Le Caire : Histoire et Urbanisation
Le Caire : Histoire et Urbanisation
Georges Mutin
Georges MUTIN
Résumé :
Le Caire, une des grandes mégapoles mondiales, est une ville millénaire où les vestiges du
passé abondent. La structure urbaine actuelle s'est dessinée à la fin du XIXe siècle, avec la
domination britannique. La ville est devenue duale. Actuellement la densification et
l'extension spatiale d'une agglomération de 12 millions d'habitants posent de redoutables
problèmes de gestion urbaine. La plus grande des cités arabes illustre parfaitement les
conditions dans lesquelles progresse l'urbanisation des pays du Sud.
Sommaire
Texte intégral
Le Caire est une ville fascinante, une ville phare, une ville symbole. La plus grande métropole
du Monde Arabe est aussi une des plus grandes mégapoles du Tiers-Monde. C'est une ville
chargée d'histoire, une très vieille cité. Mais Le Caire est aussi l'illustration de l'urbanisation
contemporaine dans les pays du Sud avec l'ampleur des problèmes posés. Métropole de la
démesure, a-t-on écrit, avec ses 12 millions d'habitants, son aire urbanisée de 50 000 ha
s'étire sur plus de 50 km.
Du camp arabe à la ville "coloniale" (640-
1950)
La fondation : la ville arabe (640-1250)
L'histoire du Caire s'est amorcée dès la conquête de l'Egypte par les Arabes. En 642, le chef
des armées arabes établit un camp : Fostat (figure 1). C'est le début de l'occupation
permanente. Lsite primitif du Caire commande la route terrestre qui conduit de la Syrie vers le
Maghreb. Elle évite l'éventail du delta du Nil qui oppose au voyageur les difficultés de ses
multiples bras et de ses innombrables canaux. A la base du delta, au droit de l'île de Roda on
franchit facilement le fleuve par deux ponts de bateaux. Le dispositif topographique est
simple : en rive droite, une plaine et des terrasses alluviales qui s'étendent jusqu'au Jebel
Moqattam. L'intersection avec la grande voie fluviale du Nil qui joint Haute et Basse Egypte
valorise le site. À l'intérieur de cet espace, l'emplacement de la ville a varié. A chaque
changement de dynastie correspond un déplacement. A Fostat succède sous les Abbassides El
Askar un peu plus au nord, puis Al Qataï. L'arrivée au pouvoir des Fatimides en 969 marque
un moment décisif avec la fondation d'une nouvelle capitale el Qahira qui englobe l'ancienne
Fostat. Le Caire est, alors, la capitale d'un État autonome par rapport à Bagdad. Elle devient
une véritable ville avec une activité économique notable. Quelques monuments du Caire
fatimide subsistent de nos jours. Avec la dynastie des Ayyoubides (1159-1250) l'effort se
poursuit. Une citadelle est aménagée sur le Jebel Moqattam par Saladin en 1176. Cette longue
période (649-1250) est marquée aussi par les transformations et l'aménagement du site. Le
cours du Nil se déplace vers l'ouest et on procède à l'assèchement des terres gagnées sur le
fleuve.
Figure 1 : Le site naturel du Caire (source IAURIF)
En 1800, Le Caire est une grande ville d'aspect médiéval, constituée de 53 quartiers, traversée
par des canaux, comptant encore 12 étangs car l'assèchement n'est pas achevé. Elle abrite
270 000 habitants sur 883 hectares. A l'intérieur de la ville les différentes communautés non
musulmanes sont regroupées dans des quartiers distincts (quartier copte, grec, juif,
catholique). Ce Caire médiéval constitue la vieille ville d'aujourd'hui avec ses mosquées, ses
palais, sa citadelle.
L'action du Khédive Ismaïl et la création de la ville
coloniale
Entre 1800 et 1860 Le Caire ne change guère Mehemet Ali, homme d'État entreprenant et
novateur dans beaucoup d'autres domaines montre bien peu d'intérêt pour sa capitale. C'est
seulement à partir de 1867 que les transformations vont s'accélérer.
Dès le début de son règne le Khédive manifeste son goût pour le progrès technique et
l'urbanisme et apporte des innovations : en 1865 une compagnie est chargée de l'adduction des
eaux, 1867 voit le début de l'éclairage urbain. Son séjour à Paris, au moment de l'exposition
universelle de 1867, lui permet de découvrir "l'hausmanisme triomphant." de la capitale
française. Il veut donner à l'inauguration du canal de Suez, un retentissement mondial et
décide de transformer sa propre capitale. Le court délai qu'il s'impose (moins de deux ans) lui
interdit de remodeler la ville ancienne. Il pouvait, par contre, plaquer à sa limite occidentale,
entre la ville elle-même et les bords du Nil, une façade susceptible d'impressionner ses
visiteurs européens. Ainsi se trouvent définis le caractère et les limites de l'opération
d'urbanisme. L'aménagement porte sur 250 hectares : tout un réseau de nouvelles rues reliant
entre elles une douzaine de places est tracé. Une gare est construite, un pont jeté sur le Nil,
quelques centaines d'immeubles sortent de terre, un opéra inauguré etc... Après 1869, les
difficultés financières sont énormes et les travaux se ralentissent (RAYMOND 1993).
Ces grands travaux sont déterminants : le mouvement est lancé. En quelques années la ville
double sa superficie. Elle compte, en 1882, 375 000 habitants dont 19 000 étrangers. Elle
s'étire vers le nord et l'ouest. Ces transformations sont lourdes de sens. Ce sont désormais
deux villes juxtaposées qui forment Le Caire :
la vieille ville n'a pas subi de transformations profondes dans sa structure, même si de
nouvelles voies ont été tracées, autant de "saignées" rectilignes pratiquées dans le vieux tissu
urbain.
une autre ville, organisée à l'européenne dans sa structure et ses fonctions, est née où les
étrangers sont nombreux. A partir de cette date, "Le Caire est comme un vase fêlé dont les
deux parties ne pourront plus se ressouder" écrit Jacques Berque. Les bases de ville duale
coloniale sont jetées.
La Grande Bretagne domine l'Égypte à partir de 1882. Le développement du Caire traduit les
changements apportés dans le pays. L'Egypte est maintenant totalement indépendante de la
Sublime Porte. Elle devient le centre de l'administration coloniale, le siège de grandes
administrations étrangères. Le Caire ajoute ainsi toute une gamme de fonctions nouvelles au
prestige que la capitale tire de son rôle culturel et religieux. La ville se transforme
profondément (RAYMOND 1993).
Le Caire passe de 375 000 habitants en 1882 à 1 312 000 habitants en 1937 et 2 000 000 en
1947. Cette croissance démographique a surtout été sensible après 1916. A la fin du XIXe
siècle les travaux d'aménagement dans la vallée (constructions de barrages, extension de
l'agriculture) maintiennent les ruraux à la campagne. Plus tard, avec l'augmentation la
population rurale, ce n'est plus le cas et l'exode rural devient important : il se dirige
essentiellement vers le Caire. Dans les années 30, il intervient pour moitié dans
l'accroissement de la population cairote. Le gonflement de la population de la capitale était
moins dû à l'attirance de la ville, dont l'industrialisation se développait à un rythme assez lent
qu'à la surpopulation des campagnes dont le Caire contribuait plus que toutes les autres zones
urbaines à absorber le trop plein. Tous les éléments de la crise à laquelle on assiste
aujourd'hui commencent à se mettre en place. Les étrangers sont également nombreux à
s'installer.
Des opérations d'urbanisme sont réalisées dans la ville et sa périphérie : comblement des
derniers étangs, nivellement des collines etc... Les vieux quartiers se densifient tandis que les
obstacles qui s'opposaient à l'extension de la ville sont levés. On met en place un réseau
moderne de transports. Le franchissement du Nil posait problème en raison notamment de
l'ampleur des crues et de la largeur du fleuve. La construction du premier barrage d'Assouan
en 1902 permet un certain contrôle de la crue et la stabilisation des berges du fleuve. 4
nouveaux ponts enjambent le Nil et viennent s'ajouter à celui construit par Ismaïl.
De nouveaux quartiers voient le jour : sur la Corniche en bord de Nil, le quartier Zamalek
s'étend dans l'île de Gueziré. C'est aussi le début de l'occupation de Gizeh. La réalisation qui
marque l'époque est la construction à 8 km du centre, au début du siècle d'une cité satellite :
Héliopolis où 5 000 hectares de terrains désertiques sont viabilisés et reliés par tramway au
centre. Le baron Empain contrôle cette vaste opération d'urbanisme moderne. Héliopolis
compte 50 000 habitants en 1947, 100 000 en 1954. En 1937, l'aire urbanisée s'étend déjà sur
16 000 hectares.
La ville reste éclatée. L'opposition entre ville ancienne et ville moderne est plus forte que
jamais. Au pied de la citadelle, les quartiers de la vieille ville, désertés désormais par les
notables, vidés d'une partie de leurs activités économiques se densifient et se paupérisent. Les
activités modernes se concentrent à l'ouest, dans la ville du Khédive qui abrite les grands
hôtels, les banques, les ministères, les ambassades, les casernes, les beaux immeubles. Les
quartiers aisés de Zamalek, Roda, Gizeh prennent définitivement forme tandis qu'au Nord
s'étendent les nouvelles excroissances (Boulac, Chubra, Héliopolis) qui accueillent 40% de la
population de la capitale. La ville est donc éclatée à l'image même de la société coloniale
qu'elle abrite.
Les redoutables problèmes auxquels devra faire face la future métropole sont déjà
perceptibles. La croissance de la population urbaine s'accélère. Les structures pour y faire face
sont inexistantes. La Municipalité du Caire ne sera créée qu'en 1949 : jusque là la gestion de
la ville relevait des instances du pouvoir central !
L'évolution de la population du Caire ne peut être séparée de celle enregistrée dans le reste du
pays. La croissance naturelle de la population égyptienne est passée de 1,2% /an entre 1927 et
1937 à 1,9% au cours de la période 1939/47, puis 2,6% à partir de 1947. La croissance
naturelle des Cairotes reste du même ordre de grandeur mais il faut y ajouter l'apport de
l'immigration. La tendance qui se dessinait au cours de la période précédente s'est confirmée :
la capitale absorbe l'essentiel de l'exode rural : plus de 80% des migrants choisissent la
capitale pour s'établir. Ainsi la croissance des effectifs urbains revient pour 30 à 40% à
l'installation des ruraux. A cela s'ajoute l'installation des réfugiés venus de la région du canal
de Suez après la guerre de 1967. L'organisation d'un puissant mouvement migratoire vers les
pays du Golfe au cours de la décennie a eu pour conséquence de grossir le flux des
installations. Certains migrants d'origine rurale après leur séjour à l'étranger ne retournent pas
dans leur village mais s'installent au Caire grâce à leurs économies. Le séjour à l'étranger est
en quelque sorte un relais dans la chaîne migratoire. Pendant de nombreuses années, la ville a
grandi à des taux de l'ordre de 3,5 à 4% l'an qui induisent un doublement des effectifs en 18
ans.
Actuellement le flot s'est notablement ralenti. Les taux de croissance naturelle ont baissé ainsi
que l'exode rural. On estime que la croissance démographique du Caire est de l'ordre de
1,9%/an. Le Grand Caire compte environ chaque année 200 à 250 000 habitants de plus dont
10% seulement viennent des campagnes ou des villes de province.
Avec la Révolution des Officiers Libres de 1952, le rôle joué par la capitale s'est
considérablement renforcé. Elle est devenue le centre de décision unique d'un pays très
fortement centralisé. Les emplois du tertiaire administratif se sont multipliés. Le Caire recense
les 2/3 des fonctionnaires du pays. Le fonction universitaire (universités d'Al Ahzar,
l'université la plus prestigieuse du Monde musulman; du Caire; d'Aïn Chams; d'Hélouan)
accueille plus de la moitié des étudiants du pays (300 000). Le rayonnement culturel de cette
grande cité au sein du Monde arabe est incontestable. Les films égyptiens réalisent la moitié
de leurs recettes à l'étranger et 92% des exportations sont destinés aux pays arabes. La part de
l'édition est plus modeste, le secteur est concurrencé par la production libanaise mais la
production égyptienne se diffuse également dans tout le Monde arabe. Le Caire est un centre
financier plus modeste mais devient un relais pour le tourisme d'affaires et le capitalisme
international, un pôle de fixation de nombreuses firmes conjointes issues du Golfe.
L'histoire récente égyptienne a considérablement renforcé le poids économique du Caire. Lors
de l'application de la réforme Agraire les indemnités versées aux anciens propriétaires
fonciers nationalisés ont été investies dans l'immobilier cairote. Il en est de même aujourd'hui
avec les fonds des émigrés. La politique nassérienne a donné un coup de fouet à
l'industrialisation de la capitale où on dénombre au moins 700 000 emplois industriels et 45 %
des emplois industriels nationaux. 75 % des emplois du secteur des industries lourdes et des
biens d'équipement y sont localisés notamment autour du haut fourneau d'Hélouan et à Tebbin
dans le sud de la métropole. Les industries des biens semi finis sont également très bien
représentées avec plus de 200 000 emplois (35% du secteur). Toutes les industries de
consommation tiennent aussi une grande place (450 000 emplois soit 35% des emplois de la
branche). Longtemps ces activités industrielles ont été localisées pour l'essentiel dans deux
sites. Au sud, Hélouan abrite l'industries lourde et les biens d'équipement (sidérurgie,
cimenterie, chimie de base, industries mécaniques et métalliques, industries du matériel de
transport. Chubra el Kheima au nord accueille de préférence les industries textiles, la chimie
légère, les industries mécaniques etc... Actuellement les localisations se diversifient et les
implantations industrielles se multiplient le long des grandes voies d'accès qui conduisent à la
capitale. Au total, Le Caire est de très loin la plus grande ville industrielle du pays : elle
produit la moitié de la valeur ajoutée du pays. Pourtant ces emplois "officiels" ne peuvent
assurer du travail à toute la population et Le Caire est aussi une ville où fourmille une
multitude de "petites activités".
Le secteur informel assure très certainement au moins 45% de l'emploi total. Les activités
informelles sont innombrables et très variées. Elles marquent très fortement le paysage urbain
et explique le miracle quotidien de la survie d'une telle agglomération. L'extraordinaire
diversité des petits métiers, des activités de survie à la petite industrie, multiplie les offres
d'emplois, étend la pluri-activité des fonctionnaires, absorbe la main d'œuvre féminine ou
jeune (un tiers des enfants abandonne l'école avant la fin du cycle primaire). La parcellisation
des tâches couplées à la souplesse des affectations permet la multiplication des activités (cf
encadré).
Grâce au cumul de ces fonctions, Le Caire écrase toute la hiérarchie urbaine égyptienne.
Arrivent loin derrière Alexandrie avec 3,5 millions d'habitants et la troisième ville du pays
Port Saïd qui ne compte guère plus de 500 000 habitants. Cœur du Monde arabe, la métropole
est une caisse de résonance de toutes les secousses qui affectent le Moyen-Orient, elle est la
métropole internationale majeure de tout le Monde.
Par ailleurs, l'extension de l'aire urbanisée est notable sans toutefois atteindre l'ampleur de
celle de beaucoup de métropoles du Sud. La zone construite (urbanisation continue et
discontinue, avec les villages) est passée de 26 500 ha en 1977 à 32 600 en 1982 et sans doute
quelque 50 000 ha actuellement. La ville ne cesse de s'étendre aux dépens des terres irriguées
de la vallée et du delta. L'aire urbanisée s'allonge parallèlement au Nil sur plus de 50 km. et
sur 35 km d'est en ouest des dunes de Khanqa aux pyramides Gizeh (EL KADI 1985).
La vieille ville, désertée depuis longtemps par ses notables, compte vraisemblablement encore
1 000 000 d'habitants. Elle est saturée et en certains îlots la densité y est extrêmement forte.
L'impression qui domine est celle de la misère qu'aggrave la négligence des services publics
dans ce Caire oublié. Des immeubles récents vite dégradés remplacent les constructions
anciennes, prématurément usées par un entretien insuffisant et une occupation trop dense. Les
activités traditionnelles qui avaient assuré l'équilibre de la vieille ville disparaissent. Une nette
évolution se fait toutefois sentir ces dernières années. Certains quartiers se dédensifient car la
population va s'installer en périphérie dans les zones d'urbanisation spontané[Link] estime le
nombre des départs annuels entre 30 et 50 000. De petites activités de type informel (biens de
consommation) voient le jour grâce aux revenus de l'émigration.
Le Caire moderne du Khédive Ismaïl jouxte la vieille ville à l'ouest et abrite toujours la vie
administrative, les activités de commerce et de services. Au delà de la place de la Libération
(Mîdan el-Tahrîr), la grande place de la métropole où se concentre une bonne partie de la
circulation, s'allonge sur les bord du Nil le centre du Caire métropolitain. Sur plusieurs
centaines de mètres voire des kilomètres le Nil coule entre un double barrage de buildings qui
donnent la mesure de la mutation égyptienne depuis 40 ans. Un C.B.D. de 250 hectares
s'édifie dans cette partie centrale. La Corniche du Nil abrite les grands hôtels internationaux,
les grandes banques, l'import-export etc... Aucune misère visible ne gâte ici la féerie du Nil :
la vieille ville n'est qu'un somptueux et lointain arrière plan, un décor piqueté de minarets ou
de coupoles qui se déploie jusqu'à la citadelle. A partir de ce centre, à l'ouest, et sur l'autre
rive du Nil s'alignent des immeubles de plus en plus nombreux et de plus en plus élevés :
quartiers bourgeois (Doqqi) voisinent avec des quartiers populaires (Imbâba) ou bien des
quartiers de l'époque nassérienne réservés aux couches moyennes (Muhandissin ou quartier
des ingénieurs).
C'est vers le Nord que s'exerce actuellement l'essentiel de la poussée urbaine : 60% des
Cairotes y résident (DENIS 1998). Le mouvement d'urbanisation est impétueux, difficile à
endiguer. Il s'exerce le long des voies de communication, le front d'urbanisation empiète très
largement sur les terres agricoles de la vallée et du delta. La variété des quartiers est très
grande mais ils sont le plus souvent mal structurés et mal reliés les uns aux autres. Les vieux
villages sont englobés par l'avancée de la ville. Dans ces banlieues où alternent les secteurs
semi-ruraux, et les quartiers modernes du genre HLM, les zones d'urbanisation spontanée et
les zones industrielles habitent une population ouvrière et une classe moyenne pauvre. Dans
les franges en cours d'urbanisation une population récemment arrivée à la ville s'adapte
progressivement. En contraste marqué avec ces quartiers peu favorisés, les zones du nord-est
du Caire offrent deux exemples d'un urbanisme moderne volontaire : début de siècle et
colonial pour Héliopolis, milieu de siècle et nassérien pour Madînat Nasr. Bâties à l'orée du
désert, ces deux villes nouvelles étalent leur réussite le long de l'autoroute qui conduit à
l'aérodrome et sont maintenant reliées au centre-ville et intégrées à l'agglomération.
La poussée d'urbanisation vers le Sud est un peu plus tardive mais il se fait sentir fortement de
nos jours. Maadi n'est plus la calme résidence qu'elle fut, ses villas de style colonial, perdues
dans les jardins et les arbres se dissolvent dans une ville en pleine expansion. Plus loin, vers le
sud le tissu urbain autrefois ténu se consolide et autour des usines de la zone industrielle
d'Hélouan et de Tebbin s'étendent d'énormes cités implantées dans un paysage désertique.
La desserte en eau potable est très médiocre. Les trois quarts des logements seulement sont
reliés au réseau et il existe une formidable inégalité entre les quartiers du Caire. Le système
d'approvisionnement insuffisant fonctionne à 25% au dessus de sa capacité normale, les pertes
en réseau sont de 25 à 35%. L'eau est comptabilisée au consommateur au quart de son coût
réel alors que, faute de comptages fiables 40% de l'eau distribuée n'est pas payée! Le
dysfonctionnement est total. L'inégalité entre citadins est la règle. Le m3 d'eau est vendue 200
fois plus cher dans les quartiers non desservis par le réseau public que dans les autres !
Des problèmes d'une tout autre ampleur se posent pour l'assainissement. En 1980, le réseau
était totalement obsolète. Le réseau d'égouts date de 1914 et déjà il est saturé en 1930. Or,
seulement 58% des logements sont raccordés. Il ne se passe pas de jour sans que les tuyaux
n'éclatent notamment dans les quartiers populaires les plus mal équipés. Dans les cas les plus
graves, pour prévenir des explosions et des geysers malodorants nombre de bouches d'égouts
furent alors recouvertes d'une lourde chape de ciment (RAYMOND 1993). Des améliorations
ponctuelles ont été apportées sans grand succès : les zones périphériques n'étaient pas reliées
au réseau. Actuellement on procède à la mise en place de deux réseaux collecteurs : un sur
chaque rive du Nil. On veut faire passer la capacité du réseau du tout à l'égout de 1 à 5
millions de m3/jour. Le coût de cette réalisation sera colossal au moins 4 milliards de livres
égyptiennes (soit 4 années de droits de péage du canal de Suez ou l'équivalent des revenus
annuels tirés de l'émigration).
Les transports constituent un autre point noir. Se déplacer est un véritable cauchemar pour la
population cairote qui dépend de transports en commun insuffisants. Les données du
problèmes sont complexes. Les structures urbaines ne facilitent pas la mise en place de
réseaux de transports. La croissance urbaine s'est effectuée par la juxtaposition de quartiers
successifs mal reliés les uns aux autres. Le problème du franchissement du Nil est réel :
longtemps il n'a existé que 6 ponts! : or plus de 3 millions de Cairotes résident en rive
gauche. L'extension de la ville en direction méridienne sur plus de 50 km ne facilite pas les
liaisons. Enfin, en raison de la localisation des zones industrielles, la dissociation
habitat/travail est générale, les migrations alternantes sont importantes dans une ville où la
voirie est médiocre.
La primauté du trafic nord-sud rend inévitable le passage par le centre ou ses abords
immédiats et c'est à partir du centre que s'organise un réseau radial. L'engorgement est garanti
notamment dans les zones de passage obligé : le centre et les ponts du Nil. Les voies express
tracées depuis 1960, les toboggans, les ponts supplémentaires sur le Nil ne permettent pas de
faire face au trafic qui, lui même, augmente plus que le rythme de croissance de la population.
Les services publics sont nettement insuffisants et sous dotés. Une enquête de 1985 estime à
90 ou 100 personnes l'occupation moyenne des autobus du Caire sans compter les passagers
clandestins. Le spectacle d'autobus essoufflés et bondés d'où débordent des grappes de
voyageurs fait partie du quotidien cairote. La productivité des autobus par jour est tombée de
2 000 voyageurs/jour en 1972 à 1 600 en 1990 en raison des embarras sans cesse grandissants
de la circulation.
La construction d'une première ligne de métro a été achevée en 1987 : sur 42 km nord sud, il
relie Hélouan à El Marg. Avec une capacité de 60 000 voyageurs/ heure, il assure 18% des
déplacement par les transports publics. Elle est complétée depuis 1998 par une seconde ligne
ouest-est : la jonction avec la première ligne s'effectue sous la place Midân el-Tahrîr.
on estime que le 1/3 des ménages ne peut faire face aux charges d'un logement. Le secteur
social est trop onéreux pour répondre à la demande du plus grand nombre. En fait, s'opère un
glissement vers le haut, les logements sociaux sont occupés par des catégories sociales qui
n'étaient pas originellement leurs destinataires.
pour des catégories plus modestes (agents de l'État), il existe des systèmes de prêts publics ou
des systèmes coopératifs aidés ce qui en particulier traduit la volonté du Pouvoir de s'assurer
la fidélité d'une clientèle politique.
Les solutions proposées par les Pouvoirs Publics sont insuffisantes (IAURIF 1985). L'étendue
des besoins en logement, le souci de déconcentrer la ville, la nécessité de protéger les zones
agricoles ont amené les planificateurs à envisager des pôles d'urbanisation nouveaux dans le
cadre des deux premiers schémas directeurs. Ces propositions faites en 1970 étaient censées
faire face à la croissance urbaine jusqu'en l'an 2 000. Deux types de pôles d'urbanisation sont
choisies : les villes nouvelles et les villes satellites qui relèvent de deux logiques distinctes.
Figure 3 : L'armature urabaine de la Basse-Égypte
(source : [Link]).
Les villes nouvelles sont éloignées du Caire : plus de 50 km et doivent fonctionner de façon
autonome. Ce sont des villes édifiées dans le désert. Quatre ont été programmées :
- Sadate City au nord ouest doit accueillir à terme 1 500 000 habitants.
Elles sont construites selon les principes d'un zonage strict : activités industrielles, activités de
service, zone résidentielle aménagées en unités de voisinage.
Les villes satellites sont en continuité avec les banlieues du Caire et abritent aussi des zones
industrielles. Trois sont achevées :
- Quinze de Mai à proximité d'Hélouan, prévue pour 500 000 habitants.
Le résultat est un demi échec. Le gigantisme des projets, leur complexité et leur coût ont
soulevé de vives critiques. Les investissements d'infrastructure sont particulièrement lourds
notamment pour les transports et pour l'approvisionnement en eau. Le démarrage a été
difficile et lent. Les zones industrielles se sont petit à petit remplies par contre la population
ne suit guère. Les plus riches préfèrent résider au Caire et les plus pauvres ne peuvent accéder
au logement qui leur est proposé en raison de son coût. Pas plus de 100 000 habitants résident
dans ces villes nouvelles ou satellites : on est très loin des objectifs annoncés.
Les solutions adoptées en dehors du circuit officiel sont très diverses. Pour les plus démunis,
il y a une suroccupation de la vieille ville fatimide taudifiée. Les densités résidentielles
peuvent atteindre des valeurs record : 1 500 hab/ha et dans certains îlots plus de 2 500! Dans
cette vieille ville, les chambres individuelles avec des taux d'occupation moyen de 4 à 5
personnes constituent de 35 à 55% du parc immobilier. Les cimetières sont squatterisées
notamment celui de la Cité des morts qui jouxte la colline de Moqattam. 3 à 500 000 citadins
vivent dans ces nécropoles transformées en lieux d'habitation. La surélévation des immeubles
est très fréquente. Elle est rendue d'autant plus facile que les toits sont en terrasse. Sans doute
500 000 Cairotes sont logés de cette façon. Cette solution affecte indistinctement immeubles
neufs et immeubles anciens, taudis et constructions soignées. La surévaluation est
évidemment illégale. Ce phénomène unique par son ampleur est particulièrement marqué dans
les quartiers de la vieille ville mais aussi dans toute l'auréole nord (Chubra, Rod al Farag) et
Ouest (Mohandissine, Dokki). Cette solution est parfois dangereuse elle est à l'origine
d'effondrements d'immeubles. Elle aboutit à une surdensification des quartiers ce qui crée des
difficultés pour les équipements (eau, transport, égout). Le phénomène est de grande
ampleur : 36 000 cas de surélévation illicites ont été enregistrées pour la seule année 1991 !
Les ZUS (zones d'urbanisation spontanée) sont désormais la forme sous laquelle se réalise
l'essentiel de la croissance urbaine. Elles regroupent les 3/4 des logements construits ces
dernières années. C'est un secteur de construction illégale ou non réglementé qui s'étend le
plus souvent sur les terres agricoles de la vallée ou du delta du Nil. Sur plus de 13 000 ha soit
24% de la surface résidentielle; elles abritent 45% de la population citadine (près de 6
millions d'habitants). Elles croissent à des taux voisins de 8%/an alors qu'on enregistre
seulement 2,5% pour l'ensemble de la ville. Qui réside dans ces formes d'urbanisation extra-
légales? A la fois des pauvres mais de plus en plus la ZUS est une solution pour les classes
moyennes. L'origine géographique de la population est la suivante : 50% sont des immigrants
récents, 20% viennent du Caire délabré, 30% sont nés sur place. Dans ce type de
constructions s'investissent les capitaux privés et notamment les remises de émigrés. Par
contre les équipements publics urbains sont négligés et ils sont partiellement compensés par
des services privés plus prompts à répondre à la demande.
Le problème le plus grave est sans doute la perte de terres agricoles. Entre 1968/77 : 330
ha/an sont perdus pour l'extension de l'ensemble des constructions cairotes, 550 actuellement
(le grignotage des terres agricoles n'est pas uniquement sur le fait des ZUS) et le processus
n'est toujours pas enrayé! L'essentiel de l'extension urbaine se déroule sur les terroirs de la
vallée ou du delta alors que l'effort des autorités portent sur l'urbanisation des terres
désertiques.
Le paradoxe veut que dans cette situation de pénurie, plus de 400 000 logements soient vides
y compris dans les ZUS. Un certain nombre de ces logement sont été financés par les capitaux
venus du Golfe. Les propriétaires refusent de louer dans le cadre de la réglementation actuelle
qui remonte à quarante ans. Beaucoup de candidats locataires sont dans l'impossibilité
d'acquitter des loyers élevés.
le centre nord-ouest entre Héliopolis et l'aéroport qui serait un centre administratif et des
affaires
le centre de 6 Octobre dans une ville satellite sera le grand pôle de développement du désert
occidental.
Enfin pour tenter d'une part de freiner l'extension des ZUS et d'autre part d'éviter les coûts
prohibitifs des villes nouvelles, le schéma propose une nouvelle forme d'urbanisation les "new
settlements". Établis en zones désertiques, ce sont des trames viabilisées. Les terrains ainsi
équipés sont vendus à des conditions avantageuses et les bénéficiaires peuvent construire leur
logement progressivement en fonction de leurs moyens. Dix de ces nouveaux quartiers sont
prévus pour accueillir au total plus de 2 millions d'habitants mais le démarrage s'avère
difficile. Tous ces projets d'urbanistes semblent frapper du bon sens mais l'expérience
antérieure montre qu'il y a loin du projet à la mise en œuvre.
En dépit de ses carences et dysfonctionnements, Le Caire, "la mère du Monde" (Oum el-
dounia) comme la surnommait Ibn Khaldoun, riche de ses quartiers diversifiés à la vie
foisonnante, de ses mille mosquées, de ses citoyens affables est une cité rayonnante. Malgré
son immensité et sa demesure, la mégapole est "petite" (MIOSSEC 1995 - TROIN 2001). Le
Caire a souvent été comparée à une somme de villages et dans beaucoup de quartiers
populaires, les multiples entrelacs de solidarité tissent pour chaque Cairote un réseau
d'entraide, condition de la survie.
Les Zabalin constituent l'une des classes les plus méprisées de la société.
On compte environ 40 000 de ces éboueurs chiffonniers qui vivent dans de
misérables bidonvilles aux abords de la capitale. On les voit presque tous
les matins, travailler par équipes de deux ou trois hommes, habillés comme
des épouvantails, avec des chapeaux de paille et de vieux vêtements
hétéroclites; accompagnés de leurs enfants, ils font leur ronde en
conduisant un petit tombereau brimbalant sous une pyramide d'ordures et
traîné par un âne. Chaque mois les Zabalin récupèrent ainsi 2 000 tonnes
de vieux papiers qui, recyclés, produisent 1 500 tonnes de papier et de
carton. Ils fournissent aussi des chiffons de coton et de laine qu'on réutilise
pour fabriquer des tentures ou des couvertures; des boîtes de conserve qui,
comprimées et soudées, se transforment en casseroles, en rivets, en jouets
ou même en pièces de rechange mécaniques; des os qui entrent dans la
composition des peintures, du verre et du plastique qui seront retraités. Les
opérations de triage sont si minutieuses qu'on va jusqu' à ouvrir les piles
sèches pour en extraire les crayons de graphite, tandis que les enveloppes
de zinc sont fondues en lingots. Tous ces matériaux et bien d'autres
reprennent le chemin du Caire par les soins de marchands en gros et de
divers intermédiaires qui réalisent de substantiels bénéfices.
Georges Mutin, in "Le Caire", collection les grandes cités, Time Life p.188
et sqq.
Eléments bibliographiques
Denis, E., (1998), Croissance urbaine et dynamique socio-spatiale: Le Caire de 1950 à 1990,
in l'Espace géographique, 1998, N° 2, p. 129/142
Miossec, J.M., (1995), L'Egypte à l'étroit in Mutin G.: Afrique du Nord, Moyen-Orient,
Monde Indien, Géographie Universelle, tome 8, Paris, Belin/Reclus, 480 p.
Troin, J.F, (2001), Les métropoles des "Sud" Paris, Ellipses, 160 p.