Extrémophiles : Vie aux limites des océans
Extrémophiles : Vie aux limites des océans
Homo
fragilis
Partout, dans les endroits les plus inhospitaliers des
Sommaire océans, la vie s’installe. Des existences inscrites dans la
résistance et le dépassement des limites. Résistance aux
hautes températures des fluides hydrothermaux, aux
Sombres destins
fortes concentrations de sel dans les marais salins, à
Fernand Baguet 12
Louvain
Dans les fonds marins vivent d’étranges l’absence totale de lumière dans les abysses, ou aux
espèces qui ont développé des techniques températures négatives des eaux antarctiques. Ces
de protection et de prédation pour le organismes de l’extrême, que l’on appelle extrémophiles, témoignent de
moins… lumineuses. cette extraordinaire force qui crée l’Être exceptionnel, capable de survivre à
Une vie pleine de sel des conditions très défavorables, et colonise tout l’espace disponible. Si on
Patrick Sorgeloos rencontre également des extrémophiles dans certains milieux terrestres, tels
Gilbert Van Stappen 15 que les déserts, les conditions variées régnant dans les océans ont favorisé
Imaginez une petite crevette capable de une diversification de la vie, accroissant la biodiversité.
vivre dans des environnements Ces « accidents » de la vie posent la question de la normalité du vivant.
aquatiques saturés en sel et qui
représente une source d’alimentation L’extrême est-il l’original, le fondateur, et l’organisme que nous pensons
pour la pisciculture intensive. Voici moyen, l’extrême qui s’est tant éloigné du modèle initial ? Ainsi, la survie
Artemia. d’organismes sur des cheminées hydrothermales crachant un fluide
surchauffé à plus de 300 degrés, 2 600 mètres sous la surface des mers, nous
Les géants du froid
amène à considérer ces sites comme de possibles berceaux de la vie. Le
Gauthier Chapelle 18
Contrairement à ce que l’on pourrait Jardin d’Éden n’aurait-il été qu’un enfer fumant où nos plus lointains
penser, la faune et la flore qui peuplent parents biologiques auraient vu le jour ? Voici l’Humain devenu arrière-
les fonds marins antarctiques sont d’une petit-enfant d’extrémophiles. Et extrémophile lui-même, colonisant les
richesse et d’une variété extraordinaires.
terres gelées, traversant les déserts, mettant le pied sur la lune, explorant les
Vivre aux côtés d’un fumeur abysses. Un extrémophile bien fragile, qui doit sa survie pour l’essentiel aux
Marlène Dubuisson 21 technologies qu’il développe. Comme le ver de Pompéi privé de son tube le
Bien en deçà de la surface des océans, la protégeant des fluides hydrothermaux bouillonnants, le Singe Nu, dépouillé
vie s’est développée dans un décor de ses technologies, voit sa vie menacée. Sa survie n’est que de quelques
volcanique insolite en s’adaptant de
manière surprenante à des températures heures dans une eau à 18 °C, sa profondeur de plongée ne dépasse guère
particulièrement élevées. 150 mètres ! Une fragilité extrême. Homo sapiens sapiens fragilis, qui
appréhende dans les mécanismes de résistance des organismes
L’océan, berceau de la vie ?
extrémophiles de nouveaux moyens qui lui permettraient de se dépasser, de
Franck Zal 24
Différentes théories explicatives des repousser ses limites, de mettre à terre l’impossible, d’étendre son emprise
origines de la vie ont été avancées. Si la sur la Nature. Il scrute l’extrême, démonte l’exceptionnel, décortique
piste d’un berceau océanique est l’incroyable pour mettre à nu les solutions mises en œuvre, et s’en inspirer.
aujourd'hui privilégiée, le sujet est loin Des extrémophiles au service de la plus grande fragilité.
d’être épuisé.
Pr Jean-François Rees, coordinateur de ces pages « Thème »
Sombres destins
Fernand Baguet
D.R.
de l’animal qui ainsi se confondra avec le fond. organismes de surface. Certains se
Pour que le camouflage soit correct, il faut contentent de ce qu’ils trouvent à l’étage où ils Quelques spécimens de poissons-
que l’intensité et la couleur de la lumière ven- logent, d’autres préfèrent remonter vers des pêcheurs abyssaux. Ils ont poussé la
trale soient semblables à celles du milieu aqueux étages supérieurs plus riches en éléments nutri- sophistication jusqu’à développer un
environnant. La couleur de la lumière émise est tifs. On remarque chez les premiers une faible appât luminescent (sur leur tête).
déterminée par la nature des composants de la musculature, réduisant leur capacité de se mou-
réaction photogène ainsi que par la présence d’un voir et une énorme cavité buccale. Les seconds ont
filtre disposé à la sortie du photophore. L’en- une masse musculaire plus importante, une cavi-
semble fournit une émission de lumière bleue té buccale moins impressionnante et sont pour-
correspondant à la couleur du milieu environ- vus d’une vessie natatoire. En sécrétant de l’oxy-
nant. Le réglage de l’intensité lumineuse dépend gène dans leur vessie, ils réduisent leur densité,
d’un mécanisme différentiel: l’animal compare la ce qui leur permet d’effectuer des remontées de
lumière émise par un petit photophore, situé l’ordre de 1 000 mètres en dépensant un mini-
devant la partie inférieure de l’œil et atteignant mum d’énergie. Après s’être nourris, ils excrè-
la partie inférieure de la rétine, avec celle de la tent progressivement l’oxygène et redescendent
lumière environnante, qui atteint quant à elle la à l’étage initial par effet de gravitation.
partie supérieure de la rétine. Le camouflage est
correct lorsque la différence entre l’intensité lumi-
neuse du photophore et celle du milieu est nul-
le. La bioluminescence joue donc un rôle d’adap-
tation très important pour la vie des animaux de
la zone crépusculaire : plus de 90 % d’entre eux
sont dotés de cette faculté.
En dessous de la zone crépusculaire, « les
pêcheurs des bas-fonds » utilisent d’autres stra-
tégies : l’obscurité étant totale, la fonction visuel-
le régresse considérablement comme en témoigne
la taille minuscule de l’œil, l’absence de structu-
D.R.
Utiles à l’extrême
Plaisirs pour les yeux et l’esprit, les organismes extrémophiles jouissent également d’une très bonne réputation dans le domaine des nou-
velles technologies. Voici quelques exemples de développements appliqués basés sur l’étude de certains de ces organismes. Du côté des tem-
pératures extrêmes, deux types d’applications sont possibles. D’une part, les enzymes froides, qui devraient permettre de réduire les coûts
énergétiques liés à certaines de nos activités quotidiennes comme, par exemple, la lessive. Des protéines douées d’une capacité à décom-
poser les graisses présentes sur votre linge, les fameux « enzymes gloutons », sont souvent additionnées aux produits lessiviels classiques.
Ces enzymes sont normalement peu actives à basse température, ce qui nécessite le chauffage de l’eau de lavage. Des protéines de ce type,
isolées d’organismes vivant à très basse température, seront efficaces sans chauffage et permettront donc de réduire la consommation éner-
gétique. Le principe est vrai pour d’autres procédés industriels basés sur ce type d’enzymes.
À l’autre extrême, des enzymes « chaudes », qui résistent à la chaleur, seront utiles dans d’autres applications industrielles. Les ADN-poly-
mérases thermostables sont à l’origine de la technique d’amplification de l’ADN par polymérisation en chaîne (Polymerase Chain Reaction
ou PCR), qui s’est révélée un outil d’une puissance incomparable dans le développement du génie génétique et des biotechnologies. Dans
ce processus, l’ADN est soumis à des augmentations et réductions cycliques de la température. Lorsque celle-ci est augmentée au-delà de
70 °C, les deux brins de la double hélice d’ADN se séparent, rendant chaque brin accessible pour la polymérase. Celle-ci va alors se lier à
chaque brin et synthétiser un brin complémentaire pour chacun d’eux, formant deux doubles hélices identiques. Cette technique de copie
des molécules d’ADN en grand nombre nécessite des polymérases capables de résister et de continuer à fonctionner à des températures supé-
rieures à 70 °C. Les animaux des sources chaudes représentent une population de choix pour ce type d’applications. (Jean-François Rees)
Artemia est une crevette, un Imaginez une petite crevette capable de vivre dans des environnements
petit crustacé colonisant dans le
monde entier des environne- aquatiques saturés en sel. Un être vivant dont l’activité organique
ments hypersalins, tels que des intervient qualitativement et quantitativement dans la production de
lacs salés intérieurs et des
pannes côtières. Les seuls fac-
cette épice et qui représente également une source d’alimentation pour
teurs déterminant sa présence la pisciculture intensive. Voici Artemia.
sont la salinité et la tempéra-
ture de l’eau. La première doit être supérieure à pompant l’eau de mer
100 g/litre, soit trois fois la salinité de l’eau de séquentiellement d’un
mer ; la seconde doit être suffisamment élevée étang d’évaporation à un
pour permettre son développement et sa repro- autre, permettant ainsi la
duction. Par sa capacité à tolérer des salinités précipitation des carbo-
extrêmes, Artemia peut ainsi coloniser des milieux nates, du gypse, avant de
dont sont exclus ses prédateurs, essentiellement transférer la saumure dans
des poissons et des crustacés. Cette aptitude à un dernier étang pour
D.R.
D.R.
survivre dans des conditions extrêmes repose récolter le chlorure de
sur l’existence de formidables mécanismes d’os- sodium. La quantité et la Patrick Sorgeloos est professeur d’aquaculture, il dirige le
morégulation qui gèrent l’excrétion par les bran- qualité du sel produit sont Laboratory of Aquaculture & Artemia Reference Center
chies des sels entrant sans cesse à travers les tégu- largement déterminées par (ARC) de l’université de Gand.
ments. En outre, la crevette possède la capacité de l’activité hydrobiologique. Gilbert Van Stappen est assistant de recherche à l’ARC. Il est
synthétiser des pigments respiratoires extrême- L’explosion des popula- spécialisé dans l’étude de la crevette Artemia.
ment efficaces, qui lui permettent de prélever de tions d’algues est générale-
l’oxygène même lorsque celui-ci est peu abon- ment bénéfique parce que ces dernières favorisent
dant. l’absorption de la chaleur solaire, accroissant la
Dans un environnement optimal, l’habitat est vitesse d’évaporation de l’eau et augmentant les
colonisé très rapidement : les femelles matures rendements en sels. Mais si ces algues subsistent
peuvent produire 200 à 300 larves, les nauplii, dans l’étang, les produits qu’elles libèrent inter-
tous les 4 jours. Ceux-ci se transforment en fèrent avec la cristallisation fractionnée des sels
adultes en moins de deux semaines. Dans des et réduisent la qualité du produit final. La pré-
conditions défavorables, telles qu’une tempéra-
ture fluctuante, un déficit d’oxygène, une salini-
té trop élevée ou une diminution des ressources,
l’animal modifie son mode de reproduction : le
développement embryonnaire est arrêté préma-
turément et chaque embryon, au stade de gas-
trula, est enveloppé dans une coque protectrice.
Ces œufs de diapause, appelés cystes, sont dans
un état d’arrêt métabolique et libérés dans l’en-
vironnement. Flottant à la surface de l’eau, ils
sont agrégés par les vents et peuvent se déposer
sur les berges. Ces cystes sont alors déshydratés
et peuvent survivre ainsi de nombreuses années.
S’ils viennent à nouveau en contact avec de l’eau,
par exemple si les pluies diminuent la salinité
de l’eau, ils se réhydratent en quelques heures ;
des larves nauplii de moins d’un millimètre éclo-
sent alors et colonisent à nouveau le milieu.
Artemia est présent dans les biotopes hyper-
salins naturels, mais aussi dans les marais salins Artemia vit dans des milieux
exploités par l’homme dans les régions tropi- trois fois plus salins que l’eau
D.R.
en Martinique.
sence d’Artemia lorsque la salinité augmente per- petites que pour contrôler efficacement le déve-
met de contrôler les populations d’algues dont loppement des algues. Dans tous ces cas, l’ex-
cette dernière se nourrit, tout en produisant des ploitant peut recourir à l’inoculation d’une souche
composés essentiels à la prolifération dans l’étang mieux adaptée aux conditions locales ou pré-
d’une bactérie appelée Halobacterium. De fortes sentant une plus grande productivité. Une ges-
teneurs en ces bactéries rouges halophiles favo- tion appropriée d’Artemia améliore non seule-
risent également l’évaporation et réduisent la ment la production de sel mais présente
concentration en molécules organiques qui pour- également un autre avantage. Elle permet de
raient souiller le sel produit. générer un nouveau produit : les cystes de la cre-
Étant donné l’absence de moyens de disper- vette eux-mêmes !
sion, la distribution d’Artemia est naturellement
déterminée par les vents et les oiseaux aquatiques Alimentation et encapsulation
agissant sur les cystes. Aussi, sa répartition géo-
graphique est-elle discontinue. L’exploitant de Dans les années trente, Artemia fut adopté en
marais salants ne peut généralement pas comp- aquaculture comme substitut de la nourriture
ter sur cette dispersion opportuniste. En outre, naturelle des larves de poissons. En effet, après
certains salins sont totalement isolés des sources récolte sur le bord salin, les cystes peuvent être
naturelles d’Artemia. Dans les climats de mous- mis en conserves et générer des nauplii vivants à
sons, la dilution annuelle régulière des eaux la demande ! Après une incubation de quelques
hypersalines durant la saison des pluies et l’in- heures dans de l’eau de mer, les petites larves
vasion de prédateurs qui s’en suit, ne permet- nageuses éclosent et peuvent être servies comme
tent pas à la crevette de survivre longtemps. Dans repas aux larves d’une grande variété d’animaux
d’autres cas, les souches autochtones ont une marins et d’eau douce. Cela en fait un aliment
productivité faible et les populations restent trop de choix, peu coûteux en main d’œuvre pour
l’aquaculture commerciale. Artemia est utilisé aurait été créée par certaines compagnies com-
actuellement dans la culture intensive de la brè- merciales, ont eu comme conséquence une aug-
me, du loup de mer, du cabillaud, du turbot, de mentation très importante du prix des cystes.
l’halibut, de la plie, de l’esturgeon, de la carpe Pour résoudre ce problème, à l’initiative du Labo-
ou du poisson-chat. Il entre également dans l’ali- ratory of Aquaculture & Artemia Reference Center
mentation des espèces commerciales de crusta- (ARC) de l’université de Gand, un groupe de tra-
cés, telles que les crevettes, l’écrevisse, le homard, vail (the International Study on Artemia, ISA) a été
la langoustine. Essentiel aux premiers stades lar- créé afin de coordonner différents projets de
vaires, Artemia est ensuite remplacé par des ali- recherche visant à améliorer la récolte, le traite-
ments formulés, qui présentent un meilleur rap- ment et la conservation des cystes d’une part, les
port coût-bénéfice. applications des nauplii et l’exploitation de nou-
L’utilisation de cette crevette comme aliment velles sources naturelles d’Artemia d’autre part.
présente encore d’autres avantages. En effet, la La diversité écologique, l’isolement des bio-
petite larve nauplius se nourrit en ingérant les topes d’Artemia et la flexibilité génétique de l’es-
particules présentes dans l’eau de mer. Ces par- pèce ont mené à la formation de centaines de
ticules sont normalement des algues microsco- variétés géographiques. Avec l’exploration des
piques. Profitant de ce mode de nutrition, des habitats potentiels, cette liste s’allonge conti-
chercheurs ont développé des techniques de bio- nuellement. La caractérisation des souches est
encapsulation de substances devant être admi- cruciale tant les populations présentent de diver-
nistrées aux larves de poissons et de crustacés. sité. Cette démarche implique une analyse éla-
Des acides-gras polyinsaturés, des vitamines, borée de leur morphologie, de leur physiologie,
des médicaments et des vaccins sont ainsi pla- de leur écologie, ainsi que de leurs caractéris-
cés dans l’eau contenant les nauplii ; ces derniers tiques biochimiques et génétiques. La subdivi-
les ingèrent et servent alors de « capsules » sion du genre en espèces, l’occurrence de formes
vivantes qui seront absorbées par les larves de parthénogénétiques (composées exclusivement
poissons ou de crustacés. Cette approche a des de femelles) et dioïques (comportant des mâles
répercussions importantes sur la survie des et des femelles), la flexibilité génétique et la for-
larves, sur leur croissance, le succès de leur méta- mation de nouvelles espèces
morphose ainsi que sur leur résistance au stress (spéciation) ont des implications L’aquaculture consomme
et aux maladies. Tout un marché de produits directes en aquaculture. La qua-
d’encapsulation a donc ainsi vu le jour. Parallè- lité d’Artemia (taux d’éclosion, plus de 2000 tonnes de cystes
lement, des techniques ont été développées afin morphométrie) diffère d’une
de rendre le cyste viable tout en éliminant sa souche à l’autre et d’une locali-
d’Artemia par an.
coque ; cette dernière est en effet colonisée par té à une autre. Aussi la valeur
des bactéries pouvant infecter les bassins d’éle- nutritive des nauplii est très variable d’une pro-
vage. Artemia a ainsi été également utilisé com- duction à l’autre, ce qui cause des rendements
me biomasse pour nourrir les poissons et crus- très fluctuants dans la larviculture. Dans les
tacés adultes. Tous ces développements ont années 1980, des études multidisciplinaires per-
renforcé son importance dans l’expansion de mirent d’identifier les causes de ces variations
l’aquaculture commerciale ainsi que la demande ainsi que le développement de techniques visant
en cystes. à accroître la valeur nutritive des nauplii de
moindre qualité.
Un crustacé qui peut rapporter gros Parallèlement, de nombreuses exploitations
salines de par le monde se mirent à produire des
Dans les années 1950, seules deux sources cystes de bonne qualité, fournissant de nouvelles
commerciales de nauplii existaient : les salins sources d’approvisionnement pour l’aquacultu-
côtiers dans la Baie de San Francisco et le Grand re locale. Au cours de la dernière décennie, la
Lac Salé (Great Salt Lake) dans l’Utah. Avec le consommation de cystes d’Artemia a crû de
développement de la culture des poissons et des manière exponentielle suite au développement
crevettes dans les années 1960-1970, la demande explosif de l’aquaculture de crevettes et de pois-
accrue combinée à un déclin de la production sons. La consommation annuelle atteint actuel-
dans l’Utah, des taxes élevées d’importation dans lement plus de 2000 tonnes, dont plus de 90 %
certains pays du Tiers-monde et une pénurie qui proviennent du Great Salt Lake ! ■
Recouvert de glace à 95 %, le continent antarc- tie des fonds marins de la planète (soit tous ceux
tique est bien le plus froid, le plus venteux et le d’une profondeur inférieure à 3 000 mètres) sont
plus inhospitalier de la Planète ; le seul d’ailleurs exposés en permanence à une température de
où aucun Homo sapiens sapiens ne se soit jamais quatre degrés centigrades, soit donc à peine cinq
installé de façon permanente. En dehors de degrés de plus qu’en Antarctique. Il n’a donc fal-
quelques acariens et insectes, les animaux qu’on lu que peu de modifications physiologiques pour
y rencontre — oiseaux et mammifères — dépen- passer d’un habitat à l’autre. Les températures
dent tous de la mer pour se nourrir. C’est par froides et stables de l’écosystème côtier antarc-
exemple le cas des manchots empereurs, tant tique entraînent toutefois plusieurs conséquences
D.R.
vantés pour leurs stupéfiantes adaptations au pour les organismes qui y vivent.
froid glacial de l’hiver polaire. Comme les pétrels, La première est liée à la relation inverse exis-
Gauthier Chapelle est sternes et autres cormorans qui se reproduisent tant entre la solubilité des gaz et la température.
ingénieur agronome et
docteur en biologie de
sur les côtes antarctiques, les manchots empe- Elle implique que les eaux antarctiques, tout en
l’UCL. Collaborateur reurs ne trouvent leur pitance que dans l’Océan étant les plus froides, sont aussi celles qui contien-
scientifique à l’Institut austral. Que peuvent-ils bien trouver pour se nent le plus d’oxygène dissous, ainsi disponible
royal des Sciences nourrir dans une eau dont la température varie en plus grande quantité pour la respiration. Ces
naturelles de Belgique, il entre –1,8 et –1,9 degrés centigrades ? basses températures permettent également l’exis-
est aujourd’hui tence de métabolismes particulièrement réduits
responsable scientifique à
la Fondation polaire
Une biodiversité étonnante pour les animaux ectothermes, plus communé-
internationale. ment appelés « à sang froid ». En effet, si les
Une brève plongée sous la banquise hiverna- phoques ou les manchots fonctionnent, tout com-
le nous renseigne rapidement : dans les eaux me nous, à une température interne maintenue
froides et sombres nagent par endroits des mil- constante — on les dit donc « endothermes » —
liers, voire des millions d’animaux ressemblant et comprise entre 30 et 40 degrés suivant les
à s’y méprendre à nos crevettes. Ce sont des espèces, ce n’est pas le cas des invertébrés marins
« Euphausiacés », mieux connus sous le nom de qui, en alignant leur température sur celle du
krill : la nourriture de base des baleines, otaries, milieu extérieur — d’où leur nom d’« ecto-
phoques, manchots, poissons et calmars. Cette thermes » — évitent une dépense supplémen-
abondance de prédateurs a fait du krill l’espèce- taire d’énergie. Cette différence explique que
clé de l’écosystème antarctique. Mais ce n’est pas nous percevions les pôles comme des environ-
tout, car en suivant vers le bas la pluie de nements hostiles… Par contre, les températures
cadavres, de mues et d’excréments provenant de particulièrement froides n’affectent pas les ani-
ces nuages de crustacés, nous atteignons les maux ectothermes du benthos antarctique, qui
fonds, où nous attend une découverte surpre- peuvent ainsi adopter des stratégies plus difficiles
nante : la faune et la flore qui y vivent — le ben- à établir ailleurs. C’est ainsi que de nombreux
thos — y semblent aussi variées et denses que organismes antarctiques présentent une longévité
celles des récifs coralliens ! Éponges siliceuses, particulièrement étendue, un facteur décisif dans
coraux mous, anémones de mer, bryozoaires, la mise en place des hautes densités et des bio-
étoiles de mer, ascidies, concombres de mer, cre- masses rencontrées.
vettes, poissons, algues (quand la surface est suf- D’autres caractéristiques de ces écosystèmes,
fisamment proche) se déploient devant l’objectif toujours liées au froid extrême, résultent de la
des robots sous-marins et sur l’écran des biolo- présence de la glace. Dans les eaux les moins pro-
gistes qui les dirigent… Quelle biodiversité, dans fondes, l’abrasion quasi-permanente des frag-
cet environnement a priori si hostile ! ments de banquise ou d’icebergs limite la pré-
Si ce foisonnement peut surprendre de prime sence des macro-algues et étend ainsi jusqu’à la
abord, il convient de rappeler que la majeure par- côte la dominance du phytoplancton sur la pro-
duction végétale. Par ailleurs, cette abrasion peut crevettes, ce qui augmente encore la visibilité des
atteindre aussi les eaux profondes, jusqu’à 300 amphipodes, ainsi que celle de leurs cousins les
mètres pour les plus grands icebergs. En « labou- cloportes aquatiques, ou Isopodes.
rant » le fond, ceux-ci détruisent le benthos sur La seconde raison est liée à ce qui faisait l’ob-
leur passage, créant ainsi une succession de stades jet de ma thèse et sur lequel je souhaite m’étendre
de recolonisation et augmentant dès lors l’hété- plus longuement: le gigantisme des amphipodes
rogénéité des peuplements et des habitats. Enfin, antarctiques. En effet, si la majorité des amphi-
les eaux antarctiques sont également connues podes des régions tropicales et tempérées n’at-
pour le caractère hautement saisonnier du pic de teint pas 3 cm de longueur, l’on peut néanmoins
production du phytoplancton en raison du fort trouver un nombre significatif d’espèces plus
contraste de lumière été-hiver. Couplé à une réac- grandes (jusqu’à 10 cm) dans les régions polaires
tion de croissance du plancton animal (ou zoo- — et donc en Antarctique —, mais aussi au lac
plancton) plus lente qu’en région tempérée, ce Baïkal, au fin fond de la Sibérie !
pic se traduit ainsi par un apport important Cette tendance au gigantisme que montrent les
d’algues planctoniques vers les fonds, à desti- amphipodes antarctiques et avec eux de nom-
nation du benthos. breux autres invertébrés benthiques, n’était pas
encore bien comprise, bien qu’elle ait été sou-
Exubérance et gigantisme vent attribuée aux basses températures et à leur
effet sur le métabolisme. Pour s’attaquer à la com-
Au sein de la faune des fonds marins, un grou- préhension de ce phénomène (ainsi que pour
pe particulier de crustacés a retenu l’attention pouvoir comprendre pourquoi il s’appliquait
de l’équipe du Dr De Broyer (Institut royal des aussi au lac Baïkal), nous avons commencé par
Sciences naturelles de Belgique), avec qui j’ai fait une étude approfondie de la taille de plus de
ma thèse. Ce sont les amphipodes, auxquels 2000 espèces d’amphipodes benthiques répar-
appartiennent les puces de mer que nous avons ties dans 15 localités géographiques, depuis les
tous croisées lors de pique-niques sur la plage. tropiques jusqu’aux pôles, en eaux douces com-
C’est que si les amphipodes se rencontrent dans me en eaux marines. Les 15 spectres de taille ain-
la plupart des habitats aquatiques, ils sont par- si obtenus indiquent une tendance claire: la taille
ticulièrement abondants et spectaculaires en moyenne des espèces d’amphipodes de chaque
Antarctique. Cette exubérance est due essentiel- site — et plus encore la taille des espèces les plus
lement à deux facteurs. Tout d’abord à une éton- grandes — s’accroît avec la latitude et donc
nante diversité, puisque l’on compte près de 500 lorsque la température diminue. Mais pas la taille
espèces de crustacés amphipodes autour de l’An- des plus petites espèces, qui, elle, n’augmente
tarctique, et qu’on estime à 1 500 le nombre d’es- pratiquement pas! Autrement dit, plus les amphi-
pèces supplémentaires qui pourraient y être podes se rapprochent des pôles, plus ils peuvent
décrites à l’avenir. En outre, les crustacés marins être grands. Mais ils ne le doivent pas… Ce qui
parmi les plus spectaculaires et les plus répandus, signifie aussi que nous ne devons plus chercher
les décapodes, y sont soit absents dans le cas des un facteur qui augmente la taille de toutes les
crabes, soit très peu diversifiés dans celui des espèces, mais bien qui permette à certaines
espèces d’atteindre ces plus grandes tailles grands qu’en Antarctique ! C’est là qu’intervient
lorsque cela s’avére un avantage adaptatif spé- à nouveau la solubilité de l’oxygène. Car si les
cifique. eaux polaires, plus froides, en contenaient déjà
beaucoup, l’absence de sel dans les eaux de la
O2 et H2O « Perle de Sibérie » permettait à plus d’oxygène
encore de s’y dissoudre. Chaque thèse compor-
Nous devions aussi nous attaquer à un autre te son instant de vérité : dans ce cas, c’est alors
problème, qui allait bientôt nous permettre de qu’il s’est produit. Car en remplaçant la tempé-
Fragments de banquise et d’icebergs en comprendre le gigantisme polaire : le lac Baïkal. rature de chaque site par la quantité d’oxygène
Antarctique. Alors que ses eaux étaient en moyenne plus dissous à saturation dans la relation avec la taille
Sous la glace, une biodiversité chaudes de 6 degrés, à notre grande surprise, les maximale des amphipodes, comme par enchan-
étonnante. amphipodes les plus grands y étaient encore plus tement, tous les points se sont alignés… Il res-
tait alors à expliquer la cause de cette corrélation
exceptionnelle. Contre toute attente, celle-ci se
présenta sous la forme d’une notion de base de
la géométrie dans l’espace. En effet, ce qui déter-
mine la quantité d’oxygène consommée par un
organisme est bien le volume des cellules qui le
composent et utilisent ce gaz indispensable à la
respiration. D’autre part, l’entrée d’oxygène dans
le corps se fait à travers une surface respiratoire
(comme les alvéoles pulmonaires chez nous). Or
tout objet qui grandit voit son volume augmen-
ter plus vite (au cube) que sa surface externe (au
carré). Ce qui explique pourquoi les petits pois
refroidissent plus vite que les pommes de terre…
Dans le cas de nos amphipodes, plus il y a
d’oxygène disponible dans l’eau, plus le volu-
me peut augmenter sans devenir « menaçant »
par rapport à la surface respiratoire. Dès lors, les
plus grandes espèces de chaque site peuvent être
considérées comme des spécialistes ayant « pous-
sé » à sa limite le rapport volume/surface accep-
table pour la respiration, afin de profiter au mieux
de l’avantage sélectif particulier (et différent au
cas par cas) fourni par cette grande taille. Et
puisque c’est là qu’on trouve le plus d’oxygène,
c’est bien en Antarctique et au Lac Baïkal que
cette stratégie a été menée à son paroxysme…
Pour conclure, ajoutons que cette étude en
conforte d’autres, notamment celle qui avait émis
l’hypothèse de l’oxygène pour justifier la taille des
libellules géantes du Carbonifère, à une époque
où la concentration atmosphérique de l’oxygène
atteignait 30 à 35 % (contre 21 % de nos jours).
Enfin, ces résultats ont également des implica-
tions environnementales. En effet, toute dimi-
nution de l’oxygène dissous en milieu aquatique,
qu’elle soit due à une pollution organique dans
le lac Baïkal ou au réchauffement climatique en
Antarctique, affectera d’abord les espèces les plus
G. Chapelle
En 1977, les passagers du sub- Bien en deçà de la surface des océans, la vie s’est développée dans un
mersible Alvin, qui étudiaient l’ex-
pansion des dorsales océaniques, décor volcanique insolite en s’adaptant de manière surprenante à des
découvraient, éberlués, par 2 600 températures particulièrement élevées mais aussi en élaborant des
mètres de profondeur et à proxi-
mité immédiate d’une source
stratégies alimentaires très particulières.
hydrothermale sous-marine, une
faune tellement exubérante qu’ils nommèrent s’agglutinent sur les
l’endroit The garden of Eden. Depuis, de nombreux parois minérales. Ces
sites hydrothermaux ont été répertoriés sur toutes vers polychètes (envi-
les dorsales océaniques du globe. Ce sont, à ron 9 centimètres de
chaque fois, de véritables oasis de vie qui sont long pour 2 centimètres
découvertes. maximum de diamètre)
portent bien leur nom
Un fluide vital de « vers de Pompéi »
(Alvinella pompejana) et
Au centre du décor de ces scènes surréalistes, pourraient figurer au
des cheminées minérales s’élèvent à une dizaine livre des records au titre
de mètres de hauteur au-dessus du plancher « d’animaux les plus
D.R.
océanique et crachent un fluide dont la tempé- chauds » de la planète.
rature peut atteindre 400 °C (voir photo page 22). Ils sont capables de sup-
Lorsque ce fluide hydrothermal entre en contact porter des températures de l’ordre de 40 à 80 °C, Marlène Dubuisson est
avec l’eau froide du fond de l’océan, les compo- voire 105 °C selon certains chercheurs ! docteur en biologie ; elle
sés métalliques dont il s’est chargé lors de son est actuellement chargée de
recherches à l’UCL. Elle
périple sous la croûte terrestre cristallisent sou- Grands vers travaille dans le laboratoire
dainement avant de se déposer sous la forme de de biologie cellulaire de
cheminées de minéraux solidifiés. Ces dernières Au pied des cheminées, là où la température l’Institut des Sciences de la
sont souvent rebaptisées « fumeurs » à cause des de l’eau atteint 10 à 30 °C, foisonnent de grands Vie de l’UCL où elle étudie
épais nuages générés par cette « pluie chimique ». vers vestimentifères, les Riftia pachyptila. Ils for- les systèmes antioxydants
Ce sont en majorité du fer et du soufre qui sont ment de véritables bouquets, composés de tubes chez les mammifères et les
expulsés sous la forme de sulfure de fer, compo- invertébrés marins.
chitineux blancs nacrés de 1 à 2 mètres de long et
sé responsable de la couleur noire de ces sources. de plusieurs centimètres de diamètre, desquels
Il existe également des « fumeurs » blancs, qui cra- jaillissent des panaches branchiaux rouge vif. Ce
chent alors un fluide moins chaud, contenant ver synthétise lui-même son tube, dont la partie
plutôt du calcium et du silicium. basale est fixée au substrat. Lorsqu’il n’est pas
Dans ces milieux inhospitaliers fortement dérangé, Riftia étend à l’extérieur son panache
toxiques — le fluide hydrothermal chaud qui y cir- branchial rétractile. Le grand nombre de vais-
cule est chargé en hydrogène sulfuré, arsenic, seaux sanguins dans ce panache permet des
cadmium, plomb et uranium —, où la lumière ne échanges efficaces de molécules dissoutes entre
pénètre jamais, où règnent des températures éle- le sang de l’animal et l’environnement. Toute une
vées et des pressions inimaginables, vit une fau- faune vit parmi les tubes entrelacés des Riftia.
ne tout à fait unique, dans des quantités 1 000 à Des crabes, des poissons déambulent dans cette
10000 fois supérieures à celles rencontrées ailleurs forêt de tubes, dont les parois sont colonisées par
dans les abysses. Tout un écosystème se déve- de petits mollusques. Autour des cheminées et
loppe de façon concentrique autour des chemi- des Riftia, là où l’eau est plus froide, des moules
nées, les espèces occupant des zones correspon- et des coquillages géants, dont la coquille peut
dant à un compromis entre leurs besoins nutritifs atteindre un demi mètre, forment de véritables
et les limites physiologiques qui leur sont propres. « champs ».
À même les cheminées, au « pôle chaud » des À de telles profondeurs, l’absence totale de
sources, de petits vers vivent dans des tubes blan- lumière rend la photosynthèse impossible. Au
châtres ouverts aux deux extrémités et dont les moment de la découverte des « fumeurs », la pos-
concrétions forment des pelotes blanches qui sibilité d’une vie sans énergie solaire n’était pas
fond, les utilisent comme un indicateur de la pré- qui servent entre autres à fixer les dérivés du
sence d’une cheminée active à proximité. Cette soufre et à diminuer la concentration en sulfures
faune de prédateurs vit autour des sources sans libres toxiques. D’autres vers produisent une
participer à la synthèse de matière organique. épaisse couche de mucus qui servirait à empri-
D’autres animaux peu mobiles ingèrent directe- sonner les éléments chimiques toxiques et les
ment la matière organique en filtrant les parti- métaux. Les tubes, carapaces, et autres coquilles
cules en suspension dans le milieu environnant. joueraient également un rôle dans la protection
de ces organismes en leur servant de boucliers.
Un environnement à haut risque Nombre de protéines spécialisées dans la détoxi-
cation de molécules dangereuses sont présentes
Les espèces animales qui vivent autour des à la surface du corps de plusieurs espèces. Enfin,
sources hydrothermales, si elles ont de la nour- la consommation des sulfures par les microbes
riture à profusion grâce aux bactéries chimio- symbiotiques constitue en elle-même un facteur
synthétiques, doivent cependant se protéger non négligeable de réduction de la quantité de ces
contre de nombreuses molécules fortement composés.
toxiques telles que l’hydrogène sulfuré. Ce com- La découverte des sources hydrothermales et
posé, à l’instar du cyanure, est en effet capable, de leur écosystème associé, en plus de boule-
même à de très faibles concentrations, d’inhiber verser les théories biochimiques qui semblaient
une enzyme-clé de la respiration cellulaire et de immuables, a porté au grand jour de nombreuses
bloquer ainsi une fonction vitale chez les êtres espèces animales jusqu’alors inconnues, dont
vivants qui y sont soumis. Or les concentrations certaines sont encore découvertes aujourd’hui.
en sulfure d’hydrogène dans le milieu environ- Les « fumeurs » abyssaux sont sources d’une vie
nant des « fumeurs » seraient fatales à tout autre dont l’étude, en plus d’être fascinante, nous
être vivant ! Parmi les adaptations développées apporte aussi des indices sur les possibles ori-
par les animaux colonisant cet habitat hostile, gines de la vie sur terre et sur la probabilité de son
citons les pigments respiratoires (hémoglobines) émergence sur d’autres planètes. Ils sont aussi
spécialisés des Riftia (un type particulier de ver), sources d’applications prometteuses. ■
Ces travaux pourraient mener à la découverte de nouveaux agents antioxydants puissants, utilisables
contre des maladies liées à des phénomènes oxydatifs, comme les maladies neurodégénératives.
ger entre eux du matériel génétique, « l’ancêtre Le paradis perdu Au pied des sources hydrothermales
universel » de la vie actuelle n’aurait pas été une océaniques, une vie foisonnante: des
cellule, mais probablement une communauté de Mais où serait apparu ce berceau favorable au vers et des crustacés par milliers.
structures chimiques, dotées du pouvoir d’au- développement des premiers stades de la vie ?
to-réplication et capables d’échanger de l’infor- Plusieurs théories s’affrontent aujourd’hui, met-
mation entre elles. Par la suite, les processus tant en scène des datations et des localisations
d’évolution ont sélectionné des protéines de plus différentes. C’est ainsi qu’il aurait pu se mettre
en plus spécifiques ; l’échange de gènes entre en place durant une période relativement brève
organismes est alors devenu impossible, figeant de 1 Ma au cours de laquelle la température de
ainsi les mécanismes de divergence génétique. l’océan était de 100 °C ; certains spécialistes envi-
À partir de cet « ancêtre universel », deux règnes sagent une origine au niveau des sources hydro-
du vivant seraient apparus dans l’océan primitif, thermales océaniques profondes. Toutefois, ce
les Bactéries et les Archaea. Plus tardivement, les système hydrothermal a pu être un refuge pour
processus d’endosymbioses ont permis l’émer- les micro-organismes hyperthermophiles lors du
gence du règne des Eucaryotes. refroidissement de l’océan. Une hypothèse alter-
Cette vue standard sur l’origine du vivant native est celle de la « Noah hyperthermophile ».
implique clairement, mais ne prouve absolument Selon cette théorie, l’ancêtre universel n’était
pas que le dernier ancêtre commun à l’origine pas forcément hyperthermophile, mais se serait
de ces trois règnes vivait dans un milieu chaud diversifié à partir d’un Éden colonisé, entre autres,
en utilisant les processus de chimiosynthèse. par des organismes incluant des hyperthermo-
C’est l’hypothèse de l’Éden des micro-organismes philes proches d’un système hydrothermal. Au
hyperthermophiles. début de la période archéenne, il est vraisem-