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Bude 1247-6862 1963 Num 22 4 4215

Salvian and the barbarians

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Bude 1247-6862 1963 Num 22 4 4215

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Bulletin de l'Association

Guillaume Budé : Lettres


d'humanité

Résistants et collaborateurs en Gaule à l'époque des Grandes


Invasions
André Loyen

Citer ce document / Cite this document :

Loyen André. Résistants et collaborateurs en Gaule à l'époque des Grandes Invasions. In: Bulletin de l'Association Guillaume
Budé : Lettres d'humanité, n°22, décembre 1963. pp. 437-450;

doi : [Link]

[Link]

Fichier pdf généré le 11/05/2018


Résistants et collaborateurs en Gaule

à l'époque des Grandes Invasions

Plus on étudie de près l'histoire de la Gaule au Ve siècle et


notamment le comportement des peuples barbares installés sur
son sol, plus on est frappé des analogies qui s'affirment entre
cette époque lointaine et la nôtre. Les rapprochements que le
lecteur est invité à faire par l'emploi dans le titre de cette étude
de termes aux résonances toutes modernes ne sont donc pas des
anachronismes ; ils sont au contraire un moyen de mieux
comprendre des réactions qui souvent ont été les nôtres ou même
des situations politiques qui paraissaient obscures et compliquées
avant que nous les ayons nous-mêmes subies. Qu'un Gallo-
Romain ait pu, durant plus d'un demi-siècle, continuer à se
sentir vraiment « citoyen romain », malgré la présence des
Barbares qui occupaient une partie de ses terres, lui donnaient
des ordres souvent péremptoires ou même prélevaient sur lui des
impôts, voilà une situation paradoxale que des événements
récents ont singulièrement éclairée pour beaucoup d'entre nous.
Qu'en présence de cette force nouvelle, tour à tour brutale ou
débonnaire, certains Gallo-Romains aient cherché à s'en
accommoder ou même à en profiter, tandis que d'autres ne songeaient
qu'à la résistance, au nom de principes qui leur paraissaient
plus sacrés que la vie, voilà qui ne peut plus nous surprendre.
A quinze siècles d'intervalle, si les conditions matérielles ont
changé profondément, les hommes sont restés à peu près les
mêmes, avec leurs passions, leurs illusions, avec leur courage,
leur héroïsme parfois. Aussi, lorsque seront évoqués dans un
instant Avitus d'Auvergne, Salvien de Marseille, Majorien le
preux, Sidoine Apollinaire, le lecteur sera-t-il peut-être tenté de
substituer à ces noms anciens des noms plus récents... et il en
aura le droit, car l'un des prestiges de l'histoire est justement de
nous amener à réfléchir sur l'homme et sur les lois éternelles
qui régissent son comportement.

Avant de mettre en scène quelques-uns des acteurs de ce


drame formidable, il est nécessaire de situer l'action et de
rappeler les faits essentiels. Dans la nuit du 31 décembre 406,
des bandes de Vandales et de Suèves, des Germains, accompa-
438 RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE

gnés de la tribu iranienne des Alains, franchissent le Rhin gelé


et se répandent impunément dans toute la Gaule, les armées
romaines étant au même moment occupées à repousser d'autres
invasions en Italie. Ce fut sans aucun doute effroyable : au
témoignage de saint Jérôme, aucune province ne fut à l'abri des
pillages et des massacres des Vandales. « La Gaule tout entière,
écrit un contemporain, brûla comme une torche », car cela dura
trois ans sans qu'on vît venir le moindre secours. On imagine le
désarroi des esprits. Beaucoup de Gallo- Romains,
nouvellement convertis au christianisme, en vinrent à douter de la
Providence. « Pourquoi la Providence, si elle existait, laissait-elle se
perpétrer de telles horreurs ? Qu'un Empire chrétien fût envahi
et vaincu par des Barbares, païens ou ariens, qui dans leur
cruauté ne respectaient ni les églises ni les religieux, n'était-ce
pas la négation même de la Providence ? » Beaucoup étaient tentés
de retourner au culte des idoles.... Par bonheur, les Vandales,
n'ayant plus rien à piller en Gaule, passèrent en Espagne en 409,
où ils continuèrent leurs exactions, puis, mis à mal par d'autres
Barbares que nous retrouverons tout à l'heure, finissent par se
lancer dans la grande aventure, le passage de la Méditerranée, et
établissent en Afrique du Nord, par les mêmes méthodes de
violence et d'absolutisme, un royaume germanique indépendant,
qui devait peser lourdement sur les destinées de Rome.
A peine les Vandales avaient-ils franchi les Pyrénées qu'une
autre nation germanique, plus nombreuse et plus puissante, les
Wisigoths, faisait son entrée en Gaule par le Sud- Est, par les cols
des Alpes. Ils arrivaient, précédés d'une gloire sinistre, puisque
l'année précédente, en 410, ils avaient pris Rome, la capitale du
monde et depuis peu la Ville de saint Pierre, dont l'enceinte
sacrée n'avait jamais été violée par une armée ennemie, depuis la
lointaine invasion de Brennus, depuis huit siècles. La nouvelle
avait jeté la consternation dans tout l'Empire et beaucoup de
gens se persuadaient que c'était là le signe annoncé par les Livres
Sybillins et que la fin du monde était proche. Pourtant on faisait
observer que les Wisigoths avaient respecté les églises, les
basiliques Saint Pierre et Saint Paul notamment, et aussi les citoyens,
chrétiens et païens, qui y avaient cherché refuge. Les Wisigoths
en effet étaient chrétiens ; ils avaient été évangélisés, plus d'un
demi-siècle plus tôt, alors qu'ils se trouvaient encore sur les bords
de la Mer Noire, mais par une malchance qui devait peser sur
toute leur destinée politique, c'est un évêque de confession
arienne qui leur avait apporté la bonne parole, qui avait traduit
pour eux l'Évangile en langue gothique. L'arianisme, l'hérésie
d'Arius, est bien connue des Poitevins, puisque c'est leur grand
évêque saint Hilaire qui a été le champion de la lutte contre
a l'époque des grandes invasions 439

Arius l. L'arianisme, on s'en souvient, est en effet la négation du


dogme de la sainte Trinité, et même, si l'on pousse plus loin
l'exégèse, on se convainc qu'il s'agit là d'une hérésie
spécifiquement orientale : « Allah seul est Dieu », proclament les
Musulmans ; Mahomet n'est que son prophète. Et ils nous appellent,
nous, Occidentaux, les « mouchriquinn », ceux qui donnent des
associés à Dieu. Or les Wisigoths étaient ariens, ce qui fut
toujours pour eux un lourd handicap en Occident.... Mais enfin ils
avaient plus ou moins assimilé les principes de la morale
chrétienne, et depuis près de 40 ans qu'ils vivaient en territoire
romain 2, ils avaient dû, malgré les guerres et les folles
chevauchées qui les avaient menés de la Mer Noire à la Calabre, puis de
la Calabre en Gaule, s'humaniser quelque peu au contact des
populations romaines. Alaric, leur chef, savait le latin et
entendait le grec, ce qui est encore aujourd'hui la marque d'une bonne
éducation. Quant à son successeur Athaulf, celui-là justement qui
conduisit son peuple en Gaule, l'un de ses premiers soins fut
d'épouser, à Narbonne, la sœur de l'Empereur, Galla Placidia,
qui avait été trois ans auparavant livrée en otage, et il ne semble
pas qu'il eût été nécessaire de faire violence à la dame. Le roi
Goth publia, au contraire, à cette occasion, un manifeste
loyaliste qu'il vaut la peine de traduire exactement :
J'ai d'abord désiré passionnément [avoue le Barbare] effacer le
nom même des Romains et changer l'Empire romain en empire
gothique. La Romania serait devenue Gothia, Athaulf eût remplacé
César Auguste. Mais une longue expérience m'a appris que la
barbarie effrénée des Goths était incompatible avec les lois. Or sans
lois il n'y a pas d'État. J'ai donc préféré la gloire de restaurer dans
son intégrité et d'accroître le nom romain grâce à la force gothique.
J'espère passer à la postérité comme le restaurateur de Rome,
puisqu'il m'est impossible de la supplanter.
Voilà rapidement présentée la nation germanique qui va
maintenant tenir la vedette. Après avoir envahi le Sud des
Gaules, après avoir semé ça et là, malgré les belles promesses,
maints désordres et beaucoup de misères, après avoir pourfendu
en Espagne les Vandales, on les vit en effet revenir en Gaule
quelques années plus tard, avec leurs guerriers, leurs chariots,
leurs femmes et leurs enfants, tout un peuple de 100 à 150.000

1. Le texte de cette étude est, pour l'essentiel, celui d'une conférence publique
faite à l'Université de Poitiers, en 1962. Cette conférence reproduisait, dans ses
grandes lignes, une autre conférence prononcée à l'Université de Rennes, en 1946.
Mais le nouveau texte a été condensé et mis à jour à l'aide notamment des
excellents livres de Pierre Courcelle, Histoire littéraire des Grandes Invasions
germaniques (Paris, Hachette, 1948), Karl Stroheker, Der senatorische Adel in sp'àtan-
liken Gallien (Tubingen, 1948), Ernesto Sestan, Stato e Nazione nell' alto medioevo
(Napoli, 1952).
2. Poussés parles Huns, ils avaient franchi le bas Danube en 375.
44° RESISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE
âmes, mais cette fois dans la paix et sur V ordre de V Empereur.
L'Empire ne pouvant plus chasser les Barbares essayait de les
apprivoiser et même de les utiliser en leur donnant des terres. Et
c'est ainsi que fut installée dans l'une des plus riches contrées
de la Gaule, de Toulouse à Bordeaux et de Bordeaux à Poitiers,
la nation des Wisigoths. Le contrat était simple : c'était celui des
réquisitions militaires. Les guerriers goths devenaient des
fédérés au service de l'Empire, leur roi un général soumis aux
ordres du généralissime romain. Leur mission était de maintenir
l'ordre dans les territoires occupes et éventuellement de
concourir à repousser des invasions nouvelles. En échange ils recevaient
un billet de logement qui leur donnait droit au tiers du domaine
sur lequel ils étaient cantonnés. Ainsi ces guerriers farouches
allaient-ils, aux dires de la propagande officielle, « troquer le
glaive pour la charrue ». Les panégyristes faisaient observer
que ces nations barbares seraient, en tout état de cause, des
réservoirs d'hommes inépuisables pour la défense de l'Empire. On
faisait taire les pessimistes qui osaient insister sur les dangers de
l'opération. Nous qui connaissons la suite, nous savons que les
Goths furent insatiables, qu'ils tentèrent d'année en année
d'agrandir la zone de leurs cantonnements, jusqu'à Arles,
jusqu'à Narbonne, puis sur l'Espagne, enfin qu'ils voulurent être
les seuls maîtres chez eux, sur les Gallo- Romains autant que sur
leur peuple. Cette transformation de la « zone de cantonnement »
en « royaume germanique indépendant » dura un peu plus d'un
demi-siècle. Ce sont les réactions des Gallo-Romains à cette
évolution perfide que nous voudrions maintenant étudier.

A peine les Wisigoths sont-ils installés en Aquitaine qu'on voit


tourner autour de leur roi, à la cour de Toulouse, un noble Ar-
verne nommé Avitus. Avitus est de noblesse récente et de fortune
moyenne : sa villa et ses domaines s'étendent, en zone non-
occupée, sur les bords d'un des plus charmants lacs d'Auvergne,
le lac d'Aydat, à quelques kilomètres au sud de Clermont, dans
un paysage de collines, d'eaux vives, de bois et de prairies. Mais
Avitus est riche d'ambition. Il a fait des études de droit et
accompli son service militaire dans l'état-major du généralissime
romain. Comme i! est madré et diplomate né, il a tout de suite
flairé le profit qu'il pourrait tirer du voisinage de la zone
gothique. Le hasard l'ayant mis en rapport avec le roi Théodoric,
ce fut tout de suite entre les deux hommes une vive sympathie
qu'un poète s'est plu à décrire 1. Nous assistons à des scènes
touchantes : Avitus berçant dans ses bras robustes le second fils

i. Sidoine Aijollinaikk, Carmen VII, 495.


A L EPOQUE DES GRANDES INVASIONS 441

du roi, le futur Théodoric II, puis l'initiant aux beautés de Virgile


et du droit romain. En cas de difiîcultés, Avitus était le médiateur
tout désigné. L'occasion vint, en 439, quand les Goths
s'avancèrent jusqu'à Narbonne, qu'ils assiégèrent trois années durant.
Elle vint encore en 451, pour une circonstance très mémorable.
Attila et ses cavaliers huns envahissaient la Gaule et ils
rencontraient si peu de résistance qu'ils furent bientôt aux portes
d'Orléans, permettant à l'héroïsme et à la sainteté de saint Aignan
de s'affirmer. Le généralissime romain venait de passer les Alpes
avec de si faibles troupes qu'il ne pouvait se faire d'illusions. Il
lui fallait, pour vaincre, le concours des Barbares fédérés établis
en Gaule et en particulier des Wisigoths. Mais ces derniers ne
montraient aucun empressement. On eut alors l'idée d'utiliser
les relations d'amitié entre Avitus et Théodoric. Avitus fut
dépéché, en mission officielle, à Toulouse, auprès du roi des
Goths. A en croire son panégyriste, il obtint tout ce qu'il voulut.
Les Wisigoths en tout cas se joignirent aux troupes romaines,
firent lever le blocus d'Orléans et prirent une part décisive à la
bataille dite des Champs Catalauniques, qui obligeait les Huns à
quitter définitivement la Gaule. Ce jour-là Avitus et l'esprit de
collaboration avaient sauvé l'Occident de l'influence turque et
mongole. Mais ils avaient donné aux occupants wisigoths un
prestige nouveau, que ces derniers n'allaient pas tarder à exploiter.
Une partie de la population d'aiileurs ne cachait plus sa
sympathie pour les Barbares. Avitus avait peut-être commis des
imprudences mais il n'avait jamais manqué de loyalisme à
l'égard de Rome et de l'Empereur. Salvien au contraire est un
véritable agent de propagande de la suprématie barbare. Né, vers
390, en Germanie romaine, il fit ses études à Trêves, alors capitale
des Gaules, puis, quelques années après son mariage, se décida
à entrer dans les ordres, entraînant sa femme dans la même
résolution. Il passa par le célèbre monastère de Lérins, fondé
quelques années plus tôt, au large de Cannes, par saint Honorât,
semble avoir séjourné à Carthage où il est horrifié par les vices
et les turpitudes qui s'étalent au grand jour, devient enfin prêtre
à Marseille. C'est là qu'il écrit son grand ouvrage sur la
Providence (De Gubernatione Dei), ouvrage de polémique d'une
âpreté exceptionnelle. Les malheurs dont souffrait l'Empire
engendraient une fois de plus, chez beaucoup de gens, le doute à
l'égard de la Providence. « Pourquoi, disait-on, si Dieu prend
vraiment soin de ce monde, les braves gens sont-ils plus
malheureux que les méchants ? Pourquoi les Barbares, qui sont des
impies ou des hérétiques, triomphent-ils de l'Empire chrétien ?
Il est manifeste que Dieu ne regarde pas les choses humaines,
puisque nous tombons au pouvoir de gens pires que nous ? —•
442 RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE

Comment, répond Salvien, vous vous plaignez de vos malheurs,


mais vous n'avez que ce que vous méritez. De quelque côté que
l'on regarde, on n'aperçoit que lâcheté, cupidité, débauche. Vous
avez abandonné le service des armes pour le confier à des
étrangers ; sur le plan social, ce ne sont que mœurs de brigands :
les pauvres sont dépouillés, les veuves gémissent, les orphelins
sont opprimés. Le Romain est un loup pour le Romain. Les
malheurs qui auraient dû vous mûrir n'ont fait qu'aiguiser en
vous l'appétit de puissance. Dans l'adversité, au milieu des guerres
et des combats, on ne pense qu'aux spectacles du cirque ou de
l'amphithéâtre, qui ne sont qu'une fornication intérieure, une
apostasie de la foi. On ne voit partout qu'impureté, orgies et
débauches. Une ville comme Carthage n'est qu'une infecte
sentine, un lupanar impur, un « Etna de flammes impudiques ».
En regard, les Barbares ne pouvaient être que sympathiques.
Salvien doit bien leur concéder quelques défauts : « Le peuple
saxon est cruel, écrit-il, les Francs perfides, les Gépides
inhumains. Mais leurs vices sont-ils aussi coupables que les nôtres ?
Un Alaman ivre est-il aussi répréhensible qu'un chrétien ivre ?
Un Alain rapace est-il aussi condamnable qu'un chrétien
rapace ? » Ils ne possèdent pas l'Ecriture dans son intégrité ; ils
ne savent donc pas qu'ils pèchent ; ils ont au moins l'excuse de
l'ignorance. Et ils ont des vertus que les Romains ont oubliées :
ils sont loyaux, justes et humains entre eux et surtout ils ont des
mœurs pures : ils sont d'une chasteté exemplaire.
Parmi les Barbares, il en est de deux sortes dans chaque nation :
des hérétiques et des païens. Sur eux tous, nous sommes
incomparablement supérieurs en ce qui concerne la loi divine ; mais en ce
qui concerne la conduite et les mœurs, ■ — je le dis avec une vive
douleur, - — ils valent mieux que nous. Je ne prétends pas cependant,
comme j'ai déjà dit, appliquer ces paroles à l'ensemble du peuple
romain ; j'en excepte d'abord tous les religieux, puis quelques
personnes du siècle qui valent les religieux ou, si c'est trop dire, qui
leur ressemblent par l'honnêteté de leur conduite. Mais tous les
autres, ou peu s'en faut, sont plus coupables que les Barbares 1.
On sent que pour Salvien c'est là la grande affaire. Il insiste :
Les Vandales eux-mêmes peuvent sur ce point être donnés en
exemple. Leur roi Genséric, par ses sages ordonnances, a supprimé
en Afrique la pédérastie et la prostitution et ainsi obligé le Romain
à être fidèle à sa femme. Les Vandales sont plus sages que Socrate
qui voulait mettre toutes les femmes en commun.
Ennemi de l'hellénisme, comme la plupart des moines de
Lérins, Salvien espère que le triomphe des Barbares provoquera
un retour à la moralité. C'est au nom du redressement moral
i. Salvien, iv, 13, 61 (traduction P. Courcelle, Histoire littéraire... ,p. 121).
a l'époque des grandes invasions 443

qu'il se rallie à la domination germanique et l'on ne s'étonne pas


de trouver sous sa plume une description idyllique du régime
politique en territoires barbares, vers lesquels, à l'en croire,
beaucoup de Gallo-Romains émigreraient, en dépit de certains
inconvénients... d'ordre olfactif :
Ils vont sans doute chercher [écrit -il] l'humanité parmi les
Barbares, parce qu'ils ne peuvent plus supporter la barbarie parmi les
Romains. Ils diffèrent des peuples chez lesquels ils se retirent ; ils
n'ont rien de leurs manières, rien de leur langage, et, si j'ose dire,
rien non plus de l'odeur fétide des corps et des vêtements barbares ;
ils préfèrent pourtant se plier à cette dissemblance des mœurs,
plutôt que de souffrir parmi les Romains l'injustice et la cruauté. Ils
émigrent donc chez les Goths ou chez les Bagaudes, ou chez les
autres Barbares qui dominent partout, et ils n'ont point à se
repentir de cet exil. Car ils aiment mieux vivre libres sous une apparence
d'esclavage qu'être esclaves sous une apparence de liberté 1.
On demeure confondu devant ce réquisitoire. On voudrait
savoir s'il traduit l'opinion d'un groupe restreint ou, comme le
pensent certains historiens, les tendances d'une partie du clergé
gaulois, surtout les moines, avides de révolution morale et
sociale, ou encore plus généralement les aspirations des petites
gens.

Ces petites gens, nous les voyons s'agiter surtout, à cette


époque, au nord de la Loire, où tous ceux qui sont trop fiers pour
se mettre au service des riches se sont constitués, comme nous
dirions aujourd'hui, en maquis. On les appelle les Bagaudes ou
les Vargi, c'est-à-dire les errants, les vagabonds. Ils forment des
bandes armées qui comptent dans leurs rangs des représentants de
toutes les victimes de la crise économique : des paysans que leur
terre ne nourrissait plus, des artisans et des commerçants ruinés
par une fiscalité excessive, des médecins sans clientèle. Ils ont
une fort mauvaise réputation dans le monde officiel : on les
accuse d'attaquer les villes, de piller les grands domaines,
d'enlever les femmes. INous les voyons effectivement, en 429, arrêter
quelque temps sur la route saint Germain d'Auxerre et saint
Loup de Troyes partant pour la Grande Bretagne ; nous les
voyons, en 435, résister à toute une armée romaine ; nous les
voyons enfin, en 448, assiéger la ville de Tours. Mais, en cette
dernière circonstance ils furent vaincus et leur chef, un médecin
du nom d'Eudoxius, alla chercher refuge, ajoute le chroniqueur,
chez les Huns. Ce témoignage a de quoi nous surprendre : la
propagande officielle a fait aux sinistres cavaliers d'Attila une
réputation de cruauté raffinée. Pourtant nous avons la chance de
I. P. COUHClîLLE, Op. Cit., p. 122.
444 RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE

posséder sur les Huns un témoignage capital, qui nous apporte


un autre son de cloche. L'année même où le médecin Eudoxius
était contraint à la fuite, l'Empereur d'Orient 1 envoyait à la cour
d'Attila, alors établi en Parmonie (l'Autriche actuelle) un
ambassadeur du nom de Priscos qui nous a laissé le récit de son
ambassade. Se promenant dans la ville en bois élevée par les Huns, au
sortir d'un banquet qu'Attila lui avait fait servir dans de la
vaisselle d'argent, Priscos ne fut pas peu surpris de s'entendre
interpeller ,en grec : « yjyips ». Il s'agissait bien en effet d'un
Romain de Mésie qui, fait prisonnier par les Huns, s'était laissé
enrôler par eux, s'était marié avec une femme barbare et vivait
heureux. Sa vie était exempte de soucis ; il jouissait paisiblement
des richesses qu'il avait pu amasser. « Au contraire, les Romains,
poursuivait le transfuge, périssent victimes de la lâcheté de leurs
généraux ; même en temps de paix, ils sont tracassés par les
agents du fisc ; les pauvres sont accablés ; les juges sont
corrompus et ne les protègent pas. » Priscos, dans un mouvement
d'éloquence, eut beau rappeler les bienfaits de la civilisation
romaine, il ne put ramener l'égaré. Cette anecdote, outre qu'elle
redresse les idées reçues sur les Huns et sur Attila, nous fait
mieux comprendre la détermination du médecin Eudoxius,
vaincu à Tours. Ces témoignages et quelques autres indices nous
amènent à penser qu'il y avait sans doute collusion entre une
partie au moins des Bagaudes gallo-romains et les Huns. La
rapide avance, trois ans après, d'Attila jusqu'à Orléans s'explique
peut-être par des complicités rencontrées ici et là.

Le tableau de la situation vers le milieu du Ve siècle, que nous


venons de brosser, n'est guère encourageant. Les Wisigoths, loin
d'être dociles et soumis, tentent de pousser la zone de leurs
cantonnements vers la Loire d'une part, vers le Rhône et la
Méditerranée d'autre part. Une autre nation germanique, les Burgondes,
établis en 442 suivant le même régime juridique en Sapaudia,
c'est-à-dire entre Grenoble et Genève, ne tarderont pas à pousser
eux aussi vers Lyon et Valence. Au nord de la Loire
l'administration romaine est pratiquement abolie. Certes les
Gallo-Romains qui vivent en zone barbare continuent à dépendre du
Préfet du Prétoire des Gaules dont le siège est à Arles. Mais ils
doivent de plus en plus compter avec les décisions des chefs
barbares, qui se permettent même de lever des impôts dans leur
zone propre. Il ne reste plus en Gaule de véritablement
indépendant que l'Auvergne, le Berry, la vallée du Rhône et le Sud-
Est. Encore de larges fractions de la population (nous l'avons vu)
ont-elles fait sécession, une grande partie des humbles et sans
1. Théodose 1T
a l'époque des grandes invasions 445

doute du bas clergé. Sur ceux-là, les prestiges mêmes de la


civilisation romaine et les grandeurs d'une noble tradition n'agissent
plus.
Pourtant, quand tout semblait perdu, tout faillit renaître, sous
l'impulsion d'un chef énergique, Majorien, qui prit le pouvoir en
456. C'est un militaire qui, si l'on en croit son panégyriste, a
parcouru toute la Gaule, à la suite ou à la tête des armées
romaines :
II s'est baigné [nous dit-on] dans les flots glacés du Rhin, de la
Saône, du Rhône, de la Meuse, de la Marne, de la Seine, du Lez, du
Lot, de l'Allier, de l'Aude, du Wahal et il a bu l'eau de la Loire
coupée en morceaux à coups de hache 1.
C'est un militaire, mais il ne dédaigne ni l'administration ni
la littérature. Il commence par légiférer, par introduire dans le
Code plus de justice et d'humanité. Puis, avec une armée
renforcée, il met à mal les Burgondes et les Wisigoths qui avaient
cherché à s'émanciper. Toute la Gaule, toute l'Espagne aussi se
rangent à nouveau sous la loi romaine. Les Barbares se taisent
et naturellement aussi les collaborateurs ; on n'entend plus parler
des Bagaudes. L'aristocratie gallo-romaine, c'est-à-dire la classe
dirigeante, se rallie tout entière à Majorien, le haut clergé
également. L'évêque de Tours, Perpetuus, exulte et attribue le succès
de Majorien sur les Wisigoths à l'intercession de saint Martin.
C'est le redressement.
Il restait pourtant au grand homme un problème capital à
régler : celui de l'Afrique du Nord, où les Vandales, on s'en
souvient, avaient constitué un royaume germanique indépendant.
Majorien fit donc construire en Andalousie une flotte de
débarquement et les panégyristes célébraient déjà son triomphe. Mais
le roi des Vandales, Genséric, qui était l'astuce même, trouve le
moyen de surprendre et de couler au port la flotte romaine.
L'Afrique cette fois était bien perdue. Ce fut un coup terrible
pour le prestige de Majorien. Il mourut l'année suivante, en 461,
victime d'un attentat.

Ce fut le signal de la débandade. La Gaule se partage à


nouveau en deux secteurs rivaux : le nord de la Loire, qui fait
sécession et s'appuiera de plus en plus sur une force nouvelle, celle des
Francs ; les territoires du sud de la Loire, toujours théoriquement
rattachés dans leur ensemble à l'Empire, mais où l'influence des
Wisigoths va grandissant. Beaucoup de Gallo-Romains se disent
alors que les jeux sont faits et se hâtent en réalistes d'en tirer
avantage. Des aristocrates de haut lignage, des professeurs
1. Sidoine Apollinaire, Carmen V, 207.
446 RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE

d'université, qui sont pourtant encore citoyens romains et


dépendent théoriquement du Préfet du Prétoire des Gaules,
deviennent ministres ou secrétaires des rois barbares. Bien plus, de hauts
fonctionnaires romains, dont l'histoire nous a conservé les noms,
agissent en véritables traîtres. Un Préfet, Arvandus, va jusqu'à
écrire au roi des Wisigoths pour lui recommander de partarger
avec les Burgondes ce qui reste de Gaule libre. Un assesseur du
Préfet, Séronatus, tente d'intimider les habitants de l'Auvergne
pour les amener à céder sans résistance aux ambitions du nouveau
roi des Wisigoths, Euric. Ce dernier en effet, encouragé par ces
trahisons, a décidé d'en finir avec l'hypocrisie de la situation : il
entend être désormais le seul maître du territoire qu'il occupe ;
il rompt le traité passé avec Rome et attaque les provinces qui
restent romaines. Il s'empare du Berry, d'une partie de la
Provence et encercle l'Auvergne.

C'est ici qu'il convient de faire entrer en scène Sidoine


Apollinaire, qui, dans le désarroi d'une civilisation moribonde, va nous
apporter au moins quelque consolation. Ce n'est pas qu'il se soit
montré toujours très clairvoyant. Devenu à vingt ans le gendre
de cet Avitus dont nous avons noté tout à l'heure l'opportunisme,
il est tout heureux de suivre son illustre beau-père à la cour de
Toulouse. On le voit même jouer aux dés avec Théodoric II et
perdre tout exprès pour mieux disposer le roi wisigoth à ses
requêtes ultérieures. Plus tard, après la mort de Majorien, quand
la Gaule se partagera en deux fractions rivales, Sidoine optera
pour les Wisigoths contre les Francs et dans un poème adressé à
un Narbonnais décorera le roi Théodoric II, qui vient pourtant
de s'emparer de Narbonne, de cet éloge qui a de quoi nous
surprendre :
Théodoric [écrit-il] ce chef martial qui est l'honneur des Goths
en même temps que le pilier et le salut du peuple romain : Martius
Me rector... decus Getarum Romanae columen salusque gentis... J.
Sidoine (c'est évident) vit encore à cette date (462) sous
l'illusion du foedus, ce régime d'alliance passé en 418 que nous
avons défini au début de cet exposé, et cette illusion s'explique
par deux raisons essentielles : Sidoine, né vers 430, appartient à
une génération qui n'a pas connu les invasions sanglantes du
début du siècle, et surtout, né à Lyon, marié en Auvergne, il a
toujours vécu en zone non occupée. Son jugement se modifiera
à partir du moment où il sera lui-même obligé d'accueillir dans
sa villa de Lyon réquisitionnée un certain nombre de soldats
Burgondes. Sa bile alors s'exhale dans un court poème envoyé en
8. Sidoink Ai'ollinairk, Carmen XXIII, 69.
A L'EPOQUE DES GRANDES INVASIONS 447
réponse à un camarade, qui lui a demandé de composer un épitha-
lame pour son mariage.
Pourquoi me demandes-tu [écrit-il au solliciteur] de composer
un poème en l'honneur de Vénus amie des chants fescennins, quand
je vis au milieu de hordes chevelues, que j'ai à supporter leur langage
germanique et à louer incontinent, malgré mon humeur noire, les
chansons du Burgonde gavé, qui s'enduit les cheveux de beurre
rance ? Veux-tu que je te dise ce qui brise l'inspiration ? Mise en
déroute par les plectres barbares, Thalie méprise les vers de six
pieds, depuis qu'elle voit des « protecteurs » qui en ont sept.
Heureux tes yeux et tes oreilles, heureux aussi ton nez, toi qui n'as pas
à sentir l'odeur de l'ail ou de l'oignon infect que renvoient dès le
petit matin dix préparations culinaires, toi, qui n'es pas assailli,
avant même le lever du jour, comme si tu étais leur vieux grand-père
ou le mari de leur nourrice, par une foule de Géants si nombreux et
si grands qu'à peine les contiendrait la cuisine d' Alcinoûs 1.
C'est encore du badinage, mais l'on sent que la délicatesse du
grand seigneur est choquée par le voisinage des « occupants »,
pourtant si corrects et même si prévenants. C'est que Sidoine
Apollinaire, fils et petit-fils de préfets, n'a jamais cessé, en dépit
des vicissitudes et des nécessités de la politique, de se sentir
profondément Romain. Alors que l'Empire succombe, c'est
sous sa plume que l'on trouve l'éloge le plus émouvant de Rome,
qui reste encore pour lui « le domicile des lois, le temple de la
culture, le Sénat des magistratures, la capitale du monde, la
patrie de la liberté, où seuls les Barbares et les esclaves se
sentent étrangers ». Toute son uvre témoigne d'un attachement
profond à la civilisation gréco-romaine. On le voit entreprendre
une véritable croisade pour sauver les lettres latines, au sein même
de la Barbarie. Il anime des académies locales, des collèges de
poètes, à Bordeaux, à Toulouse, à Narbonne. Il stimule le zèle
des jeunes, organise pour eux des « lectures publiques ». Il félicite
le fils d'un comte de Trêves, Arbogast, qui vit aux bords de la
Moselle, de continuer à parler et à écrire latin dans une province
détachée de l'Empire. Il compose lui-même des panégyriques
dans le style de Claudien, un recueil de poèmes à la manière de
Stace, des lettres d'art à l'imitation de Pline le Jeune. Toute cette
littérature est bourrée de rhétorique et fleurie de préciosité. Mais
« toute cette préciosité érudite, au temps d'Attila et de Genséric
m'apparaît, écrit un historien contemporain, comme une
réaction de défense. Ces grands seigneurs ne veulent décidément rien
perdre de l'héritage de la vieille Rome 2 ».
Mais Sidoine fera mieux encore. Par un de ces changements
de direction, assez fréquents en cette période troublée, ce grand
1 . Sjdoine Apollinaire, Carmen XII.
2. André Piganiol dans une lettre personnelle adressée à l'auteur.
44S RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE

seigneur, volontiers frivole, qui sut toujours « plier au temps sans


obstination », à la quarantaine entra dans les ordres et presque
aussitôt fut élu, aux applaudissements du clergé gallo-romain,
évêque de Clermont. C'était justement le temps où le roi des
Wisigoths, Euric, attaquait l'Auvergne, dernier bastion de la
puissance romaine en Gaule. Sidoine choisit alors délibérément
le parti de la résistance. Patriote déterminé, il a encore une raison
de plus, depuis qu'il' est évêque, de s'opposer à l'ambition
d'Euric : le roi wisigoth est arien, d'un arianisme militant ; il
persécute, dit-on, les catholiques et ferme les églises.
Bien que ce roi des Goths [écrit Sidoine] ait des forces terrifiantes,
je crains moins ses coups pour les murs des Romains que pour la
loi du Christ : il déteste le nom catholique de bouche et de coeur, et
donne l'impression d'être le chef de sa secte plutôt que celui de son
peuple. La puissance de ses armes, son arrogance, son entrain
juvénile l'induisent à croire qu'il doit le succès de ses entreprises à la
vérité de sa religion, non à une félicité temporelle. Instruisez-vous
donc au plus vite du mal secret que souffre le catholicisme, pour
pouvoir publiquement y porter remède. Bordeaux, Périgueux, Rodez,
Limoges, Javols, Eauze, Bazas, Comminges, Auch et bien d'autres
villes encore ont été décapitées de leur pontife.... Les diocèses, les
paroisses sont désolées, sans ministère. Dans les églises.... les portes
sont arrachées de leurs gonds ; l'entrée des basiliques s'obstrue de
ronces et d'épines ; le bétail, ô, douleur ! vient se coucher dans les
nefs presque béantes et brouter l'herbe qui pousse le long des autels.
Les paroisses rurales ne sont pas seules désertées ; même dans les
églises urbaines, les réunions se font rares \
Nous voyons alors Sidoine remplir, avec honneur, un véritable
rôle de gouverneur de province. C'est lui qui semble avoir été
l'âme de la résistance. Il obtient des Burgondes, sans doute par
l'entremise de l'autorité impériale, l'envoi de troupes auxiliaires.
Il obtient de l'évêque de Lyon l'envoi de vivres. Il encourage,
sur le rempart, les combattants, apaise les cris de la population
affamée, rend à tous la foi dans l'avenir. Il trouve une aide
précieuse dans l'héroïsme d'Ecdicius, son beau-frère, qui, à la tête
de volontaires intrépides, harcèle l'ennemi par de fréquentes
sorties. Il implore enfin le secours du Ciel : c'est alors que sont
introduites à Clermont les Rogations, récemment instituées à
Vienne par l'évêque Madmertus ; c'est alors que le vénérable
Constantius, un prêtre lyonnais, sollicité par Sidoine, s'impose,
malgré l'âge et les rigueurs de l'hiver, le voyage de Lyon à
Clermont, pour apporter aux assiégés le secours de ses prières.
La résistance dura trois ans, mais elle était sans espoir. Le
bruit parvint un jour aux oreilles de Sidoine que des négociations
i. Sidoine Apollinaire, Epistolae VII 6, 6 (traduction Pierre Courcelle,
op. cit., p. 146).
a l'époque des grandes invasions 449
s'étaient ouvertes entre Rome et Toulouse et qu'on envisageait
de céder à Euric l'Auvergne en échange de la restitution d'Arles et
de Marseille. Sidoine, ulcéré par ces marchandages, écrivit alors
à son confrère de Marseille, le chef de la délégation qui négociait
la paix honteuse, la plus belle lettre de sa vie :
L'affreuse nouvelle est-elle exacte ? Est-il vrai que nous ayons
plus à souffrir de la paix que des maux de la guerre ? Est-il vrai que
notre esclavage soit devenu la ran on de la sécurité d'autrui,
l'esclavage, hélas ! pour ces Arvernes qui osaient, dès l'Antiquité, se dire
descendants des Troyens et des Latins et viennent de se montrer
dignes de cette origine en repoussant avec leurs seules forces les
ennemis de l'Empire tout entier. Bien des fois le peuple des Goths
a donné l'assaut à leurs murailles, mais il leur fit moins de peur
qu'eux-mêmes ne répandirent de terreur, par leurs contre -attaques,
dans le camp des assiégeants.... Est-ce donc ainsi qu'on nous
récompense d'avoir bravé la disette, l'incendie, la guerre, l'épidémie,
d'avoir fait couler le sang ennemi, d'avoir combattu, exténués de
jeûnes ! C'est donc dans l'attente de cette fameuse paix que nous
nous sommes nourris de l'herbe poussée dans le creux de nos
murailles ? Est-ce pour récompenser notre dévouement à la patrie
qu'on a décidé notre ruine ? Rompez, je vous prie, un traité de paix
si honteux. S'il faut encore soutenir un siège, s'il faut combattre
encore, endurer encore la famine, nous le ferons avec joie. Mais si
nous sommes livrés, nous que la force n'a pu réduire, c'est votre
lâcheté qui aura manigancé les clauses de ce traité, de connivence
avec le Barbare 1.
Les paroles de l'héroïsme restèrent vaines. L'Auvergne fut
effectivement livrée à Euric. La fiction du foedus fut abandonnée,
la souveraineté du Wisigoth reconnue sur les territoires qu'il
occupait. Sidoine, indigné et désespéré, n'était plus que le sujet
d'un roi barbare.

La résistance désormais n'avait plus de sens. Le dernier


empereur d'Occident, qui portait un nom dérisoire : Romulus Augus-
tulus, fut déposé l'année même où l'Auvergne était livrée à
Euric (475). Vaincu, exilé, humilié, Sidoine pourtant trouva
encore le moyen d'affirmer jusqu'au bout sa fierté romaine, en
luttant pour le maintien des lettres latines. Il vaut la peine de
citer encore les félicitations qu'il adresse au grammairien
Johannès, qui se consacre, lui aussi, à cette noble tâche :
En ces temps troublés par les guerres, tu as été dans les Gaules le
seul maître qui ait donné asile à la langue des Latins, après que leurs
armes eurent fait naufrage ...Elevés et formés à ton école, ils
conserveront ainsi, au milieu d'une nation invicible, mais étrangère, la
marque distinctive des Anciens. Car maintenant que n'existent plus

1. Sidoine Apollinaire, Epistolae VII, 7.


Lettres d'Humanité 16
450 RÉSISTANTS ET COLLABORATEURS EN GAULE
les degrés de dignités qui permettaient de distinguer les classes
sociales, de la plus humble à la plus élevée, le seul indice de noblesse
sera désormais la connaissance des lettres x.
C'est le suprême message de Sidoine Apollinaire. C'est aussi
le point final de notre enquête. Nous l'avons poussée sur près
de trois quarts de siècle, à une époque formidable, où se joue
le sort d'un monde et d'une civilisation. Nous avons constaté le
désarroi des hommes, riches ou pauvres, clercs ou laïcs, qui ont
vécu cette époque. Peu d'entre eux ont compris les causes
profondes du mal. Un esprit passionné mais clairvoyant, Salvien,
a tenté de les analyser et les historiens modernes n'ont en
somme pas ajouté grand chose à son analyse : baisse du civisme,
qui a fait déserter le service militaire ; crise économique,
provoquée notamment par l'inflation et le faible rendement du travail
humain ; lutte des classes enfin, qui n'était que l'image du
malaise social. La plupart des témoins à cette époque n'ont pas
cherché si loin, mais ils ont eu presque tous cependant le
sentiment qu'ils vivaient la fin d'un régime, parfois même la fin du
monde. Le régime effectivement s'est trouvé aboli, mais la
civilisation qu'on avait pu croire mortelle, parce qu'effectivement
elle était moribonde, a pu, nous le savons, renaître. Elle a pu
renaître parce que des lettrés, des clercs, des moines ont sans
relâche, durant des siècles, en Italie, en Espagne, en Gaule, en
Irlande surtout, recopié des manuscrits et rendu possible ainsi
la Renaissance carolingienne. Mais tout ce bel effort eût été sans
objet si au moment décisif, au moment où le chaos semblait
devoir tout submerger, il ne s'était trouvé des hommes, comme
Sidoine Apollinaire, pour maintenir le flambeau, proclamer le
prestige de la culture et écrire la belle phrase que nous méditions
tout à l'heure : « Le seul indice de noblesse sera désormais la
connaissance des lettres. »
André Loyen.

i. Sidoine Apollinaire, Epist. VIII, 2, 1.

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