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Extrémophiles : Vie aux limites des océans

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THÈME

Homo
fragilis
Partout, dans les endroits les plus inhospitaliers des
Sommaire océans, la vie s’installe. Des existences inscrites dans la
résistance et le dépassement des limites. Résistance aux
hautes températures des fluides hydrothermaux, aux
Sombres destins
fortes concentrations de sel dans les marais salins, à
Fernand Baguet 12
Louvain

Dans les fonds marins vivent d’étranges l’absence totale de lumière dans les abysses, ou aux
espèces qui ont développé des techniques températures négatives des eaux antarctiques. Ces
de protection et de prédation pour le organismes de l’extrême, que l’on appelle extrémophiles, témoignent de
moins… lumineuses. cette extraordinaire force qui crée l’Être exceptionnel, capable de survivre à
Une vie pleine de sel des conditions très défavorables, et colonise tout l’espace disponible. Si on
Patrick Sorgeloos rencontre également des extrémophiles dans certains milieux terrestres, tels
Gilbert Van Stappen 15 que les déserts, les conditions variées régnant dans les océans ont favorisé
Imaginez une petite crevette capable de une diversification de la vie, accroissant la biodiversité.
vivre dans des environnements Ces « accidents » de la vie posent la question de la normalité du vivant.
aquatiques saturés en sel et qui
représente une source d’alimentation L’extrême est-il l’original, le fondateur, et l’organisme que nous pensons
pour la pisciculture intensive. Voici moyen, l’extrême qui s’est tant éloigné du modèle initial ? Ainsi, la survie
Artemia. d’organismes sur des cheminées hydrothermales crachant un fluide
surchauffé à plus de 300 degrés, 2 600 mètres sous la surface des mers, nous
Les géants du froid
amène à considérer ces sites comme de possibles berceaux de la vie. Le
Gauthier Chapelle 18
Contrairement à ce que l’on pourrait Jardin d’Éden n’aurait-il été qu’un enfer fumant où nos plus lointains
penser, la faune et la flore qui peuplent parents biologiques auraient vu le jour ? Voici l’Humain devenu arrière-
les fonds marins antarctiques sont d’une petit-enfant d’extrémophiles. Et extrémophile lui-même, colonisant les
richesse et d’une variété extraordinaires.
terres gelées, traversant les déserts, mettant le pied sur la lune, explorant les
Vivre aux côtés d’un fumeur abysses. Un extrémophile bien fragile, qui doit sa survie pour l’essentiel aux
Marlène Dubuisson 21 technologies qu’il développe. Comme le ver de Pompéi privé de son tube le
Bien en deçà de la surface des océans, la protégeant des fluides hydrothermaux bouillonnants, le Singe Nu, dépouillé
vie s’est développée dans un décor de ses technologies, voit sa vie menacée. Sa survie n’est que de quelques
volcanique insolite en s’adaptant de
manière surprenante à des températures heures dans une eau à 18 °C, sa profondeur de plongée ne dépasse guère
particulièrement élevées. 150 mètres ! Une fragilité extrême. Homo sapiens sapiens fragilis, qui
appréhende dans les mécanismes de résistance des organismes
L’océan, berceau de la vie ?
extrémophiles de nouveaux moyens qui lui permettraient de se dépasser, de
Franck Zal 24
Différentes théories explicatives des repousser ses limites, de mettre à terre l’impossible, d’étendre son emprise
origines de la vie ont été avancées. Si la sur la Nature. Il scrute l’extrême, démonte l’exceptionnel, décortique
piste d’un berceau océanique est l’incroyable pour mettre à nu les solutions mises en œuvre, et s’en inspirer.
aujourd'hui privilégiée, le sujet est loin Des extrémophiles au service de la plus grande fragilité.
d’être épuisé.
Pr Jean-François Rees, coordinateur de ces pages « Thème »

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 11


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

Sombres destins
Fernand Baguet

Dans les fonds marins, là où la lumière ne pénètre plus, vivent d’étranges


espèces qui, pour survivre, ont été contraintes de développer des
techniques de protection et de prédation pour le moins… lumineuses.
Habitués à vivre sur terre, à la lumière et sous zones superficielles des océans. En effet, la lumiè-
une faible pression, nous avons du mal à imagi- re solaire est absorbée par l’eau de mer et son
ner les adaptations que doivent subir les espèces intensité diminue avec la profondeur pour dis-
qui peuplent les profondeurs marines où règnent paraître vers 1 000 mètres. Les organismes pré-
d’énormes pressions et une nuit permanente. La sents dans les masses d’eau profondes vivent
pression n’exerce aucune limite physique à la donc des miettes du festin ensoleillé servi à la
profondeur à laquelle la vie peut se développer : surface, c’est-à-dire des cadavres de tous ces orga-
les animaux de profondeur, contrairement à nous, nismes qui pleuvent littéralement en une conti-
D.R.

organismes terrestres, sont dépourvus de nuelle bouillie nourricière.


volumes gazeux compressibles. Comme les Pour s’adapter à cette pénurie d’énergie ali-
Fernand Baguet est
liquides composant leurs tissus sont incompres- mentaire, les animaux de profondeur ont déve-
professeur émérite de la
Faculté des sciences de sibles, la pression à l’intérieur de l’animal a la loppé des stratégies ingénieuses.
l'UCL. Il y a enseigné la même valeur que celle présente dans le milieu Dans le cas des poissons, la plus évidente
physiologie animale et la aqueux extérieur. L’animal restera toujours en consiste en une modification morphologique de
biologie marine. Il étudie équilibre de pression avec le milieu extérieur l’orifice buccal. Pour attraper un maximum de
depuis 1971 les mécanismes quelle que soit la profondeur à laquelle il se trou- nourriture, ils ont développé une énorme « gueu-
de contrôle de l'émission de ve. En revanche, la pression affecte la cinétique le » dont la mâchoire inférieure s’articule en arriè-
lumière des photophores des
poissons lumineux. Il
des réactions enzymatiques en raison des varia- re du crâne, de manière à se lancer en avant puis,
collabore notamment avec tions de volumes qui accompagnent l’associa- à se rabattre en arrière, comme une pelle méca-
l'Institut de Thalassographie tion des enzymes avec leur substrat au cours des nique. De plus, les mâchoires sont pourvues de
et l’Université de Messine. réactions chimiques survenant dans les cellules. véritables crocs qui permettent d’agripper et de
Toutefois, les organismes de profondeur n’en jeter des proies de grande taille au fond du gosier.
souffrent pas : en effet, la composition en acides Impossible donc, avec de telles pelles mécaniques,
aminés des enzymes d’imaginer que ces monstres « tout en gueule »
est telle que ceux-ci se contentent d’une partie de « pêche aux parti-
sont insensibles à la cules » à l’aveuglette. Mais comment imaginer
pression. Les réac- cette activité dans un monde totalement obscur ?
tions chimiques
intracellulaires ne Fiat lux
subissent aucune
variation de volume. Une deuxième stratégie met en jeu un phé-
Cette particularité nomène fort répandu dans les profondeurs océa-
permet aux animaux niques : la bioluminescence, c’est-à-dire la capa-
de changer de pro- cité pour certains être vivants de produire de la
D.R.

fondeur, comme par lumière. L’utilisation de cette bioluminescence


exemple au cours des migrations verticales, sans diffère selon la profondeur. Il faut distinguer la
perturber le fonctionnement cellulaire. zone dite crépusculaire, située entre 200 et 1 000
mètres de profondeur, là où subsiste une lumiè-
À table… re solaire résiduelle, et la zone d’obscurité tota-
le, située au-delà de 1 000 mètres. Dans la zone
Le problème essentiel que doivent affronter les crépusculaire, les poissons, crustacés ou cépha-
organismes de profondeur est celui de la nour- lopodes sont pourvus de grands yeux dont l’ap-
riture : ici comme sur les continents, toute matiè- pareil optique et la rétine permettent de capturer
re organique est synthétisée par les végétaux, à une quantité de lumière 10 fois supérieure à l’œil
partir de minéraux grâce à l’action du soleil à humain. Ces yeux extrêmement sensibles à la
travers la chlorophylle. Les algues sont le point lumière sont dirigés vers le haut, ce qui facilite le
de départ de la chaîne alimentaire et comme elles repérage des objets qui, en tombant de la surfa-
ont besoin de lumière, elles ne vivent que dans les ce, forment des ombres, et se détachent sur un

12 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME

Comment pêcher dans de telles conditions? Enco-


re une fois, en produisant de la lumière ! Beau-
coup de poissons possèdent un filament pêcheur,
une sorte de canne à pêche disposée sur le bord
antérieur de la tête. L’extrémité est pourvue d’un
bulbe contenant des bactéries lumineuses. Le
poisson peut amener ce leurre, qui coulisse dans
une rainure, jusque devant l’orifice buccal de
manière à attirer des proies ou à repé-
rer des particules de nourriture en
suspension. Certains calmars sont
ainsi pourvus de deux immenses ten-
D.R.

tacules filamenteux présentant un


fond très faiblement lumineux. Dans ce monde organe lumineux à l’extrémité.
des profondeurs, où chaque individu peut deve-
nir la proie d’un prédateur, le camouflage est L’art de l’économie
essentiel. Mais comment un organisme peut-il
éviter de se faire repérer par un autre situé en À force d’être mangée à tous les
dessous de lui ? En produisant de la lumière ! La étages, la manne de surface se raré-
face ventrale d’animaux tels que les poissons et fie avec la profondeur. Pour vivre
les crustacés est pourvue de rangées d’organes avec si peu de nourriture, les pois-
lumineux appelés photophores : ceux-ci émet- sons réduisent leurs dépenses d’éner-
tent une lumière d’intensité contrôlée, de maniè- gie en diminuant leur métabolisme,
re à éliminer la tache sombre formée par le corps qui est environ dix fois inférieur aux

D.R.
de l’animal qui ainsi se confondra avec le fond. organismes de surface. Certains se
Pour que le camouflage soit correct, il faut contentent de ce qu’ils trouvent à l’étage où ils Quelques spécimens de poissons-
que l’intensité et la couleur de la lumière ven- logent, d’autres préfèrent remonter vers des pêcheurs abyssaux. Ils ont poussé la
trale soient semblables à celles du milieu aqueux étages supérieurs plus riches en éléments nutri- sophistication jusqu’à développer un
environnant. La couleur de la lumière émise est tifs. On remarque chez les premiers une faible appât luminescent (sur leur tête).
déterminée par la nature des composants de la musculature, réduisant leur capacité de se mou-
réaction photogène ainsi que par la présence d’un voir et une énorme cavité buccale. Les seconds ont
filtre disposé à la sortie du photophore. L’en- une masse musculaire plus importante, une cavi-
semble fournit une émission de lumière bleue té buccale moins impressionnante et sont pour-
correspondant à la couleur du milieu environ- vus d’une vessie natatoire. En sécrétant de l’oxy-
nant. Le réglage de l’intensité lumineuse dépend gène dans leur vessie, ils réduisent leur densité,
d’un mécanisme différentiel: l’animal compare la ce qui leur permet d’effectuer des remontées de
lumière émise par un petit photophore, situé l’ordre de 1 000 mètres en dépensant un mini-
devant la partie inférieure de l’œil et atteignant mum d’énergie. Après s’être nourris, ils excrè-
la partie inférieure de la rétine, avec celle de la tent progressivement l’oxygène et redescendent
lumière environnante, qui atteint quant à elle la à l’étage initial par effet de gravitation.
partie supérieure de la rétine. Le camouflage est
correct lorsque la différence entre l’intensité lumi-
neuse du photophore et celle du milieu est nul-
le. La bioluminescence joue donc un rôle d’adap-
tation très important pour la vie des animaux de
la zone crépusculaire : plus de 90 % d’entre eux
sont dotés de cette faculté.
En dessous de la zone crépusculaire, « les
pêcheurs des bas-fonds » utilisent d’autres stra-
tégies : l’obscurité étant totale, la fonction visuel-
le régresse considérablement comme en témoigne
la taille minuscule de l’œil, l’absence de structu-
D.R.

re optique et l’état peu développé de la rétine.

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 13


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

Cette stratégie d’économie métabolique leur per-


met de survivre à peu de frais pendant les longues
périodes de disette.
Les recherches que nous avons effectuées
sur les poissons lumineux des grandes profon-
deurs illustrent bien cette stratégie d’économie
énergétique commune aux organismes abys-
saux. En effet, nous avons montré que les
organes lumineux de ces poissons diminuent
leur consommation d’énergie lorsqu’ils passent
de l’état éteint à l’état allumé. Il ne s’agit pas
d’une propriété intrinsèque aux organes lumi-
neux ; en effet, les photophores des poissons
lumineux de surface augmentent leur consom-
mation d’énergie lorsqu’ils s’allument. Dans
D.R.

nos conditions de vie, là où l’énergie abonde,


nos organes augmentent leur dépense d’éner-
En revanche, les organismes benthiques, c’est- gie lorsqu’ils passent de l’état de repos à l’état
à-dire les habitants des fonds océaniques, sont d’activité. Dans les conditions d’une vie abys-
de plus grande taille et certains sont même des sale, pauvre en sources d’énergie, les habitants
géants: pas étonnant, puisque tout ce qui vit dans nous révèlent que la vie est possible à condi-
la masse d’eau des différents étages finit par tom- tion d’y développer une science de l’économie.
ber sur le fond. Beaucoup d’organismes « ben- Nous avons tout intérêt à étudier les méca-
thopélagiques », c’est-à-dire vivant sur des fonds nismes de cette science dont nous pourrions un
de plus de 1 000 mètres de profondeur, réduisent jour avoir besoin si l’homme continue à gas-
leur dépense d’énergie entre les repas et l’aug- piller ses sources d’énergie qui ne sont pas
mentent rapidement dès l’arrivée de nourriture. inépuisables. ■

Utiles à l’extrême
Plaisirs pour les yeux et l’esprit, les organismes extrémophiles jouissent également d’une très bonne réputation dans le domaine des nou-
velles technologies. Voici quelques exemples de développements appliqués basés sur l’étude de certains de ces organismes. Du côté des tem-
pératures extrêmes, deux types d’applications sont possibles. D’une part, les enzymes froides, qui devraient permettre de réduire les coûts
énergétiques liés à certaines de nos activités quotidiennes comme, par exemple, la lessive. Des protéines douées d’une capacité à décom-
poser les graisses présentes sur votre linge, les fameux « enzymes gloutons », sont souvent additionnées aux produits lessiviels classiques.
Ces enzymes sont normalement peu actives à basse température, ce qui nécessite le chauffage de l’eau de lavage. Des protéines de ce type,
isolées d’organismes vivant à très basse température, seront efficaces sans chauffage et permettront donc de réduire la consommation éner-
gétique. Le principe est vrai pour d’autres procédés industriels basés sur ce type d’enzymes.
À l’autre extrême, des enzymes « chaudes », qui résistent à la chaleur, seront utiles dans d’autres applications industrielles. Les ADN-poly-
mérases thermostables sont à l’origine de la technique d’amplification de l’ADN par polymérisation en chaîne (Polymerase Chain Reaction
ou PCR), qui s’est révélée un outil d’une puissance incomparable dans le développement du génie génétique et des biotechnologies. Dans
ce processus, l’ADN est soumis à des augmentations et réductions cycliques de la température. Lorsque celle-ci est augmentée au-delà de
70 °C, les deux brins de la double hélice d’ADN se séparent, rendant chaque brin accessible pour la polymérase. Celle-ci va alors se lier à
chaque brin et synthétiser un brin complémentaire pour chacun d’eux, formant deux doubles hélices identiques. Cette technique de copie
des molécules d’ADN en grand nombre nécessite des polymérases capables de résister et de continuer à fonctionner à des températures supé-
rieures à 70 °C. Les animaux des sources chaudes représentent une population de choix pour ce type d’applications. (Jean-François Rees)

14 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME

Une vie pleine de sel


Patrick Sorgeloos et
Gilbert Van Stappen

Artemia est une crevette, un Imaginez une petite crevette capable de vivre dans des environnements
petit crustacé colonisant dans le
monde entier des environne- aquatiques saturés en sel. Un être vivant dont l’activité organique
ments hypersalins, tels que des intervient qualitativement et quantitativement dans la production de
lacs salés intérieurs et des
pannes côtières. Les seuls fac-
cette épice et qui représente également une source d’alimentation pour
teurs déterminant sa présence la pisciculture intensive. Voici Artemia.
sont la salinité et la tempéra-
ture de l’eau. La première doit être supérieure à pompant l’eau de mer
100 g/litre, soit trois fois la salinité de l’eau de séquentiellement d’un
mer ; la seconde doit être suffisamment élevée étang d’évaporation à un
pour permettre son développement et sa repro- autre, permettant ainsi la
duction. Par sa capacité à tolérer des salinités précipitation des carbo-
extrêmes, Artemia peut ainsi coloniser des milieux nates, du gypse, avant de
dont sont exclus ses prédateurs, essentiellement transférer la saumure dans
des poissons et des crustacés. Cette aptitude à un dernier étang pour

D.R.
D.R.
survivre dans des conditions extrêmes repose récolter le chlorure de
sur l’existence de formidables mécanismes d’os- sodium. La quantité et la Patrick Sorgeloos est professeur d’aquaculture, il dirige le
morégulation qui gèrent l’excrétion par les bran- qualité du sel produit sont Laboratory of Aquaculture & Artemia Reference Center
chies des sels entrant sans cesse à travers les tégu- largement déterminées par (ARC) de l’université de Gand.
ments. En outre, la crevette possède la capacité de l’activité hydrobiologique. Gilbert Van Stappen est assistant de recherche à l’ARC. Il est
synthétiser des pigments respiratoires extrême- L’explosion des popula- spécialisé dans l’étude de la crevette Artemia.
ment efficaces, qui lui permettent de prélever de tions d’algues est générale-
l’oxygène même lorsque celui-ci est peu abon- ment bénéfique parce que ces dernières favorisent
dant. l’absorption de la chaleur solaire, accroissant la
Dans un environnement optimal, l’habitat est vitesse d’évaporation de l’eau et augmentant les
colonisé très rapidement : les femelles matures rendements en sels. Mais si ces algues subsistent
peuvent produire 200 à 300 larves, les nauplii, dans l’étang, les produits qu’elles libèrent inter-
tous les 4 jours. Ceux-ci se transforment en fèrent avec la cristallisation fractionnée des sels
adultes en moins de deux semaines. Dans des et réduisent la qualité du produit final. La pré-
conditions défavorables, telles qu’une tempéra-
ture fluctuante, un déficit d’oxygène, une salini-
té trop élevée ou une diminution des ressources,
l’animal modifie son mode de reproduction : le
développement embryonnaire est arrêté préma-
turément et chaque embryon, au stade de gas-
trula, est enveloppé dans une coque protectrice.
Ces œufs de diapause, appelés cystes, sont dans
un état d’arrêt métabolique et libérés dans l’en-
vironnement. Flottant à la surface de l’eau, ils
sont agrégés par les vents et peuvent se déposer
sur les berges. Ces cystes sont alors déshydratés
et peuvent survivre ainsi de nombreuses années.
S’ils viennent à nouveau en contact avec de l’eau,
par exemple si les pluies diminuent la salinité
de l’eau, ils se réhydratent en quelques heures ;
des larves nauplii de moins d’un millimètre éclo-
sent alors et colonisent à nouveau le milieu.
Artemia est présent dans les biotopes hyper-
salins naturels, mais aussi dans les marais salins Artemia vit dans des milieux
exploités par l’homme dans les régions tropi- trois fois plus salins que l’eau
D.R.

cales et subtropicales. Là, le sel est produit en de mer.

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 15


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

Vues du ciel, les salines de Sainte-Anne,


D.R.

en Martinique.

sence d’Artemia lorsque la salinité augmente per- petites que pour contrôler efficacement le déve-
met de contrôler les populations d’algues dont loppement des algues. Dans tous ces cas, l’ex-
cette dernière se nourrit, tout en produisant des ploitant peut recourir à l’inoculation d’une souche
composés essentiels à la prolifération dans l’étang mieux adaptée aux conditions locales ou pré-
d’une bactérie appelée Halobacterium. De fortes sentant une plus grande productivité. Une ges-
teneurs en ces bactéries rouges halophiles favo- tion appropriée d’Artemia améliore non seule-
risent également l’évaporation et réduisent la ment la production de sel mais présente
concentration en molécules organiques qui pour- également un autre avantage. Elle permet de
raient souiller le sel produit. générer un nouveau produit : les cystes de la cre-
Étant donné l’absence de moyens de disper- vette eux-mêmes !
sion, la distribution d’Artemia est naturellement
déterminée par les vents et les oiseaux aquatiques Alimentation et encapsulation
agissant sur les cystes. Aussi, sa répartition géo-
graphique est-elle discontinue. L’exploitant de Dans les années trente, Artemia fut adopté en
marais salants ne peut généralement pas comp- aquaculture comme substitut de la nourriture
ter sur cette dispersion opportuniste. En outre, naturelle des larves de poissons. En effet, après
certains salins sont totalement isolés des sources récolte sur le bord salin, les cystes peuvent être
naturelles d’Artemia. Dans les climats de mous- mis en conserves et générer des nauplii vivants à
sons, la dilution annuelle régulière des eaux la demande ! Après une incubation de quelques
hypersalines durant la saison des pluies et l’in- heures dans de l’eau de mer, les petites larves
vasion de prédateurs qui s’en suit, ne permet- nageuses éclosent et peuvent être servies comme
tent pas à la crevette de survivre longtemps. Dans repas aux larves d’une grande variété d’animaux
d’autres cas, les souches autochtones ont une marins et d’eau douce. Cela en fait un aliment
productivité faible et les populations restent trop de choix, peu coûteux en main d’œuvre pour

16 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME

l’aquaculture commerciale. Artemia est utilisé aurait été créée par certaines compagnies com-
actuellement dans la culture intensive de la brè- merciales, ont eu comme conséquence une aug-
me, du loup de mer, du cabillaud, du turbot, de mentation très importante du prix des cystes.
l’halibut, de la plie, de l’esturgeon, de la carpe Pour résoudre ce problème, à l’initiative du Labo-
ou du poisson-chat. Il entre également dans l’ali- ratory of Aquaculture & Artemia Reference Center
mentation des espèces commerciales de crusta- (ARC) de l’université de Gand, un groupe de tra-
cés, telles que les crevettes, l’écrevisse, le homard, vail (the International Study on Artemia, ISA) a été
la langoustine. Essentiel aux premiers stades lar- créé afin de coordonner différents projets de
vaires, Artemia est ensuite remplacé par des ali- recherche visant à améliorer la récolte, le traite-
ments formulés, qui présentent un meilleur rap- ment et la conservation des cystes d’une part, les
port coût-bénéfice. applications des nauplii et l’exploitation de nou-
L’utilisation de cette crevette comme aliment velles sources naturelles d’Artemia d’autre part.
présente encore d’autres avantages. En effet, la La diversité écologique, l’isolement des bio-
petite larve nauplius se nourrit en ingérant les topes d’Artemia et la flexibilité génétique de l’es-
particules présentes dans l’eau de mer. Ces par- pèce ont mené à la formation de centaines de
ticules sont normalement des algues microsco- variétés géographiques. Avec l’exploration des
piques. Profitant de ce mode de nutrition, des habitats potentiels, cette liste s’allonge conti-
chercheurs ont développé des techniques de bio- nuellement. La caractérisation des souches est
encapsulation de substances devant être admi- cruciale tant les populations présentent de diver-
nistrées aux larves de poissons et de crustacés. sité. Cette démarche implique une analyse éla-
Des acides-gras polyinsaturés, des vitamines, borée de leur morphologie, de leur physiologie,
des médicaments et des vaccins sont ainsi pla- de leur écologie, ainsi que de leurs caractéris-
cés dans l’eau contenant les nauplii ; ces derniers tiques biochimiques et génétiques. La subdivi-
les ingèrent et servent alors de « capsules » sion du genre en espèces, l’occurrence de formes
vivantes qui seront absorbées par les larves de parthénogénétiques (composées exclusivement
poissons ou de crustacés. Cette approche a des de femelles) et dioïques (comportant des mâles
répercussions importantes sur la survie des et des femelles), la flexibilité génétique et la for-
larves, sur leur croissance, le succès de leur méta- mation de nouvelles espèces
morphose ainsi que sur leur résistance au stress (spéciation) ont des implications L’aquaculture consomme
et aux maladies. Tout un marché de produits directes en aquaculture. La qua-
d’encapsulation a donc ainsi vu le jour. Parallè- lité d’Artemia (taux d’éclosion, plus de 2000 tonnes de cystes
lement, des techniques ont été développées afin morphométrie) diffère d’une
de rendre le cyste viable tout en éliminant sa souche à l’autre et d’une locali-
d’Artemia par an.
coque ; cette dernière est en effet colonisée par té à une autre. Aussi la valeur
des bactéries pouvant infecter les bassins d’éle- nutritive des nauplii est très variable d’une pro-
vage. Artemia a ainsi été également utilisé com- duction à l’autre, ce qui cause des rendements
me biomasse pour nourrir les poissons et crus- très fluctuants dans la larviculture. Dans les
tacés adultes. Tous ces développements ont années 1980, des études multidisciplinaires per-
renforcé son importance dans l’expansion de mirent d’identifier les causes de ces variations
l’aquaculture commerciale ainsi que la demande ainsi que le développement de techniques visant
en cystes. à accroître la valeur nutritive des nauplii de
moindre qualité.
Un crustacé qui peut rapporter gros Parallèlement, de nombreuses exploitations
salines de par le monde se mirent à produire des
Dans les années 1950, seules deux sources cystes de bonne qualité, fournissant de nouvelles
commerciales de nauplii existaient : les salins sources d’approvisionnement pour l’aquacultu-
côtiers dans la Baie de San Francisco et le Grand re locale. Au cours de la dernière décennie, la
Lac Salé (Great Salt Lake) dans l’Utah. Avec le consommation de cystes d’Artemia a crû de
développement de la culture des poissons et des manière exponentielle suite au développement
crevettes dans les années 1960-1970, la demande explosif de l’aquaculture de crevettes et de pois-
accrue combinée à un déclin de la production sons. La consommation annuelle atteint actuel-
dans l’Utah, des taxes élevées d’importation dans lement plus de 2000 tonnes, dont plus de 90 %
certains pays du Tiers-monde et une pénurie qui proviennent du Great Salt Lake ! ■

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 17


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

Les géants du froid


Gauthier Chapelle

Contrairement à ce que l’on pourrait penser, la faune et la flore qui peuplent


les fonds marins antarctiques sont d’une richesse et d’une variété
extraordinaires. Un groupe de crustacés étonne par la manière dont il a pu
s’imposer dans cet environnement hostile.

Recouvert de glace à 95 %, le continent antarc- tie des fonds marins de la planète (soit tous ceux
tique est bien le plus froid, le plus venteux et le d’une profondeur inférieure à 3 000 mètres) sont
plus inhospitalier de la Planète ; le seul d’ailleurs exposés en permanence à une température de
où aucun Homo sapiens sapiens ne se soit jamais quatre degrés centigrades, soit donc à peine cinq
installé de façon permanente. En dehors de degrés de plus qu’en Antarctique. Il n’a donc fal-
quelques acariens et insectes, les animaux qu’on lu que peu de modifications physiologiques pour
y rencontre — oiseaux et mammifères — dépen- passer d’un habitat à l’autre. Les températures
dent tous de la mer pour se nourrir. C’est par froides et stables de l’écosystème côtier antarc-
exemple le cas des manchots empereurs, tant tique entraînent toutefois plusieurs conséquences
D.R.

vantés pour leurs stupéfiantes adaptations au pour les organismes qui y vivent.
froid glacial de l’hiver polaire. Comme les pétrels, La première est liée à la relation inverse exis-
Gauthier Chapelle est sternes et autres cormorans qui se reproduisent tant entre la solubilité des gaz et la température.
ingénieur agronome et
docteur en biologie de
sur les côtes antarctiques, les manchots empe- Elle implique que les eaux antarctiques, tout en
l’UCL. Collaborateur reurs ne trouvent leur pitance que dans l’Océan étant les plus froides, sont aussi celles qui contien-
scientifique à l’Institut austral. Que peuvent-ils bien trouver pour se nent le plus d’oxygène dissous, ainsi disponible
royal des Sciences nourrir dans une eau dont la température varie en plus grande quantité pour la respiration. Ces
naturelles de Belgique, il entre –1,8 et –1,9 degrés centigrades ? basses températures permettent également l’exis-
est aujourd’hui tence de métabolismes particulièrement réduits
responsable scientifique à
la Fondation polaire
Une biodiversité étonnante pour les animaux ectothermes, plus communé-
internationale. ment appelés « à sang froid ». En effet, si les
Une brève plongée sous la banquise hiverna- phoques ou les manchots fonctionnent, tout com-
le nous renseigne rapidement : dans les eaux me nous, à une température interne maintenue
froides et sombres nagent par endroits des mil- constante — on les dit donc « endothermes » —
liers, voire des millions d’animaux ressemblant et comprise entre 30 et 40 degrés suivant les
à s’y méprendre à nos crevettes. Ce sont des espèces, ce n’est pas le cas des invertébrés marins
« Euphausiacés », mieux connus sous le nom de qui, en alignant leur température sur celle du
krill : la nourriture de base des baleines, otaries, milieu extérieur — d’où leur nom d’« ecto-
phoques, manchots, poissons et calmars. Cette thermes » — évitent une dépense supplémen-
abondance de prédateurs a fait du krill l’espèce- taire d’énergie. Cette différence explique que
clé de l’écosystème antarctique. Mais ce n’est pas nous percevions les pôles comme des environ-
tout, car en suivant vers le bas la pluie de nements hostiles… Par contre, les températures
cadavres, de mues et d’excréments provenant de particulièrement froides n’affectent pas les ani-
ces nuages de crustacés, nous atteignons les maux ectothermes du benthos antarctique, qui
fonds, où nous attend une découverte surpre- peuvent ainsi adopter des stratégies plus difficiles
nante : la faune et la flore qui y vivent — le ben- à établir ailleurs. C’est ainsi que de nombreux
thos — y semblent aussi variées et denses que organismes antarctiques présentent une longévité
celles des récifs coralliens ! Éponges siliceuses, particulièrement étendue, un facteur décisif dans
coraux mous, anémones de mer, bryozoaires, la mise en place des hautes densités et des bio-
étoiles de mer, ascidies, concombres de mer, cre- masses rencontrées.
vettes, poissons, algues (quand la surface est suf- D’autres caractéristiques de ces écosystèmes,
fisamment proche) se déploient devant l’objectif toujours liées au froid extrême, résultent de la
des robots sous-marins et sur l’écran des biolo- présence de la glace. Dans les eaux les moins pro-
gistes qui les dirigent… Quelle biodiversité, dans fondes, l’abrasion quasi-permanente des frag-
cet environnement a priori si hostile ! ments de banquise ou d’icebergs limite la pré-
Si ce foisonnement peut surprendre de prime sence des macro-algues et étend ainsi jusqu’à la
abord, il convient de rappeler que la majeure par- côte la dominance du phytoplancton sur la pro-

18 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


Les crustacés amphipodes sont
particulièrment nombreux en
Antarctique. Ici, un des plus grands
T. Schickan

(69 mm), le « chevalier rouge »


(Epimeria rubrieques).

duction végétale. Par ailleurs, cette abrasion peut crevettes, ce qui augmente encore la visibilité des
atteindre aussi les eaux profondes, jusqu’à 300 amphipodes, ainsi que celle de leurs cousins les
mètres pour les plus grands icebergs. En « labou- cloportes aquatiques, ou Isopodes.
rant » le fond, ceux-ci détruisent le benthos sur La seconde raison est liée à ce qui faisait l’ob-
leur passage, créant ainsi une succession de stades jet de ma thèse et sur lequel je souhaite m’étendre
de recolonisation et augmentant dès lors l’hété- plus longuement: le gigantisme des amphipodes
rogénéité des peuplements et des habitats. Enfin, antarctiques. En effet, si la majorité des amphi-
les eaux antarctiques sont également connues podes des régions tropicales et tempérées n’at-
pour le caractère hautement saisonnier du pic de teint pas 3 cm de longueur, l’on peut néanmoins
production du phytoplancton en raison du fort trouver un nombre significatif d’espèces plus
contraste de lumière été-hiver. Couplé à une réac- grandes (jusqu’à 10 cm) dans les régions polaires
tion de croissance du plancton animal (ou zoo- — et donc en Antarctique —, mais aussi au lac
plancton) plus lente qu’en région tempérée, ce Baïkal, au fin fond de la Sibérie !
pic se traduit ainsi par un apport important Cette tendance au gigantisme que montrent les
d’algues planctoniques vers les fonds, à desti- amphipodes antarctiques et avec eux de nom-
nation du benthos. breux autres invertébrés benthiques, n’était pas
encore bien comprise, bien qu’elle ait été sou-
Exubérance et gigantisme vent attribuée aux basses températures et à leur
effet sur le métabolisme. Pour s’attaquer à la com-
Au sein de la faune des fonds marins, un grou- préhension de ce phénomène (ainsi que pour
pe particulier de crustacés a retenu l’attention pouvoir comprendre pourquoi il s’appliquait
de l’équipe du Dr De Broyer (Institut royal des aussi au lac Baïkal), nous avons commencé par
Sciences naturelles de Belgique), avec qui j’ai fait une étude approfondie de la taille de plus de
ma thèse. Ce sont les amphipodes, auxquels 2000 espèces d’amphipodes benthiques répar-
appartiennent les puces de mer que nous avons ties dans 15 localités géographiques, depuis les
tous croisées lors de pique-niques sur la plage. tropiques jusqu’aux pôles, en eaux douces com-
C’est que si les amphipodes se rencontrent dans me en eaux marines. Les 15 spectres de taille ain-
la plupart des habitats aquatiques, ils sont par- si obtenus indiquent une tendance claire: la taille
ticulièrement abondants et spectaculaires en moyenne des espèces d’amphipodes de chaque
Antarctique. Cette exubérance est due essentiel- site — et plus encore la taille des espèces les plus
lement à deux facteurs. Tout d’abord à une éton- grandes — s’accroît avec la latitude et donc
nante diversité, puisque l’on compte près de 500 lorsque la température diminue. Mais pas la taille
espèces de crustacés amphipodes autour de l’An- des plus petites espèces, qui, elle, n’augmente
tarctique, et qu’on estime à 1 500 le nombre d’es- pratiquement pas! Autrement dit, plus les amphi-
pèces supplémentaires qui pourraient y être podes se rapprochent des pôles, plus ils peuvent
décrites à l’avenir. En outre, les crustacés marins être grands. Mais ils ne le doivent pas… Ce qui
parmi les plus spectaculaires et les plus répandus, signifie aussi que nous ne devons plus chercher
les décapodes, y sont soit absents dans le cas des un facteur qui augmente la taille de toutes les
crabes, soit très peu diversifiés dans celui des espèces, mais bien qui permette à certaines

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 19


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

espèces d’atteindre ces plus grandes tailles grands qu’en Antarctique ! C’est là qu’intervient
lorsque cela s’avére un avantage adaptatif spé- à nouveau la solubilité de l’oxygène. Car si les
cifique. eaux polaires, plus froides, en contenaient déjà
beaucoup, l’absence de sel dans les eaux de la
O2 et H2O « Perle de Sibérie » permettait à plus d’oxygène
encore de s’y dissoudre. Chaque thèse compor-
Nous devions aussi nous attaquer à un autre te son instant de vérité : dans ce cas, c’est alors
problème, qui allait bientôt nous permettre de qu’il s’est produit. Car en remplaçant la tempé-
Fragments de banquise et d’icebergs en comprendre le gigantisme polaire : le lac Baïkal. rature de chaque site par la quantité d’oxygène
Antarctique. Alors que ses eaux étaient en moyenne plus dissous à saturation dans la relation avec la taille
Sous la glace, une biodiversité chaudes de 6 degrés, à notre grande surprise, les maximale des amphipodes, comme par enchan-
étonnante. amphipodes les plus grands y étaient encore plus tement, tous les points se sont alignés… Il res-
tait alors à expliquer la cause de cette corrélation
exceptionnelle. Contre toute attente, celle-ci se
présenta sous la forme d’une notion de base de
la géométrie dans l’espace. En effet, ce qui déter-
mine la quantité d’oxygène consommée par un
organisme est bien le volume des cellules qui le
composent et utilisent ce gaz indispensable à la
respiration. D’autre part, l’entrée d’oxygène dans
le corps se fait à travers une surface respiratoire
(comme les alvéoles pulmonaires chez nous). Or
tout objet qui grandit voit son volume augmen-
ter plus vite (au cube) que sa surface externe (au
carré). Ce qui explique pourquoi les petits pois
refroidissent plus vite que les pommes de terre…
Dans le cas de nos amphipodes, plus il y a
d’oxygène disponible dans l’eau, plus le volu-
me peut augmenter sans devenir « menaçant »
par rapport à la surface respiratoire. Dès lors, les
plus grandes espèces de chaque site peuvent être
considérées comme des spécialistes ayant « pous-
sé » à sa limite le rapport volume/surface accep-
table pour la respiration, afin de profiter au mieux
de l’avantage sélectif particulier (et différent au
cas par cas) fourni par cette grande taille. Et
puisque c’est là qu’on trouve le plus d’oxygène,
c’est bien en Antarctique et au Lac Baïkal que
cette stratégie a été menée à son paroxysme…
Pour conclure, ajoutons que cette étude en
conforte d’autres, notamment celle qui avait émis
l’hypothèse de l’oxygène pour justifier la taille des
libellules géantes du Carbonifère, à une époque
où la concentration atmosphérique de l’oxygène
atteignait 30 à 35 % (contre 21 % de nos jours).
Enfin, ces résultats ont également des implica-
tions environnementales. En effet, toute dimi-
nution de l’oxygène dissous en milieu aquatique,
qu’elle soit due à une pollution organique dans
le lac Baïkal ou au réchauffement climatique en
Antarctique, affectera d’abord les espèces les plus
G. Chapelle

grandes, ce qui indique une probable tendance à


la vulnérabilité chez les géants. ■

20 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME

Vivre aux côtés d’un fumeur


Marlène Dubuisson

En 1977, les passagers du sub- Bien en deçà de la surface des océans, la vie s’est développée dans un
mersible Alvin, qui étudiaient l’ex-
pansion des dorsales océaniques, décor volcanique insolite en s’adaptant de manière surprenante à des
découvraient, éberlués, par 2 600 températures particulièrement élevées mais aussi en élaborant des
mètres de profondeur et à proxi-
mité immédiate d’une source
stratégies alimentaires très particulières.
hydrothermale sous-marine, une
faune tellement exubérante qu’ils nommèrent s’agglutinent sur les
l’endroit The garden of Eden. Depuis, de nombreux parois minérales. Ces
sites hydrothermaux ont été répertoriés sur toutes vers polychètes (envi-
les dorsales océaniques du globe. Ce sont, à ron 9 centimètres de
chaque fois, de véritables oasis de vie qui sont long pour 2 centimètres
découvertes. maximum de diamètre)
portent bien leur nom
Un fluide vital de « vers de Pompéi »
(Alvinella pompejana) et
Au centre du décor de ces scènes surréalistes, pourraient figurer au
des cheminées minérales s’élèvent à une dizaine livre des records au titre
de mètres de hauteur au-dessus du plancher « d’animaux les plus

D.R.
océanique et crachent un fluide dont la tempé- chauds » de la planète.
rature peut atteindre 400 °C (voir photo page 22). Ils sont capables de sup-
Lorsque ce fluide hydrothermal entre en contact porter des températures de l’ordre de 40 à 80 °C, Marlène Dubuisson est
avec l’eau froide du fond de l’océan, les compo- voire 105 °C selon certains chercheurs ! docteur en biologie ; elle
sés métalliques dont il s’est chargé lors de son est actuellement chargée de
recherches à l’UCL. Elle
périple sous la croûte terrestre cristallisent sou- Grands vers travaille dans le laboratoire
dainement avant de se déposer sous la forme de de biologie cellulaire de
cheminées de minéraux solidifiés. Ces dernières Au pied des cheminées, là où la température l’Institut des Sciences de la
sont souvent rebaptisées « fumeurs » à cause des de l’eau atteint 10 à 30 °C, foisonnent de grands Vie de l’UCL où elle étudie
épais nuages générés par cette « pluie chimique ». vers vestimentifères, les Riftia pachyptila. Ils for- les systèmes antioxydants
Ce sont en majorité du fer et du soufre qui sont ment de véritables bouquets, composés de tubes chez les mammifères et les
expulsés sous la forme de sulfure de fer, compo- invertébrés marins.
chitineux blancs nacrés de 1 à 2 mètres de long et
sé responsable de la couleur noire de ces sources. de plusieurs centimètres de diamètre, desquels
Il existe également des « fumeurs » blancs, qui cra- jaillissent des panaches branchiaux rouge vif. Ce
chent alors un fluide moins chaud, contenant ver synthétise lui-même son tube, dont la partie
plutôt du calcium et du silicium. basale est fixée au substrat. Lorsqu’il n’est pas
Dans ces milieux inhospitaliers fortement dérangé, Riftia étend à l’extérieur son panache
toxiques — le fluide hydrothermal chaud qui y cir- branchial rétractile. Le grand nombre de vais-
cule est chargé en hydrogène sulfuré, arsenic, seaux sanguins dans ce panache permet des
cadmium, plomb et uranium —, où la lumière ne échanges efficaces de molécules dissoutes entre
pénètre jamais, où règnent des températures éle- le sang de l’animal et l’environnement. Toute une
vées et des pressions inimaginables, vit une fau- faune vit parmi les tubes entrelacés des Riftia.
ne tout à fait unique, dans des quantités 1 000 à Des crabes, des poissons déambulent dans cette
10000 fois supérieures à celles rencontrées ailleurs forêt de tubes, dont les parois sont colonisées par
dans les abysses. Tout un écosystème se déve- de petits mollusques. Autour des cheminées et
loppe de façon concentrique autour des chemi- des Riftia, là où l’eau est plus froide, des moules
nées, les espèces occupant des zones correspon- et des coquillages géants, dont la coquille peut
dant à un compromis entre leurs besoins nutritifs atteindre un demi mètre, forment de véritables
et les limites physiologiques qui leur sont propres. « champs ».
À même les cheminées, au « pôle chaud » des À de telles profondeurs, l’absence totale de
sources, de petits vers vivent dans des tubes blan- lumière rend la photosynthèse impossible. Au
châtres ouverts aux deux extrémités et dont les moment de la découverte des « fumeurs », la pos-
concrétions forment des pelotes blanches qui sibilité d’une vie sans énergie solaire n’était pas

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 21


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

résistent aux fortes températures grâ-


ce à une conformation particulière.
Certaines de ces bactéries sont hyper-
thermophiles : elles ne croissent plus
si la température descend en dessous
de… 85 °C !
Autour des sources, certains orga-
nismes se nourrissent directement
des bactéries, mais d’autres s’ali-
mentent de façon moins conven-
tionnelle. L’observation des vesti-
mentifères a permis de mettre au jour
une stratégie alimentaire très parti-
culière chez bon nombre de ces ani-
maux. Chez ces vers, le tube digestif
est absent et l’animal ne possède ni
bouche, ni anus. À la place, il abrite,
à l’intérieur même des cellules d’un
organe spécialisé appelé trophoso-
me, une quantité énorme de bacté-
ries chimiosynthétiques. Plusieurs
trillions de bactéries y sont empa-
© Ifremer

quetées par gramme de cet organe. À


l’aide de ses branchies, le ver absor-
Fumeurs crachant leur sulfure de fer à soupçonnée, même pas envisagée. Les chercheurs be les molécules énergétiques contenues dans le
300 °C. À leur pied s’est développée une ont alors tenté de percer l’énigme de cette vie milieu extérieur (hydrogène sulfuré, oxygène et
faune tout à fait particulière. sans soleil et en ont déduit que les animaux gaz carbonique) et les transporte, via des hémo-
devaient puiser leur énergie dans les substances globines apparentées à notre transporteur d’oxy-
qui jaillissaient des fumeurs. Ils ont ainsi décou- gène sanguin, aux bactéries symbiotiques.
vert que toute la chaîne alimentaire des sources Chaque partenaire de la symbiose trouve ainsi un
hydrothermales dépend des matières premières bénéfice dans cette association étroite. Les bac-
synthétisées par des bactéries chimiosynthé- téries symbiotiques profitent d’une source riche
tiques. À la différence des plantes (photosyn- et stable de nutriments pour assurer leur survie
thétiques), qui utilisent l’énergie de la lumière et leur développement, alors que la quantité de
solaire pour produire de la matière organique à ces derniers varie fortement (dans le temps et
partir du gaz carbonique, ces bactéries puisent l’espace) dans le milieu extérieur. En échange, le
leur énergie dans l’oxydation de composés inor- ver reçoit continuellement de la matière orga-
ganiques, principalement des sulfures métal- nique sous forme de sucres assimilables.
liques, pour convertir le gaz carbonique ou le Les moules géantes ont également abandon-
méthane en matière organique. né une alimentation classique par filtration de
l’eau pour des bactéries symbiotiques qu’elles
Matelas de bactéries abritent dans leurs branchies. D’autres animaux,
tels le ver de Pompéi, établissent des symbioses
Le fluide hydrothermal est un véritable réser- avec des bactéries qu’ils « cultivent » à la surfa-
voir de ces bactéries, qui vivent libres dans l’eau ce de leur corps. Dans le cas d’Alvinella, les sym-
ou sur le sol — où elles peuvent former de véri- biontes sont de larges bactéries filamenteuses
tables matelas de plusieurs centimètres d’épais- visibles à l’œil nu situées sur la surface dorsale de
seur —, en symbiose avec les autres espèces. On l’animal. Ces animaux qui vivent en symbiose
sait maintenant que ces bactéries extrémophiles sont la source d’alimentation de prédateurs tels
ont développé des adaptations aux hautes tem- que les poissons et les crustacés. Parmi ces der-
pératures et pressions qui règnent dans leur niers, les crabes sont présents sur les sites hydro-
milieu ambiant. Leurs membranes contiennent thermaux en de telles densités que les scienti-
des lipides spéciaux et leurs molécules d’ADN fiques à bord des sous-marins, une fois sur le

22 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME

fond, les utilisent comme un indicateur de la pré- qui servent entre autres à fixer les dérivés du
sence d’une cheminée active à proximité. Cette soufre et à diminuer la concentration en sulfures
faune de prédateurs vit autour des sources sans libres toxiques. D’autres vers produisent une
participer à la synthèse de matière organique. épaisse couche de mucus qui servirait à empri-
D’autres animaux peu mobiles ingèrent directe- sonner les éléments chimiques toxiques et les
ment la matière organique en filtrant les parti- métaux. Les tubes, carapaces, et autres coquilles
cules en suspension dans le milieu environnant. joueraient également un rôle dans la protection
de ces organismes en leur servant de boucliers.
Un environnement à haut risque Nombre de protéines spécialisées dans la détoxi-
cation de molécules dangereuses sont présentes
Les espèces animales qui vivent autour des à la surface du corps de plusieurs espèces. Enfin,
sources hydrothermales, si elles ont de la nour- la consommation des sulfures par les microbes
riture à profusion grâce aux bactéries chimio- symbiotiques constitue en elle-même un facteur
synthétiques, doivent cependant se protéger non négligeable de réduction de la quantité de ces
contre de nombreuses molécules fortement composés.
toxiques telles que l’hydrogène sulfuré. Ce com- La découverte des sources hydrothermales et
posé, à l’instar du cyanure, est en effet capable, de leur écosystème associé, en plus de boule-
même à de très faibles concentrations, d’inhiber verser les théories biochimiques qui semblaient
une enzyme-clé de la respiration cellulaire et de immuables, a porté au grand jour de nombreuses
bloquer ainsi une fonction vitale chez les êtres espèces animales jusqu’alors inconnues, dont
vivants qui y sont soumis. Or les concentrations certaines sont encore découvertes aujourd’hui.
en sulfure d’hydrogène dans le milieu environ- Les « fumeurs » abyssaux sont sources d’une vie
nant des « fumeurs » seraient fatales à tout autre dont l’étude, en plus d’être fascinante, nous
être vivant ! Parmi les adaptations développées apporte aussi des indices sur les possibles ori-
par les animaux colonisant cet habitat hostile, gines de la vie sur terre et sur la probabilité de son
citons les pigments respiratoires (hémoglobines) émergence sur d’autres planètes. Ils sont aussi
spécialisés des Riftia (un type particulier de ver), sources d’applications prometteuses. ■

Une passion extrême


L’UCL est très active dans le domaine des extrémophiles. Les organismes abyssaux passionnent
depuis longtemps le professeur Fernand Baguet. Dès 1970, il fut le premier chercheur belge à
plonger dans le Détroit de Messine (Sicile) avec Jacques Piccard, fils de l’illustre Auguste
Piccard (alias le Professeur Tournesol), qui emmena son bathyscaphe Trieste à plus de 10900 mètres.
Pour la petite histoire, la sphère du Trieste avait été coulée à quelques kilomètres de Louvain-
la-Neuve, dans les usines Henricot de Court-Saint-Etienne.
Fernand Baguet s’est principalement intéressé à la physiologie des organes lumineux des poissons
de grandes profondeurs. Ses collaborateurs, Jérôme Mallefet (Unité de biologie animale) et Jean-
François Rees (Institut des Sciences de la Vie) poursuivent des recherches sur les animaux abyssaux.
Le premier étudie les ophiures luminescentes, sortes d’étoiles de mer, tandis que le second s’est inté-
ressé à l’évolution de la bioluminescence marine et a développé des travaux sur la résistance à l’oxy-
gène chez les animaux des grandes profondeurs. Actuellement, en collaboration avec Marlène
Dubuisson, il étudie cette problématique chez les organismes établis sur les sources hydrothermales
(il revient d’une mission de 7 semaines dans le Pacifique (photo), lire en page 7). Ces derniers vivent
dans un environnement particulièrement toxique, soumis à de nombreux phénomènes d’oxydation.
© Ifremer

Ces travaux pourraient mener à la découverte de nouveaux agents antioxydants puissants, utilisables
contre des maladies liées à des phénomènes oxydatifs, comme les maladies neurodégénératives.

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 23


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

L’océan, berceau de la vie ?


Franck Zal

Pour la plupart d’entre nous, la question de l’origine de la vie est un sujet


sensible qui nous renvoie à nos interrogations les plus essentielles.
Différentes théories explicatives ont été avancées à la faveur de débats
parfois houleux. Si la piste d’un berceau océanique est aujourd’hui privilégiée,
le sujet est loin d’être épuisé.

L’origine de l’univers résulterait du rassem- Groenland, et plus précisément au niveau de la


blement de la matière en un amas très chaud et ceinture d’Isua qui est constituée de roches de
dense. Il y aurait environ 15 milliards d’années plus de 3,8 Ga et des premiers dépôts sédimen-
(Ga), l’explosion originelle ou « Big Bang » aurait taires. Ces roches sédimentaires portent des traces
dispersé cette matière qui se serait refroidie. À de globules. Leur caractère biotique est confir-
l’origine, notre système solaire était constitué de mé par le rapport isotopique du carbone et par la
plus de 500 planètes de la taille de la Lune. La détection d’hopanes, molécules caractéristiques
D.R.

collision de toutes ces planètes a réduit leur de la membrane bactérienne.


nombre pour créer les planètes internes du sys- Dans des roches datant de 3,5 Ga, de nom-
Franck Zal est chargé de tème solaire. Ces dernières ont reçu de la vapeur breux fossiles de biofilms bactériens, et de stro-
recherche au CNRS à la
d’eau et du carbone au moment de leur forma- matolites 1 ont été identifiés. Sur ces roches décou-
station biologique de
Roscoff (Finistère, tion. Cette vapeur d’eau, probablement présen- vertes en Afrique du Sud (jaspes du groupe du
France). Écophysiologiste te dans la haute atmosphère, aurait été photoly- Fig Tree, Swaziland) et en Australie (North Pole),
marin, c’est un spécialiste sée par des rayonnements ultraviolets pour se des filaments cellulaires de type cyanobactéries
de l’adaptation respiratoire dissocier en hydrogène et oxygène. Une partie étaient bien visibles. Par ailleurs, des micro-fos-
d’organismes colonisant de l’hydrogène présente dans la haute atmo- siles filamenteux datant de 3,2 Ga ont été trouvés
des milieux extrêmes
sphère se serait dissipée dans l’espace. dans des dépôts soufrés d’origine volcanique
(milieux hydrothermaux
océaniques et intertidaux). Ainsi, à son origine, la Terre aurait été plus dans l’ouest de l’Australie. Cette découverte
oxydée qu’on ne le pensait. Sous l’action de la prouve que la vie était présente au niveau des
gravitation, la matière se serait rassemblée en sources hydrothermales océaniques au milieu de
amas donnant les galaxies et les étoiles de pre- la période archéenne.
mière génération. Par la suite, les réactions de Dans les roches archéennes plus récentes, les
fusion thermonucléaire auraient créé l’ensemble traces de vie sont nombreuses. Des restes de stro-
des atomes que nous connaissons. Ces atomes matolites bien développés ont été découverts à
auraient réagi entre eux pour donner des molé- Steep Rock dans l’Ontario et à Pongola en Afrique
cules minérales et organiques de nature variée du Sud, dans des contextes remontant à 3,0 Ga
(H2O, NH3, CH4, COOH…). La planète ainsi environ. Par ailleurs, sur la base de traces lais-
constituée aurait donc été chaude et se serait pro- sées dans des sédiments actuels par des bacté-
gressivement refroidie. Par conséquent, l’atmo- ries, on pense que ce type de micro-organismes
sphère puis l’hydrosphère de la Terre provien- était déjà présent durant cette période. Des évi-
draient du dégazage du manteau de notre planète dences plus directes ont été établies sur des micro-
qui aurait approximativement 4,55 Ga. fossiles provenant de l’ouest de l’Australie et
datant de 2,7 Ga.
L’aube de la vie
Un ancêtre universel marin ?
Des évidences géologiques montrent qu’une
ou plusieurs formes de vie étaient présentes dans Les données disponibles sur l’origine des
l’hydrosphère de la Terre naissante, il y a au moins premiers êtres vivants proviennent principale-
3,5 Ga, c’est-à-dire à la fin de la phase d’intense ment de la paléontologie moléculaire. Le « modè-
1. Les stromatolites sont des bombardement de météorites qui a affecté la sur- le standard » sur l’origine des micro-organismes
structures organo- face de notre planète. Ces premiers « organismes » est basé sur l’analyse de la petite sous-unité du
sédimentaires produites par
revêtaient des formes très simples : des sphères ribosome. Toutefois, s’il existait avant l’apparition
des bactéries généralement,
mais pas exclusivement, et des bâtonnets de quelques micromètres. De de ces micro-organismes des populations d’or-
photosynthétiques. telles découvertes ont été faites au sud-ouest du ganismes primitifs ayant la possibilité d’échan-

24 Louvain [numéro 148 | juin 2004]


THÈME
© Ifremer

ger entre eux du matériel génétique, « l’ancêtre Le paradis perdu Au pied des sources hydrothermales
universel » de la vie actuelle n’aurait pas été une océaniques, une vie foisonnante: des
cellule, mais probablement une communauté de Mais où serait apparu ce berceau favorable au vers et des crustacés par milliers.
structures chimiques, dotées du pouvoir d’au- développement des premiers stades de la vie ?
to-réplication et capables d’échanger de l’infor- Plusieurs théories s’affrontent aujourd’hui, met-
mation entre elles. Par la suite, les processus tant en scène des datations et des localisations
d’évolution ont sélectionné des protéines de plus différentes. C’est ainsi qu’il aurait pu se mettre
en plus spécifiques ; l’échange de gènes entre en place durant une période relativement brève
organismes est alors devenu impossible, figeant de 1 Ma au cours de laquelle la température de
ainsi les mécanismes de divergence génétique. l’océan était de 100 °C ; certains spécialistes envi-
À partir de cet « ancêtre universel », deux règnes sagent une origine au niveau des sources hydro-
du vivant seraient apparus dans l’océan primitif, thermales océaniques profondes. Toutefois, ce
les Bactéries et les Archaea. Plus tardivement, les système hydrothermal a pu être un refuge pour
processus d’endosymbioses ont permis l’émer- les micro-organismes hyperthermophiles lors du
gence du règne des Eucaryotes. refroidissement de l’océan. Une hypothèse alter-
Cette vue standard sur l’origine du vivant native est celle de la « Noah hyperthermophile ».
implique clairement, mais ne prouve absolument Selon cette théorie, l’ancêtre universel n’était
pas que le dernier ancêtre commun à l’origine pas forcément hyperthermophile, mais se serait
de ces trois règnes vivait dans un milieu chaud diversifié à partir d’un Éden colonisé, entre autres,
en utilisant les processus de chimiosynthèse. par des organismes incluant des hyperthermo-
C’est l’hypothèse de l’Éden des micro-organismes philes proches d’un système hydrothermal. Au
hyperthermophiles. début de la période archéenne, il est vraisem-

Louvain [numéro 148 | juin 2004] 25


THÈME Océans : aux extrêmes de la vie

considérés au moment de leur décou-


verte comme les ancêtres des bacté-
ries « vraies ». Aujourd’hui, il est
cependant admis que ces micro-orga-
nismes constituent une lignée bien à
part. Une ultime alternative à ces théo-
ries est la piste suivie par les exobio-
logistes qui voudrait que la vie ter-
restre ait une origine spatiale.
Ainsi, en dépit de notre compré-
hension des processus gouvernant
D.R.

l’évolution des espèces et malgré


quelques avancées spectaculaires dans
L’origine de la vie est un mystère que blable que l’ impact d’une météorite ait chauffé les domaines de la chimie prébiotique ou dans
l’océan peut nous aider à décrypter. l’océan aux alentours de 100 °C. Ainsi, seuls les l’étude des processus d’auto-assemblage, l’ori-
micro-organismes hyperthermophiles auraient gine même de la vie demeure un mystère. Un
pu survivre à cet impact. De ce cataclysme, deux seul élément semble essentiel pour catalyser
lignées d’organismes auraient survécu, les Bac- toutes ces réactions, l’eau. La vie est-elle née dans
téries et les Archaea. Ces derniers, des micro- l’océan au niveau des sources hydrothermales
organismes vivant actuellement au niveau des ou serait-elle venue de l’espace ? La question ne
sources hydrothermales océaniques, ont été semble pas encore avoir trouvé de réponse. ■

Le mot pour le dire : « extrémophile »


Dans ma formation gréco-latine, il fut très peu question des pro- et eucaryotes. Ils étaient inconnus aux légions d’Alexandre
et Aristote le Stagirite les ignorait royalement. Plus tard ils apparurent dans les manuels coloriés de mes enfants et tran-
chaient dans le vif : ici les pro-, cellules sans noyau, telles les bactéries ; là-bas les eu-, organismes composés de cellules à
noyau, dont champignons, plantes et animaux comme vous et moi. Trente ans plus tard, des voix autorisées rejettent tou-
tefois ce dualisme hérétique. Pour échapper au bûcher, il faut désormais adorer l’arbre trinitaire de Woese, où la fourche
binaire a poussé une troisième dent, celle des archébactéries, qui sont des pro- mâtinés d’eucaryotes.
Du coup, la question de l’origine de la vie est relancée. Car de trois choses l’une : le dernier ancêtre commun fut soit une
bactérie, soit un eucaryote primitif, soit une archébactérie. Il semble que, pour se prétendre doyenne du vivant, cette der-
nière ne soit pas sans atouts. Son nom couvre des organismes qui aiment en fait de température, de pression et de méta-
bolisme, des conditions extrêmes. Ce sont des extrémophiles. Certains adorent les sources bouillantes des fonds sous-
marins et se multiplient à des températures supérieures à 100 °C. D’autres ont un métabolisme basé sur le soufre et le fer,
quand la vie « normale » préfère le quarté carbone + hydrogène + oxygène + azote. Or certains géochimistes ont mis ces
conditions extrêmes en rapport avec celles de la terre primitive, marquée par un oxygène encore rare et des chaudrons décou-
rageant nos thermomètres les plus ambitieux.
Ces vivants d’un troisième type sont-ils dès lors plus anciens que nos acides nucléiques familiers ? Les lecteurs de Christian
de Duve (À l’écoute du vivant, Odile Jacob, chap. 4 et 5) savent déjà que l’ADN n’est sans doute qu’un mutant perfection-
né de l’ARN, qui l’a précédé. Or celui-ci, qui joue un rôle central dans la duplication des cellules, est une molécule instable
du fait de son oxygène réactif. Comme il se décompose au-dessus de 80 °C, il est peu susceptible d’avoir ébauché la vie
dans l’étuve d’il y a 4,5 milliards d’années. D’où la question: et s’il y avait, tout près de la base du trident évoqué, des esquisses
de vie nichées dans des fournaises acides ou sulfureuses ? Alors la question des extrémophiles deviendrait vitale au sens
propre. Car si toute vie procédait d’eux, des eucaryotes comme vous et moi leur devraient l’existence, de même que Woe-
se et de Duve, sans oublier Alexandre et le Stagirite. (Maurits Van Overbeke)

26 Louvain [numéro 148 | juin 2004]

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