JANACEK 1854 – 1928
1. Introduction
Janacek est un des compositeurs très originaux de la 1 ère moitié du
XX° siècle même si son l’originalité n’a pas été tout de suite reconnue.
Nous sommes devant un cas de compositeur dont originalité ne consiste
pas dans les innovations de langages (comme Stravinsky ou Schoenberg)
mais dans la façon nouvelle d’organiser la forme et le matériau musical.
Janacek a eu une vie relativement marginale. Il était professeur
d’orgue dans le sud de la Tchéquie. Il a étudié à Vienne et sa musique est
en permanente réaction stylistique contre le style Romantique de
l’époque. Style qui était perçu par Janacek comme le style de l’occupant.
La Tchéquie faisant, à l’époque, partie de l’empire austro-hongrois. Il
cherche, pour des raisons d’identité nationale et de refus de l’occupant, à
élaborer un style différent de la tradition occidentale. Nous avons ici un
refus systématique basé sur une étude très poussée de la langue tchèque
et sur l’idée de trouver des correspondances très précises entre la langue
et les intonations musicales. Janacek est un slavophile convaincu, ces
sources d’inspirations sont souvent les romans ou les pièces de théâtre de
la littérature russe. Il oppose le caractère slave au caractère germanique
dominant dans l’empire.
C’est pour cela qu’une partie très importante de la création de
Janacek est représentée par ses opéras. Il en a composé 9 dans lesquels il
peut approfondir cette relation entre intonation et langue. Nous voyons
bien qu’à cette époque Janacek entreprend une révolution dans le
domaine du style vocal comparable à celle entreprise en France par
Debussy pour les mêmes raisons : trouver l’expression vocale la plus
proche et la plus naturelle pour la langue en question.
( Le problème des relations entre la musique vocale et la langue
dans laquelle on chante est un problème extrêmement complexe. A une
époque on traduisait les opéras, mais on s’est rendu compte finalement
que l’on falsifiait beaucoup la musique. Les opéras classiques jusqu'au
milieu du XIX° sont en général composés en Italien. L’Italien étant la
langue de l’opéra et Mozart bien qu’ Autrichien compose de manière
intraduisible en allemand. La musique est élaborée en fonction de la
langue dans laquelle le texte à été pensé. Au XIX° l’opéra italien n’est plus
forcement dominant. )
Le problème se pose pour des nations qui étaient occupées comme
c’est la cas pour la Tchéquie, et pour qui l’idiome musical n’était pas encré
dans le style collectif. Au XIX° le style était austro-allemand.
Janacek n’a pas composé que de la musique vocale.
2. La musique instrumentale.
Janacek est un cas assez original dont les œuvres majeures sont
toutes composées après l’âge de 60 ans. Il est mort à 74 ans. Le style de
Janacek n’est pas caractéristique en ce qui concerne le langage. Mais ce
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qui est caractéristique est sa façon de refuser le développement
traditionnel un peu à la manière de Stravinsky ; de juxtaposer brutalement
les idées musicales et même de construire des superpositions de boucles
à la manière de Stravinsky mais avec un autre matériau.
2.1. Sinfonietta 1926
( écoute : sinfonietta 1926, 1er mouvement )
C’est une pièce occasionnelle commandée pour une fête nationale.
Chacun des 5 mouvements a une orchestration différente. Il n’y donc pas
de liaison thématique ni esthétique entre les 5 mouvements. Les thèmes
se développent à la façon de personnages. On peut parler d’une sorte
d’esthétique du quotidien.
Le 1er mouvement est composé pour un ensemble assez original : 9
trompettes ; 2 trompettes basse ; 2 tubas et timbales.
2.1.1. Naïveté feinte
Par cette naïveté feinte et ce montage brutal des épisodes musicaux
nous pouvons rapprocher cette œuvre de celles de Ives. Nous voyons bien
comment des esprits qui refusaient la tradition occidentale se retrouvaient
sur certaines choses. Que pouvons nous dire de cette œuvre ?
Elle cultive un primitivisme voulu et ironique (pour la fête nationale
par la langage extrêmement simple) et une sorte de montage très
particulier. Nous remarquons que le motif principal passe successivement
dans 3 vitesses différentes sans aucune raison. Nous ne trouvons jamais
cela chez Beethoven ou chez Brahms. En général, nous attachons un
tempo au motif. Un motif s’exprime le mieux dans un tempo défini et qui
lui est propre. Il prend un motif qu’il fait tourner plus vite ou plus
lentement quand cela lui prend. Les strates sonores gardent leurs tempos.
L’originalité de ce langage ne consiste pas dans des innovations d’ordre
harmonique ou d’ordre rythmique mais dans le montage presque artificiel,
ou il n’y a pas de motivation avec une pointe de surréalisme.
2.1.2. Varriation de vitesse sur le même
matériau
Ces variations de vitesse sur le même matériau sont complètement
inattendues. La boucle de percussion qui se répète égale à elle-même met
en évidence son indépendance par rapport aux autres strates de
l’orchestre. La percussion ne varie pas. A un certain moment nous avons
l’impression que les interprètes jouent faux, car ce qui était très
consonnant devient très dissonnant. Janacek avait une théorie qui annulait
la différence entre consonannce et dissonannce basée sur la théorie des
harmoniques telle qu’elle à été élaborée par Helmholtz au XIX° siècle. Sa
théorie dit que les sons harmoniques commencent avec des intervalles
consonnants mais plus on monte et plus les intervalles deviennent
dissonnants. Donc selon Janacek il n’y a qu’une différence quantitative et
non pas qualitative entre consonnance et dissonnance. Cela l’autorise à
mêler les deux sans aucun scrupule ni motivation.
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La même absence de motivation se retrouve dans l’enchaînement
des morceaux.
(écoute du 4ème mouvement : « dans la rue »)
Le titre porte bien l’esthétique du quotidien.
Nous voyons bien la liberté de construction même par rapport aux
avant-gardistes de l’époque. Il faut la mettre en avant.
Le tempérament de Janacek était surtout un tempérament
dramatique. Il a composé 9 opéras Les plus importants sont :
- Jenufa en 1903
- Katia Kabanova 1918 – 1921.
- De la maison des morts. 1926 - 1928.
D’autres œuvres majeurs de Janacek :
- 2 quatuor à cordes :
o Sonate Kreutzer en 1925.
o Lettres intimes en 1928.
2.2. Sonate Kreutzer
La sonate reprend le titre d’une nouvelle de Tolstoï. (inspiration
russe !) Dans cette nouvelle Tolstoï qui avait évolué vers un christianisme
relativement fondamentaliste soutient que la musique a un rôle corrupteur
des mœurs. Un rôle d’ébranlement des mœurs traditionnels. Janacek
emprunte cette philosophie entre deux rencontres avec sa maîtresse…
Toujours en 1926, Janacek compose une messe très originale, très
personnelle. Il n’était pas très croyant, mais compose la messe
Glagolitique ou messe modale.
De manière très frappante, la manière dramatique de Janacek se
remarque dans sa musique de chambre.
(écoute du 4ème mouvement de la sonate pour violon et piano.)
La sonate est composée en 1914. Elle est écrite en 4 mouvements.
Il n’y a pas d’unité stylistique entre le piano et le violon. Le piano
commence par une phrase très romantique que le violon interrompt dans
un style totalement différent. Après, les deux instruments jouent tantôt
ensemble, tantôt séparément, mais chacun poursuit sa propre logique. Ils
ne s’empruntent pas leurs logiques propres. La logique du piano et celle
du violon ne peuvent pas se réduirent à une même et seule logique. La
superposition qui a lieu à la fin du 3 ème système semble fortuite. Ensuite le
violon joue de nouveau son motif seul. A pui mosso, le violon joue un
thème romantique mais qui dégénère vite… A la page 3, il met des signes
de répétition et reprend tout au début. Il n’y a aucune évolution. Dans
cette sonate il n’y a aucun développement. Il y a 3 éléments thématiques :
Le piano, le court élément du violon et la phrase romantique du violon. Il y
a comme 3 pions qu’il déplace sur une table d’échec un peu comme il veut
en faisant des combinaisons. Tout cela avec un sens du tragique et de
l’intensité émotionnelle. Nous reconnaissons le compositeur d’opéra. Les 2
motifs au piano et au violon ne sont pas joué au même tempo. Cette
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impression est donnée par les valeurs qu’il utilise. Le piano en valeurs
longues et le violon en valeurs brèves. Le piano joue Adagio et le violon
Allegro ! Il y a une alternance de mouvements sans qu’il marque les
différences de tempo. Il fait cela simplement grâce à l’écriture et les
valeurs utilisées.
3. La création d’opéra.
Dans tous ces opéras, Janacek s’inspire soit des pièces de théâtre
tchèque, soit des œuvres littéraires russes. Volontairement les sujets sont
choisies avec une préférence nationale marquée.
Ces 1ers opéras sont très proches des drames villageois se qui
constituait une originalité. Même par rapport au Vélisme (courant qui s’est
développé en Italie avec Puccini. Il s’inspire du quotidien urbain.)
« Jenufa », 1er opéra de grande importance de Janacek et « Katia
Kabanova » s’inspirent des problèmes spécifiques du village un peu
rétrograde, ou trop traditionnel de l’époque. La problématique est la
domination des Vieux sur les Jeunes, les conflits liés au choc des
générations, les conflits liés à l’argent, aux héritages, et le conflit entre Foi
et Morale.
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3.1. « Katia Kabanova » (1918 – 1921)
Cet opéra s’inspire d’une pièce qui s’appelle « l’orage » d’un écrivain
russe qui s’appel Alexandre Ostrovski. Nous avons le sujet reproduit en
détail dans le dossier.
3.1.1. Le sujet est le suivant :
« Katia pendant l’absence de son mari, se donne avec emportement
excessif née d’une longue frustration, au jeune et séduisant Boris. Mais en
suite saisi par les remords, traumatisée par un orage, elle avoue
publiquement sa faute et se jette dans la Volga. » citation de Fernandez.
La pièce avait des accents révolutionnaires. Janacek intériorise et ritualise
l’histoire, « tragédie qui finit par le doux abandon à la lividité ( ? ) amicale
du néant. »
Janacek reprend un schéma traditionnel de l’opéra, mais il l’adapte
les caractères aux situations du village tchèque de l’époque. Ici le rôle
dominateur du baryton est remplacé par une contre alto, la belle mère de
Katia. Caractère autoritaire et dominateur qui exploite et manipule en
même temps son propre fils et sa belle fille ( rôle type de la belle mère
quoi… ;-) L’amant de Katia, Boris est lui même manipuler par son oncle.
Nous voyons une situation typiquement des villages restés à l’âge
ancestral. L’emprise de le vieille génération sur le destin des jeunes.
C’est une sorte de structure archétypale.
Il est intéressant de remarqué que cet opéra est presque
contemporain de Wozzeck Nous avons vu que dans celui-ci il s’agit aussi
de domination des esprits faibles dominés par d’autres. C’est un sujet
général au début du siècle.
Dans « Katia » nous pouvons aussi voir une sorte de réplique
paysanne de Tristan et Iseult dans un langage complètement différent. La
différence étant que Katia est confrontée avec sa propre morale, avec son
héritage chrétien et choisit de se suicidée pour sortir de son conflit avec
elle même. Elle se jette dans la Volga sans être poursuivit tout en étant
pardonnée par son mari. Elle se suicide seulement pour se mettre
d’accord avec sa propre conscience.
(écoute de l’introduction de l’opéra)
3.1.2. Juxtaposition des motifs principaux.
Nous avons sur la dernière page du dossier les idées musicales
principales. Ces idées, un peu à la manière de Wagner mais dans un tout
autre sens, reviendront comme des leitmotiv dans l’opéra. La différence
c’est que dans cet opéra ils ne sont pas développés. Ils sont juxtaposés les
uns aux autres. L’opéra est de ce fait très ramassé. Tout l’opéra dure 1
heure ½ et la musique est très abrupte du point de vue des relations entre
les thèmes. Nous avons le thème des « nuages », c’est un motif
d’atmosphère. Ensuite nous avons le 2 ème motif : « les coups de timbales »
qui personnifient les coups du destin. Ils apparaîtront dans les moments
les plus divers. 3ème thème, la plainte qui est un reflet du dilemme du
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personnage entre amour et rigueur morale. Nous avons enfin le thème du
départ. C’est le génie de Janacek. Ce thème est gai. C’est un thème animé
qui suggère le traîneau, les petites cloches… Il s’agit du départ du mari de
Katia pendant lequel l’adultère va se consumer. Ce motif gai va jouer une
fonction menaçante et va engendrer la thématique du rôle de Katia. On
voit avec quelle virtuosité Janacek joue sur l’apparence heureuse ou
tragique des motifs avec les confrontation d’humeur très distinctes.
(écoute de l’introduction.)
Nous voyons le caractère extrêmement ramassé de ce prélude. Le
motif de la plainte qui représente Katia à une existence éphémère dans ce
prélude, comme s’il était écrasé par le motif des coups de timbales. Nous
voyons la connaissance psychologique et la capacité de représentation
musicale de Janacek car dans l’existence même, dans la structure même
du motif il y a quelque chose du personnage oppressé, manipulé par la
vieille génération et ses propres préjugés.
(écoute du monologue final)
Le personnage a des visions mystiques. Ce n’est pas une plainte ou
une lamentation sur son propre sort.Le personnage alterne entre des
épisodes d’angoisses d’un personnage qui s’approche de la mort et des
épisodes d’extases mystiques. La musique n’a rien de funèbre.