Importance du groupe en formation clinique
Importance du groupe en formation clinique
2024 17:30
Filigrane
Écoutes psychothérapiques
ISSN
1192-1412 (imprimé)
1911-4656 (numérique)
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Filigrane, volume 17, numéro 2, 2008, pages 60 à 69
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ravaillant à l’Université Lumière-Lyon 2 depuis 1979, d’abord comme char-
gée de cours puis comme Maître de conférences puis comme professeure,
j’ai accumulé au fil des années une longue expérience dans la formation des
psychologues cliniciens. Un des éléments qui m’apparaît comme central dans la
formation professionnelle, c’est la place et l’importance du groupe. Il est vrai que
le groupe joue un rôle fondamental dans la formation et le développement
personnel, mais il est également une des pièces maîtresses dans l’acquisition des
techniques que le clinicien sera appelé à mettre en œuvre dans sa pratique future
et sur des terrains très divers.
Au moment où une vague hostile déferle sur la clinique, tant du côté des
attributions de postes d’enseignants universitaires que du côté de la reconnaissance
des revues scientifiques dans ce domaine, on ressent la crainte que la clinique
disparaisse du paysage universitaire français.
On sait déjà que plusieurs pays européens, en particulier ceux qui sont
récemment entrés dans l’Europe comme la Roumanie ou la Bulgarie ont enseigné
et pratiqué une psychologie dite expérimentale et référée davantage aux modèles
cognitivistes par voie de conséquence, la psychologie clinique référée au modèle
psychanalytique a bien du mal à trouver sa place et sa reconnaissance et que
nombreux sont les collègues universitaires et les psychanalystes qui se retrouvent
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autre qui se complexifie du fait qu’il s’agit d’entendre à la fois : le sujet, le groupe,
les inter-relations entre les deux, encore nommés par R. Kaës (1998) « les liens
inter-subjectifs ». Ce même auteur à propos du rêve propose la notion de poly-
phonie (2002) que nous pouvons également retenir pour définir cette écoute
particulière que nécessite les situations plurielles. L’approche clinique du groupe
impose une écoute polyphonique au praticien. Or, comme les terrains le montrent,
le clinicien est appelé à instaurer des dispositifs groupaux au-delà des dispositifs
individuels, qui plus est, il est conduit à entendre la dimension groupale dans la
prise en charge des sujets singuliers, étant entendu que le sujet est constitué
psychiquement d’une multiplicité de groupes internes (Kaës, 2005). Ceci rejoint
en partie l’idée classiquement freudienne que toute psychologie est avant tout
sociale.
Cette exigence d’accueillir le groupal dans toute clinique nécessite que le
praticien ait acquis des compétences spécifiques. C’est la raison pour laquelle
depuis 1981 date d’arrivée de R. Kaës à Lyon 2 comme professeur nous avons
grâce à lui et à sa suite, mis l’accent sur l’importance du groupe dans les pratiques
et par conséquent dans la Recherche en clinique et psychopathologie clinique 1.
Ainsi depuis plus de 25 ans nous formons des étudiants au groupe et par le groupe.
La formation au groupe
Intégrer des enseignements au groupe est certes une des réalités pédagogiques
les plus répandues, car on imagine mal une formation universitaire qui ignorerait
l’école psychanalytique anglaise, en particulier les travaux de Foulkes, Balint,
Ezriel, Bion suite au développement de la psychologie sociale américaine (Lewin,
Moreno, Mead, Kardiner…). Il en est de même pour l’école française psycha-
nalytique de groupe avec les 29 thèses du CEFFRAP (Centre d’études française
pour la formation et la recherche appliquées à la personne) publiées sous la
présidence de D. Anzieu puis de R. Kaës. Ce courant de pensée a étendu son aire
d’influence dans les échanges scientifiques entre de nombreux pays, surtout ces
deux dernières décennies, en particulier en Italie (ainsi que l’école anglaise),
Grèce, Espagne, Argentine, Brésil, Mexique, Uruguay… et de ce fait a fait l’objet
de nombreux enseignements. Un grand nombre de praticiens sont parvenus à se
l’approprier non seulement comme faisant partie de leur culture mais surtout
comme une référence majeure pour eux dans l’articulation entre pratique et
théorie.
Reste l’école argentine psychanalytique de groupe qui a trouvé son enracine-
ment à la fois dans l’Ecole fondée par Pichon-Rivière et dans les travaux de
J. Bleger. L’Ecole de Pichon-Rivière existe toujours bien implantée physiquement
à Buenos-Aires. À ceux-là il faut ajouter les travaux de J. Puget, I. Berenstein,
M. Bernard, pour ne citer que ces collègues sachant que la production des
membres de l’Association de psychologie et de psychothérapie de Groupe et de
l’École de psychothérapeutes pour les post-gradués comptent des centaines de
participants dans la capitale argentine et sont fréquentés également par de
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nombreux praticiens des provinces plus ou moins éloignées. Ces grandes asso-
ciations, grâce à leur dynamisme ont signé des accords avec de grandes universités
du pays, en particulier La Matanza, Mar del Plata et UCES, afin d’assurer en-
semble la formation des praticiens et en particulier des cliniciens.
Ces trois grands courants théoriques, leurs histoires, leurs filiations et leurs
interférences ne peuvent plus être ignorés des professionnels qui comprennent que
la dimension groupale du sujet et du groupe, de la famille et de l’institution, font
désormais partie de la réalité des terrains, des pratiques quotidiennes et qu’ils ne
peuvent faire l’économie d’une bonne connaissance de la dimension inconsciente
qui les anime. En France, c’est à Lyon 2, Paris 5, Paris 7, et Aix en Provence qu’ont
été davantage développées les compétences des futurs praticiens du groupe effec-
tivement en appui sur de nombreuses recherches, même si d’autres universités ont
des enseignements sur le groupe, la famille et l’institution.
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la restitution d’une séquence clinique ils sont invités à réaliser un petit dossier qui
met en valeur un processus sur lequel l’analyse et la théorie viennent s’articuler à
la pratique. Cette expérience est également fondatrice du travail du psychologue
clinicien. Un autre intérêt et non des moindres est que les étudiants apprécient ces
groupes pour leur ambiance, leur convivialité, une autre démarche plus formatrice
que pédagogique à proprement parler. Ils y vivent certes des angoisses mais ce sont
de rares lieux à l’université où ils se retrouvent face aux autres et face à eux-
mêmes dans un lien authentique et une communication vraie. Bien souvent les
liens qu’ils créent dans ces groupes sont à l’origine d’amitiés durables qui rompent
avec l’anonymat des foules et des cohortes d’étudiants.
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pouvons nous reprocher d’avoir laissé s’installer l’ambiguïté sur les objectifs de
nos formations universitaires. Il nous faut différencier davantage la pertinence du
modèle de penser psychanalytique, de la pratique et du dispositif psychanalytique
que nos étudiants ne mettront jamais en œuvre, la plupart ne se destinant pas à
devenir psychanalystes. Nous avons à transmettre des dispositifs de clinicien
capables de se référer à la théorie psychanalytique pour élaborer et éclairer les
enjeux inconscients de leur clinique. Telle est la mission de l’Université envers les
cliniciens. Les dispositifs groupaux échappent à toute confusion car ils ont leurs
propres règles du jeu. Certes l’inconscient continuera à déranger : les patients,
leurs familles, les soignants et les équipes en institution mais aussi la société toute
entière. La souffrance humaine à travers les crises collectives (guerres, exodes,
génocides, catastrophes naturelles, attentats et terrorisme à plus ou moins grande
échelle) continuera à faire saigner les corps et les cœurs.
Les prises en charge cognitivo-comportementales ont droit de cité mais com-
ment imaginer qu’elles pourraient à elles seules résoudre ce qui fait rupture dans
le psychisme humain sans que soit prise en compte la dimension inconsciente de
la réalité psychique. Quelle science même la plus pointue et au demeurant néces-
saire parmi les plus performantes des neurosciences cognitives peut-elle prétendre
percer le mystère de l’âme humaine et les imbrications subtiles, intimes et secrètes
du psychique et du somatique ?
Face à cette énigme que demeure le sujet et ses groupes d’origine et d’appar-
tenance, il nous faut résister aux vagues hostiles qui menacent la clinique mais qui
ne pourront l’anéantir faute de pouvoir remplacer l’irremplaçable approche qu’elle
véhicule avec force, finesse et tolérance.
Pour ce qui nous concerne, nous avons choisi de nous organiser en réseau avec
d’autres collègues cliniciens universitaires, de formation psychanalytique. En
Europe c’est avec des collègues d’Athènes, Naples, Rome, Sofia, et Bucarest, tous
francophones que nous avons réuni nos énergies. Ce groupe s’est mis en rapport
avec un autre groupe latino-américain de Buenos-Aires, Montevideo, et Mexico
pour former un réseau intitulé Groupes et liens inter-subjectifs. Tous, praticiens du
groupe, utilisent les dispositifs des groupes à médiation, des groupes de parole, des
groupes de réflexion, le psychodrame… Ces collègues sont proches par leur
expérience, leur culture psychanalytique et leurs références théoriques communes.
La plupart d’entre eux connaissent bien la théorie psychanalytique anglaise pour
ses apports fondateurs dans nos pratiques, mais c’est surtout l’école française
psychanalytique de groupe dans ce qu’elle a apporté de novateur et ce qu’elle a
apporté de radicalement différent dans la façon de penser le sujet et le groupe à
partir des travaux de D. Anzieu et de R. Kaës. Si ce courant a tant d’audience en
Europe et en Amérique latine, c’est bien parce qu’il nous propose de nouveaux
paradigmes qui changent notre vision de la vie psychique su sujet singulier et du
groupe. Nous ne les opposons plus car nous savons désormais que la clinique du
sujet et du groupe passe par une connaissance de la dimension groupale du sujet
singulier. Le sujet est groupe ou du moins la réalité psychique inconscients est
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claudine vacheret,
bernard duez,
évelyne grange,
christiane joubert,
magali ravit
centre de recherche en psychopathologie et psychologie clinique
institut de psychologie, université lumière-lyon 2
5, avenue pierre mendès france
69679 bron
france
Notes
1. Le Centre de Recherche en psychologie et psychopathologie clinique a été créé par R. Kaës à l’Institut de
psychologie de l’Université Lumière-Lyon 2 en 1985.
2. Le concept de groupalité a été particulièrement travaillé par R. Kaës dans de nombreux textes mais en particulier
en 2005.
Bibliographie
Anzieu, D., 1975, Le groupe et l’inconscient, Paris, Dunod.
Duez, B., Vacheret, C., Perin-Dureau, F., 2004, On forme des psychologues, in P. Mercader et A.-N. Henri, La
formation en psychologie, filiation bâtarde, transmission troublée, Lyon, PUL, 97-119.
Kaës, R., 1986, Chaîne associative groupale et subjectivité, Connexion, no 47, 7-18.
Kaës, R., 1988, La diffraction des groupes internes, Revue de psychothérapie psychanalytique de groupe, no 11, 169-
174.
Kaës, R., 1998, L’intersubjectivité : un fondement de la vie psychique, Topique, no 64, 45-73.
Kaës, R., 2002, La polyphonie du rêve. Espace onirique commun et partagé, Paris, Dunod.
Kaës, R., 2004, La psyché comme objet dans la formation des psychologues : investissement narcissique et
investissement objectal, in P. Mercader et A.-N. Henri, La formation en psychologie, filiation bâtarde,
transmission troublée, Lyon, PUL, 177-192.
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Kaës, R., 2005, Groupes internes et groupalité psychique : genèse et enjeux d’un concept, Revue de psychothérapie
psychanalytique de groupe, no 45, 9-30.
Roussillon, R., 2004, Une réflexion sur la formation à la psychologie clinique à Lyon 2, in P. Mercader et A.-N. Henri,
La formation en psychologie, filiation bâtarde, transmission troublée, Lyon, PUL, 85-96.