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1994 - Jazamine

Nouvelle de Chris Beckett

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1994 - Jazamine

Nouvelle de Chris Beckett

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Jazamine dans le sous-bois

Chris Beckett

Jazamine dans le sous-bois


(Jazamine in the Green Wood)

Memorial Day

Je me levai et ouvris la fenêtre. Les chants d’oiseaux se répercutaient dans l’air doux et une
vieille femme enrobée revenait des jardins ouvriers en poussant son vélo dont le panier
contenait une pleine récolte de poireaux et de brocolis.
« Morning has broken, like the first morning… »
Elle chantait cette vieille balade.
Eh bien, oui, pensai-je. Je suppose que c’est en des jours pareils qu’on peut remercier Dieu
de toute Sa munificence: pour la lumière, pour l’air, pour le soleil, pour la grande valse des
planètes et des étoiles… mais n’oublions pas non plus de mentionner la tuberculose, le
béribéri et la TTX. (La TTX. Ah, maintenant on a une preuve, si tant est qu’on en avait besoin,
que Dieu est de sexe féminin ! )
J’enfilai mon pull-over et une paire de jeans et m’acharnai à enfiler mes bottines
orthopédiques.
Et dois-je remercier Dieu pour mes pieds ? me demandai-je. Dois-je La remercier pour la
malédiction d’être né garçon ? Dois-je La remercier pour mes parents raisonnables, eux qui
m’ont coupé du monde à cause de leurs bonnes intentions et leurs satanés principes ?
Je fermai la porte de mon appartement et clopinai jusqu’à Peace Square où se trouvaient les
Statues Commémoratives qui attendaient, sous les cerisiers en fleur, les discours annuels et
les larmes.
Sur le chemin, je croisai Harry Higgins, un grand gars baraqué à la barbe rousse qui portait
toujours la même veste brune avec une petit badge MRP sur le revers.
— Tu vas à la cérémonie, hein, Jack ?
J’acquiesçai, l’air coupable.
Jazamine dans le sous-bois

— Eh bien, ouais. Mes parents, tu sais…


Il me fit un clin d’œil.
— Ouais, bien évidemment. T’inquiète pas, mec, je comprends. Mais fais un saut au Men’s
Pub après, hein, Jack ? À la fin de la journée, les individus comme nous doivent se tenir les
coudes.
— Oui, bien sûr, je passerai.
— Bon gars, bon gars, rajouta Harry en me caressant le bras. Bon, profite de la cérémonie.
Ta mère va faire un beau discours, c’est sûr. C’est une femme forte, ta mère. Je l’admire. Même
si on n’appartient au même camp.
Je remarquai qu’il n’avait pas parlé de mon père.

¤ ¤ ¤

Devant l’Eglise-Mère, je vis Beatrice en compagnie d’une amie: Beatrice, ses cheveux blonds
bouclés et ses dents blanches comme le lait, Beatrice avec ses perles, ses nombreuses bagues
et ses robes en dentelles, accrochée à sa compagne avec tant de nonchalance mais toujours
autant de style, de grâce et de drôlerie.
Mon Dieu, elle est si belle qu’elle me glace les sangs.
— Bonjour, Beatrice, coassai-je.
Elle sourit et salua d’un geste:
— Salut, Jack !
Je voulais dire autre chose. Je m’étais en fait arrêté pour cela. Mais avant même de penser à
quoi que ce soit, elle s’était détournée, glissant son bras sous celui de son ami et l’embrassant.
Elles étaient probablement amantes.
Seul dans une cage de lumière, de floraison et de chant d’oiseaux, je les regardai partir.

¤ ¤ ¤

Sous les cerisiers, Mère faisait son habituel discours de responsable municipale.
— Nous sommes réunis ici pour commémorer les victimes de l’épidémie: nos maris, nos
frères, nos frères, nos fils…
Elle toucha la statue de la femme affligée qui posait son regard sur son ombre masculine
morte. Plein de femmes pleuraient à ce moment là. Hormis mon père et moi-même, aucun
autre homme n’était présent. Mon père s’apprêtait à parler. Je jetai un œil à la place. Elle était
plutôt vide si on exceptait le groupe réuni sous les arbres.
— Mais nous sommes également ici pour commémorer les femmes victimes des hommes
au cours des nombreux siècles précédents…
Jazamine dans le sous-bois

Elle se déplaça vers la seconde statue: celle d’une fillette terrifiée qui était agrippée et
retenue par de grossières mains masculines.
— Les hommes constituent le sexe faible, reprit ma mère. « Beaucoup meurent pendant la
grossesse, beaucoup meurent bébés et ils vivent moins longtemps, peut-être en raison du
conflit programmé dans leurs cerveaux. Ils ne sont pas moins capables, ils ne sont pas plus
méchants, mais ils sont plus faibles et, pour cette raison, nous ne devons jamais plus les
laisser prendre le contrôle de nos vies…
— Merci mère, murmurai-je en laissant mon regard errer sur la place vide.
Mais, désormais, elle n’était plus vide. Comme s’il était tombé du ciel, un jeune homme se
trouvait là, chancelant à quelques mètres de moi à peine. Il était mince, mal rasé, portait des
jeans curieusement coupés et un T-shirt bleu froissé.
Une vague odeur d’ozone flottait dans l’air.
— Cet homme est magique, maman, dit une petit fille calmement. Il peut surgir de l’air.
Mais sa mère ne l’entendit pas.
L’étranger sembla inquiet lorsqu’il s’aperçut que la petite fille et moi-même l’avions
remarqué, aussi me retournai-je rapidement. J’imaginai qu’il était une sorte d’animal de la
forêt qu’on pouvait aisément surprendre.
— Ce n’est pas que nous devions haïr les hommes, continuait ma mère. Moi-même, j’aime
un jeune homme plus que tout au monde…
À ce moment, son regard croisa le mien en souriant. Je rougis et tout le monde me regardait
d’un air entendu, avec bienveillance. J’avais l’impression d’être nu, dévoré des yeux,
infantilisé.
— Mais leur nombre doit être maintenu au niveau actuel, reprit ma mère, pour notre bien à
tous, celui des hommes comme des femmes, des garçons comme des filles.
Tout le monde applaudit. Les femmes autour de moi me regardait comme si elles
s’attendaient à ce que je fasse montre de fierté. Certains lancèrent un regard à l’étranger
derrière moi, mais à cet instant mon père, Timothy, avec sa barbe bienveillante et ses yeux
brillants, grimpa sur le podium et toutes se tournèrent vers lui pour écouter ce qu’il allait dire.
— Merci, ma chère, dit-il à Maman en lui faisant un petit baiser tandis qu’elle s’écartait
pour lui faire place.
Il préside le Comité des Hommes. Lui et Maman ne vivaient pas ensemble, mais ils étaient
bons amis. Maintenant, au nom des hommes de la commune, il approuvait le discours de
Maman.
— Nous, les hommes, nous sommes très mal comportés par le passé, commença-t-il, mais
nous apprenons. Génération après génération, nous apprenons. Et je veux demander à
chacune d’entre vous de garder l’esprit ouvert et d’envisager qu’un temps pourrait venir où
on pourra de nouveau faire confiance aux hommes et qu’on pourra autoriser notre nombre à
augmenter naturellement en proportion des volontés de la nature…
Une femme d’âge moyen se tourna vers son amie.
Jazamine dans le sous-bois

— Oh, il est si gentil, dit-elle. C’est un homme bon. Cela serait différent si ils étaient tous
comme lui !

¤ ¤ ¤

— Quel est cet endroit ? demanda l’étranger en se plaçant lentement à côté de moi.
Il avait de très grands yeux bleus et il parlait avec un accent étrange qui n’était pas celui
d’un étranger mais qu’il n’avait jamais entendu auparavant.
— C’est Peace Square, dis-je. C’est le Jour des Commémorations.
Il me fixa.
— J’ai faim.
— Voulez-vous que je vous trouve quelque chose à manger ?
Il demeura ainsi à me fixer, comme si son cerveau était incapable d’analyser les sons qui
l’atteignaient par ses oreilles.
Un brise fraîche agita les cerisiers en fleurs. La douce voix de mon père poursuivait sur les
Programmes de Contrôle des Agressions et la nécessité d’établir des Masculinités Positives.
— D’où venez-vous, demandai-je à l’étranger. Comment êtes-vous arrivé ici ?
Les yeux perdus au-dessus de mon épaule, il regardait mon père sans réellement le voir. Il
passa enfin les mains sur son visage.
— J’ai si faim.
— Comme je vous l’ai proposé, je peux vous trouver quelque chose à manger. Mais je crois
que nous devrions nous éloigner d’ici.
Il approuva et me suivit dans les rues envahies de soleil, jetant des regards aux arbres, aux
maisons, aux gens, aux écriteaux et aux panneaux de circulation. Nous passâmes devant une
affiche électorale pour les RadFems et il s’arrêta pour la regarder. L’affiche présentait une
femme apeurée se recroquevillant devant une énorme ombre masculine. « JAMAIS PLUS ! »
Clamait l’affiche, « RÉDUISONS LE QUOTA MAINTENANT ! »
— Réduisons – Le – Quota, lut très lentement l’étranger à haute voix, comme s’il était un
enfant.
— Elles ne veulent plus de nous, l’ami, lui dis-je. C’est à ça que ça se résume. Elles ne
veulent plus de nous et elles n’ont plus besoin de nous non plus.
Il me regarda en fronçant les sourcils, puis se détourna de l’affiche et reprit sa marche. J’eus
à boitiller aussi vite que je le pouvais pour rester à son contact.
— Pas de voiture, dit-il au bout d’un moment.
— Non. En fait, on a beaucoup de mal à en avoir. Depuis…
Mais il n’écoutait pas. Nous étions devant l’Église-Mère et il était absorbé dans l’étude de
son enseigne au mandala rose. Des pétales enchevêtrés, se dépliant lentement jusqu’à la
floraison complète, enfin à l’abri du danger…
Jazamine dans le sous-bois

Il me regarda.
— D’où est-ce que je viens ? demanda-t-il, se répétant la question comme si je lui avais posé
la question auparavant. Je ne me souviens pas. Tant… tant d’endroits.
Fronçant les sourcils, il commença à tâter ses poches, comme si elles pouvaient contenir
quelque indice.
— Les arbres dansaient, dit-il. Le sol bouillait…
Il trouva un penny dans sa poche et me le tendit, puis en extirpa des fragments séchés de
feuilles et de fleurs. De petites fleurs bleues, précisément: des myosotis.
Les larmes lui montèrent aux yeux.
— Qu’y a-t-il ?
Il me tendit les fragments floraux, comme s’il pensait que ces restes flétris pouvaient d’une
manière ou d’une autre parler et me fournir un début d’explication. Les larmes coulèrent sur
ses joues tandis que son visage se tordait sous l’effort du souvenir; puis, soudain, il sembla se
détendre.
— Jazamine ! cria-t-il. Jazamine ! J’étais à côté d’elle à côté de ce bassin !
— Qui est Jazamine ? lui demandai-je.
— Elle a dit qu’elle m’y attendrait. Dans le sous-bois. Mais… mais je n’arrêtais pas de
tomber.
— De tomber ? Que voulez-vous dire ?
Il tressaillit. Il s’agita à nouveau. Plus qu’auparavant. Sa respiration s’accéléra, ses yeux
bougeaient sans cesse.
— Je ne sais pas qui vous êtes ! Je ne vous ai jamais vu de ma vie ! Pourquoi continuez-vous
à me poser ces questions ?
Il se mit à courir. Avec sa jambe folle et ma canne, ce n’était même pas le peine d’essayer de
le suivre.
— Arrêtez ! Revenez ! Je ne vous ferai aucun mal ! criai-je , mais il ne se retourna même
pas.

¤ ¤ ¤

La pièce d’un penny arborait le profil d’un roi, comme une pièce datant d’avant l’épidémie,
mais elle était neuve, une pièce anglaise frappée au maximum un an auparavant. Le problème,
c’est qu’il n’y avait plus de roi en Angleterre depuis plus de quarante ans.
Je connus un étrange instant de terreur, comme si le monde s’était soudain révélé n’être
rien d’autre qu’un décor peint et que j’avais jeté un coup d’œil à ce qui se trouvait derrière.
Deux femmes passèrent en riant, la main dans la main.
Jazamine dans le sous-bois

— … quoi qu’il en soit, Mandy était à côté de chez Gill et Sarah, dit l’une d’elle, et il y avait
une dispute terrible. Typique de Mandy, a dit Gill, mais elle n’est pas vraiment celle à qui en
parler. Quoi qu’il en soit, à ce sujet, Liz a dit… »
Jazamine dans sous-bois, celle que l’étranger aimait. Qui était-elle ? Dans quel monde
habitait-elle ?
Je m’agenouillai pour ramasser l’une des fleurs de myosotis froissés qui étaient tombées à
mes pieds.

¤ ¤ ¤

Plus tard, je me rendis au Men’s Pub. Il était très calme. À l’arrière, quelques garçons
faisaient une partie de Ninja Assassin, le seul jeu vidéo ayant survécu dans le pub. Au bar,
Harry Higgins discutait avec Peter Hemlock, son copain minuscule, et Rod Stone, le patron.
Ils me jetèrent un coup d’œil irrité lorsque j’entrai. Ils étaient tous trois des activistes du
MRP et il ne fait aucun doute qu’ils parlaient politique. Comme la plupart des gens, ils ne se
sentaient pas libres de parler d’un tel sujet devant moi en raison de l’identité de mes parents.
Je n’appartiens à aucun camp. Pas plus les hommes que les femmes ne m’acceptent comme
l’un d’entre eux.
Mais Harry présentait une sociabilité instinctive, compulsive même. Il se faisait un devoir
d’être sympathique avec tout le monde, de cultiver chaque possible relation.
— Jack ! C’est sympa de te voir, mon gars ! s’exclama-t-il. Laisse-moi te payer une pinte. Je
pense que tu dois en avoir besoin !
J’acceptai le verre, mais je voyais que son accueil était ambigu. Son visage souriait, mais ce
n’était pas le cas de ses yeux et il était pressé de reprendre sa discussion avec Peter et Rod
hors de portée de mes oreilles. Aussi, après que Rod m’eut tendu une pinte, je choisis avec
soin un siège assez loin d’eux et lançai l’antique juke-box de façon à ce que la musique leur
permît de continuer en paix à ourdir leurs projets et complots.
I want you
I want you so bad
I want you-ou-ou
I want you so bad
It’s driving me mad,
It’s driving me mad…

Le juke-box et sa musique, tout comme Ninja Assassin, datait de l’âge d’or, de l’époque
précédent l’Épidémie.
… I want you…
Je rêvais d’une fille comme Beatrice dans un sous-bois, nageant dans un bassin, le vert des
feuilles se réfléchissant sur sa peau.
Jazamine dans le sous-bois

À cet instant, Lily Tulip entra, oscillant précairement sur ses talons hauts. Elle portait une
robe moulante argentée fendue jusqu’en haut de sa cuisse moulée de soie. Ses cils étaient
lourds de mascara et de faux bijoux pendaient à ses lobes d’oreille.
Les trois hommes au bar la saluèrent. Harry siffla.
— Salut les gars, minauda-t-elle avant de me jeter un regard entendu, comme un pêcheur
expérimenté surveillant ses lignes. Je détournai rapidement le regard.
Mais je la surveillai de la même façon, à coups de regards furtifs, tandis qu’elle s’installait à
sa table habituelle, croisant ses longues jambes gainées de soie bleue et sirotant son curaçao
bleu.
… I want you so bad…
Que Dieu me vienne en aide, Lily n’était pas du tout ce que je désirais, mais je me voyais
bien pourtant en faire quelque chose avant la fin de la nuit.
Soudain, la porte s’ouvrit à la volée et l’étranger entra.

¤ ¤ ¤

— Ces sous-bois, lâcha-t-il à l’assemblée. J’essaie de me repérer dans ces sous-bois…


— Les sous-bois ? demanda Rod Stone.
— Partout autour, bredouilla-t-il avec cet accent impossible à resituer. On voit les branches
vertes au-dessus des toits. J’emprunte les chemins qui semblent le traverser mais ils s’avèrent
être tous des impasses.
Il se tourna vers moi.
— Il y avait des bains publics au bout de la première route, me dit-il sans pour autant
m’indiquer qu’il se souvenait de notre rencontre précédente. J’y suis rentré et ils étaient
pleins de vieilles femmes nues. C’était étrange. Elles n’essayèrent même pas de se couvrir. Ils
rirent seulement. Et, au bout de la route suivante, il y avait un couple sur un banc, dans les
bras l’une de l’autre, en train de regarder leurs enfants jouer, mais elles étaient toutes deux
des femmes.
— Cela vous semble inhabituel, n’est-ce pas ? demanda Harry, avec un regard narquois vers
Peter et Rod.
L’étranger le fixa d’un air absent.
— Il y a une petite parcelle de bois juste derrière, lança Rod en haussant les épaules, si c’est
de ça dont vous voulez parler. Vous pouvez le rejoindre en passant la porte du fond, là. Il y a
un portail au bout de la terrasse arrière. Suivez seulement la haie.
— Et, au milieu du bois, y a-t-il un bassin ?
Une nouvelle fois, j’imaginai une fille comme Beatrice pataugeant dans un bassin d’eau
chaude, entourée de joncs, d’épilobes et de myosotis.
Harry fronça des sourcils:
Jazamine dans le sous-bois

— Je ne me souviens pas d’un bassin, là-bas.


— Il n’y en a pas, précisa Rod.
Mais l’étranger était déjà en route.
— Attendez une minute, lança Harry. Puis-je vous offrir un verre ? Vous êtes nouveau en
ville, non ?
Il ne ratait jamais une occasion d’agrandir son cercle de connaissances.
— Ou quelque chose à manger ? demandai-je en les rejoignant. Je me souvenais à quel point
il avait faim quelques heures auparavant et je doutais qu’il ait mangé depuis. Vous devez être
affamé.
Il me regarda. Je ne sais pas s’il se souvenait de moi ou non, mais il accepta d’un geste de la
tête et je lui apportai deux parts de tourte tandis que Harry lui servait une pinte et nous
présentait tous.
— Harry Higgins, mon gars. Pour mes péchés, représentant local des Droits de l’homme. Si
vous avez besoin de quoi que soit, faites-le moi savoir. Nous autres devons nous serrer les
coudes par les temps qui courent, non ?
L’étranger demeura absent.
— Voici Peter, mon trésorier, continua Harry, et Rod ici est mon adjoint, lorsqu’il n’est pas
occupé à tirer la seule bière correcte en ville.
Il me jeta un regard en coin.
— Oh, et voici Jack, rajouta-t-il d’une voix clairement moins chaleureuse. Il est avec nous,
du moins de tout cœur, hein, Jack, mon vieil ami ? C’est jusque que sa mère se trouve dans
l’autre camp et que son père… et bien, Timothy est un chic type, bien sûr, mais il est une sorte
d’intégré, comme on disait dans le temps. Ça te va, Jack ?
Je souris avec difficulté.
— Oh, mais c’est un homme tellement bon, glapit Rod d’une cruelle voix de fausset.

¤ ¤ ¤

— Alors, comment vous appelez-vous, mon ami ? demanda Harry. Et d’où venez-vous
donc ?
La bouche du visiteur était pleine de tourte et ses yeux ne quittaient pas la porte du fond. Il
marmonna un nom que personne ne put entendre et rajouta qu’il venait de Birmingham.
— Birmingham, hein ? Eh bien, je n’arrivais pas à situer votre accent, mais je n’aurais
jamais parié que vous étiez un Brumnie1 !
— Et comment les fentes vous traitent-elles en ce moment ? demanda Rod Stone.
— Les fentes ?

1
Nom familier des habitants de Birmingham (N.d.T.)
Jazamine dans le sous-bois

— Les fentes, répéta Rod avec impatience. Vous savez, les bringues, les chattes…
— Les carrossées, proposa Peter Hemlock.
— Les femmes, quoi ! s’exclama Rod.
Une lueur de compréhension naquit.
— Oh… Les femmes… Eh bien…
Il leur jetait un coup d’œil, mal à l’aise, se demandant quelle réponse qu’ils espéraient.
— Eh bien, vous savez…
— On sait, mon gars, on sait…, reprit Harry avec sympathie. Mais vous avez quand même
un vrai champion là-bas en la personne de John Thompson.
L’étranger demeura sans réaction.
— Vous ne savez pas qui est John Thompson ? demanda Harry, très surpris. Vous venez de
Birmingham et vous ne connaissez pas le président du Comité local des hommes ? Bon Dieu,
mon gars, on dit que c’est l’homme le plus puissant d’Angleterre !
— Ah oui… Ce John Thompson… Il est…
— … d’un autre moule que notre cher Timothy Brown, persifla Harry en me faisant un clin
d’œil, pour bien montrer qu’il ne m’en tenait pas rigueur.
— Oh, mais Timothy est un homme tellement bon, rajouta Rod Stone une nouvelle fois avec
sa voix de fausset. Et lui ne prit pas la peine de me faire un clin d’œil.
— C’est un brouteur de chattes, lança Peter Hemlock en évitant mon regard. Il reposa son
verre de vodka. Ses yeux s’enfoncèrent dans le vague tandis que l’éthanol se mêlait à son sang.
Rod Stone emplit à nouveau son verre.
— Buvez donc, proposa Harry à l’étranger. Vous semblez en avoir besoin. Qu’espérez-vous
donc trouver de toute façon dans ces sous-bois, là derrière ?
— Jazamine. Elle a dit qu’elle…
Tous trois grognèrent avec désapprobation.
— Une fille ? Pour quoi faire ? demanda Harry. Ecoute, ami, si c’est un petit cul que tu
recherches, tu serais bien mieux loti à mon avis avec Lily, là.
Lily s’est rapproché dans notre dos dans un assaut brutal de parfum écœurant.
— Salut, ronronna-t-elle
— Elle a tout ce qu’une femme peut avoir, rajouta Harry en m’envoyant une œillade. Je
crois qu’on peut tous s’en porter garant, hein, les gars ? Mais elle a le cerveau d’un homme, ce
qui veut dire qu’elle sait exactement ce dont un homme a vraiment envie.
Lily battit des cils devant l’étranger. La compréhension se fit lentement dans ses yeux bleus
perdus dans le vague. Son visage féminin n’était rien d’autre qu’un masque de maquillage et
de mascara. En dessous perçait le solide visage d’un homme, brûlant d’une rage sans limite.
Ainsi, l’étranger recherchait Jazamine dans les sous-bois… et se voyait proposer ça.
Jazamine dans le sous-bois

Il rougit avec virulence et se retourna. Les autres se moquèrent. Il tenta d’amener la


conversation sur un autre sujet.
— C’est… c’est quoi le TTX ? lâcha-t-il. J’ai vu ça écrit sur un panneau.
Les rires moururent instantanément. Les quatre hommes le fixaient dans un silence
consterné.
— Vous voulez dire que vous ne savez pas ? demanda calmement Harry, toute amabilité
envolée.
L’étranger comprit qu’il avait fait une bourde et tenta de se reprendre.
— Non… Enfin, je veux dire si… J’ai juste oublié pendant quelques instants…
— Eh bien, si tu sais réellement ce que c’est, mon mignon, lâcha Lily d’une voix masculine
profonde, pourquoi ne nous le dis-tu pas ?
L’étranger me regarda avec désespoir. Je prononçai en silence « épidémie ».
— C’est… une maladie, dit-il.
— Ouais, dit Harry avec sécheresse. Une maladie. Et maintenant dis-nous ce que cela fait
aux hommes.
— Ça… commence comme une grippe, et puis…
— Tes couilles deviennent violettes et grossissent jusqu’à devenir des ballons de football,
aboya Rod Stone depuis l’autre côté du bar, et puis elles éclatent et tu meurs.
— Tout le monde sait ça, mon ami, reprit Harry d’un air de reproche. Tout le monde sait ça.
Le silence s’abattit.

¤ ¤ ¤

— Vous savez ce qu’il est, non ? dit Rod. C’est un de ces déphasés dont on entend parler. Il
n’est pas d’ici. Il vient d’un autre monde.
Harry sifflotait doucement.
L’étranger demeurait immobile, comme un prisonnier sur le banc des accusés.
Harry parla très lentement:
— Ainsi, vous venez d’un endroit où le TTX n’existe pas, hein ? Les femmes n’ont jamais
pris le pouvoir ?
— Peut-être en a-t-il sur lui, suggéra Rod. Vous savez, cette drogue de déphasage qu’ils
utilisent, peut-être qu’il en a encore.
— Eh bien, voyons voir si c’est le cas, répliqua Peter Hemlock.
— Vous savez ce qu’on dit, non ? dit Lily. Si un déphasé avale toute sa drogue, on peut
toujours en profiter en buvant son sang.
Ses lèvres peintes s’entrouvrirent, révélant des crocs jaunâtres. L’étranger lança une sorte
de gémissement profond et commença à reculer.
Jazamine dans le sous-bois

— Pas si vite, reprit Harry. On n’en a pas fini avec toi.


Peter et lui s’emparèrent des bras de l’étranger.
— Hey ! hurlai-je. Il n’a fait de mal à personne. Laissez-le tranquille !
— Ou tu le diras à ta maman, hein ? grogna Peter.
Mais ils relâchèrent leurs prises tout de même, puisque ma mère détenait le pouvoir.
L’étranger se libéra et partit en courant par la porte arrière en direction des sous-bois.
Harry et Peter se réinstallèrent sur leurs tabourets au bar, tous deux en peu rougeauds et
essoufflés. Lily renifla froidement avec dédain. Aucune ne me regarda.
— Crois-tu vraiment que c’était un déphasé ou juste un gars qui a perdu la tête ? demanda
Rod après quelques instants.
— Un cinglé, plus probablement, répondit Harry dans un grognement. Tu sais, j’ai entendu
les rumeurs concernant les déphasés tout comme toi, mais je ne vois pas comment une drogue
pourrait permettre aux gens de passer d’un monde à un autre. Même si on peut s’interroger
sur des trucs pareils. Tu vois, les fentes ont interdit la science et nous ne savons plus rien
désormais, mais ça ne semble pas très plausible, non ?
— Je suppose que non, acquiesça Peter. Mais j’aimerais qu’on le retrouve quand même.
— J’aimerais qu’on le suce à mort, siffla Lily.
Elle jeta un regard venimeux dans ma direction. Peter fit de même.
— Brouteur de chattes ! soupira-t-il.
Je m’emparai de ma canne et partis en boitillant avec autant de dignité que possible, en
empruntant la porte de derrière, sur les traces de l’étranger.

¤ ¤ ¤

Il n’y avait pas de bassin dans les sous-bois. Il se tenait immobile à côté d’un petit réservoir
en béton muni d’un couvercle verrouillé en métal. Il sursauta, paniqué, lorsqu’il m’entendit
approcher, prêt à reprendre sa course.
— Ne vous inquiétez pas, dis-je. Je n’ai pas l’intention de boire votre sang.
Il acquiesça d’un geste et se détourna de moi.
— C’est ici. Le bassin était ici. Jazamine était ici. Mais c’est dans un autre monde, je suppose.
Les larmes lui montèrent aux yeux, mais je me mis cruellement à rire.
— Eh bien, même si vous pouviez ma trouver, ça changerait quoi ? Vous ne croyez tout de
même pas que les hommes et les femmes peuvent s’entendre, hein ? Vous ne croyez pas ça ?
Harry et ses gars — OK, je ne les aime pas et ils ne m’aiment pas — mais ils ont raison,
vraiment. De même que les RadFems. Nous sommes rivaux. Ça se résume à ça: elles ou nous.
Je frappai une ortie de ma canne.
Jazamine dans le sous-bois

— Les idiots, ce sont les gars comme mon père, les hommes bons, les hommes gentils, ceux
qui tentent d’arrondir les angles en reniant leur nature intrinsèque…
Je lui adressai une grimace.
— Que…, commença-t-il Qu’est-ce vous…
Sa voix s’éteignit. Il me fixait de ses yeux étonnés et je ressentis de la honte pour ce que je
faisais; mais je continuai quand même, déterminé à briser son rêve et encore plus déterminé à
exterminer dans mon propre esprit le désir impossible et cruel que les opposés puissent être
réconciliés.
— Oh, je sais, je sais. Vous et votre petite-amie avez flirté ensemble. Ça arrive même ici
parfois. Mais tout ça repose sur une illusion, non ? Ce que vous voulez et ce qu’elle veut ne
sont pas exactement la même chose. Pendant un instant seulement, ils ont sembler coïncider,
c’est tout.
Il me fixait toujours, les yeux grand ouverts. Il nageait en pleine confusion, un peu effrayé,
mais bien plus encore (je m’en rendais compte alors avec honte) totalement désarçonné par
mon hostilité.
Eh bien, je m’interrogeais également à ce sujet, mais ma bile me dévorait de l’intérieur. Je
lui adressai un sourire jaune et agitai ma canne dans sa direction. Là, dans ce petit bout de
bois dans lequel le jour baissait — moi qui savais mieux que quiconque ce que cela signifiait
d’être seule et victime — j’attaquai sans pitié un jeune homme totalement seul au monde et
qui n’avait rien fait pour me blesser.
— On pense que si nous avons suffisamment envie de quelque chose, il doit y avoir
quelqu’un dans le monde qui soit à même de satisfaire cette envie. Mais pourquoi serait-ce le
cas ? Je rigolai. Vous savez ce qu’est une lamproie ? Vous savez ce qu’elle cherche ? La
lamproie cherche à se fixer sur la peau d’un poisson et le vide par aspiration. Voilà son désir le
plus cher ! Mais croyez-vous vraiment que les poissons dont elle fait ses victimes cherchent à
être dévorer vivants ? Non, bien sûr que non. Si les poissons vivaient selon leurs désirs, la
lamproie aurait faim. Elle pourrait se languir d’attendre, en ce qui les concerne. Elle pourrait
même crever d’une putain de faim.
J’aboyai un rire sonore triomphant. L’étranger frissonna. Il commençait à faire froid et il ne
portait que son jeans et son T-shirt fripé, alors que j’avais mon pull-over et mon anorak vert
pâle. Après avoir taillé déchiqueté ses rêves, je pensais, je suppose, lui offrir un lit pour la nuit.
— C’est de la biologie, mon gars. Je gloussai amèrement. C’est la vie. Pas d’harmonie, pas de
paix — juste du conflit, du désespoir et de la lutte…
Soudain, il grimaça. Ah bien, pensai-je, j’ai réussi à le faire pleurer.
Mais non, ce n’était pas cela. Cela n’avait rien à voir avec moi. Il grimaça une nouvelle fois,
lâcha un grognement — puis s’agita dans l’air à la recherche d’une prise.
Lent d’esprit comme je l’étais, je mis du temps à comprendre ce qui se passait.
— Non ! criai-je sans même m’en rendre compte. Ne partez pas ! S’il vous plaît ! Je ne
voulais pas…
Jazamine dans le sous-bois

Mais c’était trop tard. Il était parti. Il y un petit bruit de déflagration au moment où l’air
emplit l’espace vide. Puis, plus rien, aucune trace de lui, seulement cette vague odeur
électrique.

¤ ¤ ¤

J’étais seul. La nuit tombait. Un vent froid avait commencé à souffler à travers les branches
au-dessus de ma tête.
— Revenez !, hurlai-je dans le petit bois désert.
Ça ne servait à rien, bien entendu. Il était quelque part complètement ailleurs.
Il recherchait Jazamine dans le sous-bois.
Il tombait. Il tombait à travers les mondes.

Publié dans « Interzone » 86, août 1994.


Trad. Olivier Beaufay

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