dû apprécier cette opportunité offerte de prendre mes distances avec lui, mais entre
le danger que la journée du lendemain pourrait apporter et la prise de conscience que cette nuit serait très
certainement la dernière à ses côtés, si le lendemain se déroulait comme nous l’espérions, je ne
souhaitais pas du tout passer ces dernières heures sans lui.
Je récupérai mon sac sur le lit de la chambre d’amis et me rendis dans celle de Nathan. Bien que la
porte soit fermée, je ne me donnai pas la peine de frapper. Il n’était pas dans la pièce, toutefois, je voyais
un filet de vapeur passer sous la porte de la salle de bain. Je lâchai mon sac et attrapai ma trousse de
toilette.
Alors que je m’approchais de la salle de bain, je vis Nathan devant le grand miroir. Ses cheveux
étaient humides et il avait une serviette autour des hanches. Ses yeux trouvèrent les miens dans le reflet et
ne me lâchèrent pas tandis que je m’avançais derrière lui pour poser mon nécessaire sur le meuble.
Aucun de nous ne parla pendant que nous nous dévisageâmes.
Ce n’était pas nécessaire.
Je savais précisément à quoi il pensait et je pouvais parier qu’il en allait de même pour lui.
Je caressai son dos magnifique et posai les lèvres sur son épaule. Sa peau était chaude et humide.
M’accrochant à sa hanche, j’embrassai ensuite sa nuque, remontant son cou, et quand ma bouche trouva la
sienne, il se redressa et fourra les doigts dans mes cheveux. Le baiser fut bestial, passionné, une lutte
pour le contrôle.
Je gagnai, mais seulement parce qu’il avait poussé une exclamation de surprise lorsque j’avais ouvert
sa serviette. J’en profitai donc pour prendre possession de sa bouche et de tout le reste de son être. Mes
mains parcoururent chaque centimètre de sa peau tandis que je frottais mes hanches contre les siennes.
Lorsqu’elles arrivèrent à son sexe, Nathan souffla mon nom.
— Oui, chéri ? demandai-je en le gratifiant de brèves caresses pressées, qui ne lui apporteraient pas la
satisfaction dont il aurait besoin.
— Prends-moi, me supplia-t-il en reculant les fesses vers moi.
Le jean ne masquait en rien mon érection.
— Regarde dans le miroir, ordonnai-je.
Il lui fallut quelques instants pour m’obéir. Il s’appuya ensuite à deux mains sur le meuble pour se
soutenir et regarda dans le miroir. Sauf qu’il avait les yeux rivés sur moi, non sur lui.
— Regarde-toi, précisai-je.
Quand il s’exécuta, je lui mordillai l’oreille.
— Maintenant, supplie-moi encore de te baiser, murmurai-je. Regarde ce que je vois quand tu me
supplies pour avoir ma queue.
Nathan en frémit de tout son être.
— Vincent, reprit-il, les yeux rivés sur son propre reflet. S’il te plaît, Vincent… prends-moi.
Je le récompensai d’une caresse appuyée sur son sexe, puis sur ses testicules. Quand je le relâchai, il
gémit de protestation. Sans cesser mes va-et-vient contre ses fesses, je retirai mon tee-shirt d’une main.
Les yeux de Nathan étaient rivés sur moi alors que je posais les mains sur ses hanches et frottais mon
érection contre sa raie, mimant l’acte passionné auquel il aurait droit.
— Oui, cria-t-il. Plus.
Sa peau se parait d’un voile de sueur, la faisant briller légèrement sous l’éclairage tamisé.
Je reculai un peu pour pouvoir admirer ses fesses superbes, mais quand il fit mine de se retourner, je
lui donnai une claque dessus assez forte pour qu’il comprenne.
— Ne bouge pas, ordonnai-je.
Il gémit, mais acquiesça et s’affala sur le meuble, soutenu par ses avant-bras, son visage caché dans
ses mains.
Je jouai encore quelques minutes avec lui, faisant courir mes mains partout sur son corps, en ignorant
cependant les parties de son être qui réclamaient le plus le contact. Puis je me mis à genoux.
— Vincent ? s’inquiéta-t-il, mal à l’aise.
J’écartai ses fesses sans lui laisser le temps de réfléchir. À l’instant où je léchai son orifice, il cria et
plaqua une main sur le miroir pour se retenir. Il essaya de s’écarter, mais je le saisis par les hanches et le
léchai à nouveau, puis le suçotai. Il cessa alors de lutter et au contraire recula ses fesses pour en avoir
plus.
Je jouai avec son petit trou un certain temps, avant de descendre la langue le long de sa fente pour
atteindre ses testicules. Je les pris tour à tour dans ma bouche, puis accordai toute mon attention à son
sexe dégoulinant. Lorsque je retournai à son orifice, il fourra une main dans mes cheveux, par-derrière,
essayant sans doute de me forcer à lui donner ce que je lui donnais déjà avec plaisir.
Je le préparai à coups de langue légers et baisers jusqu’à ce qu’il se détende, puis je raidis la langue et
l’insérai entre ses muscles étroits. Quand j’entrepris de le baiser avec ma bouche, Nathan poussa un
geignement aigu.
— Je vais jouir ! hurla-t-il.
J’enserrai la base de son sexe pour l’empêcher de le faire et m’éloignai ensuite de son entrée
palpitante. Je me relevai en vitesse et m’allongeai sur son dos pour pouvoir l’embrasser, l’obligeant à
tourner la tête dans un angle inconfortable afin de prendre possession de ses lèvres. Il me rendit mon
baiser sans la moindre hésitation, malgré l’endroit où ma bouche s’était trouvée.
— Tu ne jouiras que quand je te le dirai, c’est compris ? grognai-je.
Il gémit tout bas, mais acquiesça.
J’attrapai le lubrifiant que je gardais dans une poche de ma trousse de toilette, sans cesser mes va-et-
vient contre ses fesses. Puis j’ouvris la petite bouteille, mon jean, et libérai mon sexe dur comme la
pierre. Cependant, au lieu de le lubrifier tout de suite, je le fourrai dans la fente de Nathan et me frottai
entre ses globes jusqu’à ce qu’il se tortille de plaisir en prononçant des paroles incohérentes.
Je me badigeonnai rapidement de lubrifiant, ainsi que son petit trou rose. Puis je balançai la bouteille
et m’essuyai les mains sur une serviette, avant de l’attraper par les hanches pour guider mon sexe dans
son orifice. Son corps, toujours détendu après ma feuille de rose, ne lutta pas contre mon intrusion. En
quelques poussées, je fus au fond de lui.
Nathan s’appuya à nouveau sur le meuble tandis que j’allais et venais en lui.
— Regarde-nous, lui dis-je, et ses yeux se posèrent immédiatement sur le miroir. Regarde comme nous
allons parfaitement ensemble, toi et moi.
Au même moment, j’accélérai le rythme ; son corps était si dur et chaud autour de moi que je savais
que je ne tiendrais pas.
— Tu le vois ? demandai-je.
Il opina tant bien que mal.
— Je le vois, souffla-t-il. C’est beau.
Oui, ça l’était. Je me penchai pour l’embrasser tout en le baisant. Il me rendit mon baiser avec fièvre.
— Souviens-toi : c’est moi qui jouis le premier. Je veux que tu voies l’effet que tu me fais.
Il acquiesça avec frénésie.
Je sortis en vitesse de lui et le fis pivoter. Ma bouche s’écrasa sur la sienne alors que je le soulevais
pour l’asseoir sur le meuble, rapprochant ses fesses du bord. D’instinct, il accrocha ses jambes à ma
taille tandis que je replongeais violemment en lui. Il poussa un geignement quand je touchai sa prostate,
plus fort que tous les sons qu’il avait émis jusque-là, si bien que je plaquai ma main sur sa bouche pour
empêcher le type qui surveillait la maison d’entendre et de débouler dans la pièce.
Je pilonnai Nathan au rythme d’un orgasme qui restait hors de ma portée. Lui s’agrippait à moi,
enfonçant ses ongles dans ma peau. J’échangeai ma main contre ma bouche et l’embrassai pour absorber
ses cris de plaisir.
— Tu es si beau, murmurai-je en le martelant. Tu es à moi, Nate. À moi.
Il opina.
— À moi aussi, Vincent, haleta-t-il. Tu es à moi… pour toujours.
Cette démonstration de possessivité suffit à me faire basculer. Il prit mon visage à deux mains afin de
pouvoir me regarder pendant que je jouissais au fond de lui. Envahi par un orgasme qui s’écrasa sur moi
vague après vague, je ne parvins pas à retenir mon grognement de satisfaction. Je restai au fond de Nathan
tandis que mes bourses se vidaient et que mon sperme baignait mon sexe de chaleur. Sous l’effet des
explosions de plaisir qui continuaient à faire picoter ma peau, je ne parvenais pas à retrouver mon
souffle. Mes halètements se mêlaient aux geignements de Nate dans le silence de la pièce. Baissant les
yeux, je vis qu’il avait suivi ma consigne et n’avait pas joui, mais son membre était d’un rouge écarlate et
son ventre luisait de liquide préséminal.
— As-tu besoin de jouir, mon beau ? demandai-je en l’embrassant doucement.
Il hocha la tête, visiblement incapable de faire plus.
— Alors, accroche-toi à moi, d’accord ?
Mes coups de reins se firent longs et langoureux. J’attrapai son sexe et le caressai gentiment, avant
d’augmenter la pression. Quand j’accélérai le rythme, j’entendis les flac flac de ma queue dans mon
sperme. Nathan s’accrochait fort à mes doigts. J’augmentai la cadence peu à peu, allant et venant avec
mon membre à moitié raide dans son orifice. Ses muscles internes se mirent à pulser et sa hampe à
grossir. Je plaquai ma bouche à la sienne pour avaler ses cris de plaisir.
— Jouis pour moi, chéri, soufflai-je contre ses lèvres lorsque je changeai l’angle de pénétration pour
trouver sa prostate.
Au même instant, il cria mon nom et jouit sur ma main, mon torse, mon menton. J’adorais sentir son
sperme chaud sur ma peau chaque fois qu’il basculait dans mes bras. Il tressauta de manière incontrôlable
jusqu’à ce que son orgasme s’apaise enfin. Lorsqu’il se détendit finalement, je le redressai et l’entourai
de mes bras, sans me soucier du liquide poisseux entre nous. Tout ce qui m’importait, c’était le corps de
Nathan contre le mien et sa façon de s’accrocher à moi comme s’il voulait ne jamais me laisser partir.
En cet instant, tout fut à sa place dans ma vie.
Jusqu’à ce qu’il prononce ces mots que je ne m’attendais pas à réentendre au cours de mon existence.
— Je t’aime, Vincent.
Je t’aime, Vincent.
Cette déclaration avait tourné en boucle dans mon esprit toute la matinée et ne m’avait quitté qu’à
l’instant où Nathan était monté sur le podium pour faire son discours. À ce moment-là, j’avais été
entièrement concentré sur ma mission alors que je parcourais la foule et me coordonnais avec les hommes
de Ronan et les agents du Secret Service en civil afin d’identifier tout ce qui nous paraîtrait anormal. Si
je n’avais pas écouté grand-chose du discours de Nathan, j’avais bien vu comme la foule était électrique
à son arrivée, ou comme sa façon de leur parler semblait si naturelle. Il était si époustouflant que j’aurais
aimé pouvoir m’arrêter pour l’écouter.
Son discours dura près de vingt minutes. Lorsqu’il quitta l’estrade, je retournai à ses côtés et gardai les
yeux rivés sur les hommes et les femmes qui s’approchaient de lui pour le saluer. Il traversa la foule
comme s’il l’avait fait toute sa vie, ce qui était vrai d’une certaine façon. Cette proximité me donna
l’occasion de l’étudier tandis qu’il discutait avec ses électeurs.
Et clairement, quelque chose clochait.
Les autres ne devaient pas s’en rendre compte, mais je n’étais pas n’importe qui.
J’étais l’homme dont Nathan était amoureux.
Bon sang, comment cela avait-il pu se produire ?
Je n’avais rien répondu à sa déclaration. Je n’avais pas su quoi répondre. Que dire à un homme qui
avait littéralement changé votre vie en trois mots ?
Je l’avais simplement enlacé, puis conduit dans la douche pour que nous puissions nous nettoyer. S’il
s’était rapidement endormi une fois au lit, j’étais pour ma part resté éveillé une bonne partie de la nuit à
me demander comment tout ceci avait pu se produire.
Et je ne parlais pas seulement de ses sentiments pour moi.
Il avait peut-être été le seul à avoir le courage de les avouer, mais il n’était clairement pas le seul à les
ressentir.
Je m’obligeai à me concentrer sur la foule que nous fendions jusqu’à mon SUV. L’un des hommes de
Ronan était resté près de la voiture pour s’assurer que personne ne la piégeait. Il nous ouvrit la portière.
Quelques journalistes insistants continuaient à hurler des questions à Nathan, y compris pour savoir s’il y
avait vraiment un dispositif de sécurité renforcé ce jour-là et la raison, mais il les ignora fermement. Je
montai après lui en voiture et refermai la portière. Deux minutes plus tard, nous nous mettions en route.
J’appuyai sur mon oreillette.
— Il y a quelque chose ?
Un par un, les hommes répondirent que non, personne ne suivait le SUV.
J’en fus à la fois soulagé et désappointé.
Jusqu’à présent, l’agresseur n’avait pas mordu à l’hameçon. Me tournant vers Nathan, je vis son regard
interrogateur. Je secouai la tête. Il acquiesça, puis baissa les yeux. J’entrecroisai mes doigts avec les
siens.
— Nous l’attraperons, promis-je dans un murmure.
Il me serra la main.
— Je sais.
Je m’adossai au siège et sentis sans grande surprise Nathan se blottir contre moi. J’aimais qu’il soit
aussi tactile. Je me demandais s’il était ainsi avec moi seulement ou si c’était le résultat d’une vie sans
recevoir beaucoup d’affection de la part de ses parents.
Puisque nous avions trente minutes de trajet pour retourner chez Nathan, je lui massai la nuque,
espérant qu’il s’endormirait. Bien qu’il ait bien mangé et fait une longue nuit de sommeil contre moi, il
paraissait toujours exténué. Le fait que je l’aie réveillé au milieu de la nuit pour lui faire à nouveau
l’amour n’avait pas dû aider.
Au bout de quelques minutes, je le sentis se détendre, mais cela ne dura pas, parce que mon portable se
mit à sonner. Nathan se redressa afin que je puisse sortir l’appareil de ma poche. Je retirai mon oreillette
quand je vis l’identité de l’appelant.
— Salut, Ronan. Tout va bien ici, déclarai-je, présumant qu’il m’avait appelé pour avoir des nouvelles
du meeting.
— Tu es avec Nathan ?
Je me raidis en entendant sa tension.
— Oui. Qu’est-ce qui ne va pas ?
À ces mots, Nathan se redressa.
— Qu’est-ce qu’il y a ? demanda-t-il, une main sur mon bras, passant de la détente à l’inquiétude en
une seconde.
— Il est arrivé quelque chose… à Brody, répondit Ronan.
Je jetai un coup d’œil à Nathan, qui dut voir quelque chose dans mes yeux, puisqu’il se mit à secouer la
tête.
— Non, souffla-t-il.
Je lui pris la main et appuyai sur l’écran.
— Ronan, tu es sur haut-parleurs. Nathan est avec moi.
— C’est Brody ? demanda celui-ci, d’une voix nouée.
— Il est vivant, Nathan, le rassura immédiatement Ronan.
Nathan me serrait si fort les doigts qu’il allait me les briser.
— Que s’est-il passé ? voulus-je savoir.
— Il y a eu un incendie dans la maison que louent Brody, Quinn et Beck. Beck et Quinn étaient déjà
partis au travail. L’homme qui surveillait Brody a réussi à le faire sortir à temps, mais la maison a
explosé quand le feu a atteint la bouteille de propane.
— Est-ce que Brody est blessé ? le questionnai-je.
— Ses blessures dues à l’explosion sont minimes. Mais dès que mon homme et lui sont sortis de la
maison, ils ont essuyé des salves.
— Essuyé… des salves… qu’est-ce que ça veut dire ? s’inquiéta Nathan.
— Quelqu’un leur a tiré dessus, expliqua-t-il. Brody s’est fait tirer dessus alors qu’il aidait mon
homme à se mettre à couvert.
— Où a-t-il été touché ? demandai-je.
— À l’épaule. Nathan, il va bien, je vous le promets. Sa blessure n’est pas mortelle.
Nathan opina, incapable de parler.
— Qu’est-il arrivé au tireur ?
— Mon homme a réussi à le tenir à distance le temps que les renforts arrivent. Le tireur s’est
barré… Mes hommes le cherchent depuis.
— Je veux aller là-bas, déclara Nathan.
— Je vous envoie un avion. Vincent, le pilote t’appellera quand il sera prêt à faire son plan de vol.
Il faudra que tu lui dises où se poser.
— Compris.
— Comme le tireur est dans la nature, j’envoie Brody, Quinn et Beck à Seattle.
— Est-ce que Brody est en état de voyager ? demanda Nathan.
— Oui. Mais, Vincent…
— Quoi ?
— Le gars qui le protégeait… c’était Reese.
J’inspirai vivement et Nathan me serra la main.
— Il est blessé ?
— Oui… Ce n’est pas bon. Il a été touché par des débris de l’explosion et il a aussi reçu des balles.
Brody s’est occupé de lui sur place le temps qu’ils arrivent à l’hôpital. Je suis en route, moi aussi.
Mon avion devrait atterrir d’ici une heure.
— As-tu appelé Everett ?
— Je viens juste de raccrocher avec lui. Il va prendre le même avion que vous. Le pilote le déposera
à Missoula, et vous, vous filez à Seattle.
— D’accord. Merci, Ronan.
— Pas de quoi, répliqua-t-il. Je vous appelle dès que j’ai du nouveau.
Je raccrochai. Nathan m’avait lâché la main pour se cacher le visage dedans, les coudes sur ses
cuisses.
— Ce n’est pas ta faute, dis-je.
— Si, clairement, rétorqua-t-il.
Quand je tendis la main vers lui, il me repoussa.
— Non, répondit-il tout bas. S’il te plaît, non.
— Rien à foutre, marmonnai-je en l’attirant contre moi.
Il lâcha un sanglot et se débattit, mais comme je refusais de le lâcher, il cessa vite de lutter et s’agrippa
à mon tee-shirt. Il se mit à pleurer.
— Il va bien, Nathan, lui murmurai-je à l’oreille. Ils vont tous bien. Je vais trouver ce type et
l’éliminer, tu m’entends ?
J’avais parlé d’une voix dure, sans doute trop, mais je m’en fichais. Je pensais ce que j’avais dit.
J’allais trouver cet enfoiré et le démembrer en prenant tout mon temps avant qu’il n’ait l’occasion de
retenter sa chance contre mon homme.
Mon Nate.
Chapitre 25
Le soleil venait juste de se coucher quand l’avion se posa sur une petite piste d’atterrissage dans les îles
San Juan. Je n’avais écouté que d’une oreille Vincent m’expliquer que nous nous rendions dans la
seconde résidence de Dominic Barretti, où restaient Brody, Beck, Quinn et quelques hommes de Ronan.
J’étais resté paralysé par la peur que j’éprouvais pour mon frère pendant tout le voyage, malgré les
nombreuses paroles rassurantes de Vincent affirmant que Brody allait bien. Ajoutez à cela la culpabilité
insupportable de savoir que l’homme qui avait tenté de me tuer avait failli prendre la vie du fils
d’Everett, et je fonctionnais à peine normalement. Au moins, les nouvelles étaient rassurantes quand nous
avions atterri à Missoula. L’opération de Reese s’était bien passée et il devrait se remettre entièrement,
bien qu’il ait été sévèrement brûlé pendant l’attaque. Everett avait été dans tous ses états pendant toute la
durée du vol, mais lorsqu’il avait appris que Reese était en vie et se portait bien, il nous avait dit de
continuer jusqu’à Seattle, plutôt que de l’accompagner jusqu’à l’hôpital comme nous prévoyions de le
faire. Vincent n’avait accepté que lorsqu’Everett avait promis de le tenir informé toutes les heures.
Comme pendant tout le trajet, dès que Vincent m’attira contre lui dans le SUV qui nous attendait à la
descente de l’avion, je me blottis avec plaisir dans ses bras. J’étais un homme à vif et il était un baume
pour moi, m’aidant à avancer un pied devant l’autre.
Nous mîmes quinze minutes environ à rejoindre l’allée élégante d’une immense propriété en bord de
mer. Je n’étais jamais allé à Seattle, et si les circonstances avaient été différentes, j’aurais pu admirer la
beauté des montagnes et de l’eau. Je n’en avais cependant pas la force actuellement.
Je sortis de voiture les jambes tremblantes. Vincent posa la main au creux de mon dos pendant que nous
nous approchions de la porte d’entrée. Nous nous immobilisâmes quand elle s’ouvrit sur mon frère, qui la
franchissait. Quelque chose se déchira en moi à la vue de mon jumeau. J’avais l’impression d’être
soudain enseveli par toutes les choses horribles que je lui avais dites et faites. Je n’étais pas sûr d’avoir
la force de rester debout. Mes sanglots m’échappèrent, incontrôlables, m’empêchant d’avancer. Les
larmes envahirent ma vision au point que je ne parvenais plus à distinguer mon frère.
Mais je reconnus ses bras qui m’enlacèrent peu après et sa voix qui soufflait dans mon oreille.
— Je vais bien.
J’opinai.
— Je suis désolé ! criai-je, incapable de retenir plus longtemps ces mots que je voulais lui dire depuis
si longtemps.
— Tout va bien, Nathan, me rassura-t-il en me serrant dans ses bras.
Comme j’avais vaguement conscience de son bras gauche en écharpe, je ne m’accrochai pas à lui aussi
fort que je l’aurais voulu. Son étreinte, même d’un seul bras, était cependant ferme et implacable.
Il m’enlaça le temps que je me calme, et ensuite, posa son front contre le mien.
— Tu m’as tellement manqué, Nathan.
— Je t’aime, murmurai-je.
— Je t’aime aussi, grand frère.
Son affection faillit m’achever, mais Vincent posa la main sur mon dos, m’équilibrant comme lui seul
pouvait le faire. Nous n’avions pas discuté de la façon dont je le présenterais à mon frère. Cependant, à
ce moment-là, je sus ce que je devais faire. Peut-être parce que j’étais tellement à vif qu’une blessure de
plus ou de moins ne comptait plus. Ou peut-être voulais-je tout révéler afin que mon frère puisse me
tourner le dos avant que je n’aie l’occasion de lui parler réellement.
Je n’aurais su dire pourquoi.
Toutefois, la vie m’avait envoyé un coup de semonce brutal que je refusai d’ignorer.
Je m’écartai de mon frère.
— Euh, Brody. Je te présente Vincent.
J’entrelaçais mes doigts aux siens, ravi qu’il s’accroche tout aussi fort à ma main.
— Mon compagnon.
Je savais que j’y allais un peu fort avec ce titre, mais je voulais tout balancer à Brody. J’espérais juste
que Vincent ne m’en voulait pas, parce que si Brody m’abandonnait comme je le méritais, j’aurais plus
que jamais besoin de Vincent.
Brody écarquilla légèrement les yeux, mais se reprit rapidement et tendit la main à Vincent.
— Enchanté. Brody Wilder.
Comme je lui tenais la main gauche, Vincent put lui serrer la main.
— J’aurais préféré que ce soit dans d’autres circonstances, murmura Vincent.
— Oui, moi aussi.
— Tu vas vraiment bien ? demandai-je à mon frère en regardant son bras.
Il portait un simple tee-shirt, et je pouvais deviner dessous les contours d’un pansement sur son
pectoral gauche.
— Je vais bien. Entrez. J’ai attendu votre arrivée pour prendre mes antidouleurs, mais j’ai trop attendu,
et maintenant, Quinn et Beck vont user de leur pouvoir de persuasion sur moi, ajouta-t-il en souriant.
Ce fut seulement à ce moment-là, alors qu’il indiquait quelque chose derrière lui, que je me rendis
compte que nous n’étions plus seuls. Je me souvenais de Beck et Quinn, que j’avais rencontrés le mois
dernier en allant voir mon frère à Dare. Quinn enlaçait Beck, mais dès que Brody se tourna vers eux,
Beck se précipita pour le prendre dans ses bras et lui murmurer quelque chose. Mon frère opina et
l’embrassa sur le front.
Vincent ne relâcha ma main que dans la maison. Deux hommes attendaient à l’intérieur, de même qu’un
petit chien marron, que j’avais vu à Dare avec mon frère et ses compagnons.
— Vincent, le salua l’un des hommes en souriant.
Il me lâcha la main pour pouvoir l’enlacer, et je ravalai ma jalousie.
— Ethan, répondit Vincent avec un signe de la tête.
Puis il tendit la main à un homme blond de haute stature qui se tenait près du fameux Ethan.
— Cain, ajouta-t-il alors qu’ils se serraient la main. Je suis surpris de vous voir ici.
— Ronan nous a demandé notre aide, répondit simplement Cain.
— Nathan, je te présente le Dr Ethan Rhodes, déclara Vincent en me présentant, une main sur mon dos
pour mon plus grand plaisir. Ethan, je te présente Nathan Wilder.
— Enchanté, me salua Ethan. Et voici Cain, mon fiancé.
Il indiquait le blond, et je les saluai tous les deux.
— Ronan s’est dit que ce serait une bonne chose d’avoir un médecin dans le coin pour garder un œil
sur la blessure de Brody, m’expliqua Quinn. Puisque lui voulait aller voir Reese.
— Elle… Elle est inquiétante ? demandai-je à Ethan, qui secoua la tête.
— Non. La balle a traversé la zone, n’endommageant que des tissus et du muscle. Elle n’a touché aucun
os et Brody ne montre pas le moindre signe de nerfs endommagés. Je suis juste là pour guetter d’éventuels
signes d’infection, ce qui n’arrive que très rarement.
Je hochai la tête et pris une grande inspiration. J’avais mal partout à cause du stress, mais ce n’était
rien comparé à ce qu’enduraient Brody et Reese.
— Nathan, tu te souviens de Beck et de Quinn, me dit mon frère.
J’opinai et leur serrai la main. Lorsque Vincent se présenta, Beck recula d’un pas. Mon frère l’enlaça
et lui murmura quelque chose à l’oreille qui le calma. Vincent, remarquant la tension du jeune homme, ne
serra que la main de Quinn avant de s’écarter.
Deux autres hommes entrèrent dans la pièce, et Vincent se raidit.
— Major St James, lança celui aux cheveux noirs.
Un immense sourire barrait son magnifique visage. Je lui donnais à peine quelques années de moins
que Vincent.
— C’est juste Vincent ces jours-ci, Gamble, marmonna ce dernier en s’avançant pour l’enlacer.
— Ne laisse jamais mon mari t’entendre m’appeler comme ça. Je suis un Barretti, maintenant, répliqua
l’autre homme en donnant une claque dans le dos de Vincent.
— C’est noté, commenta celui-ci en riant, avant d’étreindre l’autre homme. Dom.
— Je suis content que vous soyez là, déclara l’homme au crâne rasé en l’enlaçant à son tour.
— Nathan, je te présente Cade Barretti, le père de Beck, m’indiqua Vincent en me présentant l’homme
aux cheveux sombres. Et Dom Barretti, l’oncle de Beck.
Je reconnus le nom de Dom immédiatement. Je leur serrai la main.
— Merci… pour votre aide.
Dom donna une claque sur l’épaule de Cade.
— C’est lui que vous devriez remercier. C’est lui qui a demandé à Ronan et Memphis de s’en mêler.
Cade jeta un coup d’œil à son fils et lui tapota le bras.
— On fait tout ce qu’il faut pour notre famille, dit-il doucement.
Beck sourit, et ses yeux luisirent de larmes quand il se rapprocha de son père.
— N’est-ce pas, Nathan ? ajouta Cade en me regardant.
Son regard perçant semblait voir à travers moi… plus que je n’en révélais. Je hochai à peine la tête,
submergé par la situation.
— Bébé, dit Quinn en caressant la joue de Brody. Tu dois prendre tes médicaments.
Mon frère acquiesça. Je me rendis compte seulement maintenant qu’il était crispé.
— Je vais les chercher, proposa Ethan. Tu veux aller t’allonger, peut-être ?
Brody acquiesça.
— Je vais te préparer à manger, d’accord ? intervint Beck en rejoignant mon frère, qui l’embrassa sur
le front.
— Merci.
Il me regarda ensuite.
— Tu veux bien venir me tenir compagnie ?
— Oui, acceptai-je, heureux de pouvoir passer un peu de temps avec lui, même si l’instant n’était pas
le mieux choisi pour lui dire tout ce que je voulais lui dire.
Le fait qu’il me veuille à ses côtés était bon signe ; j’aurais peut-être la chance de pouvoir faire
amende honorable.
Tandis que Beck, son père, son oncle, Cain et Ethan se rendaient dans ce que je devinais être la
cuisine, avec le petit chien sur leurs pas, Quinn et Brody se dirigèrent vers l’escalier. Je me tournai vers
Vincent. De manière totalement déraisonnable, je craignais qu’il ne soit plus là quand je reviendrais. En
théorie, je n’avais plus besoin de sa protection, puisque j’étais entouré d’hommes de sa profession.
— Tu seras encore là tout à l’heure, n’est-ce pas ? lui demandai-je, même si je détestais mon besoin
d’être rassuré.
Cette attaque sur mon frère avait tout mis en suspens et je n’avais pas la force de demander à Vincent
ce qui allait se passer ensuite.
— Je ne vais nulle part, répondit-il tout bas en effleurant mes lèvres d’un baiser. Va passer un peu de
temps avec ton frère.
J’opinai, puis allai rattraper mon frère et son compagnon. Je vis clairement le regard de mon frère.
Il avait un tas de questions à me poser.
J’espérais avoir des réponses à lui donner.
Je lui devais au moins ça.
Chapitre 26
— Est-ce que tu veux quelque chose ? Une couverture ? À boire ? demandai-je à Brody qui s’asseyait
avec précaution sur l’un des transats de la grande terrasse surplombant une magnifique piscine à
débordement.
— Nathan, détends-toi, me dit-il. Tu es pire que maman quand tu t’es cassé le bras en tombant de
l’arbre chez papi.
— Je ne serais pas monté dans cet arbre si tu ne m’avais pas fait croire que tu avais vu un singe en
haut, lui rappelai-je.
Il éclata de rire.
— Oui, tu étais si crédule.
— J’avais sept ans, répliquai-je en levant les yeux au ciel et en m’installant à côté de lui. Et tu
semblais d’humeur à m’attirer des ennuis, cet été-là.
Brody sourit sans commenter.
Je savais pourquoi.
À cet âge, nous étions trop naïfs pour comprendre ce que l’avenir nous réserverait. Nous n’étions que
deux gamins innocents jouant à des jeux stupides pour essayer de se surpasser mutuellement.
Un silence débonnaire s’installa pendant un instant, avant que Brody ne reprenne la parole.
— Je ne sais pas par où commencer.
— Moi non plus, admis-je. J’ai tellement de choses à te dire, et pourtant, je n’en trouve aucune.
— D’accord, alors commençons par un sujet facile, décréta Brody en se tournant vers moi.
J’imitai sa position.
— Vincent.
J’éclatai de rire et secouai la tête.
— Tu n’avais pas dit « un sujet facile » ? me moquai-je en me passant les doigts dans les cheveux.
— J’ai vu votre façon de vous regarder, Nathan. Avouer devrait être facile, vu que tu es si mauvais
pour le cacher.
Je pris une grande inspiration, parce qu’il avait raison.
— Je suis amoureux de lui. C’est de la folie et c’est trop tôt et ça fait genre cinq minutes que je me suis
avoué que je suis gay… mais c’est là. Je suis amoureux de lui.
— Tu vois ? C’était facile ! commenta Brody avec un sourire narquois.
Je fis mine de lui donner un petit coup, sans le toucher toutefois pour éviter qu’il cherche à s’écarter
vivement et se blesse dans la manœuvre.
— Il ne me l’a pas dit, lui, avouai-je en croisant le regard de Brody.
C’était égoïste de ma part de discuter de ça avec mon frère, étant donné tout ce qu’il s’était passé entre
nous, mais je n’avais littéralement personne d’autre à qui parler, et le fait que Vincent ne m’ait pas fait la
même déclaration me mettait la tête à l’envers.
— Même s’il n’a rien dit, Nathan, il ne fait pas grand-chose pour le cacher.
J’opinai. Chaque fois que nous étions ensemble, j’avais l’impression que Vincent cherchait à me dire
des choses sans utiliser de mots, mais je n’en étais pas sûr.
Je reportai mon regard sur le paysage. La vue était vraiment magnifique, et malgré les quelques nuages
cotonneux dans le ciel, je ne voyais aucune trace de cette pluie qui avait rendu Seattle célèbre.
— Brody, il faut que tu me croies : je ne le savais pas avant de le rencontrer. Enfin, si, au fond de moi
je le savais, mais j’étais devenu si doué pour le nier que j’arrivais à attribuer ça au stress.
— Le fait d’être gay, tu veux dire ?
— Oui, et mes problèmes avec les femmes. Je n’ai jamais… jamais… fait le lien. Quand nous étions
enfants, j’étais persuadé que certaines de mes pensées étaient une ruse du diable cherchant à me posséder.
Si je trouvais un homme séduisant, ce n’était pas moi qui le pensais… c’était un péché et une ruse du
diable tentant de me détourner du droit chemin.
Répéter ces choses qui nous avaient été serinées sermon après sermon me donna envie de vomir.
Savoir que j’y avais vraiment cru… que j’avais rejeté mon frère et préféré croire ces mensonges que l’on
m’avait servis depuis ma naissance…
— Je suis vraiment désolé, Brody, dis-je en secouant la tête. Je voulais te protéger, alors, ce soir-là,
quand tu m’as dit ça, j’ai cru que le diable cherchait à te voler ton âme et…
Je m’attrapai les cheveux à pleines mains, espérant que la douleur m’empêcherait de vomir tandis que
les mots cruels que j’avais prononcés ce fameux soir se rejouaient dans ma tête.
— Je sais, Nathan, dit-il en posant une main sur la mienne.
Doucement, il écarta mes doigts pour que je relâche mes cheveux.
— Crois-moi, j’ai pensé la même chose de moi. Je ne voulais pas que ce soit vrai.
— J’aurais dû parler avec toi… J’aurais dû t’écouter au lieu d’aller voir papa.
Brody me serra fort les doigts.
— Nathan, s’il te plaît, regarde-moi.
Il attendit que j’obéisse pour reprendre.
— Je sais pourquoi tu l’as fait. Tu as toujours tout fait pour me protéger et c’était ce que tu pensais
faire ce soir-là.
J’essuyai les larmes qui menaçaient de couler.
— J’aimerais tellement revenir en arrière. Pouvoir agir différemment… Il y a tellement de choses que
j’aimerais avoir fait autrement.
— Moi aussi, murmura mon frère. Mais tout ceci m’a mené à ma juste place, Nathan. Et je crois que
c’est ton cas aussi. Je… Je ne veux pas vivre dans le passé. Je ne veux pas me demander comment les
choses auraient pu être différentes, parce que chaque issue à laquelle je pense ne m’aurait pas mené à
Quinn ou Beck. Et l’idée de ne pas les avoir dans ma vie…
— Je sais, le rassurai-je en entendant sa voix se coincer dans sa gorge.
Il baissa les yeux, mais je lui relevai le menton.
— Je suis très heureux pour toi. Je n’aurais pas pu rêver plus belle vie pour toi.
Brody opina en souriant.
— Nathan, j’espère que tout ceci signifie que tu es de retour pour de bon dans ma vie.
— Oui, confirmai-je. Si c’est ce que tu veux.
Ses doigts se refermèrent autour des miens.
— Plus que tout.
Quelque chose se dénoua en moi à ces mots. Je m’étais demandé s’il le voudrait aussi, alors savoir
qu’il en avait envie… J’étais aux anges.
— Je veux bien parler du passé quand c’est nécessaire, murmura Brody. Mais aujourd’hui, j’aimerais
discuter du présent… et de l’avenir.
— Ça me va.
J’essuyai mes larmes.
— Je suis désolé, murmurai-je en regardant son bras en écharpe. Je pensais vraiment qu’il te laisserait
tranquille si je restais loin de toi.
Brody ouvrit doucement ma main pour révéler mes points de suture.
— C’est lui qui t’a fait ça ? demanda-t-il d’une voix tremblante.
J’opinai.
Je n’avais pas envie de lui parler de mon agression, mais je n’avais pas le choix. Il méritait mon
honnêteté, même si l’histoire était dure à entendre.
Il garda ma main dans la sienne tandis que je lui relatais mon attaque. Je l’entendis ravaler ses larmes
par moment, toutefois, il ne dit pas un mot. Lorsque j’eus terminé, il ne parla toujours pas. Je serrai ses
doigts doucement.
— Je suis en sécurité, Brody. Vincent ne laissera rien m’arriver.
Il s’essuya les yeux et hocha la tête.
— Promets-moi de ne pas y retourner tant que ça ne sera pas réglé.
Je présumai qu’il parlait de ma maison, puisque c’était là que je m’étais fait attaquer.
— Promis.
— Tu m’as dit que c’était le père de Beck et son oncle qui avaient demandé à Ronan de trouver
quelqu’un pour te protéger.
— Oui.
Brody pouffa.
— Cet enfoiré nous a torturé Quinn et moi pendant des semaines.
— Quoi ?
Brody secoua la tête.
— Cade. Tu sais, il jouait les papas surprotecteurs, nous obligeant à dormir Quinn et moi dans une
autre chambre quand nous venions lui rendre visite. Nous lançant des regards menaçants et obligeant
certains hommes de la famille à nous adresser des avertissements voilés pendant les repas de famille, etc.
Je dus avoir l’air sidéré, puisque Brody me rassura très vite :
— C’était pour s’amuser, Nathan. Je crois que c’est un rituel de ces types… se payer la tête des
nouveaux membres.
Ce concept me paraissait à la fois bizarre et réconfortant. Notre famille avait toujours été si sérieuse
que je n’arrivais pas à concevoir que l’on puisse taquiner quelqu’un comme ils l’avaient fait avec Brody.
Cependant, savoir qu’il avait été accepté dans une famille si différente de la nôtre…
— Les choses se passent bien pour toi, alors ? Ici ? ajoutai-je en regardant la grande maison.
— C’est une famille géniale, Nathan. Nous ne sommes même pas le seul trouple. L’oncle de Beck et
ses maris sont ensemble depuis dix ans. Ils ont deux filles. Et Tristan, le cousin de Beck, est en couple
avec deux autres hommes. Donc non seulement nous avons trouvé notre place, mais en plus, nous ne
sommes même pas une bizarrerie.
Je pouffai.
— Je suis content que ton futur beau-père prenne soin de toi.
— Tu pourrais connaître la même chose, Nathan. Même si ça devait ne pas fonctionner entre Vincent et
toi, tu auras toujours une place… avec nous. À Dare.
Ma gorge se noua trop pour que je puisse parler. Je me contentai d’opiner.
Même si je savais que j’allais finir par perdre Vincent, entendre Brody le formuler empira ma douleur.
— C’est un tel merdier, pour l’instant, Brody, avouai-je. Je ne sais plus ce que je veux.
Ce n’était pas vrai. Seulement, la seule chose que je savais vouloir avec certitude était la seule que je
ne pouvais pas avoir.
— Tu n’es pas coincé, Nathan. Il est toujours temps de faire des changements.
Je savais de quoi il parlait. Parmi toutes les personnes de ma vie, il était l’un des rares à pouvoir
deviner que je n’avais pas choisi cette profession par passion, mais par logique.
— Bon sang, Nathan, souffla Brody en se levant tout à coup pour m’enlacer.
Il m’embrassa aussi sur le front.
— Je déteste savoir que tu ressens ça.
— Désolé, dis-je tout bas en passant un bras autour de sa taille.
Je posai la tête contre son ventre.
— Tu le sens aussi, n’est-ce pas ? devinai-je, comprenant comment il avait perçu ma détresse alors que
je n’avais prononcé que quelques mots.
Il avait dû percevoir mes émotions grâce à ce lien qui unissait les jumeaux.
— Oui, je peux. Et promis, nous trouverons une solution, d’accord ?
— Nathan ?
La voix inquiète de Vincent me fit sursauter.
Je m’écartai vivement de Brody et me levai. Il s’avançait vers nous, l’air sincèrement soucieux.
— Je vous laisse, dit Brody en s’éloignant un peu.
— Ça va ? me demanda Vincent en me rejoignant.
— Oui… Les souvenirs, tu vois ? murmurai-je.
— Je vois, répondit-il en me serrant brièvement contre lui. Ronan a appelé.
Je m’écartai.
— C’est Reese ? Il va bien ?
— Il est réveillé. Il ne sent rien à partir de la taille, mais les docteurs sont plutôt confiants et disent que
c’est une paralysie temporaire.
Je hochai la tête, même si je me sentais nauséeux.
— Ronan m’a aussi appelé pour me dire que ses hommes ont choppé le tireur.
— Quoi ? m’écriai-je, pas sûr d’avoir bien entendu.
Ils avaient attrapé mon agresseur ? C’était terminé ?
— L’une des balles de Reese l’a blessé, et alors qu’il était en voiture, il est tombé dans les pommes à
cause de la perte de sang et est tombé dans un fossé près de Dare. Les gars de Ronan l’ont trouvé les
premiers et l’ont enfermé dans une planque. Je vais y aller pour le questionner moi-même. Je veux
découvrir si c’est un loup solitaire ou s’il travaille pour quelqu’un. Je veux que tu restes ici, d’accord ?
— D’accord, acceptai-je, alors que la tête me tournait face à toutes ces informations.
— Ne quitte jamais cette propriété, compris ?
— Je resterai ici, promis.
Il effleura mes lèvres d’un baiser.
— Je t’appelle dès que j’atterris.
Je lui rendis son baiser.
— Sois prudent.
— Promis.
Un dernier baiser, et il fut parti.
Je m’affalai sur le transat où j’étais assis précédemment. Sans surprise, je sentis la main de Brody sur
mon épaule. Je posai la mienne dessus, content que mon frère soit là.
Je ne le méritais pas.
Mais j’allais accepter quand même.
Chapitre 28
J’arrivai à Missoula en début d’après-midi. Malgré mon impatience à questionner l’homme qui avait tenté
de tuer Nathan et qui avait blessé Brody et Reese, je devais d’abord prendre des nouvelles d’Everett. Je
n’avais pas été totalement honnête avec Nathan en lui donnant les nouvelles de Reese. J’avais perçu le
désespoir dans la voix d’Everett, et même si je n’ignorais pas que l’agent Nash et Ronan étaient là pour
le soutenir, je savais que ce ne serait pas suffisant.
L’hôpital était calme, quand l’homme qui était venu me chercher à l’aéroport – encore un de ceux de
Ronan – me conduisit directement au deuxième étage. Je m’attendais à ce qu’il m’indique la chambre de
Reese, cependant, il me montra à la place une petite salle de réunion devant laquelle se tenait Nash, très
raide.
L’homme de Ronan me laissa seul avec Nash.
— Que se passe-t-il ? Everett est là ?
Nash opina.
— Oui.
Je regardai autour de nous.
— Pourquoi n’est-il pas dans la chambre de Reese ?
La panique gonfla dans mon ventre.
— Il s’est passé quelque…
— Non, me coupa très vite Nash.
Il baissa ensuite la voix.
— Son fils lui a demandé de partir.
Je n’étais pas certain d’avoir bien entendu.
— Quoi ?
— Quand Reese s’est réveillé et qu’il l’a vu…
Nash marqua une hésitation et baissa les yeux.
— Ce n’était pas beau à voir.
La colère s’insinua en moi.
— Merci, lui dis-je avant d’ouvrir la porte.
Everett, en pleine conversation avec Ronan, leva les yeux à mon arrivée. Je ralentis le pas en
remarquant son air débraillé. Ses vêtements – les mêmes que la veille – étaient chiffonnés et ses cheveux
étaient en bataille, comme s’il n’avait cessé d’y passer les doigts. Ses yeux étaient quant à eux rouges et
gonflés, preuve qu’il avait pleuré.
Je m’approchai de lui et m’agenouillai devant lui, une main sur son bras.
— Parle-moi, murmurai-je.
Les rares fois où je le voyais comme ça, c’était quand il avait bu et s’autorisait vraiment à pleurer la
mort de mon frère. Sinon, il cachait toujours son chagrin au plus profond de lui.
— Ils… Ils ne savent pas s’il pourra remarcher un jour, souffla-t-il d’une voix rauque.
— Il est fort, Ev. Regarde tout ce qu’il a traversé. Il tient ça de son père.
Everett hocha la tête et s’essuya les yeux.
— Et ses autres blessures ? voulus-je savoir. Les brûlures ?
— Elles sont surtout sur le torse et les bras, répondit Ronan. Il va avoir besoin d’une greffe de peau.
La guérison sera longue.
Mon ventre se souleva violemment, mais je parvins à ravaler mon envie de vomir.
— Il va s’en sortir, Everett. Tu vas pouvoir le ramener chez toi et prendre soin de lui.
Everett secoua la tête.
— Il ne veut pas me voir, Vincent. Il… Il est tellement en colère.
La frustration me fit bondir sur mes pieds et rejoindre la porte avant même de réaliser mon geste.
— Vincent, non ! s’écria Everett.
Je quittai la pièce sans l’écouter, un seul objectif en tête.
— Il est dans quelle chambre ? demandai-je à Nash d’une voix glaciale.
— 315.
En moins d’une minute, j’avais trouvé la chambre. Les rideaux devant la vitre étaient tirés, donc je ne
pouvais pas voir à l’intérieur. Je pris une grande inspiration pour me calmer, puis ouvris la porte. Je me
figeai en voyant le jeune homme sur le lit. Son torse et ses bras étaient entourés de bandages blancs. Il y
en avait un autre autour de sa tête. Il ne me regardait pas, mais quand j’entrai dans la pièce, il se tourna
dans ma direction.
— Est-ce que je peux vous aider ? demanda quelqu’un sur ma droite.
Avec ses cheveux épais et gris, je lui donnais la quarantaine. Il était puissamment bâti et tenait dans la
main un gobelet d’eau et une paille. Il reposa le pichet qu’il tenait dans l’autre main et s’approcha du lit.
— Vincent ! m’appela Everett à voix basse.
L’instant d’après, il entrait dans la chambre.
Le regard de Reese changea ; d’empli de douleur, il passa à acéré et énervé.
— Dégage, dit-il en regardant froidement son père. Je t’ai dit que je ne voulais pas te voir.
Il bougea sur son lit et ravala un cri de douleur. L’homme plus âgé posa la main sur l’épaule bandée de
Reese.
— Du calme, lui dit-il.
— Je suis… Je suis désolé, balbutia Everett d’une voix tremblante.
Voir mon meilleur ami, l’un des hommes les plus confiants et puissants que j’aie rencontrés de toute ma
vie, se transformer en cet homme peu sûr de lui me rappela la raison de ma présence dans cette chambre.
— Reese, je sais que vous êtes blessé…
— Vincent, intervint Everett, mais je l’ignorai.
— Vincent, répéta Reese.
Sa bouche se pinça.
— Je vous connais. Vous êtes son frère.
Ses yeux se posèrent sur son père.
— Tu le baises lui, maintenant ?
Everett inspira vivement, et je m’approchai avant même de réaliser mon geste.
— Non, m’intercepta l’homme aux cheveux gris en se mettant en travers de mon chemin.
Il faisait ma taille et avait sans doute quelques kilos de muscles de plus que moi, mais je m’en fichais.
Ce fut cependant son ton calme qui me poussa à ralentir.
— Il souffre, dit-il doucement.
Puis il baissa la voix afin que je sois le seul à pouvoir l’entendre.
— Et il est effrayé.
J’opinai, parce que je savais qu’il avait raison. Mon instinct protecteur envers Everett avait été plus
fort que mon bon sens. Alors, je restai en arrière et fixai Reese.
— Je suis désolé, dis-je. Merci pour ce que vous avez fait pour Brody. Il fallait du courage, et grâce à
vous nous avons attrapé le type.
Reese parut surpris par ma déclaration. Il hésita un instant, puis hocha brièvement la tête.
— Partez, s’il vous plaît, dit-il enfin en tournant le regard vers la fenêtre. Vous tous.
L’homme aux cheveux gris nous suivit hors de la pièce et referma derrière nous.
— Gage, je te présente Vincent St James, dit Ronan en me montrant du doigt.
L’homme aux cheveux gris, Gage donc, me serra la main.
— Merci, dis-je en indiquant la chambre d’un geste du menton.
Il opina.
— J’ai été le partenaire de Reese quelques fois, donc je commence à savoir comment il fonctionne.
— Et voici Everett Shaw, ajouta Ronan à l’intention de Gage.
Celui-ci se tourna vers Everett.
— Monsieur le Président, dit-il tranquillement en lui tendant la main. Je suis désolé. Je sais combien
ça doit être difficile pour vous. Mais votre fils est l’un des hommes les plus forts de ma connaissance. Il
va surmonter ça.
Everett hocha la tête et lui serra la main. Gage ne le lâcha pas, et quand Everett le fixa, leurs regards
restèrent rivés l’un à l’autre quelques secondes. À ce moment-là seulement, Gage rendit sa main à
Everett.
— Gage va t’accompagner pour l’interrogatoire, déclara Ronan, avant de baisser la voix. Nous le
retenons dans un entrepôt à la sortie de la ville.
J’opinai et regardai Everett.
— Ça va aller ?
Il mit quelques instants à répondre. Il semblait complètement lessivé.
— Oui, marmonna-t-il.
— Ev, il faut que tu te reposes. Laisse Nash t’emmener dans un hôtel, suggérai-je en regardant l’agent
du Secret Service dont le regard attentif balayait les lieux, mais aussi Everett.
— Non, répliqua mon ami, épuisé. Mon fils a besoin de moi.
Mon cœur se brisa pour lui, mais Gage intervint avant que je ne puisse répondre.
— Monsieur le Président, vous ne pourrez pas aider Reese si vous tombez malade. Même s’il ne le
montre pas, il va avoir besoin de vous, monsieur. Vous devrez être fort pour lui quand il ne pourra pas
l’être lui-même.
Everett ne dit rien pendant quelques instants, puis il hocha la tête.
— D’accord, murmura-t-il. Quelques minutes, alors.
Ronan fit un signe de tête à Nash, qui nous rejoignit en une seconde et prit Everett par le coude, comme
pour l’aider à tenir. Le regard de l’agent croisa celui de Gage, et je vis une étincelle en jaillir.
Everett se laissa entraîner, mais s’arrêta juste le temps de dire à Gage :
— Merci, Gage. Vous pouvez m’appeler Everett.
— Je vous en prie… Everett.
Une fois mon ami et son garde du corps partis, Gage se tourna vers moi, l’expression plus dure.
— Vous êtes prêt ? J’attends depuis ce matin de m’occuper de ce connard.
Un homme selon mon cœur.
— Après vous, répliquai-je en souriant de plaisir.
Je fis un signe à Ronan, puis suivis Gage.
Il était temps de m’adonner à ce que je faisais le mieux.
J’étais au taquet quand j’entrai dans la petite pièce dans laquelle Ronan avait emprisonné l’homme, les
deux mains et les pieds attachés à une chaise. La petite tache de sang séché sur son front devait provenir
du choc contre le volant lors de l’accident. Une flaque rouge beaucoup plus importante poissait son tee-
shirt sur son flanc droit, sous l’aisselle. Comme ils l’avaient attrapé des heures plus tôt, j’imaginais que
sa blessure n’était pas mortelle.
Mais j’allais en tirer profit, clairement.
Gage me suivit dans la pièce et s’adossa au mur. Il avait accepté de me laisser les rênes, précisant
quand même qu’il voulait sa part du gâteau.
Pour venger Reese, sans doute. J’ignorais quelle était la nature de sa relation avec ce dernier, mais je
doutais qu’elle dépasse le stade de l’amitié, vu le regard que Gage avait adressé à Everett. Je n’avais
cependant pas le temps d’y penser maintenant.
— Ton nom ? demandai-je en prenant le temps de retirer ma montre pour la mettre dans ma poche.
— C’est « va te faire foutre ». Et toi, le tien ?
Je lui donnais la vingtaine, tout au plus. Les petites entailles sur sa joue gauche devaient provenir de
l’éclat de verre que Nathan lui avait enfoncé dans la peau le soir de l’agression. Le jeune homme portait
une tenue de camouflage, et j’avais pu voir les armes qu’il avait sur lui avant d’entrer dans la pièce. Il
était clairement venu préparé pour causer des dégâts : il avait eu assez de puissance de feu dans sa
voiture pour faire tomber toute une armée… ou un commissariat de campagne. Je me demandais s’il avait
eu dans l’idée de traquer les hommes de Brody une fois qu’il se serait chargé de ce dernier. Il avait dû
l’observer et connaître ses habitudes. En outre, quel meilleur moyen de blesser mentalement Nathan que
d’éliminer son frère et des personnes innocentes au passage ?
Je m’avançai et étudiai le jeune homme un instant avant de balancer mon poing dans sa joue. Sa tête
partit sur le côté et il cracha du sang, m’indiquant que j’avais cassé au moins une dent.
— Réessayons. Ton nom ?
— Va te…
Nouveau coup en réponse, et deux autres dans le ventre qui le firent haleter. Sans attendre qu’il
reprenne son souffle, je l’attrapai par les cheveux et tirai sa tête en arrière.
— Ton nom.
Puis je sortis mon flingue et le pointai sur son entrejambe pour lui faire comprendre que je ne
plaisantais pas.
Il garda le silence, mais quand j’appuyai sur la gâchette, tirant une balle qui alla se ficher dans le sol
entre ses cuisses, il hurla de peur.
— Clint ! s’écria-t-il ensuite.
— Clint, répétai-je, content. Clint, comment ?
Il secoua d’abord la tête. Je lui tirai dans le genou, et il cria de douleur alors que son corps tressautait
sur la chaise.
— Yates ! hurla-t-il lorsque je visai l’autre genou.
Je jetai un coup d’œil à Gage, qui hocha la tête et quitta la pièce en sortant son portable de sa poche. Je
savais que Ronan avait beaucoup de ressources à sa disposition, donc nous aurions les premières infos
sur Clint en quelques minutes.
Cependant, je voulais plus que les infos de base.
— Il va te tuer, grogna Clint entre deux inspirations hachées, alors qu’il tentait de maîtriser sa douleur.
— Ah oui ? répliquai-je sur le ton de la conversation. Qui ça ?
Clint gardant obstinément le silence, je lui tirai une balle dans le pied. Il beugla de douleur et lâcha une
bordée de jurons. Je m’avançai vers lui et l’agrippai à nouveau par les cheveux.
— Tu croyais que c’était un jeu ? demandai-je froidement. Tu croyais qu’on serait gentils avec toi ?
Que j’essaierais d’être ton ami ou que je ne lancerais que des menaces en l’air pour t’encourager à
parler ?
Il s’abstint sagement de répondre. Son front luisait de sueur et il peinait à reprendre sa respiration.
Avec mon flingue, j’appuyai sur la blessure par balle infligée par Reese. Clint cria de douleur et se
tortilla pour essayer de m’échapper.
— Pourquoi t’en es-tu pris à Nathan Wilder ?
Je ne lâchai la pression que quand Clint sembla sur le point de sombrer dans l’inconscience. Comme il
ne me répondit pas, je visai son autre genou.
— Ma poche ! cria-t-il. Regarde dans ma poche arrière !
J’attendis un peu, puis fis ce qu’il me demandait. D’abord, je ne trouvai rien, puis mes doigts
effleurèrent un morceau de papier dans la seconde que je récupérai avant de revenir me placer devant
Clint.
Gage revint dans la pièce.
— Notre fille cherche ses infos de base.
J’opinai alors qu’il me rejoignait. Impassible, il écouta les gémissements de douleur de Clint avant de
regarder le papier que j’avais dans la main.
Excepté que ce n’était pas un papier.
C’était un chèque.
L’ouvrant, je cillai en voyant le nom de Nathan comme émetteur du chèque, rédigé à l’ordre d’une
certaine Megan Yates pour un montant de cinq mille dollars. Regardant le compte d’origine, je me rendis
compte que le chèque avait été émis depuis le compte de campagne de Nathan.
— Qu’est-ce que c’est ? demandai-je.
Rien n’indiquait que le chèque avait été encaissé, déposé ou annulé.
— Le prix de la pénitence, grogna Clint.
Une pure fureur m’envahit et je plaquai mon arme contre son front.
— Tu as entendu ce que je t’ai dit ? Ce n’est pas un jeu. Qui est Megan Yates ?
— Ma sœur ! cria Clint.
— À quoi servait l’argent ?
— Je t’ai dit…
Je visai son deuxième genou et pressai cette fois la détente. Clint hurla et des larmes coulèrent sur son
visage.
— À quoi servait ce putain d’argent ? répétai-je.
Clint mit un moment à répondre, et il le fit d’une voix étranglée par la douleur qu’il maîtrisait
difficilement.
— Pour l’avortement ! cria-t-il. Il l’a mise en cloque puis lui a dit de s’en débarrasser.
J’étais si sidéré que j’abaissai mon arme et reculai. Ce n’était pas possible.
— Tu es en train de dire que Nathan a mis ta sœur enceinte puis l’a payée pour qu’elle se fasse
avorter ? intervint Gage.
— Cet enfoiré lui a dit qu’il l’aimait ! Qu’ils allaient pouvoir être ensemble. Elle n’avait que dix-huit
ans !
Clint prit plusieurs respirations hachées.
— Elle s’est tuée quand il lui a dit qu’elle avait juste été un bon coup.
— Tu mens ! aboyai-je.
— Non ! répliqua-t-il. Regarde la preuve ! Elle est là, dans ta main !
Je regardai à nouveau le chèque.
— Pourquoi ne pas être allé voir la presse ? demanda Gage. Tu aurais pu le détruire politiquement.
— Je me fous de sa carrière, grogna Clint. Je veux qu’il découvre ce que c’est de perdre la seule
personne qui compte le plus pour lui !
— Pourquoi t’en prendre à Nathan chez lui, dans ce cas ?
Clint sourit d’un air narquois.
— Je ne pouvais pas laisser passer cette chance. Il était assis tranquillement sans savoir ce qu’il se
passait.
Le téléphone de Gage sonna. Il regarda l’écran et me le tendit. Dessus s’affichaient les antécédents
militaires de Clint. Il était des forces spéciales.
Ce qui expliquait ses compétences avec une arme.
Mais pas sa capacité à pirater les comptes de Nathan.
— Qui t’a aidé ? demandai-je.
Il écarquilla les yeux un instant avant de secouer la tête.
— Personne, je travaille seul.
Gage reprit son portable et fit défiler l’écran.
— Son père, murmura-t-il ensuite en me montrant ce qu’il avait vu.
— William Yates, ancien agent du FBI à la retraite, spécialiste du Renseignement, lus-je tout bas.
Je rendis son téléphone à Gage et regardai à nouveau le chèque.
— Où est-il ? demandai-je.
— Va te faire foutre, rétorqua sèchement Clint.
— On en est encore là ? répliquai-je au moment où mes yeux se posèrent sur la signature de Nathan.
Je la fixai si longtemps que Gage s’en mêla.
— Quoi ? Qu’est-ce qu’il y a ?
Je secouai la tête, tentant de comprendre ce qui m’avait interpellé. Je cherchai dans ma mémoire cette
information qui m’échappait. Enfin, ça me frappa.
— Ce n’est pas sa signature, dis-je.
— Quoi ? répliqua Gage.
— Ce n’est pas sa signature, répétai-je plus fort. J’ai vu sa signature. Mais cette écriture…
Je tapotai le nom de Nathan, constituant la signature en question.
— Je l’ai déjà vue aussi.
Je tapotai ma poche pour y récupérer mon portable et me souvins que je l’avais laissé devant la pièce
après avoir envoyé un SMS à Cain pour lui demander d’indiquer à Nathan que j’étais bien arrivé dans le
Montana. Je sortis, Gage sur les talons.
— C’est l’écriture de sa mère, expliquai-je en regardant à nouveau le chèque. Quand je faisais des
recherches sur Nathan, j’ai vu une lettre qu’elle avait envoyée à la presse, qui l’a postée sur Internet.
C’était en réponse au changement de parti de Nathan. Elle disait à la presse combien elle était déçue que
le diable leur ait enlevé leurs deux fils et elle demandait aux gens de prier pour eux.
Mon portable était posé sur la petite table, à côté du stock d’armes que les hommes de Ronan avaient
trouvé sur Clint. Dès que je tournai l’écran cependant, je vis une succession d’appels manqués… dans les
cinq dernières minutes.
De la part de Cain.
La panique m’envahit alors que je déverrouillais mon portable. Le portable de Gage sonna au moment
où je composai le numéro.
— C’est Cain, dit-il, une main sur mon bras.
Il mit le haut-parleur.
— Cain, je suis avec Vincent, lança-t-il tout haut.
— Que s’est-il passé ? demandai-je, une boule dans la gorge.
Parce que si Cain m’avait appelé autant, c’était pour une seule raison.
— Je suis désolé, Vincent. Nathan est parti.
Chapitre 29
— Debout ! aboya une voix alors qu’une main m’attrapait par les cheveux pour me mettre sur mes pieds.
La douleur se répercuta dans tout mon corps, assortie à la brûlure dans mes bras, attachés dans mon
dos depuis des heures. Je me levai maladroitement sur mes jambes engourdies qui tentaient de supporter
mon poids. La main qui me tenait par les cheveux était implacable et je tressaillis quand elle me tira
encore. Puis, heureusement, la poigne se décala sur mon bras.
Je ne voyais plus rien à cause des coups répétés que j’avais reçus sur le côté droit de mon visage.
Clairement, mon agresseur était gaucher.
J’aurais voulu cracher le sang qui s’était accumulé dans ma bouche pendant que j’étais inconscient,
mais même ça, je ne trouvai pas la force de le faire, alors je l’avalai plutôt. Mon ravisseur me traîna
plusieurs mètres avant de me lâcher sur le sol en béton dur. Mes genoux se dérobèrent sous mon poids, et
avec mes mains attachées, je ne pus amortir ma chute. J’essayai de rouler sur le dos, et ravalai à grand-
peine un cri de douleur lorsqu’une botte me frappa en plein milieu du dos.
— Tu n’es pas si fort quand tu ne t’amuses pas avec une jeune fille innocente, hein ? demanda une autre
voix alors que des pas lourds s’approchaient de moi.
Cette voix, je la connaissais. Je l’avais entendue quelques heures plus tôt alors que je décrochais le
portable de Brody, qui dormait. Je lui tenais compagnie dans sa chambre tandis qu’il attendait que les
antidouleurs fassent effet. Quand son téléphone avait sonné, je l’avais attrapé pour le mettre sous vibreur,
mais, reconnaissant le numéro de ma mère, j’avais décroché à la place.
Le souvenir me revint brutalement en mémoire.
— Brody ? demanda ma mère d’une voix tremblante qui ne lui ressemblait pas.
— Non, maman, c’est Nathan.
— Oh, Nathan, merci Seigneur, dit-elle.
Puis il y eut des bruits étouffés et la voix d’un homme sur la ligne.
— Monsieur Wilder, pour un homme aimant autant les caméras, vous êtes plutôt difficile à trouver ces
derniers temps.
Je me raidis en comprenant à qui je parlais. Et ce que cela signifiait qu’il s’adresse à moi via le
portable de ma mère.
— S’il vous plaît, ne lui faites pas de mal, demandai-je, à voix basse afin de ne pas réveiller Brody.
Emportant le portable avec moi, je me rendis dans la salle de bain attenante.
— Si vous faites ce que je dis, il n’arrivera rien à vos parents, répliqua-t-il.
Vos parents.
Bon sang, il avait enlevé mon père et ma mère ? S’il était avec mes parents, dans ce cas, Vincent
était en train d’interroger qui ?
— Monsieur Wilder, reprit l’homme sur un ton impatient.
Je me rendis compte que j’étais resté silencieux trop longtemps.
— Oui, d’accord, tout ce que vous voulez. Je ferai tout ce que vous voulez.
J’avais beau détester mes parents, je les aimais un peu quand même.
— Votre première mission, si vous souhaitez que vos parents s’en sortent en un seul morceau, c’est de
rejoindre le continent. Seul.
Sa mention au continent me fit supposer qu’il savait précisément où je me trouvais. Il avait dû
tracer le portable de Brody.
— Mon associé vous attendra à l’arrivée du ferry à Anacortes.
— Je… Je ne peux pas partir. Des gens surveillent la maison, répondis-je, désespéré.
— Vous m’avez l’air d’être un jeune homme plein de ressources, monsieur Wilder. Je vous suggère de
trouver une solution, et vite. Vous avez trois heures. Si vous êtes suivi…
— Je serai là, le coupai-je, sans lui laisser le temps de conclure sa menace. Seul.
— Venez sans portable. Mon associé vous fouillera, me prévint-il.
— Oui, d’accord.
— Trois heures, répéta-t-il avant de raccrocher.
La panique s’insinua en moi alors que je regardais la montre que Vincent m’avait donnée. Je
réalisai alors qu’elle serait la première chose qu’il vérifierait quand il découvrirait que j’étais parti.
Et si Cain se rendait compte assez tôt de ma disparition, Vincent pourrait lui dire où j’étais et il
m’intercepterait avant que je puisse m’assurer que mes parents allaient bien. Cependant, si je laissais
la montre ici, Vincent ne me retrouverait jamais. Je retirai la montre et l’étudiai. Je perdis plusieurs
secondes précieuses à comprendre comment ouvrir l’arrière et observai ensuite la batterie. L’enlever
empêcherait Vincent de me suivre, mais je n’étais pas certain non plus que la remettre relierait comme
par magie la montre à l’application que Vincent utilisait pour me pister.
Peu importe, je n’avais pas le choix.
Tout en m’excusant en silence auprès de Vincent, je retirai la batterie.
— Je ne sais pas de quelle fille vous parlez, dis-je tant bien que mal alors que l’homme me redressait
sur mes genoux.
Les larmes me montèrent aux yeux sous l’effet de la douleur que je ressentais dans tout mon être.
L’homme qui m’avait contacté était celui des deux qui m’avait tabassé en me posant d’innombrables
questions concernant une fille du nom de Megan. J’avais réussi à comprendre qu’il s’agissait de sa fille et
qu’il m’accusait de ce qui lui était arrivé.
Or, je n’avais jamais entendu parler d’elle avant.
L’homme m’attrapa par le menton.
— Vous avez de la chance que j’aie promis à Clint de s’occuper de vous, grogna l’homme. Il vous
tuera rapidement.
Il me repoussa, mais je parvins à rester droit.
— Mes… Mes parents, marmonnai-je, avec l’impression d’avoir la langue épaisse.
La nausée me tordait le ventre, et je priai pour ne pas sombrer dans l’inconscience.
J’avais finalement volé un bateau à Dominic Barretti pour m’échapper de la propriété et n’avais trouvé
le chemin du port du ferry que parce que j’en avais suivi un de loin jusqu’au continent. Juste avant
d’amarrer, j’avais remis la batterie dans la montre. J’avais été soulagé de constater que l’heure était
revenue à la normale, mais impossible de savoir si l’appareil s’était reconnecté à l’application de
Vincent.
J’avais accroché le bateau au port, persuadé de me faire intercepter par l’un des hommes de Dom ou
de Ronan, mais c’était un type en jean et tee-shirt noirs qui était apparu à côté de moi et avait pressé une
arme contre mon flanc. Après m’avoir fouillé pour s’assurer que je n’avais aucun portable, et m’avoir par
chance laissé la montre, il nous avait fait faire deux heures de voiture avant de tourner dans un petit
chemin de terre menant à un bâtiment particulier. À l’intérieur se trouvaient des morceaux d’une grande
machine. J’avais été conduit dans une pièce où un homme aux cheveux gris m’attendait, et j’avais à peine
pu lui demander des nouvelles de mes parents qu’il s’était mis à me frapper. J’avais perdu le compte
après le quatrième coup.
— Vos parents sont le cadet de vos soucis. Vous…
Il s’interrompit brusquement quand des bruits sourds résonnèrent à l’extérieur. Il m’attrapa par le bras
pour me relever et lança à l’autre homme :
— Va voir.
J’entendis vaguement d’autres pop étouffés et sentis grandir l’agitation de l’homme qui me maintenait
et se tournait dans la direction des sons. Grâce au plafonnier, je pouvais voir l’intérieur du bâtiment. Cela
ressemblait à l’annexe d’une ferme, puisque les équipements typiquement fermiers semblaient utilisés.
Les bruits secs cessèrent et l’homme cria plusieurs noms. Lorsque la porte du fond du bâtiment
s’ouvrit, il plaqua une arme contre ma tempe.
— Ne bougez pas, me prévint-il.
Je faillis lui répliquer que je ne pouvais rien promettre, car j’avais la tête qui tournait trop. Je tentai de
me concentrer sur la silhouette qui entrait.
Les silhouettes.
Je crus d’abord qu’il s’agissait de ses hommes, mais quand il hurla « Arrêtez-vous tout de suite ! », je
compris qu’ils n’étaient pas avec lui.
Ce qui ne signifiait qu’une seule chose.
— Vincent, soufflai-je, même s’il ne pouvait pas m’entendre.
Savoir qu’il était là m’aida à repousser le brouillard dans ma tête, et je parvins à le distinguer en
compagnie d’un autre homme aux cheveux gris. Un troisième gars se tenait entre eux, que Vincent et
l’autre type maintenaient debout.
— Tu as perdu quelque chose, Yates ? l’interpella Vincent.
L’homme derrière moi inspira vivement lorsque Vincent et son comparse lâchèrent leur fardeau, qui
s’affala à genoux en criant de douleur.
— Clint ! hurla-t-il.
Sa poigne sur moi se relâcha un peu et son arme s’éloigna de ma peau.
— Qu’avez-vous…
Ce fut tout ce qu’il parvint à dire avant que Vincent ne lève son arme avec souplesse. Du liquide chaud
m’éclaboussa le visage alors que l’homme s’écroulait au sol. Mes jambes refusant de supporter mon
poids plus longtemps, je tombai à genoux sans grâce et regardai l’homme sans vie, dont le sang avait
coulé d’une balle dans son front.
— Nathan, chéri, lança Vincent en arrivant vers moi.
Il me rattrapa juste avant que je ne m’affale tête la première.
— Je savais que tu viendrais, dis-je alors qu’il me caressait le visage.
— Toujours, souffla-t-il, effleurant mes lèvres d’un doux baiser.
Ce fut mon dernier souvenir avant de sombrer dans l’inconscience.
Chapitre 30
La première chose que je vis en entrant dans la pièce, ce fut Nathan assis sur le bord du lit, dos à moi. Je
fermai doucement la porte et contournai le lit.
— Tu devrais t’allonger, murmurai-je en m’installant sur la chaise juste à côté de lui.
Mon ventre se souleva en voyant les bleus sur son visage. Puisque j’avais aidé Ethan à le déshabiller
pour qu’il puisse l’examiner, je savais que ses flancs étaient également recouverts de marques noires et
bleues. Cela me donnait envie de tuer encore une fois William Yates.
Son œil indemne se tourna vers moi.
— Je veux prendre une douche. Je… Je sens encore le sang sur moi.
Je savais qu’il parlait de celui de Yates. J’avais fait de mon mieux pour nettoyer le visage de Nathan
avec un gant de toilette, mais il avait encore du sang dans les cheveux et il devait se souvenir encore du
jet chaud atterrissant sur sa peau. Je n’avais pas pu faire autrement, alors que Yates m’offrait l’occasion
parfaite de le descendre, trop distrait par l’état de son fils.
— Tu veux bien m’aider ? Ethan m’a dit que je pouvais si je n’y allais pas seul.
J’opinai et passai un bras autour de sa taille. Ethan lui avait donné un médicament contre la douleur,
mais plutôt léger. Nous rejoignîmes la salle de bain à pas lents. J’aidai Nathan à s’asseoir sur le petit
banc placé à côté du meuble. Alors que je le déshabillais, il me demanda :
— C’est vrai ? Ils sont morts ?
Il parlait de ses parents. Brody lui avait annoncé la nouvelle peu avant que je n’entre dans la chambre
pour voir comment il allait.
— C’est vrai, confirmai-je. Yates a demandé à ses hommes de les tuer dès que son sbire est venu te
récupérer à la marina.
Nathan hocha la tête.
— Brody m’a dit que tu avais la preuve que la fille… Megan… connaissait mon père.
— Elle fréquentait la même église que tes parents. Ton père l’a approchée pour savoir si elle
souhaitait t’aider pour ta campagne… à l’époque où tu étais encore engagé chez les Républicains.
Nathan hocha la tête.
— Je ne me souviens pas de l’avoir rencontrée, murmura-t-il.
— Parce que ça n’est jamais arrivé. On ne trouve aucune trace de sa participation à ta campagne. Ton
père s’en est servi d’excuse.
— Pour la séduire.
— Oui. Quand elle est tombée enceinte, elle est allée voir ton père. Sa santé mentale avait déjà
commencé à décliner à ce moment-là. Ta mère a tout découvert et l’a payée en se servant d’un chèque de
ta campagne, en contrefaisant ta signature. Clint et son père ont trouvé le chèque dans les affaires de
Megan, ainsi qu’une lettre de suicide disant qu’elle ne voulait pas vivre sans le père de son bébé. Ils ont
présumé qu’il s’agissait de toi à cause du chèque.
Nathan secoua la tête d’incrédulité.
— Toutes ces vies détruites, murmura-t-il.
Il devait parler de son père. Je ne commentai pas.
— Brody m’a dit que ma tante Verona allait bien. C’est vrai ?
— Oui. Elle était allée rendre visite à des amis à ce moment-là. Yates a envoyé ses hommes les
attaquer, puis a fait une audioconférence avec Brody pour donner l’impression qu’il était en leur
compagnie, quand tu lui as parlé. Comme il n’arrivait pas à te contacter, il s’est dit que Brody lui dirait
où te trouver. Ou bien il aurait enlevé Brody pour t’obliger à te montrer.
J’aidai Nathan à se lever pour pouvoir lui retirer son jogging en essayant de ne pas tenir compte de ses
hématomes, puisqu’ils ne faisaient que m’énerver davantage contre moi-même, pour ne pas l’avoir rejoint
assez vite. Et ils me donnaient très envie d’aller retrouver Clint pour lui tirer une balle en pleine tête. Si
Nathan n’avait pas eu besoin de moi, je serais allé le faire dans la seconde, à l’entrepôt. Mais ce type
était désormais le problème de Ronan, et comme il avait failli tuer l’un de ses hommes, je doutais qu’il
s’en tire facilement… ou s’en tire tout court.
— Je savais que tu me trouverais, murmura Nathan alors que je me redressais pour l’aider à retirer son
tee-shirt.
— Je te trouverai toujours quand tu auras besoin de moi, répliquai-je tout bas avant de l’embrasser.
Il m’entoura de ses bras, et je l’enlaçai quelques minutes. Cependant, lorsqu’il s’appuya un peu plus
lourdement contre moi, je le rassis pour me déshabiller à mon tour. J’allumai l’eau et attendis qu’elle soit
assez chaude pour aider Nathan à se lever et rejoindre la douche. Tout en le maintenant contre moi, je le
lavai tendrement, et quand vint le moment de m’occuper de ses cheveux, je le fis asseoir sur un petit banc
dans la douche. Lorsque j’eus fini de le nettoyer, je l’enlaçai en le laissant sous le jet d’eau chaude.
Il s’en était fallu de peu, et j’avais encore du mal à m’en remettre.
Après l’appel de Cain, j’avais vérifié mon application pour voir où se trouvait Nathan, mais quand une
alerte m’avait indiqué que la montre était déconnectée, j’avais pété les plombs. C’était Gage qui avait
géré les choses, nous amenant jusqu’à l’avion Clint et moi. Nous étions en train de décoller avec pour
objectif de nous rendre à Seattle quand la montre s’était rallumée. Une fois la frontière de l’État de
Washington franchie, nous avions viré vers le sud pour suivre le signal en plein cœur de l’État.
Les blessures de Nathan étaient assez sévères, mais pas suffisamment pour justifier un séjour à
l’hôpital. J’étais monté avec lui dans l’avion de Ronan pour retourner dans les îles San Juan, laissant
Gage se charger des forces de l’ordre. J’avais demandé une nouvelle faveur au directeur du FBI pour lui
dire que j’avais laissé un nouveau cadavre dans mon sillage. Comme lorsque j’avais tiré sur l’ex d’Ethan,
le directeur avait fait ce qu’il fallait avec les autorités locales. Même si je devais encore faire une
déposition, c’était une formalité à ce stade.
Je déposai des baisers dans le cou de Nathan tout en l’étreignant. Le soulagement que j’éprouvais à le
sentir dans mes bras était doux-amer. Mon cœur souffrait de ce qu’il fallait que je fasse.
— Je t’aime, Nathan, lui murmurai-je à l’oreille.
Il lâcha un gros sanglot et hocha la tête contre mon cou. Vu comme il resserra ses bras autour de moi,
un geste qui devait lui coûter le peu de forces qu’il lui restait, je sus qu’il avait deviné pour quelle raison
je lui faisais cette déclaration ici et maintenant.
— Je t’aime, répondit-il en reculant un peu pour m’embrasser.
Puis il posa le front contre le mien.
— S’il te plaît, Vincent, nous pouvons trouver une solution.
Sa supplique fit exploser la douleur dans ma poitrine, et les larmes me montèrent aux yeux.
— Chéri, s’il te plaît, souviens-toi de ta promesse.
Ma voix se bloqua sur le dernier mot.
Nathan geignit, puis se blottit contre moi. Je l’enlaçai encore un peu, avant de le faire sortir de la
douche pour le sécher. Nous n’échangeâmes plus un mot, jusqu’à ce qu’il soit au lit.
— Va changer le monde, Nathan, dis-je tout bas.
Je l’embrassai ensuite passionnément. Peu après, il fermait les yeux.
Sans doute pour ne pas me voir m’en aller.
Je parvins à peine à atteindre le couloir avant que les larmes se mettent à couler. Je les essuyai et me
redressai. Je recommençai à marcher, mais je m’arrêtai brusquement en voyant Brody m’observer depuis
le haut de l’escalier.
— Prends soin de lui, lançai-je.
Je descendis en vitesse sans lui laisser le temps de réagir et récupérai le sac que j’avais laissé en bas
de l’escalier.
— Vincent.
Je me tournai vers Dom, qui se précipitait vers moi.
— Je dois partir, dis-je en m’essuyant discrètement les yeux pour me débarrasser des larmes qui
continuaient à vouloir couler. Mon taxi va bientôt arriver.
— Je sais. Je l’ai renvoyé.
— Quoi ? Pourquoi ?
— Parce que quand mon vieil ami insiste pour s’en aller, le moins que je puisse faire, c’est de le
raccompagner moi-même.
Il alla m’ouvrir la porte. Je l’observai avec circonspection en sortant de la maison. J’avais la poitrine
serrée quand je montai dans le SUV. Dom ne reprit la parole qu’après plusieurs minutes de trajet.
— Alors, tu vas vraiment partir comme ça ?
— Laisse tomber, Dom, répliquai-je sèchement.
— Explique-moi pourquoi tu fais ça.
J’étais tellement à vif que je rétorquai sans réfléchir.
— Parce que c’est le seul moyen de garantir sa sécurité !
Je me tournai vers lui.
— Tu veux la vérité, Dom ? Ça me fait tellement mal de savoir que c’est un seul choix fait il y a quinze
ans qui m’a conduit là !
— Quel choix ?
— Le tien ! Si j’avais eu le bon sens d’accepter ta proposition, mon frère serait toujours en vie, je
n’aurais pas à vivre dans ce putain de Fort Knox et cet homme merveilleux, ajoutai-je en faisant un signe
dans la direction de la maison de Dom, m’attendrait tous les soirs chez moi !
Je savais que mes propos n’avaient ni queue ni tête, mais je m’en fichais.
— Mais non, il a fallu que je prouve quelque chose ! Que je montre à ces connards la connerie qu’ils
avaient commise en nous renvoyant David et moi ! Toute cette fierté, où elle m’a conduit, hein ? Nulle
part. Nulle part, bordel !
Je secouai la tête et me tournai vers la vitre.
— Il est trop tard. J’ai déjà eu ma chance.
Un silence pesant flotta dans l’habitacle. Bon sang, j’avais besoin de me barrer. Et le plus tôt serait le
mieux.
— Si tu en avais une autre, tu la saisirais ? demanda Dom.
— Une autre quoi ? répliquai-je, las.
— Une autre chance.
— Quelle différence ça ferait ? murmurai-je.
— Mon ami, tu as beaucoup de choses à apprendre sur les Barretti, répondit-il, amusé. Nous sommes
la définition même des secondes chances. La seule question à se poser…
Il attendit que je le regarde dans les yeux pour poursuivre.
— … c’est à quel point tu la veux, cette seconde chance ?
Chapitre 31
— Mesdames et messieurs, veuillez vous asseoir, je vous prie. Monsieur Wilder va faire une déclaration,
puis il répondra à quelques questions.
Preston me tapota gentiment l’épaule, puis se pencha pour me parler à l’oreille, afin que le micro
devant nous ne puisse pas capter ses paroles.
— C’était un honneur, Nathan.
Je posai la main sur la sienne et hochai la tête, espérant qu’il saisirait mon message silencieux. Il me
rendit mon sourire, puis descendit de l’estrade. Les flashs continuèrent à m’éblouir tandis que les
journalistes me prenaient en photo, et j’attendis qu’ils aient terminé pour m’exprimer. Les mains sur le
podium, je ne regardai pas mes notes. Preston m’avait aidé à rédiger un discours banal expliquant mon
retrait des élections, mais cette déclaration écrite ne m’intéressait plus. J’en avais marre de jouer la
sécurité.
— Merci à tous d’être venu.
Ma voix était sèche et râpeuse, comme si je ne m’en étais pas assez servi ces deux dernières semaines.
Ce qui n’était pas très loin de la vérité, sans doute, puisque j’avais peu parlé après que Vincent m’avait
quitté. Rien que de penser à lui faillit me faire dérailler, alors je me forçai à me concentrer sur la foule de
journalistes.
— J’aimerais commencer par confirmer les rumeurs qui circulent ces derniers temps : je renonce à
l’élection pour le poste de sénateur. Cela aurait été un grand honneur pour moi de vous représenter et de
représenter notre grand État de Caroline du Sud dès janvier dans la capitale, mais j’ai décidé de régler
d’abord certaines choses dans ma vie avant d’être prêt à parler pour les autres.
Il y eut quelques murmures étouffés, mais très vite, le silence revint.
— Tout d’abord, je souhaite renouer une relation que je n’aurais pas dû délaisser de prime abord. J’ai
eu la chance de passer ces deux dernières semaines en compagnie de mon frère Brody. Cela m’a permis
de comprendre que c’était lui que je devrais faire passer en premier, ce que je n’ai malheureusement pas
toujours fait. Puisque l’occasion m’est offerte d’y remédier, je vais la saisir. En outre, cette récente
attaque contre ma famille et moi m’a vivement rappelé que la vie pouvait changer en un instant, qu’elle
pouvait vous être ôtée en une seconde. Je ne la tiendrai plus jamais pour acquise.
Je pris une grande inspiration pour me préparer.
— Je crois toutefois que la plus grande leçon que j’ai retenue de ces dernières semaines, celle qui m’a
vraiment ouvert les yeux, c’était de découvrir que je pouvais parler en mon nom et en celui d’autres sans
forcément le faire dans des fonctions officielles. Cette voie a été tracée pour moi depuis mon plus jeune
âge, mais au fond de moi, je n’en ai jamais voulu. Il a fallu qu’une personne très spéciale entre dans ma
vie pour que je réalise les nombreux mensonges que je me racontais depuis trop longtemps. Ce qui
m’amène à mon dernier point… un sujet dont j’aurais aimé ne pas avoir à parler, mais qui ferait couler
trop d’encre si je ne l’abordais pas moi-même.
Je me raidis pour la suite.
— Pour des raisons que j’ignore, mon opposant politique, ainsi que bon nombre d’entre vous dans
cette pièce ont remis en question ma sexualité en de multiples occasions. Même si j’aimerais qu’elle ne
soit pas un poids dans la balance servant à évaluer ma capacité à faire ce travail, le fait est qu’elle est un
poids, parce que vous en avez fait un. Vous avez décrété que ma sexualité jouait un rôle dans ma capacité
à m’exprimer pour les citoyens que je voulais représenter. Vous avez décidé que la personne que je
retrouve chaque soir chez moi était plus importante que mon désir de m’assurer que tous les Américains
soient égaux devant la loi. Vous passez votre temps à vous demander quelle étiquette m’attribuer au lieu
de vous interroger sur mon engagement envers les personnes que je souhaitais servir. Alors, puisque je
préfère que vous vous concentriez à l’avenir sur les qualifications de mon remplaçant plutôt que sur moi à
compter de ce jour, je vais vous révéler quelque chose qui ne devrait concerner personne d’autre que
moi. Oui, je suis gay.
J’attendis que les cliquetis frénétiques des appareils photo et les voix se calment pour poursuivre.
— Non, je n’essayais pas de cacher ou de nier ma sexualité. Je ne savais simplement pas comment y
faire face, alors j’avais choisi de l’ignorer. J’ai été élevé dans la croyance qu’être gay me rendait
inférieur aux yeux de Dieu… ou de ceux de la société. Je ne crois pas que ce soit vrai pour Dieu, en
revanche, pour la société, ça l’est malheureusement toujours, et ça continuera à l’être tant que des
étiquettes comme « gay » ou « hétéro » seront nécessaires. Parce qu’en réalité, ça n’a pas d’importance.
Je secouai légèrement la tête.
— J’espère juste que ce jour viendra, et pour le restant de mes jours, je ferai tout ce qui est en mon
pouvoir pour m’assurer que la génération future puisse annoncer sa candidature pour l’un des meilleurs
boulots de ce monde sans que sa sexualité ne soit évoquée une seule fois. Des questions ?
De manière prévisible, plusieurs mains se levèrent et tout le monde se mit à hurler. J’indiquai une
jeune femme au premier rang.
— Barb, la saluai-je d’un signe de tête.
— Monsieur Wilder, vous n’avez pas indiqué quel rôle le meurtre brutal de vos parents et le scandale
qui en a résulté ont joué dans votre décision.
— La perte de mes parents n’a pas influé sur ma décision. Et, pour que les choses soient claires, il ne
s’agit pas d’un scandale. Les forces de l’ordre ont trouvé de véritables preuves de l’implication de mes
deux parents dans le décès de Megan Yates. Ils auront tous les deux à répondre de ces péchés dont ils ont
si souvent accusé les autres. C’est tout ce que je dirais sur le sujet.
J’indiquai un autre journaliste. Les questions s’enchaînèrent pendant vingt bonnes minutes avant que je
n’adresse un coup d’œil à Preston, qui opina et mit un terme à la conférence de presse. Bien sûr, la
plupart des journalistes me suivirent quand je quittai le bâtiment, mais Preston avait prévu le coup et
s’était arrangé pour qu’un taxi m’attende à la sortie. Conscient que les journalistes feraient le pied de
grue devant chez moi, j’avais décidé de rester quelques jours à l’hôtel en attendant que ça se tasse.
Je donnai l’adresse au chauffeur, puis m’affalai contre le siège et sortis mon portable. La conférence de
presse avait été diffusée en direct à la télévision, donc je ne fus pas surpris de voir un texto de Brody me
félicitant. J’en avais aussi d’Ethan et d’autres membres de la famille Barretti que j’avais rencontrés ces
dernières semaines. Ce fut cependant le SMS d’Everett qui me mit les larmes aux yeux.
« Je suis fier de toi. »
Ces cinq mots me bouleversèrent. Je composai machinalement son numéro. Nous nous étions parlé
régulièrement ces dernières semaines. Reese avait retrouvé des sensations dans les jambes, si bien que
les médecins étaient persuadés qu’après un peu de kinésithérapie, il serait capable de remarcher et
pourrait même se rétablir complètement. Ses brûlures seraient plus longues à soigner, et Ronan avait
décidé que Reese serait mieux à Seattle, afin de pouvoir superviser sa guérison. Même si Reese ne lui
parlait toujours pas, Everett avait décidé de rester quelque temps à Seattle pour être présent si son fils
changeait d’avis.
— Nathan. Tu tiens le coup ? me demanda-t-il dès qu’il décrocha.
— Ça va, mentis-je, puisque je ne voyais pas l’intérêt de mentionner cette insoutenable douleur dans
ma poitrine.
Heureusement, Everett ne sembla pas s’en rendre compte, à ma voix. Il reprit :
— Tu comptes aller chez ton frère ensuite, c’est ça ?
— Oui, murmurai-je. Dès que les journalistes se seront calmés, je ferai mes bagages.
Brody m’avait invité à rester chez Beck, Quinn et lui aussi longtemps que je le souhaitais, mais je
n’étais pas certain que c’était ce que je voulais vraiment. Je désirais me rapprocher de lui, cependant,
j’ignorais toujours quoi faire de ma vie et je n’étais pas certain que le Montana serait le meilleur endroit
pour le découvrir. J’avais tout de même accepté de lui rendre visite quelques semaines, le temps de
trouver quoi faire de moi.
— Nathan, tu n’as pas eu de nouvelles de Vincent, par hasard, si ?
Rien que son nom déclencha une douleur insupportable dans mon cœur. J’étais tellement en colère
contre lui de m’avoir dit qu’il m’aimait pour mieux s’en aller ensuite. Et pourtant, bien qu’ils aient été
durs à entendre en sachant ce qu’ils signifiaient, je m’accrochais toujours à ces mots comme à une bouée
de sauvetage.
— Euh, non. Pourquoi ?
— Oh, rien… Je ne l’ai pas vu depuis un moment et il ne répond pas à mes appels. Je m’inquiétais
un peu, c’est tout.
Je me redressai sur mon siège. Maintenant, je l’étais aussi.
— Il ne répond pas à tes appels ? répétai-je en regardant la montre que je n’avais toujours pas enlevée.
— Non, confirma Everett. Il ne prend pas non plus de nouvelles de Reese.
Cela ne ressemblait pas du tout à Vincent. Ma gorge se noua.
— Je suis sûr qu’il va bien.
— Oui, tu dois avoir raison, répondit Everett, dont j’entendis cependant l’inquiétude. Désolé, il faut
que j’y aille, mais on se rappelle bientôt, d’accord ?
— Quoi ? demandai-je, distrait. Euh, oui, d’accord.
Everett raccrocha, et je restai un long moment à fixer le portable. Je n’avais même pas le numéro de
Vincent pour le contacter moi-même. Encore qu’il ne décrocherait sans doute pas et ne me rappellerait
pas davantage.
Bon sang, et s’il lui était arrivé quelque chose ?
Mes pensées dérivèrent vers sa maison et toutes ses mesures de protection. Et si l’une d’elles avait mal
fonctionné et qu’il avait des ennuis, à présent ? Et si… et si son corps…
— Euh, monsieur ? lançai-je au chauffeur. J’aurais besoin d’aller ailleurs, en fin de compte.
— Bien sûr, où ça ?
— En Virginie-Occidentale.
La peur s’insinua en moi alors que j’approchais du premier portail. Et si ma montre ne fonctionnait pas ?
Je n’aurais dans ce cas aucun moyen d’entrer dans la maison. J’avais déjà renvoyé le taxi, après lui avoir
versé une somme indécente et un généreux pourboire. J’avais mon portable, cela dit. Je pourrais toujours
appeler de l’aide.
Retenant mon souffle, j’approchai ma montre du panneau près du portail. Le soulagement m’envahit un
bref instant quand ce dernier s’ouvrit, avant que l’inquiétude ne me reprenne. J’ouvris en vitesse le
second portail, puis la porte d’entrée. Heureusement, tout se déroula sans accroc.
— Vincent ! criai-je dès que je pénétrai à l’intérieur.
La maison n’était pas en mode confinement, donc c’était bon signe, n’est-ce pas ?
Je courus dans le garage et entrai dans la cuisine vide. Aucun signe de Mickey et de Minnie tandis que
je montais l’escalier.
— Vincent ! criai-je une nouvelle fois, et alors que j’arrivais en haut des marches, je me cognai à un
corps puissant.
Des mains familières m’agrippèrent par les bras, et je soupirai de soulagement.
— Nathan, qu’est-ce qui te…
Je le coupai d’un baiser passionné.
— Dieu merci, soufflai-je avant de l’embrasser à nouveau.
Vincent me rendit mon baiser, puis me plaqua le dos au mur pour dévorer mes lèvres.
— Merde, on n’a pas le temps pour ça, marmonna-t-il en me prenant la main.
Il ramassa un sac de sport par terre et m’entraîna en bas de l’escalier.
— Ta voiture est dans l’allée ? demanda-t-il avec impatience.
— Quoi ?
— Ta voiture ? répéta-t-il.
— J’ai pris un taxi.
— Bien, commenta-t-il simplement en se dirigeant vers le garage.
Il indiqua sa voiture.
— Monte.
— Vincent…
— On n’a pas le temps. Dans la voiture.
Il soutint mon regard un bref instant alors qu’il ouvrait le coffre.
— S’il te plaît, Nate.
Je montai à l’avant du SUV sans un mot, où je fus accueilli par deux miaulements reconnaissables.
Tournant la tête, je découvris Mickey et Minnie sur la banquette arrière, dans deux cages de transport. Le
coffre fut sèchement refermé, puis Vincent monta derrière le volant. Il appuya sur la télécommande
d’ouverture du garage tout en démarrant la voiture. Moins d’une minute plus tard, il remontait son allée et
s’arrêtait tout au bout, dans le virage rejoignant la route principale. D’après ce que j’en savais, il
s’agissait du seul accès à sa maison. Je le regardai consulter sa montre.
— Mais… qu’est-ce que tu fais ? demandai-je, surpris par notre immobilité.
— Je m’assure que personne n’emprunte cette route, murmura-t-il.
— Pourquoi…
Je ne pus finir, coupé par une énorme explosion. Je tournai la tête sur la droite et vis un panache de
fumée noire et une grosse boule de feu s’élever dans les airs.
De l’endroit où se trouvait la maison de Vincent.
— Oh mon Dieu. C’était ta maison ?
Avant que je n’arrive à comprendre ce qu’il se passait, Vincent me prit dans ses bras et s’empara de
ma bouche. J’oubliai en un instant l’explosion, les chats et tout le reste sous ses baisers.
— Tu m’as manqué, murmura-t-il contre mes lèvres.
Je savais que je devrais plutôt chercher à comprendre ce qu’il se passait, mais en cet instant, je m’en
fichais.
— Toi aussi.
Dans ma hâte à l’enlacer, je grimpai pratiquement sur la console centrale. Au bout d’un moment, il
recula et me réinstalla dans mon siège.
— Attache-toi, lança-t-il avec un clin d’œil en reprenant la route.
J’obéis.
— Vincent, qu’est-ce qu’il se passe ?
— Qu’est-ce que tu fais là, Nathan ? demanda-t-il sans répondre à ma question.
— J’ai parlé à Everett. Il m’a dit qu’il n’avait pas eu de tes nouvelles depuis longtemps et qu’il
commençait à s’inquiéter…
Je m’interrompis en voyant Vincent secouer la tête.
— Cet enfoiré. Il faut toujours qu’il se mêle de tout, commenta-t-il en souriant.
— Quoi ? Comment ça ?
— Il a utilisé une montre cassée, chéri.
— Quoi ?
J’avais dû entrer dans la quatrième dimension, parce que je ne pipais plus rien.
— J’ai parlé à Everett ce matin… et tous les jours ces deux dernières semaines, expliqua Vincent.
— Ah bon ? Alors pourquoi…
Je compris enfin l’allusion à la montre cassée. Celle-là même que j’avais brisée quelques semaines
plus tôt pour faire peur à Vincent et le faire rentrer.
— Ce connard, commentai-je, incrédule. Il m’a dupé.
— Oui, confirma Vincent, hilare. Ça m’épargne le trajet jusqu’à Charleston, cela dit.
Il indiqua la montre à mon poignet.
— Cette enflure savait que la première chose que je ferais après avoir quitté la maison serait de te
chercher. Il a dû se dire qu’on se croiserait en chemin, comme ça.
— Euh, quoi ?
Je secouai la tête.
— C’est bien ta maison qui vient d’exploser ?
Vincent entrelaça ses doigts aux miens et leva ma main jusqu’à ses lèvres pour l’embrasser.
— Promis, je te dirai tout quand nous serons arrivés à destination, chéri. Et si tu te reposais ? Ta
conférence de presse a dû t’épuiser.
— Tu l’as vue ?
Il opina.
— Tu as été extraordinaire.
Il posa nos mains jointes sur sa cuisse.
— Dors, Nathan. Nous avons beaucoup de choses à nous dire.
Ses paroles me procurèrent du réconfort… et de l’espoir.
— Tu me raconteras tout ? demandai-je en posant la tête sur l’appuie-tête.
— Oui, promis.
Je pensais être incapable de dormir, mais je fermai les yeux quand même. Quelques heures plus tard,
Vincent me secouait doucement pour me réveiller.
— Chéri, nous sommes arrivés.
Me redressant, j’essayai de voir où nous étions malgré mon cerveau embrumé.
— Tu te fiches de moi ? m’écriai-je quand je reconnus l’endroit.
Il s’agissait du motel où nous avions passé notre première nuit ensemble après qu’il m’avait sauvé chez
moi. Ce lieu kitsch avec le lit en forme de cœur et un miroir au plafond.
Vincent sourit et m’embrassa.
— C’est notre coin, chéri. Dès que tu as appuyé ton corps tout chaud contre moi ce matin-là, j’ai su que
tu foutrais toute ma vie en l’air.
Il m’effleura de ses lèvres.
— Et c’est bien ce que tu as fait… De la meilleure des manières.
L’attrapant par le cou, j’approfondis notre baiser en gémissant. Lorsque nous nous séparâmes enfin, il
sortit de voiture et attrapa l’une des caisses à chat. Je pris l’autre. La chambre était exactement la même
que la dernière fois, et tandis que je faisais sortir Mickey et Minnie de leurs cages, Vincent retourna à la
voiture pour récupérer son sac et une litière pour les chats. Il leur versa également à manger et à boire
pendant que je mettais les cages dans un coin. Au début, les animaux furent nerveux, puis ils trouvèrent la
fenêtre, s’installèrent sur le rebord pour regarder dehors et ils se calmèrent.
L’instant d’après, je me jetai dans les bras de Vincent, qui chercha mes lèvres. Il me fit reculer vers le
lit tandis que je cherchais à lui ôter ses vêtements, mais il m’attrapa par les poignets avant que je ne
puisse atteindre son pantalon. Il m’allongea sur le matelas et m’embrassa passionnément.
— On parle d’abord, déclara-t-il en haletant.
Je voulus me redresser pour pouvoir être plus attentif, mais il refusa d’un signe de tête.
— Non, comme ça. Ça fait des semaines que j’attends de t’avoir à nouveau contre moi, alors
maintenant que tu es là, tu n’iras nulle part.
Sur le point de lui faire remarquer qu’il aurait pu avoir la même chose tout ce temps, je me retins. Je
préférais entendre ce qu’il avait à dire.
— Oui, j’ai fait exploser ma maison.
— Pourquoi ? demandai-je, sidéré.
— Parce que, pour que je puisse vivre vraiment, Vincent St James devait mourir.
Je secouai la tête, parce que je ne comprenais pas. Il m’embrassa avant que je ne puisse formuler ma
question.
— Si Vincent St James n’existe plus, il n’y a plus de raison de le traquer… et aucune revanche à
prendre. Ce n’est pas pour rien qu’ils m’appelaient « le Fantôme », Nate. C’est parce que je suis doué
pour me cacher. Les hommes avec lesquels je travaillais il y a dix ans ne m’ont jamais revu. Ils savent où
j’habite, parce que je n’ai jamais voulu le cacher, mais c’est tout. Je n’avais pas d’amis, pour ne pas
avoir de liens avec le monde extérieur. Je n’avais pas d’amants, pour qu’ils ne puissent pas devenir une
cible.
— Mais Everett ?
— Everett va pleurer son ami. Il sera sans doute le seul à assister à mes funérailles. Il s’occupera de
mes affaires. Il s’assurera que tout le monde apprenne bien que Vincent est mort… de façon tragique,
mais tout à fait accidentelle, dans l’explosion de sa maison à la suite d’une fuite de gaz.
— Tu ne peux pas lui faire ça, Vincent…
— Il est dans la confidence, chéri. Il est au courant de tout.
Il me caressa la joue. Mes bleus avaient guéri pour la plupart, pourtant, il s’attarda sur les endroits où
j’avais été frappé.
— Mes ennemis n’auront aucun moyen de me traquer, puisque je n’existerai plus. Il s’est avéré que
Ronan et Dom avaient des compétences que même moi je n’avais pas.
— Lesquelles, par exemple ?
— Celle consistant à trouver un corps à la morgue de Chattanooga correspondant à ma description
générale. Celle consistant à me donner une nouvelle identité, aussi. Un nouveau numéro de sécurité
sociale, des antécédents de travail, la totale.
C’était presque trop beau pour le croire.
— Pourquoi ? demandai-je.
— Tu sais très bien pourquoi, souffla-t-il juste avant de m’embrasser.
— Pour moi ? Tu as fait ça pour être avec moi ?
— Je pensais devoir attendre la fin de ton premier mandat au Sénat pour te supplier de faire quelques
changements pour moi.
Il secoua la tête.
— Mais après avoir vu la conférence de presse… C’était comme si je recevais ma seconde et ma
troisième chance en un seul paquet.
Il soutint mon regard.
— Nate, ce serait dangereux pour moi d’apparaître dans les médias, mais si tu décides d’exercer des
fonctions officielles, nous pouvons faire en sorte que ça marche.
— Comme Everett et Pierce, tu veux dire ? En se voyant en douce ? En se cachant ?
— Je sais que ce n’est pas l’idéal, mais je ferais n’importe quoi pour toi… sauf me tenir à tes côtés
devant les caméras… Ce serait trop dangereux.
— Non, refusai-je en secouant la tête.
Vincent se figea et commença à s’éloigner de moi. Je le saisis par le bras, ayant compris ce qu’il
pensait.
— C’était « non » au fait de se cacher, Vincent.
Il s’interrompit dans son geste et se rassit sur le lit à côté de moi.
— Si nous nous lançons là-dedans, c’est ensemble, Vincent. Tous les deux.
Je me penchai pour l’embrasser, puis je reculai juste un peu.
— Tu ne sais pas que tu es le bon pour moi ? Je n’ai besoin de rien d’autre.
Il passa un bras autour de ma taille pour m’attirer contre son torse.
— Juste nous, murmura-t-il.
— Juste nous.
— Ça me paraît parfait, Nate.
Je caressai son visage en peinant à croire qu’il était vraiment là et à moi.
— C’est parce que c’est parfait, répliquai-je en l’enlaçant, certain que je ne pourrais plus jamais le
lâcher. Ça l’est vraiment.
Épilogue
Bien que Sloane Kennedy a toujours rêvé d’être écrivain lorsqu’elle était adolescente, elle n’a fait le
plongeon qu’en Mars 2015 lorsqu’elle a sorti son premier roman comme auteur indépendant. Depuis, elle
a publié plus d’une douzaine de livres dont les séries best-seller d’Amazon Barretti Sécurité, Trouver, et
Les protecteurs. Alors qu’elle a d’abord commencé à écrire de la romance M/F, elle a trouvé sa véritable
passion d’écriture la romance gay et quatre de ses plus récentes publications ont atteint la première place
sur la liste des best-sellers de romance Gay d’Amazon, et Libérer Zane, son dernier livre de la série
Barretti Sécurité, s’est placé dans la liste globale des best-sellers d’Amazon.
Sloane est née en Allemagne et a grandi en Virginie et dans le Wisconsin. Même si elle vit actuellement
dans le Wisconsin, l’endroit où elle s’est toujours sentie le plus à l’aise est Seattle, et beaucoup de ses
livres se déroulent dans la ville d’émeraude. Même si elle est célibataire, une ménagerie de 2 chiens et 3
chats la maintient occupée et 3 jeunes nièces s’occupent du reste de son temps libre. Sloane aime être en
mesure de partager sa passion pour la romance avec les lecteurs et elle est vraiment humble devant tout le
soutien qu’elle a reçu de fans et d’autres auteurs.
Résumé
Tout ce que j’ai toujours voulu, c’est servir et protéger mon pays. Cela a fini par me coûter tout ce
que j’avais…
À 49 ans, Vincent St. James a appris à vivre avec les choix qu’il a faits, même s’il n’en est pas toujours
fier. Après que l’armée dans laquelle il est pratiquement né a décidé que sa sexualité était plus importante
que ses états de service impeccables, Vincent a tout perdu, y compris l’homme avec lequel il avait prévu
de passer le reste de sa vie.
Et un homme qui n’a aucune raison de vivre n’a rien à perdre.
J’ai fait un choix terrible il y a trois ans et il m’a coûté la seule personne qui ait jamais vraiment
compté pour moi. Mais il y a peut-être un autre moyen d’arranger les choses…
Nathan Wilder, 30 ans, ne peut pas revenir sur le moment où il a trahi son frère jumeau, mais il peut
essayer de faire en sorte que la haine qui l’a poussé à se retourner contre Brody n’ait plus jamais
l’occasion de se manifester. Et si cela signifie aller à l’encontre de l’électorat de son puissant père dans
une course sans scrupules pour un siège au Sénat des États-Unis, qu’il en soit ainsi. Mais lorsque les
menaces qui se limitaient à des courriels inoffensifs commencent à prendre un tour plus dangereux,
Nathan est mis directement sur le chemin d’un homme mystérieux et dangereux qui pourrait bien finir par
le forcer à affronter des vérités qu’il n’est pas encore prêt à affronter.
Protéger Nathan était censé être une promenade de santé pour un type comme Vincent. Mais rien de ce qui
concerne le jeune homme n’est ce à quoi il s’attendait, en particulier les sentiments morts depuis
longtemps que Nathan éveille en lui.
Des sentiments qui ne sont pas seulement de la protection.
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