Théorie Générale du Droit Constitutionnel
Pr. Jamal Hattabi
Séance 6
§ .2. L’établissement de la constitution
Depuis le précédent américain de 1787, l'idéal constitutionnel n’a cessé de se
renforcer au point que l’établissement d’une constitution s’impose comme l’unique
acte symbolisant la naissance d’un Etat ou le changement d’un régime. Qu’elle soit
élaborée au lendemain de la création d’un nouvel Etat ou au lendemain d’un
changement de régime, elle signifie toujours une rupture juridique entre le passé et
le futur.
Toute intervention sur la constitution relève des attributions du pouvoir
constituant. Ceci est nécessaire chaque fois qu’un Etat souhaite se doter d’un
régime politique nouveau: suite à une défaite militaire, accession à l’indépendance,
guerre civile ou crise politique intérieure grave, occupation étrangère etc...
Généralement on distingue entre deux formes d’interventions du pouvoir
constituant:
- Une forme originelle quand il s’agit de rédiger pour la première fois un texte
constitutionnel. On appelle cette opération l’élaboration de la constitution.
- Une forme dérivée quand il s’agit de retoucher la constitution c’est à dire la
modifier sur certains points sans bouleverser son schéma général. On appelle cette
opération la révision de la constitution.
A. L’élaboration de la constitution
L’élaboration d’une constitution relève du pouvoir constituant originaire.
L'intervention de ce pouvoir diffère en fonction de la place réservée au peuple. Cela
s’effectue donc d’une façon plus ou moins démocratique selon les pays et les
régimes. On peut classer les diverses modalités de l’exercice du pouvoir constituant
originaire en fonction de ce critère. Il y a donc des modes démocratiques et des
modes non démocratiques.
A.1. Les modes non démocratiques
La méthode non démocratique désigne le mode qui exclu toute participation
des citoyens dans l'élaboration du texte constitutionnel. On en distingue deux:
- une manière ouverte désignée souvent sous le nom de charte octroyée
- une manière dissimulée ou la charte négociée
La première modalité exclut toute participation du peuple. Ici, le monarque
ou le détenteur du pouvoir élabore la constitution comme il lui convient et l’impose
au peuple. En France on peut citer l’exemple de la charte de 1814 qui avait été
octroyée au peuple français par le Roi Louis XVIII. Ce type de procédé n’a pas
entièrement disparu puisqu’il est encore en vigueur lors de certains changements
brutaux de régimes. Cela se produit souvent lors des coups d’Etat ou les vainqueurs
s’arrogent le droit d’élaborer des constitutions et de les mettre en application sans
consultation préalable du peuple.
La manière dissimulée est celle ou on consulte le peuple sur un texte élaboré
en dehors de lui et par un groupe non élu et désigné par le pouvoir. On peut citer à
titre d’exemple la constitution de la cinquième république française, qui a été
élaborée par une équipe dirigée par Michel Debré. Ce fut également le cas des
différentes constitutions Marocaines jusqu’en 1996.
Toutefois, si le précédé est non démocratique, il se peut que la pratique
aboutit à l’établissement d’un régime démocratique. Tel est le cas de la République
française. Notre souhait est que cela serve d’exemple pour les marocains et que la
pratique marocaine de la constitution actuelle aboutisse au même résultat.
A.2. Les modes démocratiques
Ce sont les modalités qui associent le peuple à l’établissement de la
constitution. Ils sont généralement en vigueur dans les pays démocratiques. Cela
s’explique par le souci des gouvernants de puiser leur légitimité dans le
consentement du peuple. La recherche de ce consentement se traduit par un appel au
peuple à participer au projet constitutionnel. Trois modes d’intervention
apparaissent traduisant chacun un degré de participation effective du peuple dans le
processus d’établissement de la constitution.
- Dans le premier mode l’intervention du peuple se limite uniquement à
choisir l’assemblée constituante. Celle-ci est souveraine. Elle a pour fonction
d’élaborer et d’adopter la constitution.
- Dans le deuxième mode, le peuple intervient à deux étapes: dans un premier
temps il désigne les membres de l’assemblée constituante et ensuite il ratifie le texte
présenté par l’assemblée constituante. C’est le procédé le plus démocratique
puisque l’intervention du peuple est décisive. C’est à lui que revient en dernier lieu
le choix du texte constitutionnel. En cas de refus, il faudra reprendre la procédure
depuis le début. C’est à dire choisir les membres d’une nouvelle assemblée
constituante qui doit à son tour élaborer un nouveau texte sur lequel se prononcera
le peuple à nouveau. Cela s’est produit en France en 1946 ou il a fallu s’y prendre à
deux reprises pour établir la constitution de la quatrième république.
- Dans le troisième mode le peuple est directement associé à la rédaction du
projet. Il est consulté sur le contenu avant l’élaboration du texte final. Ses
propositions ne sont pas prise en compte mais elles servent néanmoins à connaître
les sentiments et les voeux du peuple. Ce procédé a été pratiqué dans l’ex URSS, en
Chine et à Cuba.
B. La révision de la constitution
Soumis à l’épreuve du temps, un texte, même constitutionnel, vieillit. Certes,
la charte fondamentale est le résultat d’un texte mûrement réfléchit, mais
l’évolution rapide de la société et des moeurs politiques lui impose des adaptations
régulières en sorte qu’elle réponde aux nouvelles aspirations du peuple et aux
nouvelles réalités politiques. C’est la raison pour laquelle une procédure de révision
a été prévue dans toutes les constitutions écrites. Comme il ne s’agit que de
retouches effectuées selon une procédure que la constitution renferme en elle-
même, le pouvoir constituant mis en oeuvre n’est pas le pouvoir constituant
originaire mais un pouvoir constituant dérivé. Il s’agit du pouvoir de révision de
la constitution destiné à corriger les lacunes et les imperfections techniques que peut
révéler le fonctionnement des institutions. Sa mise en oeuvre exige certaines
conditions dont l’importance varie en fonction des constitutions en place.
B.1. Les conditions d’exercice du pouvoir constituant dérivé
La mise en oeuvre du pouvoir constituant dérivé dépend de la nature de la
constitution. La procédure est plus ou moins complexe selon le fait qu’on est en
présence d’une constitution souple ou d’une constitution rigide. Lorsqu’il s’agit
d’une constitution souple, la modification se fait comme pour une simple loi. C’est
à dire que la constitution peut être révisée par les organes et les procédures servant à
l’adoption des lois ordinaires. Dans ce cas la suprématie constitutionnelle n’existe
pas car il n’y a aucune différence entre les lois constitutionnelles et les lois
ordinaires. Cette souplesse est l’une des caractéristiques des constitutions
coutumières. Il en est ainsi pour la constitution britannique. Cependant, il existe
quelques constitutions écrites souples dont l’exemple le plus significatif est celui de
la constitution chinoise du 4 décembre 1982. Celle-ci ne pose aucune condition
particulière pour sa révision. L’assemblée populaire nationale est souveraine et peut
ainsi modifier la loi comme il lui convient. Cela a été d’ailleurs le cas pour les
révisions intervenants en 1988, 1993, 2004 et en 2018.
Par contre lorsqu’il s’agit d’une constitution rigide, la procédure est lourde et
complexe. Puisque la constitution est la loi fondamentale de l’Etat, il faut prendre
quelques précautions pour dissuader tout esprit mal vaillant. Ici la constitution ne
peut être révisée que par un organe distinct de l’organe législatif et selon une
procédure différente de celle servant à l’adoption des lois ordinaires. La différence
existant entre les lois constitutionnelles et les lois ordinaires marque clairement la
suprématie des premières, qui occupent le sommet de la hiérarchie juridique.
B.2. Les modes d’exercice du pouvoir constituant dérivé:
Le problème de la révision recèle en lui-même la question de l’initiative.
Autrement dit qui est compétent pour proposer une révision de la constitution.
Généralement l’initiative appartient aux organes exécutifs et aux parlementaires.
Cette règle ne souffre qu’une seule exception, celle de la Suisse ou l’initiative est
accordée aux citoyens. En effet, il suffit d’une pétition portant cent mille signatures
pour déclencher le processus référendaire menant à la révision.
Au Maroc, toutes les constitutions successives depuis 1962 reconnaissent et
partagent ce pouvoir entre l’exécutif et le parlement. C’est ainsi que la constitution
de 1962 reconnaissait l’initiative de la révision au premier ministre et aux membres
du parlement à condition que la proposition soit approuvée à la majorité absolue.
Mais la révision effective reste conditionnée par la ratification par le peuple par
référendum. Mais depuis 1970, l’initiative revient au Roi et aux membres du
parlement à conditions de disposer d’une majorité des deux tiers. Cette disposition a
été reprise dans les deux révisions majeures celle de 1992 et celle de 1996. Depuis
2011 l’article 172 octroie l’initiative de la révision de la constitution au Roi, au
Chef du Gouvernement, à la chambre des représentants et la chambre des
conseillers.
Toutefois, si la constitution reconnaît la révision elle limite sa portée. Ainsi,
la révision ne peut intervenir dans certains cas prévus par la constitution. Au Maroc
par exemple, l’article 175 de la constitution exclu toute révision concernant les
dispositions relatives à la religion musulmane, la forme monarchique de l’Etat, le
choix démocratique de la Nation, ou les acquis en matière de liberté et de droits
fondamentaux inscrits dans la constitution.
Ces procédures marquent clairement la suprématie de la loi constitutionnelle
et justifient le fait qu’elle occupe la première place dans la hiérarchie des normes
juridiques.