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Maquette couverture et intérieur : Isabelle Mouton.


Crédit photo couverture : ©Ilbusca - Getty Images.

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Diffusion/Distribution : Interforum

En application de la loi du 11 mars 1957, il est interdit de reproduire


intégralement ou partiellement, par photocopie ou tout autre moyen,
le présent ouvrage sans autorisation de l’éditeur ou du Centre français
du droit de copie.

© Sciences Humaines Éditions, 2022


38, rue Rantheaume
BP 256, 89004 Auxerre Cedex
Tel. : 03 86 72 07 00/Fax : 03 86 52 53 26
ISBN = 9782361067335
978-2-36106-730-4
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Jean-François Dortier

Toute la philosophie
en 4 questions
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Introduction

Que puis-je connaître ?


Que dois-je faire ?
Que m’est-il permis d’espérer ?
Qu’est-ce que l’homme ?

Kant affirmait que ces quatre questions permettaient de cou-


vrir presque tout le champ de la philosophie.

• La première renvoie à la théorie de la connaissance. Elle peut


se comprendre comme la recherche d’une vérité ultime, d’une
méthode pour bien penser ou encore comme une école du
doute.
• La deuxième question renvoie au sens que l’on donne à sa vie :
le trouve-t-on dans le bonheur, l’accomplissement de choses ou
le désir de faire le bien ?
• La troisième question pose celle du salut. Elle conduit les uns à
s’interroger sur l’existence d’un salut éternel, d’autres à l’espoir
d’une vie meilleure.
• Enfin, déclarait Kant à la fin de sa vie, une dernière question,
« Qu’est-ce que l’homme ? », pouvait intégrer les questions
précédentes tant elle invitait à réfléchir sur la condition
humaine.

Ces quatre questions vont nous servir de guide pour explorer


les méandres de 2 500 ans de philosophie. Chacune est une porte
d’entrée qui mène à plusieurs réponses possibles. Chaque réponse

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est illustrée par un auteur de référence, une théorie ou une école


de pensée canonique.

On écoutera donc les différents discours philosophiques avec


bienveillance, sans parti pris, mais sans esprit servile. On n’hési-
tera pas à les pousser dans leurs retranchements, souligner leurs
faiblesses ainsi que les absences, en les taquinant au passage. Car
rien ne devrait être plus étranger à l’esprit philosophique que
l’esprit dogmatique.

Ainsi chacun pourra faire son propre chemin et suivre sa


propre voie.
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Les chemins de la pensée


La vérité La méthode La critique

Le bonheur
L’action

Que dois-je La morale


Que puis-je
connaître ? faire ?

Qu’est-ce que
la philosophie

Le salut
Que Qu’est-ce
m’est-il que
La liberté permis l’homme ?
Un monde d’espérer ?
meilleur

L’animal L’animal L’être L’homme


politique rationnel inachevé c’est :

La culture
La conscience
Le langage
L’imagination

Un parcours à travers les grandes idées philosophiques


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Qu'est-ce que
la philosophie ?

L a philosophie ? Ne posez surtout pas la question à un phi-


losophe : 1 000 pages plus tard, vous n’aurez toujours pas la
réponse !
On peut éventuellement faire plus court, comme Gilles
Deleuze et Félix Guattari qui donnent leur solution en 220 pages
(dans Qu’est-ce que la philosophie ?, éditions de Minuit, 1991).
Mais vous n’aurez alors que leur réponse. En l’occurrence, les
deux amis déclarent que la philosophie, c’est « l’activité de créer
des concepts ». La philosophie pourvoyeuse de concepts – ni
vrais ni faux a priori – mais nécessaires pour penser : voilà une
définition possible.
Mais cette réponse est loin d’être partagée par tous. Pierre
Hadot, spécialiste de la pensée antique, soutenait que pour les
Grecs ou les Romains, la philosophie antique avait été bien autre
chose : elle était avant tout un art de vivre1. Le philosophe était
un « sage », qui se reconnaissait à sa barbe, au port d’une toge et
à la volonté de mener une vie exemplaire, vertueuse et digne de
l’humanité. Cette « bonne vie » impliquait l’étude mais aussi des
« exercices spirituels » destinés à se forger une belle âme.
Mais, en décrivant le philosophe comme une sorte de « saint
laïc », spécialiste de l’art de vivre, Pierre Hadot néglige un autre
versant de la philosophie : la quête du savoir. Durant l’Antiquité,

1- Qu’est-ce que la philosophie antique ?, Gallimard, Folio Essais, 1995.

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le philosophe était aussi un « maître de vérité » qui se souciait


de détenir les connaissances les plus élevées2. Les philosophes
pratiquaient aussi la métaphysique, un sport intellectuel qui
consiste à réfléchir sur les fondements de toutes choses : l’être,
le temps, le néant, l’âme, la causalité ou le mouvement. Pour
atteindre ce haut degré de connaissance, il fallait d’abord avoir
acquis la maîtrise des mathématiques (« que nul n’entre ici s’il
n’est géomètre », était-il écrit à l’entrée de l’Académie de Platon),
pratiquer l’astronomie, la médecine et les sciences naturelles.
Le philosophe se préoccupait aussi des affaires humaines.
Il devait s’y connaître en rhétorique pour débattre du juste et
de l’injuste. Il étudiait les passions ; il cherchait à comprendre
comment fonctionne l’esprit ; on le voyait aussi comparer les sys-
tèmes de gouvernement pour savoir lequel était le meilleur, etc.
À l’époque, la philosophie englobait donc non seulement ce que
l’on nomme les sciences de la nature mais aussi tout ce que l’on
recouvre aujourd’hui sous le nom de sciences humaines.
En somme, le philosophe était une sorte de décathlonien
de la pensée : pratiquant aussi bien la logique, la géométrie, la
rhétorique, la métaphysique, les sciences de la nature, que la
psychologie et la science politique. On comprend d’ailleurs qu’il
se sente au-dessus du commun des mortels et des spécialistes en
tout genre : médecin, architecte, stratège militaire ou géomètre.
Pour Platon, seul le philosophe pouvait atteindre le ciel pur des
« Idées », inaccessibles aux gens ordinaires.
Le philosophe, enfin, est professeur. Non seulement au sens
d’enseignant, il se veut aussi un « maître à penser » qui cherche
à former des disciples et fonder une « école » à son nom. En ce
sens, le philosophe est également un guide spirituel, ce qu’en
Inde on appelle un gourou. Il fut parfois conseiller du prince (fri-
cotant avec les puissants à l’exemple de Platon et Aristote) ; il s’est
vu aussi en intellectuel engagé comme Voltaire. Parfois encore,
comme un directeur de conscience à la manière des prêtres ou

2- M. Detienne, Les Maîtres de vérité dans la Grèce archaïque, Le livre de poche, 2006.

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des psys : Cicéron définissait ainsi la philosophie comme « la


vraie médecine de l’âme ».
Penseur, encyclopédiste, professeur, intellectuel, théoricien,
moraliste, etc., on peut retrouver un peu tout cela chez les philo-
sophes d’aujourd’hui. Avec cette petite différence que la science
et les sciences humaines se sont émancipées de la philosophie.
L’art de vivre relève aussi des psychothérapies et du développe-
ment personnel… La morale est l’affaire des comités d’éthique.
Dès lors, sa place majestueuse, trônant au-dessus de tous les
savoirs, est moins facile à admettre. D’où, pour le philosophe, le
risque d’apparaître comme un bavard qui brille dans les salons et
les émissions de télévision, qui brasse des idées dont personne ne
saurait dire si elles sont justes ou fausses, utiles ou inutiles.
Bref, la philosophie a l’avantage de pouvoir se faufiler partout,
l’inconvénient de n’être indispensable nulle part. Voilà pourquoi
elle reste insaisissable.

La philo de A à Z…
Mieux qu’une introuvable définition, essayons de décrire la
philosophie à partir de sa production. Après tout « nous sommes
ce que nous faisons », disait Jean-Paul Sartre, le père de l’existen-
tialisme. Autrement dit, il est vain de chercher une « essence »
(une nature fondamentale) de la philosophie : elle n’est rien
d’autre que ce qu’en font les philosophes. Il est impossible de
définir la musique, mais il est facile de la reconnaître quand on
l’écoute. Il en est de même pour la philosophie. Tel est le sens de
la formule : « l’existence précède l’essence » (toujours de Sartre).
Pas de nature fondamentale, mais une série de réalisations.
Donc, que font les philosophes ? Quelle partition jouent-ils ?
Pour le savoir, rendons-nous dans une bibliothèque au rayon
« Philo ». Nous voici face à une montagne de livres. Voilà ce que
font d’abord les philosophes : des livres, des livres et encore des
livres ! Un immense corpus de textes, accumulés depuis trois
mille ans et qui s’enrichit chaque année de centaines de volumes
nouveaux.

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Regardons par ordre alphabétique : je sais, c’est idiot, mais


ma bibliothèque est rangée ainsi. Lettre A : cela commence avec
Abélard, un moine du xiie siècle, théoricien du « nominalisme »
– une doctrine qui affirme que les idées qui nous servent à penser
le monde ne sont que des mots et qu’ils ne peuvent jamais coller
à la réalité. Les nominalistes s’opposaient aux « réalistes », pour
qui les concepts doivent refléter l’essence des choses (à ce jour, le
débat n’est toujours pas tranché). Abélard est aussi connu pour
une triste aventure : un amour interdit avec Héloïse pour lequel
il fut émasculé !
Après Abélard vient Aristote : un monstre sacré ! Il a dominé
la pensée occidentale pendant dix siècles. Aristote fut d’abord
l’élève de Platon avant de s’en démarquer pour fonder sa propre
école, le Lycée. Relevons au passage ce fait récurrent. Les maîtres
à penser cherchent à faire école et à former des disciples. Puis ces
derniers s’empressent de prendre leur envol pour forger à leur
tour leur propre doctrine. Il faut tuer le père pour s’imposer sur
la scène : c’est une vieille histoire de filiation, de rivalité, d’école
de pensée, de tradition et de renégats. Le phénomène existe éga-
lement en politique, en religion, en art, en sciences humaines,
etc. Les philosophes n’y échappent pas.
Aristote a aussi été le précepteur d’Alexandre le Grand, mais il
fut avant tout un savant complet qui a écrit sur tout : la logique,
la politique, la rhétorique, les sciences naturelles et même une
histoire des animaux.
Après Aristote, je trouve Avicenne et Averroès. Le premier, un
Iranien, fut philosophe, médecin et astronome. Le second était
andalou et a vécu au xiie siècle. Tous deux écrivaient en langue
arabe à l’époque de l’Islam des Lumières (entre le xe et le xive siècle).
Ces deux-là nous rappellent donc que la philosophie n’est pas
qu’une affaire occidentale, contrairement à ce qu’a affirmé
Hegel. Il y a eu une grande époque de la philosophie arabe. De
même, il existe une philosophie indienne, chinoise que l’on
redécouvre simplement aujourd’hui. Sur d’autres continents, il
y a toujours eu aussi des penseurs, métaphysiciens et spéculateurs

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en tout genre, même si on n’a pas retenu leur nom et oublié


leur enseignement. Après la lettre A, je parcours les rayons :
B comme Bentham, le père de l’utilitarisme, C comme Confucius,
D comme Descartes…
Lettre H : un gros morceau ! On y trouve Héraclite (tout est
mouvement), Hobbes (l’homme est un loup pour l’homme),
Hume (les idées viennent des sens), Hegel (l’histoire est la
longue marche de l’esprit), Husserl (une science des idées est
possible : la phénoménologie), Heidegger (l’être humain est
plongé dans le temps), sans parler d’Horkheimer (la raison est
dominatrice), Habermas (la raison est communicationnelle).
On pourrait raconter toute la philosophie à partir de la seule
lettre H…
Sautons donc à la fin… W comme Wittgenstein : un sacré
numéro celui-là ! Ce solitaire ombrageux a révolutionné la philo-
sophie du début du xxe siècle en rédigeant à trente et un ans une
petite brochure au nom imprononçable : le Tractacus logico-philo-
sophicus. À sa mort, on retrouvera dans ses papiers des manuscrits
qui remettent en cause ses premières idées sur le langage et qui
relanceront le débat sur sa nature.
Après W, X… comme Xénophon. Non, ce n’est pas le nom
d’un instrument de musique, c’est un philosophe guerrier (ils ne
sont pas nombreux !). Durant les batailles, il consignait ses idées
en écriture rapide, et à ce titre on le considère comme l’inventeur
de la sténographie. Y comme… Yang Shu, un penseur chinois
du ive siècle avant J.-C. (oui la philosophie est aussi chinoise).
Yang Shu était profondément pessimiste, il pensait que la vie ne
valait pas grand-chose et qu’elle menait à une mort qui n’était
que pourriture…
On arrive enfin à Z comme… Zénon d’Elée. Les fameux
« paradoxes de Zénon » affirment qu’en toute logique Achille,
bien que bon coureur, n’arrivera pas à rattraper la tortue partie
juste avant lui. Le philosophe pose parfois des casse-tête intel-
lectuels redoutables et apparemment insolubles. Kant nous
expliquera d’où viennent ces étranges paradoxes de la raison

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pure. Mais patience. J’ai justement sauté Kant et tous les autres
K (Kierkegaard, Kuhn, etc.) trop pesants pour l’instant.
Une galerie de portraits : voilà donc ce qu’est la philosophie si
l’on s’en tient au Who’s who officiel. On remarquera au passage
deux choses. 99 % des philosophes sont des hommes. Hannah
Arendt est l’une des rares à sortir du lot. Depuis peu, la profes-
sion s’est tout de même beaucoup féminisée. La plus connue
d’entre elles s’appelle Judith Butler. Paradoxalement il n’est
pas sûr qu’elle accepterait d’être cataloguée parmi les femmes !
J. Butler est la principale théoricienne de la théorie Queer qui
affirme ainsi que les genres – « femmes », « hommes » – sont des
catégories mentales arbitraires et construites socialement. C’est
une autre particularité de la philosophie : elle adore s’attaquer
aux idées reçues.
Profitons-en pour souligner que nombre de philosophes
contemporains se plaisent à « déconstruire » les catégories de
pensée. La déconstruction (inventée par Heidegger) et pro-
mue par Jacques Derrida (une autre grande figure de la pensée
contemporaine) consiste à s’attaquer aux systèmes forgés par
d’autres. Les philosophes sont parfois de vilains garnements.
Nietzsche voulait « philosopher à coups de marteau » pour s’atta-
quer à tout ce qui avait été fait avant lui.
La philosophie est donc bien une affaire « d’auteur(e)s ». Ils
se suivent et ne se ressemblent pas tout à fait. En cela, elle se rap-
proche plus de la peinture ou la littérature que de la science. Nul ne
songerait à classer les livres de scientifiques par auteurs. En biologie
ou chimie, la science de la Renaissance dépasse celle de l’Antiquité
mais elle est aujourd’hui dépassée ou intégrée dans les sciences
contemporaines. En philosophie, rien n’est jamais périmé. Nul
ne peut dire que Pascal est supérieur à Descartes, ou que Bergson
a supplanté Spinoza. Les auteurs semblent à la fois incommensu-
rables et indémodables. Au xxie siècle, on peut encore s’afficher
platonicien (j’en connais !), spinoziste (j’en connais aussi) ou même
thomiste (oui, ça existe). Le temps n’a pas de prise en philosophie :
c’est sa force ou sa faiblesse, comme on voudra.

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De la métaphysique à la corrida
Laissons de côté les auteurs pour nous intéresser aux objets
d’étude. La marque de la philosophie, c’est d’affronter les
« grandes questions » : « Qu’est-ce que la vérité ? » ; « Qu’est-ce
que le mal ? » ; « Y a-t-il un sens de l’histoire ? ». La conscience,
le beau, le langage, le temps, l’art, etc. : la philosophie adore les
grandes énigmes.
Bref, la philosophie est censée toucher à l’essentiel. Voilà
pourquoi elle fascine, attire, intrigue et suscite la passion. On s’est
tous posé de telles questions. Très tôt les enfants se demandent
ce qu’est la mort, si l’univers a un début (et qu’y avait-il avant ?).
Oui, les enfants sont spontanément philosophes. Les vieux aussi
d’ailleurs : les cafés philosophiques et conférences publiques sont
remplis de vieux messieurs et vieilles dames qui cherchent encore
des réponses à ces éternelles questions. Tout le monde s’interroge.
Tout le monde fait de la philosophie : même sans le vouloir ou
sans le pouvoir.
Le propre des questions philosophiques est d’être graves et
sérieuses. Les titres imposants en témoignent : Être et Temps
(Heidegger), L’Être et le Néant (Sartre), La Phénoménologie de
l’esprit (Hegel), le Discours de la méthode (Descartes), L’Évolution
créatrice (Bergson), l’Éthique (Spinoza). C’est du lourd3 !
Lourd et difficile. On est attiré par ces grandes questions en
espérant y trouver des vérités profondes. Hélas, elles sont sou-
vent hors de portée. Car, il faut aussi le dire, une grande partie
de la production philosophique est destinée à des initiés. Et
même les spécialistes s’y cassent les dents. Ouvrez Kant, Leibniz,
Heidegger, Husserl, Wittgenstein, on s’y cogne à une prose obs-
cure, des démonstrations tortueuses, des développements sans
fin, et les concepts se prêtent à mille interprétations différentes.
Du coup, l’essentiel de la littérature philosophique consiste à
commenter et essayer de démêler ce qu’ont voulu dire les autres

3- Sans parler des Prolégomènes à toute métaphysique future (Kant). La palme revient à
Wittgenstein et à son Tractacus logico-philosophicus.

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philosophes. Comme pour la religion ou la psychanalyse, la phi-


losophie est exégétique.
Heureusement, il existe quelques auteurs limpides (Pascal
en est un), des sujets moins pesants. Récemment certains
philosophes ont délaissé les grandes questions et les grands
systèmes pour s’intéresser à la cuisine, la corrida, la marche à pied
ou même les séries télévisées. On dit que « tout est bon dans le
cochon ». En philosophie aussi : tout est bon à penser.
Reste que la philosophie est souvent difficile à digérer :
c’est compact, sérieux et rarement léger. Sauf pour quelques
exceptions. Voltaire est drôle et son Dictionnaire philosophique est
jubilatoire. Nietzsche nous arrache parfois des sourires avec son
Gai Savoir. Mais la plupart du temps, il est surtout rageur, ron-
chon et ennuyeux. Cioran est le plus pessimiste mais il sait manier
l’humour noir : De l’inconvénient d’être né est le titre de son plus
fameux essai. Par contre, attention ! on ne s’amuse pas du tout en
lisant Le Rire de Bergson. C’est aussi ennuyeux et rébarbatif que
Le Mot d’esprit et ses rapports avec l’inconscient de Freud.
Faute d’être drôle, la mode est en ce moment de faire de la
philosophie « légère » : « Petite philosophie à l’usage de… » ou
« La philosophie expliquée à ma petite fille ». Mais cela, diront
les spécialistes, sourcils froncés, ça n’est pas de la philosophie,
c’est du commerce.
Sauf exception, la philosophie se consacre donc à des ques-
tions vastes, dans un vocabulaire difficile, apportant des réponses
parfois obscures à des questions sans fin. Elle peut faire de
l’ontologie (la question de l’être), de la philosophie morale (le
bien et le mal, le juste et l’injuste, l’égoïsme ou l’altruisme), de
la philosophie de l’esprit (la pensée, comment ça marche ?), de
l’épistémologie (qu’est-ce que la science ?), de la philosophie poli-
tique (y a-t-il des régimes meilleurs que d’autres ?). Il y a aussi une
esthétique (la question du beau), une philosophie du langage, de
la logique, de l’histoire. Sans parler de la métaphysique qui fait
son retour et n’hésite pas à reposer la question la plus déroutante
qui soit : pourquoi y a-t-il quelque chose plutôt que rien ?

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À quoi sert de philosopher ?


Résumons donc notre parcours. La philosophie offre de
multiples visages : du professeur au moraliste, du métaphysicien
à l’intellectuel engagé, de l’érudit à l’encyclopédiste. Elle est faite
d’une galerie de grands auteurs et d’autres moins connus, ainsi
que de spécialistes qui commentent les précédents. Elle couvre
un champ immense – de l’art de vivre à l’ontologie en passant par
la philosophie de la cuisine. Elle est apparue sur plusieurs conti-
nents et a traversé les époques… Elle est constituée de millions
de livres. Nous voilà donc devant notre imposante bibliothèque,
la main prête à se lever pour prendre un premier livre. À partir
de là deux questions surgissent à l’esprit :
Par quoi commencer ? Et d’abord : le jeu en vaut-il la
chandelle ?
S’il s’agissait de s’initier à la physique par exemple, on ne serait
pas saisi par un tel doute. Certes, en physique, il y a des débats
à propos du Big Bang, de la théorie de la relativité, dont on sait
bien que ces modèles seront un jour dépassés ou intégrés dans
une théorie plus vaste. Mais on dispose tout de même d’un socle
assuré : avec la physique, quand même, on fait voler des avions,
on éclaire les maisons, on construit des ponts. Du solide donc.
Mais en philosophie ? Aristote est-il supérieur à Platon ?
Descartes est-il « dépassé ? » Hegel est-il crédible ?
Comment se fait-il que les philosophes ne s’accordent jamais
entre eux sur un savoir minimum, quelques acquis solides qui
nous permettraient d’avancer en partant de bases admises par
tous ? Comment se fait-il que des gens si intelligents, ouverts
d’esprit, si rigoureux dans leurs belles démonstrations n’arrivent
jamais à s’entendre entre eux ?
Le problème avait justement hanté Kant. Il en a fait le point
de départ de sa Critique de la raison pure. Pourquoi, se demande-
t-il, ne parvient-on pas à établir des vérités communes en phi-
losophie comme c’est le cas en mathématiques ou en physique ?
La réponse de Kant est la suivante : la raison ne peut s’empê-
cher de poser des questions auxquelles elle est incapable de

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répondre. Il est impossible de répondre à cette simple question


d’enfant « qu’y avait-il avant le début du monde ? » ou « Dieu
existe-t-il ? » car Dieu, le temps, le bien, le mal, l’être, la liberté,
le bonheur sont des catégories métaphysiques créées par la struc-
ture de notre esprit. On voudrait percer leur mystère, comme
s’il appartenait au monde alors que ce sont des constructions
mentales4.
Dès lors, il faut retourner le questionnement philosophique
non pas vers le monde mais vers nous-mêmes pour comprendre
comment nous pensons. Précisément, il faut décrire les structures
de la pensée avant de comprendre ses capacités et ses limites.
La première question à se poser est donc : « Que puis-je
savoir ? » C’est le point de départ de toute philosophie. Mais la
philosophie ne se résume pas à la question de la connaissance.
Philosopher, c’est aussi s’interroger sur le sens de sa vie, sur ses
engagements, la possibilité d’un salut, sur la possibilité d’un
monde meilleur, sur la nature humaine.
Si l’on poursuit patiemment la lecture de sa Critique de la
raison pure, on tombera d’ailleurs sur une formule célèbre qui
résume tout le projet kantien :
« Tout l’intérêt de ma raison se concentre dans les trois ques-
tions suivantes :
1. Que puis-je savoir ?
2. Que dois-je faire ?
3. Que m’est-il permis d’espérer ? »
À plusieurs reprises, il citera ces questions comme les clés
d’entrée résumant pour lui tout le champ de la philosophie.
Puis, à la fin de sa vie, il rajoutera une quatrième question censée
résumer toutes les autres : « Qu’est-ce que l’homme5 ? ».

4- Attention, Kant ne dit pas que Dieu, le bonheur, le temps ou le mal n’existent pas. Il dit
que nous nous confrontons toujours en parlant d’eux à nos propres représentations. Il
ne dit pas que la raison est défaillante : elle fait des merveilles en mathématiques quand
il s’agit de démonstration pures, en physique pour établir des lois, comparer, confronter.
Mais il met en garde contre la « raison pure » quand elle outrepasse ses limites propres.
5- Voir l’introduction de Logique (sa dernière publication, 1800).

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Les quatre questions : un guide philosophique


Toute la philosophie en seulement quatre questions ! Kant
nous propose un fil directeur… Peut-on vraiment parcourir
l’immense champ de la pensée philosophique en suivant cette
piste ? Pourquoi pas ?
Il faudra sans doute réaménager un peu le découpage
proposé par Kant : la philosophie de son temps n’est plus
celle d’aujourd’hui. Il accordait beaucoup de place à la méta-
physique et à la théologie : elles sont devenues marginales. Il
abordait la dernière question (qu’est-ce que l’homme ?) à une
époque où les sciences humaines n’étaient même pas nées,
mais on peut aujourd’hui les prendre en compte. Finalement
les quatre questions peuvent tout de même constituer un bon
fil directeur.

Que puis-je connaître ?


Cette première question relève de la philosophie de la
connaissance. Et la tradition philosophique lui a apporté
quelques grandes réponses :

1. La philosophie comme accès à une vérité


C’était l’idée de Platon, et sa théorie des « Idées ». Celle de
Spinoza, et sa connaissance du « troisième genre », qui est une
sorte de révélation mystique (où foi et raison fusionnent) ou
encore Hegel et sa science de la logique (sorte d’encyclopédie de
concepts universels).

2. La philosophie comme méthode


Pour d’autres, la philosophie ne peut être qu’un art de
la pensée conduisant au progrès des connaissances, mais ne
garantissant jamais une vérité ultime. Voilà ce que pensent
empiristes, rationalistes, phénoménologues, dialecticiens, ou
philosophes des sciences, etc. Tous ceux qui croient que la phi-
losophie est utile pour bien guider sa pensée. Le Discours de la
méthode de Descartes est fondé sur la seule raison. Pascal, son

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grand ennemi, pense qu’une pensée juste doit marier « l’esprit


de finesse » et « l’esprit de géométrie ». Kant critique les trop
grandes ambitions de la raison pure, mais croit à son usage
contrôlé.

3. La philosophie comme pensée critique


Toute une tradition considère enfin que la démarche phi-
losophique est un viatique contre les idées reçues, qu’elle sert à
démasquer les faux-semblants et à se prémunir contre les sys-
tèmes. Sa mission serait de cultiver l’esprit critique et de prôner
la vigilance. Socrate, les sceptiques, les nominalistes, et les théo-
riciens de la déconstruction pensent tous cela.

Que dois-je faire ?


La seconde question nous renvoie à l’action, à l’engagement
et à la grande interrogation : que dois-je faire de ma vie ? À partir
de là, il est possible de rassembler les réponses autour de trois
postures fondamentales.

1. Il y a ceux qui, comme Aristote, pensent que le bonheur est


le but de toute vie humaine. Mais où le trouver ? Les réponses
se répartissent autour de quelques sagesses canoniques : l’hédo-
nisme, l’épicurisme, le stoïcisme et leurs versions orientales
(bouddhisme, confucianisme, taoïsme).

2. Il y a ensuite ceux qui pensent que la vie doit être tournée


vers l’action. Vivre, c’est « s’accomplir » ou accomplir quelque
chose. Et ce n’est pas forcément synonyme de bonheur. On peut
s’accomplir dans le travail, l’art ou la politique. Mais en sachant
que la réalisation de ses projets suppose aussi de la souffrance, de
l’ascèse, des épreuves. Nietzsche est le représentant emblématique
de cette philosophie de l’action.

3. On peut décider enfin de ne consacrer sa vie ni au bonheur


(but méprisable pour Kant) ni à l’accomplissement de grands

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Table des matières

Introduction 5

Qu’est-ce que la philosophie ? 9

Première question
Que puis-je connaître ? 25
Socrate et l’école du doute 27
La méthode selon Descartes 31
Puissances et limites de la raison.
La critique selon Kant 36
Les trois formes de connaissance selon Spinoza 42
La Phénoménologie de l’esprit
Une odyssée de la connaissance 44
Husserl. La phénoménologie et les arbres en fleurs 49
Le pragmatisme. À quoi servent les idées ? 54
De Wittgenstein à la philosophie analytique 58
À la recherche de la méthode scientifique 62

Deuxième question
Que dois-je faire ? 71
La sagesse antique et ses recettes du bonheur 73
Sagesses orientales.
Bouddhisme, taoïsme, confucianisme 78
Vie active ou vie contemplative ? 83
Kant. La morale comme guide intérieur 87
La généalogie de la morale selon Nietzsche 91
L’illusion du bonheur selon Schopenhauer 98

185
Troisième question
Que m’est-il permis d’espérer ? 103
Dieu. La question religieuse 105
L’angoisse de la liberté 112
À la recherche de la Cité idéale 115
Aux sources du pouvoir 118
Le contrat social ou l’art de vivre ensemble 122
Le rêve perdu d’un monde meilleur 126

Quatrième question
Qu’est-ce que l’homme ? 133
Le propre de l’homme. Entre le corps et l’esprit 135
La culture est une seconde nature 140
L’être humain : un produit de l’évolution 145
L’humain, un être inachevé ? 150
Un être de désir, toujours insatisfait 156
L’animal humain est-il vraiment rationnel ? 162
Le langage crée-t-il la pensée ? 169
« L’homme, c’est le travail… » 174
Le retour de l’anthropologie philosophique 179

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