CM 7
- L’INDIVIDU ET L’INSTITUTION SOCIALE -
Etude d’une institution totalitaire hospitalière
Erving GOFFMAN « Asiles » 1961
Erving GOFFMAN (1922 -1982) est né au Canada de parents marchands et va faire carrière
aux Etats-Unis. Il obtient d’abord un diplôme de chimie puis une licence de sociologie. Il part
à Chicago où il va développer une notion centrale : l’interactionnisme symbolique.
En 1953 il va faire sa thèse sur l’interaction interpersonnelle dans les îles Shetland.
L’interactionnisme symbolique est une expression inventée par Herbert Blumer, un psycho-
sociologue de l’école de Chicago. Dans cette école de sociologie on retrouve aussi George
Mead, Talcott Parsons et George Simmel.
L’approche interactionniste se fonde sur l’idée que l’interaction sociale est constitutive des
processus cognitifs (les processus cognitifs des individus reflètent dans l’interaction sociale),
voire constructive des savoirs, des savoir-faire langagiers et de l’identité même des individus.
Elle se base sur le sens qui est coproduit au cours d’une interaction. On porte attention à la
manière dont les gens agissent mais aussi sur le sens de ces signes qui vont permettre de
définir la situation que les individus sont en train de vivre.
La société est composée d’un ensemble d’interactions qui vont permettre de comprendre
qui l’on est (on fait des signes qui laissent entendre qu’on est prof ou étudiant et on fait
correspondre les comportements).
L’interaction c’est l’influence réciproque que les partenaires exercent à leurs actions
respectives lorsqu’ils sont en présence physique immédiate les uns des autres (Goffman).
Une situation c’est une configuration concrète de personnes et de choses dans un espace
déterminé à un moment donné. L’intérêt de cette notion réside en ce qu’elle se présente
comme un phénomène social total. C’est-à-dire qu’il y a un rapport particulier entre des
acteurs précis et des cadres particuliers.
Une situation sociale c’est une situation typique dans laquelle vivent certains individus
d’une société déterminée en raison de la nature même de cette société et de son état à un
moment donné.
Une situation peut mettre en évidence une interaction, un lien social entre 2 ou plusieurs
individus, au cours de laquelle un large réseau d’attentes corporelles va se développer entre
les différents partenaires.
Cela veut dire que des gestuelles et des postures sont partagés entre des individus.
La situation est bornée par une certaine marge de postures corporelles, des gestes qui sont
des produits somatiques observables.
Pour les interactionnistes, l’expression comportementale des individus est chargée de sens.
C’est comme un moyen de communication dans l’accompagnement du langage.
Communication non verbale qui repose sur des expressions indirectes (gestes, apparence
vestimentaire, mimiques, …)
Dans l’interactionnisme symbolique on va parler de l’ordre de l’interaction. Au cours de
l’interaction, les individus se construisent une face, c’est-à-dire une image positive d’eux
même. Les interactions de face à face s’analysent, c’est ce qu’il nomme l’ordre de
l’interaction.
Le concept de la face : valeur sociale positive qu’une personne revendique à travers la ligne
d’action que les autres supposent qu’elle a adoptée au cours d’un contact particulier.
Exemple : si on nous dit qu’une personne est très intelligente, on va se comporter comme si
elle l’était vraiment.
La politesse, les bonnes manières sont des rites d’interaction qui varient selon le milieu
social.
Une autre notion que l’école de Chicago met en place :
La vie sociale est un théâtre.
C’est une pièce de théâtre où chaque individu joue un rôle et montre sa face sur la scène
publique. Dans les coulisses c’est différent. Les acteurs sont les individus qui cherchent à
produire les signes liés un rôle (rôle social). Tout cela rentre dans le cadre de mise en jeu de
soi.
Costume, décor, mises en jeu
Distance entre les individus
Un rôle c’est un modèle d’action préétabli que l’on développe durant une représentation et
que l’on peut présenter (ou utiliser) en d’autres occasions.
Pour jouer ce rôle les personnes utilisent une façade pour la représentation, c’est-à-dire un
appareillage symbolique (les vêtements, les décors, la taille des individus, les attitudes, leurs
mimiques, l’âge, …).
Les vêtements semblent véhiculer des messages explicites et cohérents quant au statut
social et à l’identité des sujets qui les portent. Ils donnent des informations.
L’apparence nous permet, de façon non verbale, de communiquer des signaux pour signifier
à l’autre comment nous voulons lui apparaitre (des signaux à propos de nous-même).
Donc dans les représentations (= activités), les pièces de théâtre, les acteurs donnent au
public (aux autres individus) une impression idéalisée d’eux-mêmes. Ils illustrent les valeurs
sociales officiellement reconnues.
Ce qui est idéalisé c’est les positions supérieures. Les individus essaient d’acquérir, de
représenter les symboles liés au statut, à la richesse matérielle. Tandis qu’en coulisse les
choses sont différentes et sont en contradiction.
E. GOFFMAN parle de « code corporel » auquel se conforme l’acteur selon les normes de
conduite et d’apparence lié à un groupe social.
Les représentations des individus servent donc à communiquer.
Les cadres sociaux de l’expérience
Le cadre : dispositif cognitif et pratique d’organisation de l’expérience sociale qui nous
permet de comprendre ce qui nous arrive et d’y prendre part. Un cadre structure la manière
dont nous définissons et interprétons une situation ainsi que le manière dont nous nous
engageons dans un cours d’action.
Asiles - Etude sur la condition des malades mentaux (1961)
Contexte : « Asiles » c’est le résultat d’une longue enquête sur l’univers du reclus à
l’intérieur des institutions totalitaires et des hôpitaux psychiatriques.
Afin de prendre du recul avec l’analyse psychiatrique qui interprétait tout comportement
comme conséquence de la maladie, GOFFMAN passe 3 années (de 1954 à 1957) dans des
hôpitaux psychiatriques. Il va analyser les comportements et le déroulement de la vie
quotidienne des reclus.
« Asiles » c’est un ouvrage composé de 4 essais sur la situation du reclus selon 4 approches
différentes.
GOFFMAN va se faire interner avec la complicité des soignants pendant 3 mois puis 1 an
dans un immense asile de 7000 lits où il est du côté des membres du personnel. Il va adopter
un jeu de rôle.
Il faut faire une parenthèse car la conception de la folie a changé. Au Moyen Age, le fou avait
un statut ambigu mais intégré à la vie sociale. A partir du 16ème siècle, on va commencer à
enfermer les gens, la conception de la folie change.
L’asile c’est une institution totale et totalitaire pour le sociologue. C’est une institution
totale car les gens réalisent tous les aspects de leur vie en un seul et même lieu (comme en
prison ou dans un monastère). Ils ont qu’un seul rôle social (ici malade mental) et donc sont
reclus. Ce qui est différent dans la société où il y a plusieurs rôles sociaux et plusieurs lieux.
La signification de « fou » se réalise dans le cadre d’une interaction. C’est autrui qui pose la
question de la santé mentale de cette personne si elle fait quelque chose d’étrange.
Une institution : un lieu, un organisme social où une activité particulière se poursuit
régulièrement.
Certaines institutions fournissent un cadre à des activités qui définissent la position sociale
de l’individu. D’autres au contraire se réalisent dans le cadre d’activités libres et gratuites.
Ici on va parler d’une institution totalitaire. Goffman va nous donner une typologie des
institutions totalitaires. C’est-à-dire qu’il y a 5 types d’institutions :
1. Les organismes qui prennent en charge les personnes incapables de subvenir à leurs
besoins et inoffensives (foyers pour personnes âgées ou pour aveugles)
2. Les organismes qui prennent en charge les personnes incapables de subvenir à leurs
besoins et dangereuses pour la communauté (foyers de lépreux, hôpitaux
psychiatriques, sanatoriums)
3. Les institutions qui protègent la communauté de menaces intentionnelles : les prisons
ou les camps d’internement.
4. Les institutions qui veulent créer les meilleures conditions pour réaliser une tâche : les
casernes, les gros navires, les internats
5. Les établissements qui servent de retraite hors du monde : les abbayes, les monastères
Le reclus a des rapports limités avec le monde extérieur. Il va rentrer dans l’institution avec
une culture importée, héritée de son univers familial. Ce sont les valeurs jugées valables
jusqu’à son admission.
L’institution ne va pas faire un processus d’acculturation mais elle va supprimer la possibilité
pour le reclus d’actualiser ses comportements. Elle va lui faire perdre la représentation qu’il
a de lui-même en lui imposant une série d’humiliations, de profanation de sa personnalité
(coupe des cheveux, rasage complet, justifié par la propreté).
Il y a 3 phases dans la carrière morale du reclus :
La phase préhospitalière : l’interné subit une dévaluation du moi où on va lui mettre
l’étiquette du fou.
La phase hospitalière : il subit un processus de mortification, on va faire l’uniformisation
de toutes les personnalités dans le but de dépouiller de sa personnalité propre, de
supprimer l’autonomie des individus. Il y a dans cette phase la promiscuité des individus
avec une perte totale de la personnalité qui est désormais interprétée comme folle.
La reconstruction de la personnalité du reclus en fonction des attentes de l’institution.
L’individu va apprendre son rôle.
Les procédés de mortification (de profanation de la personnalité) :
Mise en place d’une barrière matérielle entre le nouveau monde et l’extérieur pour
produire un isolement.
Les cérémonies d’admission (photos, prise d’empreintes, …), dépouillement des biens
persos (vêtements, bijoux, …), les tatouages dans les camps aussi par exemple.
Les voies de la dépersonnalisation
Dans ces procédés, il y a le fait de mettre le reclus dans une crainte permanente d’enfreindre
les règles. Il doit soumettre les détails de ses activités à l’administration. Il a toujours une
position de soumission. Il n’y a pas de politesse pour le reclus.
L’institution est là pour construire une nouvelle personnalité.
Le système des privilèges :
- Le règlement intérieur qui établit des règles, des devoirs, des interdictions auxquelles il
faut se soumettre.
- Les récompenses (ou faveurs) accordées en échange de sa soumission mentale et
physique au personnel.
- Les punitions en cas de violation du règlement. C’est le retrait des récompenses.
Les punitions et les faveurs sont parties intégrantes du mode d’organisation des institutions
totalitaires. Les privilèges sont une absence de privation (non pas des avantages matériels)
que l’on ne s’attend pas à subir dans la vie courante (les sorties dans le parc, …).
Cette notion est liée à la sortie de l’institution qui selon certains actes implique un
allongement ou une diminution du séjour.
Certains locaux de l’institution sont aussi soit des lieux privilégiés (de récompense) soit ceux
où la punition peut s’appliquer (ex : l’isolement).
Les adaptations secondaires : la vie clandestine et adaptations
Les individus ont des obligations, des devoirs, des compensations aussi. Dans ces institutions,
les individus peuvent vouloir prendre de la distance avec des comportements révélateurs.
L’individu a un « contrat » qui le lie avec une entrée sous la contrainte. Il peut refuser ce
contrat à travers du mutisme ou de la violence ou bien il peut répondre favorablement par
rapport au règlement.
Là il y a une adaptation secondaire où l’individu devient un membre normal qui
collabore.
Dans ces adaptations secondaires, il y a les adaptations désintégrantes ou intégrées.
Les adaptations secondaires désintégrantes : les individus ont la volonté de modifier la
structure de l’institution, sa bonne marche.
Les adaptations secondaires intégrées : il accepte la structure mais il agit en parallèle.
Exemple : obtenir une affectation exploitable avec un travail, un divertissement
thérapeutique, …
Cette étude va mettre en évidence les capacités d’adaptation de l’individu face à un contexte
défavorable et ça va mettre en évidence la manière dont tous ces comportements sont
interprétés par les psychologues comme une résistance et une incapacité à la vie normale.
Face à la conduite qui est attendue l’individu va se soumettre ou il va résister.
Quand l’individu exploite les failles de l’institution, il va se mettre en place une vie
clandestine au sein de ces sociétés.
Dans ces institutions il y a aussi des dispositifs ou lieux clandestins pour cacher des objets,
c’est ce que Goffman nomme « les systèmes de transmission ».
Il y a également dans cette vie clandestine des échanges commerciaux illicites. Il y a des
échanges d’objets et du troc. De plus, on retrouve des échanges sociaux pour échanger des
services entre reclus. Il faut noter qu’il peut y avoir des échanges économiques légaux.
Donc à travers cette étude on voit apparaitre les caractéristiques propres aux institutions
totalitaires.
Les caractéristiques des institutions totalitaires :
1. La vie dans l’institution est décrite comme négative en comparaison avec le déroulement
de la vie à l’extérieur. La journée se déroule en un seul endroit avec les mêmes personnes et
avec une même autorité. Les barrières sont brisées entre la vie privée et la vie en société, de
la même façon entre le travail et les distraction des reclus.
Les tâches et les loisirs sont programmés. Du lever au coucher les journées du reclus sont
sous surveillance stricte du personnel. L’institution limite les échanges avec le reste de la
société. Elle impose une énorme distance entre les 2 groupes qui partagent ce monde : les
reclus et le personnel.
Cette coupure entre le personnel et le malade est comme celle du dehors et du dedans. Le
personnel y représente le monde extérieur, la vie libre avec les normes, les mythes et les
pouvoirs de la vie normale.
2. Carrière morale du malade mental
Dans cet essai il y a une évolution du statut des individus avec des étapes qui vont amener
les personnes à perdre petit à petit leurs réseaux de relation et leurs droits.
Une fois mis sous tutelle l’individu se trouve face à la culture de l’institution auquelle il
essaie de faire face afin de sauver ce qui lui a permis de se définir en tant que personne.
La docilité de l’individu, sa capacité à se plier aux règles sont utilisés comme des clés
d’interprétation de l’évolution de son état de santé mentale. En fait plus l’individu va être
docile et se plier aux règles et moins il sera malade.
Dans cet apprentissage du rôle du malade dans le fonctionnement de l’institution, la
personne peut trouver des failles pour lui permettre de résister à cette définition du soi
dévalorisante.
3. La vie clandestine d’une institution totalitaire
Cette étude met en évidence les capacités d’adaptation de l’individu face à un contexte
défavorable et la manière dont tous ces comportements sont interprétés par les psychiatres
comme une résistance et une incapacité à une vie « normale ».
Face à la conduite souhaitée par l’institution, l’individu peut décider de se soumettre ou de
résister privilèges ou punitions.
Les failles de l’institution adaptations des individus.
- Adaptations primaires : l’individu s’aligne avec les valeurs de l’institution
- Adaptations secondaires : l’individu contourne les normes
- Adaptations désintégrantes : l’individu vise à rompre le bon fonctionnement de
l’organisation
- Adaptations intégrées : l’individu agit de façon parallèle à la bonne marche de
l’ensemble
L’exploitation des failles => « vie clandestine » au sein des sociétés.
4. Les hôpitaux psychiatriques et le schéma médical type
Il y a des contradictions de l’approche médicale à l’intérieur des hôpitaux psychiatriques qui
vont à l’encontre de la construction de la personnalité pour s’intégrer en société
paradoxe.
L’objectif principal est de soigner la personne considérée comme malade, ce qui laisse la
place à la fonction de protection de la société.
Les personnes dérangent par leur comportement déviant. Elles sont placées à l’écart sans
une stricte discipline qui vise le façonnement de l’individu et des comportements souhaités.
La surveillance = 1ère préoccupation du personnel
Le schéma médical type analyse technico-psychiatrique du problème.
Dans l’analyse de Goffman, le psychiatre fait une séparation entre l’individu et la maladie.
Les différences d’âges, le sexe, le contexte de vie et tout ce qui a contribué à la construction
de la personnalité de l’individu malade perdent leur importance.
On passe du « sujet malade » à un « objet d’étude » la maladie est la seule clé
d’interprétation de l’individu.