Lenvers de Lorientalisme
Lenvers de Lorientalisme
La vérité et l’Autre
Anoush Ganjipour
Au commencement était cette parole d’Homère : « Les dieux prennent les traits
de lointains étrangers et, sous toutes les formes, s’en vont de ville en ville inspecter les
vertus des humains et leurs crimes2. » C’était lorsqu’après sa longue odyssée, Ulysse
retournait enfin chez lui, mais déguisé en gueux venant « troubler la fête » des
prétendants de Pénélope dont un certain Antinoos. À celui-ci, pris de colère contre cet
étranger, les autres rappelaient donc l’adage grec. Commencement, cela ne le devint
pourtant qu’après le tournant advenu avec Platon et son Socrate : lorsque l’étranger
(xénos) devient la figure non pas des dieux mais du vrai philosophe, c’est-à-dire celui
qui dit la vérité de l’être. Dans la bouche de Socrate, l’énoncé d’Homère change de
statut. Ses variantes répètent à chaque fois que l’Etranger apparaît dans les dialogues
platoniciens justement pour conduire les interlocuteurs grecs au plus près de la vérité,
vérité de l’homme, de la connaissance ou de la cité3. L’adage grec, Platon en fait ainsi
ni plus, ni moins que le fondement de ce qu’on appelle aujourd’hui l’histoire de la
métaphysique en Occident. On peut dire que, rétrospectivement, le tournant
platonicien met en scène le moment à partir duquel le commencement commence
véritablement pour l’Occident ; celui-ci se déploie désormais comme une conception
du monde.
C’est par rapport à un tel commencement qu’Edward Said voulait marquer une
rupture. Comme si, l’étranger qu’il était, il s’était trouvé dans la position du spectateur
1
Edward W. Said, L’Orientalisme, Seuil, 2005, p. 34.
2
L’Odyssée, XVII, 485-7.
3
Voir le statut double de l’Etranger vis-à-vis de la législation de la Cité et de Zeus dans Les Lois et,
surtout, en tant que vrai philosophe dans Le Sophiste, 216c.
1
de sa propre image représentée sur la scène de l’Occident. Cette représentation lui
paraissait ô combien loin de sa vérité et il ne voulait plus laisser se jouer ce jeu injuste.
De ce geste est né un discours dont le principal objectif reste décidément le même, à
savoir dénoncer les formes et les mécanismes de représentation de l’Autre dans et par
le savoir occidental ; plus radicalement encore, déjouer le jeu qui, avec sa scénographie
particulière, soutient selon Said ce savoir. Pour accomplir sa tâche, ce discours ne
pouvait que se situer à la fois à l’intérieur et à l’extérieur du jeu et de la scène
occidentaux. En procédant de la sorte, ses variantes disciplinaires ou discursives, du
post-orientalisme jusqu’au postcolonialisme, aux Subaltern Studies etc., devaient
affirmer leur nature hybride vis-à-vis du savoir en question.
Le fait est qu’avec L’Orientalisme (1978), Said s’avère avoir joué lui-même le
rôle de celui que Foucault appelait un “fondateur de discursivité”. Ce qui distingue un
tel fondateur d’un grand penseur faisant école ou d’un auteur inventeur d’un style
consiste surtout en deux choses : d’une part, un fondateur de discursivité n’est pas
seulement l’auteur de ses propres textes ou créateur de sa propre œuvre, mais ce
faisant il crée la possibilité et les règles de production pour d’autres textes à venir. Sauf
que, d’autre part, son œuvre ne fournit pas d’exemple à imiter. Si ses successeurs
reviennent à son œuvre, c’est précisément pour prendre à chaque fois de nouvelles
distances par rapport à ce moment inaugural. À travers ces retours et écarts seulement,
l’œuvre du fondateur vient donner une régularité discursive à une série de textes tout
en les rendant possibles. Il n’est pas difficile de repérer ce type de rapport entre
l’ouvrage de Said et la masse d’entreprises s’inscrivant d’une manière ou d’une autre
dans le sillage de son approche critique vis-à-vis du savoir occidental. Admettre
l’existence d’un tel rapport est accorder à l’œuvre de Said, et tout d’abord à
L’orientalisme, une valeur heuristique. Ce qui signifie qu’à l’examen des thèses qui
soutiennent cette œuvre, on devait retrouver, au moins en germe, les éléments qui
jouent un rôle déterminant pour l’ensemble des textes différents, voire hétérogènes,
constituant l’actuel réseau du discours postcolonial et subalterne.
2
A la question “qu’est-ce que l’orientalisme ?”, Said donne une réponse qui
distingue trois phénomènes ou trois formes de manifestation historique.
L’orientalisme, dit-il, consiste tout d’abord en une « institution d’enseignement qui
recoupe plusieurs domaines des sciences humaines (histoire, philologie, ethnologie,
géographie etc.) »4. Dans sa conception plus large, l’orientalisme renvoie à un style de
pensée imaginaire, même à un fantasmagorique. Il embrasse, dans ce cas, tout penser
se fondant sur une distinction ontologique et épistémologique entre l’Orient et
l’Occident, ce que Said appelle “l’orientalisme imaginaire”. Cet orientalisme
imaginaire, Said va en suivre les traces chez les penseurs, poètes ou politiciens, de Karl
Marx jusqu’à Dante, Vico, Hugo, Flaubert et même Fitzgerald5. Et enfin, de façon
plus concrète, l’orientalisme consiste également en une institution globale traitant une
partie de la Terre appelée l’Orient et en un style occidental de domination, de
restructuration et d’exercice de domination sur cette partie6. À en croire Said, ce qui
distingue l’orientalisme sous sa forme moderne, notamment à partir du 18e siècle, est
une articulation minutieuse entre ces trois phénomènes. Laquelle articulation se fait en
deux temps : dans un premier temps, à partir de la fin du XVIIIe siècle, il va y avoir
une circulation ordonnée et réglée entre l’orientalisme universitaire et l’orientalisme
imaginaire. Ensuite, et presqu’à la même époque, l’orientalisme en tant qu’institution
universitaire du savoir s’associe à l’orientalisme au sens de l’institution du pouvoir et
de l’autorité pour donner finalement naissance à ce que Said appelle le “discours de
l’orientalisme”.
Tel que le décrit Said, le discours de l’orientalisme est par conséquent le fruit
d’une articulation double qui est elle-même due au dédoublement de la troisième
forme historique sous laquelle l’orientalisme s’est manifesté, dédoublement en une
institution et en un style. Un style de penser qui s’articule à un style du pouvoir et une
institution universitaire qui s’articule à une institution de domination, voilà
l’articulation double qui sort des trois manifestations historiques de l’orientalisme et
qui détermine en fin de compte ce discours que Said veut dénoncer. Ce qui importe
de remarquer dans cette manière pseudo-foucaldienne de découper son objet
d’analyse, c’est la mise en circulation introduite entre le pouvoir et le savoir, entre le
4
Said, op. cit., p. 14.
5
Voir ibid., p. 69.
6
Ibid., 15.
3
style et l’institution. Elle doit garantir l’effectivité textuelle de l’objet identifié par Said
et de lui permettre d’en parler en tant que “le discours de l’orientalisme”. Dès lors, un
dispositif conceptuel emprunté en partie à Michel Foucault peut être mis en œuvre à
travers un mélange d’interprétations des grandes œuvres de la littérature occidentale,
examen des faits historiques, analyses psychologiques des auteurs et des hommes
politiques ou encore lectures critiques – selon quelques approches littéraires7 – des
textes d’orientalistes8. À un niveau stratégique, le projet de Said laisse comprendre
qu’il s’agit de mettre l’analytique foucaldienne – et plus tard, les procédés du
déconstructionnisme – au service d’une théorie humaniste de la culture empruntée
notamment à Auerbach9.
7
Approches pratiquée notamment dans la tradition des critiques littéraires humanistes en Allemagne du
XIXe et du début du XXe siècles.
8
Les problèmes théoriques que suscite le syncrétisme méthodologique de Said ont fait l’objet de
plusieurs études. Pour n’en mentionner que deux, je renvoie au chapitre qu’y consacre Aijaz Ahmad
dans son ouvrage In theory, Calsses, Nations, Literatures, Verso, 1992 et à l’article devenu classique de
James Clifford, “On Orientalism”, repris dans The Predicament of Culture, Twentieth-Century
Ethnography, Literature and Art, Harvard University Press, 1988.
9
Pour la contradiction théorique qu’évoque l’usage de l’analyse antihumaniste de Foucault au service
de la cause humaniste de Said, voir Aijaz Ahmad, op. cit., p. 164.
4
différence sont seulement légitimes lorsqu’ils deviennent une “technique de
dépaysement”.
10
C’est plus de quinze ans après la publication de L’Orientalisme et dans la Postface de 1994 que Said
introduit explicitement cette nuance dans son approche critique. Voir Said, op. cit., p. 292.
11
Voir ibid., p. 72-3.
5
Cette thèse sous-jacente constitue en effet l’une des voies principales sur laquelle
le discours du postcolonialisme s’est développé en radicalisant progressivement la
thèse en question. Du moment qu’on généralise l’orientalisme sur l’ensemble de
l’histoire de l’Occident, il apparaîtra naturellement comme un mode de connaissance
indissociable de cette histoire. Dénoncer les institutions ou les styles historiques,
comme l’a toujours voulu faire Said, voilà qui ne se révèle guère sans contradiction vu
sa portée insatisfaisante. C’est pourquoi le postcolonialisme a voulu aller jusqu’au bout
en tirant de la thèse exprimée chez Said des conséquences métaphysiques. Car, dira-t-
on, ce rapport à l’Autre fondé sur la domination ne se réduit pas en fin de compte ni à
un projet historique ou localisable au sein de l’Occident, ni à une décision prise par tel
ou tel sujet de savoir occidental. Il faudrait y voir plutôt un type de rapports
intrinsèque à la structure du savoir occidental et, à plus forte raison, à l’histoire de la
métaphysique en Occident. On nous explique que, plus profondément, c’est la
métaphysique occidentale qui, pour se constituer comme telle, nécessite ce type
rapport. Elle a besoin de réduire tout ce qui se situe en dehors d’elle en “figure de
l’Autre”. Sinon, l’Autre échappe dans sa vérité à ce savoir fondé sur les concepts et les
catégories déterminées par leur eurocentrisme et en même temps prétendant à
l’universalisme. L’Oriental, l’autochtone ou l’amérindien sont à ce compte autant de
“figures de l’Autre” par lesquelles le savoir occidental représente les séries de
singularités qui lui restent insaisissables dans leurs réalités effectives.
6
des singularités. Dans cette perspective, rien ne serait plus naturel que la convergence
du discours fondé par Said et son développement postcolonial avec la critique de la
subalternité. Se pencher sur les singularités venant du dehors, ces “Autres”, avait le
privilège d’exposer plus clairement la nature du savoir occidental. Être “absolument
postcolonial” conduirait à l’assomption d’après laquelle aucune connaissance adéquate
et réelle des singularités n’est possible si l’on reste à l’intérieur de la métaphysique
occidentale. Le message se déchiffre sans peine. Il faudrait désormais chercher un
savoir qui ne connaît pas la division du Même et de l’Autre, du Sujet et de l’Objet. Un
savoir où le Même connaît le Même, où rien n’écarte la connaissance du Même de son
existence. Jamais le postcolonialisme n’a complètement abandonné cet idéal. Certaines
de ses tendances laissent volontairement croire que cet idéal devient réalisable lorsque,
à travers un processus interminable, le Même se connaît en se (re)créant. Elles ont
voulu voir dans la littérature le mode par excellence de cette connaissance-création de
soi et par soi du sujet singulier, laquelle est censée supplanter le savoir12.
12
L’ouvrage de Peter Hallward illustre parfaitement l’acheminement du discours postcolonial dans cette
direction et, partant, sa réunion avec la critique interne du savoir occidental : Peter Hallward,
Absolutely postcolonial, Writing between the singular and the specific, Manchester University Press,
2001.
7
vacante ; il signifie l’absence du signifié et l’être incommunicable de son référent. D’où
Spivak peut dire de la Subalterne qu’elle « ne peut être ni entendue ni lue.13»
13
Gayatri Chakrabarty Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, Ed. Amsterdam, 2009, p. 102.
Une version antérieure de ce texte canonique du postcolonialisme constitue déjà un chapitre
d’Absolutely postcolonial.
14
Pour la définition de ce concept par Spivak, voir Gayatri Chakravorty Spivak, A Critique of
Postcolonial Reason, Toward a History of The Vanishing Present, Harvard University Press,
Cambridge, 1999, pp. 4-5. À travers tout l’ouvrage, la démarche de Spivak consiste à décliner les
variations de la catachrèse qu’incarne la figure de l’“informateur autochtone” dans les domaines de la
philosophie, de la littérature, de l’histoire et de la culture.
8
Subalterne15. Qu’en est-il alors de cette parole, de ce qui est dit au nom de la
Subalterne ? C’est une parole qui, à en croire Spivak, ne dit presque rien. Dans la
mesure où l’informateur est une figure présentée dans le discours du savoir, il ne peut
que redire ce que lui fait entendre ce savoir. Non pas une différence réelle, mais elle
produit un écho différé. À travers cet écho se repère cependant la marque d’une
expulsion, d’un reste qui est exclu du nom de l’Homme dans le champ symbolique.
Sous la figure de l’informateur autochtone, l’être-Autre réel et singulier de
l’informateur lui-même se transforme en marque de l’impossibilité de signifier ce
qu’est notre informateur dans son existence vraie. C’est ainsi que Spivak attribue à
cette figure la fonction de la forclusion en y voyant la marque d’une exclusion incluse
dans la chaîne des signifiants : une différence nécessaire, mais immédiatement refoulée
et reformulée16.
15
Voir Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, op. cit., pp. 24-5.
16
Voir Spivak, Les subalternes peuvent-elles parler ?, p. 6 sq.
17
Homi K. Bhabha, Les lieux de la culture, Une théorie postcoloniale, trad. F. Bouillot, Payot &
Rivages, 2007, pp. 94-5.
9
Le “mouvement antidialectique” que l’instance subalterne déclenche de la sorte
ne subvertit pas seulement, comme Bhabha veut le croire, le régime binaire entre le
Même et l’Autre18. Il implique surtout que le Même ne soit en dernier ressort autre
chose que la différence elle-même. C’est la différence qui est dorénavant reconnu
comme le seul sujet légitime du discours et du savoir. Aussi paradoxale qu’elle puisse
apparaître, c’est la conséquence ultime qui ressort de la critique postcoloniale du
savoir. Pour en saisir l’intelligence, il faudrait la rapprocher d’une thèse principielle
pour Bhabha et beaucoup d’autres penseurs postcoloniaux : la culture est la
différence19. La déduction nous conduit à la thèse qui soutient surtout la littérature
abondante donnant corps à une version vulgaire du postcolonialisme : la seule vraie
instance subjective, le Sujet en tant qu’une identité en devenir, est la culture elle-
même.
La vérité de l’Autre
18
Ibid., 107.
19
Homi K. Bhabha, « Culture’s In Between », Artforum, vol. 32, N° 1, September 1993, p. 167.
20
L’Orientalisme, op. cit., p. 41.
10
parler de l’Autre, de la Subalterne, et de dire la vérité à son propos ? D’autant plus
qu’il s’agit d’un discours qui parle finalement de cet Autre dans le langage du savoir
occidental. C’est dans le même idiome occidental critiqué par Spivak que celle-ci parle
à propos et à la place de la Subalterne de l’Inde du Sud. La question de la légitimité
du discours postcolonial paraît indissociable de la question de l’illégitimité du discours
orientaliste au sens large. Au prisme de la posture critique vis-à-vis de l’orientalisme, la
question de la légitimité se traduit tantôt en privilège, tantôt en défi.
Tout se passe comme si l’expérience vécue de l’auteur, en tant que sujet oriental
ou colonisé, était la preuve ultime mettant en échec le discours que l’orientaliste
développe. Sa position hybride à mi-chemin entre le sujet de savoir et le sujet
postcolonial devrait lui permettre de problématiser ce discours au nom de la
singularité postcoloniale et, en retour, garantir la vérité de la représentation qu’il fait
de cette singularité dans le discours du savoir. La légitimité de sa critique et de sa
représentation se soutient par conséquent du fait qu’il articule en sa personne
l’expérience de l’Autre et le savoir du sujet occidental. Or l’articulation entre les deux
ne peut qu’être la vie même de l’auteur postcolonial. C’est en s’appuyant sur cette
logique discursive discrète que Said peut prendre à témoin de la “vérité historique,
culturelle et politique” tout Palestinien arabe, ce qui revoie finalement à sa propre
position.
11
singulier des subalternes et, de l’autre, à la vérité sur le rapport qu’entretient le savoir
avec un tel être à chaque fois singulier. De Said jusqu’à Dipesh Chakrabarty, la
critique du discours du savoir est en réalité issue de l’infléchissement de ce discours
sur lui-même lorsqu’il traverse l’autobiographie de l’auteur21. À regarder de plus près,
le vécu fonctionne au sein du discours postcolonial comme un témoignage de la vérité,
vérité qui se révèle elle-même comme une singularité défiant le penchant
universalisant de la Raison. À partir du principe du témoignage, considéré comme
foncièrement vécu et non pas simplement “oculaire”, on suppose que l’élément
autobiographique du discours postcolonial est à même de communiquer avec les
autres singularités et, au cas échéant, de les traduire dans le discours du savoir. Cette
singularité communiquée est ce qui apparaît de façon explicite chez Spivak. Si elle
parvient à dire la vérité sur la femme indienne vivant dans un milieu traditionnel,
exemple par excellence de la Subalterne, si notre auteur peut donner sa voix à cette
existence singulière qui ne saura être « ni lue ni entendue » dans le discours
hégémonique et sexué du savoir universel, c’est dans la mesure où Spivak a connu
dans sa propre famille une telle femme. Comme si cette connaissance de proche en
proche venait surdéterminer toute l’analyse sociale, féministe ou déconstructionniste
de l’auteur et, partant, lui donner un statut particulier : non pas le simple statut d’une
analyse sociale, féministe etc., mais bel et bien celui d’une analyse “postcoloniale”22.
Par la biographie de Spivak, on le voit, la vérité de la Subalterne est censé passer dans
le discours du savoir, pour s’y opposer du dehors et ensuite pour le reconfigurer du
dedans.
21
Dans le cas de Chakrabarty, le moment autobiographique est ce qui rend possible la distance critique
par rapport à l’historicisme inhérent au discours du savoir occidental. Voir Dipesh Chakrabarty,
Provincializing Europe, Postcolonial thought and Historical Difference, Princeton University Press,
Princeton and Oxford, 2008, pp. xi-xiii.
22
Voir Spivak, op. cit., p. 102.
12
d’achoppement contre l’homogénéité vide du discours du savoir. Tout se passe donc
comme si le discours postcolonial substituait ses maîtres mots à ceux d’un
Kierkegaard : alors que celui-ci posait qu’un savoir sur le christianisme a peut-être de
sens, mais passe sans doute à côté de la vérité d’être-chrétien23, l’auteur postcolonial
vient affirmer qu’un savoir ne saura porter que sur le concept vide de l’altérité, mais
jamais sur l’être-Autre. Le changement de vocable dissimule à peine l’analogie
argumentative. Qu’il s’agisse de l’être-chrétien ou de l’être-Autre, la vérité s’avère un
rapport singulier qu’un être parlant entretient avec son monde, rapport qui s’appelle
précisément sa vie. C’était déjà tout le projet de l’antiphilosophie d’exposer une telle
vérité dans le discours. À ceci près que l’exposer telle quelle, est exposer cette vérité
comme vie. Or il faut convenir que l’exposition de la vérité comme vie n’est possible
pour le sujet du discours qu’à travers l’élément autobiographique. L’“éternel retour du
Même” dont parlait Nietzsche ne faisait après tout que reformuler cette vérité
désormais indissociable de la vie : que pourrait être la formule de la vérité qui
s’exprime comme une vie sinon que l’“éternel retour du Même”24? C’est ainsi que le
postcolonialisme retrouve dans la pensée nietzschéenne une référence archéologique
pour son discours.
23
Voir Sören Kierkegaard, Post-scriptum aux miettes philosophiques, Gallimard, 1949, p. 250.
24
Sur l’antiphilosophie de Nietzsche et le rôle que l’expression autobiographique y joue voir Alain
Badiou, Nietzsche, L’antiphilosophie I, Fayard, 2015, pp. 22-23.
13
vérité, le récit doit se faire exemple au sein du discours postcolonial. C’est seul à
travers ce passage que le récit de l’Autre parvient à disqualifier une thèse ou un
concept énoncés comme universels par le discours du savoir et à étayer une thèse
alternative proposée à partir de l’approche postcoloniale. Encore une fois, ce récit de
l’Autre devenu l’exemple est ce qui distingue le statut du discours postcolonial et la
position du sujet qui l’énonce par rapport aux discours de sociologues, d’historiens,
d’anthropologues etc.
25
Voir Dipesh Chakrabarty, op. cit., pp. 126-7. Sur un registre symétriquement opposé et dans le
domaine du comparatisme, cette question d’authenticité référentielle a été au cœur de la controverse
française entre Jean-François Billeter et François Jullien. Voir J.-F. Billeter, Contre François Jullien,
Allia, 2006 et F. Jullien, Chemin faisant, Seuil, 2007.
14
vérité”. Telle se résume en réalité la signification du passage de la vraisemblance à la
vérité, du récit à l’exemple.
26
Ne serait-ce qu’à cause des conditions à chaque fois différentes de son emploi, un énoncé reste
singulier et irrépétable.
27
Voir Jean-Claude Milner, “L’exemple et la fiction”, in Transparence et opacité, Littérature et
sciences cognitives, Cerf, 1988, p. 175.
28
Ibid., p. 179.
15
Afin de saisir le mécanisme à l’œuvre ici, on doit se pencher avec Milner sur la
structure narrative permettant la réception d’un récit. Comment se fait-t-il qu’il se
singularise à chaque lecture tout en restant toujours le même ? Une pièce du théâtre
comme Phèdre peut se reproduire tous les soirs, mais l’acte même de mise en scène et
de jeu la rendent singulière et irrépétable à chaque reprise. Qui plus est, l’identité
même de Phèdre est fonction de ses reproductions irrépétables. Avec l’exemple, c’est
en effet le même type d’identité paradoxale qui s’introduit dans le champ du savoir et
rend possible une science humaine fondamentale telle que la linguistique. Le noyau
fictionnel de l’exemple consiste ainsi dans le mécanisme qui, comme c’est le cas de
Phèdre, « permet que les singularités identiques ne fassent pas nombre » 29 . En
procédant de la sorte au sein de la linguistique, chaque exemple constitue selon Milner
une “classe paradoxale” des énoncés : paradoxale dans la mesure où ce que les
membres de cette classe ont d’identique est très exactement ce qui les disperse et
disjoint comme autant de singularités isolées30.
29
Ibid. ; c’est moi qui souligne.
30
Ibid., p. 180.
31 C’est l’idée que Milner n’a cessé d’élaborer à travers plusieurs de ses ouvrages où il a examiné la
constitution paradoxale de la classe des prolétaires et, puis, de façon plus systématique, celle de la classe
des Juifs. Voir notamment Les noms indistincts, Verdier, 2007 [1983], pp. 109 sqq. et L’universel en
16
Revenons-en une dernière fois à l’exemple linguistique. On peut supposer
maintenant que, par l’intermédiaire du mécanisme fictionnel, c’est en fin de compte la
trace du subjectif qu’il parvient à représenter dans la linguistique. « Structuré comme
une classe paradoxale, précise Milner, l’exemple linguistique est structuré comme le
sujet lui-même. 32 » Le caractère éminemment exemplaire de leur objet (le sujet
humain) que les sciences humaines ont tendance à taire, devient ineffaçable s’agissant
de cette science matricielle pour tout le discours du savoir humain qu’est la science du
langage. L’antiphilosophie, au contraire, vient faire systématiquement usage de ce
caractère justement pour problématiser ce penchant pour l’effacement : pour inscrire,
dans une tâche elle-même paradoxale, la singularité subjective dans le discours du
savoir. Ce n’est pas un hasard si les deux stratégies autobiographique et examplifiante
se retrouvent dans le discours de l’antiphilosophie. Elles s’y rejoignent pour surmonter
la contradiction initiale entre la singularité et le savoir, et cela en faisant
principalement appel à l’exemple et à son mécanisme fictionnel. Car l’élément
autobiographique, cette “fiction de soi”, lui aussi se fait subrepticement exemple pour
pouvoir passer dans le discours du savoir. Tirons de ces prémisses déjà une première
conclusion : dans son développement historique, le postcolonialisme devrait être
considéré comme une nouvelle configuration discursive, la dernière en date, dans la
longue tradition de l’antiphilosophie.
L’Autre de l’Autre
éclats, Court traité politique 3, Verdier, 2014, passim. Sur ce point, et plus généralement sur la théorie
du sujet de Milner, je me permets de renvoyer à mon article, « Si c’est un nom : l’universel intensif »,
Critique, n° 833, octobre 2016, pp. 807-822.
32
“L’exemple et la fiction”, op. cit., p. 180.
17
tomber dans le fétichisme de la différence, figure inversée du narcissisme chez celui
qui s’érige en Autre de l’Occident33.
33
Vers la fin de sa vie, Said devenait de plus en plus conscient de ce danger. Sa solution demeurait
pourtant la même : réaménager les frontières de l’humanisme par l’engagement critique et politique.
Voir par exemple Edward Said, Réflexions sur l’exil, Et autres essais, trad. Charlotte Woillez, Actes
Sud, 2008, pp. 489 sqq.
34
Ce qui explique peut-être la présence massive de Derrida dans le discours postcolonial, présence qui
commence à se faire sentir chez Said lui-même peu après L’orientalisme.
35
C’est dans un sens similaire que Bruno Latour propose le critère d’inquiéter pour construire
(instaurer) les réseaux d’existence basés sur l’altérité : ce qui garantit selon Latour la bonne construction
18
appartient à la classe paradoxale de l’Autre lorsque sa représentation par un autre sujet
met en question chez ce dernier son sentiment de chez soi (das Heimische). Pourtant,
cette “inquiétante étrangeté”, la perception de l’Autre en tant qu’Unheimliche, ne
signifie pas tant le caractère absolument différent de l’Autre, mais, sous son apparence
étrangère, celui-ci exprime justement le retour de quelque chose qui a été refoulé chez
le sujet et dans son savoir36.
de tels réseaux, c’est d’y rencontrer à chaque étape des « êtres susceptibles de vous inquiéter. » Voir
Bruno Latour, Enquête sur les modes d'existence, La Découverte, 2012, p. 167.
36
Pour le développement de cette notion, mais dans un contexte analytique, voir Sigmund Freud,
L’inquiétante étrangeté, et autres essais, trad. Bertrand Féron, Gallimard, 1985, p. 252.
37
Voir Latour, op. cit., p. 53.
19
occidentaliste. En effet, ce désir avait commencé à devenir conscient presqu’en même
temps qu’une nouvelle conscience critique s’exprimait dans L’Orientalisme.
Deux ans avant l’ouvrage de Said, Abdelkébir Khatibi publiait un texte intitulé
“L’orientalisme désorienté”. Derrière la couche heideggérienne de son texte et
l’idiome qu’il empruntait à Derrida, Khatibi s’employait à distinguer deux
orientalismes. Il existe, dit-il, un orientalisme vulgaire qui, pour justifier son rapport
hégémonique, réifiant et unilatéral – non-inquiet, disons – à l’Orient, s’empresse de
répondre à la question “pourquoi les Arabes ?” Or, selon Khatibi, cette question n’est
pas la bonne. Pour donner lieu à un autre orientalisme, elle devrait être remplacée par
une autre : “pourquoi les Arabes, et non pas le rien ?38 ” Par ce changement de
question, c’est le niveau même du questionnement qui se modifie. À un niveau
forcément métaphysique, l’orientaliste devrait s’interroger d’abord sur la visée et la
signification de son passage-par-l’Autre. Et ensuite, il lui revient de se demander
pourquoi le passage à cet Autre particulier nommé l’Arabe. La réciprocité qui s’offre
dans ce contact à l’Arabe pour se poser à son tour les mêmes questions et pour passer
par son Autre, déploie un site métaphysique dans l’écart de l’oriental (l’arabe) et de
l’occidental. C’est là le lieu où voit le jour ce que Khatibi appelle la “pensée autre”,
une pensée provenant des interpénétrations dissymétriques et contingentes de
l’occidental et de l’oriental. Pensée qui, de ce fait, n’est ni tout à fait occidentale ni
simplement identifiable au nom de l’Orient.
Entendons-nous bien : il ne s’agit pas ici d’un dialogue, mais d’une traduction.
Au niveau métaphysique où notre questionnement initial nous situe d’emblée, la
traduction signifie faire parler une métaphysique dans la langue de l’Autre. Ce qui
exige aussi qu’on prête l’oreille à ce que dit sa propre métaphysique lorsqu’elle parle la
langue de l’Autre. “L’orientaliste bilingue” dont rêvait Khatibi39 n’est rien de moins
que le sujet de cette traduction. Cet autre orientalisme, on en rencontre au moins le
désir chez quelques-uns ; à commencer par Platon.
38
Abdelkebir Khatibi, “L’orientalisme désorienté”, Maghreb pluriel, Denoël, 1983, p. 117.
39
Voir ibid., p. 138.
20