Dissertation
I. L’émergence de la juridiction administrative : autonomie et
indépendance progressive
A. La naissance de la juridiction administrative sous l’Ancien Régime et
la Révolution
B. L’émancipation de la juridiction administrative au XIXe siècle
II. La consolidation de la juridiction administrative
A. Tension quant aux critères de définition et spécificités de la
juridiction administrative
- Difficulté de définition de juridiction :
I. L’émergence de la juridiction administrative comme institution
autonome par la mise en place de critères de qualification
spécifiques
A. L’affirmation du critère matériel : un critère fondamental pour distinguer
les décisions juridictionnelles de l’action administrative
Analyse de l'arrêt De Bayo (1953) qui privilégie le critère matériel en
posant que la juridiction se caractérise par la « nature de la matière
» dans laquelle elle intervient.
Application du critère matériel dans les missions disciplinaires, telles
que celles des ordres professionnels (ex : ordre des médecins,
vétérinaires), qui relèvent d’une fonction juridictionnelle lorsqu'elles
statuent en matière de répression disciplinaire.
Limites du critère matériel et précisions par la jurisprudence
(Aillières, L'Étang), permettant de définir la nature des affaires
soumises et de déterminer si elles relèvent du droit public ou privé.
B. La persistance du critère formel comme indicateur complémentaire de
l’autonomie des juridictions administratives
Examen de la jurisprudence qui fait occasionnellement référence au
critère formel, notamment pour les organismes issus d’initiatives
privées (fédérations sportives, associations) dont les fonctions ne
relèvent pas toujours d’une juridiction administrative (ex. Hechter,
1980).
Les autorités administratives indépendantes dotées d’un pouvoir de
sanction qui doivent respecter le procès équitable (art. 6 §1 CEDH)
et qui, selon la jurisprudence (Didier, 1999), se rapprochent d’un
fonctionnement juridictionnel sans en adopter les caractéristiques
formelles.
Importance de l’organisation de l’autorité administrative en fonction
de sa mission, en conservant des caractéristiques procédurales
similaires aux juridictions classiques.
II. Le rôle des critères de qualification dans l’autonomisation de la
juridiction administrative vis-à-vis de l’administration
A. La reconnaissance progressive des garanties d’impartialité et de procès
équitable pour garantir l’indépendance juridictionnelle
Rôle de la Convention européenne des droits de l’homme (CEDH)
dans la définition de la juridiction : les autorités répressives
administratives doivent respecter le principe d’impartialité et de
procès équitable (ex : Compagnie Majestic Exécutive Aviation,
2010).
Conséquences de l’arrêt Didier qui impose le respect du procès
équitable et du droit de la défense, même pour les organismes
administratifs qui n’ont pas le statut de juridiction en droit interne.
Maintien du principe général du droit d’impartialité pour les autorités
administratives, indépendamment de l’application stricte des règles
de la CEDH, renforçant ainsi l’autonomie juridictionnelle.
B. La juridiction administrative comme un recours indépendant de
l’administration dans un cadre de respect de la légalité et des droits
fondamentaux
L’encadrement des pouvoirs de sanction administrative par le
Conseil constitutionnel (principe de légalité et de nécessité des
peines), qui impose des limites à l’administration (ex. CC,
Numericable, 2013).
L’autonomisation du juge administratif face à l’administration par la
possibilité d’annuler les décisions administratives pour excès de
pouvoir, ce qui distingue clairement la fonction de contrôle de celle
de gestion.
Les rapports de la juridiction administrative et de l’administration
désormais encadrés par le juge lui-même, qui veille à l’équilibre
entre les exigences de service public et les droits des administrés,
garantissant ainsi la séparation et l’autonomie fonctionnelle des
juridictions administratives.
I. L’émergence de la juridiction administrative : autonomie et
indépendance progressive
La juridiction administrative s’est construite historiquement au prix de luttes
institutionnelles et politiques, pour se doter d’une autonomie vis-à-vis de
l’administration.
A. La naissance de la juridiction administrative sous l’Ancien Régime et la
Révolution
Sous l’Ancien Régime, la justice administrative était soumise aux aléas du pouvoir
monarchique. Les parlements, ayant tenté d’étendre leur contrôle sur les affaires
administratives, se heurtèrent au pouvoir royal, notamment par les édits de Saint-
Germain de 1641 et 1652, qui consacraient la compétence des intendants pour les
affaires administratives. Toutefois, les parlements continuèrent leurs remontrances,
contestant la juridiction administrative jusqu’à la fin du XVIIIe siècle. La Révolution
française marque un tournant décisif : l'interdiction faite aux juges judiciaires
d'intervenir dans les affaires administratives, par le décret du 16 fructidor an III
(1795), affirme le principe de séparation des pouvoirs. Cette mesure de défiance
envers les anciens parlements ouvre la voie à la création d’une justice administrative
autonome, confiée à des organes spécifiques de l'administration.
B. L’émancipation de la juridiction administrative au XIXe siècle
La juridiction administrative gagne en indépendance avec la création des conseils de
préfecture sous la loi du 28 pluviôse an VIII (1800) et l’instauration de la « justice
déléguée » en 1848. En 1872, une loi accorde au Conseil d’État l’indépendance dans
son pouvoir de juger, consolidant la fonction juridictionnelle du Conseil. Avec l'arrêt
Blanco de 1873, le Conseil d’État pose la spécificité du droit administratif, distinct du
droit civil, renforçant ainsi le rôle de la juridiction administrative. En 1889, l'arrêt
Cadot met fin au système du « ministre-juge », consacrant la compétence du Conseil
d’État comme juge de droit commun des litiges administratifs. Ces étapes symbolisent
la rupture entre l’administration et son juge, et la formation d’un ordre juridictionnel
autonome.
II. La consolidation de la juridiction administrative : critères et tensions
dans la définition de sa fonction
Le XXe siècle voit une consolidation de la notion de juridiction administrative,
notamment par l’établissement de critères de reconnaissance. Cependant, des
ambiguïtés demeurent dans les rapports entre l’administration et ses juges.
A. Critères de définition et spécificités de la juridiction administrative
Les critères de qualification d’une juridiction administrative ont été posés
progressivement par la jurisprudence. Les arrêts Aillères (1947) et Bayo (1953)
établissent des critères matériels, définissant la juridiction comme un organe chargé de
résoudre des litiges administratifs, dotée d’un pouvoir de décision et respectant
certaines règles de procédure. L’arrêt Bayo, notamment, privilégie le critère matériel
de la fonction exercée : un organisme est qualifié de juridiction administrative en
fonction de la nature de sa mission, particulièrement dans les cas de répression
disciplinaire. Cette définition a toutefois été mise à l’épreuve par les arrêts Hechter et
Woetghin, où le Conseil d’État refuse la qualité de juridiction à certains organes
disciplinaires de fédérations sportives. Cette jurisprudence témoigne d'une approche
plus nuancée, reconnaissant la juridictionnalité en fonction de critères mixtes, tant
matériels (mission disciplinaire) que formels (collégialité, autonomie).
B. Les relations ambivalentes entre la juridiction administrative et
l’administration
Malgré son autonomie institutionnelle, la juridiction administrative conserve des liens
fonctionnels avec l’administration, notamment par le rôle consultatif du Conseil
d’État. Cette dualité des fonctions est source de confusion : le Conseil d’État, en plus
de sa fonction de juge, exerce un rôle consultatif auprès du gouvernement, créant ainsi
une imbrication entre les fonctions administrative et juridictionnelle. De plus, le
phénomène de « juridictionnalisation » de certaines autorités administratives
indépendantes (AAI) – qui exercent des fonctions quasi-juridictionnelles, comme le
pouvoir de sanction – complexifie davantage la notion de juridiction administrative.
La jurisprudence européenne, notamment par l'application de l'article 6 de la
Convention européenne des droits de l’homme, a conduit à un renforcement des
garanties procédurales, rapprochant certaines activités administratives de la fonction
juridictionnelle.