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La Parure de Maupassant : Contes Cruels

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La Parure de Maupassant : Contes Cruels

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Collection dirigée par Jean-Philippe Arrou-Vignod

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Illustration de couverture : Antoine Ronzon

© Éditions Gallimard Jeunesse, 2014, pour les notes et le Carnet de lecture


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Guy de Maupassant

La parure
et autres contes
cruels
Illustrations d’Antoine Ronzon

Notes et Carnet de lecture


par Philippe Delpeuch

Gallimard Jeunesse
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La parure

C’était une de ces jolies et charmantes filles,


nées, comme par une erreur du destin, dans une
famille d’employés. Elle n’avait pas de dot, pas
d’espérances, aucun moyen d’être connue, com-
prise, aimée, épousée par un homme riche et dis-
tingué ; et elle se laissa marier avec un petit
commis1 du ministère de l’Instruction publique.
Elle fut simple, ne pouvant être parée ; mais mal-
heureuse comme une déclassée ; car les femmes
n’ont point de caste ni de race, leur beauté, leur
grâce et leur charme leur servant de naissance2 et
de famille. Leur finesse native, leur instinct d’élé-
gance, leur souplesse d’esprit sont leur seule hié-
rarchie, et font des filles du peuple les égales des
plus grandes dames.

1. Commis : employé.
2. Naissance : appartenance à la noblesse.

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Elle souffrait sans cesse, se sentant née pour


toutes les délicatesses et tous les luxes. Elle souffrait
de la pauvreté de son logement, de la misère des
murs, de l’usure des sièges, de la laideur des étoffes.
Toutes ces choses, dont une autre femme de sa
caste ne se serait même pas aperçue, la torturaient
et l’indignaient. La vue de la petite Bretonne qui
faisait son humble ménage éveillait en elle des
regrets désolés et des rêves éperdus. Elle songeait
aux antichambres muettes, capitonnées avec des
tentures orientales, éclairées par de hautes tor-
chères de bronze, et aux deux grands valets en
culotte courte qui dorment dans les larges fauteuils,
assoupis par la chaleur lourde du calorifère1. Elle
songeait aux grands salons vêtus de soie ancienne,
aux meubles fins portant des bibelots inestimables,
et aux petits salons coquets, parfumés, faits pour la
causerie de cinq heures avec les amis les plus
intimes, les hommes connus et recherchés dont
toutes les femmes envient et désirent l’attention.
Quand elle s’asseyait, pour dîner, devant la table
ronde couverte d’une nappe de trois jours, en face
de son mari qui découvrait la soupière en déclarant
d’un air enchanté : « Ah ! le bon pot-au-feu ! je ne
sais rien de meilleur que cela… », elle songeait aux
dîners fins, aux argenteries reluisantes, aux tapis-
series peuplant les murailles de personnages

1. Calorifère : radiateur.

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anciens et d’oiseaux étranges au milieu d’une forêt


de féerie ; elle songeait aux plats exquis servis en
des vaisselles merveilleuses, aux galanteries chu-
chotées et écoutées avec un sourire de sphinx1,
tout en mangeant la chair rose d’une truite ou des
ailes de gélinotte.
Elle n’avait pas de toilettes, pas de bijoux, rien.
Et elle n’aimait que cela ; elle se sentait faite pour
cela. Elle eût tant désiré plaire, être enviée, être
séduisante et recherchée.
Elle avait une amie riche, une camarade de cou-
vent qu’elle ne voulait plus aller voir, tant elle
souffrait en revenant. Et elle pleurait pendant des
jours entiers, de chagrin, de regret, de désespoir et
de détresse.

Or, un soir, son mari rentra, l’air glorieux et


tenant à la main une large enveloppe.
––Tiens, dit-il, voici quelque chose pour toi.
Elle déchira vivement le papier et en tira une
carte imprimée qui portait ces mots :
« Le ministère de l’Instruction publique et
Mme Georges Ramponneau prient M. et Mme Loi-
sel de leur faire l’honneur de venir passer la soirée
à l’hôtel du ministère, le lundi 18 janvier. »
Au lieu d’être ravie, comme l’espérait son mari, elle
jeta avec dépit l’invitation sur la table, murmurant :

1. Sourire de sphinx : sourire mystérieux.

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––Que veux-tu que je fasse de cela ?


––Mais, ma chérie, je pensais que tu serais
contente. Tu ne sors jamais, et c’est une occasion,
cela, une belle ! J’ai eu une peine infinie à l’obtenir.
Tout le monde en veut ; c’est très recherché et on
n’en donne pas beaucoup aux employés. Tu verras
là tout le monde officiel.
Elle le regardait d’un œil irrité, et elle déclara
avec impatience :
––Que veux-tu que je me mette sur le dos pour
aller là ?
Il n’y avait pas songé ; il balbutia :
––Mais la robe avec laquelle tu vas au théâtre.
Elle me semble très bien, à moi…
Il se tut, stupéfait, éperdu, en voyant que sa
femme pleurait. Deux grosses larmes descendaient
lentement des coins des yeux vers les coins de la
bouche ; il bégaya :
––Qu’as-tu ? qu’as-tu ?
Mais, par un effort violent, elle avait dompté sa
peine et elle répondit d’une voix calme en essuyant
ses joues humides :
––Rien. Seulement je n’ai pas de toilette et par
conséquent je ne peux aller à cette fête. Donne ta
carte à quelque collègue dont la femme sera mieux
nippée1 que moi.
Il était désolé. Il reprit :

1. Nippée : habillée.

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––Voyons, Mathilde. Combien cela coûterait-il,


une toilette convenable, qui pourrait te servir
encore en d’autres occasions, quelque chose de très
simple ?
Elle réfléchit quelques secondes, établissant ses
comptes et songeant aussi à la somme qu’elle pou-
vait demander sans s’attirer un refus immédiat et
une exclamation effarée1 du commis économe.
Enfin, elle répondit en hésitant :
––Je ne sais pas au juste, mais il me semble
qu’avec quatre cents francs je pourrais arriver.
Il avait un peu pâli, car il réservait juste cette
somme pour acheter un fusil et s’offrir des parties
de chasse, l’été suivant, dans la plaine de Nanterre,
avec quelques amis qui allaient tirer des alouettes,
par là, le dimanche.
Il dit cependant :
––Soit. Je te donne quatre cents francs. Mais
tâche d’avoir une belle robe.

Le jour de la fête approchait, et Mme Loisel


semblait triste, inquiète, anxieuse. Sa toilette était
prête cependant. Son mari lui dit un soir :
––Qu’as-tu ? Voyons, tu es toute drôle depuis
trois jours.
Et elle répondit :
––Cela m’ennuie de n’avoir pas un bijou, pas une

1. Effarée : ahurie, stupéfiée.

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pierre, rien à mettre sur moi. J’aurai l’air misère1


comme tout. J’aimerais presque mieux ne pas aller
à cette soirée.
Il reprit :
––Tu mettras des fleurs naturelles. C’est très chic
en cette saison-ci. Pour dix francs tu auras deux ou
trois roses magnifiques.
Elle n’était point convaincue.
––Non… il n’y a rien de plus humiliant que
d’avoir l’air pauvre au milieu de femmes riches.
Mais son mari s’écria :
––Que tu es bête ! Va trouver ton amie Mme Fores-
tier et demande-lui de te prêter des bijoux. Tu es
bien assez liée avec elle pour faire cela.
Elle poussa un cri de joie.
––C’est vrai. Je n’y avais point pensé.
Le lendemain, elle se rendit chez son amie et lui
conta sa détresse.
Mme Forestier alla vers son armoire à glace, prit
un large coffret, l’apporta, l’ouvrit, et dit à
Mme Loisel :
––Choisis, ma chère.
Elle vit d’abord des bracelets, puis un collier de
perles, puis une croix vénitienne, or et pierreries,
d’un admirable travail. Elle essayait les parures
devant la glace, hésitait, ne pouvait se décider à
les quitter, à les rendre. Elle demandait toujours :

1. Misère : misérable.

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––Tu n’as plus rien d’autre ?


––Mais si. Cherche. Je ne sais pas ce qui peut te
plaire.
Tout à coup elle découvrit, dans une boîte de
satin noir, une superbe rivière1 de diamants ; et son
cœur se mit à battre d’un désir immodéré. Ses
mains tremblaient en la prenant. Elle l’attacha
autour de sa gorge, sur sa robe montante, et
demeura en extase devant elle-même.
Puis, elle demanda, hésitante, pleine d’angoisse :
––Peux-tu me prêter cela, rien que cela ?
––Mais oui, certainement.
Elle sauta au cou de son amie, l’embrassa avec
emportement, puis s’enfuit avec son trésor.

Le jour de la fête arriva. Mme Loisel eut un suc-


cès. Elle était plus jolie que toutes, élégante, gra-
cieuse, souriante et folle de joie. Tous les hommes
la regardaient, demandaient son nom, cherchaient
à être présentés. Tous les attachés du cabinet2 vou-
laient valser avec elle. Le ministre la remarqua.
Elle dansait avec ivresse, avec emportement, gri-
sée3 par le plaisir, ne pensant plus à rien, dans le
triomphe de sa beauté, dans la gloire de son succès,
dans une sorte de nuage de bonheur fait de tous

1. Rivière : collier de pierres précieuses.


2. Attaché du cabinet : personne liée à un ministère.
3. Grisée : enivrée.

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ces hommages, de toutes ces admirations, de tous


ces désirs éveillés, de cette victoire si complète et
si douce au cœur des femmes.
Elle partit vers quatre heures du matin. Son
mari, depuis minuit, dormait dans un petit salon
désert avec trois autres messieurs dont les femmes
s’amusaient beaucoup.
Il lui jeta sur les épaules les vêtements qu’il avait
apportés pour la sortie, modestes vêtements de la
vie ordinaire, dont la pauvreté jurait avec l’élé-
gance de la toilette de bal. Elle le sentit et voulut
s’enfuir, pour ne pas être remarquée par les autres
femmes qui s’enveloppaient de riches fourrures.
Loisel la retenait :
––Attends donc. Tu vas attraper froid dehors. Je
vais appeler un fiacre1.
Mais elle ne l’écoutait point et descendait rapi-
dement l’escalier. Lorsqu’ils furent dans la rue, ils
ne trouvèrent pas de voiture ; et ils se mirent à
chercher, criant après les cochers qu’ils voyaient
passer de loin.
Ils descendaient vers la Seine, désespérés, gre-
lottants. Enfin ils trouvèrent sur le quai un de ces
vieux coupés noctambules qu’on ne voit dans Paris
que la nuit venue, comme s’ils eussent été honteux
de leur misère pendant le jour.
Il les ramena jusqu’à leur porte, rue des Martyrs,

1. Fiacre : voiture à cheval, employée autrefois comme les taxis actuels.

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et ils remontèrent tristement chez eux. C’était fini,


pour elle. Et il songeait, lui, qu’il lui faudrait être
au ministère à dix heures.
Elle ôta les vêtements dont elle s’était enveloppé
les épaules, devant la glace, afin de se voir encore
une fois dans sa gloire. Mais soudain elle poussa un
cri. Elle n’avait plus sa rivière autour du cou.
Son mari, à moitié dévêtu déjà, demanda :
––Qu’est-ce que tu as ?
Elle se tourna vers lui, affolée :
––J’ai… j’ai… je n’ai plus la rivière de Mme Fores-
tier.
Il se dressa, éperdu :
––Quoi !… comment !… Ce n’est pas possible !
Et ils cherchèrent dans les plis de la robe, dans
les plis du manteau, dans les poches, partout. Ils ne
la trouvèrent point.
Il demandait :
––Tu es sûre que tu l’avais encore en quittant le
bal ?
––Oui, je l’ai touchée dans le vestibule du minis-
tère.
––Mais si tu l’avais perdue dans la rue, nous l’au-
rions entendue tomber. Elle doit être dans le fiacre.
––Oui. C’est probable. As-tu pris le numéro ?
––Non. Et toi, tu ne l’as pas regardé ?
––Non.
Ils se contemplaient atterrés. Enfin Loisel se rha-
billa.
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––Je vais, dit-il, refaire tout le trajet que nous


avons fait à pied, pour voir si je ne la retrouverai
pas.
Et il sortit. Elle demeura en toilette de soirée,
sans force pour se coucher, abattue sur une chaise,
sans feu, sans pensée.
Son mari rentra vers sept heures. Il n’avait rien
trouvé.
Il se rendit à la Préfecture de police, aux jour-
naux, pour faire promettre une récompense, aux
compagnies de petites voitures, partout enfin où
un soupçon d’espoir le poussait.
Elle attendit tout le jour, dans le même état d’ef-
farement devant cet affreux désastre.
Loisel revint le soir, avec la figure creusée, pâlie ;
il n’avait rien découvert.
––Il faut, dit-il, écrire à ton amie que tu as brisé
la fermeture de sa rivière et que tu la fais réparer.
Cela nous donnera le temps de nous retourner.
Elle écrivit sous sa dictée.

Au bout d’une semaine, ils avaient perdu toute


espérance.
Et Loisel, vieilli de cinq ans, déclara :
––Il faut aviser à1 remplacer ce bijou.
Ils prirent, le lendemain, la boîte qui l’avait ren-

1. Aviser à : songer à.

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fermé, et se rendirent chez le joaillier, dont le nom


se trouvait dedans. Il consulta ses livres :
––Ce n’est pas moi, madame, qui ai vendu cette
rivière ; j’ai dû seulement fournir l’écrin1.
Alors ils allèrent de bijoutier en bijoutier, cher-
chant une parure pareille à l’autre, consultant leurs
souvenirs, malades tous deux de chagrin et d’an-
goisse.
Ils trouvèrent, dans une boutique du Palais-
Royal, un chapelet de diamants qui leur parut
entièrement semblable à celui qu’ils cherchaient.
Il valait quarante mille francs. On le leur laisserait
à trente-six mille.
Ils prièrent donc le joaillier de ne pas le vendre
avant trois jours. Et ils firent condition qu’on le
reprendrait pour trente-quatre mille francs, si le
premier était retrouvé avant la fin de février.
Loisel possédait dix-huit mille francs que lui
avait laissés son père. Il emprunterait le reste.
Il emprunta, demandant mille francs à l’un, cinq
cents à l’autre, cinq louis par-ci, trois louis par-là.
Il fit des billets, prit des engagements ruineux, eut
affaire aux usuriers2, à toutes les races de prêteurs.
Il compromit toute la fin de son existence, risqua
sa signature sans savoir même s’il pourrait y faire

1. Écrin : coffret à bijou.


2. Usurier : personne qui prête de l’argent avec un taux d’intérêt supérieur au taux
légal.

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honneur1, et, épouvanté par les angoisses de l’ave-


nir, par la noire misère qui allait s’abattre sur lui,
par la perspective de toutes les privations phy-
siques et de toutes les tortures morales, il alla cher-
cher la rivière nouvelle, en déposant sur le
comptoir du marchand trente-six mille francs.
Quand Mme Loisel reporta la parure à
Mme Forestier, celle-ci lui dit, d’un air froissé :
––Tu aurais dû me la rendre plus tôt, car je pou-
vais en avoir besoin.
Elle n’ouvrit pas l’écrin, ce que redoutait son
amie. Si elle s’était aperçue de la substitution,
qu’aurait-elle pensé ? qu’aurait-elle dit ? Ne l’au-
rait-elle pas prise pour une voleuse ?

Mme Loisel connut la vie horrible des nécessi-


teux2. Elle prit son parti, d’ailleurs, tout d’un coup,
héroïquement. Il fallait payer cette dette effroy-
able. Elle payerait. On renvoya la bonne ; on chan-
gea de logement ; on loua sous les toits une
mansarde3.
Elle connut les gros travaux du ménage, les
odieuses besognes4 de la cuisine. Elle lava la vais-
selle, usant ses ongles roses sur les poteries grasses
et le fond des casseroles. Elle savonna le linge sale,

1. Faire honneur : tenir ses engagements.


2. Nécessiteux : pauvre.
3. Mansarde : logement aménagé sous les toits.
4. Besogne : tâche, travail.

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les chemises et les torchons, qu’elle faisait sécher


sur une corde ; elle descendit à la rue, chaque
matin, les ordures, et monta l’eau, s’arrêtant à
chaque étage pour souffler. Et, vêtue comme une
femme du peuple, elle alla chez le fruitier, chez
l’épicier, chez le boucher, le panier au bras, mar-
chandant, injuriée, défendant sou à sou son misé-
rable argent.
Il fallait chaque mois payer des billets, en renou-
veler d’autres, obtenir du temps.
Le mari travaillait, le soir, à mettre au net les
comptes d’un commerçant, et la nuit, souvent, il
faisait de la copie à cinq sous la page.
Et cette vie dura dix ans.
Au bout de dix ans, ils avaient tout restitué,
tout, avec le taux de l’usure, et l’accumulation des
intérêts superposés.
Mme Loisel semblait vieille, maintenant. Elle
était devenue la femme forte, et dure, et rude, des
ménages pauvres. Mal peignée, avec les jupes de
travers et les mains rouges, elle parlait haut, lavait
à grande eau les planchers. Mais parfois, lorsque
son mari était au bureau, elle s’asseyait auprès de
la fenêtre, et elle songeait à cette soirée d’autrefois,
à ce bal où elle avait été si belle et si fêtée.
Que serait-il arrivé si elle n’avait point perdu
cette parure ? Qui sait ? qui sait ? Comme la vie est
singulière, changeante ! Comme il faut peu de
chose pour vous perdre ou vous sauver !
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Or, un dimanche, comme elle était allée faire un


tour aux Champs-Élysées pour se délasser des
besognes de la semaine, elle aperçut tout à coup
une femme qui promenait un enfant. C’était
Mme Forestier, toujours jeune, toujours belle, tou-
jours séduisante. Mme Loisel se sentit émue.
Allait-elle lui parler ? Oui, certes. Et maintenant
qu’elle avait payé, elle lui dirait tout. Pourquoi
pas ?
Elle s’approcha.
––Bonjour, Jeanne.
L’autre ne la reconnaissait point, s’étonnant
d’être appelée ainsi familièrement par cette bour-
geoise. Elle balbutia :
––Mais… madame !… Je ne sais… Vous devez
vous tromper.
––Non. Je suis Mathilde Loisel.
Son amie poussa un cri :
––Oh !… ma pauvre Mathilde, comme tu es
changée !…
––Oui, j’ai eu des jours bien durs, depuis que je
ne t’ai vue ; et bien des misères… et cela à cause
de toi !…
––De moi… Comment ça ?
––Tu te rappelles bien cette rivière de diamants
que tu m’as prêtée pour aller à la fête du ministère.
––Oui. Eh bien ?
––Eh bien, je l’ai perdue.
––Comment ! puisque tu me l’as rapportée.
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––Je t’en ai rapporté une autre toute pareille. Et
voilà dix ans que nous la payons. Tu comprends
que ça n’était pas aisé pour nous, qui n’avions
rien… Enfin, c’est fini et je suis rudement contente.
Mme Forestier s’était arrêtée.
––Tu dis que tu as acheté une rivière de diamants
pour remplacer la mienne ?
––Oui. Tu ne t’en étais pas aperçue, hein ? Elles
étaient bien pareilles.
Et elle souriait d’une joie orgueilleuse et naïve.
Mme Forestier, fort émue, lui prit les deux mains.
––Oh ! ma pauvre Mathilde ! Mais la mienne
était fausse. Elle valait au plus cinq cents francs !…

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