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Sebastien CHARLES

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donnant lieu à la manifestation des désirs singuliers, de

l'accomplissement individuel, de l'estime de soi. Les


grandes structures socialisantes perdent de leur autorité,
les grandes idéologies ne sont plus porteuses, les projets
historiques ne mobilisent plus, le champ social n'est plus
que le prolongement de la sphère privée : l'ère du vide
s'est installée, mais« sans tragique ni apocalypse•».
Comment expliquer cette mutation de la modernité?
Faut-il y voir la traduction dans le réel de discours théo­
riques ayant célébré l'autonomie individuelle et la dispa­
rition des structures sociales d'encadrement? S'il est
possible que tel ou tel écrit ait pu avoir son rôle, que le
modernisme artistique ou l'avènement de la psychologie
aient pu jouer, que le travail de l'égalité ait produit son
De la postmodernité à l 'hypermodernité effet, l'essentiel est d'un autre ordre. En fait, c'est avant
de la jouissance à l'angoisse tout la consommation de masse et les valeurs qu'elle a
véhiculées (culture hédoniste et psychologiste) qui est
Si le terme de « postmodernité » est problématique responsable du passage de la modernité à la postmoder­
parce qu'il semble indiquer une rupture majeure dans nité, mutation que l'on peut dater de la seconde moitié
l'histoire de l'individualisme moderne, il n'en reste pas du xxe siècle. De 1880 à 1950, les premiers éléments qui
moins adéquat pour pointer un changement de perspec­ expliqueront par la suite l'apparition de la postmodernité
tive non négligeable dans cette même histoire. Au départ, se mettent peu à peu en place, suite à l'augmentation de
la modernité s'est pensée au travers de deux valeurs la production industrielle (taylorisation) et à la diffusion
essentielles, à savoir la liberté et l'égalité, et sous une des produits rendue possible par les progrès des trans­
figure inédite, l'individu autonome, en rupture avec le ports et de la communication, puis à l'apparition des
monde de la tradition. Seulement, à l'âge classique, grands procédés marchands qui caractérisent le capi­
l'émergence de l'individualisme est allée de pair avec talisme moderne (marketing, grands magasins, émer­
l'accroissement du pouvoir étatique, ce qui fait que cette gence des marques, publicité). La logique de la mode
autonomisation des sujets est restée plus théorique que commence alors à investir durablement et intimement le
réelle. La postmodemité représente le moment historique monde de la production et de la consommation de masse
précis où tous les freins institutionnels qui contrecarraient
l'émancipation individuelle s'effritent et disparaissent, * Lipovetsky, L 'Ère du vide, p. 16.

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et à s'imposer sensiblement même si elle ne contami­ et des expériences singulières). Apparaît alors Narcisse,
nera vraiment l'ensemble du social qu'à partir des figure de proue de L 'Ère du vide, individu cool, flexible,
années 1960. Il faut dire que la consommation, dans cette jouisseur et libertaire tout à la fois. C'est la phase jubila­
première phase du capitalisme moderne, ne concerne toire et libératrice de l'individualisme qui s'est vécue à
encore que la classe bourgeoise•. travers la désaffection à l'égard des idéologies poli­
La deuxième phase de la consommation, qui naît tiques, le dépérissement des normes traditionnelles, le
autour de 1950, désigne le moment où production et culte du présent et la promotion de l'hédonisme indivi­
consommation de masse ne sont plus réservées unique­ duel. Si les contrepoints négatifs de cet arrachement aux
ment à une classe de privilégiés, où l'individualisme grandes structures de sens collectives pouvaient déjà se
s'affranchit des normes traditionnelles et où émerge une faire sentir - pas de libération sans une nouvelle forme
société de plus en plus tournée vers le présent et les nou­ de dépendance-, il n'en reste pas moins qu'elles ont été
veautés qu'il apporte, de plus en plus habitée par une quelque peu occultées. Pourtant, la logique duale qui
logique de séduction pensée sous la forme d'une hédo­ caractérise la postmodernité était déjà à l'œuvre et exer­
nisation de la vie accessible à l'ensemble des couches çait son empire.
sociales. Le modèle aristocratique qui avait caractérisé Peut-on en rester au constat dressé par L 'Ère du vide
les premiers temps de la mode vacille, miné par des et considérer la deuxième phase de la consommation
considérations hédonistes. On assiste alors à l'extension comme sa phase terminale, corrélative de la postmoder­
à toutes les couches sociales du goût des nouveautés, de nité? Sommes-nous toujours soumis, depuis les années
la promotion du futile et du frivole, du culte de l'épa­ 1980, au même modèle d'individualisme narcissique?
nouissement personnel et du bien-être, bref de l'idéo­ Plusieurs signes laissent à penser que nous sommes
logie individualiste hédoniste. C'est l'émergence du entrés dans l'ère de « l'hyper », qui se caractérise par
modèle de société postmoderne décrit par L 'Ère du vide une hyperconsommation, troisième phase de la consom­
où l'analyse du social s'explique mieux par la séduction mation, une hypermodernité, qui fait suite à la postmo­
que par des notions telles que l'aliénation ou la disci­ dernité, et un hypernarcissisme. Hyperconsommation,
pline. Il n'y a plus de modèles prescrits par les groupes c'est-à-dire une consommation qui absorbe et intègre des
sociaux, mais des conduites choisies et assumées par les parts de plus en plus grandes de la vie sociale, qui fonc­
individus ; plus de normes imposées sans discussion, tionne de moins en moins selon le modèle des affronte­
mais une volonté de séduire qui touche indistinctement ments symboliques cher à Bourdieu et qui s'agence
le domaine public (culte de la transparence et de la
plutôt en fonction de fins et de critères individuels et
communication) et privé (multiplication des découvertes
selon une logique émotive et hédoniste qui fait que cha­
* Sur tout cela, cf. Lipovetsky, « La société d'hyperconsomma­ cun consomme d'abord pour se faire plaisir plutôt que
tion », Le Débat, 124, 2003, p. 74 sq. pour rivaliser avec autrui. Le luxe lui-même, élément par

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excellence de la distinction sociale, est entré dans la le sien. Narcisse responsable? Peut-on vraiment le pen­
sphère de l'hyperconsommation car il est de plus en plus ser quand les comportements irresponsables se multi­
consommé pour la satisfaction qu'il procure - un senti­ plient, quand les déclarations d'intention ne sont pas
ment d'éternité dans un monde livré à la fugacité des suivies d'effet? Que dire de ces entreprises qui parlent
choses-et non pour le statut qu'il permet d'afficher.« La de codes de déontologie et qui dans le même temps licen­
quête des jouissances privées a pris le pas sur l'exigence cient en masse parce qu'elles ont maquillé leurs chiffres,
d'affichage et de reconnaissance sociale : l'époque de ces armateurs qui évoquent l'importance du respect
contemporaine voit s'affirmer un luxe de type inédit, un écologique alors que leurs propres bâtiments effectuent
luxe émotionnel, expérientiel, psychologisé, substituant des dégazages sauvages, de ces entrepreneurs qui vantent
la primauté des sensations intimes à celle de la théâtralité la qualité de leurs produits alors même qu'ils s'effondre­
sociale•. » Hypermodernité, à savoir une société libérale ront à la moindre secousse sismique, de ces conducteurs
caractérisée par le mouvement, la fluidité, la flexibilité, censés respecter le code de la route et qui téléphonent en
détachée comme jamais des grands principes structurants roulant? Narcisse performant? Soit, mais au prix de
de la modernité, qui ont dû s'adapter au rythme hyper­ troubles psychosomatiques de plus en plus fréquents, de
moderne pour ne pas disparaître. Hypernarcissisme, dépressions et de burnout caractérisés. Narcisse gestion­
époque d'un Narcisse qui se donne pour mature, respon­ naire? On peut en douter quand on observe la spirale
sable, organisé et performant, flexible, et qui rompt par là de l'endettement des ménages. Narcisse flexible? Mais
avec le Narcisse des années postmodernes, jouisseur et c'est la crispation qui le caractérise au niveau social
libertaire.« La responsabilité a remplacé l'utopie festive quand vient le moment de revenir sur certains avantages
et la gestion, la contestation : tout se passe comme si acquis. La logique postmoderne de la conquête sociale
nous ne nous reconnaissions plus que dans l'éthique et a été remplacée par une logique corporatiste de défense
la compétitivité, les régulations sages et la réussite pro­ des avantages sociaux. Ce n'est là qu'un échantillon des
fessionnelle••. » paradoxes qui caractérisent l'hypermodernité : plus les
Seulement, cette fois, les paradoxes de l'hypermoder­ conduites responsables progressent et plus l'irresponsa­
nité s'étalent au grand jour. Narcisse mature? Mais il ne bilité s'accroît en même temps. Les individus hypermo­
cesse d'envahir les domaines de l'enfance et de l'adoles­ dernes sont à la fois plus informés et plus destructurés,
cence comme s'il refusait d'assumer l'âge adulte qui est plus adultes et plus instables, moins idéologisés et plus
tributaires des modes, plus ouverts et plus influençables,
* Lipovetsky, « Luxe éternel, luxe émotionnel», dans Gilles plus critiques et plus superficiels, plus sceptiques et
Lipovetsky et Elyette Roux, Le Luxe éternel. De l'âge du sacré
moins profonds.
au temps des marques, Paris, Gallimard, coll. « Le débat», 2003,
p. 60-61. Ce qui a surtout changé, c'est le climat social et le rap­
** Lipovetsky, L'Ère du vide, p. 316-317. port au présent. La désagrégation du monde de la tradi-

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tion n'est plus vécue sous le régime de l'émancipation place du Rémy Girard dilettante du Déclin de l'empire
mais sous celui de la crispation. C'est la peur qui l'em­ américain une quinzaine d'années plus tard.
porte et qui domine face à un avenir incertain, une
logique de la mondialisation qui s'exerce indépendam­
ment des individus, une compétition libérale exacerbée,
un développement effréné des technologies de l'informa­ Perte du sens et complexité du présent
tion, une précarisation de l'emploi et une stagnation
inquiétante du chômage à un taux élevé. Aurait-on pensé Si Narcisse est si inquiet,c'est aussi parce qu'aucun dis­
voir un Narcisse de vingt ans dans la rue dans les années cours théorique ne parvient plus à le rassurer. Il a beau
1960-70 défendre sa retraite quarante ans avant même consommer frénétiquement du spirituel, il ne paraît pas
de pouvoir en bénéficier ? Ce qui aurait pu apparaître plus serein pour autant. L'ère de l'hyperconsommation et
étrange ou choquant en contexte postmoderne nous paraît de l'hypermodernité a signé le déclin des grandes struc­
aujourd'hui parfaitement normal. Narcisse est désormais tures traditionnelles de sens, et leur récupération par la
rongé par l'inquiétude; la crainte s'est imposée à la jouis­ logique de la mode et de la consommation. Au même titre
sance, l'angoisse à la libération : « L'obsession de soi que les objets et la culture de masse, les discours idéolo­
aujourd'hui se manifeste moins dans la fièvre de la jouis­ giques ont été saisis par la logique de la mode alors même
sance que dans la peur de la maladie et de l'âge, dans la qu'ils ont toujours fonctionné selon la logique de la trans­
médicalisation de la vie.Narcisse est moins amoureux de cendance et de la pérennité et dans le culte du sacrifice et
lui-même que terrorisé par la vie quotidienne, son corps du dévouement. Or, pendant les deux derniers siècles, la
et un environnement social lui apparaissant comme mode n'a pu s'imposer dans le champ social, contrecarrée
agressif*.» Tout l'inquiète et l'effraie. Au niveau inter­ qu'elle était par les idéologies à prétention théologique.
national, le terrorisme et ses ravages, la logique néolibé­ Nous en sommes sortis quand se sont effondrées les
rale et ses effets sur l'emploi; au niveau local, la convictions eschatologiques et la croyance dans une vérité
pollution urbaine, la violence dans les banlieues; au absolue de l'histoire. L'engouement a remplacé la foi; la
niveau personnel, tout ce qui fragilise l'équilibre corporel frivolité du sens, l'intransigeance du discours systémati­
et psychique. Bref, le credo n'est plus « Jouissez sans que; la décontraction, le jusqu'au-boutisme. Bref,« Nous
entraves » mais « Craignez à tout âge », et le Rémy sommes embarqués dans un procès interminable de désa­
Girard obsédé par la maladie et la mort du film Les Inva­ cralisation et de désubstantialisation du sens qui définit le
sions barbares de Denys Arcand a pris logiquement la règne de la mode achevée. Ainsi meurent les dieux : non
dans la démoralisation nihiliste de l'Occident et l'angoisse
* Cf. Lipovetsky, « Narcisse au piège de la postmodernité? », du vide des valeurs, mais dans les saccades du sens •. »
Métamorphoses de la culture libérale. Éthique, médias, entreprise,
Montréal, Liber, 2002, p. 25. * Lipovetsky, L'Empire de l'éphémère, p. 286.

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Les systèmes de représentation sont devenus objets tances structurelles, culturelles ou idéologiques, et où les
de consommation, et ils sont tout aussi interchangeables sphères de la vie sociale et individuelle sont réorganisées
qu'une voiture ou un appartement. Au fond, nous assis­ en fonction de la logique de la consommation. La pre­
tons là à la manifestation ultime de la sécularisation mière et la deuxième phase de la consommation avaient
moderne qui n'avait pu se déployer complètement aupa­ eu pour conséquence de créer le consommateur moderne
ravant, étant contrecarrée par des discours englobants en l'arrachant aux traditions et en ruinant l'idéal
reconduisant, sous des travers laïcs, la soumission d'épargne, la dernière phase a étendu sans fin le règne de
humaine à un principe supérieur alors même que l'idéal la consommation. Que la logique de la mode et de la
démocratique militait en faveur d'une autonomie du consommatiop ait investi des pans de plus en plus larges
monde humain, de part en part traversé par les aspirations de la vie publique et privée, c'est une évidence. Que les
individuelles. Le système fmal de la mode sacralise le individus, privés de tout sens transcendant, possèdent des
bonheur privé des personnes et brise les solidarités et opinions de moins en moins affirmées et de plus en plus
consciences de classe au bénéfice des revendications et fluctuantes paraît tout aussi évident. Mais rien ne nous
préoccupations personnelles. Et, d'une certaine manière, autorise à dire que la labilité de ces individus soit une
Mai 1968 peut être vu comme l'application de la chose condamnable en soi. Les individus sont certes
logique de la mode à la Révolution. Cet événement plus mobiles et plus fluctuants aujourd'hui quant à
témoigne bien de l'opposition entre un individualisme leurs opinions, est-ce un mal pour autant ? « Sous le règne
hédoniste affiché et des conservatismes sociaux d'un de la mode totale, l'esprit est moins ferme mais plus
autre âge reconduisant des différenciations hiérar­ réceptif à la critique, moins stable mais plus tolérant,
chiques et autoritaires, notamment au plan sexuel. « Au moins sûr de lui-même mais plus ouvert à la différence,
plus profond, il s'est agi d'une révolte consistant à à la preuve; à l'argumentation de l'autre. C'est avoir
accorder, à unifier une culture avec elle-même, avec ses une vue superficielle de la mode achevée que de l'assimi�
nouveaux principes de base. Non pas "crise de civilisa­ Ier à un processus sans pareil de standardisation et de
tion", mais mouvement collectif pour arracher la société dépersonnalisation ; en réalité, elle impulse une interroga­
aux normes culturelles rigides du passé et accoucher tion plus exigeante, une multiplication des points de vue
d'une société plus souple, plus diverse, plus individua­ subjectifs, le recul de la similitude des opinions. Non pas
liste, conforme aux exigences de la mode achevée •. » ressemblance croissante de tous, mais diversification des
Nous en sommes arrivés au moment où la commer­ petites versions personnelles. Les grandes certitudes idéo­
cialisation des modes de vie ne rencontre plus de résis- logiques s'effacent(...) au profit des singularités subjec­
tives peut-être peu originales, peu créatives, peu
* Ibid., p. 291. Sur la lecture faite par Lipovetsky de Mai 1968, réfléchies, mais plus nombreuses et plus souples•. » Et,
voir« Changer la vie, ou l'irruption de l'individualisme transpoli­
tique », Pouvoirs, 39, 1986. * Ibid., p. 309.

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au fond, était-on plus original lorsque religions et tradi­
tions produisaient une homogénéité sans faille des
croyances collectives?
D'un côté, le travail des Lumières se poursuit, les
individus sortent de leur minorité et sont de plus en plus
capables d'exercer un libre examen, de s'informer, de
penser par eux-mêmes dans un univers idéologique où
les normes immémoriales de la tradition ont éclaté et
où les systèmes terroristes du sens ne mordent plus sur
les esprits. Les autorités intellectuelles n'ont pas pour
autant disparu, elles s'exercent différemment, en pri­
vilégiant l'argumentation à l'imposition. L'opinion
exerce elle aussi son pouvoir mais son poids est plus
optionnel que déterminant et elle contribue à forger le
sentiment individuel. Mais, dans le même temps, plus
rien ne permet de discriminer entre info et intox, les
théories les plus rocambolesques trouvent droit de cité
et se transforment en best-sellers (il suffit de penser
à l'attribution des attentats du 11 septembre 2001 aux
services secrets américains, sans compter toutes les
théories du complot qui font florès), les croyances
urbaines se multiplient, les sectes recrutent comme
jamais elles ne l'ont fait par le passé, les sciences du
paranormal jouissent d'une crédibilité nouvelle...

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