Des années s’étaient écoulées depuis l’ascension d’Elya en tant que cœur vivant de Gaia
Prime, et la planète semblait, en surface, en paix. Mais en vérité, un sombre passé refait
surface, un souvenir longtemps enterré, qui menace désormais de tout engloutir.
Les visiteurs interdimensionnels, venus sur la planète, avaient initialement été accueillis
avec curiosité. Ils n’étaient pas comme les autres, pas comme les envahisseurs ou les
conquérants qui s’étaient précédemment attaqués à Gaia Prime. Leur forme, éthérée et
translucide, dégageait une aura de sagesse ancienne, mais aussi une étrange froideur, une
distance inexplicable. Ils se faisaient appeler les Dérivants, et leur présence sur Gaia Prime
avait été perçue comme une opportunité d’explorer les limites de l’énergie primordiale que la
planète abritait. Pourtant, cette pure curiosité allait réveiller des forces qui ne pouvaient être
maîtrisées.
Elya, connectée à la planète comme jamais auparavant, sentit quelque chose de
profondément perturbant au fond de l'âme de Gaia Prime. Un écho lointain, un murmure,
une fissure dans le Rythme — une distorsion, comme si la planète elle-même retenait son
souffle. Elle savait, au fond d’elle, que quelque chose n’allait pas, mais elle ne pouvait
encore comprendre quoi. Ce n'était pas la présence des Dérivants, mais quelque chose
d'encore plus ancien qui se réveillait.
Il y a des millénaires, avant même que les premières civilisations humaines n'arrivent, avant
même que Gaia Prime ne devienne l'équilibre harmonieux qu’elle était aujourd’hui, la
planète avait connu une période sombre. Les ancêtres des Gardiens, les Anciens, avaient
un pouvoir immense, mais leur quête pour comprendre le Rythme les avait conduits à des
chemins dangereux. Ils avaient cherché à contrôler l’énergie primordiale de Gaia Prime,
croyant qu'en manipulant le Rythme, ils pourraient transcender les lois naturelles et plier
l'univers à leur volonté. Mais cette soif de pouvoir avait provoqué une rupture. Ils avaient
réveillé une entité cosmique qu’ils ne pouvaient contrôler, une force d’un autre âge, bien plus
ancienne que l’univers lui-même.
C’était une entité que les Anciens avaient enfermée dans les profondeurs de la planète, un
être fait de ténèbres et de vide, prisonnier de la matière, de la lumière, et de la vie
elle-même. Ils l’avaient appelée Nyrax, la Consommatrice d’Âmes. Un nom murmuré dans
les légendes sombres, un être qui ne se nourrit que de l’essence des mondes vivants. Les
Anciens avaient scellé Nyrax dans le noyau de Gaia Prime, en utilisant l'énergie du Rythme
pour la maintenir captive.
Mais ces dernières décennies, avec l’interférence des Dérivants et leur étude des mystères
de Gaia Prime, un équilibre fragile avait commencé à se fissurer. L’étude du Rythme, sans la
sagesse nécessaire pour comprendre ses véritables dangers, avait permis à l’entité
prisonnière de se manifester à travers les rêves, les visions, et les distorsions de la réalité.
C'était comme si Nyrax avait commencé à s’étirer, à s’éveiller à nouveau.
Un jour, alors qu’Elya se tenait dans la forêt, ressentant profondément l’agonie de la planète,
un cri déchira le ciel. Ce n’était pas un cri humain, mais un cri de terreur, venu des racines
mêmes de Gaia Prime. Elle sentit le Rythme se tordre dans une spirale chaotique, une force
noire aspirant l’énergie vitale de tout ce qui vivait autour d’elle. Les arbres se fanèrent
instantanément, la faune s’éteignit, et la lumière de la planète sembla vaciller, comme une
flamme prête à s’éteindre.
Elya courut, se précipitant vers le cœur de la planète, là où les échos du Rythme étaient les
plus puissants, là où l’entité dormait. Lorsqu’elle arriva à la salle du cristal ancestral,
l’artefact central qui maintenait l’équilibre de Gaia Prime, elle vit une vision terrifiante : un
gouffre d’obscurité, un vide d'où émergeait une silhouette titanesque, noire comme la nuit,
aux yeux comme des abysses.
Nyrax.
La créature, à la fois démultipliée et éthérée, se mouvait comme un nuage d’ombre dans
l’air, absorbant la lumière et la vie autour d’elle. Elle avait échappé à sa prison, brisée par
des siècles de négligence, de recherche et de curiosité.
"Tu n'aurais pas dû réveiller ce que tu ne comprends pas," murmura une voix rauque dans
l'esprit d’Elya, une voix qui semblait venir des tréfonds de l’univers lui-même. "Gaia Prime
n’est qu’une coquille pour ce que je suis. Vous m’avez enfermée, mais l'heure de la
vengeance est venue."
Elya, consciente de la menace que Nyrax représentait, sentit l’appel désespéré de la
planète, de toutes les créatures vivantes qui dépendaient d’elle. Elle savait qu’elle ne
pourrait pas lutter seule contre une telle entité. Elle avait été fusionnée avec le Rythme de
Gaia Prime, mais ce n'était pas assez. La seule solution était de re-sceller Nyrax, mais cela
nécessiterait un sacrifice immense.
Elle se tourna vers les Dérivants, ceux qui étaient venus chercher la connaissance et qui,
dans leur ignorance, avaient permis à l’obscurité de se libérer. Peut-être, pensait-elle, ces
êtres venus d’ailleurs pouvaient-ils comprendre l’étendue du danger.
Avec une détermination nouvelle, Elya lança un appel à l’univers, cherchant un moyen de
rétablir l’équilibre. Les Dérivants, voyant la profondeur du péril, comprirent enfin la gravité de
leur erreur. Ils se joignirent à elle, tissant ensemble une chaîne d’énergie à travers les plans
dimensionnels. Mais même leurs pouvoirs combinés ne suffiraient pas à contenir Nyrax pour
longtemps. L’entité mangeait déjà le Rythme de Gaia Prime, le dévorant morceau par
morceau.
Le dernier acte d'Elya, pour sceller définitivement l'entité, serait de fusionner totalement
avec l'énergie du noyau de la planète, devenant une partie du Rythme dans sa totalité, pour
l’éternité. En sacrifiant son essence, elle espérait que Nyrax serait à nouveau enfermée, une
nouvelle fois, à l’intérieur du noyau de la planète, et que l’équilibre de la vie serait rétabli.
Mais le prix à payer serait immense. Les Dérivants, témoins de ce sacrifice, comprirent
qu’aucune science, aucune technologie, ne pourrait jamais remplacer le respect et la
connaissance de l’équilibre naturel, un équilibre que même l’univers ne pouvait perturber
sans conséquences.
Elya, au dernier moment, lança un ultime cri, un dernier appel à la vie avant de se fondre
dans le noyau de Gaia Prime, fusionnant à jamais avec l’essence de la planète. Et avec son
sacrifice, Nyrax retourna dans l'obscurité, scellée à nouveau, au prix de tout ce qui restait de
l'humanité.
Le Rythme se rétablit, mais une question demeura : la planète, et tout l'univers, avaient-ils
réellement appris la leçon ? Et quel autre mal, d'une autre dimension, pourrait un jour venir
briser cet équilibre fragile ?
Gaia Prime, à nouveau en paix, gardait en elle les cicatrices d’un passé trop dangereux pour
être oublié.