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Mères célibataires et politiques sociales au Maroc

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Revue des politiques sociales et

familiales

Les conditions des mères célibataires face aux défaillances des


politiques sociales au Maroc
Amal Bousbaa, Abderrahim Anbi

Citer ce document / Cite this document :

Bousbaa Amal, Anbi Abderrahim. Les conditions des mères célibataires face aux défaillances des politiques sociales au
Maroc. In: Revue des politiques sociales et familiales, n°124, 2017. Dossier « Politiques sociales et familles :
perspectives internationales ». pp. 53-61;

doi : [Link]

[Link]

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Abstract

The conditions of single mothers dealing with breakdown of social policies in Morocco
Faced with a standard-setting arrangement and cultural framework of reference which prohibit sex and childbearing outside marriage,
single mothers in Morocco lead a difficult life marked by social stigmatisation and precarious living conditions. A historical perspective “
demystifies” the experience of single motherhood that has always been experienced by women, but managed differently depending on
the specific features of each era. Single motherhood, until now disguised so as to cover up the transgression it represents, is now
perceived less as a taboo but still as an assault on the established order and on social expectations. For these marginal but now
visible situations, which mainly involve women living precariously, what is the situation now with regard to state support ? This article
questions the thinking that underpins social policies supporting vulnerable women in Morocco.

Résumé

Face à un dispositif normatif et un référentiel culturel qui interdisent la sexualité et l’enfantement hors mariage, les mères célibataires
au Maroc mènent un vécu difficile marqué par la stigmatisation sociale et la précarité des conditions de vie. La mise en perspective
historique permet de « démystifier » l’expérience de la maternité célibataire qui a toujours été vécue par les femmes, mais gérée
différemment en fonction des spécificités de chaque époque. La maternité célibataire, auparavant travestie pour masquer la
transgression qu’elle représentait, est désormais moins perçue comme un tabou mais encore comme une atteinte à l’ordre établi et
aux attentes sociales. Pour ces situations, en marge, mais désormais visibles qui concernent des femmes vivant majoritairement dans
la précarité, qu’en est-il aujourd’hui d’un droit à une prise en charge étatique ? Cet article interroge les logiques qui sous-tendent les
politiques sociales en faveur des femmes marocaines vulnérables.
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Les conditions des mères célibataires Mots-clés


• Mères célibataires
face aux défaillances • Stigmatisation
• Politiques sociales
des politiques sociales au Maroc • Engagement de l’État
• Maroc
Amal Bousbaa Sociologue, enseignante-chercheure à l’université Hassan II de
Casablanca (Maroc).
Abderrahim Anbi Professeur de sociologie à l’université Ibn Zohr d’Agadir (Maroc).

Au Maroc, la maternité célibataire est couramment consi- destiné spécifiquement aux mères célibataires et à leurs
dérée comme le témoignage d’un dysfonctionnement enfants. Représentant un modèle familial « en dehors de la
social et comme une menace pour l’ordre établi. Enfanter norme », les familles monoparentales dont le chef de famille
hors mariage est une transgression des normes religieuses, est une mère célibataire ne bénéficient pas de politiques
juridiques et sociales interdisant la sexualité extra matrimo- sociales, contrairement aux veuves et aux « divorcées
niale (Alaoui, 2005; Naâmane Guessous et Guessous, 2005). indigentes » ayant des enfants mineurs à charge, auxquelles
En dépit de la pesanteur de ce contexte, le nombre des des allocations sont attribuées (encadré 1). Ce constat
mères célibataires et de leurs enfants augmente. En effet,
entre la période 1996-2002(1) et la période 2003-2009(2), Dispositifs d’allocations
le nombre de mères célibataires a été multiplié par quatre mis en place pour les familles avec enfant(s)

Encadré 1
(Cherkaoui, 2010). Sur l’intervalle 2003-2009, elles sont
estimées à 210 434 à l’échelle nationale. Ces chiffres sont Un fonds d’entraide familiale a été mis en place par le
réputés inférieurs à la réalité, compte tenu de certaines projet de loi de finance 2011, en vue de payer une
avance au titre de la pension alimentaire aux femmes
modalités contraignant la possibilité d’avoir des statis-
démunies divorcées et à leurs enfants, dans l’attente
tiques exactes sur le taux des mères célibataires et des
que le père honore ses obligations et verse le dû : « Les
enfants nés hors mariage(3). Toutefois, les effectifs déclarés
ressources mobilisées dans le cadre dudit fonds d’un
de la maternité célibataire au Maroc montrent qu’il s’agit montant de 25,27 MDH, ont permis le versement, durant
d’une expérience partagée par une catégorie étendue de la période allant de janvier 2012 au mois d’avril 2014,
femmes, appartenant à différentes tranches d’âge et issues d’avances au titre de la pension alimentaire au profit de
de milieux sociaux divers (Cherkaoui, 2010). 3 568 femmes divorcées démunies et de leurs enfants »
(Rapport sur les comptes spéciaux du Trésor (CST),
Faire parler les chiffres témoigne d’une réalité qui prend de 2015, p. 45). Concernant les veuves en situation de
l’ampleur et pose des interrogations nombreuses, notamment précarité ayant à charge des enfants mineurs, elles se
sur le rôle de l’État quant à la prise en charge des mères voient aussi attribuer une allocation en 2012, par le
Fonds d’appui à la cohésion sociale. Le montant a
célibataires et de leurs enfants. En dépit de l’expansion
été fixé à 350 DH pour chaque enfant pourvu que le
des programmes publics à caractère social dont l’objectif
montant mensuel versé ne dépasse pas 1 050 DH (dans
est de lutter contre la pauvreté et d’assurer une meilleure
la limite de trois enfants).
intégration des populations défavorisées(4), aucun n’est

Les auteurs remercient Maryse Bresson pour ses précieuses remarques et sa relecture attentive de l’article.
(1) Au Maroc, les statistiques officielles sur le taux des mères célibataires à l’échelle nationale sont inexistantes. Les seules données sont situées dans la ville de
Casablanca et émanent d’une « Étude sur les mères célibataires et les enfants nés hors mariage dans la wilaya de Casablanca », menée par Nadia Cherkaoui et
Hayat Zirari pour le Haut Commissariat au Plan (2002), en collaboration avec des institutions internationales telles que les fonds des Nations unies (Unifem,
Unicef, UNFPA). Ainsi, selon l’étude, sur une période de six ans (de janvier 1996à juin 2002), l’effectif total des mères célibataires est estimé à 5 040 individus.
Cet effectif est passé à 21 135 sur la période 2003-2009 (Cherkaoui, 2010).
(2) Il s’agit d’une étude initiée par l’association Insaf, et effectuée par N. Cherkaoui (2010) sur le thème « Le Maroc des mères célibataires. Étude diagnostique
de la situation. Ampleur et réalités, actions, représentations, itinéraires et vécus », avec le soutien de la fondation Drosos et UN Women. L’enquête s’est inscrite
en continuité avec la première afin de fournir des indicateurs sur le nombre des mères célibataires, non seulement à Casablanca, mais également à l’échelle
nationale, sur une période de six ans (de 2003 à 2009).
(3) On peut citer les fuites des accouchées célibataires des services de maternités après l’accouchement, l’enregistrement de la femme enceinte hors mariage
sous le statut de femme mariée, les négociations intéressées avec le personnel soignant, et la non-déclaration des mères célibataires qui accouchent dans un
milieu non médical.
(4) L’Initiative nationale de développement humain définit dix catégories de population, considérées en situation de précarité, qui peuvent bénéficier des
programmes de lutte contre la précarité : femmes en situation de grande précarité, jeunes sans abri et enfants de rue, ex-détenus sans ressources, enfants
abandonnés, personnes âgées démunies, malades mentaux sans abri, mendiants et vagabonds, malades sidéens sans ressources, toxicomanes sans ressources,
et personnes handicapées sans ressources.

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conduit à réfléchir sur la question de la légitimité, ou non,


Modalités de prise en charge associative
de bénéficier d’une prise en charge étatique. En dépit de la

Encadré 2
précarité de leur situation et de leur identification La prise en charge assurée par les associations se veut
comme population défavorisée (Cherkaoui et Zirari, 2002 ; multidimensionnelle et porte sur trois axes majeurs :
Cherkaoui, 2010), le désengagement de l’État vis-à-vis des soutien de l’enfant, soutien de la mère célibataire, sensi-
mères célibataires interpelle, constituant ainsi la question bilisation et plaidoyer. Ainsi, les modalités de prise en
de recherche posée dans cet article. charge se déclinent sous forme d’actions afin d’entre-
prendre un accompagnement juridique, médical et
La méthode de la recherche sur laquelle se fonde cet psychologique. Il est question aussi de permettre un
hébergement interne (lorsque les capacités d’accueil au
article s’appuie sur les résultats d’une enquête qualitative
sein du centre de l’association le permettent) ou externe
menée en 2014 dans la région d’Agadir (Maroc). L’accès
(en dehors des locaux de l’association). La réconciliation
au terrain a pu être réalisé par l’intermédiaire de deux
familiale et l’insertion professionnelle sont également
associations en milieu urbain et rural. Il s’agit de l’asso- des modalités de prise en charge mises en œuvre par
ciation Oum El-Banine et l’association Femmes du Sud les associations afin de favoriser l’intégration sociale et
dont deux centres ont été ciblés : le centre de Khemis Ait économique des mères célibataires.
Amira, une commune rurale marocaine de la province de
Chtouka-Aït Baha dans la région de Souss-Massa-Drâa,
et le centre de Ait Melloul, ville située à quinze kilomètres de travailler. Ces mères célibataires doivent quitter leur
au sud de la ville urbaine d’Agadir. Cette diversité travail ou rester au chômage(5) en l’absence d’une personne
géographique a permis de rendre compte de profils diver- qui s’occupe de l’enfant. Celles qui continuent de travailler
sifiés de mères célibataires. Deux techniques de collectes font appel aux services de l’association (crèches) ou
de données ont été mises en œuvre dans le cadre de confient leurs enfants à une personne qui les accueille
l’enquête. Dans un premier temps, une observation directe chez elle en contrepartie d’une rétribution. Ces accueils
a eu lieu au sein des deux associations avec pour objectif non formels représentent l’ultime recours des mères céliba-
de rendre compte des modalités de leur prise en charge taires pour pouvoir concilier leurs rôles de mère et de
et de leur fonctionnement (encadré 2). Puis des entretiens principales pourvoyeuses de revenu. Toutefois, l’enquête
semi-directifs ont été menés auprès de quarante-deux a décelé le caractère dégradé des conditions de prise en
mères célibataires dont vingt-deux étaient des bénéficiaires charge des enfants dans ce cas(6).
des deux associations. Ces entretiens ont eu lieu dans les
locaux des associations et dans les logements de celles Étudier la maternité célibataire à la lumière d’une perspec-
qui ne bénéficiaient pas d’un hébergement associatif. Une tive historique se révèle indispensable pour mieux
dizaine d’entretiens ont également été effectués auprès comprendre le phénomène dans sa dynamique et dans
du personnel associatif. l’évolution de ses modalités de gestion. Donner sens à
l’occultation des mères célibataires par les politiques
Les mères célibataires interviewées appartiennent majori- sociales passe aussi par la confrontation du cadre normatif
tairement à la classe d’âge allant de 25 ans à 35 ans. Leur avec les dynamiques d’un contexte en mouvance.
analphabétisme et leur insuffisance scolaire (primaire) les
prédisposent au chômage et à des emplois précaires qui La maternité célibataire au Maroc :
varient en fonction du milieu social de ces femmes. Les éléments du contexte
mères célibataires qui vivent en ville travaillent majoritai- Une perspective historique
rement comme bonnes ou ouvrières. Celles qui résident pour dissiper les confusions
en milieu rural sont ouvrières agricoles. La grande majorité Les rapports sexuels hors mariage existent aussi bien
des enquêtées ont un enfant, quelques-unes deux – ce qui en milieu rural qu’en milieu citadin. Ces rapports ne sont
représente, selon leurs dires, un obstacle à la possibilité pas seulement hétérosexuels et dans plusieurs régions

(5) Les indemnités chômage ne sont pas prévues par les politiques sociales au Maroc, ce qui rend les conditions des mères célibataires et leurs enfants plus précaires.
(6) Lors des visites à ces crèches informelles, l’observation a permis de noter les informations suivantes : « Les enfants passent leurs journées sur un tapis tressé
en plastique qui est sale. La maison manque des conditions d’hygiène et d’aération. Le nombre des enfants pris en charge était de seize. La majorité avaient des
blessures et des cicatrices à cause du surnombre qui faisait que les enfants se chamaillaient tout le temps. À cela s’ajoute l’absence de jouets et de toute activité
susceptible de les occuper et de les distraire. Leur agressivité et leurs pleurs manifestent un malaise quant aux conditions de prise en charge. L’hyperactivité, les
cris et les pleurs des enfants mettaient parfois la puéricultrice hors d’elle ; elle leur criait dessus et les insultait en disant “taisez-vous espèce de bâtards
ouledlhram”, “taisez-vous fils de p… !” ».

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de Fès, Salé, Marrakech et des environs, des pratiques de maintenir la cohésion du groupe ont toutefois perdu
d’homosexualité masculine sont très présentes (Stitou, de leur efficacité au cours des années 1980, pour laisser
2004, p. 234). Concernant le lesbianisme, les femmes place à davantage de rigorisme.
lesbiennes sont parfois qualifiées de « Hejjala » ou encore
de « Rwassya », et il existe des maisons de prostitution La rapidité de l’exode rural, la promiscuité des habitations,
lesbienne, qui se présentent en tant qu’espaces d’épa- le délitement des solidarités féminines, la prolifération des
nouissement et de divertissement (Stitou, 2004). Par moyens de communication, notamment le téléphone,
ailleurs, certaines coutumes participent implicitement à sont autant de mutations sociales ayant engendré une
autoriser des rapports sexuels entre les deux sexes. À titre visibilité des mères célibataires (Barraud, 2008 ; Alaoui,
d’exemple, la coutume désignée par le terme « Skkir », 2005 ; Naâmane Guessous et Guessous, 2005). Les régu-
pratiquée dans la région de Tafrout, appelle les jeunes lations sociales antérieures, jusqu’alors mobilisées par les
à se connaître et à s’aimer dans la perspective d’un éven- solidarités privées (familles, voisins, amis), se trouvent
tuel mariage. Toutefois, cette coutume peut favoriser alors affectées par ces mutations, rendant difficiles le
des rapports sexuels non reconnus par la société, ainsi maintien du secret de la grossesse hors mariage.
que des descendances illégitimes(7). Dans les milieux
ruraux, une grossesse dans ce contexte pouvait être consi- Aujourd’hui, face à la défaillance des mécanismes tradi-
dérée comme une atteinte à l’honneur et les enfants tionnels de soutien et à l’inexistence d’une prise en
issus de ces relations étaient souvent condamnés à charge institutionnelle étatique, des mères célibataires
l’exploitation par leurs proches, obligés de travailler fuient leurs familles et quittent leur milieux d’origine pour
gratuitement dans les champs et les pâturages. Ces enfants se rendre dans les grandes villes en quête de l’anonymat et
ne fréquentaient qu’occasionnellement les rassemblements d’une prise en charge associative. Les associations travaillant
(souks, mariages, baptêmes…), et étaient privés du patri- sur la thématique des mères célibataires représentent
moine familial. désormais le recours de toute femme en situation de
grossesse hors mariage. Leur rôle est incontournable dans
De 1912 à 1956, époque du protectorat français et espa- la gestion « formelle » de la maternité célibataire, ce qui
gnol(8), la prostitution s’est manifestée avec une grande contribue largement à briser le tabou et à rendre visible
ampleur. Des pratiques sexuelles informelles sont devenues une catégorie de femmes occultée auparavant par l’ordre
formelles dans le cadre des maisons de prostitution. Les social et par l’ordre politique. L’appellation de « mère
inscriptions d’enfants non reconnus aux registres d’état célibataire », jusqu’alors propre à un contexte occidental,
civil ont commencé ; d’abord concentrées sur les agglo- estmaintenant adoptée par la société civile en dépit de
mérations, elles ont atteint les périphéries. Les familles l’oxymore qu’elle représente, fondé sur l’association de
qui demandaient cette inscription devaient par consé- deux termes opposés : « une mère » renvoie systémati-
quent inscrire leurs enfants à l’école et régler les statuts. quement, selon la tradition, à une femme ayant passé par
L’histoire du Maroc témoigne de l’ancienneté de la mater- le mariage, et qui relève donc d’une législation différente ;
nité célibataire même si le phénomène a souvent été l’objet tandis qu’une « célibataire », dite « âzba » en arabe,
de diverses stratégies de contournement mises en œuvre implique la virginité et la chasteté. À ce premier paradoxe
pour venir en aide aux mères célibataires et à leurs enfants. s’ajoute le fait qu’une mère mariée enfante pour répondre
Ainsi, jusque dans les années 1970, « l’enfant du à une requête bénie par la société, alors qu’une mère
hammam »(9) et « l’enfant endormi »(10) étaient des célibataire procrée des « indésirables ».
croyances légitimantes qui permettaient de rétablir l’ordre
social et d’épargner aux femmes ayant « péché » la sanction Un dispositif normatif contraignant
de la collectivité. Ces mécanismes licites de protection, La religion joue un rôle important au Maroc, qui se définit
entendus comme des mesures de tolérance sociale capables en effet comme un État musulman, ainsi que le stipulent les

(7) Aucune statistique ne peut être donnée, le conservatisme rendant impossible toute recherche à ce sujet.
(8) Le protectorat français au Maroc est le régime de tutelle qui fut exercé par la France au cours de l’empire chérifien (1912-1955) ; il prit fin en 1956.
Parallèlement, le protectorat espagnol instauré au Maroc sur la base d’une convention franco-espagnole prit fin en 1956.
(9) « Il s’agit de justifier la grossesse d’une jeune femme prétendue vierge par une semence mâle, issue d’une femme mariée, préservée et véhiculée par les eaux
du hammam » [Barraud, 2008, note (12)].
(10) Si une femme mariée tombait enceinte alors que le mari était absent depuis plus de neuf mois, la tradition admettait le recours à ce subterfuge, admis par
les différentes écoles juridiques. Cet enfant endormi dans le ventre de sa mère pouvait feindre le sommeil de deux à cinq ans, ce qui agréait la concession de
paternité à des maris absents ou décédés, et protégeait la femme seule et son enfant, tous deux reconnus par la lignée paternelle.

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articles 3 et 4 de la constitution(11). L’Islam encourage le plaisir mariage, qui entretiennent entre elles des relations
de la chair, mais recommande, en même temps, que le sexuelles. Lorsqu’elles sont poursuivies pour délit de Zina,
besoin sexuel soit satisfait dans un cadre légitime : l’insti- elles encourent une peine allant d’un mois à un an
tution du mariage. Ainsi, la religion islamique, en ce qui d’emprisonnement. Le deuxième délit est l’adultère, dont
concerne la sexualité, valorise l’abstinence et encourage le la sanction s’applique à la personne mariée qui entretient
mariage. Les rapports sexuels hors mariage sont interdits des relations sexuelles hors mariage. La personne accusée
dans le Coran et le Fiqh (Chafi, 1996). La liberté sexuelle d’adultère encourt une peine allant d’un à deux ans
est interdite parce qu’elle est vue comme une menace d’emprisonnement. La même sanction s’applique au
pour la stabilité de la communauté des croyants. Tous les partenaire, même s’il n’est pas marié.
croyants, et croyantes, sont tenus de se marier parce que le
mariage a une dimension religieuse ; c’est également une Le Code pénal ne s’intéresse pas à la grossesse, ni à l’enfant
source d’échange et d’affection dans le couple. Le mariage à naître ; il a laissé cette charge au Code de la famille,
est censé préserver la personne de la faiblesse de la chair, faisant la distinction entre deux types de filiation. D’après
il est le moyen pour éviter la tentation et la turpitude l’article 149 de ce code (la « Moudawana »), la filiation
(Naâmane Guessous et Guessous, 2005). Tout acte sexuel légitime rattache l’enfant à ses parents, lorsque le père et
en dehors du mariage est désigné par le Coran et le Fiqh par la mère sont unis par les liens du mariage. La filiation
le mot « Zina » : la fornication, l’un des grands péchés de naturelle caractérise l’enfant né de parents non mariés
l’Islam(12). La filiation légitime est conçue uniquement dans entre eux. La reconnaissance de la paternité en cas de
le cadre du mariage : « l’enfant appartient au lit conjugal » grossesse illégitime n’est pas une obligation pour le
(Chafi, 1996, p. 171). L’enfant illégitime est attribué à la père(15). L’article 148 stipule que la filiation illégitime ne
mère, ce droit à la filiation lui conférant également le droit rattache pas l’enfant à son père et ne produit aucune
à la religion et à l’héritage de sa mère. Le père peut à tout obligation de celui-ci vis-à-vis de l’enfant(16). L’enfant
moment faire une reconnaissance de paternité par le biais illégitime est affilié à la mère, en raison du lien naturel
de l’« Istilhak », institution qui produit tous les effets qui les unit, et non au père biologique.
patrimoniaux attachés à la filiation légitime(13).
La stigmatisation sociale :
Dans le droit marocain actuel, une mère célibataire est une sanction informelle
concernée par deux systèmes juridiques complémen- La maternité célibataire se situe en marge de la loi et de
taires : le droit pénal, qui sanctionne toute femme ayant la religion, deux cadres normatifs officiels qui prévoient des
un enfant sans être mariée, et le droit de la famille, qui sanctions pour maintenir et rétablir l’ordre. Néanmoins,
détermine les liens existants entre la mère célibataire et ces sanctions ne sont pas forcément formelles. Appliquées
son enfant, ainsi que ceux qui les unissent tous deux au par un corps spécialisé telle la police, elles peuvent
père biologique. Selon le droit, les relations sexuelles hors aussi être l’affaire de n’importe quel individu, ou du
mariage exposent les individus à des sanctions pénales. moins, de tous les membres du groupe auxquels les
En effet, l’article 490 du Code pénal(14) prévoit à cet égard normes sont censées s’appliquer. Dans cette logique, les
deux délits. Le premier est la fornication, « Zina », dont mères célibataires se trouvent doublement sanctionnées :
la sanction s’applique aux personnes non unies par le par les institutions faisant respecter les lois et par le corps

(11) Article 3 : « L’Islam est la religion de l’État, qui garantit à tous le libre exercice des cultes ». Article 4 : « L’emblème du Royaume est le drapeau rouge frappé
en son centre d’une étoile verte à cinq branches. La devise du Royaume est Dieu, la Patrie, le Roi ».
(12) Ce terme est utilisé pour désigner, d’une part, les relations sexuelles prémaritales des célibataires hommes et femmes, celles des veufs et des veuves, des
hommes et des femmes divorcées, et, d’autre part, toute relation sexuelle dans le cadre de l’adultère.
(13) Article 157 : « Lorsque la filiation paternelle est établie, même à la suite d’un mariage vicié, de rapports par erreur, ou d’une reconnaissance de paternité
(Istilhak), elle produit tous ses effets. Elle interdit les mariages prohibés pour cause d’alliance ou d’allaitement et donne droit à la pension alimentaire due aux
proches et à la succession » (Code de la famille, 2004).
(14) Selon l’article 490 du Code pénal « Sont punies de l’emprisonnement d’un mois à un an toutes les personnes de sexe différent qui, n’étant pas unies par les
liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ».
(15) Le Code de la famille (Moudawana), de 2004 introduit une nouvelle disposition relative à la reconnaissance de la paternité des enfants conçus pendant la
période des fiançailles. L’article 156 prévoit la possibilité d’établir la filiation à l’égard du père en cas de conception d’un enfant au cours des fiançailles, si le
mariage n’est pas formalisé par un acte. Pour que cette filiation puisse être établie, plusieurs conditions ont été prévues par le Code (preuves de fiançailles,
échange de consentement, etc.). Si le père nie la paternité de l’enfant, la mère peut en apporter la preuve par tous les moyens légaux, notamment le recours à
l’ADN (molécule support de l’information génétique héréditaire). L’enfant est alors rattaché au fiancé et a les mêmes droits qu’un enfant légitime.
(16) Il arrive que le père reconnaisse avoir des rapports sexuels avec la mère célibataire ; il est donc emprisonné pour fornication. Cependant, à la sortie de
prison, il n’a aucune obligation vis-à-vis de l’enfant.

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social, dont les membres se font « entrepreneurs de morale » termes est donc utilisé pour traduire une sanction sociale
(Becker, 1985). Ainsi, les textes religieux et juridiques informelle qui vise à rappeler aux mères célibataires la
interdisent les relations sexuelles hors mariage, mais norme qu’elles auraient dû respecter.
prévoient la même sanction pour les deux « transgresseurs »,
homme et femme. Pourtant, la déresponsabilisation des Sexualité des mères célibataires
pères biologiques et la stigmatisation des mères céliba- et transgression des normes
taires est une résultante culturelle, qui trouve son sens La sexualité fait partie de ces champs de liberté individuelle
dans les normes inculquées, depuis la petite enfance, que la société marocaine ne reconnaît que dans un cadre
aux individus à travers les mécanismes de socialisation légal : le mariage. Compte tenu de cette norme, les jeunes
(médias, école, famille, etc.). se trouvent face à une tension entre leurs pratiques et les
valeurs transmises auxquelles ils continuent d’adhérer. Il
Dans la société marocaine, la stigmatisation se manifeste est généralement admis que les premiers contacts sexuels
à travers les attitudes, les comportements mais aussi les sont plus précoces, mais ils s’exercent souvent en cati-
discours. L’offense verbale représente la forme dominante mini, par crainte du jugement et de la sanction sociale.
de la stigmatisation des mères célibataires. La langue ver- La conception de la sexualité visant la procréation tend à
naculaire (Darija) est marquée par un champ sémantique qui être remplacée par une vision fondée sur le plaisir et le
réfère à un ordre moral issu de la culture marocaine. partage affectif, d’où un glissement du cadre normatif
Aborder le sujet de la sexualité hors mariage, par exemple, (l’institution du mariage), aux valeurs individuelles et indé-
passe par l’utilisation systématique de certaines appellations pendantes (Barraud, 2010 ; Bennani-Chraibi, 1994).
telles que la « Fitna » (le désordre social), le « Harâm »
(l’interdit religieux) et la « Hchouma », qui exprime un sen- Mais avec ce caractère secret et tabou de la sexualité
timent beaucoup plus fort que la honte (Tinouch-Stucki, hors mariage, beaucoup de jeunes ignorent comment se
2004). Le statut de mère célibataire est souvent associé à protéger des infections sexuellement transmissibles (IST)
celui de prostituée, « bnatzanka », « fassidat », à l’illégitimité et des grossesses non désirées(17). L’avortement illégal
de la descendance, « ouladlehram » (les enfants bâtards), représente le recours ultime des filles qui se retrouvent
« omlehrami » (les mères de bâtards). Cela ressort du discours enceintes hors mariage. Bien qu’il soit passible de lourdes
de l’une des enquêtées qui déclare, au cours de l’entretien, peines d’emprisonnement(18), l’avortement clandestin est,
qu’« une mère célibataire est conçue comme une prostituée dans la réalité, une pratique courante. L’absence de
“A’hira”, son enfant est un bâtard “ouladlehram”. À cause statistiques et de données nationales officielles sur le
du péché qu’elle a commis, toute sa famille se trouve nombre de femmes qui recourent quotidiennement à
rabaissée et exposée au regard indigné des autres. La société l’avortement témoigne du caractère tabou du sujet. Ce
condamne la femme alors que l’homme se trouve disculpé ». décalage entre les dispositifs normatifs et les pratiques
Les effets du stigmate touchent la mère célibataire mais concrètes des jeunes générations en matière de sexualité
aussi sa famille, d’où la tendance de la part de celle-ci à peut être expliqué par une multitude de facteurs qui
rejeter sa fille, notamment au moment de l’annonce de la perturbent les règles sociales et contribuent à l’ébranlement
grossesse. des bases traditionnelles, modifiant ainsi le paysage social
au Maroc : la tendance à plus d’égalité visible à travers
Lorsqu’il s’agit de vouloir désigner les mères célibataires la scolarisation, l’accès des femmes au marché du travail
avec une certaine « indulgence », le champ sémantique mais aussi l’évolution des rapports sociaux de genre due
souligne leur crédulité face à la duperie des hommes : à l’augmentation de l’âge du premier mariage(19), la liberté
« mkoulbate », « msiydate » (celles qui se font avoir) de choix matrimonial, la planification familiale, dans un
(Cherkaoui, 2010 ; Bousbaa, 2014). Un éventail de contexte de confrontation à des cultures nouvelles, de

(17) N’imaginant pas que les rapports sexuels superficiels puissent être féconds, plusieurs jeunes filles se retrouvent enceintes tout en se considérant comme
vierges. Une situation qui reflète concrètement le tiraillement chez les jeunes femmes entre leurs aspirations à la liberté et la crainte du jugement et de la
sanction sociale (Barraud, 2010).
(18) Plusieurs articles (de 449 à 458) du Code pénal stipulent que l’avortement, sous ses différentes formes (aliments, breuvages, médicaments, chirurgie,
manœuvres, violences, etc.) est passible de sanctions. L’interruption volontaire de la grossesse ne peut se pratiquer que lorsqu’elle représente un danger pour
la santé de la mère ; même dans ce cas, la femme seule n’a pas le droit de prendre une telle décision qui dépend de l’avis du conjoint et, dans certaines
situations, de celui du médecin-chef de la préfecture ou de la province.
(19) En 1960, l’âge du premier mariage était de 17,5 ans pour les femmes et de 24 ans pour les hommes ; en 2014, l’âge a augmenté : 25,8 ans pour les femmes
et 31,2 ans pour les hommes. Cette prolongation du célibat est due, entre autres, au manque de ressources financières en raison de la cherté du logement et du
manque d’emploi (El Harras, 2006 ; Aboumalek, 2011).

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progrès de la mixité, de développement de la famille se déplacer en dehors des villages ont été démantelées(21).
restreinte et aussi d’individualisation de l’habitat (Naâmane Les filles ont pu finalement voyager toutes seules pour
Guessous et Guessous, 2005; Lagnaoui, 1999 ; Barraud, travailler, mais n’avaient accès au mieux qu’à des emplois
2008). Ces mutations socioéconomiques et culturelles précaires, ce qui les exposait, dans nombre de cas, au
sont favorisées par l’émergence de nouvelles figures « travail sexuel »(Dialmy, 2009). Parmi ces filles, celles
des femmes dans la société marocaine, qui pratiquent de exerçant un emploi de bonne étaient souvent très jeunes
manière plus ou moins discrète et parfois ouvertement le et ont été parfois victimes de viols de la part de leurs
célibat féminin et la sexualité hors mariage(20). employeurs qui les abandonnaient après le début de la
grossesse, à la fois en tant qu’employeurs et en tant que
Des profils pères des enfants. Quant aux ouvrières, elles effectuaient
renvoyant à des conditions de vie difficiles des tâches dans différents lieux, dans les fermes et dans
Être mère célibataire est rarement un choix délibéré, les usines, percevant des salaires insuffisants pour subvenir
en particulier dans un pays connu pour son patriarcat, à leurs besoins et à ceux de leurs familles.
ses conventions sociales fondamentales et conservatrices,
et la sévérité de lois dissuasives à cet égard (Bargach, Parmi les femmes devenues mères célibataires au cours
2002 ; Virkama, 2006). Mais plusieurs profils peuvent de l’un des événements, un premier profil rassemble les
être distingués. Pour une meilleure compréhension de la femmes qui se sont orientées vers la prostitution profes-
maternité célibataire aujourd’hui, il importe de rapporter sionnelle ou intermittente(22). Les propos recueillis au
deux événements importants que le Maroc a connu cours d’un entretien avec une mère célibataire évoquent
en 1981 : il s’agit de la sécheresse et de l’impact du cette réalité : « Suite à la grossesse, j’ai dû quitter mon
Programme d’ajustement structurel (PAS) (ministère travail. Maintenant, j’essaye de retrouver un travail mais
de l’Économie et des Finances, 1996) (Clément, 1995 ; je ne trouve personne qui peut s’occuper de mon enfant.
El Aoufi et al., 2005). Une crise socioéconomique a Je me prostitue pour subvenir à nos besoins. Il y a une
particulièrement frappé le monde rural, qui souffrait femme qui me ramène des clients à la chambre. Si je ne
d’une marginalisation d’ordre politique. Les rapports fais pas cela, je ne vois pas comment nous survivrons ma
sociaux de sexe ont connu des transformations en lien fille et moi ». D’autres s’engagent dans une relation avec
avec ces changements. Des femmes rurales, jusqu’alors un seul partenaire. L’enjeu pour une mère célibataire est
cantonnées dans l’espace privé, ont été amenées à migrer de trouver un partenaire qui la prenne en charge ou l’aide
dans les grandes villes pour trouver un travail leur permettant à faire face aux exigences économiques. Bien qu’elle soit
de subvenir aux besoins de leurs familles. Cette migration sous-tendue par des attentes intéressées, cette forme de
ne résultait souvent pas d’un choix mais plutôt d’une relation permet la conciliation de l’amoureux, du sexuel
contrainte, ainsi qu’il ressort du discours de l’une des et du matériel. Ces rapports se passent dans le secret car
enquêtées expliquant qu’elle tient sa famille pour respon- ils brisent les normes préétablies, mais permettent à une
sable de ce qu’il lui est arrivé : « ma famille ne vivait pas mère célibataire de préserver une image positive de soi.
dans la nécessité et pourtant ma mère m’a fait quitter Elle se distancie du statut de prostituée et considère légi-
l’école et m’a obligée à travailler pour lui ramener de time et socialement accepté de vivre aux dépens d’un
l’argent. Mon père ne pouvait la contredire. J’ai quitté le homme. Les étudiantes représentent un troisième profil des
village et me suis dirigée vers Ait Melloul où j’ai travaillé mères célibataires. Parmi les interviewées figure une mère
dans l‘agriculture. Le chef au travail me harcelait pour célibataire qui fréquentait l’association Oum El Banine
coucher avec lui. J’ai fini par céder et tomber enceinte de pour déposer son enfant à la crèche avant de se rendre
lui ». Lors des événements de 1981, les frontières cultu- au travail. Elle faisait ses études à la faculté quand elle
relles, sociales et religieuses qui empêchaient les filles de est tombée enceinte : « J’étais amoureuse du père de

(20) Émilie Barraud s’arrête sur ces nouvelles figures féminines qui partagent l’expérience du célibat féminin et qui sont essentiellement « des femmes actives,
femmes chefs de famille, femmes sans domicile fixe, femmes répudiées, divorcées ou ayant quitté le domicile conjugal, étudiantes investissant les villes
universitaires, femmes migrantes appelées à se déplacer par leur emploi, femmes émigrées/immigrées » (2008, p. 2).
(21) Pour se déplacer, la femme, notamment en milieu rural, devait systématiquement être accompagnée par un « M’Hrem » veillant sur l’honneur de la famille.
Le « M’Hrem »est un terme religieux renvoyant à l’homme proche de la femme de point de vue familial. Il pouvait être le mari, le père ou le frère.
(22) Les professionnelles du sexe se retrouvent parfois enceintes parce qu’elles ne recourent pas à un moyen de contraception, y compris du fait, dans certains
cas, de consommation de drogue ou à la demande de clients qui préfèrent un contact sexuel sans protection. À ce propos, voir Dialmy (2009) sur les
dimensions sociologiques et psychologiques de la difficulté d’atteindre le plaisir sexuel avec un préservatif. La professionnelle du sexe peut être amenée à
accepter l’absence de contraception en contrepartie d’une somme plus conséquente.

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mon fils. Quand il a découvert que j’étais enceinte, il m’a qu’elle veut avec vous, elle vous déteste sur-le-champ ».
abandonnée. J’étais étudiante à l’époque. Comme j’avais Deux autres facteurs viennent se greffer : l’absence d’édu-
fait des études universitaires, j’ai pu retrouver un travail cation sexuelle au sein de la famille comme dans les
après mon accouchement. L’expérience que j’ai vécue a politiques de l’éducation et à l’école, et le retard du
fait de moi une personne très pieuse ». D’autres témoi- premier mariage sous l’effet des difficultés principalement
gnages du personnel associatif confirment que des étu- socioéconomiques (chômage, études supérieures, travail
diantes pauvres et sans moyens de subvenir à la vie précaire et mal rémunéré, etc.).
universitaire peuvent être tentées par des relations où
prime l’intérêt matériel (Association Oum El Banine, Vécu pénible et difficulté d’intégration
2009). Les filles qui se fiancent officieusement constituent Les rapports sociaux entre les mères célibataires et leur
un quatrième profil de mères célibataires. Certaines entourage social sont loin d’être harmonieux. Face à la
conventions sociales préconisent de garder les fiançailles difficulté de leur situation et à l’absence d’une prise en
secrètes pour éviter « le mauvais œil ». Cet élément peut charge étatique, la maternité célibataire est prise en
s’associer à des facteurs socioéconomiques qui retardent charge, au Maroc, par des associations qui axent leur
la concrétisation du mariage. Durant ces fiançailles, les champ d’intervention sur cette question. Ces associations
relations intimes peuvent engendrer une grossesse. Le représentent les seules structures qui, à travers leurs actions,
partenaire rejette parfois sa compagne enceinte ou jeune reconnaissent l’existence d’un modèle familial occulté
mère. Une cinquième catégorie de mères célibataires par l’ordre social et politique : les familles monoparen-
regroupe les victimes de harcèlement, de viol et d’inceste. tales dirigées par des mères célibataires. Bien que ce
Il s’agit souvent de filles ayant été adoptées à la suite du modèle « atypique » de familles semble en progression,
décès d’un parent qui aurait pu les défendre, la situation l’État, en privilégiant des repères religieux et socio-
entraînant une exploitation d’ordre sexuel par un des culturels, se montre réticent à le reconnaître, et à l’intégrer
proches adoptifs (Association Oum El Banine, 2009). aux programmes sociaux. Aussi, les écrits sociologiques
Dans d’autres cas, le viol s’opère dans des circonstances sur la question de la maternité célibataire au Maroc
particulières, à cause, par exemple, de l’insécurité de convergent-ils tous à reconnaître la difficulté du vécu de
certaines zones, rurales surtout. Les grossesses peuvent ces mères et de leurs enfants. À titre indicatif, l’étude
aussi être issues de rapports incestueux, revêtant plusieurs menée par l’association Femmes du Sud (2014) auprès
formes : frère-sœur, oncle-nièce, père-fille, etc. de mères célibataires âgées de 15 ans à 59 ans révèle
que 81 % d’entre elles sont issues de milieu rural et
Cependant, outre la précarité des conditions de vie, le sont illettrées. Elles vivent des difficultés de logement
phénomène de mères célibataires semble favorisé par parfois très importantes : 18 % vivent dans des appartements
l’absence de dialogue entre les filles et leurs parents, une subventionnés par l’association, 24 % vivent en colocation
donnée qui s’explique par la complexité des rapports tandis que 58 % résident dans des pièces minuscules dont
intrafamiliaux, pouvant revêtir des formes diverses de elles assurent elles-mêmes les charges. L’enquête montre
violence (psychologique, physique, etc.), comme l’illustre également l’existence de mères célibataires qui vivent
le témoignage suivant :« Mon père s’est déchargé de son sans abri par manque de moyens matériels et sans béné-
rôle et de ses responsabilités en tant que père quand ficier d’aides d’associations confrontées elles-mêmes à un
j’avais 9 ans, j’essayais de comprendre pourquoi mes manque de ressources.
parents ont divorcé et pourquoi mon avenir entier a été
détruit […] Ça m’a révoltée à l’époque, j’étais déjà une Parmi les conséquences de la grossesse des mères céli-
délinquante à ce moment-là ; à l’âge de 14 ans, c’est bataires au Maroc qui traduisent le rejet sociétal, le licen-
normal, après tout ce que j’ai vécu. Je vivais dans la ciement et l’exclusion du travail est souvent la première
délinquance à partir de ma première cigarette à 12 ans et figuration du vécu pénible de ces femmes. Elles sont alors
à 14 ans je me droguais déjà, je buvais. Mon père était fréquemment condamnées à vivre dans la pauvreté et
pour moi un homme qui a fait mal à ma mère, un homme la précarité, loin des leurs. Les troubles psychologiques
irresponsable mais, après, j’ai compris que c’était leur peuvent se nourrir de cet enfermement et aboutir, dans
faute à tous les deux, et que c’était principalement la faute certains cas, à des suicides, ce qui pourrait faire l’objet
à ma mère parce qu’elle était extrêmement matérialiste, d’actions de prévention (Cherkaoui, 2010). L’une des
si elle a ce qu’elle veut, elle vous embrasse jusqu’à la fin enquêtées a fait part de son état psychique et de ses
de ses jours, mais une fois qu’elle ne peut plus avoir ce répercussions sur ses rapports avec son enfant : « J’ai tenté

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de me suicider quand j’ai su que j’étais enceinte et que affrontent la stigmatisation parce que leur transgression
le père de mon enfant a refusé que l’on se marie et de sort de l’ordre du silence : depuis une quinzaine d’années,
reconnaître son enfant. Je me suis jetée du haut d’un elle est progressivement dévoilée et devient publique
immeuble, j’ai été sauvée, le bébé aussi. À l’hôpital, ma (grossesse, enfant, prise en charge associative, etc.). Outre
famille a découvert que j’étais enceinte. C’était très dur les facteurs socioculturels tels que la stigmatisation, et
pour moi de supporter les maux physiques et l’abandon la mise à l’écart familiale et sociale, la misère de la position
de ma famille quand elle a su que j’avais trahi sa sociale des mères célibataires est renforcée par d’autres
confiance. Pendant ma grossesse, je suis devenue très facteurs socioéconomiques défavorables (analphabétisme,
agressive, l’association m’a aidée à être prise en charge manque de qualification professionnelle, chômage, etc.).
dans un hôpital psychiatrique. Après l’accouchement, j’ai La conjonction de ces facteurs représente l’obstacle
gardé mon enfant mais, des fois, je sens que je le déteste. majeur à leur intégration.
En même temps, je n’arrive pas à me séparer de lui ».
Bien qu’ils soient identifiés en tant que catégorie vulné-
Les associations de la société civile marocaine œuvrent rable, les mères célibataires et leurs enfants sont oubliés
pour l’intégration des mères célibataires, en focalisant des politiques sociales au Maroc. Les partis politiques et
leur intervention sur deux aspects différents. Le premier l’État, faute de répondre aux interpellations de la société
consiste à favoriserl’autonomisation financière de ces civile, esquivent la question des conditions de mise en
femmes par le biais de formations professionnelles et œuvre d’une politique sociale plurielle tenant compte
d’activités génératrices de revenus. Le deuxième est axé des dynamiques actuelles, qui pourrait contribuer à faire
sur l’importance de la reconnaissance des enfants nés émerger un modèle familial différent pour toutes les
hors mariage par le père biologique, une condition indis- composantes sociales. Ce fait ne peut que soulever la
pensable pour favoriser les intégrations familiale et sociale question de la nature des logiques sous-tendant les poli-
des mères célibataires. Cependant, toutes les associations tiques sociales : adopter les principes de l’État-providence,
s’accordent sur la vraie nécessité d’une intervention en particulier les valeurs de justice sociale et d’égalité
de l’État pour pallier ce phénomène en instaurant de entre les citoyens, abstraction faite de la légitimité, ou
véritables politiques sociales capables de protéger les non, de leur état matrimonial, impliquerait forcément un
mères célibataires et d’octroyer un statut légal à leurs positionnement et une dynamique d’action différente de
enfants. ceux de l’État social actuel dont l’intervention puise ses
fondements dans les champs religieux et culturel. L’ordre
Conclusion : ouvrir la perspective… normatif traditionnel accentue le caractère figé des poli-
La maternité célibataire met en évidence un déphasage tiques sociales, entravant ainsi la possibilité d’accompagner
entre le système normatif (juridique, religieux et social) et le contexte dans ses dynamiques perpétuelles, d’où
les pratiques des individus qui ne sont pas forcément l’importance d’une redéfinition des référentiels et des
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