DISSERTATION : Les Cahiers de Douai, Rimbaud
I. Les émancipations
A. Appel à la liberté
Rimbaud exprime une aspiration à la liberté individuelle dans
des poèmes tels que « Sensation », « Roman », « Première
soirée » et « Ma bohême ». À travers ces textes, il revendique
une liberté physique, amoureuse, sexuelle, politique et
artistique. Dans « Sensation », par exemple, il évoque la
communion avec la nature, une quête de sensations pures et
authentiques, loin des contraintes sociales. Ce poème,
empreint d'une sensualité vive, fait écho à une volonté de vivre
intensément, de ressentir chaque instant sans entrave.
De plus, Rimbaud aborde l'aspiration à la liberté collective dans
des poèmes comme « Soleil et chair », où il met en avant une
vision d’unité et de partage. Cette quête d’émancipation prend
une dimension sociale, où l’individu se lie à la communauté.
L'utilisation du registre lyrique, avec la première personne et un
lexique riche en sentiments et émotions, renforce cette quête
de liberté. En s’inscrivant ainsi dans la tradition poétique, il
s’inspire de figures telles que Hugo qui représente le
Romantisme , Baudelaire qui lui exprime le Symbolisme et les
Parnassiens, tout en cherchant à s’en éloigner pour affirmer sa
propre voix.
B. Des thèmes émancipateurs
Rimbaud ne se contente pas d’évoquer la liberté ; il condamne
également la pensée dominante sur les plans social, politique
et religieux. Dans « Les effarés » et « Le forgeron », il met en
lumière la misère du peuple et promeut les marginaux. Ces
poèmes révèlent une empathie pour les opprimés et une
critique acerbe des injustices sociales. La satire de la
bourgeoisie est également présente dans « À la musique », où il
critique le matérialisme et l’esprit étriqué des classes
supérieures, illustrant ainsi son aversion pour l’hypocrisie
sociale.
La défaite des idéaux républicains, portés par les héros des
guerres napoléoniennes, est abordée dans des poèmes comme
« Morts de quatre-vingt-douze... » et « Le forgeron ». Ici,
Rimbaud exprime son désenchantement face à un monde où
les promesses de liberté et d’égalité semblent trahies. Sa
critique ne s’arrête pas là ; il s’attaque également à Napoléon
III dans « Rages de Césars » et « L'éclatante victoire de
Sarrebrück », dénonçant la démagogie et l’absurdité de la
guerre. La révolte contre Dieu et le christianisme est palpable
dans « Le Mal », où il remet en question les dogmes et les
croyances qui oppriment l’individu.
Enfin, la guerre franco-prussienne est dénoncée dans « Le
Dormeur du val », un poème qui évoque la mort des soldats
avec une poignante ironie. Rimbaud utilise un registre
polémique et satirique, ponctué d'ironie et d'exclamations, pour
faire entendre sa voix de révolte.
C. Poèmes provocateurs
Rimbaud crée des poèmes qui rompent avec les valeurs
morales et les normes artistiques de son temps. Dans « Vénus
anadyomène », il offre une description d’un corps féminin qui
s’oppose aux canons esthétiques antiques, remettant en
question les standards de beauté en vigueur. De même, dans «
Bal des pendus », il réécrit la célèbre « Ballade des pendus » de
Villon, en proposant une danse macabre qui interroge la mort
et la condition humaine. En reprenant le personnage de
Tartuffe, il s’attaque aux hypocrisies de la société, dénonçant
les faux-semblants et les conventions sociales.
Ces poèmes provocateurs témoignent d’une volonté de
bousculer les conventions littéraires et morales, d’affirmer une
voix libre et audacieuse. Rimbaud ne craint pas de choquer, de
déranger, pour mieux faire passer son message de révolte et
d’émancipation.
### II. Créatrices
#### A. L’invention d’une poésie nouvelle
Rimbaud s’affranchit de la tradition littéraire en revisitant des
formes classiques. Bien qu'il utilise le sonnet, il le subvertit,
jouant avec les rimes et les rythmes. Dans « Au cabaret vert »
ou « Le Dormeur du val », il déstabilise le rythme de
l’alexandrin par des enjambements, tandis que dans « Le Mal »,
il compose une phrase unique, montrant ainsi la flexibilité de la
forme poétique. Cette capacité à jouer avec les structures
établies témoigne d’une volonté de renouvellement et
d’innovation.
Le renouvellement du lyrisme s’opère également par
l’introduction d’images réalistes. Les cordes de la lyre,
symboles de la poésie classique, se transforment en élastiques
de souliers dans « Ma bohême », illustrant un ancrage dans le
quotidien. Rimbaud fait ainsi entrer la réalité dans la poésie,
transformant des éléments banals en sources d’inspiration
poétique.
#### B. Des expérimentations personnelles
Rimbaud se démarque par un travail audacieux sur le langage.
Il utilise des tournures orales et un vocabulaire familier, voire
grossier, comme dans l’expression « merde à ces chiens-là ».
Cette audace se manifeste également dans sa recherche de
formes inédites. Les poèmes chapitrés, comme *Roman*, ou les
longs poèmes dialogués comme « Les réparties de Nina » et «
Et mon bureau ? », montrent sa volonté d’expérimenter avec la
structure et le contenu.
Ces expérimentations personnelles reflètent une quête de
nouveauté et d’authenticité, où Rimbaud cherche à s’éloigner
des conventions établies pour créer une poésie qui lui
ressemble. Il ne se contente pas d’écrire ; il réinvente la poésie
en jouant avec les mots et les formes, affirmant ainsi son
identité de poète.
#### C. La poésie comme art de vivre
Pour Rimbaud, la poésie devient un art de vivre. Dans le poème
d’ouverture « Sensation », il valorise l’imagination et trouve un
nouveau rôle pour la poésie : faire parler les objets, comme
dans « Le buffet ». Ce rapport aux objets témoigne d’une
sensibilité accrue à la réalité qui l’entoure, où chaque élément
du quotidien peut devenir source d’inspiration poétique.
Sa vision de la poésie se transforme en une manière d’être au
monde, où les cinq sens sont mis à contribution. La poésie ne
se limite pas à l’écriture ; elle devient une expérience totale,
une façon de percevoir et de ressentir le monde. Cette notion
de « voyant », qui lui sera plus tard attribuée, est déjà présente
dans ce recueil, où l’artiste devient un interprète de la réalité,
capable d’en révéler la beauté cachée.
### Conclusion
Les grands sujets poétiques sont indéniablement présents dans
*Les Cahiers de Douai*, mais ils se manifestent de manière
décalée, transformant le quotidien en une source d’inspiration
inépuisable. La singularité de Rimbaud réside dans sa capacité
à métamorphoser ce quotidien avec audace, tout en portant en
germe les innovations formelles qui caractériseront son œuvre
ultérieure, telles que les poèmes en prose. Ainsi, ce recueil est
le reflet d'une poésie en pleine mutation, où le passé est
revisité pour mieux embrasser l'avenir. Rimbaud, en tant que
poète visionnaire, nous invite à repenser notre rapport à la
poésie et à la réalité, posant les bases d'une nouvelle
esthétique .