36 Effets des
rayonnements ionisants
36.1. Définition des rayonnements ionisants
On appelle « rayonnement » tout flux de particules (photons, électrons, protons, neutrons,
ions, etc.) se déplaçant dans l’espace. On parle, par exemple, du rayonnement solaire
arrivant à la surface de la Terre, constitué essentiellement de photons et, en particulier, de
lumière visible. Les origines des rayonnements sont diverses : astres, appareillages ména-
gers ou industriels (lampes, fours à micro-ondes, accélérateurs de particules...), matières
radioactives.
Certains rayonnements sont dits « ionisants » : quand ils traversent la matière, ils y
créent des ions, c’est-à-dire des atomes hors de l’équilibre électrique, soit parce qu’il leur
manque un ou quelques électrons (ions positifs), soit parce qu’ils ont un ou quelques élec-
trons en trop (ions négatifs) : le long de leur trajectoire, les particules d’un tel rayonnement
peuvent « bousculer » des électrons, en en arrachant à certains atomes pour les déplacer
vers d’autres. Par les dégâts qu’ils provoquent ainsi dans la matière, ces rayonnements sont
dangereux.
Les rayonnements émis par la radioactivité – généralement appelés pour simplifier
« rayonnements radioactifs » – sont, directement ou indirectement, ionisants : c’est pour
cette raison qu’il faut s’en protéger au-delà d’une certaine intensité. Notons qu’il existe
aussi des rayonnements ionisants d’origine non radioactive, par exemple, le rayonnement
constitué des neutrons susceptibles de s’échapper d’un réacteur nucléaire (indirectement
ionisants), ou les rayonnements issus des accélérateurs.
36.2. Sources de rayonnements liés à l’énergie
nucléaire
Même si elle est loin d’être la seule, l’énergie nucléaire est à l’origine de nombreux pro-
duits radioactifs et d’intenses rayonnements ionisants. Les rayonnements émis directement
par le cœur d’un réacteur en fonctionnement sont essentiellement constitués de photons
γ et de neutrons. Ces derniers assurent la réaction en chaîne de fissions libérant l’énergie
nucléaire (cf. chapitre 27) : cheminant au hasard dans le cœur, certains risquent de s’en
332 Aspects sanitaires et environnementaux de l’énergie nucléaire
échapper. Les photons γ sont souvent émis lors des diverses réactions nucléaires, notam-
ment les fissions, les captures radiatives de neutrons et les désintégrations radioactives
des produits de fission : comme leur parcours est relativement long (à l’échelle du déci-
mètre), certains risquent également de s’échapper du cœur. (En revanche, le parcours des
fragments de fission, des particules α et des électrons est trop faible pour qu’ils puissent
s’échapper du cœur.) C’est pour arrêter ces rayonnements γ et neutroniques qu’outre les
épaisseurs conséquentes d’eau et d’acier placées au-delà du cœur (réflecteur, cuve...), on
enferme le réacteur nucléaire dans un caisson en béton. Sauf circonstance accidentelle
grave et donc très improbable, ces rayonnements sont ainsi intégralement absorbés.
Les manipulations des matières nucléaires en amont et en aval de la combustion dans
le réacteur sont aussi sources de rayonnements d’origine purement radioactive. En amont,
la radioactivité mise en jeu est peu importante : presque négligeable s’il s’agit d’uranium,
un peu plus conséquente et exigeant des précautions s’il s’agit de plutonium. En aval de
l’étape réacteur, l’activité radioactive des matières est, en revanche, considérable. Dans
un premier temps, on laisse « refroidir » en piscine les combustibles nucléaires irradiés,
pendant au moins une année, ce qui permet à beaucoup des radionucléides de « décroî-
tre » passablement, puisque les périodes sont, pour la plupart, relativement courtes ; les
rayonnements sont arrêtés par l’eau de la piscine (par circulation naturelle, l’eau emporte
également la chaleur émise par les désintégrations radioactives). Ensuite, soit on entrepose
ces assemblages irradiés avant un futur stockage définitif, soit, comme en France notam-
ment, on retraite ces assemblages : les matières énergétiques (uranium résiduel, pluto-
nium) pourront être recyclées, et les autres produits radioactifs seront conditionnés en vue
d’un stockage définitif ou d’un entreposage provisoire. Cette opération de retraitement qui
représente en terme d’industrie chimique une opération relativement standard, doit être
faite sans intervention humaine, puisque tout doit être effectué derrière des protections
suffisamment efficaces (parois de béton, piscines...).
36.3. Interactions des rayonnements
avec la matière
Les rayonnements constitués de particules chargées sont directement ionisants : les char-
ges électriques qu’ils transportent peuvent attirer les électrons rencontrés sur le passage
et ainsi créer des ions positifs et négatifs ; le transfert linéique d’énergie (par unité de lon-
gueur) est d’autant plus important que les particules sont lourdes et chargées. C’est ainsi
que les fragments de fissions – noyaux de grande masse et de forte charge – ne parcourent
que quelques micromètres bien que leur vitesse initiale se mesure en milliers de kilomè-
tres par seconde ! Il restent donc au sein de la matière combustible ou dans une mince
couche interne des gaines. Les particules α ont un parcours dans la matière solide ou
liquide de l’ordre du dixième de millimètre. (Le parcours des rayonnements dans les gaz
aux conditions usuelles sont cent à mille fois plus longs que dans la matière condensée.)
Les électrons et les positons (anti-électrons, porteurs d’une charge élémentaire positive)
effectuent un parcours de l’ordre du millimètre. Les positons terminent leur existence en
s’annihilant avec un électron de la matière ; l’annihilation transforme la masse de ces
deux particules en énergie pure, selon la relation d’Einstein E = mc2 : deux photons de
511 keV sont émis dans deux directions opposées.
36 - Effets des rayonnements ionisants 333
Les rayonnements constitués de particules neutres ne sont pas directement ionisants ;
cependant leur nocivité est similaire à celle des précédents car ces rayonnements sont à
l’origine de l’émission de particules chargées, le plus souvent des électrons.
Les photons interagissent avec la matière principalement selon trois processus :
1) L’effet photoélectrique : le photon est absorbé par un électron d’un cortège atomi-
que ; si l’énergie est suffisante, l’électron est arraché à l’atome, créant un ion et un rayon-
nement électronique.
2) L’effet Compton : le photon est diffusé par un électron et repart dans une autre
direction avec une énergie moindre, la quantité d’énergie perdue par le photon étant ac-
quise par l’électron. Là encore, un ion et un rayonnement électronique sont créés (mais
contrairement à l’effet photoélectrique, le photon continue son cheminement).
3) La création d’une paire électron-positon lorsque le photon passe au voisinage d’un
noyau atomique et si son énergie est suffisante (deux fois 511 keV – équivalent énergéti-
que de la masse de chacune des particules créées –, soit 1,02 MeV) : le photon disparaît
dans ce processus et les deux particules chargées sont émises dans la matière.
Ces interactions ayant un caractère aléatoire, la distance qui sera parcourue par un
photon d’énergie donnée dans une matière donnée n’est pas toujours la même (contrai-
rement à ce qui est observé pour les particules chargées) ; pour donner un ordre de gran-
deur, disons qu’elle est de quelques centimètres à quelques décimètres.
Les neutrons sont à l’origine de divers rayonnements selon la matière traversée et les
types d’interactions. On peut en distinguer deux classes :
1) Les diffusions : dans ces réactions, le neutron rebondit à la surface d’un noyau ren-
contré sur son passage et est ainsi plus ou moins ralenti, l’énergie perdue étant com-
muniquée au noyau percuté ; ce dernier constituera un rayonnement ionique (en outre,
quelquefois, il y a aussi émission de photons γ). L’énergie de recul est plus importante si le
noyau percuté est léger, en particulier s’il s’agit d’hydrogène : ce processus est ainsi impor-
tant dans les matériaux hydrogénés (on parle alors de l’émission de protons de recul).
2) Les absorptions qui libèrent systématiquement une nouvelle particule, le plus sou-
vent un photon, mais parfois aussi un proton ou une particule α : nous sommes ainsi
ramenés aux cas précédents.
Comme pour les photons, ces interactions, et donc les distances parcourues par les
neutrons, ont un caractère aléatoire. Si la distance entre deux diffusions successives est
typiquement de l’ordre du centimètre, la distance totale parcourue par les neutrons (à vol
d’oiseau) est plutôt de l’ordre du décimètre, car les neutrons subissent souvent de nom-
breuses diffusions avant d’être absorbés.
36.4. Effets des rayonnements sur la matière
inerte
D’une façon générale, l’action des rayonnements sur la matière se traduit par une dégrada-
tion des propriétés des matériaux. En voici quelques exemples caractéristiques.
334 Aspects sanitaires et environnementaux de l’énergie nucléaire
Les composants électroniques standards sont très sensibles à l’action des rayonne-
ments, en particulier aux neutrons (déplacements d’atomes) et aux électrons émis lors
des interactions avec la matière des rayonnements γ : ceux-ci risquent de provoquer des
courts-circuits et d’induire ainsi des signaux parasites. Par le choix des matériaux, par une
optimisation de l’architecture des circuits et par l’interposition d’écrans, on sait, dans une
certaine mesure durcir l’électronique de façon à la rendre moins sensible. Cela est néces-
saire notamment pour l’électronique placée dans ou près du cœur des réacteurs nucléai-
res, celle des satellites artificiels (le rayonnement ambiant dans l’espace interplanétaire
est important) et pour les composants des armements susceptibles d’être atteints par les
rayonnements d’une explosion nucléaire.
Les gaines des crayons de combustible des réacteurs nucléaires sont soumises pen-
dant toute la durée de l’irradiation en réacteur à un intense niveau de rayonnement, en
particulier par les neutrons rapides provoquant de nombreux déplacements d’atomes par
les chocs sur des noyaux et les chocs de ces derniers sur leurs voisins. Ces déplacements
d’atomes – on peut atteindre une centaine de déplacements par atome au cours de l’ir-
radiation d’un assemblage de réacteurs à neutrons rapides – provoquent des défauts (la-
cunes et atomes interstitiels supplémentaires) qui, heureusement, se résorbent dans une
certaine mesure au cours du temps. Cependant, c’est généralement davantage le risque
de rupture de gaine que l’usure de la matière fissile qui limite la durée d’irradiation des
combustibles nucléaires (en pratique, de l’ordre de quatre ans).
La cuve des réacteurs à eau, bien que séparée du cœur proprement dit par 20 ou
30 centimètres d’eau et d’acier, reçoit un flux de neutrons rapides relativement intense
(dans les réacteurs à eau, le parcours moyen des neutrons rapides est plus long que celui
des neutrons lents et, évidemment, les collisions des neutrons sur les noyaux provoquent
d’autant plus de dégâts que l’énergie des neutrons est élevée). Cette irradiation fragilise
à la longue l’acier de la cuve en le rendant plus cassant. Il est, bien entendu, totalement
exclu de tolérer une rupture de cuve, et il n’est pas techniquement envisageable de rem-
placer ce composant des centrales nucléaires à eau. C’est pourquoi on choisit des plans de
chargement qui limitent le flux reçu par la cuve ; une surveillance de l’irradiation reçue est
faite, grâce à des calculs prévisionnels et à l’examen d’éprouvettes constituées du même
acier que celui de la cuve et placées sur la paroi interne, pour s’assurer qu’il n’y aura
aucun risque pendant toute la durée de vie prévue pour le réacteur.
Sans chercher l’exhaustivité, voici un quatrième exemple : les matériaux d’enrobage
des déchets radioactifs – acier, bitume, ciment, verre, etc. – subiront pendant toute la du-
rée de décroissance radioactive de ces déchets les rayonnements α, β et γ qu’ils émettront.
Là aussi, les problèmes de tenue des matériaux doivent être résolus.
36.5. Effets des rayonnements sur la matière
vivante
Fondamentalement, les mécanismes d’interaction des rayonnements avec la matière vi-
vante sont bien sûr les mêmes qu’avec la matière inerte. Cependant les spécificités des
réactions, la grande sensibilité des tissus vivants et les implications en terme de radiopro-
tection méritent que nous précisions quelques points.
36 - Effets des rayonnements ionisants 335
La matière vivante, dans sa structure et dans les très nombreuses réactions chimiques
mises en jeu est extrêmement complexe, et souvent mal connue dans les détails... en par-
ticulier pour ce qui concerne l’effet des rayonnements.
Les organismes vivants sont constitués de cellules. Chez les organismes supérieurs, tel
l’homme, chaque cellule, limitée par une membrane, contient le cytoplasme, véritable
usine où se déroulent toutes les réactions chimiques de la vie, et le noyau contenant les
longs filaments d’ADN (acide désoxyribonucléique) où est stockée l’information néces-
saire à l’être vivant et celle qui sera transmise à la descendance.
36.5.1. Perturbations du métabolisme cellulaire
Les ions créés par les rayonnements induisent des perturbations dans l’« usine chimique »
évidemment d’autant plus importantes que la quantité de rayonnement reçue (la dose) est
élevée.
Ces perturbations sont analogues à celle qu’induit le soleil si on s’y expose trop long-
temps, c’est-à-dire des brûlures (sauf que ces « brûlures » ne sont pas forcément en sur-
face mais peuvent être internes). Si la dose reçue n’est pas trop importante, une guérison
spontanée intervient. Si la dose est forte, des symptômes graves, voire un décès, peuvent
survenir.
36.5.2. Effets des rayonnements sur l’ADN des noyaux
cellulaires
Les filaments en double hélice de l’ADN sont particulièrement sensibles au dégâts dus
aux ionisations. Si ces dégâts sont localisés, les mécanismes naturels de réparations peu-
vent, en général, les corriger ; cependant des erreurs peuvent subsister. Ces erreurs n’ont,
souvent, pas de conséquence immédiate, mais peuvent, à long terme, contribuer à un
cancer ; on peut craindre aussi (bien qu’on ait jamais montré, chez l’homme, que cette
crainte soit fondée) que le défaut soit transmis à la descendance.
Si la dose de rayonnement est forte, les dégâts à l’ADN sont trop nombreux pour que les
mécanismes de réparation puisse y remédier : à relativement court terme, ils conduiront à
la mort de la cellule... et si beaucoup de cellules sont ainsi concernées, à la mort du sujet.
36.5.3. Effets stochastiques et effets déterministes
Ces mécanismes expliquent les deux types d’effets observés chez l’homme et les
animaux.
Si la dose est forte, au-delà d’un demi gray environ (voir paragraphe 36.6 pour la dé-
finition des unités), sa manifestation est dite « déterministe » : cela veut dire qu’il est sûr
qu’un effet sera observé (comme nous l’avons dit, analogue à une brûlure). Sa gravité sera
d’autant plus forte que la dose reçue aura été élevée. Si la dose dépasse quelques grays, la
mort sera irrémédiable quels que soient les soins qui auront été prodigués.
Pour les faibles doses, aucun effet immédiat n’est observé. Cependant, à long terme –
quelques années à quelques dizaines d’années – un cancer « radio-induit » (conséquence
336 Aspects sanitaires et environnementaux de l’énergie nucléaire
de l’exposition aux rayonnements) peut survenir : sa gravité n’est pas liée à la dose reçue ;
seule la probabilité d’occurrence s’accroît avec cette dose. Un tel effet est qualifié de
« stochastique » (c’est-à-dire à caractère probabiliste).
Ces deux effets sont somatiques, c’est-à-dire ne concernent que l’individu qui a été
exposé et non sa descendance. Parmi les effets stochastiques, on pourrait craindre qu’il
y ait des effets génétiques, c’est-à-dire affectant l’ADN des gènes des cellules sexuelles
et donc transmis à la descendance : répétons qu’aucun effet génétique n’a jamais été ob-
servé chez l’homme.
36.5.4. Études épidémiologiques
Comme pour tout ce qui concerne l’incidence de l’environnement sur la santé de l’hom-
me – par exemple le tabagisme, la pollution, etc. – des études statistiques de « cohortes »
(groupes de population sélectionnés) sont nécessaires pour prouver les effets et apprécier
la nocivité des causes.
En ce qui concerne les effets des rayonnements, ces études épidémiologiques sont
difficiles car les effectifs concernés sont peu importants : l’effet des fortes doses n’a pu être
examiné que sur les (heureusement) très rares accidents (la plupart dus à des manipulations
incontrôlées de sources radioactives utilisées par les hôpitaux ou l’industrie) et les victimes
des explosions nucléaires de Hiroshima et de Nagasaki. L’effet des ces doses relativement
faibles a pu être quantifié sur les survivants de ces explosions et sur des populations qui
ont été exposées à des doses non négligeables à l’époque où ces effets étaient moins bien
connus et les mesures de radioprotection moins strictes qu’aujourd’hui : mineurs des mi-
nes d’uranium, ouvrières peignant, avant guerre, les cadrans des montres lumineuses avec
une peinture contenant du radium, etc. L’effet (forcément uniquement stochastique) des
faibles doses est très difficile, s’il existe, à mettre en évidence car, quel que soit l’effectif
examiné, la statistique est trop peu précise : les éventuels cancers radio-induits sont infi-
niment « dilués » dans des cancers beaucoup plus nombreux ayant d’autres causes, par
exemple les habitudes alimentaires ou l’usage de l’alcool ou du tabac. C’est ainsi qu’on
n’a jamais pu mettre en évidence une quelconque corrélation entre le risque de cancer et
la dose d’irradiation naturelle selon les régions (les sols granitiques, par exemple, conte-
nant de l’uranium, du thorium et leurs descendants radioactifs, amènent à une dose natu-
relle pour les habitants de ces régions sensiblement plus forte qu’ailleurs).
Ces études épidémiologiques sur l’homme sont complétées par des études sur l’ani-
mal, qu’on peut soumettre à des doses bien calibrées. Mais, outre les difficultés d’ordre
statistique qu’on retrouve pour les mêmes raisons en ce qui concerne les effets stochas-
tiques, on se heurte au fait que la sensibilité aux rayonnements est assez variable selon
les espèces et même celles qui sont proches de l’homme ne fournissent pas toujours des
informations réellement significatives.
36.5.5. Y a-t-il un seuil de nocivité de l’irradiation par les
rayonnements ?
On voit donc que si l’effet des fortes doses est aujourd’hui bien cerné, celui des faibles
doses n’est encore connu que de façon très floue. Certes, la probabilité de cancer par
unité de dose radioactive a pu être chiffrée à partir des études de « cohortes » qui ont
36 - Effets des rayonnements ionisants 337
été soumises à des doses moyennes, mais peut-on extrapoler et comment extrapoler aux
faibles doses ?
Par prudence, pour élaborer la réglementation en matière de radioprotection, on extra-
pole avec la loi mathématique la plus pessimiste, et on admet qu’il n’y a pas de seuil : on
suppose que même les doses infimes peuvent avoir des effets avec une probabilité, certes,
infime, mais non nulle.
Cela étant, il ne serait pas invraisemblable, compte tenu des mécanismes cellulaires
de réparation, qu’un seuil existe, en deçà duquel aucun effet nocif n’existerait. (D’aucuns
ont même avancé que la vie n’aurait pas pu émerger sans les rayonnements radioactifs ! Il
est sûr en tout cas que les doses de rayonnements naturelles étaient beaucoup plus fortes
autrefois, notamment lors de l’apparition de la vie sur Terre, qu’aujourd’hui.)
Actuellement, des études épidémiologiques à grande échelle sont poursuivies pour
tenter de cerner au mieux les effets des faibles doses ; mais il est certain, pour les raisons
qui ont été indiquées, qu’un domaine du côté des faibles doses ne pourra pas être com-
plètement exploré expérimentalement.
36.6. Grandeurs et unités de la radioprotection
Outre les notions usuelles de radioactivité (type de radioactivité, période), la radioprotec-
tion utilise deux notions qu’il convient de soigneusement distinguer : l’activité quantifie
l’intensité d’une source de rayonnement (en général, radioactive) donc un risque potentiel
si l’on ne s’en protège pas ; la dose quantifie ce qui a été effectivement reçu par un indi-
vidu qui a été exposé à des rayonnements (provenant d’une source externe) ou contaminé
par des produits radioactifs (contamination externe si ces produits sont resté en surface, ou
contamination interne s’ils ont été inhalés ou ingérés).
36.6.1. Activité radioactive
L’activité radioactive (voir chapitre 25) se mesure en becquerels (unité légale, nom mas-
culin, symbole : Bq). Un becquerel correspond à une désintégration par seconde (ou,
pour avoir une définition utilisable même pour les sources de rayonnement d’origine non
radioactive, à l’émission d’une particule par seconde).
Par exemple, on peut calculer que l’activité d’un gramme de tritium (radioactivité β–)
est de 3,6.1014 Bq et celle d’un gramme de radium de 3,7.1010 Bq. Cette dernière avait été
prise, sous le nom de curie (nom masculin, symbole : Ci), comme unité d’activité :
1 Ci = 37 000 000 000 Bq
36.6.2. Dose de rayonnement
La dose est la quantité d’énergie déposée par unité de masse dans un tissu par des rayon-
nements. Elle se mesure en grays (unité légale, nom masculin, symbole : Gy) : un gray
équivaut à un joule par kilogramme.
338 Aspects sanitaires et environnementaux de l’énergie nucléaire
L’ancienne unité le rad (pas de symbole) est encore parfois utilisée :
1 rad = 0,01 Gy
Pour les faibles doses, les effets (stochastiques) ne sont pas les mêmes, pour une dose
donnée, selon le type de rayonnement : par exemple, les rayonnements α sont plus nocifs
que les rayonnements β ou γ (cela s’explique par le fait le dépôt d’énergie d’une particule
α est très localisé : une seule particule peut induire plusieurs brisures d’une même chaîne
d’ADN que les mécanismes naturels ne parviennent pas à réparer). On en tient compte
en introduisant un coefficient de pondération, généralement noté Wr (r comme rayonne-
ment) ; le résultat est exprimé en sieverts (unité légale, nom masculin, symbole : Sv) :
Dose équivalente (sieverts) = Wr × Dose absorbée (grays).
L’ancienne unité était le rem (pas de symbole) :
1 rem = 0,01 Sv
Le tableau 36.1 suivant donne les valeurs des facteurs de pondération recommandées
par la Commission internationale de protection radiologique (CIPR) :
Tableau 36.1. Coefficients de pondération des doses absorbées selon la nature des rayonnements.
Nature du rayonnement Coefficient Wr
Photons 1
Électrons, muons 1
Neutrons de 0 à 10 keV 5
Neutrons de 10 keV à 100 keV 10
Neutrons de 100 keV à 2 MeV 20
Neutrons de 2 MeV à 20 MeV 10
Neutrons de plus de 20 MeV 5
Protons 5
Particules α,
fragments de fission,
noyaux lourds 20
La conséquence éventuelle d’une faible dose (probabilité de cancer) n’est pas la même
selon les différents tissus (d’une manière générale, ceux dans lesquels la multiplication
cellulaire est rapide sont les plus sensibles). On en tient compte en rajoutant un facteur
de pondération tissulaire Wt (sans dimension) et l’on obtient alors la dose efficace qui
s’exprime aussi en sieverts :
Dose efficace = £ W × Dose équivalente,
t
Dose efficace = £ W W × Dose absorbée
t r
Pour une irradiation uniforme du corps, les facteurs Wt représentent les contributions re-
latives des différentes organes au risque. Pour une irradiation plus localisée, seuls contribuent
évidemment à la dose efficace les organes qui sont concernés, ainsi que le montrent ces for-
mules. On trouvera dans le tableau 36.2 les facteurs de pondération évalués par la CIPR.
En cas d’absorption d’un produit radioactif, la dose sera délivrée à l’organisme tant
que ce produit sera présent : le cumul sur ce laps de temps – ou si le produit ne disparaît
36 - Effets des rayonnements ionisants 339
Tableau 36.2. Coefficients de pondération des doses équivalentes selon les tissus
(noter que ces coefficients sont normalisés à un total de 1).
Tissu Coefficient Wt
Gonades 0,20
Moelle osseuse 0,12
Côlon 0,12
Poumon 0,12
Estomac 0,12
Vessie 0,05
Sein 0,05
Foie 0,05
Œsophage 0,05
Thyroïde 0,05
Peau 0,01
Surfaces osseuses 0,01
Autres tissus ou organes 0,05
pas complètement, sur la vie entière prévisible du patient – est la dose engagée. Pour
en faire l’évaluation, il est commode d’introduire la notion de période effective qui est
le laps de temps au bout duquel le débit de dose (dose déposée par unité de temps) se
sera atténué d’un facteur 2 compte tenu de la période de décroissance nucléaire et du
métabolisme susceptible d’éliminer le produit. Cette période effective se calcule par la
formule :
1 1 1
Teffective Tradioactive Tbiologique
En voici quelques exemples :
Tableau 36.3. Quelques exemples de périodes effectives.
Radionucléide Organe critique Période radioactive Période effective
Tritium Corps entier 12 ans 12 jours
Cobalt 60 Corps entier 5,3 ans 10 jours
Strontium 90 Os 29 ans 18 ans
Iode 131 Thyroïde 8 jours 8 jours
Césium 137 Foie, rate, muscles 30 ans 70 jours
Radium 226 Os 1 600 ans 44 ans
Plutonium 239 Os 24 000 ans 50 ans
Poumon 1 000 jours
Foie 20 ans
Pour juger de la qualité d’une pratique, par exemple l’exploitation d’une centrale nu-
cléaire, on utilise souvent la dose collective : c’est la somme des doses reçues pendant
une période donnée, par exemple un an, par l’ensemble des individus constituant la popu-
lation concernée. Une dose collective s’exprime en hommes × sieverts (symbole [Link]).
340 Aspects sanitaires et environnementaux de l’énergie nucléaire
Cette dose collective permet de chiffrer le risque stochastique associé à la pratique
concernée : il suffit de la multiplier par la probabilité d’apparition d’un effet (par sie-
vert) pour obtenir le nombre de personnes statistiquement susceptibles d’être concernées.
Voici les chiffres de détriments (en 10−2 par sievert) recommandés par la CIPR pour cette
analyse :
Tableau 36.4. Coefficients de probabilité pour les effets stochastiques exprimés en 10−2 par Sv
(hypothèses conservatrices de la CIPR, supposant une extrapolation linéaire
sans seuil aux faibles doses).
Population exposée Cancers Cancers Effets Total
mortels non mortels héréditaires
Travailleurs adultes 4,0 0,8 0,8 5,6
Population entière 5,0 1,0 1,3 7,3
Noter que la différence entre les deux populations provient du suivi médical plus sys-
tématique des travailleurs. Rappelons que des effets héréditaires n’ont jamais été observés
chez l’homme ; ils sont considérés par principe de précaution.
Ce même principe conduit à ne pas considérer de seuil à l’effet des faibles doses et à
ne pas tenir compte du débit de dose (les conséquences sont moins graves à dose donnée
si le débit de dose est plus faible, puisque les mécanismes naturels de réparation ont da-
vantage le temps de jouer). En d’autres termes, ces chiffres permettent d’évaluer le risque
maximum encouru en adoptant les hypothèses les plus pessimistes : ils ont, en effet, été
déduits de l’observation de « cohortes » (populations) soumises à des doses pas très fai-
bles, et parfois délivrées à fort débit (par exemple, rescapés d’Hiroshima et de Nagasaki),
puis extrapolés.
Pour comprendre la signification de ces chiffres, prenons deux exemples :
a) Considérons une personne soumise à l’irradiation naturelle moyenne – environ
2,4 mSv par an (voir le chapitre 37) – pendant 50 ans. La dose totale reçue sera :
2,4 × 50 = 120 mSv = 0,12 Sv
En multipliant par le coefficient total relatif à la population générale – c’est-à-dire
7,3.10−2 par sievert – on trouve :
Risque = 0,12 × 7,3.10−2 = 0,876.10−2
soit environ 1 pour cent : au pire, en prenant les hypothèses les plus pessimistes, on peut
dire que cette personne a un peu moins d’un pour cent de « chance » de décéder par un
cancer induit par les rayonnements naturels. (À titre de comparaison : environ vingt-cinq
pour cent des décès, en France, sont dus à un cancer ; comme la forme d’un cancer est
indépendante de la cause (ou des causes) originelle(s), on conçoit qu’il est quasiment
impossible de mettre en évidence ce qui dû à l’irradiation naturelle et ce qui est dû à
d’autres causes.)
b) Considérons une « pratique » – par exemple l’exploitation d’une centrale nucléaire
pendant une année – ayant conduit à une dose collective de 1 Sv. En utilisant le chiffre
relatif aux travailleurs – 5,6.10−2 par sievert – on peut dire que 0,056 cancers (ou effets hé-
réditaires) supplémentaires pourraient, au pire, être observés, résultant de cette pratique.
36 - Effets des rayonnements ionisants 341
Un chiffre aussi petit n’a évidemment pas de sens ; il veut dire seulement qu’en consi-
dérant, par exemple, 50 installations similaires pendant 20 ans (donc en multipliant ce
chiffre par 50 × 20 = 1 000), on pourrait observer, dans la pire des hypothèses, environ
56 cancers (ou effets héréditaires) supplémentaires par rapport à ce qui aurait été observé
sans ces irradiations. Il est évident, là aussi, que cette augmentation est infinitésimale en
comparaison du nombre de cancers de toutes origines.