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Ralentir ou périr
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Timothée Parrique
Ralentir ou périr
L’économie de la décroissance
Éditions du Seuil
57, rue Gaston-Tessier, Paris XIXe
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isbn 978-2-02-150812-3
© Éditions du Seuil, septembre 2022
Le Code de la propriété intellectuelle interdit les copies ou reproductions destinées à une utilisation
collective. Toute représentation ou reproduction intégrale ou partielle faite par quelque procédé
que ce soit, sans le consentement de l’auteur ou de ses ayants cause, est illicite et constitue une
contrefaçon sanctionnée par les articles L 335-2 et suivants du Code de la propriété intellectuelle.
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Sommaire
Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
1. La vie secrète du PIB . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
2. L’impossible découplage. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 53
3. Marché contre société. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 91
4. Fausses promesses. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 119
5. Petite histoire de la décroissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 155
6. Un chemin de transition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189
7. Un projet de société. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
8. Controverses. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 241
Conclusion . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269
Notes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 279
Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 311
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Introduction
L’économie, une question de vie ou de mort
La coutume de ce genre de livres aurait voulu que je com-
mence par constater l’extrême gravité de notre situation. J’aurais
dressé l’habituel inventaire des cataclysmes écologiques et de
leurs conséquences sociales, choisi quelques chiffres chocs,
et agrémenté d’une histoire ou deux pour capter l’attention.
Mais pourquoi perdre du temps ? Tout le monde sait qu’il y
a un problème sans précédent dans l’histoire de l’humanité.
L’effondrement environnemental1 auquel nous sommes désor-
mais confrontés impose chaque jour son lot de désastres, et rares
sont ceux qui oseraient à présent contester l’écrasante respon-
sabilité de notre espèce.
Bienvenue dans l’Anthropocène. Coïncidant avec le début de la
révolution industrielle, c’est le nom que les scientifiques ont donné
à cette période « où les activités humaines ont de fortes répercus-
sions sur les écosystèmes de la planète et les transforment à tous les
niveaux * ». Ce serait donc l’humanité dans son ensemble (anthro-
pos), la tapageuse famille sapiens, à qui reviendrait la responsabilité
de l’apocalypse : une faute générale dont chacun aurait égale-
ment à rougir, et dont l’expiation ne saurait être que collective.
Toute l’humanité, vraiment ? En 2021, les 10 % des ménages
les plus riches au monde possèdent 76 % du patrimoine global
* Selon la définition du Larousse.
9
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RALENTIR OU PÉRIR
et captent plus de la moitié de tous les revenus, soit 38 fois plus
de richesses et 6 fois plus de revenus que la moitié la plus pauvre
de l’humanité *. Pire : les 1 % les plus riches (seulement 51 mil-
lions de personnes) ont capté 38 % de toute la richesse créée
depuis 1995, alors que la moitié la plus pauvre de l’humanité
n’en a reçu que 2 %. Même situation dans un pays comme la
France où le décile le plus fortuné possède près de la moitié
du patrimoine national et capte un tiers de tous les revenus **.
Qui dit droit à la fortune dit droit à polluer. Les 10 % des
plus riches à l’échelle de la planète sont responsables de la moi-
tié des émissions totales de gaz à effet de serre2. La symétrie
entre richesse et émissions est presque parfaite. Cette « élite de
la pollution3 » pollue 4 fois plus que la moitié la plus pauvre
de l’humanité ***.
L’injustice de cet « apartheid planétaire4 » est double : les
riches polluent et les pauvres subissent. Le pêcheur somalien
qui voit son poisson se raréfier et le niveau de la mer mon-
ter n’a probablement jamais pris l’avion ; il n’a participé ni
au réchauffement dont il hérite, ni à la surpêche. Pourtant, il
* Selon le « World Inequality Report » (2022, p. 26‑27), les 10 % des plus
riches à l’échelle de la planète représentent 517 millions de personnes avec un
revenu mensuel moyen de 7 300 € et un patrimoine moyen de 550 900 €. Ils
possèdent 76 % du patrimoine mondial et captent 52 % de tous les revenus.
La moitié la plus pauvre de l’humanité comprend 2,5 milliards d’individus ; ils
gagnent en moyenne 230 € par mois et possèdent en moyenne 2 900 € de patri-
moine. Cette moitié la plus pauvre ne possède que 2 % de la richesse mondiale
et ne reçoit que 8 % du revenu global.
** Selon le « Rapport sur les riches en France » (2022, p. 12‑13), les 10 %
des Français les plus riches – ceux avec un revenu minimum de 3 673 € par mois
(4,5 millions de personnes) et un patrimoine minimum de 607 700 € (2,9 millions
de personnes) – possèdent 46 % du patrimoine national, et reçoivent 28 % de
l’ensemble des revenus avant impôts.
*** Selon un rapport d’Oxfam (« Confronting carbon inequality », 21 septembre
2020), un demi-milliard de personnes a déjà utilisé 56 % du budget carbone
limitant le réchauffement à 1,5 °C, alors que les 2,5 milliards les plus pauvres
n’en ont utilisé que 4 %.
10
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INTRODUCTION
en paiera pleinement le prix, et parmi les premiers. Ce sont
les populations les plus vulnérables, à commencer par celles
des pays les plus pauvres, qui boivent l’eau polluée, respirent
des fumées toxiques, vivent près des décharges, souffrent des
inondations et des canicules, etc. La notion d’Anthropocène
masque de profondes inégalités : même si nous sommes tous
de la même espèce, nous ne sommes égaux ni en termes de res-
ponsabilité ni en dangers encourus face aux catastrophes éco-
logiques d’aujourd’hui et de demain.
Disons-le clairement : l’effondrement écologique n’est pas
une crise, c’est un tabassage5. Le dérèglement climatique est une
« violence lente6 » et diffuse, une usure qui s’exerce progressi-
vement et hors de vue, aujourd’hui principalement contre les
populations les plus paupérisées, mais qui va peu à peu remon-
ter l’échelle sociale. Cette situation n’a rien à voir avec une
supposée nature humaine, elle est plutôt le symptôme d’une
organisation sociale spécifique, étroitement liée à une certaine
vision politique du monde. C’est du moins l’argument que
je défendrai à travers ce livre : la cause première du déraille-
ment écologique n’est pas l’humanité mais bien le capitalisme,
l’hégémonie de l’économique sur tout le reste, et la poursuite
effrénée de la croissance.
Oublions donc l’Anthropocène et préférons-lui les termes de
Capitalocène, d’Éconocène, et de PIBocène7. Ne faisons pas de
détour : l’économie est devenue une arme de destruction mas-
sive. L’économiste Serge Latouche reprend dans ses écrits la ter-
minologie de Hannah Arendt et parle de « banalité économique
du mal8 » : un système qui orchestre le massacre du vivant
tout en diluant les culpabilités de ceux qui en sont respon-
sables. Chacun s’attelle diligemment à sa tâche, justifiant son
action en se disant que s’il décidait de ne pas le faire, d’autres
le feraient à sa place.
11
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RALENTIR OU PÉRIR
Combien d’employés de banque se pressent à inventer des pro-
duits financiers toxiques et combien d’ingénieurs s’appliquent à
concevoir des super-yachts ? Combien de cadres licencient pour
motif « économique » ? Combien de publicitaires promeuvent
des produits nocifs et futiles ? Combien d’ouvriers d’abattoir
brutalisent et assassinent machinalement des animaux ? Com-
bien de lobbyistes mentent pour protéger les intérêts des éner-
gies fossiles ? Il faut bien que je paie mes factures, répondront
ceux à qui l’on reproche de détruire le monde. Si je ne le fais
pas, quelqu’un d’autre le fera à ma place.
Cette violence est un phénomène émergent, une sorte de
désordre spontané que personne n’a directement anticipé et
qu’entretiennent jusqu’à l’absurde nos comportements sociaux
les plus anodins. Il faut rembourser un prêt, payer une facture,
satisfaire les actionnaires, faire du chiffre ; nous sommes otages
d’un système qui prédétermine en partie des comportements qui
seraient autrement jugés immoraux.
Prêterions-nous à nos amis de l’argent avec des taux préda-
teurs ? Ferions-nous de la publicité pour contraindre nos proches
à acheter des produits dont ils n’ont pas besoin ? Déciderions-
nous de licencier un ami car quelqu’un, à l’autre bout de la pla-
nète, peut travailler pour moins cher ? Non, évidemment. Si la
mine de cobalt se situait dans mon jardin et que mes enfants
travaillaient dedans, j’y réfléchirais à deux fois avant de changer
de téléphone portable.
Pour autant, nous n’avons pas le choix. L’économie s ’impose
à nous à travers certaines règles qu’il est convenu de respecter :
un prix, un contrat de travail, un prêt immobilier, des règles
comptables. Le problème n’est pas l’existence de l’économie en
soi (toute société a toujours organisé d’une manière ou d’une
autre ses activités productives), mais bien les règles que nous lui
donnons aujourd’hui ainsi que l’objectif central qui l’anime :
la croissance. Que ce soit celle du revenu des individus, du profit
12
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INTRODUCTION
des entreprises, ou bien du PIB d’un pays, il semblerait qu’en
économie, plus soit toujours synonyme de mieux.
Qu’est-ce que la croissance ? Le mot est omniprésent mais
jamais vraiment expliqué, et encore moins déconstruit. Argument
magique des campagnes électorales, inusable réponse au désespoir
des ménages, il a tant pénétré l’imaginaire de nos contemporains
qu’aucun d’entre eux ne s’interdit plus d’exprimer son opinion
sur la question. Or, rares sont ceux qui savent non seulement ce
qu’est la croissance et comment on la mesure, mais aussi les liens
complexes qu’elle entretient avec la nature, l’emploi, l’innovation,
la pauvreté et les inégalités, la dette publique, la cohésion sociale,
et le bien-être. Née d’une notion comptable dans les années 1930
(le Produit National Brut), elle est devenue un mythe aux mille
connotations. Progrès, prospérité, développement, protection,
innovation, pouvoir, bonheur – la croissance n’est plus seule-
ment un indicateur, c’est un vase symbolique rempli de projec-
tions collectives et individuelles.
Croissance verte, croissance circulaire, croissance inclusive,
croissance bleue ; cinquante nuances de croissance mais crois-
sance toujours. L’emprise de cette matrice croissantiste sur notre
imaginaire collectif est telle qu’au lieu de considérer les consé-
quences de notre modèle économique sur la planète, nous nous
inquiétons des impacts du réchauffement climatique sur le PIB.
C’est le monde à l’envers. On imagine facilement notre pla-
nète dans toutes sortes de dystopies à la Black Mirror, mais
imaginer une économie où l’on produit moins qu’aujourd’hui
relève de l’hérésie.
La croissance avait autrefois une fonction claire : relancer
l’économie américaine après la Grande Dépression, produire
les équipements nécessaires à la guerre, sortir de la famine,
éradiquer la pauvreté, assurer le plein-emploi, ou reconstruire
l’Europe. Sa mesure permettait d’évaluer la progression vers ces
différentes finalités. Au fil des décennies, l’indicateur est devenu
13
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RALENTIR OU PÉRIR
l’objectif : la croissance pour la croissance, sans plus aucun but
sous-jacent. Mais produire pour produire est un objectif sans
substance. Nous, habitants des pays sur qui le reste du monde
lève des yeux envieux, continuons de sacrifier notre temps et
nos ressources pour produire et consommer davantage alors
que nous n’avons plus rien à gagner – et beaucoup à perdre –
à s’obstiner à faire croître notre PIB. On peut faire l’analogie
avec un jeune adulte qui, venant de terminer sa croissance,
s’entêterait à vouloir gagner en taille, sans comprendre que,
passé un certain âge, grandir ne se mesure plus en centimètres.
À l’heure où j’écris ces lignes, chaque centimètre supplémen-
taire s’obtient dans la douleur. La Terre est en surchauffe, les
sociétés en burn-out, et le PIB devient une sorte de « compte à
rebours de fin du monde9 ». Un compte à rebours redoutable
car exponentiel : plus l’économie est grosse, plus elle grossit
vite. Un taux de croissance de 2 % par an fait doubler la taille
de l’économie tous les trente-cinq ans. Nous sommes à bord
d’un bus fonçant à pleine vitesse et de plus en plus vite vers
une falaise et nous acclamons chaque kilomètre-heure en plus
comme du progrès. C’est insensé. Maximiser la croissance, c’est
mettre le pied sur l’accélérateur avec la certitude à terme de
périr dans un effondrement social et écologique.
On peut parler d’atterrissage, de régime, de décroissance, de
désescalade, de descente, d’harmonisation, de sobriété, ou suggé-
rer n’importe quelle autre analogie. Le défi qui se tient devant
nous est celui du moins, du plus léger, du plus lent, du plus
petit. C’est le défi de la sobriété, de la frugalité, de la modé-
ration, et de la suffisance. Mais il s’agit bien d’un atterrissage,
non d’un crash ; d’un régime, non d’une amputation ; d’un
ralentissement, pas d’un arrêt. Nous savons qu’il faut ralentir,
et il va maintenant falloir imaginer comment planifier intelli-
gemment cette transition pour qu’elle se fasse, de façon démo
cratique, dans le souci de la justice sociale et du bien-être.
14
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INTRODUCTION
Pour ce faire, il faudra se libérer de la « mystique de la crois-
sance10 », c’est-à-dire dénaturaliser la croissance économique
comme phénomène. Nous devons de toute urgence porter un
regard critique sur des pratiques que nous avons normalisées11
comme naturelles et universelles. Toute entreprise doit-elle faire
des profits ? Devons-nous laisser les marchés décider de ce qu’il
faut produire ? Un gouvernement doit-il viser l’augmentation
de son PIB ? L’argument que je défendrai ici est que la crois-
sance n’est pas une fatalité mais un choix.
Les implications de cette thèse sont plus importantes qu’il n’y
paraît : si la croissance n’est pas causée par la nature humaine
mais plutôt par certaines institutions socialement construites,
il est possible d’imaginer une économie qui puisse fonction-
ner sans forcément produire et consommer plus. C’est le défi
de cet ouvrage : imaginer la décroissance comme transition vers
une économie de la post-croissance.
On retrouve ici la double définition qui nous guidera tout
au long de ce livre : la « décroissance » comme une réduction
de la production et de la consommation pour alléger l’empreinte
écologique planifiée démocratiquement dans un esprit de justice
sociale et dans le souci du bien-être. La décroissance, jusqu’où ?
Réponse : vers la « post-croissance », une économie stationnaire
en harmonie avec la nature où les décisions sont prises ensemble et
où les richesses sont équitablement partagées afin de pouvoir pros-
pérer sans croissance.
C’est un triple défi qui nous attend : comprendre en quoi le
modèle économique de la croissance est une impasse (le rejet),
dessiner les contours d’une économie de la post-croissance (le
projet), et concevoir la décroissance comme transition pour y
parvenir (le trajet)12. Au fil de ces chapitres, le présent ouvrage
défend une idée simple, mais radicale : la croissance est deve-
nue un problème existentiel. Notre survie dépend désormais
de notre capacité, ou non, à changer de modèle économique.
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1
La vie secrète du PIB
Entre phénomène et idéologie
Les économistes l’encensent, les politiques l’adulent : la crois-
sance économique est notre mantra, « la quête perpétuelle » de
nos politiques économiques, comme l’annonce ouvertement le
site du ministère de l’Économie1. Véritable baromètre de nos
sociétés modernes, le produit intérieur brut (PIB) fait la pluie
et le beau temps. Il est le chiffre à connaître, celui que les
chefs d’État répètent à l’envi pour justifier de leur rang parmi
les grandes nations et que la plupart des médias commentent
sept jours sur sept. Partout et de concert, que l’on soit pauvre,
riche, locataire, propriétaire, employé ou fonctionnaire, on est
censé vanter et espérer cette fameuse croissance.
Mais qu’est-ce que la croissance ? Une hausse du PIB, répon-
dront certains. Mais encore ? Définir la croissance comme
une hausse du PIB revient à décrire la chaleur comme une
hausse de la température ; c’est une description sans explica-
tion. Comme la matière noire des physiciens, la croissance a
ses propres secrets que les manuels d’économie ne révèlent pas.
Les dévoiler est pourtant nécessaire pour saisir son rôle dans la
crise que nous traversons aujourd’hui. Car si la croissance est
devenue le moteur principal de l’insoutenabilité sociale et éco-
logique, la comprendre et la démystifier est notre seul moyen
d’y échapper.
17
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RALENTIR OU PÉRIR
L’économie anthropologique
Pour pouvoir parler de croissance économique, encore faut-il
définir – ou plutôt redéfinir – ce qu’est l’économie et à quoi
elle sert. La « sphère de l’échange marchand » ne capture qu’une
infime partie de nos vies. Imaginons plutôt l’économie comme
un iceberg ; ce qui se passe à l’intérieur des magasins, des usines,
ou des administrations publiques – ce que l’on sait quantifier,
l’économie mesurée par le PIB – n’est que la partie émergée
d’une structure beaucoup plus importante.
Notre façon d’appréhender et d’étudier l’économie est le
résultat d’une séquence de choix d’exclusion. La comptabilité
nationale consiste à faire l’inventaire de certaines activités ; on
y inclut les productions dites « économiques » (principalement
les activités marchandes) et on en exclut toutes les autres (e. g.,
les services écosystémiques, l’entraide, le bénévolat). Mais cette
division n’est qu’une convention méthodologique. Ce n’est pas
parce que quelques statisticiens décident qu’il est trop difficile
d’intégrer la pollinisation et la réciprocité dans les comptes
nationaux que celles-ci n’ont aucune valeur. Ce qui compte ne
peut pas toujours être compté, et ce qui est compté ne compte
pas forcément – une phrase que les économistes devraient tous
apprendre par cœur.
Pour commencer, sortons donc l’iceberg de l’eau et élargis-
sons la définition de l’économie à l’organisation sociale de la
satisfaction des besoins. Le terme vient d’ailleurs du grec oiko-
nomia, l’administration de la maison (oikos, maison, nomos,
gérer). La chasse, la pêche, la cueillette, l’industrie, l’artisa-
nat, les cryptomonnaies, les brocantes, et les hôpitaux publics,
toute communauté humaine se dote d’une économie dès lors
qu’elle s’organise collectivement à l’aide de règles et de procé-
dures pour subvenir à des besoins. C’est un point de départ
18
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
fondamental : l’économie est avant tout une forme d’entraide,
c’est faire ensemble ce que nous n’aurions pu accomplir seuls.
Cette économie que je qualifierais d’« anthropologique » ne
se mesure pas en euros, mais en kilogrammes de matériaux
utilisés, en joules d’énergie mobilisée, et en heures de travail.
Avant même de parler d’argent, qui n’est qu’une forme inter-
médiaire de la valeur, l’économie est une histoire de temps,
d’effort (donc d’énergie), et de matière. Nous avons ici les trois
principales sources de la valeur, les flux primaires sans lesquels
toute économie (quel que soit son système d’organisation) ne
pourrait exister.
Divisons maintenant toutes les activités économiques en
cinq grandes familles : l’extraction, la production, l’allocation, la
consommation, et l’élimination *. J’entends par extraction la mobi-
lisation d’une ressource naturelle – je coupe un arbre dans la
forêt. La production vient transformer cette ressource pour don-
ner naissance à un produit – j’utilise le bois pour fabriquer une
chaise. L’allocation (du latin allocare, placer) transfère ce bien,
soit par le don (je donne la chaise à un ami), la réciprocité (je
la prête à un voisin), la répartition (je la donne à une instance
collective qui ensuite l’attribue à quelqu’un), ou la vente (je
l’échange contre de l’argent sur un marché). La consommation
est l’acte d’usage, qui peut être individuel (la personne qui se
retrouve en possession de la chaise s’assoit dessus) ou collectif
(s’asseoir sur un banc public) – c’est le stade de la satisfaction
du besoin. Une fois que la chaise perd son utilité, on la quali-
fiera de déchet et on s’en débarassera (l’élimination).
* Ce vocabulaire s’enferme peut-être trop facilement dans une relation spécifique
à la nature. L’extraction implique une forme de pillage et l’élimination une déjection
dans un environnement extérieur à nous-mêmes. Certaines communautés prémo-
dernes sont animées par une cosmologie moins violente qui devrait aujourd’hui
faire réfléchir les économistes occidentaux : et si nous considérions l’« extraction »
plutôt comme un « emprunt » à mère-nature qu’il faudrait un jour honorer ?
19
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RALENTIR OU PÉRIR
Ces cinq activités fondamentales constituent le périmètre de
l’économie anthropologique. Leur raison d’être gravite autour
d’un objectif concret : subvenir à des besoins, dans le sens le plus
large du terme, c’est-à-dire tout ce qu’une communauté pour-
rait vouloir, qu’importe qu’ils soient essentiels ou superficiels.
C’est un deuxième point important que l’on oublie souvent :
l’économie est un moyen, et non une fin. La finalité ultime
d’une économie, si tant est qu’il y en ait une, devrait norma-
lement être de faire progresser les « capabilités d’épanouisse-
ment2 », d’améliorer la qualité de vie, l’existence. Une économie
est censée mieux gérer des ressources finies, mais cet objectif
d’efficience économique (la gestion parcimonieuse de ressources
limitées) n’est qu’un moyen pour atteindre la finalité de la suf-
fisance économique (c’est-à-dire avoir assez de toutes ces choses
dont on a besoin ou que l’on désire).
Notre définition se précise : l’économie serait donc l’organi-
sation collective du contentement, ou du moins des conditions
matérielles de celui-ci. Une économie qui ne satisfait pas les
besoins de ses participants – ou du moins de la grande majo-
rité de ses participants – est inutile (et nous verrons que c’est
le cas pour des pans entiers du capitalisme contemporain), car
à quoi bon s’organiser collectivement pour extraire, produire,
allouer, consommer, et éliminer si cela ne permet pas de mieux
vivre ? C’est un point de départ radical car il nous mènera dans
quelques chapitres à admettre que la poursuite d’une crois-
sance économique infinie est un objectif absurde, à l’image d’un
Sisyphe qui perdrait sa vie à déplacer le lourd rocher du PIB.
Dans sa « matrice des besoins fondamentaux », l’économiste
Manfred Max-Neef répertorie neuf types de besoin : subsis-
tance, protection, affection, compréhension, participation, loi-
sir, création, identité, et liberté3. Nous subvenons à ces besoins,
nous dit Max-Neef, à travers quatre stratégies existentielles :
l’être, l’avoir, le faire, et l’interagir. Le besoin de subsistance,
20
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
par exemple, demande d’être en bonne santé, d’avoir un loge-
ment décent, de pouvoir se reposer (le faire), et de pouvoir par-
ticiper pleinement à la vie sociale (interagir). On peut travailler
pour produire ce dont sa famille ou d’autres ont besoin ou
pour payer ses factures (besoin de subsistance), pour socialiser
(besoin de participation, d’affection), pour apprendre (besoin
de compréhension), pour être considéré comme membre utile
à la communauté (besoin d’identité), pour entreprendre (besoin
de création), etc.
Selon l’« approche des capabilités » de l’économiste Amartya
Sen, la pauvreté n’est pas le manque d’argent mais l’incapacité
à satisfaire un besoin4. Le bien-être découle de ce que les gens
sont capables de faire avec les moyens dont ils disposent. La
pauvreté est donc plurielle : se retrouver sans abri est une pau-
vreté de subsistance, sans accès au travail une pauvreté de parti-
cipation, sans compétences une pauvreté de création, sans temps
libre une pauvreté d’oisiveté, etc. Et c’est aussi le cas pour la
richesse. On peut être riche d’affection en étant proche de ceux
qu’on aime, riche en participation dans un milieu associatif sti-
mulant, riche d’identité linguistique, religieuse, ou coutumière,
riche de protection grâce à une sécurité sociale étendue, etc.
La qualité de vie dépend de l’adéquation entre les moyens
dont on dispose et les besoins que l’on a. L’argent, par exemple,
n’est qu’un moyen parmi beaucoup d’autres, et c’est avant tout
ce qu’il permet d’acheter qui va venir déterminer sa capacité à
satisfaire des besoins. C’est là un point essentiel : ce qui compte,
au final, ce n’est pas le « pouvoir d’achat » mais plutôt le « pou-
voir de vivre5 ».
Pendant longtemps, la plupart des économistes ont défendu
l’idée que les besoins humains étaient illimités, justifiant alors
le fantasme d’une croissance perpétuelle. Mais prenez le temps
de vous poser la question : lequel de vos besoins est-il vrai-
ment infini ? Les besoins qui demandent des satisfactions
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RALENTIR OU PÉRIR
matérielles parviennent rapidement à satiété. Assez de nour-
riture pour un régime équilibré et diversifié, assez d’espace et
de confort pour un logement décent, assez de vêtements pour
s’habiller, assez de trottoirs pour se déplacer à pieds, etc. La
plupart des besoins non matériels suivent la même logique
de suffisance : assez d’amis pour se sentir socialement épa-
noui, assez de liberté pour entreprendre des projets, assez de
temps libre pour pouvoir faire ce que l’on a envie de faire,
un accès suffisant à l’enseignement et à la culture, etc. Nous
pouvons donc affiner notre définition anthropologique de
l’économie en la présentant comme l’organisation sociale de
la satiété des besoins.
La satisfaction de la plupart de nos besoins revêt une dimen-
sion collective, même si nous ne nous en rendons pas compte.
Même les activités les plus solitaires, comme la lecture de ce
livre, dépendent d’une foule d’activités collectives. Ainsi, et
là est le point essentiel, la satisfaction de nos besoins peut se
réaliser sous différentes configurations sociétales. On peut se
nourrir de ce que l’on fait pousser dans son jardin, ou bien de
ce que l’on achète au maraîcher du coin. On peut se faire soi-
gner dans un hôpital public ou bien dans une clinique privée.
Des besoins comme la protection et la participation peuvent être
satisfaits à travers des institutions socio-économiques comme la
sécurité sociale et le service civique. D’autres besoins découlent
de l’interaction entre plusieurs éléments : le loisir, qu’il soit fait
de rêverie, de jeux, ou de fêtes ; l’affection qui découle de nos
relations avec les humains et non-humains ; et l’identité, par-
fois liée au respect de notre personne, à notre travail et aux
coutumes de notre communauté.
L’économie apparaît ici comme un système d’approvi-
sionnement qui permet, à travers l’extraction, la production,
l’allocation, la consommation, et l’élimination, de contenter
des besoins. Ce cycle se déroule sur trois horizons temporels
22
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
différents. Il y a le bien-être présent, la résilience de ce bien-
être face aux chocs, et la soutenabilité de ce système d’approvi-
sionnement sur le long terme6. Une économie qui satisfait les
besoins aujourd’hui aux dépens des besoins futurs est une éco-
nomie vouée à s’effondrer (elle est insoutenable) ; même chose
pour une économie qui s’effondre à la moindre crise (fragile), ou
pire encore dans le cas d’une économie qui ne parvient même
pas à satisfaire les besoins présents de ses participants (inutile).
L’économie ainsi définie est universelle dans le sens où elle
contient la diversité de tous les systèmes ayant jamais existé. La
chaise produite peut être faite de bois, de plastique, ou de fer ;
construite chez soi, dans une société privée à but lucratif, dans
une coopérative, ou dans une entreprise publique ; elle peut
être donnée, prêtée, échangée, ou répartie (les quatre modes
d’allocation : le don, la réciprocité, l’échange, et la répartition) ;
elle peut être consommée individuellement, collectivement, de
toutes les manières et pour toutes les raisons possibles et ima-
ginables ; puis réparée, recyclée, jetée, ou détruite.
Les différentes formes de capitalisme, du modèle libéral de
marché au modèle social-démocrate en passant par le capi-
talisme asiatique, les différentes formes de communisme, de
la bureaucratie des soviets à la décentralisation cubaine, ainsi
que les économies féodales et tribales, et tous les chasseurs-
cueilleurs avant eux : toutes ces communautés ont extrait, pro-
duit, alloué, consommé, et jeté d’une façon ou d’une autre
pour essayer de subvenir à leurs besoins.
L’histoire du PIB
Mais cette économie anthropologique n’est pas l’économie
dont on entend parler dans les médias. Comment la quasi-
totalité de l’iceberg économique s’est-elle donc retrouvée
23
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RALENTIR OU PÉRIR
plongée sous l’eau ? Il y a environ un siècle, la révolution de la
comptabilité nationale a donné naissance à ce qui est devenu
aujourd’hui la matrice de la vie économique : le PIB.
Son invention remonte à la Grande Dépression des années 1930
aux États-Unis7. Avec des industries entières à l’agonie, des fail-
lites en cascade, un effondrement boursier et un taux d’emploi
en chute libre, l’économie est en arrêt cardiaque. Le gouverne-
ment américain cherche alors désespérément à relancer l’activité,
sans trop pouvoir évaluer l’efficacité de ses interventions. En
1932, il charge Simon Kuznets, un économiste russo-américain
arrivé d’Union soviétique au début des années 1920, d’élaborer
une comptabilité nationale, sorte d ’inventaire des activités éco-
nomiques. Kuznets a alors une idée brillante : agréger toutes les
productions d’une économie en un seul chiffre, le produit natio-
nal brut (PNB), ancêtre du produit intérieur brut. Dit autre-
ment, Kuznets invente une sorte de tensiomètre pour prendre
le pouls de l’économie dans son ensemble. Utile, car il permet
d’évaluer l’efficacité des interventions publiques. Si ça monte,
c’est bien, vous avez réussi à réanimer l’économie. Si ça ne bouge
pas, aucun effet, il faut continuer la réanimation et essayer autre
chose. Si ça continue de chuter, c’est pire.
Une fois la crise de 1929 terminée, le gouvernement a conti-
nué d’utiliser cet instrument de mesure, qui se révélera essen-
tiel pour organiser la hausse spectaculaire de la production
d’armement pendant la Seconde Guerre mondiale. En 1953,
les Nations unies publient les premières normes internationales
de comptabilité, suivant la méthodologie de Kuznets, faisant
ainsi du PNB un indicateur mondial – à l’exception de l’Union
soviétique qui préféra utiliser le « produit matériel net » et le
« produit social brut * » jusqu’en 1988 avant d’accepter le cadre
* Développé dans les années 1920, le « produit social brut » mesurait la valeur
totale de la production de produits physiques (les services et les activités publiques
24
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
des Nations unies. Dans les années 1990, le produit national
brut (PNB) devient produit intérieur brut (PIB), ne mesurant
plus les activités économiques sur la base de leur nationalité
(toutes les unités de production françaises, même celles situées
à l’étranger, participent au PNB français) mais à partir de leur
localité (seulement celles implantées en France, françaises ou
non, participent au PIB français).
Ces conventions statistiques sont restées essentiellement les
mêmes jusqu’à aujourd’hui, malgré cinq révisions en 1960,
1964, 1968, 1993, et 2008. Le document officiel qui explique
comment calculer le PIB le définit comme la « somme des
valeurs ajoutées brutes de toutes les unités institutionnelles rési-
dentes qui exercent des activités de production8 ». La valeur
ajoutée est définie comme « la valeur créée par la production »,
ou plus précisément « la contribution du travail et du capital au
processus de production ». La croissance du PIB est donc l’aug-
mentation d’une période à une autre de la somme des valeurs
ajoutées produites par une économie.
Impossible d’estimer cette valeur ajoutée sans délimiter le
domaine de la « production économique ». C’est dans ce choix
d’inclure ou d’exclure certaines activités dans le périmètre de
mesure que se joue la vision même que nous avons de l’économie
aujourd’hui. Voici la définition que donne le système de comp-
tabilité nationale des activités admises dans le périmètre écono-
mique : « une activité exercée sous le contrôle et la responsabilité
d’une unité institutionnelle, qui met en œuvre des entrées (tra-
vail, capital, biens et services) dans le but de produire des sorties
(biens ou services) ». Cela inclut les activités commercialisables et
monétisées, agrémentées de certaines activités non marchandes
dont des valeurs monétaires peuvent être facilement estimées.
n’y étaient pas inclus), et permettait de calculer, en déduisant les consomma-
tions intermédiaires, le « produit matériel net ».
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RALENTIR OU PÉRIR
Le PIB est donc le résultat d’une gigantesque addition,
comme si une énorme calculatrice venait faire la somme de
toutes les valeurs ajoutées des productions considérées comme
économiques. Cette addition peut se faire de trois manières dif-
férentes9. On peut faire soit la somme des valeurs ajoutées (le
prix de vente moins les consommations intermédiaires, c’est-
à-dire les achats nécessaires à la production d’un bien ou d’un
service) ; soit la somme des dépenses finales (le prix d’achat d’un
produit destiné à la consommation) ; soit celle de tous les reve-
nus (rémunération des salariés et excédents d’exploitation). Ces
trois agrégats étant, par convention, des égalités comptables (la
consommation et les dépenses des uns sont forcément la pro-
duction et les revenus des autres), les différentes méthodes de
calcul mènent au même chiffre : le PIB.
On parle de produit intérieur brut et pas de produit intérieur
net (PIN), car il ne prend pas en compte la « dépréciation du
capital », autrement dit la perte de valeur de certains facteurs
de production comme l’usure des routes, du réseau électrique,
et des bâtiments. Si l’on inclut seulement dans le capital les
machines et les infrastructures, la différence entre PIB et PIN
est négligeable. En revanche, si l’on élargit le concept de capi-
tal à la nature (dépréciation du capital naturel) et même à la
santé et au bien-être des travailleurs (dépréciation du travail),
la croissance du PIB peut se retrouver annulée par la dégrada-
tion des écosystèmes et des individus qu’elle a causée – nous
y reviendrons.
L’idée de Kuznets a beau être géniale, on aurait tort de pen-
ser que la force du PIB provient de sa simplicité conceptuelle et
de la facilité de son calcul. La plupart des économistes ignorent
comment ce chiffre est calculé, une tâche que seuls une poignée
de statisticiens spécialisés maîtrisent. L’interpréter se révèle non
moins périlleux tant sa construction mobilise d’hypothèses. Se
réjouir d’une hausse du PIB sans connaître la façon dont il est
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
calculé revient à se réjouir de voir son réfrigérateur se remplir
sans savoir de quoi.
Les frontières du PIB
Observant l’engouement inconsidéré des gouvernements
pour l’utilisation du produit national brut dans les politiques
publiques, Simon Kuznets, son créateur, sonne l’alerte. Dès
1934, il déclare au Congrès américain que « le bien-être d’une
nation peut difficilement être déduit d’une mesure du revenu
national. Si le revenu national est en hausse, pourquoi est-ce
que le pays va mal ? Il faut garder à l’esprit les distinctions entre
la quantité et la qualité de la croissance, entre les coûts et les
bénéfices, et entre le court et le long terme. L’objectif d’aug-
menter la croissance devrait spécifier la nature et la finalité de
cette croissance ».
L’indicateur a en effet plusieurs limites *. Le PIB n’est qu’une
estimation sélective et approximative de la production, et uni-
quement selon une certaine conception de la valeur. Il ne mesure
pas l’économie anthropologique, mais une représentation sim-
plifiée et quantifiable de celle-ci. Bien sûr, les statisticiens de la
comptabilité nationale n’avaient pas le choix à l’époque, il fal-
lait réduire le périmètre de l’économie pour pouvoir la mesu-
rer en fonction des données disponibles. Mettons-nous à leur
place : difficile d’additionner des quantités physiques mesu-
rées en paniers de poireaux, en tonnes de gel hydroalcoolique,
* Cette critique des indicateurs n’est pas nouvelle. En France, elle a été développée
à la fin des années 1990 par les travaux de Dominique Méda, Jean Gadrey, Florence
Jany-Catrice, Isabelle Cassiers, Patrick Viveret, parmi une dizaine d’autres penseurs
rassemblés autour du FAIR, le Forum pour d’Autres Indicateurs de Richesse (voir :
D. Méda, « Promouvoir de nouveaux indicateurs de richesse : histoire d’une cause
inaboutie », fondation Maison des sciences de l’homme, 2020).
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RALENTIR OU PÉRIR
et en heures de massage. Pour estimer la production dans son
ensemble, le PIB additionne ces biens et services à partir de la
valeur monétaire qu’ils ont sur le marché.
Cette méthode n’est pas parfaite. Pour commencer, les pro-
ductions sans équivalent monétaire n’y sont pas comptabilisées,
ou seulement partiellement. Le PIB mesure les valeurs d’échange
mais pas les valeurs d’usage. Le choix de Kuznets d’estimer les
produits par leur prix nous force à exclure toutes les choses qui
n’en ont pas. Si je publie ce livre en libre accès sur le web et
qu’un nombre record d’internautes le lisent, puisque personne
n’a été payé pour l’écrire, il ne sera pas comptabilisé dans le
PIB. Mais si ce livre est commercialisé et connaît des ventes
tout aussi record, le livre deviendra alors une richesse aux yeux
de la comptabilité nationale. Dans les deux cas, le livre et son
nombre de lecteurs sont identiques. Ainsi aux yeux du PIB, tout
ce qui ne donne pas lieu à une transaction monétaire n’a pas de
valeur. Prendre soin de ses enfants, cuisiner pour ses proches,
organiser une réunion du comité de quartier, toutes ces acti-
vités pourtant créatrices de valeur pour la société ne sont pas
comptées par le PIB.
Toute l’activité bénévole, sans laquelle notre société serait
paralysée, est exclue du PIB. Imaginons à quoi ressemblerait
notre société sans les 20 millions de bénévoles qui animent
la vie associative en France10. Le monde du sport disparaî-
trait du jour au lendemain sans tous ceux qui gèrent les clubs
sportifs amateurs. Les Restos du cœur, le Secours populaire,
Action contre la faim, l’Armée du salut, la Croix-Rouge, WWF,
Petits Frères des pauvres, Agir pour l’environnement : autant
d’organisations on ne peut plus économiques (car elles viennent
contenter des besoins) dont l’activité se retrouve sous-estimée
voire ignorée car une grande partie de ceux qui y travaillent
le font bénévolement. Le démarchage commercial de produits
inutiles rapporte des points de PIB, alors que s’occuper d’un
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
enfant malade ou recueillir des animaux abandonnés n’en rap-
portent aucun.
La valeur de la production de la sphère publique, si elle est
mesurée depuis les années 1970, est fortement sous-estimée.
La santé, l’éducation, les transports publics sont comptabilisés
dans le PIB mais seulement à hauteur de certains de leurs coûts
comptables (principalement les salaires), et sans prendre en
compte leur valeur ajoutée réelle, difficile à estimer sans l’exis-
tence d’un prix de vente complet sur le marché. À l’inverse, la
valeur ajoutée des activités marchandes se calcule facilement
en soustrayant le coût des consommations intermédiaires du
chiffre d
’affaires, qui inclut les profits de l’entreprise. La valeur
ajoutée publique ne se mesure que par les salaires alors que la
valeur ajoutée privée se mesure par les salaires et les profits.
À cause de ce biais, le même service contribue davantage au
PIB s’il est produit par une entreprise privée que s’il est produit
par une entité publique, et cela non seulement car les salaires
du privé sont souvent plus élevés, mais aussi car le secteur privé
doit rémunérer un facteur de production supplémentaire, via
les profits des actionnaires.
Autre reproche : cette approche par l’addition ne fait pas
la différence entre le désirable et le néfaste. La calculatrice
du PIB n’a qu’une seule touche et c’est un « + ». La produc-
tion d’un vaccin, d’un frigo connecté, d’un produit financier
spéculatif, d ’antidépresseurs, ou d’heures de nettoyage après
une marée noire contribuent au PIB de la même manière :
ces productions s’y ajoutent en fonction de leur valeur mar-
chande. Aussi, un trader grassement rémunéré, qui spécule
sur les denrées alimentaires, « produit » plus aux yeux du PIB
qu’une assistante maternelle payée au SMIC. Le travail béné-
vole d’activistes qui se démènent pour protéger une forêt n’a
aucune valeur comptable, alors que les emplois salariés de ceux
qui viendront la raser constituent une création de valeur au sens
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RALENTIR OU PÉRIR
de la comptabilité nationale. Un système éducatif privé et plus
coûteux comme celui des États-Unis représentera une contri-
bution plus importante au PIB qu’un système public compa-
rativement moins coûteux mais plus performant comme celui
de la Finlande.
Le PIB est un indicateur quantitatif qui nous renseigne sur le
volume des flux monétaires. Mais vu qu’il ne nous dit rien sur
la nature positive ou négative des biens et services produits, sa
croissance n’est donc pas forcément une bonne nouvelle. Les
statisticiens qui ont construit le PIB furent d’ailleurs les pre-
miers à rappeler qu’il ne sera jamais un indicateur de bien-
être. « Si le PIB est souvent perçu comme mesure du bien-être,
le SCN [Système de Comptabilité Nationale] ne prétend pas
poursuivre cet objectif, d’autant qu’il adopte plusieurs conven-
tions qui vont à l’encontre d’une interprétation des comptes à
des fins d’évaluation du bien-être11. »
Même pour un secteur ou un produit spécifique, les valeurs
de marché reflètent mal l’évolution de leur qualité. Si le prix
réel (c’est-à-dire corrigé de l’inflation) d’un ordinateur se révèle
le même dans les années 1990 que dans les années 2010, alors
il sera comptabilisé exactement de la même manière dans le
PIB, même si le modèle le plus récent est nettement plus per-
formant que l’ancien. Ce qui peut sembler être une subtilité
devient problématique lorsqu’il s’agit de mesurer des secteurs
entiers dont la performance est fondamentalement qualitative,
comme la santé ou l’éducation.
Enfin, voici peut-être la lacune la plus dommageable : le PIB
fait abstraction de la nature. Son protocole de calcul le spé-
cifie noir sur blanc : « un processus purement naturel, sans
intervention ni contrôle humains, ne constitue pas une pro-
duction au sens économique12 ». Alors que les abeilles passent
des heures à polliniser inlassablement nos productions agricoles
(un exemple de production écosystémique), elles sont exclues
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LA VIE SECRÈTE DU PIB
des valeurs ajoutées de l’agriculture comptabilisées dans le PIB.
L’arbre n’a de valeur que lorsqu’il est coupé et vendu, mais sa
propre production par la biosphère et les services qu’il rend
durant sa vie (fabrication de l’oxygène, capture du carbone,
rafraîchissement de l’air, stabilisation des sols, protection de la
biodiversité, etc.) ne comptent pas. Ou encore, selon l’exemple
donné par le manuel, « l’accroissement incontrôlé des stocks
de poissons dans les eaux internationales ne constitue pas une
production, au contraire de la pisciculture ».
Et si la nature ne compte pas, sa destruction ne laisse aucune
trace sur les tableaux de la comptabilité nationale. Les feux de
forêt feront même augmenter in fine le PIB par les dépenses
qu’ils engendrent pour les éteindre. Même si le patrimoine
écologique s’en retrouve appauvri, de la valeur ajoutée aura été
comptabilisée via le salaire des pompiers et la vente de l’essence
de leur camion. Le dernier rapport du GIEC, lorsqu’il d éfinit
le PIB, indique que celui-ci est établi « sans déduire l’épui-
sement et la dégradation des ressources naturelles13 ». Selon
cette logique, et au grand effroi des écologistes, exterminer les
derniers membres d’une espèce menacée pour les vendre et
les manger dans un restaurant viendrait augmenter la « valeur
ajoutée » au sein de l’économie.
L’économiste Éloi Laurent résume bien la situation : « la
croissance comptabilise fidèlement une part de plus en plus
insignifiante des activités humaines : les biens et les services
mais pas leur répartition ; les transactions marchandes mais pas
les liens sociaux ; les valeurs monétaires mais pas les volumes
naturels » ; le PIB est « borgne quant au bien-être économique,
aveugle au bien-être humain, sourd à la souffrance sociale et
muet sur l’état de la planète14 ». Régulièrement, des colloques
sont organisés et des rapports sont écrits pour dépasser cet indi-
cateur, mais jusqu’ici sans aucun effet notable : le PIB continue
de régner en maître sur la gouvernance politique des nations.
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RALENTIR OU PÉRIR
La croissance : une question de taille et de vitesse
On compare souvent l’économie à un gâteau à partager, et la
croissance à une façon de le faire grossir afin de recevoir cha-
cun une part plus importante. Mais le « produit » de la notion
de PIB ne veut pas dire richesse accumulée. Le PIB ne mesure
pas un stock de richesse (la somme totale sur un compte en
banque ou le nombre de poissons dans un lac) mais un flux
de production de richesse sur une période donnée (l’argent et
les poissons qui s’y ajoutent tous les ans).
Vu qu’on ne peut pas différencier les flux monétaires qui
enrichissent de ceux qui appauvrissent (l’une des limites du
PIB), célébrer ou décrier les mouvements de PIB est fallacieux.
Deux personnes peuvent cuisiner le même gâteau de deux
façons différentes, l’une étant un cuisinier moins expérimenté
qui passera sûrement plus de temps à réparer ses erreurs au fil
de la confection et à nettoyer la cuisine ensuite. Le gâteau (la
richesse) sera cependant le même, malgré ces deux styles de
cuisine différents (le PIB).
Ce qu’on appelle, peut-être un peu vite, la « croissance »
est plus proche d’une intensification de l’agitation économique
qu’une augmentation de la richesse totale. Faisons l’analogie
avec une boule à neige où chaque flocon est une transaction
monétaire. Ce que le PIB mesure, c’est l’agitation des flocons
dans la boule, sorte de mesure de l’effervescence de l’économie
monétaire. Dès lors, on peut l’augmenter de deux manières dif-
férentes : en ajoutant des flocons dans la boule, ou en secouant
la boule plus fort. Cela nous donne deux types de croissance :
une basée sur l’expansion du périmètre de l’économie mar-
chande (l’ajout de flocons) et l’autre, sur l’intensification des
types de transactions déjà existantes.
32
6. Un chemin de transition. Mettre l’économie
en décroissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189
Une réduction de la production
et de la consommation . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 189
Pour alléger l’empreinte écologique. . . . . . . . . . . . . . . . . . 195
Planifiée démocratiquement . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 201
Dans un esprit de justice sociale . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 206
Et dans le souci du bien-être. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 212
7. Un projet de société. Vers une économie
de la post-croissance. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 219
Une économie stationnaire. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 220
En harmonie avec la nature. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 222
Où les décisions sont prises ensemble . . . . . . . . . . . . . . . . 226
Où les richesses sont équitablement partagées. . . . . . . . . . 233
Afin de pouvoir prospérer sans croissance. . . . . . . . . . . . . 236
8. Controverses. 12 critiques de la décroissance. . . . . . . . . . 241
Repoussoir ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 242
Douloureuse ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 244
Inefficace ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 246
Appauvrissante ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 249
Égoïste ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 251
Austéritaire ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 253
Capitaliste ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 255
Anti-innovation ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 258
Anti-entreprise ? . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 260
Contre nature ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 262
Inacceptable ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 264
Totalitaire ?. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 266
Conclusion. Déserter le capitalisme. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 269
Notes. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 279
Remerciements . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 311