Brève histoire du roman
- Etymologie : roman = écrit en français vs en latin (XIIè siècle Le roman de
Renart) puis emploi étendu pour désigner un récit en prose qui relate les
aventures fictives de personnages fictifs
- Genre protéiforme
- MA – récit d’abord en vers puis en prose : matière antique, matière de
France (épopée/chansons de geste), matière de Bretagne (ex – légende
arthurienne)
XIIIè/XIVè > évolution du goût du public de cour + bourgeoisie > 2
tendances : fiction réaliste vs idéalisation
- XVIè – roman désavoué au profit œuvres + propices à délivrer
enseignement humaniste Mais Rabelais
« Heureux temps de Rabelais : le papillon du roman s’envole en emportant
sur son corps les lambeaux de la chrysalide. Pantagruel avec son
apparence de géant appartient encore au passé des contes fantastiques,
tandis que Panurge arrive de l’avenir encore inconnu du roman. Le
moment exceptionnel de la naissance d’un art nouveau donne au livre de
Rabelais une incroyable richesse ; tout y est : le vraisemblable et
l’invraisemblable, l’allégorie, la satire, les géants et les hommes normaux,
les anecdotes, les méditations, les voyages réels et fantastiques, les
disputes savantes, les disgressions de pure virtuosité verbale. Le
romancier d’aujourd’hui, héritier du XIXè siècle, éprouve une envieuse
nostalgie de cet univers superbement hétéroclite des premiers romanciers
et de la liberté joyeuse avec laquelle ils l’habitent. » Milan Kundera, Les
Testaments trahis, 1993
- XVIIè/XVIIIè – en apparence désavoué (peut-on dire le vrai avec du faux ?)
mais on écrit et on lit beaucoup de romans > période d’élaboration du
genre
XVIIè - roman période baroque et Préciosité : romans pastoraux > fleuve,
sentimentaux mais réflexion approfondie sur sentiments humains (ex-
carte du Tendre dans Clélie de Mlle de Scudéry)
XVIIè - veine réaliste < Quichotte de Cervantès – roman picaresque : héros de
basse extraction qui parcourt toute la société et, au soir de sa vie, en fait le bilan
> délivre vision assez critique de la société
+ roman d’analyse psychologique : La Princesse de Clèves de Mme de La
Fayette < esthétique classique, recherche de la mesure vs exubérance roman
« romanesque » baroque empli d’invraisemblances et de péripéties
- XVIIIè bcp de recherches formelles + stratégies éditoriales pour contourner la
mauvaise image que continue d’avoir le roman > pseudo-mémoires, roman
épistolaire
Ex- incipit Jacques le Fataliste de Diderot, 1796
« Comment s'étaient-ils rencontrés ? Par hasard, comme tout le monde.
Comment s'appelaient-ils ? Que vous importe ? D'où venaient-ils ? Du lieu le plus
prochain. Où allaient-ils ? Est-ce que l'on sait où l'on va ? Que disaient-ils ? Le
maître ne disait rien; et Jacques disait que son capitaine disait que tout ce qui
nous arrive de bien et de mal ici-bas était écrit là-haut.
LE MAÎTRE: C'est un grand mot que cela.
JACQUES: Mon capitaine ajoutait que chaque balle qui partait d'un fusil avait son
billet.
LE MAÎTRE: Et il avait raison...
Après une courte pause, Jacques s'écria: Que le diable emporte le cabaretier et
son cabaret!
LE MAÎTRE: Pourquoi donner au diable son prochain ? Cela n'est pas chrétien.
JACQUES: C'est que, tandis que je m'enivre de son mauvais vin, j'oublie de mener
nos chevaux à l'abreuvoir. Mon père s'en aperçoit; il se fâche. Je hoche de la tête;
il prend un bâton et m'en frotte un peu durement les épaules. Un régiment
passait pour aller au camp devant Fontenoy; de dépit je m'enrôle. Nous arrivons;
la bataille se donne.
LE MAÎTRE: Et tu reçois la balle à ton adresse.
JACQUES: Vous l'avez deviné; un coup de feu au genou; et Dieu sait les bonnes et
mauvaises aventures amenées par ce coup de feu. Elles se tiennent ni plus ni
moins que les chaînons d'une gourmette. Sans ce coup de feu, par exemple, je
crois que je n'aurais été amoureux de ma vie, ni boiteux.
LE MAÎTRE: Tu as donc été amoureux ?
[…] Jacques commença l'histoire de ses amours. »
- XIXè – Romantisme : expression sentiment personnel ou grande fresque
historique > le roman doit éclairer le présent par le passé + visée didactique > cf
préface des Misérables
Tant qu’il existera, par le fait des lois et des mœurs, une damnation sociale
créant artificiellement, en pleine civilisation, des enfers, et compliquant d’une
fatalité humaine la destinée qui est divine ; tant que les trois problèmes du
siècle, la dégradation de l’homme par le prolétariat, la déchéance de la femme
par la faim, l’atrophie de l’enfant par la nuit, ne seront pas résolus ; tant que,
dans de certaines régions, l’asphyxie sociale sera possible ; en d’autres termes,
et à un point de vie plus étendu encore, tant qu’il y aura sur la terre ignorance et
misère, des livres de la nature de celui-ci pourront ne pas être inutiles.
Hauteville-House, 1862.
- transition : Stendhal, Balzac > fonder la fiction sur l’étude du vrai et
copier la réalité d’après la nature > nouveau héros romanesque confronté aux
forces sociales et historiques du monde réel
Personnage balzacien = type
La Société française allait être l’historien, je ne devais être que le secrétaire. En
dressant l’inventaire des vices et des vertus, en rassemblant les principaux faits
des passions, en peignant les caractères, en choisissant les événements
principaux de la Société, en composant des types par la réunion des traits de
plusieurs caractères homogènes, peut-être pouvais-je arriver à écrire l’histoire
oubliée par tant d’historiens, celle des mœurs.
Avant-propos de la Comédie Humaine, 1842
- explosion de la production romanesque < apogée de la bourgeoisie qui
demande des œuvres qui lui parlent d’elle et de ses valeurs (commence au
XVIIIè) > Réalisme et Naturalisme
« Préface de Pierre et Jean », 1887 – manifeste du Réalisme
Faire vrai consiste donc à donner l'illusion complète du vrai, suivant la logique
ordinaire des faits, et non à les transcrire servilement dans le pêlemêle de leur
succession.
J'en conclus que les Réalistes de talent devraient s'appeler plutôt des
Illusionnistes.
Théorie du roman expérimental, Zola, 1880 – manifeste du Naturalisme
Eh bien ! en revenant au roman, nous voyons également que le romancier est fait
d’un observateur et d’un expérimentateur. L’observateur chez lui donne les faits
tels qu’il les a observés, pose le point de départ, établit le terrain solide sur
lequel vont marcher les personnages et se développer les phénomènes. Puis
l’expérimentateur paraît et institue l’expérience, je veux dire fait mouvoir les
personnages dans une histoire particulière, pour y montrer que la succession des
faits y sera telle que l’exige le déterminisme des phénomènes mis à l’étude.
C’est presque toujours ici une expérience « pour voir », comme l’appelle Claude
Bernard. Le romancier part à la recherche d’une vérité.
- XXè – éclatement des formes > illusion réaliste perdure
- crise du personnage et crise du roman : Le Nouveau Roman, années
1950 ; manifeste Pour un nouveau roman de Robbe-Grillet et L’ère du soupçon de
Sarraute > remise en question des techniques de narration traditionnelles pour
montrer l’impossibilité d’accéder à la vérité de l’individu = rapport complexe
entre le sujet et ce qu’il perçoit comme réalité