0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
21 vues349 pages

Le Capital Par Carl (... ) Rodbertus Johann Bpt6k55252497

Transféré par

Luigi Prossemica
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
0% ont trouvé ce document utile (0 vote)
21 vues349 pages

Le Capital Par Carl (... ) Rodbertus Johann Bpt6k55252497

Transféré par

Luigi Prossemica
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

Le capital / par Carl

Rodbertus-Jagetzow ; traduit
de l'allemand, avec une
préface, par E. Chatelain,...

Source [Link] / Bibliothèque nationale de France


Rodbertus, Johann Karl (1805-1875). Auteur du texte. Le capital /
par Carl Rodbertus-Jagetzow ; traduit de l'allemand, avec une
préface, par E. Chatelain,.... 1904.

1/ Les contenus accessibles sur le site Gallica sont pour la plupart des reproductions numériques d'oeuvres tombées
dans le domaine public provenant des collections de la BnF. Leur réutilisation s'inscrit dans le cadre de la loi n°78-
753 du 17 juillet 1978 :
- La réutilisation non commerciale de ces contenus ou dans le cadre d’une publication académique ou scientifique
est libre et gratuite dans le respect de la législation en vigueur et notamment du maintien de la mention de source
des contenus telle que précisée ci-après : « Source [Link] / Bibliothèque nationale de France » ou « Source
[Link] / BnF ».
- La réutilisation commerciale de ces contenus est payante et fait l'objet d'une licence. Est entendue par réutilisation
commerciale la revente de contenus sous forme de produits élaborés ou de fourniture de service ou toute autre
réutilisation des contenus générant directement des revenus : publication vendue (à l’exception des ouvrages
académiques ou scientifiques), une exposition, une production audiovisuelle, un service ou un produit payant, un
support à vocation promotionnelle etc.

CLIQUER ICI POUR ACCÉDER AUX TARIFS ET À LA LICENCE

2/ Les contenus de Gallica sont la propriété de la BnF au sens de l'article L.2112-1 du code général de la propriété
des personnes publiques.

3/ Quelques contenus sont soumis à un régime de réutilisation particulier. Il s'agit :

- des reproductions de documents protégés par un droit d'auteur appartenant à un tiers. Ces documents ne peuvent
être réutilisés, sauf dans le cadre de la copie privée, sans l'autorisation préalable du titulaire des droits.
- des reproductions de documents conservés dans les bibliothèques ou autres institutions partenaires. Ceux-ci sont
signalés par la mention Source [Link] / Bibliothèque municipale de ... (ou autre partenaire). L'utilisateur est
invité à s'informer auprès de ces bibliothèques de leurs conditions de réutilisation.

4/ Gallica constitue une base de données, dont la BnF est le producteur, protégée au sens des articles L341-1 et
suivants du code de la propriété intellectuelle.

5/ Les présentes conditions d'utilisation des contenus de Gallica sont régies par la loi française. En cas de
réutilisation prévue dans un autre pays, il appartient à chaque utilisateur de vérifier la conformité de son projet avec
le droit de ce pays.

6/ L'utilisateur s'engage à respecter les présentes conditions d'utilisation ainsi que la législation en vigueur,
notamment en matière de propriété intellectuelle. En cas de non respect de ces dispositions, il est notamment
passible d'une amende prévue par la loi du 17 juillet 1978.

7/ Pour obtenir un document de Gallica en haute définition, contacter


[Link]@[Link].
,MÈQUK INTERNATIONALE D ÉCONOMIE POLITIQUE
publiée sous la dirpbiion do Alfred Bonnet

WSÏ^CÀPITAL
PAU

tOa#JPODBERTUS-JAGETZOW

Traduit'de l'allemand, avec une préface,


"\ f>'~?^ "' PAR
E;-ÇHATEMÏN^ • -,
Professeur de-plUibsdpliiëau lycée dp Nrinoy- -

/^'u* J1 PARIS; (5*) f -;-' '

i6.i [Link] RyE/rOJUfclKiV 12

1904*
LE CAPITAL
1 .i * -
BIBLIOTHÈQUE INTERNATIONALE D'ÉCONOMIE POLITIQUE
publiée sous la direction de Alfred Bonnet

m CAPITAL
PAR

Cari RODBERTUS JAGETZOW

Traduit de l'allemand, avec une préface,

PAR
E. CHATELAIN
Professeur de philosophie au lycée de Nancy

PARIS (5°)

V. GIARD & E. îmiÈRE


LIBRAIRES-ÉDITEURS
10» RUE SOUl'I'LOT ET RUE TOULUBR, 12

1904
PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Avant la publication, en 4897, du livre de M. Charles


Andler sur les Origines dit, socialisme d'État en Alle-
magne (1) le nom de Rodbertus était à peu près inconnu
dans notre pays. C'est aux savantes études consacrées
dansce t ouvrage aux principales vues de notre auteur que
doivent recourir ceux qui veulent avoir une idée d'en-
semble de la doctrine, en connaître les origines et les rela-
tions ; c'est là qu'ils trouveront, en même temps qu'une ex-
position exacte, les éléments d'une critique raisonnée.
Auparavant nous ne trouvons guère qu'une courte étude
de M. Emile de Laveleye dans son livre le Socialisme
contemporain (2). Cet économiste indiquait brièvement
quelques-unes des idées de Rodbertus et y joignait ce ju-
gement sommaire : « Le petit volume de cet écrivain, trop
peu connu, est certainement l'une des oeuvres les plus ori-
ginales que l'Allemagne ait produites en fait d'économie
politique, quoique la base de ses déductions soit, à mon
avis, complètement erronée. Rodbertus n'est pas, à vrai
dire, un socialiste, mais, comme Ricardo, il a préparé l'ar-
senal scientifique où le socialisme est venu prendre ses

(t) Paris, Alcan, 1897.


(2) Paris, Alcan, 9,ue édit., 1894.
VI PREFACE DU TRADUCTEUR

armes ». « L'erreur capitale de Rodbertus, que les autres


socialistes allemands lui ont empruntée, c'est qu'il fait
du travail la source unique de la valeur. »
Le « petit volume » venu à la connaissance de M. de
Laveleye était la réimpression, parue en 4875, de deux
lettres à von Kirchmann, avec le titre nouveau de Zuv
Ikleuchlung der socialen Frage, — ouvrage important
sans doute, mais non le seul que Rodbertus ait publié. On
en jugera par la bibliographie exacte que M. Andlc'r veut
bien nous permettre de joindre à celle traduction.
Nous n'avons pas l'intention d'écrire une biographie
détaillée de l'auteur ni une analyse de l'oeuvre entière.
Nous nous bornerons à donner quelques indications utiles
pour orienter et avertir le lecteur, et à expliquer le choix
du présent ouvrage, parmi tant d'autres.

I. — Quelques mots sur l'homme.

Le disciple à quelque égard de Saint-Simon, l'émule et


l'admirateur de Proudhon, le rival de Karl Marx, le con-
seiller de Lassalle, celui que M. Adolf Wagner a appelé
« le Hicardo du socialisme scientifique », Johann Karl
Rodbertus, né à Greifswald en 4805, fut un grand pro-
priétaire de la Poméranie, passionnéj pour l'agriculture
savante, comme les Thaè'r et les von Thùncn. Résidant de
4835 jusqu'à sa mort sur son domaine de Jagelzow (près
de Jarmen), il fut choisi dès 4841 par ses pairs pour, dé-
fendre les intérêts de la propriété foncière et de l'agri-
culture dans les assemblées provinciales de la Poméranie
PREFACE DU TR\DUCTEUR VII

et dans le parlement prussien. Il prit une part très active


à la politique générale pendant les années 4848 1849, fut
même pendant un mois ministre des ailles. — Il se montre,
en politique monarchiste, conservateur, passionné pour
l'unité de l'Allemagne.
Familiarisé par une pratique raisonnée, qui est le fond
de sa vie active, avec tous les problèmes de l'agriculture
et les préoccupations de la propriété rurale, — il consacre à
ces sujets, outre une foule d'articles et de brochures, de
grands ouvrages tels que les deux volumes publiés en
18G8-69 sous le tilre de Zur Erhlârung tind Abhïdfe der
heutigen Creditnotlrdes Grundbesitzes. — Il traite d'une
façon magistrale, dans ses écrits et dans les actes de sa
vie parlementaire les questions économiques, financières,
fiscales et politiques.
Ce grand propriétaire, cet agriculteur, défenseur émi-
nent des intérêts de la classe à laquelle il appartient, n'est
pas seulement un homme d'affaires, un praticien. Il a
étudié le droit à Goltingue, à Berlin, à Heidelberg. Il a
voyagé en Suisse, en France, en Hollande. Il a pu dans les
tribunaux do Alt. Drandenbourg, de Breslau, d'Oppeln (de
1828 à 4830) saisir, au-delà des théories juridiques, les
manifestations du droit vivant.
Excellent dans la pratique de sa profession, représentant
éminent de ceux de sa condition, à leur propre jugement,
il est élevé, par l'activité de la pensée, au-dessus des in-
térêts de caste et des préjugés de parti. C'est qu'à ce triple
élément de la formation de son esprit, la pratique de l'éco-
nomique agricole, le savoir juridique et la vie politique, il
a joint ce qui s'acquiert par la haute culture académique,
les vues philosophiques, la compétence du philologue et
de l'historien. Cette dernière qualité se manifeste à un
V11I PREFACE DU TRADUCTEUR

haut degré particulièrement dans les travaux de ses der-


nières années, dans les nombreuses dissertations sur des
points obscurs ou controversés de l'histoire économique et
financière de l'antiquité classique.
S'il faut, au-dessus de tout cela, marquer le trait domi-
nant, la faculté maîtresse qui anime et gouverne le reste,
il semble que ce soit chez Rodbertus l'union du sentiment
profond de la justice telle que la conçoit la conscience po-
pulaire moderne et de l'esprit scientifique. Il n'eût sans
doute pas répudié la devise : la science au service du
droit.
Pendant plus de vingt ans Rodbertus malgré la publi-
cation de tant de travaux de premier ordre sur des ques-
tions brûlantes de science économique, de finances, de po-
litique, demeure à peu près ignoré du public. Toutefois la
lecture de ses ouvrages lui prépare silencieusement des
disciples et des admirateurs.
On peut juger de cette influence par les lettres que
Lassalle lui adressa pendant les trois années de son agi-
tation fameuse, — ou mieux encore par les travaux de la
grande école d'économistes dont le chef est le savant
M. Adolf Wagner.
Après 4870 son heure sembla venue. Il put espérer ré-
pandre enfin largement, c'est-à-dire faire connaître, sinon
faire adopter, les vérités auxquelles il attachait un grand
prix. On exhumait des articles dispersés ; on exprimait le
désir de lire des ouvrages disparus de la librairie ; des
disciples s'annonçaient. Rodbertus entreprit alors d'exposer
son système d'économie politique. 11 rattacherait toutes ses
idées à la « question sociale » prise comme centre. Toute-
fois, pour ménager les forces qui lui restaient, il réimprima
d'abord telles quelles deux lettres à Kirchmanii (1875),
F-REFACG DU TRADUCTEUR IX

qui formeraient la première partie ,de l'ouvrage. Il devait


être continué par une quatrième lettre (c'est celle dont on
a une partie publiée en 4885, sous le titre de das Kapitul,
et que nous traduisons) ; une cinquième contiendrait la
théorie de la propriété et une sixième serait consacrée aux
projets de réforme. Malheureusement il ne lui fut pas donné
d'achever ce travail. La maladie, la perte d'un oeil l'en
empêchèrent. Il mourut le G décembre 1875.

IL — Quelques-unes des principales vues de Rodbertus,


en matière d'Économie politique.

Deux idées principales dominent et dirigent l'étude de


tous les problèmes économiques.
La première est que les phénomènes dont les écono-
mistes font l'objet de leurs recherches ont un double as-
pect, ou qu'il y entre deux éléments: l'un proprement
économique, l'autre juridique.
S'agit-il des besoins des hommes, du sentiment qu'ils en
ont, de l'idée qu'ils s'en forment, des choses et des qualités
des choses propres à procurer la satisfaction de ces besoins,
des efforts des hommes par lesquels ils tendent à se pro-
curer les choses et à leur donner l'utilité qu'elles n'ont
pas par elles-mêmes, tout cela est proprement d'ordre
économique. Les notions abstraites de besoins, d'utilité,
de travail, de production, de consommation, exprimant
toutes un élément/de la nature de l'homme et des relations
de Vhomme avec les choses, sont de cet ordre.
Mais les hommes ont en même temps des relations entre
X PREFACE DU TRADUCTEUR

eux, et exercent une action les uns sur les autres; il y a


des nécessités imposées aux individus par la société à la-
quelle ils appartiennent ; l'individu qui tente d'agir autre-
ment se heurte à des résistances insurmontables; le détail
de la conduite de chacun est ainsi déterminé et limité par
ces nécessités sociales ; tel est le droit. Le mode d'action
du droit est varié : sentiments ou habitudes inconscients
devenus dans l'individu même le ressort de sa propre con-
duite dont il s'imagine avoir l'initiative, désapprobation
muette des proches, contrainte de la peur, violence exercée
soit par les premiers témoins venus, soit par des hommes
ayant pour cela mandat exprès de la société, rites, cou-
tumes, usages, institutions, lois, autant de choses qui,
quoique d'origine humaine et dépendant en définitive de la
volonté des hommes, n'en ont pas moins, au regard de
chaque individu, les mêmes effets que l'on attribue aux
lois de la nature. — Or, les actions ÉCONOMIQUES des
hommes sont soumises comme toutes les actions au. DROIT
en vigueur dans la société dont ils font partie. — En toute
société, il y a, selon le droit, des actes permis, des actes '
défendus, des actes obligatoires. Toutes les actions écono-
miques, tous les phénomènes de la vie proprement écono-
mique reçoivent ainsi du droit en vigueur dans tel pays, à
telle époque, un caractère et une forme. Ils sont, en gé-
néral, conformes au droit.
Rodbertus reproche aux économistes de n'avoir pas sys-
tématiquement démêlé ces deux aspects do la réalité. Il
ne faut négliger ni l'un ni l'autre, et il ne faut jamais les
confondre. L'économiste, averti de la présence des deux
cléments, doit s'efforcer continuellement de les distin-
guer.
C'est pour ne l'avoir pas fait que l'économie politique a
PREFACE DU TRADUCTEUR M

parfois parlé de lois économiques comme de lois de la na-


ture. Ce seraient des lois que l'homme peut étudier théoii-
quemenl, en savant, comme il étudie la mécanique céleste,
mais auxquelles il est vain que s'applique la volonté. —
Sans doute, il y a des nécessités naturelles et, dans sa con-
duite économique l'homme doit les reconnaître et s'y sou-
mettre ; mais si quelque chose est humain, est la manifes-
tation des sentiments, des croyances, de la volonté des
hommes, si quelque chose dépend des hommes, c'est certes
leurs propres actions et les actions qu'ils exercent les uns
sur les autres. L'histoire est-elle autre chose que le récit
des changements survenus dans les pensées, les croyances,
les actes, les habitudes — parliculièrcnent dans les insti-
tutions et les lois des sociétés humaines?
Effectivement, le ferme propos de distinguer systémati-
quement le côté proprement économique et le côté juri-
dique jette sur tous les problèmes la plus vive lumière. On
en verra un exemple décisif dans l'objet spécial de la dis-
sertation ici traduite : les deux sens du mot capital ; l'un
relatif aux phénomènes proprement économiques de la pro-
duction, l'autre relevant du DROIT (1).

(l)G'est celte même distinction qucDiihrîngasi heureusement et


définitivement exprimée, par l'antithèse des deux termes produc-
tivité^ rentabilité, Il n'y a de productivité qu'autant qu'il y a pro-
duction et il n'y a de production que par le travail. Le travail ou
mieux Vhomme seul produit. Le travail est plus ou moins pro-
ductif selon que pour le même travail la quantité des biens
obtenus ou des besoins satisfaits est plus ou moins grande. Cette
idée de productivité est étrangère à toute idée de droit ; elle est
—-
indépendante du régime juridique ; elle vaut même pour l'indi-
vidu isolé, s'il en est. — La rentabilité est un attribut du capital
privé ; —elle n'a lieu que là où le régime de droit met quelqu'un
en élatdeee procurer ou d'acquérir un revenu par le siul exercice
XII PREFACE DU TRADUCTEUR

A celte première idée fondamentale se rattache l'attitude


de Rodberlus. L'analyse scientifique ne se séparepas chez
lui, de la volonté d'agir, — C'est que la science écono-
mique n'est pas une pure contemplation passive; elle est
science, sans doute, mais une science active; par l'élabo-
ration des idées justes, elle prépare l'action et la dirige:
l'action efficace, l'action humaine, oeuvre digne de la raison,
a dans l'esprit même deux conditions ; l'amour ou la vo-
lonté d'un Idéal que la conscience populaire appelle la
Justice, — mais aussi la connaissance bien fondée de ce
qui est, servant à déterminer ce qui peut être. La conduite
de l'homme ainsi comprise n'est ni l'inertie accompagnée
d'un sentiment de résignation ou de révolte impuissante,
ni l'activité stérile, la marche aveugle vers l'impossible.
Outre sa vérité théorique, la distinction des deux élé-
ments des phénomènes, — l'un proprement économique,
l'autre juridique, — a une portée pratique. Elle permet de
comprendre la cause véritable des maux dont souffre la so-
ciété et de chercher les remèdes convenables. Certes^ il y a
des maux de nature proprement économique : par exemple,
une population trop nombreuse sur un territoire trop étroit,
— l'ignorance qui empêche une population de tirer de

qu'il fait de ses droits sur des choses (ou sur des hommes) ; un
capital est plus ou moins rentable, selon que les circonstances
mettent celui qui le possède en état d'en tirer une rente plus ou
moins forte. La rentabilité so mesure par le TAUX (du profil, do la
t renie, de l'intérêt). Elle est indépendante de la productivité. Une
l industrie peu produclice peut donner, le cas échéant, à celui qui

y emploie ses capitaux, une rente très élevée. —La destruction


(prêt usuraireàdes prodigues, au grand turc) peut être l'occasion
d'une rentabilitéconsidérable. — On ne discutera utilement maint
problème que quand les deux concepts de productivité et de ren-
tabilité seront devenus familiers à tous les économistes.
PREFACE DU TRADUCTEUR M|l

son sol, fût-ce par le travail le plus acharné, des moyens


de vivre suffisants,~ des voies de communication et des
moyens de transport mal proportionnés à l'abondance des
produits de régions diverses, — une organisation du travail
qui ne réponde pas à l'état de la technique industrielle, etc.
— bref tout ce qui limite, restreint ou compromet la pro-
duction. Mais ce ne sont pas là les maux dont souffre la
société actuelle : fa misère d'une partie considérable de la
population, les crises industrielles, ou plutôt l'état chro-
nique dont les crises proprement dites sont les symptômes
.aigus, ont leur cause profonde dans le droit, dans
l'action des hommes les uns sur les autres, les individus
poussant leurs exigences jusqu'aux extrêmes limites que le
droit permet et ne pouvant rien obtenir les uns des autres,
que dans les limites et sous les sanctions du droit. Les
maux de cette sorte affectent surtout et directement la ré-
partition. Le remède se trouvera donc soit dans des actes
juridiques dont les individus prendront l'initiative en tirant
du droit en vigueur un meilleur parti, soit dans des réfor-
mes du droit lui-même. On peut dire en ce sens- que les
questions sociales sont des questions de droit.
Comment attendre des indications à cet égard d'une
science incomplète et boiteuse, qui feint d'ignorer de parti-
pris ou qui nie expressément toute influence du droit sur
la vie économique?
A vrai dire les partisans extrêmes de l'anarchie, les théo-
riciens du laissez faire ne vont pas jusqu'à réclamer,
comme ils lo devraient, l'abolition du droit en vigueur.
Oubliant qu'il est oeuvre humaine, qu'il ne s'est lui-même
établi et qu'il ne se maintient que par la volonté sociale,
ils le tiennent pour quelque chose d'éternel et d'intangible,
pour une nécessité de la nature. Aiais, en dépit de leurs
MV PREFAClî DU TRADUCTEUR

vaines paroles, —le droit subit et subira des modifications.


La question n'est pas de savoir si le droit variera ou non ;
mais de savoir comment les changements se feront, sans
le concours de la raison éclairée, sous la poussée aveugle
des intérêts et des sentiments, ou selon les lumières de la
raison?
Rodbertus estime que la raison éclairée, c'est-à-dire la
science, doit gouverner l'évolution du droit. La science
propre à cela, c'est l'économie bien comprise, prenant une
claire conscience du double élément, économique et juri-
dique, des phénomènes.
La seconde grande idée directrice, capable de renouve-
ler entièrement la science économique est que l'objet de
celle science a un caractère social. Il convient donc, pour
en élaborer convenablement les concepts fondamentaux,
de considérer la société dans son ensemble et d'envisager
comme des parties de cet ensemble les groupes plus ou
moins vastes distingués par leurs fondions et leurs rela-
tions. On descendra de ces groupes à d'autres plus res-
treints et plus diversifiés, à définir encore par leur dépen-
dance et leurs relations avec l'ensemble et avec les groupes
supérieurs; et on ne considéra les individus qu'en dernier
lieu et accidentellement. — C'est le contraire de la mé-
thode suivie ordinairement, —quoique non pas consciem-
ment et d'une façon cohérente. L'histoire banale de Robin-
son, d'où l'on tirerait les notions les plus claires et les
plus simples des phénomènes économiques pour les appli-
quer ensuite, moyennant des corrections convenables, aux
phénomènes sociaux qui se manifestent dans des groupes,
est le schéma de celte méthode vicieuse, — C'est à elle
encore qu'il convient d'imputer les confusions lamentables
enfermées dans l'emploi du mot capital ; — ce sont les
PREFACE DU TRADUCTEUR ,\V

particuliers qui ont formé pour leur usage cette idée ; un


individu préoccupé uniquement du gouvernement de ses
propres affaires est amené à distinguer et à nommer, au-
tant que cela est nécessaire pour la pratique, les choses qui
l'intéressent ; de son point de vue personnel, soucieux de
régler sa comptabilité, pour la connaissance exacte de sa
situation, il divise les hommes en hommes à qui il a affaire
et étrangers, les choses en choses qui lui appartiennent
et choses qui ne lui appartiennent pas, etc. ; il remarque
parmi les choses qui lui appartiennent quelques-unes
dont la possession lui est particulièrement précieuse parce
qu'elles lui assurent une certaine suprématie sur les
hommes qui en sont dépourvus, et par là le moyen de
s'en procurer d'autres par des opérations telles que place-
ment, faire valoir, location, prêt, etc. — Née là, dans le
bureau d'un industriel ou d'un négociant, l'idée de capital,
même alors que les économistes en font l'objet de leurs
réflexions, garde quelque chose de son origine; on rattache
l'idée de capital à celles d'épargne et d'accumulation. On
verra, puisque c'est le propre objet de l'ouvrage que nous
traduisons, comment la méthode de Rodbertus dissipe ces
confusions.
Mettant d'emblée en évidence le caractère social des phé-
nomènes économiques, Rodbertus donne à l'expression
« division du travail » une force et une
généralité que ne
peut faire soupçonner le pauvre récit traditionnel de la fa-
brication des épingles. Sous le nom vieilli de « commu-
nisme » auquel on substituera, si l'on a peur des mots,
l'appellation à la mode de « solidarité », il trace dans le
premier chapitre un tableau de l'unité, des connexions et
des interdépendances économiques, auquel nous ne con-
naissons rien d'équivalent, — Sans doute récemment on a
Rodbertus "
XVI PREFACE DU TRADUCTEUR

élargi le sens du mot « division du travail », mais Rodber-


tus a devancé ces généralisations en considérant la solida-
rité économique elle-même comme un élément d'une plus
vaste solidarité sociale. — Le tableau qu'il trace, borné à
la vie économique, est sans doute un des morceaux achevés
de'son oeuvre et semble devoir entrer définitivement en
toute exposition doctrinale de la science. La production est
une oeuvre sociale et elle a pour contre partie la distribu-
tion du produit social. Le produit social, obtenu par la
collaboration de tous les hommes qui travaillent, envisagé
dans son ensemble, passe successivement par les mains de
plusieurs classes ou séries de producteurs : la même masse
prend successivement l'aspect de produit commencé ou
primaire (Bohprodukt,), puis de produit moyen ou secon-
daire (Ilalbfabrikat, Fabrikat), jusqu'à ce que, entièrement
achevé, il soit le revenu (Einkommen), c'est-à-dire l'en-
semble des objets prêts pour la satisfaction directe des be-
soins des hommes (ferlige Giïter), — Celte divisiô summa
de la production sociale en phases, degrés ou sections suc-
cessives, se continue par la division de la production de
chaque degré en grandes industries, à chacune desquelles
est attaché un groupe d'hommes (agricullelirs, éleveurs, fo-
restiers et mineurs ; métallurgistes, [Link], tanneurs,
bûcherons, filateurs ; boulangers, cuisiniers, ébénistes,
tailleurs). — Chaque industrie, à son four, comprend des
établissements séparés. — Enfin, dans chacun de ces éta-
blissements, usines ou ateliers, vient le morcellement des
opérations diverses accomplies successivement et simulta-
nément par des groupes de spécialistes.
On lira le détail et les conséquences dans l'ouvrage
.
même. Appelons du moins l'attention sur celle-ci : « la
répartition ne peut jamais consister en ceci que chaque
PRl'FACE DU TRADUCTEUR XVII

producteur reçoive comme rémunération son propre pro-


duit ». Ainsi éclate sinon la fausseté, du moins l'extrême
impropriété de l'expression favorite de Bastiat : la réparti-
tion a lieu par Yéchange que les producteurs font de leurs
produits respectifs, Outre que échange est un terme juri-
dique supposant chez les échangistes la propriété, —
l'objet réel de la répartition ce ne sont pas les pro-
duits quelconques, en tout état, mais seulement les
produits achevés, les objets de consommation, le re-
venu.
Etre constamment préoccupé de démêler dans la com-
plexité de phénomènes réels l'élément économique et
l'élément juridique, envisager dans leur ensemble les phé-
nomènes sociaux, — telles sont donc les deux grandes
règles qui dirigent les analyses de ftodberlus.
De là sa théorie de la répartition du revenu social. Le
revenu social, considéré comme un tout, so divise en par-
ties, dont chacune échoit à une classe sociale. Le droit est
le principe de cette division. C'est l'institution de
la propriété du sol et du capital qui détermine d'abord la
scission du revenu social total en deux parties : le salaire
et la rente, et la scission de la population en deux grandes
classes, celle des ouvriers qui ne possèdent rien au-delà des
moyens d'existence (revenu) et celle des propriétaires. Le
droit détermine derechef la scission de la rente en deux
parties: la rente foncière et la rente du capital, et la
scission correspondante de la classe des propriétaires en
deux : celle des propriétaires fonciers et celle des capita-
listes. Enfin des arrangements de droit caractérisent, dans
des circonstances économiques convenables, les espèces
de rente, qui naissent delà scission soit de la rente fon-
cière, soit de la rente du capital : intérêt, profit, fermage.
XVIIT PREFACE DU TRADUCTEUR

De là autant de classes nouvelles : entrepreneurs, agricul-


teurs ou industriels,
Tout cela est défini par le droit, par le droit civil, lequel
institue et règle la propriété dans ses sujets, et dans ses
objets, dans le détail des droits élémentaires qui la consti-
tuent et dans ses modes d'acquisition, par le droit des
obligations, par le droit public et administratif, par le
droit commercial, par le droit criminel, par le droit fiscal,
autant de formes du droit qui déterminent, limitent et mo-
difient les effets de la propriété.
Le droit, qui cause la répartition générale en opérant la
division du revenu social en ses ESPÈCES, contribue aussi à
déterminer le montant de ses diverses parties et leur gran-
deur relative.
La théorie de la rente foncière, est une des parties les
plus difficiles de la doctrine de Rcdberlus. Elle n'a satis-
fait entièrement ni Lassalle, ni M. Adolf Wagner. On en
trouvera l'exposé dans le présent volume. Elle donne à
Rodbertus l'occasion d'expliquer une distinction de grande
importance dont l'introduction systématique dans la science
nous semble aussi urgente que la distinction des deux sens
du mot capital et la distinction équivalente de la producti-
vité et de la rentabilité. — Rodbertus est amené, pour
les besoins de la critique de la théorie de Ricardo, à in-
sister sur la distinction de la rente en général ou de la
rente prise absolument et de la rente différentielle. La rente
en général (rente foncière) se définit pour la classe entière
des propriétaires du sol considérée comme un individu,
unique ; elle est la masse des rentes foncières afférentes à
l'étendue totale du sol possédé par des particuliers. — La
rente différentielle est le montant-de la portion de la rente
qui échoit à un moment donné à telles portions du sol si-
PREFACE DU TRADUCTEUR XIX

tuées en telles régions ou affectées à telles cultures parti-


culières. — Il y a dans la rente des inégalités et des varia-
lions. Rapporter à des circonstances variables, telles que la
différence de fertilité, la proximité des débouchés, les DIF-
FÉRENCES de la rente perçue par des classes ou par des in-
dividus, est tout autre chose qu'expliquer le montant gé-
néral ou le niveau moyen général (tant par hectare) de la
RENTE PUISE ABSOLUMENT.
Cette distinction doit être généralisée, L'cpilhôle de
DIFFÉRENTIEL qualifiera — pour la plus grande clarté de
la discussion de maint problème — toutes les espèces de
revenu, de même que la rente foncière, S'il y a les pro-
blèmes où l'on doit considérer le salaire, le profit,, l'in-
térêt pris en général et absolument, — il y en a d'autres
où ce qui est intéressant est le salaire, le profit, l'intérêt
différentiels. Ce qui affecte la condition des individus, ce
qu'ils ressentent vivement, c'est la grandeur et la variation
du revenu différentiel. •— On répond mal aux doléances des
ouvrières à l'aiguille en prouvant que le salaire (en général)
est en France assez élevé. A l'inverse, on passe à coté de
la question, si pour établir que le salaire (en général) bé-
néficie autant et mieux que la rente (en général) de l'ac-
croissement de la productivité, — on ônumère certaines
professions pour lesquelles le salaire a passé en peu d'années
du simple au quadruple. Toutes ces discussions sont viciées
par l'oubli de la distinction du revenu en général et du
revenu différentiel (de quelque espèce qu'il soit).
C'est d'abord aux idées de revenu en général (salaire ou
rente, etc.) qu'il faut s'attacher pour la description, la cons-
tatation et l'explication des maux très généraux et durables
qui affectent une société : tels sont, selon Rodbertus, les deux
fléaux de la misère des classes ouvrières et des crises corn-
XX PREFACE DU TRADUCTEUR

mercialesgénérales. C'est à tort que les économistes lâchent


do les rapporter à des causes bonnes pour expliquer les dif-
férences, les variations, les inégalités des salaires (selon
les professions ou selon les individus) ou les embarras par-
ticuliers soit d'une industrie, soit de tels industriels.
Ces deux fléaux, constitutionnels, de notre monde éco-
nomique actuel se rattachent, selon Rodbertus à un principe
unique ; la façon dont la liberté absolue des transactions,
c'est-à-dire le hasard des compétitions et des forces, sous-
le régime de la propriété opère la division générale du
revenu social en rente (en général) et salaire (en géné-
ral). Nous reviendrons là-dessus.
Elucider des concepts scientifiques — énoncer, sous la
forme de théorèmes ou de lois des thèses théoriques — ;
juger pratiquement des faits, qualifier de MAUX, c'est-à-dire
de choses dont on peut espérer et dont on doit vouloir
l'abolition, certains effets qu'expliquent les lois; Rodbertus
s'en est-il tenu là ?— N'a-t-il point conçu, n'a-t-il*point
proposé de remèdes ? Quels sont selon lui les remèdes?
On trouve ici conciliées les vues hardies du théoricien,
la confiance de l'idéaliste et la prudente modération de
l'homme pratique. Aussi Rodbertus, d'accord avec Lassalle
par ex., tant qu'il s'agit de théorèmes d'économique et de
critique philosophique du droit, ne consent-il pas à le suivre
dans ses projets de réformes à accomplir immédiatement.
Rodbertus n'a rien de l'agitateur et du révolutionnaire.
La cause réelle et profonde du mal dont souffre la so-
ciété actuelle est le régime juridique de la propriété : la
propriété privée du sol et du capital. Le remède radical et
définitif sera dans l'abolition de ce régime de propriété.
Rodbertus croit fermement que cette réforme du droit se
fera. — Comment et par quelle préparation des conditions
PREFACE DU TRADUCTEUR XXI

requises pour qu'elle ne soit pas la cause de maux plus


grands? — C'est le secret de l'avenir.
Mais la suppression de la propriété de la terre et du capi-
tal ne peut être l'affaire du temps présent, Ce n'est pas que
l'abolition, même sans rachat, de la propriété du sol et du
capital, semble à Rodbertus contraire à la justice. — Celte
abolition sans rachat immédiat causerait dans l'organisa-
lion de la production une crise formidable, un bouleverse-
ment ùt M souffrirait la société tout entière, et dont elle
serait longtemps à se remettre, Le rachat n'est pas impos-
sible et n'offre- pas de difficultés pratiques insurmontables ;
en assurant aux ayants droit la rente à son montant actuel
on éviterait la crise de la production. Mais la situa-
tion respective des classes (la proportion selon laquelle se
fait entre elles le partage du revenu social) serait pour ainsi
dire consolidée, et elle ne se modifierait que dans l'avenir,
peu à peu ; elle dépendrait des progrès à venir de la pro-
ductivité. La raison décisive qui doit faire écarter la réali-
sation présente d'un nouveau régime de propriété,
c'est qu'elle mettrait en péril la civilisation dans ce
qu'elle a de plus élevé. — Faut-il acheter à ce prix plus de
justice dans la répartition des biens matériels?
Quels sont donc les remèdes réalisables dans le présent?
Rodbertus a combattu très énergiquen ,T ', les illusions de
Proudhon et de Lassalle. Ce n'est pas cians des associations
coopératives de production, dans des communes ouvrières
maîtresses chacune des moyens de production répondant à
sa puissance de travail qu'il faut espérer. Elles ne se
créeront pas facilement, si l'on compte pour la formation
du capital sur l'économie des ouvriers, ou sur la libéra-
lité des possédants. Si l'on veut que le capital leur soit
fourni par l'Etat, elles pourront sans doute se créer. Mais
XXU PREFACE DU TRADUCTEUR

les maux actuels seront déplacés, non supprimés, — La même


production aveugle, la même concurrence entre groupes
qu'entre individus aujourd'hui, causera les mêmes inéga-
lités dans la distribution ;•- -avec celle aggravation que les
ouvriers propriétaires, recevant désormais leur revenu à
titre de profit industriel, le verront soumis a tous les aidas
du profit. Us seront exposés non seulemeut aux accidents
qui affectent le salaire différentiel, mais encore à ceux qui
causent les inégalités du profil ou de la rente.
La science, selon Rodbertus, donne sur les réformes
pratiques des indications toutes différentes.
Il faut garder résolument l'institution de la propriété
dans sa forme présente. Ce n'est d'ailleurs pas abolir la
propriété que d'étendre le domaine public ou d'augmenter
le nombre des industries d'Etat. La propriété n'est pas
abolie dans les pays où l'Etal possède et exploite les che-
mins de fer, les mines, etc. — La propriété étant conservée,
on peut enrayer les effets de la libre concurrence en ce qui
concerne le montant du salaire par une tarification des sa-
laires q'u .iiivra les mouvements de la productivité. On
pourra, pour l'établissement des tarifs, se servir avec avan-
tage des moyens par lesquels, sous le régime de la commu-
nauté du sol et du capital, on calculerait le travail et on
fixerait en travail la valeur des produits. (Sur ces moyens,
sur la théorie du TRAVAIL NORMAL, mesure à la fois du sa-
laire et do la valeur du produit, voir le chap. II du présent
ouvrage et l'article der Normalarbeislag dans les Gcsam-
melte hleine Schriften de Rodbertus publiés par Morilz
Wirth, Berlin, Putlkammerct Mïihlbrecht, 1899).
La tarification exige l'intervention de l'Etat. Mais celte
intervention, bien loin d'être conlraire au rôle de l'Etat,
répond, selon Rodbertus, à ses obligations. C'est à l'Etat
PREFACE DU TRADUCTEUR XXtll

qu'appartient essentiellement la haute direction de la vie so-


ciale économique ; l'institution de la propriété du sol et du
capital a pour effet do déléguer à des particuliers des fonc-
tions qui appartiennent en principe à l'Etal; celui-ci nu
fait donc que son devoir en coirigeant, par des mesures ap-
propriées, un mal social qui résulte de l'imperfection et des
lacunes du régime juridique par lui institué.
Sans attendre que l'Etat garantisse ainsi l'équitable ré-
partition du revenu social — les ouvriers doivent prendre
eux-mêmes en main leur propre cause et réclamer une part
plus grande du produit social et une part croissante à me-
sure que le produit augmente. Qu'ils se concertent à ce su-
jet ; qu'ils établissent eux-mêmes un tarif des salaires, en
se servant pour le calculer de l'unité de travail normal; ce
tarif une fois dressé, qu'ils en proposent l'adoption aux en-
trepreneurs de leur pays ; et que, sans exercer eux-mêmes
aucune violence, ils cherchent l'appui de l'opinion publique
pour imposer aux entrepreneurs l'adoption du tarif. Tels
sont les conseils pratiques que Rodbertus voulait donner
aux ouvriers dans une très curieuse Adresse au congrès ou-
vrier de Londres en 1862 (Sendschreiben an tien Arbei-
tercongress wàhrencl der Londoner ïndustrie-ausslellung,
1802, dans Zur Beleuchlung d. soc. Frage. Theil II,
Berlin, 1885, tom III du Nachlass.). C'est la même réforme
qu'il s'efforçait de faire connaître au public en publiant
en 1871 l'article sur le Normalarbeitslag dans la Berlincr
Revue.
Rodbertus promettait de développer, comme couronne-
ment de son dernier ouvrage, l'ensemble de ses projets de
réforme. On en a trouvé dans ses papiers deux piogrammes'
{Zur Bel. der soc. Frage, Theil 11, Berlin 1885, p. 247 à 203).
Les mesures proprosées sont nombreuses et variées; la la-
XXIV PRÉFACE DU TRADUCTEUR

rification. fondée sur la fixation de l'unité de travail


normal, en est encore la pièce principale,
C'est que celle mesure tend à guérir le mal en s'alla-
qtiant à la cause. Insistons sur ce point,

III. — La thèse maîtresse ou le grand problème.

Nous voulons insister séparément sur celte théorie de Rod-


bertus qui a une importance toute particulière, Elle est, à
ses yeux, Inventé capitale pour la preuve et l'élucidalion de
laquelle il s'est livré toute sa vie aux études les plus di-
verses. Sous le régime delà propiiétô individuelle et plus
particulièrement sous le régime de droit en vigueur en
Europe depuis la Révolution, — la classe ouvrière ne pro-
fite pas dans la même proportion que la classe des proprié-
taires fonciers et des capitalistes de l'accroissement de la
productivité ; le revenu des ouvriers ou salaire, considéré
comme une fraction du revenu social, diminue, tandis que le
revenu, des propriétaires ou rente augmente.
Tous les travaux de Rodbertus ont tendu à faire recon-
naître cernai, — à dégager les idées qui en permettent
l'expression précise, à fixer le sens des mots pour dissiper
les malentendus, — à exposer les preuves du fait, à en
rechercher les causes et les effets, — à prévoir les remèdes
lointains, à rechercher les remèdes immédiats.
L'importance du problème a été aperçue par Basliat. —
Il nie la réalité du mal que Rodbertus affirme; ou plutôt
il soutient la thèse inverse, mais le problème est posé par
lui de la même manière, dans les mêmes termes, et le ton
PREFACE DU TRADUCTEUR XXV

solennel qu'il prend pour annoncer la loi » en marque


<?.

bien la souveraine importance à ses yeux,


« Capitalistes et ouvriers, je me crois en mesure d'éta-
blir celle loi ; « à mesure que les capitaux s'accumulent,
le prélèvement absolu du capital dans le résultat total de la
production augmente, et son prélèvement proportionnel
diminue: le travail voit augmenter sa part relative et à
plus forte raison sa part (ibsolue, » Si cette loi est établie,
il en résulte clairement l'harmonie des intérêts entre les
travailleurs et ceux qui les emploient. » {Harmonies écono-
miques. Paris, Guillaumin, 7e édition, p. 17.)
« Il faut reconnaître que la Providence, dans sa justice
et dans sa bonté, a réservé, dans le progrès, une plus belle
part au Travail qu'au Capital, un stimulant plus efficace,
une récompense pluslibéralcà celui qui verse actuellement
la sueur de son front qu'à celui qui vit sur la sueur de ses
pères.
« En effet, étant admis que tout accroissement dé capital
est suivi d'un accroissement de bien-être général, j'ose
poser comme inébranlable, quant à la distribution'de ce
bien-être l'axiome suivant:
« A mesure que les capitaux s\tccroissent, la part absolue
des capitalistes dans les produits totaux augmente et leur
part relative diminue. Au contraire les travailleurs voient
augmenter leur part dans les deux sens,
« Je ferai mieux comprendre ma pensée par des chiffres.
« Représentons les produits totaux de la société, à des
époques successives, par les chiffres 1000, 2000, 3000,
4000, etc.
« Je dis que le prélèvement du capital descendra succes-
sivement de 50 °/oà40,35, 30 %» et celui du travail s'élè-
vera par conséquent de 50 % à 00, 05, 70 °/o- — De telle
XXVI PRIFACE DU TRADUCTEUR

sorte néanmoins que la part absolue du capital soit tou-


jours plus grande à chaque période, bien que sa part rela-
tive soit plus petite.
« Ainsi le partage se fera de la manière suivante :

Produit total. Part du capital. Part du travail.


Première période 1000 500 500
Seconde période 2000 800 1200
Troisième période 3000 .1050 1950
Quatrième période 4000 1 200 2 800

« Telle est la grande, admirable, consolante, nécessaire


et inflexible, loi du capital. » {Harm. Econ,, p. 250).
Olez l'emphase, les amas d'épithètes, et traduisez. La
thèse de Basliat est que :
Sous le régime de droit actuellement en vigueur, la pro-
ductivité venant à s'accroître, la part du revenu social qui
échoit aux ouvriers (salaire) augmente dans une plus forte
proportion que celle qui échoit aux propriétaires ou capita-
listes (rente).
C'est bien exactement l'inverse de la thèse de Rod-
bertus.
Certes, si Basliat réussit à fournir la preuve de la « loi »
ou de « l'axiome » qu'il proclame, —c'est vainement que
Rodbertus aura accumulé pendant quarante années les
observations, les comparaisons, les raisonnements, qu'il
aura usé tic toutes les ressources de la logique, interrogé
la statistique, étudié l'histoire ; il sera permis de négliger
tout cela. Sinon, l'étude des travaux de Rodbertus'.'impose
à quiconque a compris le problème et en admet, comme
les deux maîtres, l'importance souveraine.
Or la démonstration de Raslial est un des plus étonnants
exemples de sophisme.
PREFACE DU TRADUCTEUR XXVH
.

Elle se réduit en effet à ceci :


i

« Il
faut prouver d'abord que la part relative du capital
va diminuantsans cesse. Ce ne sera pas long, car cela re-
vient à dire : plus les capitaux abondent, jilus Vintérêt
baisse. Or, c'est un point de fait incontestable et incontesté :
Non seulement la science l'explique, mais il crève les
yeux....Quand l'intérêt descend de 20 °/0 à 15, puis à 10,
à 8, à G, à 5, à 4, à 3 %> qu'est-ce que cela veut dire re-
lativement à la question qui nous occupe? Cela veut dire
que le capital, pour son concours dans l'oeuvre industrielle,
à la réalisation du bien-être, se contente, ou, si l'on veut,
est forcé de se contenter d'une part de plus en plus réduite
à mesure qu'il s'accroît. Entrait-il pour un tiers dans la
valeur du blé, des maisons, des lins, des navires, des" ca-
naux ? en d'autres termes, quand on vendait ces choses,
revenait-il un tiers aux capitalistes et deux tiers aux tra-
vailleurs? Peu à peu les capitalistes ne reçoivent plus qu'un
quart, un cinquième, un sixième; leur part relative .va dé-
croissant; celle des travailleurs augmente dans la même
proportion, et la première partie de ma démonstration est
faite. » {Harm. écon., p. 251).
Jamais les idées vagues et les ternies équivoques ne cau-
sèrent un raisonnement plus fautif, ce que l'on appelle, en
termes de l'école, ignorance du sujet.
11 s'agit de prouver que la part des capitalistes (la rente)

devient une fraction moindre du revenu social. Bastiat éta-


blit que le taux (de l'intérêt ou de la rente) baisse; ce
qui est une toute autre question.
L'abaissement du taux est un phénomène tout différent
de la diminution (relative) de la rente. Et les mouvements
de ces deux choses n'ont pas lieu nécessairement dans le
même sens.
XXVIII PRÉFACE DU TRADUCTEUR

Supposons les données suivantes, en milliards :

Revenu social. Salaire. Rente. Taux de l'intérêt.


Vers 1850 .10 .5 5 5 %
Vers 1900 25 10 15 3%
Le montant absolu du salaire a augmenté; il a doublé.
Le montant absolu de la rente a augmente; il a triplé.
La grandeur relative du salaire, c'est-à-dire, selon la,
définition acceptée par Bastiat, le rapport du salaire au re-
5 10
venu social, a diminué; il a passé de ^ ou 50 % ^ 05
ou 40 °/0.
La grandeur relative de la rente, c'est-à-dire le rapport
de la rente au revenu social, a augmenté ; il a passé de
|jOU 50 % à -| %
ou 00
Les variations du taux de l'intérêt (ou de la rente), qui
se trouve avoir baissé de 5 °/o à 3 %> n'ont rien à .faire
dans la question.
Il est clair que tous les développements destinés à établir
séparément soit que le salaire a effectivement doublé, soit
que le taux de l'intérêt a effectivement baissé, ne remédie-
ront en rien au vice de la démonstration. On substituera
vainement aux quelques lignes de Bastiat un volume de
six cents pages,
Le problème demeure et qui veut reprendre la thèse de
Bastiat n'a pas le droit de négliger la discusssion de Rod-
bertus. On sera bien forcé de le suivre dans l'élucidalion
des concepts de produit, de salaire, de rente, de revenu
social, de capital—on de refaire sans lui, autrement et
mieux que lui, le même travail. Comme il aimait à le ré-
péter, c'est dans l'imperfection des idées générales qu'est
PREFACE DU TRADUCTEUP XXIX

la source cachée des erreurs : in universalibus latet error.


Le remède ne peut se trouver que dans l'élaboration d'idées
générales exactes : tel est le mérite éminent de Rodbertus.

IV. — L'ouvrage « das Kapital » et sa place dans Voeuvre


de Rodbertus.

Pourquoi avons-nous pu détacher de l'ensemble des


ouvrages de Rodbertus, et donner d'abord aux lecteurs
français de préférence un écrit remontant à 1852, ina-
chevé et publié seulement trente ans plus tard, dix ans
après la mort de l'auteur?
L'objet de notre publication est de faire connaître les
principales idées qui forment le système économique de
Rodbertus.
Or, ces idées il les a exposées à maintes reprises, et prin-
cipalement: 1° dès 1837, dans les Forderungen der arbei-
fenden Klassen ; 2° en 1842, dans Zur Frkenntniss wtserer
slaatswirlhschuftlichen Zustunde; 3° en 1850 51, dans les
trois premières lettres à Kirchmann {Soùale liriefe an von
Kirchmann).
Le premier de ces écrits fut adressé par l'auteur à la
« Gazette d'Àugsbourg ». Le journal en. refusa l'insertion
sous ce prétexte que le danger que l'on y signalait était
purement imaginaire. L'ouvrage, enfermantdéjà, il est vrai,
l'expression très nette de quelques-unes des idées de Rod-
bertus, est un sommaire et un programme des travaux
postérieurs. Il ne prend toute sa valeur et même en certains
endroits n'est pleinement intelligible qu'à la lumière des
développements fournis plus lard.
XXX PREFACE DU TRADUCTEUR

Le second, publié par Rodbertus lui-même, étude sys-


tématique du mal économique dont souffre la société ac-
tuelle, devait comprendre trois parties, la première
consacrée aux principes fondamentaux propres à faire
comprendre la nature du mal et ses causes, —la se-
conde aux manifestations principales du mal, paupérisme,
crises commerciales etc., — la troisième aux remèdes.
— La première partie, seule composée et publiée, est
l'exposé de cinq propositions ou théorèmes :
— I. Les
seuls biens à proprement parler économiques sont les pro-
duits matériels du travail. — II. Le travail est la meilleure
mesure de la valeur. — III. La rente est une partie du re-
venu social. Elle a deux causes, une cause économique: une
productivité du travail telle que, l'entretien des travailleurs
étant d'abord assuré, il y ait un excèdent de produits, et
une cause juridique : l'institution de la propriété indivi-
duelle du sol et du capital, — IV. Pour qu'il y ait rente
foncière et rente du capital et que le capital soit constam-
ment reconstitué il suffit que, moyennant une productivité
,
convenable, la valeur des produits en représente le coût de
production mesuré en travail. — V. La monnaie idéale,
— réalisable dans le cas où la valeur des produits serait
représentée par leur coût en travail, — consisterait en
certificats do travail. Cette monnaie remplirait parfaitement
son office de moyen de répartition ot de mesure de la va-
leur — sans être elle-même une chose, un produit, comme
la monnaie métallique
— et sans supposer, comme notre
monnaie de papier actuelle, l'existence d'une monnaie
réelle métallique. Le livre passa à peu près inaperçu :

Aussi Rodbertus renonça-l-il à en donner la suite, L'essen-
tiel des cinq dissertations est teproduit dans le volume
dont nous donnons la traduction.
PREFACE DU TRADUCTEUR XXXI

Le troisième cesontles « lettres sociales à von Kirchmann ».


Deux articles de cet économiste, l'un dans lequel il expli-
quait le paupérisme par une diminution de la producti-
vité de l'agriculture, l'autre dans lequel il expliquait les
crises commerciales par l'insuffisance de luxe, — donnè-
rent à Rodbertus l'occasion de reprendre l'exposition de
ses propres vues et de poursuivre l'ouvrage commencé
huit années auparavant. Pour combattre les opinions de
Kirchmann, Rodbertus se trouva amené à exposer derechef
les principes déjà contenus dans le Zur Erkenntniss
de 1842. La troisième lettre est consacrée en particulier
à la critique approfondie de la théorie de la rente fon-
cière de Ricardo et au développement de la théorie de la
rente propre à Rodbertus. 11 y combat la doctrine de Kir-
chmann sur le paupérisme. (Exposé dans l'article de ce-
lui-ci : Grundrente in itirer socialen Rezichung.) C'ett
l'objet de la première controverse entre eux.
Dans une quatrième lettre (c'est l'ouvrage même publié
en 1885 par M. Wagner et Kozack sous le titre de das Ka-
pital) Rodbertus aborde l'objet de sa seconde controverse
avec Kirchmann : sur la natuie et la cause des crises com-
merciales. — Ce sera en même temps que la téfulalion de
l'explication de Kirchmann (dans l'article : die Tauschge
sellschaft.), l'exposition de théorie de Rodbertus lui-même.
Les deux explications, celle du paupérisme et celle des
crises commerciales, se ramènent, selon Rodbertus, à un
principe unique : savoir ce que nous avons appelé la thèse
maîtresse : « Dans l'organisation économique actuelle
l'accroissement de la productivité du travail entraîne la
réduction du salaire de la classe ouvrière à une fraction de
plus en plus petite du produit social. »
Une fois entré dans la discussion et après avoir netle-
Ilolbertus *'*
XXX11 PREFACE DU TRADUCTEUR

ment défini l'objet de la controverse, dégagé la position


de Kirchmann dans le débat., Rodbertus se trouve obligé,
pour la justification de sa propre manière de voir, de re-
monter encore une fois aux principes-.. Voilà de nouveau
l'exposition du système économique réclamée pour l'éluci-
dalion de ce débat spécial. Une théorie définitive du capi-
tal, sous tousses aspects, sera la première condition requise
pour poursuivre utilement la discussion. Elle est indispen '
sable pour discuter le rôle assigné par Kirchmann au luxe
et à l'épargne. Le concept même d'épargne ne recevra que
du concept de capital définitivement mis en lumière les
éclaircissements nécessaires. Ainsi la théorie du capital,
objet propre du présent volume, vient v se greffer » sur le
problême du « partage du revenu social » entre les classes,
considéré lui-même comme antécédent nécessaire du pro-
blème de la cause des crises commerciales. Le point d'in-
sertion de la greffe se trouve dans les lignes suivantes.
(V. p. 04.)
« Je suis donc obligé, avant de continuer l'examen de ,
votre exemple, et particulièrement avant de discuter la
question de savoir s'il exprime bien la nature de nos
crises commerciales, et si elles sont causées réellement
par l'épargne des capitalistes, je suis obligé, dis-je,
de rompre le fil de mon étude, de commencer par élu-
cider l'idée d'épargne, et, pour cela, d'entreprendre une
étude approfondie du capital. Quand cette étude sera ter-
minée, seulement alors je pourrai reprendre ma discus-
sion.
Il faudra certainement reprendre les choses d\in peu
loin, car non seulement le capital est le foyer de la question
sociale, mais la nature ne peut en être comprise, si l'on ne
pénétre à fond le principe de la vie économique, la division
PREFACE DU TRADUCTEUR XXXIlt

du travail ; or précisément sur ce point les économistes


ont été extraordinairement superficiels. »
L'étude du capital amène ainsi Rodbertus à reprendre
encore une fois l'exposition des concepts fondamentaux
du système économique. Cette fois encore incomplète, elle
nous offre cependant le dernier état de la pensée de Rod-
bertus.
Il reprend les idées déjà contenues dans les précédents
ouvrages, — mais avec des'addilions. Par exemple il y fait
état de certains ouvrages de Proudhon et de Bastiat.
Voilà pourquoi il nous a semblé que l'on pouvait com-
mencer par là à faire connaissance avec Rodbertus.
Ajoutons que, et cela même est le propre jugement de
Rodbertus, la confusion des deux sens du mot capital
obscurcit toutes les questions débattues par les économistes,
donne lieu aux pires sophismes et aux plus funestes malen-
tendus, qu'il est urgent de débarrasser la science de celle
confusion. Qu'est-ce que le capital? « Toutes les 'Acadé-
mies de l'Europe devraient mettre ce sujet au concours »,
disait Rodbertus en 1807.
Y aurait-il aujourd'hui quelqu'un pour lui disputer le
prix ?
En raison des explications qui précèdent, nous avons
gardé le titre mis par les éditeurs allemands : le Capital î
et considérant cette dissertation sur le capital comme un
ouvrage séparé, encore bien qu'elle soit un fragment pris
dans un ensemble, nous nous sommes permis, afin de sa-
tisfaire les habitudes de l'oeil du lecteur français, d'en
numéroter les divisions sous les noms de PARTIES et
CHAPITRES. — Nous avons donné le titre d'introduction au
début, c'est-à-dire à l'exposition de l'objet de la contro-
verse avec Kirchmann, précédée elle-même d'un retour
XXXIV PREFACE DU TRADUCTEUR

sur la théorie de la rente, objet de la troisième lettre.


Alors commence proprement, au point d'insertion que
nous avons marqué, l'étude sur le capital. — Deux parties
correspondent aux deux concepts de capital ou au deux
sens du mot capital qu'il s'agit d'élucider. — La première
est achevée. Nous n'avons de la seconde que quelques pages.
Si l'on avait la témérité de compléter cette partie, en se
référant à quelques indications de l'auteur, on adopterait
d'une manière ferme et l'on proposerait aux économistes
de langue française d'adopter, pour la désignation des deux
concepts les termes de capital économique et de capital ju-
ridique.
Le terme de capital économique remplacerait les expres-
sions allemandes « Kapital an sich », « Nationalkapital »
,et les locutions françaises obscures ou équivoques qui sont
un décalque littéral plutôt qu'une traduction de ceux-là.
Le terme de capital juridique serait employé pour dé-
signer ce que Rodbertus entend par « Privatkapîtal ».
Cette terminologie fixée, on reprendrait, pour achever
l'élucidalion du concept de capital juridique les quatre
questions auxquelles Rodbertus a fourni une réponse dé-
taillée en ce qui concerne le capital économique.
De la signification nouvelle que prendraient ces quatre
formules inlerrogatives, des modifications qu'il faudrait
faire subir à leur énoncé et dos réponses nouvelles aux-
quelles conduirait l'analyse exacte des phénomènes sociaux
actuels ressortirait la nécessité de la distinction.
Cette distinction s'imposera assez sans doute, pour le
plus grand bien des études économiques en France, à tout
lecteur attentif du présent ouvrage. Le traducteur sera
grandement récompensé de sa modeste besogne si elle
contribue à ce résultat.
BIBLIOGRAPHIE XXXV

En somme, tout inachevé qu'il est, ce livre posthume


nous semble propre adonner au lecteur une connaissance
suffisante des fondements du système économique de
Rodbertus.
Nous y avons joint la théorie de la répartition, en trente-
cinq aphorismeo numérotés, empruntée à la seconde
lettre.

Emile CHÂTELAIN

BIBLIOGRAPHIE (i)
OEuvres de Rodbertus.

Uue édition des oeuvres complètes de Rodbertus fait délaut et


serait indispensable. La plupart des petits tiaités politiques ont
été réunis dans :

i. Kleine Schriften, éditées par Mourra Wuvnr. Berlin, 1890.


Ce recueil contient: 1<> Dieiircmsischc Geldkrisis, 184b; —
2° Pur den Crédit des Grundbesitxcrs, Eine Bitte an die
Landslùnde, 1847 ; — 3° Die neuesten Grundtaxen des Itcrrn
•v. Biilow-Cumcrow, 1847 ; — 4° Mcin Yerhallenin dcmCon-
flicl zwischen Krone und Volh, 1849; — o° Die tlandelskrisen
und die Hypothekcnnoth der Grundbesitzer, 1838 ; — G0 Hr~
klàruny, 18C1 ; — 7° Scid deutsch, 1801 ; — 8° An Matzini,
1801 ;
— 9° Was sonst ? 1801 j — 10° Offencr Dricf an dus
(1) Nous devons à l'obligeance de M. Charles Andler, et de son édi-
tent1, M. l<\ Alcan, l'autorisation d'emprunter à son livre, déjà cité,
la précieuse bibliographie suivant? lî. C.
XXXVI BIBLIOGRAPHIE

Centralkomitee des deutschen Arbeitenereines zu Leipzig,


1863 ; — lio Der NormalarbeUstag, 1871.

11 y faut ajouter :

2. Zxcei vcrschollene staatswirthschaftliche Abhandlungen,


éditées par MAX QUARCK, 1883. 1° Remarques de Rodbertus
sur un projet d'assurance contre l'invalidité et la vieillesse ;
— 2° Der NormalarbeUstag.
3. Zur Frage und Geschichle des allgemeinen Wahlrcchts. Ein
vergessener Aufsatz von Rodbertus. Édité par MOIUTZ
WIRTH (Deutsche Worte, 1890).
4. Sendschreiben an den Londoner Arbeiterkongress, 1802, re-
produit dans le Nachlass édité par AD. WAGNER et TH.
KOZAK, t. III.
5. Zur Frage des Healkredils (article dans la Norddeùlsche
AUgemeine Zeitung, n° 19, 1808).
0. Fur dus Iienlenprincip, (Quatre articles dans la Norddcut-
sche landwirthschaftliche Zeitung, sept, et ocl. 1870.)
7. Beclamation Rodbertus, icegen Schutzzôllnerei (dans Augs-
burgische AUgemeine Zeitung, 20 oct. 1876'.)
f
8. Des fragments sur la question sociale édités (dans RUDOLV
MEVER. Der Emancipationskampfdes vierien Standcs, p.56, 58).
9. liriefe und sozialpolitisehe Aufsutzc, édités par RUDOLF
MnYKR. Berlin, 1882. Ce recueil contient : 1° Das liodbcr-
tus'seke Frogramm von 1871 ; — 2° Die Ccnlralisationsbe-
strebungen der Landschaften, 1871 (?); —3°Communications-
mittel un klassischen Allert hum ; — ha Physîokratie und
Anthropokraiic, 1871 ; — 5° Fortschreitende Klarung der
Ans\chten iiber die Hodberlus'sche Hententhcorie, 1871 ; —
0° Ein Barnum des AUcrthums, 1871 ; — 7° Der î\ormalar-
beilslag, 1871, déjà cité ; — 8° Fragmente aus cinem ait en
ManuskrijH; — 9° Dr. llodberlus iiber Strikcs\ — 10° Ein
pathotogisches Symplom, 1872;— 11° Ein Biescnpolip ;

12° liericht iiber die Yerhandlungcn der Berliner Maiconf'e-
renz hendlichcr Arbeitgcbcr, 1872; — 13° Fine Abweftr; —
14° Frciluindtcrischcr Cynismus.
BIBLIOGRAPHIE XXXVII

Il serait très important de réunir les articles historiques


qui sont:
15. Untersuchungen auf dem Gebiete der Nationalôkonomie des
klassischen Alterthums. (Dans Ilildebrands Jahrbiicher fur
Nationalôkonomie und Statistik. 1° Zur Geschichle der agra-
rischen Entwickelung Roms unlcr den Kaisem; t. If. 1864 ;
Zur Geschichte der rômischen Tributstenern seit Augustus.
2° t. IV, V, 1865 ; t. VIII, 1867'
16. Zur Frage des Sachwerths des Geldcs im Alterthum (dans
Hddcbrands Jahrbiicher, t. XIV, XV, 1870/.
17. lias warcn mediastini ? (dans Ilildebrands Jahrbiicher,
t. XX, 1873).
18. Bedcnken gegcn den von den Topographen Roms angenom-
mencn Tract der Aurelianischen Maucr, Beitrag zur Untersu-
chung der Starke der Bevôlkerung des alten Rom (dans
Hildebrands Jahrbiicher, t. XXIII, 1874).
19. Ein Vei'such die Hôhe des antiken Zinsfusses zu crktseren
(dans Ilildebrands Jahrbiicher, t. XLII, 1884).

Les oeuvres capitales sont:

20. Die Forderungen der arbeitenden Klasse, 1837. Le plus an-


cien ouvrage de Rodbertus, édité pour la première fois
dans le Nachtass, par AD. WAGNER et Tu. KOZAK, t. III.
21. Zur Erkennlniss unsercr staatswirlhschaftlichcn Zustdndc.
(que nous citons : Zustiindé) Neu-Brandenburg, 1842. —
L'ouvrage est inachevé. 11 devait comprendre trois fasci-
cules : 1° Fiinf Théorème der Staatswirlhschaft ; 2a Natur
und Sitz des Ucbcls bei der heuligen Staatswirlhschaft;
3° lleilmiltel. — Le premier fascicule a seul paru.
22. Soziale liriefe an von Kirchmann. Berlin, 1850-51.
— Il a
paru, dans la lre édition, trois lettres : 1° Die soziale Be-
deulung der Staatswirthschaft ; — 2» Kirchmanns soziale
Théorie und die meinige ;
— 3° Widcrlcgung der llicar-
do'schen Lehre von der Gnindrente und Bcgriindung einer
neuen liententheoric. — Rodbertus en a gardé dans ses
papiers une quatrième, qu'on a crue longtemps perdue :
XXXVIII BIBLIOGRAPHIE
,

?'est celle qu'ont publiée M. AD. WAGNER et Tu. KOZAK


dans le Nachlass de Rodbertus, t. II, 1885, sous le titre :
4° Das Kapital. — Sur la longue, acrimonieuse et injuste
polémique, engagée par RUDOLF MEYER contre les éditeurs
des oeuvres posthumes, voir leur réponse dans la préface
de Das Kapital.
Rodbertus méditait une cinquième lettre sociale, qui
aurait traité De la propriété. Hlle n'a .jamais été écrite.
V. Nachlass, t. III, p. 112, note.
,
Nous citons la 2e et la 3e Lettre sociale d'après la réim-'
pression qu'en a faite Rodbertus lui-même dans Zur Be-
leuchtung der sozialcn Frage, t. I, 187." ; et la lte Lettre so-
ciale d'après la réimpression contenue au t. II, posthume,
du même ouvrage, édité par AD. WAGNER et Tu. KOZAK,
Nachlass, t. III, 1885.
La lre Lettre sociale a été réimprimée également par
J. ZELLER à la suite d'un écrit où ce théoricien a le tort de
plagier un litre de Rodbertus: Zur Erkenntniss unscrer
staalswirlhschaftlichcn Zustande, Berlin, 1883.
23. Zur Erklàrung und Abhiilfe der heutigen Creditnolh des
Grundbcsilzcs, t. I: Die Ursachen der Noth, Berlin,-1808 ;
— t. II. Zur Abhiilfe, Berlin, 1809. —Réimpression à léna,
1870. — Nous citons Crcdiinoth d'après la 2e édition sté-
réotype, sans date, mais conforme à l'éd. de 1869.
24. Zur lieleuchlung der sozialcn Frage, Berlin, t. I, 1875. —
2e édition par MORITZ WIRTH, Berlin, 1890. Nous citerons
Zur Bcleuchtung d'après cette seconde édition. •— Le
tome I de l'ouvrage n'est qu'une réimpression textuelle de
la 2e et de la 3e Lettre sociale. — Le tome It, posthume,
n'est pas achevé. On y retrouve, enclavée, la l'e Lettre so-
ciale. Le volume devait comprendre Irois parties : 1° Ent-
wickelung der gcgenwàiiigen Volkswirthscliafl ; — 2° Noth-
wendigkcit ihr durch Forlbildung zu cincr Slaatswirthschafl
cine verandcrle lUchtung zu geben ; — 3° Mittcl und Wege.

La première section est seule complète, sauf la préface
mutilée. 11 y a des fragments de la continuation. — Ce
volume forme le tome lit du Nachlass,
BIBLIOGRAPHIE XXXIX

25. Ans dem literarischen Nachlass con Cari Rodbcrlus-Ja-


gctzow. Ce recueil comprend trois volumes, tous déjà
cités ; 1° Briefe von F. Lassalle an Cari Rodbertus, éditées
par IL SCHUMACHER de Zarchlin et AD. WAGNER. Berlin, 1878;
— 2° Das Kapital. 4lcr
Sozialer Bricf an von Kirchmann,
édité par AD. WAGNER et TH. KOZAK, Berlin, 1884; — 3° Zur
Beleuchtung der sozialen Frage, t. II. édité par les mêmes,
Berlin, 1885.

Correspondance.

20. Rrieficechscl rwischen Rodbertus und dem Architecten


Peters ; édité par AD. WAGNER. Rodbertus iiber den Norma-
larbeitstag (dans Tiibinger Zeitschrifi f. d. gcs. Staatswis-
senschaft, 1878).
27. Briefliche Mittheilung von Rodbertus an Ad. Wagner; édi-
tées par AD. WAGNER. Einiges von und iiber Rodbertus (dans
Tùbinger Zeitschrifi, 1878).
28. Briefwechsel zwischen Rodbertus und dem Minister fiir
landwirthschaftliche Angclegenheitcn Dr. Friedenthal (édité
par 0. BETA. Die tvirthschaftlichc Nothwendigkeit und die
polilische Bcdeutung einer deutschen Agrarverfassung).
Berlin, 1878.
29. Les lettres à RUDOLF MEYER, éditées par ce dernier dans
Briefe und sozialpolitische Aufsùtze, Berlin, 1882.

Les lettres à LASSALLE ne sont pas retrouvées.

Biographie.
1. WALTER ROGGE. Parlamcntarische Grosscn, t. If, p. 00-93,
1850, a tracé unmalicieux portrait de Rodbertus politicien.
2. G. ADLEU. Rodbertus, der Begriinder des wissenschat'tlichcn
Sozialismtis (thèse), 1883. *— 2e édition augmentée, 1884.
3. DiinzEt/(IL). Karl Rodbertus (dans Premsische Jahrbiicher,
1885).
4. DIETZEL (H.). Karl Rodbertus. Darstclltnuj seines Lebcns und
,
XL BIBLIOGRAPHIE

seiner lettre, 2 vol. 1886-88. (Le 1er volume est tout bio-
graphique).
5. DIEUX, Article Rodbertus dans le Handwoertcrbuch der
Staatswisscnschaflen,
6. M'ORITZ-WIRTH, Article Rodbertus dans la AUgemeine deulsche
Biographie,

Critique,
a) Critique générale:

i. WAGNER (AD.). Einigcs von und iiber Rodbertus (dans Tu-


hinger Zeitschrifi, 1878).
2. KOZAK (TH.), Rodbertus-Jagetzows sozialôkonomische An-
sichten, 1882,
3. G. ADLER, Rodbertus, der Begrùnder des wissenschuftlichen
Sozialismus, 2e édit. 1884,
4. WmTU.(MoRiTz). Bismarck, Wagner, Rodbertus. Drei deul-
sche Meister, 1883.
5. BAHR (HERMANN). Veber Rodbertus, 1884.
0. EMELE (F.). Der Sozialismus, Rodbertus-Jagetzow, dds Man-
chesterthum und der Staatssozialismus, 1885.
7. DIETZEL (IL). Karl Rodbertus, t. Il, Dantellung seiner Sozial-
philosophie, 1888.
8. [Link] Kritikdes Rodbertus', schen Theorieen (dans Ililde-
brands Jahrbiicher, nouvelle série, t. IX, 1884).
9. BLOCK (MAURICE). Les Progrès de la science économique,
1890 (voir la table).
10. DIEHL (KARL). P. J. Proud'hon, t. IL 1890, p. 307, sq,
11. LAVELEYE (E. DE). Ilodbcrtus-Jagetzow and scientific socia-
lisai (dans Economie Revient, 1891),
12. DAWSON (W.-IL). German Socialism and Ferdinand Lassalle,
1891, ch. ni.

b) La valeur.

13. ENGELS (F,). Marx und Rodbertus (dans Die Neuç Zeit, 1885),
14. — Préface au tome II du Kapital de KARL MARX, 1885.
BIBLIOGRAPHIE XLl

15 ENGELS (F,). Préface à MARX. Philosophie delà Misère, tra-


duction allemande, 1892.
10. EFFER/. (ÔTTO), Arbeit und Bodcn, 2e édit. 1890-91, passim.

c) La question foncière.

17. [Link] und Kritik der Lchre von der Grundrento


(dans Ilildebrands Jahrbiicker, t, IX, 1808).
18. CONRAD. Die neueste Lilteralur iiber landivirlhschafllichcs
Creditwcscn (dans Ilildebrands Jahrbiicher, t, XI, 1868),
19. CONRAD. Das Rcntenprincip nach Rodbertus (dans Ililde-
brands Jahrbiicher, l. XIV, 1870),
20 SCHUMACHER (IL), de Zarchlin, J. //. v. Thiiuen und Rod-
bertus. Kapilalisationsprincip oder Rentcnprincip ? 1870.
21. WAGNER (AD,). Préface au Nachlass, t. I, 1878.
22,SCIIIPPEL (MAX). Die Ricardo'sche Wcrththcorie und die
Rodbertus; sche Grundrententheorie, 1882.
23. ZUNS. Einiges iiber Rodbertus, 1883.
24. WEIJER (MAX). Die Agrargeschichte der Rômer, 1891, p, 241
sq,

d) Théorie du capital et de l'intérêt.

25. KNIES (CARL). Der Crédit, 1879, t. II, p. 40-87.


26. PiEsroRFF. Die Lchre vom Untcrnchmcrgewinn, 1875.
27. BOEHM-BAWERK (VON). Gcschichte und Kritik der Kajnlalzins-
theorieen, t. I, ch. u, 1884, traduit en français par J. Ber-
nard, Paris, 1902-1903.
28. G. ADLER. Rodbertus. « Kapital » (dans Gcgmwart, 1884).
29. ScmrrEL (Max), Compte rendu de la 4e Lettre sociale
(dans Tiibingcr Zeitschrifi, 1885).

e) Théorie du salaire.

30. WAGNER (AD.). Rodbertus iiber den Normalarbcitstag (dans


Tiibingcr Zeitschrifi, 1878).
31. ADICKES (F.). Die Bcstrcbungen zur Fôrderung der Arbci-
terversicherung in den Jahren 1818-49 nach Rodbcrus-Ja-
gelzow (dans Tiibingcr Zeitschrifi, 1883 )
XLl! BIBLIOGRAPHIE

32. BAHR (IL). Rodbcrlus, Théorie der Absatz-Krisai,


1884.
33, MENGER (ANTON), Das Rechlauf den vollcn Arbeilserlrag,
1891, ch, vin, U, 13, traduit en français par Alfred Bonnet,
Paris, 1900. '-''•) l ' ''
AVANT-PROPOS

de M, A, WAGNER

On reprend avec [Link]ésent ouvrage la publication des


écrits laissés par Rodbertus, Elle fut interrompue après la
publication des lettres de Lassalle à Rodbertus (1878)t
de l'avis commun de la famille de Rodbertus, de l'édi-
teur, de mon collaborateur d'alors H, Schumacher et de
moi-même. Nous ne crûmes pas alors le moment oppor-
tun pour continuer. En outre une partie des manus-
crits n'était pas encore matériellement préparée pour
l'impression. Un travail pénible d'assemblage, de colla-
tion et de triage des matériaux et de brouillons divers était
nécessaire, des parties importantes n'ayant pas été encore
amenées au point voulu par ïtodbertus. Non seulement il
«'avait pas terminé l'introduction à la suite de l'ouvrage :
« Pour l'éclaircissement de la question sociale » mais encore
il n'était pas aussi avancé qu'il le supposait, quand la moi t
le frappa.
Des visites répétées à Jagetzow de M. Schumacher, de
moi-même et tout récemment encore de M. le docteur Kozack
permirent de passer en revue tout ce que Rodbertus avait
laissé, et de l'examiner au point de vue du parti à en tirer
pour la publication. Je n'ai pas eu le loisir défaire complè-
tement cet examen moi-même.
Je me fis aider a"abord par quelques-uns de mes élèves, je
Rodbertus 1
2 AVANT-PROPOS

trouvai ensuite dans M, le docteur Koiach le spécialiste le


plus compétent à qui pût être confiée celle besogne longue et
difficile, Je lui ai remis vers la fin de JS82 tout ce que
j'avais entre les mains, enjoignant à ce qu'avait rassemblé
précédemment M. Schumacher, le résultat de mes recherches
personnelles à Jagetzow en août 1882, M, le docteur Koiach
en a entrepris la revision cl l'examen avec une conscience
scientifique et nu soin qu'on ne peut assci louer. Il sup-
porte la responsabilité de la correction de tout ce qui pa-
raîtra désormais de Rodbertus, à lui seul en revient aussi
l'honneur cl le mérite.
M. le docteur Koiach a été amené à l'élude de Rodbertus par
Hildebrand à Jena, lia continué de s'en occuper à Rerlin
pendant l'été de 1878, puis ensuite à Halle. Je découvris
chez lui dès 1878 une connaissanceapprofondie des outrages
de Rodbertus, grâce à un travail dès lors achevé en
manuscrit. Son excellent livre « les vues économiques de
Rodbertus », dont le premier volume a paru en 1S82 eldont
on peut attendre prochainement la suite, a pleinement con-
firmé mon premier jugement. Il était impossible de trouver,
un savant plus compétent pour celte publication. Aussi lui
fus-je très reconnaissant quand Use déclara prêt à accéder
à mes voeux et à entreprendre la publication du reste du
trésor laissé par Rodbertus. Son introduction au présent vo-
lume fournit tous les autres éclaircissements désirables. Je
n'ai rien à y ajouter. Je me réserve de présenter plus tard
des observations sur l'héritage littéraire de Rodbertus et sur
Vétal dans lequel il se trouvait quand il parvint entre mes
mains.
Le jugement quej'ai cru pouvoir porter sur Rodbertus éco-
nomiste, en le nommant « le Ricardo du socialisme écono- \

inique » trouve sa parfaite justificationdans le présent ou-


vrage sur le « Capital » — litre qui ne répond pas tout à
fait au contenu, mais qu'il serait difficile de remplacerpar
.
AVANT-PROPOS 3

un autre mieux approprié, —Rodbertus y déploie une puis-


sance de pensée abstraite qui n'appartient qu'aux maîtres,
et aux plus grands, Il se rangea côté d'eux, et même, sur
le terrain de l'économie politique, prend place à leur tête.
Il remettra peut-être en honneur un côté un peu négligé par
la science allemande contemporaine, Et quand cet ouvrage
ne rendrait pas plus vraisemblable aux yeux du lecteur l'ef-
ficacité pratique des théories de Rodbertus en vue de « ré-
soudre la question sociale », la valeur scientifique de ses
travaux n'en souffre aucun amoindrissement.
Encore une remarque. Les publications ultérieures me
donneront l'occasion de m'expliquer avec un peu plus de dé-
tail sur quelques écrits récents relatifs à Rodbertus, parti-
culièrement sur les lettre'- de Rodbertus publiées par ledoc-
IcurRud. Mcyer. Je me contente provisoirement de dire que
Rodbertus peu de temps avant sa mort s'exprima plus clai-
rement qu'il ne l'avait fait auparavant sur la personne de
M. le docteur Mcyer. C'est ce qui résulte d'une lettre, qu'il
m'adressait.
Dans les lettres de Lassalle p. 18, je prie de corriger une
méprise. Dans la ligne 3 au bas il faut lire : « der *Ent-
gelllichkeit in diejenige der Unentgelllichkeit hinïiberiu-
fùhren (durch Reduklion des Verkaufspreises) ».
M. le docteur Rud. Meyer, après l'apparition des lettres
de Lassalle a cru pouvoir insinuer que nous (M. Schumacher
et moi) aurions supprime un passage qui selon lui fait con-
naître Lassalle, passage qu'il aurait lu autrefois dans les
lettres de Lassalle à lui communiquées par Rodbertus. Ce
passage se trouve aussi dans les lettres que nous avons pu-
bliées, mais à un autre endroit et pas dans les termes mêmes
que se rappelle M. le docteur Meyer. On lit p. 46, lettre 5 :
ce Frcilick darfman das dem Mobheute nicht sagen. »
Quel
motif aurions-nous pu avoir de supprimer ce passage ou
d'autres semblables? « Pour épargner Lassalle? » —
Ijimol
4 AVANT-PROPOS

un peu différent et plus dur que le docteur Meyer met dans


la bouche de Lassalle ne se trouve pas dans les lettres de ce
dernier à Rodbertus, — Le nom propre omis et la modifica-
tion insignifiante d'une expression trop grossière (v. p, m
de la préface aux lettres de Lassalle) n'ont absolument rien
à voir avec la suppression tendancieuse que M, le docteur
Meyer suppose. J'ai déjà remis les choses au point, dans la
Gazette d'Augsbourg en 1878, alors que M, le docteur Meyer
faisait, comme il a coutume, grand bruit de cette affaire;
je répète ici ces explications parce que le docteur Meyer est
revenu là-dessus.

Berlin 1S décembre 4883,

& Adolphe WAGNER


INTRODUCTION

de M, KOZACK

Notre éminent maître M. le professeur Ad. Wagner nous


ayant prié de l'aider à publier les écrits laissés par Rod-
bertus, — nous livrons d'abord aux lecteurs un travail
qui attend depuis trente ans sa publication: la quatrième
lettre à von Kirchmann, qui aurait dû autrefois porter ce
titre : « Le problème » — Plus Rodbertus attachait d'im-
portance à cet ouvrage, plus il lui sembla pendant longtemps
que de graves raisons en devaient faire différer la pùblica-
cation, — Selon lui le premier différend entre lui et von Kir-
chmann était le suivant : von Kirchmann soutenait que
tous les travaux agricoles deviennent de moins en moins
productifs, — que le prix des produits agricoles et des
moyens d'existences'élève continuellement, — que par suite
la rente foncière monte sans cesse, tandis que la part des
capitalistes et des ouvriers diminue,—et que par conséquent
enfin le paupérisme atteint ces classes dont le revenu con-
siste pour la grande partie dans la valeur des produits agri-
coles et des moyens d'existence. — Rodbertus soutenait tout
au contraire que la productivité des travaux) agricoles va
croissant, —que l'élévation du prix des produits agricoles,
quand elle a lieu, s'explique par d'autres causes (que la di-
minution de la productivité);— il rattachait à de tout
autres ' causes l'augmentation de la rente foncière; —
G INTRODUCTION DE M, KOZACK

il soutenait de plus que la rente en général, c'est-à-dire


tout aussi bien le profit du capital que la rente foncière,
augmente au détriment du salaire; — et il faisait consis-
ter le paupérisme non pas àans un renchérissement des ob-
jets qui composent le revenu (les moyens d'evistence)des classes
[Link], mais dans une diminution de leur revenu ou de
leur pari du produit, diminution qui accompagne précisé-
ment la baisse de prix des produits,
Rodbertus, croyant avoir traité ce premier point dans sa
troisième lettre sociale, avait l'intention de consacrer la
quatrième (celle que nous publions présentement) surtout à
son second différend avec Kirchmann au sujet de la cause des
crises commerciales, S'il est regrettable, dans l'intérêt de
la science, que le présent ouvrage soit demeuré inachevé
même en ce qui concerne celte seconde controverse, — il est
bien plus regrettable encore que Rodbertus, malgré l'inten-
tion qu'il en avait exprimée, ait été empêché de mener jus-
qu'au bout, non seulement dans le présent écrit, mais aussi
dans la seconde partie de l'ouvrage « Pour l'éclairoisse-'
ment de la question sociale », que nous publierons dans le
courant de 1884, la discussion d'un troisième pro-
blème.
L'objet de ce troisième débat entre lui et Kirchmann
est le suivant : « Je soutiens enfin que, sous le régime de la
libre concurrence, les classes ouvrières sont exclues des fruits
de la productivité croissante du travail, et je ne vois de
guérison qtuc maux sociaux qui résultent de cela, que dans
le redressement de cette répartition, dans la garantie assurée
aux ouvriers qu'ils participeront désormais à. l'accroisse-
ment du produit, — el je vois dans celle proposition la
pensée fondamentale de ma théorie, la thèse centrale par
rapport à laquelle tout le reste n'est qu'ouvrage accessoire
et préparatoire, destiné à la faire comprendre et à en four-
nir les preuves; vous cm contraire, vous soutenez que ce que
INTRODUCTION DU M, KOZACK 7

je veux se réalise déjà aujourd'hui, que les classes ouvrières


profitent dès maintenant, autant que les classes possédantes
de l'accroissement de la productivité, et que par conséquent
mon prétendu remède n'en est pas un » (v, p. 57 de la sec.
édit, de la troisième lettre sociale), — Rodbertus n'eût-il
pas voulu conserver à la présente lettre ce titre : « Le pro-
blème », parce que la discussion de la dernière question
manque, il eût pu en tout cas l'intituler ; « Le capital. » —
L'auteur, dans cette lettre consacrée uniquement au second
débat entre lui et Kirchmann, veut répondre à cette question:
si les crises commerciales sont causées par l'épargne des ca-
pitalistes; et, en fait, pour éclaircir d'abord l'idée même de
/'épargne, il entreprend une étude du capital,
« Une étude complète du capital sous tous ses aspects, et no-
tamment en son développement historique devrait être mise
au concours par toutes les académies de l'Europe; car tant
que l'énigme du capital ne sera yas résolue, le Sphinx mo-
derne, que l'on appelle la question socialene disparaîtra pas
dans l'abîme » disait Rodbertus en 1867, (Recherches sur
les problèmes économiques dans l'antiquité classique, dans
le t. VII des Hildebrand'sche Jahrbiicher, p. 391,
nute 47).
Précisément la même année paraissait la prem ière édition \
du « Capital » de Marx, livre qui d'après Rodbertus, con- j
tenant à côté de parties magistrales des énormes,'est j
erreurs
« une attaque contre la société ». Pour repousser cette al-
j
laque « il faut protéger le capital non seulement contre le
travail mais contre lui-même, et ce que l'on peut faire de
mieux à cet effet est de considérer le rôle du capitaliste-
entrepreneur comme une fonction publique qui lui est con-
fiée au moyen de la. propriété capitaliste, et son profit /
comme une forme de traitement, puisque nous ne connais-
sons encore pas d'autre organisation sociale. Or des traite-
ments peuvent être réglementés et même réduits, s'ils
8 INTRODUCTION DE M, KOZACK

prennent trop au salaire » — « D'où vient l'excédentde valeur


(der Mehnverth) qui échoit au capitaliste, c'est ce que j'ai
montré dans ma troisième lettre, au fond comme Marx,
mais bien plus brièvement et plus clairement, En somme le
livre de Marx est moins une étude sur lecapital qu'unepo-
lémique contre la forme actuelle du capital, confonduepar
lui avec le capital lui-même, — et de cette confusion résul-
tent ses erreurs. Puis il ne distingue pas encore assez'l'or-
ganisme de la division du travail et l'organisme de ta pro-
priété dans la société humaine, et ne démontre pas que ces
deux organismes nepeuvenl jamais coïncider dans les sujets,
en d'autres termes que l'ouvrier (en raison de la communauté
du travail) ne peut jamais devenir propriétaire de son pro-
duit, — que tout ce qu'il peut-être c'est un ayant-droit à une
pari de revenu équivalente à un partie de la valeurde son pro-
duit » (Lettres et articles de Rodbertus-Jagetzow, publiés par
le docteur Rudolph Meyer, p. m s,) — Rodbertus n'a pu s'em-
.
pêcher de désigner Marx (dans une lettre à J, Zeller. Zeit-
schrifi fur die gesammteStaatswissenschaft,1819,35mc an-
née, p. 219) comme un de ceux qui avaient utilisé sans le
citer son livre de 1842 (zur Erkennlniss unsrer staatswir-
thschaftlichen Zustânde). — Mais il reconnaît également
\ la valeur de quelques pensées de Marx et, p, 99 des lettres à
i

R. Mcyer, il s'exprime encore comme il suit : « On ne dé-


gagera pas avec précision la notion de capital, tant qu'on
n'en examinera pas le contenu dans trois régimes sociaux
difjcrents (trois Gesellschaflsformalionen, suivant l'expres-
sion excellente de Marx) : le régime antique où régnait la pro-
priété de l'homme sur l'homme même, — lerégime moderne
de la propriété du sol et du capital, — et un régime idéal
où la propriété n'aurait d'autre objet que le revenu. Si je
me suis plongé depuis dix ans dans l'étude de l'antiquité,
c'est uniquement pour apprendre ce que fut le capital, à
tous les points de vue, dans l'antiquité. On ne s'instruit
INTRODUCTION DE M. KliKACK 9

que par des comparaisons. Telle est la pensée fondamentale


de mon « Capital ». Et voilà seulement en quoi il convient
de donner raison à Marx, D'ailleurs il se trompe de deux
façons — Premièrement il admet que la valeur tra-
=
vail de tous les objets se réalise, d'elle-même, sous 1e régime
actuel, tandis que cela ne peut-être que l'effet de lois
spéciales. J'ai démontré dès 1S42 (zur Erkennlniss
unsrer slaatswirlhschafllichcn Zustdnde) que sans des lois
spéciales il est impossible que le travail soit la mesure de
la valeur. Secondement il considère ce fait social que l'ou-
vrier ne reçoit pas la valeur intégrale de son produit comme
une anomalie, tandis que tel esl /'état normal des choses
en toute société, // ne s'agit que de savoir si ce qu'il re-
çoit est trop peu. On peut démontrer également que la pro-
priété collective, telle que la voudrait les démocrates socia-
listes d'aujourd'hui, c'est-à-dire ta propriété des communes
agraires et des coopératives de production, est une propriété
du sol et du capital bien plus pernicieuse et conduisant
à de bien plus grandes injustices sociales que la propriété
individuelle du sol et du capital en vigueur actuellement.
Les ouvriers sur ce point continuent de suivre Lassalle.
Mais j'avais déjà montré à ce dernier (dans ma corres-
pondance avec lui) à quelles absurdités et à quelles in-
justices aboutirait ce régime de propriété et (ce qui lui fut
particulièrement désagréable) qu'il n'était pas l'inventeur
de cette idée, qu'il l'avait empruntée àProudhon (idée géné-
rale de la révolution). Nous ne pouvons compter sur les coopé-
ratives de production : généralisées d'une façon nolable, qui
puisse produire quelque résultat, elles sont une absurdité. Il
faut garder de toutes nos forces la division sociale des classes,
Travail, Capital, Propriété foncière, et ne faire porter les
remèdes quesur la répartition entre elles du produit du tra-
vail. C'est comme cela seulement qu'on évitera le boulever-
sement sans se fermer l'avenir. »
10 INTRODUCTION DR M, KOZACK

Rodbertus, en raison de l'indifférence avec laquelle avait


été accueilli l'ouvrage cité de 1842 n'avait pu lui donner
la suite qui était primitivement dans son intention. Voilà
pourquoi il ne crut pas quele public prît intérêt aux concepts
abstraits discutés dans la présente lettre, p. ex. le concept
de « temps d'ouvrage » (Werkzeit), et ne put se résoudre à
faire à Lassalle des communications à ce sujet, — De plus,
après avoir essayé d'élucider ce qui concerne la « journée
de travail normal » dans l'article publié sous ce titre (Re-
vue de Rerlin de Meyer, 1871), dont le contenu est extrait
du « Capital » — il se borna à discuter les con-
cepts abstraits d'une façon tout intime avec des théo-
riciens, parce que « le public avec son élroitesse de
vue et son naturel peureux, pourrait s'effaroucher » et
qu'un très petit nombre de personnes se donneraient
la peine de suivre de pareilles analyses (Lettre à l'ar-
chitecte H. Peters, communiquée par A. Wagner dans
la Zeitschrifi f. d. ges. Staatsw., 1878, 3Sme année
p. 360). t
,
'

Peu de temps avant sa mort Rodbertus avait l'intention


de refondre cette quatrième lettre. Il ne lui fut pas donné
d'exécuter ce dessein. Mais le sentiment de respectueuse piété
que nous devons au penseur nous interdit d'opérer nous-
même aucune modification à son oeuvre.
Outre la suite de l'ouvrage Zur Beleuchlung der socialen
Frage on peut attendre la publication prochaine d'un petit
article intitulé : « Essai d'explication de l'élévation du
taux de l'intérêt dans l'antiquité >>.
En ce qui touche le reste des écrits trouvés dans ce que
Rodbertus nous a laissé, — notes, plans, brouillons, frag-
ments difficiles à lire, parfois à peine déchiffrables (notes au
crayon sur de petits morceaux de papier etc.) nous nous
promettons de faire savoir, le moment venu, »i quelque
chose peut en être utilisé, et dans quelle mesure, pour la
INTRODUCTION DE M. KOZACK 11

suite ou même la fin de « l'histoire des impôts chez les ro-


mains », — pour les « grandes lignes de la science so-
iale » ou d'autres ouvrages.

Halberstadl, décembre ISS3,

D< Théophile KOZACK.


LE CAPITAL

INTRODUCTION

I -

RETOUR SUR LA THÉORIE DE LA RENTE

Je crois avoir démontré dans ma précédente lettre que,


contrairement à votre opinion, le paupérisme ne peut être
dû à l'improductivité croissante de l'agriculture. En effet,
cet accroissement de l'improductivité n'a pas lieu ; c'est
un fantôme imaginé par Ricardo pour expliquer, dans 5a
théorie de la rente, la hausse générale de la valeur du sol.
Je crois avoir démontré, au contraire, par l'analyse de
l'industrie agricole, par son histoire et par la statistique,
que cette industrie tout aussi bien que l'industrie manu-
facturière et celle des transports devient de plus en plus
productive, quoique non pas toujours dans la même pro-
portion que les deux autres. J'ai montré aussi que la
hausse de la rente et de la valeur du sol a lieu le plus
souvent sans que le pris des produits agricoles augmente
en même temps ou augmente dans la même mesure, et
14 INTRODUCTION

j'ai expliqué cette hausse par d'autres causes qu'une im-


productivité croissante du travail agricole.
J'ai dû remonter jusqu'aux lois fondamentales de la dis-
tribution du revenu social, telle qu'elle se fait actuelle-
ment, jusqu'au principe de la rente en général, et j'ai
essayé d'établir pour cela une nouvelle théorie i qui
s'écarte sur bien des points de celles que l'on a proposées
jusqu'ici.
La rente foncière, avaient dit presque tous les écono-
mistes, n'échoit aux propriétaires fonciers qu'en raison de
leur propriété. De la propriété résulte un prix de mono-
pole des produits agricoles et c'est de ce prix que découle la
rente. Telle est l'explication des uns.
Non, répondent les autres ; c'est l'improductivité crois-
sante de l'agriculture qui cause cette élévation du
prix.
Les deux écoles s'a» cordent à dire que la rente foncière
est élevée quand la valc::r du produit et parce que la va-
leur du produit est élevée.
La suppression de la rente, ajoutent les dernieis, n'au-
rait aucune influence sur l'abaissement du prix des pro-
duits.
Les opinions au sujet de la rente du capital (Kapital-
rente) ont été de tout temps bien plus divergentes, plus in-
certaines et plus vagues.
Turgot dit : « Le profit du capital est une compensation
due au capitaliste parce qu'il n'a pas place son bien dans
l'agriculture. »
Adam Smith dit : « Le profit du capital provient de
la valeur que l'ouvrier industriel ajoute au produit agri-
cole. »
L'école de Hicardo dit ; « C'est une rémunération que
reçoit le capitaliste pour avoir épargné le capital sur le
produit du travail, »
INTRODUCTION 15
,

Bastiat ajoute : « C'est une partie du produit du tra-


vail dont l'accroissement est dû à l'action du capi-
tal. »
Presque tous sont d'accord sur un point : tandis que la
rente foncière devait son élévation à l'élévation de la va-
leur du produit, à l'inverse la valeur du produit est élevée
parce que le profit du capital l'est. La suppression du profit
du capital — telle est la conclusion plus ou moins expli-
cite — entraînerait donc certainement un abaissement de
la valeur du produit; si, ajoutent les économistes, cette
suppression n'arrêtait pas la capitalisation par l'épargne et
par conséquent toute richesse sociale ; ou si les capitaux
pouvaient, selon le rêve de Proudhon, s'obtenir sans inté-
rêt.
Toutes ces théories me semblent au fond entachées du
même vice. Elles ne distinguent pas nettement la cause gé-
nérale de l'existence même de la rente (rente foncière et
rente du capital) de celle qui la fait toucher par les ayant-
droit.
Ma théorie s'écarte de celles-là sur des points impor-
tants.
Elle part elle aussi de ce principe, posé par les écono-
mistes anglais, que le revenu social pris dans son en-
semble n'est que le fruit du travail social présent et passé,
et que, si, toutes choses égales d'ailleurs, une nation est
plus riche qu'une autre, la cause en est uniquement dans
la productivité supérieure du travail chez la première.
Mais ma théorie ne fait que s'écarter davantage des
autres dans l'explication des causes de la distribution du
revenu social, telle qu'elle a lieu aujourd'hui.
Zacharîae disait déjà de la rente foncière qu'elle est un
prélèvement sur le salahe, lequel reviendrait tout entier à
l'ouvrier si la terre n'appartenait à personne.
Je généralise ce principe et je dis que la rente du capi-
10 INTRODUCTION

tal est elle aussi un prélèvement sur le salaire, lequel re-,


viendrait tout entier à l'ouvrier si le capital n'appartenait à
personne.
C'est la propriété du sol et du capital, c'est cette disposi-
tion du droit en vertu de laquelle la propriété du produit du
travail est attribuée aux propriétaires fonciers et aux capital-
listes et en vertu de laquelle l'ouvrier est forcé de se conten-
ter d'une faible partie du produit de son travail, -—c'est,
dis-je, cette institution juridique qui seule opère la division
du produit du travail social présent et passé en salaire et
rente.
En outre, c'est la séparation des propriétaires des pro-
duits agricoles et manufacturés en deux classes, celle des
propriétaires fonciers et celle des capitalistes, qui seule,
dans des circonstances déterminées, opère la division de la
rente en rente foncière et rente du capital. Les circons-
tances dont il s'agit sont d'une part un certain rapport
entre la valeur du produit agricole (Rohprodukt,) et celle
du produit manufacturé, — d'autre part, ce fait que'dans
le capital agricole il n'y a pas de valeur de matières pre-
mières, d'où il suit nécessairement que l'intérêt afférent
au capital agricole ne peut absorber entièrement la part de
la rente qui échoit au propriétaire du produit agri-
cole.
Je conclus que la rente du capital et la rente foncière
existent non par suite d'une augmentation de la valeur du
produit, mais par suite de ce fait que le salaire du travail
est réduit à une partie de la valeur totale du produit. Par
conséquent la suppression de la renie du capital, pas plus
que celle de la rente foncière, n'amènerait un abaissement
delà valeur du produit; elle ne ferait que, restituer aux
travailleurs la pallie du produit de leur travail qui leur est
soustraite par les deux espèces de la rente»
Quant à la question de savoir si cette suppression est
INTRODUCTION 17

possible, je n'y répondrai que dans la présente lettre. Je


répondrai, ceci soit dit d'avance, — contre Proudhon
et les socialistes — que, tant qu'existe la propriété privée
du capital, il est impossible de se le procurer sans intérêt;
je répondrai — contre les économistes — que, si l'on sup-
prime la propriété privée du capital, — la capitalisation
par l'épargne disparaissant du même coup, — rien n'empê-
cherait cependant la société, môme sans capital, — sans ca-
pital en ce sens, c'est-à-dire sans que le capital soit la pro-
piiété privée de certains individus — de continuer à s'enri-
chir. Bien entendu il faudrait dans ce cas une organisation
particulière des relations (des Yerkehrs), organisation dont
je donnerai également dans cette lettre les traits essen-
tiels.
Je suis parti, il est vrai, pour faire entendre ma théorie,
de certaines hypothèses. J'ai admis que, au point de vue
économique tout produit est exclusivement un produit du
travail.
J'ai admis en outre que, sous le régime de la libre con-
currence, non seulement la valeur de tout produit achevé
et prêt pour la consommation (jedes fertigen Ëinkom-
mensguts) tend (gravitirt) vers le travail qu'il a fallu pour
l'exécuter, mais aussi que la valeur relative du produit
agricole (Rohprodukt) et du produit manufacturé est ré-
glée en gros, uniquement par la quantité de travail dépen-
sée dans les deux déparlements de la production.
Or, je sais que vous me contestez cela, et notamment
le second point. Si je n'en ai pas donné la preuve dévelop-
pée dans ma lettre précédente, c'est uniquement parce que
je croyais cette hypothèse généralement admise, connue
fondement de la plupart des théories des économistes. Qu'il
nie soit permis d'y revenir un instant,
Premièrement, je n'ai jamais pensé que, sous le régime
actuel de la liberté des conventions, la valeur marchande
Hodbertus 2
18 INTRODUCTION

(der Marklwerth) d'un objet achevé, d'un bien prêt pour [a


consommation immédiate (eines fertigen Guts) — remar-
quez bien que je ne parle que de produits achevés —
coïncide toujours exactement' avec sa valeur mesurée par
le travail ou valeur normale. La valeur marchande tend
ou gravite toujours vers la valeur normale, ou — si l'on
ne veut pas de cette métaphore — varie toujours dans le
même sens et dans un rapport correspondant avec le tra-
vail que coûte l'objet. Si dix ouvriers produisaient précé-
1

demment'une centaine quantité d'objets, et que peu à peu


huit, sixv quatre,, deux ouvriers suffisent pour en produire
1

la même quantité, lai valeur, sur le marché libre, oscillera


autour des degrés de productivité exprimés par les nombres
-10, 8, G, 4, 2.
— Le degré de productivité étant 40, elle
sera, tantôt 11,, tantôt 40>, tantôt 9 ; la productivité étant
8, elle sera-9, 8 oui 7 ; enfin la productivité étant 2, elle
sera 3, 2 oui 4. Les fluctuations de la valeur seront peut-
être encore plus grandes. Elle subira nécessairement des
fluctuations, parce qufelle n'aura pas été successivement
fixée comme 40, 8* 6, A, 2. À cause de la propriété de la
terre et des capitaux, la production destinée aux besoins
sociaux dépend d'entrepreneurs privés, lesquels disposent
souverainement à leur gré, chacun pour une partie, du
capital social, et ne saisissent pas l'ensemble des besoins
sociaux. La valeur marchande ne peut en conséquence être
fixée. Toutefois, non seulement elle tendra sûrement, en
moyenne, vers la valeur normale, et par exemple, le degré
de productivité étant 40, elle tendra, toujours à revenir
de 41 et de 9 à 40, mais encore plus sûrement elle suivra
l'abaissement du travail do 10 à 2.
C'est une conséquence forcée de la> libre concurrence,
même si l'on garde celle vieille opinion que la valeur

de l'objet, bien loin de se décomposer en salaire et rente
est composée du salaire et de la rente, et si l'on croît
INTRODUCTION 19

en conséquence qu'il faut considérer le salaire comme


provenant du travail et la rente comme provenant
du capital. En effet l'accroissement de productivité
de 40 à 2, à travers tous les degrés intermédiaires, se
traduit incontestablement aussi dans la somme des sa-
laires ; si donc la somme des salaires à payer pour une
certaine quantité de produit tombe' de 40 à 2, la concur-
rence rendra' sensible nécessairement ce mouvement dans
la valeur marchande. — Quant à la rente du capital,
l'autre élément de la valeur, il est généralement reconnu
qu'elle est proportionnelle à la grandeur du capital re-
quis pour la production. Mais il ne faut pas concevoir
la production, sous le régime de la division du tra-
vail autrement qu'elle est en réalité. Elle se décompose,
pour chaque objet, en différentes industries successives,
dont celle qui suit emploie comme matière le produit de
celle qui précède. Or, cette matière est précisément l'élé-
ment le plus considérable du capital de l'opération indus-
trielle suivante. Le blé, produit de l'agriculture est la ma-
tière, c'est-à-dire la plus grande partie du capital de, la
.meunerie ; la farine, produit de la meunerie est la matière
ou la plus grande partie du capital de la boulangerie, etc.
Mais au premier échelon de la production sociale prise
dans son ensemble, c'est-à-dire dans toutes les industries
primaires, il n'y a pas de matière. Supposez maintenant
que, dans loutes les phases en lesquelles se décompose la
production de l'objet, la quantité de travail nécessaire pour
la même quantité de produit diminue, il est clair, même
en admettant .cette conception fausse des éléments de la
valeur, que la valeur marchande de l'objet achevé (des fer-
tigen Guts) baissera non seulement en raison de la dimi-
nution de la somme des salaires^ mais aussi en raison de
la diminution de la somme des mites attribuées au capi-
tal. Et cela par la raison que, la production s'opérant ainsi,
20 INTRODUCTION

amoindrissement de la quantité de travail entraîne né-


un
cessairement un amoindrissement du capital. En effet, si
le cultivateur, pour obtenir la même quantité de blé, n'a
plus besoin que de la moitié du travail qu'il fallait aupa-
ravant, la valeur de la matière ou du capital du meunier
n'est plus que moitié de ce qu'elle était auparavant et,par
conséquent la même quantité de farine ne sera plus char-
gée, le taux de l'intérêt restant le même, que de la moitié
de la rente attribuée auparavant au capital. Le même phé-
nomène produit naturellement son effet par rapport au
boulanger, et, si l'opération de la mouture exige à son tour
encore moins de travail qu'auparavant, le phénomène en
se reproduisant n'est plus seulement en proportion du
salaire diminué pour la mouture, mais a lieu dans un rap-
port nouveau, renforcé et atteignant encore une fois la
rente attribuée au capital. C'est là précisément ce que si-
gnifie le mot graviter.
Il est vrai que j'ai fait abstraction, en tout ceci, des ins-
truments, de la charrue, du moulin, du four et'que le
cultivateur, le meunier, le boulanger perçoivent pourtant
encore de ce chef une rente. Mais la partie du capital de
beaucoup la plus considérable en toute industrie, c'est la
matière.

Si donc il est vrai que la grandeur de celle partie du


capital et celle du salaire diminue avec le travail nécessaire
et que la rente calculée pour ces deux éléments diminue
elle-même avec te travail nécessaire, la valeur marchande
diminue rien que par cette raison, avec la quantité de tra-
vail nécessaire.
En outre, l'importance des instruments consiste préci-
sément en ceci qu'ils épargnent du travail.
En règle générale, on n'emploie pas un instrument qui
a coûté lui-même autant de travail qu'il supplée de travail
INTRODUCTION 21
, ,

immédiat tant qu'il dure ; et par conséquent, si le travail


nécessaire pour produire un objet devient, selon l'hypo-
thèse actuelle, moindre, cela peut signifier également ou
bien que de moins bons instruments sont remplacés par
de meilleurs, ou bien que la quantité de travail est moindre
qu'auparavant. Dans tous les cas, il y a amoindrissement
du capital, soil par abaissement du prix de l'instrument,
soit par diminution du salaire, et par conséquent aussi
un amoindrissement de la rente, et cet amoindrissement
se fait sentir encore une fois à travers toute la série des
opérations de la production. Voilà comment, selon moi,
l'opinion ordinaire sur les éléments de la valeur et l'ori-
gine de la rente (Kapilalrente) se ramène forcément à re-
connaître que la valeur marchande d'un objet entièrement
fabriqué tend ou gravite vers la quantité de travail qui a
été employée à le produire.
Secondement, mon opinion n'a jamais été que la valeur
mesurée d'après le travail suffit, à chacun des stades dont
se compose la fabrication d'un objet, et qui sont comme
autant d'industries, pour fournir toujours exactement le
profit usuel de toute industrie. Il est même impossible qu'il
en soit ainsi étant donné ; 4° la division de la production
en opérations successives et 2° la loi de l'uniformité du
profit du capital. On peut aisément en donner la preuve.
Supposez la production d'un objet divisée en quatre
opérations successives, qui exigent autant de travail l'une
que l'autre et forment des entreprises distinctes. Si dans
chacune de ces opérations la valeur coïncidait avec la
quantité do liavail, il faudrait que la valeur du produit
distinct de chaque opération fût égale à celle de l'autre.
Mais le dernier entrepreneur, quoiqu'il n'occupât pas plus
d'ouvriers que le premier ou le second, devrait pourtant
porter davantage au compte du capital, De même, le se-
cond entrepreneur aurait moins à porter au compte du ca-
22 INTRODUCTION

pital. En effet, dans la dernière entreprise la matière pre-


mière nécessaire, qui serait déjà le produit de plus'de
travail que la matière première de la seconde aurait aussi
une valeur plus grande d'autant. Mais par suite, si le pro-
duit de chacune des deux entreprises était évalué exacte-
ment d'api es le coût de travail, supposé égal dans les deux,
la différence de valeur représentant le profit du capital,
donnerait un taux de profit trop bas dans la dernière en-
treprise, trop élevé dans le seconde. Or, en vertu tde la
concurrence, les profits doivent être égaux ; et par consé-
quent le principe que la valeur du produit, égale au travail
qu'il coûte, suffit pour donner au capital la rente que nous
connaissons est nécessairement mis en défaut par l'effet
de la loi de l'uniformité des profils, en ce qui concerne
chacune des entreprises particulières en lesquelles se di-
vise aujourd'hui la production d'un seul et même objet.
Bien loin d'avoir jamais été disposé à soutenir le con-
traire, je crois être le premier qui ait prouvé que la loi
de l'école anglaise selon laquelle la valeur tend vers
la quantité de travail subit dans ce cas une altéra-
tion.
Ce que je soutiens c'est que, si la valeur marchande de
l'objet entièrement fabriqué ne coïncide pas toujours exac-
tement avec le travail qu'il a coûté, mais y tend ( danach
gravitirl) — de même la valeur mesurée.d'après le travail,
sans coïncider exactement avec les profits actuels à chaque
degré de la production, suffit^ au total pour fournir \'m-
SEMBLE de toutes tes renies, rentes foncières et profits de
capitaux, attaches aujourd'hui à tous les degrés de laprodiiC'
lion d'un objet, 11 suffit donc» selon moi, que le produit social
pris dans son ensemble ait une valeur mesurée uniquement
par le travail nécessaire à sa production pour fournir toutes
nos rentes actuelles, rentes foncières et rentes du capital;
il n'est pas besoin pour cela que rien vienne s'ajouter à la
INTRODUCTION 23

valeur du travail ; il suffit de prélever quelque chose sur


le salaire.
Dans ces termes généraux la proposition me paraît in-
contestable. Dans la lettre précédente j'ai démontré au
moins que, pourvu que la valeur marchande soit égale à
la valeur normale, le montant total de nos rentes peut se
trouver. Bien plus on ne peut rien objecter à cette conclu-
sion que, si le salaire est inférieur à la valeur normale, ce
total des rentes s'obtient nécessairement ; autrement en
effet que deviendrait la différence?
Mais permettez-moi de reprendre le démonstration par
le côté opposé et de rappeler le principe déjà établi par
d'autres économistes qu'un simple surcroît de valeur
(ein blosser Zuschlag zum V/erth) ne pourrait absolument
pas engendrer la rente.
La démonstration peut se faire brièvement.
Admettons un instant que la valeur normale ne suffise
pas à former la rente du capital. — Il faudrait que la valeur
du produit montât assez haut pour donner la rente à son
taux ordinaire dans le pays considéré. Cette liausse de la
valeur, remarquez-le bien, devrait être universelle^ tfvoir
lieu pour tous les produits, car pour tous les produits au-
jourd'hui il y a du capital. Mais précisément parce qu'il fau-
draitqu'il fût universel, cet accroissement de la valeur se dé-
truirait dans son effet sur la formation de la rente du capi-
tal. S'il s'agît d'un entrepreneur particulier, un accroisse-
ment de la valeur (de son produit ), tel que nous le suppo-
sons, aurait certainement pour eflet de faire naître ou
d'accroître à son profit la rente du capital. Si un cordonnier
ne trouvait pas dans la valeur normale de son produit, dé-
terminée par le travail, un profit pour son capital, un sup-
plément de valeur le lui fournirait. Avec ce supplément de
de valeur il pourrait acheter le pain, les vêtements, etc
qui forment la réalité de sa rente.
24 INTRODUCTION

Mais supposez que ce supplément de valeur soit uni-


versel et aussitôt cela devient impossible.
Par là, soit dit en passant, se confirme cette vérité qu'il
ne faut pas chercher l'origine de la rente dans la valeur,
mais dans la productivité. La valeur la plus considérable
peut fort bien ne donner aucune rente ; c'est ce qui a lieu
quand la productivité du travail est si faible quu le produit
suffit tout juste à l'entretien des travailleurs.
A l'inverse une valeur aussi faible qu'on voudra peut
fournir une rente fort élevée, si la productivité du travail
est assez considérable pour qu'une très-petite partie du
produit suffise à l'entretien des travailleurs.
En un mot la rente ne peut prendre naissance que grâce
à une productivité suffisante — et le produit suffisant ne
se distribue entre les ouvriers et les rentiers que en valeur.
Mais, s'il en est ainsi, cette circonstance que, en vertu
de la loi de l'uniformité des profits, la valeur normale est
incapable de fournir le profit au taux usuel à chacune des
sections en lesquelles se divise la production d'un certain
objet, — cettecirconstance,dis-je, ne peut pas autoriserl'ex-
olication de la rente du capital uniquement parunsupplé-'
ment de valeur ajouté à la valeur normale. En effet, un supplé-
ment de valeur est absolument incapable, comme je viens de
ledémontrerdedonnerparlui-même la moindre rente. Tout
ce que l'on peut admettre, c'est donc que la valeur mar-
chande du produit de la dernière entreprise devra s'élever
au-dessus de la valeur normale, mais qu'elle devra aussi
tomber au-dessous dans l'entreprise précédente pour donner
dans les deux cas un même profit. Mais alors le principe
général que la valeur normale soit d'un objet particulier
arrivé au terme de la fabrication, soit du produit social
pris dans son ensemble suffit pour fournir ici toutes les
rentes afférentes à tous les degrés de la production, là
la somme de toute les rentes actuellement existantes au sein
INTRODUCTION 25

de la société — ce principe général est entièrement vrai.


Aussi, bien que je me sois toujours borné à soutenir que,
sous le régime de la liberté des échanges, la valeur nor-
male, ne fait qu'exercer une action régulatrice, une attrac-
tion sur la valeur marchande — d'autre part qu'elle suffit,
à prendre les choses dans l'ensemble seulement à fournir
toutes les rentes existantes, les rentes foncières aussi bien
que les profits du capital, — je crois avoir le droit de
trouver là le principe de ma théorie de la rente en général,
aussi bien que le principe de la rente foncière en particu-
lier.
Vous m'accorderez,, en effet, que dans une théorie écono-
mique où l'on suppose la pleine liberté des relations, il ne
s'agit que des principes généraux, des lois fondamentales.
Dans l'océan tumultueux du marché actuel, il y a sans nul
doute des phénomènes qui ne se ramènent pas à ces prin-
cipes, mais qui sont dûs à des accidents, à des causes in-
cidentes. Mais se contenter de constater ces mouvements
superficiels et d'en découvrir les causes prochaines, ce
serait comme si on voulait expliquer le phénomène gé-
néral du flux et du reflux par les mouvements particuliers
des vagues.
Mais des lois fondamentales des relations économiques,
— quand il s'agit de conventions libres
— ne peuvent être
que des lois de tendance (Gravitationsgesetze), car ces re-
lations ont pour unique cause la volonté des individus, et
cette volonté à son tour est déterminée par l'intérêt éco-
nomique, en faisant figurer sous le nom d'intérêt (Interesse)
la nécessité elle-même (die Nolh). Or, aujourd'hui le plus
souvent chaque individu ne connaît ce qui est de son in-
térêt qu'après une expérience fâcheuse ; par exemple l'en-
trepreneur n'est averti de ce qu'exige son intérêt qu'après
avoir porté sur le marché trop de marchandises, Gom-
ment pourrait-on dès lors saisir autre chose que certaines
26 INTRODUCTION

lois fondamentales, dont s'écarte presque continuellement


le détail des faits particuliers, mais qui pourtant se mani-
festent d'une manière décisive eï prépondérante dans l'en-
semble ? — Pour que ces lois fondamentales fussent autre
chose que des lois de tendance (gravitationsgesetze), il
faudrait que le mouvement économique (der Verkehr) fût
fixé (conslituirt) dans ses conditions essentielles. C'est ce

que l'on a toujours implicitement admis jusqu'à présent
dans tous les systèmes économiques. — La loi de l'Unifor-
mité des profits elle-même, cette loi dont les économistes
tirent une série de conséquences, comme si c'était un fait
toujours observé dans le détail de la réalité, — se vérifie dans
le détail moins encore que le principe de la coïncidence de
la valeur marchande avec la valeur normale; elle est elle-
même, plusencorequece principe,unesimpleloidetendance.
Toutefois, comme tous les gains particuliers tendent às'équi-
librer, encore bien que dans la réalité ils s'élèvent conti-
nuellementau-dessus ou tombent au-dessous du niveau vers
lequel ils tendent, les économistes ont eu raison de faire de
celle loi un principe régulateur de la (distribution des pro-
fils capitalistes. Pourquoi n'aurai-je pas à mon tour, tout
aussi bien le droit de prendre la loi de gravitation de la
valeur pour base de mes recherches?
Mais j'ai eu d'autres raisons encore d'agir ainsi.
S'il est vrai que, dans une théorie économique qui sup-
pose la liberté des transactions, il ne peut être question
que de lois de tendance, — il est encore plus intéressant
de découvrir ces lois dans leur ordre naturel et leur action
mutuelle, comme aussi dans leurs manifestations les plus
pures et les plus simples. La loi de la rente en général, la
loi fondamentale en vertu de laquelle, là où, il y a division
du travail, la rente existe et s'accroît, précède naturelle-
ment la loi en vertu de laquelle cette rente se partage
entre propriétaires fonciers et capitalistes; et cette dernière
INTRODUCTION 27
i

à son tour précède naturellement la loi en vertu de laquelle


la rente foncière ou la rente du capital se distribuent entre
les individus composant ces deux classes. Il faut égale-
ment, si l'on veut trouver l'expression d'une loi dans toute
sa pureté, la débarrasser de tous les accidents, c'est-à-dire
de l'influence des lois que l'on aura à étudier plus tard,
et ramener ainsi les choses à leur expression la plus
simple. La logique non seulement permet, mais exige,
me semble-t-il, que l'on procède ainsi.
Conformément à cette règle, il faut donc, pour trouver
d'abord le principe de la rente en général, le principe de
la division du PRODUIT DU TRAVAIL en SALAIRE et RENTE,
faire abstraction des causes qui amènent la scission de la
rente en général en rente foncière et rentedu capital. Il faut
donc négliger celte circonstance qu'aujourd'hui le produit
agricole(Rohprodukt) passe aux mains d'un autre, le pro-
priétaire du capital, lequel poursuit la transformation ul-
térieure du produit. 11 laut supposer la propriété du sol et
celle du capital encore indivises dans les mêmes mains, et
mettre en regard des propriétaires — propriétaires fonciers
et capitalistes tout à la fois — les ouvriers qui sous leurs
ordres travaillent à la production tant du premier que du
second degré. — En effet pour résoudre la question de
savoir d'où vient que \v produit du travail se divise, quant
à son montant ou à sa valeur, et qu'il est attribué pour
une part à certaines personnes que l'on ne peut considérer
comme des travailleurs, les causes qui déterminent la di-
vision ultérieure de cette part en rente foncière et rentedu
capital sont évidemment d'ordre secondaire, et, si on les
fait intervenir dans la solution du premier problème, elles
ne pourront que l'obscurcir.
Pour trouver ensuite le principe de la division delà rente
en rente foncière et rentedu capital, il fautcetle fois faire abs-
traction des causesqui déterminent ladistributiondc la rente
28 INTRODUCTION

foncière entre les différents proj riétaires fonciers et celle de


la rentedu capital entre les différents capitalistes. Il faut donc
négliger, en ce qui concerne la rente foncière, soit les diffé-
rences qui tiennent à la nature du sol et à la distance des
débouchés, soit le fait de la division du territoire national
entre plusieurs propriétaires ; et, en ce qui concerne la
rente du capital, soit l'existence de plusieurs industries
indépendantes, dont les opérations se succèdent et par les-
quelles passe aujourd'hui le produit agricole (Rohprocrukt),
soit la division du capital social entre plusieurs capitalistes.
Il faut ou bien, en supposant la pluralité des propriétaires
fonciers et des capitalistes, admettre que le sol est partout
de la même qualité et que toutes les industries qui se suc-
cèdent pour amener le produit à son entier achèvement
n'en font qu'une, ou bien, en supposant des différences
dans la qualité du sol et la diversité des industries, mettre
en regard un propriétaire foncier unique et un capitaliste
unique. En effet, dans la recherche du principe de la di-
vision de la rente en rente foncière et rente du capital, les
causes de la distribution inégale de la rente foncière entre
les propriétaires et celle de la distribution inégale de la rente
du capital entre les capitalistes me semblent être encore
d'ordre secondaire.
Ces causes arrivent au troisième rang.
Elles expliquent les modifications que subissent les prin-
cipes fondamentaux dans les aspects multiples de la réa-
lité.
L'histoire, qui est le plus rigoureux des logiciens, a-t-
elle opéré autrement? — Vous trouvez à l'origine la rente,
sans distinction de ses différentes espèces, réunie dans la
main d'un seul parce que le sol et le capital tout ensemble
lui appartiennent. —- Plus tard et au plein jour de l'his-
toire la rente, la rente en général, se divise en rente
foncière et rente du capital précisément parce que la pro-
INTRODUCTION 29

priété du sol et la propriété du capital se séparent. —


Enfin, ce n'est qu'à une époque récente, depuis que la
culture occupe à peu près tout le territoire des nations ci-
vilisées, depuis que la propriété du sol est partagée entre
un nombre croissant de propriétaires, depuis aussi que la
fabrication d'un objet est décomposée en un nombre tou-
jours croissant d'industries indépendantes exercées par des
capitalistes différents, — ce n'est, dis-je, qu'à cette époque
toute récente que la différence de qualité du sol et la diver-
sité des opérations industrielles successives apparaissent au
premier plan.
Cela me paraît donc bien clair :
Dans une théorie de la rente il faut analyser d'abord le
principe de la division du produit du travail en salaire et
rente ou la loi de la rente en général ; puis le principe de
la division de la rente foncière et rente du capital ou la loi
tant de la rente foncière que de !a rente du capital ; et
enfin seulement le principe de la distribution de ces deux
sortes de rente entre les individus des deux classes.
Mais si le sujet exige que l'on suive cet ordre pour le
traiter, si ce qui fonde la distribution des deux sortes de
rente entre les individus, si la division du sol et la diffé-
rence de fertilité d'une part et d'autre part la division du
capital et la pluralité des degrés de la production indus-
trielle ne trouvent qu'au troisième rang leur place et leur
signification, la question se pose de savoir quelle valeur on
doit prendre pour fondement des deux premières divisions.
Je crois qu'on a bien le droit de partir de la valeur nor-
male, et cela non seulement parce que, à l'origine et avant
qu'il y ait aucune transaction chacun estime la valeur
d'après la peine et le travail que le produit a coûté, non
seulement parce que celte valeur, au temps même des
transactions les plus perfectionnées, alors qu'une série
d'autres lois manifestent leur influence, continue d'exercer
30 INTRODUCTION

une attraction incessante et décisive, mais aussi parce que


tous les éléments qui plus tard et dans un état de choses
plus compliqué l'altèrent, tels que la [Link] sol et du
capital entre plusieurs propriétaires et plusieurs capita-
listes, la productivité inégale des portions du sol, la diver-
sité des opérations industrielles successives> tout celai ne
trouve sa place que plus lardiet n'a de sens que plus tard; Ce
n'est pas assez'dire qu'on en a le droit; je crois qu'on ne
peut faire autrement. Et cela, précisément parce que la va-
leur normale, en ce qui concerne l'explication de la rente
en général aussi bien que de la rente foncière et de lr
rente du capital est la plus indifférente. Seule la valeu*
normale n'introduit subrepticement rien de ce qui ne peut
s'expliquer que par elle, et c'est ce que fait, au contraire,
toute valeur dans laquelle est compris déjà d'avance un
élément qui dépend de la rente.
C'est seulement quand on a expliqué le principe de la
rente en général et les principes particuliers des deux
sortes de rente, quand on les a expliqués dans la situation
simple déjà définie et en prenant pour base la valeur nor-
male, c'est seulement quand le principe de la division des
deux sortes de rente entre les individus de chaque classe,
quand les causes de celle division — inégale productivité
du sol et multiplicité des industries •- ont été exposées à
leur tour, c'est seulement quand il s'agit de monter com-
ment ces causes nouvelles modifient les principes précé-
demment exposés, qu'il y a lieu d'expliquer comment elles,
allèrent aussi la valeur normale dans le détail des cas par-
ticuliers. Mais, tout de même qu'elles ne détruisent pas ces
principes, elles n'éliminent pas davantage la valeur nor-
male en général c'est-à-dire pour te produit social pris
dans son ensemble, et elles n'empêchent pas non plus qu'on
la prenne pour règle, aussi bien dans le détail que dans
l'ensemble, pour un état de choses plus simple.
INTRODUCTION 31
!
Voilà pourquoi aussi la marche contraire suivie par la
plupart des économistes dans L'explication de la rente du
capital et par Ricardo dans l'explication de la, rente fonr
cière me semble une faute de logique de grande consé-
quence.
Les uns abordent l'explication- des phénomènes de
l'échange (Verkehr) [Link] servant d'emblée de la loi de
Vuniformité des profits, tandis qu'ils auraient dû se de-
mander d'abord d'où provient en général le profit du capi-
tal opposé à, la rente foncière et d'où provient la rente
même, dont ce sont là les [Link], opposée au salaire.
Ils opèrent avec une loi tertiaire avant de posséder la loi
secondaire ou même la loi primaire.
De même Ricardo, en partant comme il fait de la divi-
sion du sol entre différents propriétaires, des différences de
qualité du sol et de la distance des débouchés, commence
évidemment par. ce qui fait [Link]érence des rentes foncières
entre elles avant d'avoir expliqué la. rente foncière en gé-
néral et dans son ensemble.
Toutes ces théories sont à rebours de l'ordre naturel des
choses.
Cette faute de logique se paie, et cela de deux façons.
En premier lieu toutes ces théories sont forcées, pour
expliquer les rentes, de supposer d'avance comme principe
unsupplémentde valeur (Zusatzwerth). Mais, pourrais-je,
répondre, il n'est vraiment pas bien difficile d'expliquer
les rentes, si l'on fait entrer d'avance dans la valeur ce
que l'on ne devrait expliquer que par elle. — Puis on s'ima-
gine pouvoir donner l'explication des cas les plus com-
pliqués qu'offre le phénomène de la rente,, mais on n'ap-
porte pas même un commencement d'explication des cas
les plus simples. Par exemple ces théories qui croient pou-
voir expliquer la rente dans l'étal actuel de la division des
industries,, dans les suppositions les plus différentes, ne
32 INTRODUCTION

réussissent pas à l'expliquer pour le cas où une industrie


unique se trouve en regard de l'agriculture et où le, pro-
duit agricole (Rohprodukt) et le produit manufacturé
s'évaluent effectivement d'après la quantité de travail.
Pourtant celte hypothèse n'a rien d'inconcevable.
C'est ainsi que la théorie de Ricardo, laquelle prétend
expliquer immédiatement Y inégalité o\k la différence de'nos
rentes foncières actuelles, jusqu'au point où la rente s'éva-
nouit, est absolument incapable de résoudre ce problème
plus simple : Pourquoi dans une île — ou sur une planète
— dont le sol est partout d'une égale fertilité, et qui est
censée sans communication avec l'extérieur, mais sur la-
quelle, en raison de l'accroissement de la population, la
valeur du produit agricole a atteint la valeur normale, où
par conséquent il n'y a pas de prix de monopole, pourquoi,
dis-je, dans cette île, où il n'y a pas de différence de ferti-
lité, y a-t-il pourtant uiie rente foncière? —» problème,
qui, vous vous le rappelez, a déjà éveillé les doutes de
Thûnen au sujet de la vérité de la théorie de Ricardo.
Donc, bien que la valeur marchande ne fasse que tendre.
vers la valeur normale, bien que cette loi de tendance soit
modifiée par l'inégale fertilité du sol et la pluralité des in-
dustries successives, on est parfaitement en droit de s'ap-
puyer sur la valeur normale pour établir une théorie de la
rente en général. C'est encore particulièrement vrai s'il
s'agit d'une théorie de la rente foncière, En effet, si l'on ne
veut pas revenir à la théorie des physiocrates — laquelle
soutient a priori que le travail agricole a une productivité
qui dépasse celle de tous les autres précisément de la va-
leur de la rente foncière ; si l'on n'accepte pas non plus la
doctrine de Say qui considère la rente foncière comme la
rémunération du « service productif de la terro » et qui,
par conséqnent, par un cercle vicieux lamentable donne
pour unique fondement à la rente foncière elle-même, on
INTRODUCTION 33
,

t '

n'avait plus, selon les théories proposées jusqu'à présent,


que le [Link] d'expliquer la rente foncière par un prix
de monopole du produit agricole, ou delà nier absolument
comme fait Bastiat. Si on l'explique par un prix de mono-
pole, on a à choisir derechef entre deux explications. On
admet que cette surélévation du prix d'où naîtrait la rente
est l'effet d'un monopole de droit où d'un monopole
naturel.
L'école anglaise d'autrefois avec Smith et Buchanan
prend le premier parti. Elle dit que le sol est limité et qu'il
est objet de propriété privée ; voilà pourquoi le prix du pro-
duit agricole s'élève assez pour fournir la rente foncière.
L'école de Ricardo se prononce dans le second sens ; elle
soutient que la rente' foncière n'est perçue que par le pro-
priétaire du sol plus fertile, c'est-à-dire par le délenteur du
monopole naturel, lequel, sous le régime de la propriété
du sol et du capital, consiste dans cette fertilité supé-
rieure.
Pour nier la rente foncière en général, il faut se conten-
ter d'analyses superficielles comme celles de Bastiat., Les
propriétaires fonciers qui savourent les douceurs très
réelles de la rente savent très bien que ce n'est pas un
fantôme. Je reviendrai là-dessus. La théorie du prix de
monopole du produit agricole n'est d'ailleurs pas plus sa-
tisfaisante. Mais quelle preuve plus sensible de la fausseté
de cette théorie peut-on donner que de démontrer qu'il
suffit d'admettre la valeur normale pour que la rente fon-
cière existe?
Il est certain que les rentes foncières actuellement exis-
tantes ne s'expliquent pas toujours uniquement par la va-
leur normale. En fait elles sont en partie le résultat d'un
monopole. Là où la législation est intervenue en leur fa*
veur, elles sont le résultat d'un monopole juridique; là où
un monopole naturel ou défait existe au profit de tel pro-
Uodbcrlus 3
<14' INTRODUCTION

prielaire individuel par suite de la différence de fertilité du


sol et de la distante des débouchés, elles sont le résultat
de ce monopole naturel ,—• et peut-être, si ces éléments
ont acquis une grande importance, en sont-elles pour leur
plus grande partie les effets. — Mais du moment que l'on
peut démontrer que, même sans prix de monopole, ou en
ne tenanl compte que de la valeur normale, la renie/fon-
cière réussit à s'établir, il n'en faut certainement pas cher-
cher l'explication dans le prix de monopole. Le véritable
principe de la rente foncière, lequel peut toujours subir
dans la réalité des modifications, se dégage alors d'une
autre façon. On voit clairement alors que la renie foncière
n'est en réalité rien autre chose qu'une partie de la rente
en général, une partie de cette partie du produit social que
la propriété privée du sol et du capital soustrait aux ouvriers,
une partie qui apparaît comme une sorte de renie par-

liculicre et séparée uniquement parce que dans la produc-
tion agricole il n'y a lien à compter comme valeur de ma-
tière première. C'est une erreur de comptabilité et rien de
plus qui a pu faire voir dans la rente foncière une branche
de revenu différente par essence de la renie du capital.
Celle explication de la rente foncière acquiert la plus
grande clarté si l'on suit un instant la théorie de Ricardo
elle-même.
En effet, bien que la théorie de Ricardo ne trouve pas sa
confirmation dans l'histoire, la renie du capital n'ayant pré-
cédé nulle part la rente foncière, les deux éléments de la
rente ne faisant qu'un à l'origine aux mains du possesseur
du sol, elle peut toutefois rencontrer une réalisation mo-
mentanée dans les colonies modernes fondées par des Etats
dans lesquels la distinction de la renie foncière et de la
rente du capital existe dêjà^Voici toutes les conditions né-
cessaires pour cela : un sol de fertilité inégale, une liberté
de cultiver illimitée, un capital qui puisse s'accroître à vo-
INTRODUCTION '
3a

îonté et enfin, condition la plus difficile à trouver, une dis-


position aussi forte à immobilisera perpétuité le capital,
au taux d'intérêt ordinaire, en rente, qu'à le garder, au
même taux, à l'état de capital disponible (bewegliches).
Supposons ces conditions réunies et réalisées. Au début de
la colonisation te rente foncière serait effectivement réduite
à zéro et la rente tout entière devrait être considérée
comme rente du capital.
Seulement il faut alors que la valeur du PRODUIT AGRI-
COLE, tombe en même temps au-dessous de la valeur nor-
male. Cela est évident si, en regard de la production agri-
cole, on suppose que'la production industrielle consiste
elle-même en une industrie unique exercée par un seul
propriétaire. Mais cela est nécessairement vrai aussi, si
l'on conçoit la production industrielle divisée en plusieurs
industries successives qui s'exercent indépendamment l'une
de l'autre. Car on ne saurait admettre que le produit agri-
cole conservât la valeur normale et qu'il ne fournît cepen-
dant pas de rente foncière, parce que la valeur des produits
manufacturés, à cause de la matière première qu'il faut
faire entrer ici eu ligne de compte, s'élèverait à un point
tel que celte valeur ne fournirait que l'intérêt ordinaire
pour le capital consacré à la production agricole.
En d'autres termes, si la production se divise en trois
sections dont le travail — travail immédiat aussi bien que
travail employé à la production des instruments
— se
monte à 40 pour chacune, il est impossible d'ajlmeltreque,
quoique la valeur du-produit agricole ne soit que de 10,
c'est à-dire la valeur normale, il n'y ail pas de rente
foncière mais seulement une rente du capital, parce que
la valeur du premier produit manufacturé serait de 15
ut celle du second de 20; parce que la valeur du pro-
duit complet devrait s'élever à 45, tandis qu'elle ne
peut naturellement être que 30. Cela est inadmissible
3G INTRODUCTION

parce que admettre cela ce serait affirmer implicitement


qu'une valeur additionnelle purement nominale peut don-
ner une rente du capital/ chose impossible. Il n'y a donc
pas d'autre conclusion que celle-ci : si au début de la co-
lonisation il n'y a pas de rente foncière, c'est que le pro-
duit agricole est tombé au-dessous de la valeur normale,
ou que, pour nous servir du même exemple, la valeur du
produit agricole est d'environ 5 seulement, celle du pre-
mier produit manufacturé étant de 40 environ et celle du
second de 45 envion, si bien que la valeur du produit com-
plet dans son ensemble ne fait que tendre vers la valeur
normale 30.
Maintenant, que la population de la colonie augmente et
que la valeur du produit agricole s'élève! Il est certain que
celle élévation peut atteindre la valeur normale et en lout
cas la rente foncière commence selon Ricardo avec celte
élévation. Je rappelle aussi que dans son livre même, il ex-
plique à plusieurs reprises avec la plus grande clarté com-
ment la rente foncière, en tant que part du produit, ne
peut naître ou s'élever sans que la rente du capital tombe
en proportion.
Je vous le demande, mon honoré ami, d'où provient
donc la rente foncière quand la valeur du produit agricole,
inférieure d'abord à la valeur normale, commence à s'élever
el atteint peut-être enfin la valeur normale? — Sans doute,
si la valeur s'élève davantage, le supplément qui vient de
ce chef accroître la rente foncière est l'effet d'une insuffi-
sance momentanée ou d'un monopole.
La rente foncière, dans notre hypothèse, vient-elle simple-
ment de l'élévation de la valeur*! — Mais dans la produc-
tion manufacturière jamais un accroissement de valeur ne i

fournit de rente ;ct,si vous vouliez lout d'un coup supposer


dans la production agricole une matière première, comme
dans l'industrie manufacturière, l'accroissement de va-
INTRODUCTION 37
i •

leur dû à cela serait absorbé par la nécessité de fournir


un supplément de rente de capital.
ûira-t-on qu'elle vient du passage d'un meilleur terrain
à un plus mauvais ? — Ce serait prendre l'effet pour la
cause.
Elle ne vient évidemment que de ce fait que, la produc-
tion agricole n'ayant pas à compter la valeur d'une matière
première, le possesseur du produit agricole, pourvu que
la valeur soit seulement égale à la valeur normale, perçoit
plus de rente que n'en exige, au taux usuel, le capital em-
ployé dans la production agricole, — et qu'il perçoit cet
excédent précisémenl'en qualité de propriétaire du sol —
c'est-à-dire soit sous la forme de rente foncière, profit ou
fermage selon qu'il exploite lui-même ou non, soit sous la
forme de valeur du capital (valeur vénale du fonds de
terre) (4),
(1) Une théorie cxacle de la rente est de la plus grande impor-
tance pratique. Elle peut seule mettre en garde contre les taules
en matière d'impôt. — Par exempte une théorie qui nie l'existence
de la rente foncière devra rejeter tout impôt foncier, c'est-à-dire
tout impôt frappant la rente foncière ; conclusion que n'a pas
manqué de tirer immédiatement la N. pr. Zeitung. — La théorie
de Ricardo conduit nécessairementà l'impôt frappant la propriété
foncière exclusivement sans toucher à la propriété du capital.
Mais l'objection des propriétaires fonciers prétendant que, cet
impôt exclusif leur piend une partie de leur fortune en capital
est irréfutable. Cette objection n'est écartée que si la rente du
capital est frappée aussi bien que la rente foncière ; seulement
alors l'impôt foncier ne fait rien perdre de la valeur vénale du
fonds. La théorie a démontré cela depuis longtemps ; il n'y a que
— Au contraire, une bonne
les hommes pratiques qui l'ignorent.
théorie do la rente, en démontrant que la rente foncière et la
renie du capital sont de nature Identique conduirait à un impô};
frappant également les deux; elle conduirait au seul principe
équitable en matière d'impôt aujourd'hui, au principe du pré"
impôt sur ht propriété (Vorausbeslcuerung des Besilzes). En elï'et
une théorie evacto de la rente démontre en môme temps que tout
accroissement du revenu social aujourd'hui ne profite qu'aux pos»
sesseurs de rente. D'autre part on peut démontter aussi que tous
38 INTRODUCTION

Excusez-moi si je suis encore revenu sur la loi de gravi-


tation de la valeur. Si j'écrivais en Angleterre cela n'eût
pas été nécessaire. Dans ce pays le principe que la valeur
marchande tend ou gravite vers la valeur réelle (c'est le
nom que les économistes anglais donnent à la valeur nor-
male) ne trouve guère de contradicteurs.

II

DE LA CAUSE DES CRISES COMMERCIALES

J'arrive à notre seconde controverse déjà formulée dans


,

ma précédente lettre. J'ai à démontrer que les crises com-


merciales n'ont pas pour cause te modicité du salaire,
c'est-à-dire la modicité de la part du produit que reçpivenl
les ouvriers.
Remarquez bien qu'il ne s'agit pas celle fois de recher-
cher les causes du paupérisme, mais les causes des crises
commerciales. Il est certain que, à productivité égale, le

les services publics défrayés par l'impôt profitent aujourd'hu


pour la plus grande partie aux seuls possesseurs de rente. Mais
si la propriété a une primauté dans les avantages, une part privi-
légiée dans la distribution du revenu social et dans le bénéfice
des seivîces publics, il lui faut aussi en bonne justice sa pri-
mauté dans les charges, autrement dit, il faut qu'elle soit frappée
d'un préimpôt. Un impôt unique sur le revenu, qui devrait ôtre
progressif, ne serait pas une application suffisante de cette règle,
sans parler de tous les autres inconvénients d'un impôt de celte
sorte. La règle ne serait observée que par un impôt sur la rente
foncière et la rente du capital. Dans le cas seulement où ce pré-
impôt sur la propriété ne suffirait pas 'à couvrir les dépenses
publiques, un impôt sur les revenus, lequel alors n'aurait pas
besoin d'être progressif, devrait procurer la différence.

INTRODUCTION 39
i i

sort des classes ouvrières est d'autant plus misérable que


leur part da'ns le partage du produit social est plus mo-
dique — et je ne suis pas de ces théoriciens qui se font les
défenseurs de l'humilité des salaires. Je me borne à sou-
tenir que les crises commerciales n'ont pas pour cause la
modicité du salaire.
Vous expliquez votre manière de voir par un exemple
dans lequel vous croyez ramener la distribution du produit
social à sa forme la plus simple. Je vous laisse la pa-
role.
G;
Supposons, dites-vous, pour simplifier la démonstra-
tion, que les habitants d'une localité se procurent tout le
nécessaire en le produisant eux-mêmes, et qu'ils ne .pro-
duisent que trois sortes d'articles. Les uns pourvoient au
vêlement, les seconds à l'alimentation, à l'éclairage et au
chauffage, les troisièmes à l'habitation, au mobilier et à
l'outillage. Dans chacune de ces trois branches d'industrie
il y a un entrepreneur qui fournit le capital et les matières
premières et trois cents ouvriers qui fournissent le travail.
Le salaire est tel que les ouvriers reçoivent à ce tUre la
moitié du produit annuel tandis que l'entrepreneur garde
l'autre moitié à titre d'intérêt et de profit. Il y a donc dans
cette iocalité neuf cent trois habitants qui produisent eux-
mêmes de quoi suffire à tous leurs besoins; l'entrepre-
neur de l'industrie du vêtement est en état de produire
avec ses trois cents ouvriers tout ce qu'il faut aux neuf
cent trois habitants; de même l'entrepreneur qui dirige «la
production des aliments, du combustible, des moyens
d'éclairage et autres matières brutes peut obtenir du sol
avec ses trois cents ouvriers lout ce qu'il faut aux neuf
cent trois habitants en fait de denrées alimentaires et autres
substances; il en est de même de l'entrepreneur chargé
de fournir l'habitation et les instruments, il peut avec ses
trois cents ouvriers suffire à tous les besoins des neuf cent
40 INTRODUCTION'

trois habitants en fait de réparations et de constructions


neuves, fournir le mobilier et les ustensiles nécessaires à •

l'entretien du logement et aux soins du ménage. Cette lo-


calité renferme donc toutes les conditions du bien-être
pour l'ensemble de ses habitants. Aussi lout le monde
se met-il au travail avec entrain et de bonne humeur.
Mais au bout de quelques jours tout change ; les neuf cents
ouvriers n'ont plus que le strict nécessaire en fait dé
vêlement, de nourriture et de logement, cl les trois
entrepreneurs ont leurs magasins remplis de vêtements- et
de produits agricoles; ils ont des logements vides; ils se
plaignent du manque de débouchés et les ouvriers en re-
tour se plaignent de la malsalisfaclion de leurs besoins,
exactement comme cela se passe aujourd'hui dans le monde
réel. D'où cela vient-il dans une localité où les forces pro-
ductives et les moyens de production sont employés dans
une proportion si juste et si bien organisés qu'on ne peut
rien souhaiter de mieux eu égard au nombre des habitants
et à leurs besoins? On voit que dans cette localité la cause
du mal n'est pas, comme Say et Rau le croient, dans celle
circonstance qu'une industrie produit trop et une autre
pas assez, ni dans celle autre circonstance que les moyens
de production manquent. Non, les moyens sont en quan-
tité telle et la répartition entre les entreprises particulières
en eslsi juste que les neuf cent trois habitants pourraient
être tous nourris, vêtus et logés confortablement. L'obs-
tacle qui fait que, malgré tout, ils ne sont ni bien logés, ni
bien velus, ni bien nourris réside uniquement dans le
mode de distribution des produits ; la distribution ne se
fait pas également entre tous. Les entrepreneurs gardent
pour eux la moitié à litre d'intérêt et de profit et ne cèdent
que la moitié aux ouvriers. Il est clair que l'ouvrier du vê-
tement ne peut dès lors se procurer par l'échange de sa
part que la moitié des produits en nourriture, loge-
INTRODUCTION 41

ment, etc. ; il est clair aussi que les entrepreneurs ne


peuvent se débarrasser de leur autre moitié parce que au-
cun ouvrier n'a plus de produit à leur donner en échange,
Les entrepreneurs ne savent que devenir avec leurs provi-
sions; les ouvriers ne savent que devenir avec leur faim et
leur nudité. »
« Le partage inégal qui cause tout à la fois celte sura-
bondance et celte misère, image fidèle de la réalité, n'est
qu'un autre nom pour désigner l'intérêt du capital et le sa-
laire du travail. »
« La cause unique du mal dans la localilô en question est
donc que l'enlrepreneur ne partage pas avec ses ouvriers
sur un pied d'égalité; c'est qu'il prélève une partie des
produits sous la forme d'intérêt avant de procéder au par-
tage. Si toutes les parts étaient égales, sans déchet, chaque
ouvrier du vêlement serait en état de s'habiller lui-même
avec un tiers de son produit, de se procurer avec le second
tiers abondance de nourriture, de combustible et de lumi-
naire et avec le dernier tiers un logement sain et commode.
Les ouvriers des deux autres branches d'industrie seraient
dans une situation toute pareille, elles habitants seraient
tous à l'aise et satisfaits ; ils seraient bien nourris, bien
vêtus, bien logés sans travailler pour cela une minute de
plus que sous le régime où l'entrepreneur garde pour lui
la moitié du produit à litre d'intérêt. Ce village nous dé-
montre que la loi de Say ne suffit pas ; que l'écoulement
des produits n'est pas assuré par l'existence seule d'autres
produits, qu'il y a dans le problème un autre élément
tenant à la façon dont les produits sont répartis entre
ceux qui prennent part à la production. »
« Il reste toutefois, dites-vous encore, deux autres dif-
férences entre le village en question et le monde actuel,
différences qui pourraient être de plus guindé conséquence
que celles dont nous avons parlé : c'est le luxe et le coin-
42 INTRODUCTION

merce extérieur, deux choses qui se louchent de très prés


au point de vue du problème que nous examinons, »
Dans celte localité imaginaire les marchandises s'accu-
mulaient chez les entrepreneurs, parce qu'ils étaient im-
puissants à consommer eux-mêmes celle moitié du produit
total en vêlements, comestibles, logement, meubles, qu'ils
percevaient comme intérêt, et parce que les neuf cents
ouvriers qui seuls auraient pu consommer lout cela
n'avaient pas les moyens de l'acheter. Or, on peut dire que
ce superflu disparaîtra immédiatement dès que la moitié
du nombre total des ouvriers, au lieu de fabriquer des
objets d'usage commun comme ceux-là, fabriqueront des
articles de luxe qui exigent plus de capital et plus de tra-
vail, dès que par conséquent ces quatre cent cinquante
ouvriers ne produiront pas plus de marchandises que les
trois enlrepreneuis n'en peuvent consommer. C'est la na-
ture même des objets de luxe de permettre aux cons-
sommaleurs d'absorber plus de capital et de travail
que cela n'est possible avec les articles communs. ,
Si les trois entrepreneurs prennent ce parti, voici com-
ment les choses se passeront : au lieu de trois cents ouvriers,
cent cinquante seulement seront employés dans l'industrie
du vêtement; ces cent ciquanle continueront de produire
autant d'habits que la population en usait auparavant :
la suppression du travail des cent cinquante autres entraî-
nera seulement la suppression des vêtements en excès,
de ceux que les entrepreneurs gardaient à litre d'intérêt et
qui s'accumulaient entre leurs mains, parce qu'ils ne pou-
vaient consommer eux mêmes sous celle forme l'intérêt de
leur capital. En conséquence l'entrepreneur se décide à
employer ces cent cinquante ouvriers et le capital avec
lequel ils travaillaient jusque là à la fabrication d'objets de
luxe; par exemple il fait exécuter des broderies, des den-
telles, des équipages somptueux. De celle façon l'entre-
INTRODUCTION 43

preneur, ou lieu d'un excès de vêlements ordinaires sans


emploi, reçoit maintenant des vêtements précieux, des
étoffes, des équipages etc., le lout en quantité telle que
les trois entrepreneurs peuvent aisément en faire usage à
eux seuls. Il trouve le salaire de ces cent cinquante ouvriers
en articles de luxe dans les vêtements que les cent cin-
quante autres, demeurés ouvriers en vêlement comme au-
paravant, doivent lui céder.
« Si le second el le troisième entrepreneurs en font autant,
les neuf cents ouvriers continueront de vivre dans le même-
dénuement qu'auparavant; mais les trois entrepreneurs,
pour avoir tourné la production du côté des objets de luxe
seront débarrassés désormais de l'ennui de vivre d'une
façon commune, encombrés de masses de marchandises in-
vendables; ils pourront consommer eux-mêmes les produits
des quatre cent cinquante ouvriers en articles de luxe et
éviter par conséquent l'engorgement de marchandises sans
acquéreur. »
Or, dans la réalité,il y a du luxe, beaucoup deluxè, etvous
demandez avec raison : « Comment se - fait-il que malgré
le luxe le plus raffiné il y ail un engorgement de produits
de toute sorte, objets d'usage commun et articles de
luxe ? Et vous répliquez : « La seule réponse possible est
»>

que dans la réalité l'engorgement a pour cause uniquement


l'insuffisance du luxe; en d'autres termes la cause du mal
est :
Que les capitalistes, c'est-à-dire ceux qui ont les
moyens de consommer consomment encore trop peu. » •

Celle thèse qui, vous le remarquez vous-même, est en


contradiction avec les opinions reçues en économie poli-
tique et d'après lesquelles Yépargne est la principale con-
dition du bien-être des peuples, — celle thèse, dis-je, vous/
tachez de la démontrer comme il suit.
Vous reprenez l'exemple qui vous a servi à faire voir que
K\ INTRODUCTION

le luxe des trois entrepreneurs supprimait la surproduction,


puis vous continuez ainsi :
« Supposons maintenant le cas e?timé par les écono-
mistes le plus désirable, le cas de la consommation re-
productive. Les entrepreneurs disent : nous ne voulons pas
manger nos revenus jusqu'au dernier sou dans la magni-
ficence et le luxe, nous allons les replacer produclivement.
Qu'est-ce que cela veut dire?.— Cela vent dire fonder de
nouvelles entreprises, par le moyen desquelles on créera de
nouveau des produits dont la renie pourra fournir des'in-
térêts pour le capital résultant de l'épargne des revenus
non consommés des trois entrepreneurs et placé par eux.
Les trois entrepreneurs prennent donc la résolution de ne
consommer eux-mêmes que le produit de cent ouvriers,
c'est-à-dire de restreindre considérablement leur luxe et
d'employer le travail des trois cent cinquante autres ou-
vriers, avec le capital correspondant, à de nouvellesproduc-
tions. »
C'est moi qui souligne celle phrase parce que c'est là que
selon moi est cachée l'erreur.
Vous poursuivez : « Maintenant se pose la question : à
quel genre de production doivent être employés ces fonds ?
Les trois entrepreneurs n'ont le choix qu'entre deux partis :
4° produire encore une fois des objets d'usage commun ou
2° produire des articles de luxe. Ils choisissent d'abord le
premier parti. La première année est employée à l'installa-
tion des nouvelles industries, à la création de nouveaux
ateliers pour les tailleurs, les cordonniers etc, au défriche-
ment de nouveaux terrains pour les céréales et les matières
brutes, à l'ouverture de nouvelles carrières, à la création de
nouvelles machines destinées à la fabrication des ustensiles
de ménage. La seconde année, les installations achevées,
les trois cent cinquante ouvriers sont occupés à la fabrica-
tion des nouvelles marchandises. Mais bientôt les trois en-
INTRODUCTION 45

Ireprencurs s'aperçoivent avec effroi qu'ils sont retombés


tout simplement dans la funeste situation du premier cas ;
en effet il n'y a personne qui puisse leur acheter la masse
de marchandises communes produites par les nouvelles in-
dustries. Les neuf cents ouvriers, avec leur maigre salaire
ne peuvent acheter que le produit des quatre cent cin-
quante qui sont restés attachés à leurs anciennes occupa-
lions ; ce que les trois cent cinquante ouvriers du nouveau
régime ont produit, quelqu'envie qu'ils (les neuf cent) aient
d'en faire usage, leur est inaccessible, ils n'ont pas le
moyen de l'acheter. Mais les trois entrepreneurs ne veulent
pas non plus se l'acheter mutuellement par la raison qu'ils
ne peuvent consommer eux-mêmes ces marchandises com-
munes. »
'( Alors les trois entrepreneurs,
pleinsd'cnnui, donnent à
leur consommation reproductive, à l'emploi des nouveaux
capitaux la seconde direction. Ils créent des industries de
luxe. Au bout de la première année les installations sont
terminées; la seconde année le travail est en train. A la
fin de l'année les trois entrepreneurs voient avec stupeur
qu'ils n'ont fait que retomber dans le second cas; personne
ne peut leur acheter les marchandises de luxe qu'eux-
mêmes l'un à l'autre, et ils ne le veulent pas précisément
parce que leur intention est d'épargner non de consom-
mer, et les cent ouvriers suffisent à leur fournir un luxe
modéré. Nous voyons donc que, dans le cas simplifié de la
localité supposée, cette fameuse consommation reproduc-
tive dont les économistes font tant de bruit est absolument
incapable d'amélioier l'état social, d'amener aucun progrés,
La population après comme avant se trouve en cette alter-
native : ou bien il faut que les trois entrepreneurs con-
somment jeurs revenus jusqu'au dernier sou dans l'opu-
lence et dans le luxe, et alors les neuf cents ouvriers ar-
rivent tous au moins à vivre, si misérable que soit leur
4G INTRODUCTION

existence; ou bien le luxe faiblit, l'on s'avise d'épargner


et alors voilà les débouchés fermés, les marchandises qui
s'entassent,' et une partie des ouvriers sans travail, par
conséquent sans moyen de vivre, ».

DU VERITABLE CARACTERE DES CRISES COMMERCIALES

Dans votre village fictif comme dans nos crises commer-


ciales on trouve deux choses: d'une part la misère ou'le
manque du nécessaire chez la classe ouvrière, d'autre part
la surabondance des marchandises chez les entrepreneurs.
Mais il me semble que votre village, à ce double égard, re-
présente mal nos crises commerciales.
Remarquez d'abord que dans votre village la misère des
ouvriers ne vient pas de l'obstruction des débouchés mais
uniquement de la modicité excessive du salaire. Si les ou-
vriers manquent de pain, ce n'est pas en conséquence de
l'engorgement et parce que les capitalistes suspendent
leur exploitation pendant un certain temps, jusqu'à ce que
les marchandises en excès aient trouvé à s'écouler ; s'ils
manquent de pain c'est parce qu'ils louchent un salaire
trop faible. Aussi la misère subsisterait-elle comme aupa-
ravant quand la crise prendrait fin, c'est-à-dire si les ca-
pitalistes produisaient au lieu des marchandises communes
surabondantes d'autres objets qu'ils pussent consommer
eux-mêmes ; car la modicité de la part des ouvriers dans
le produit ne recevrait par là aucun changement. A l'in-
verse, quoique cette part demeurât aussi faible qu'aupara-
vant et qu'elle continuât à n'être que la moitié du produit,
la misère cesserait pourvu que, la productivité venant à
s'accroître, le partage se fît toujours dans la' même
proportion.
Ce n'est pa^s tout. Vous avez beau être sur ce sujet l'ad-
INTRODUCTION 47

vcrsaire de Ricardo et de Say, vous avez la même idée


qu'eux de l'engorgement ou obstruction des débouchés.
« Les produits, dit Ricardo, sont toujours achetés par
des produits ou par des services; l'argent n'est que l'in-
termédiaire de l'échange. On peut avoir produit trop de
certaines marchandises déterminées et il peut y en avoir
une telle surabondance sur le marché, que le capital em-
ployé à les produire ne trouve pas sa rémunération ; mais
cela ne peut arriver pour toutes les marchandises ; la, de-
mande de blé est limitée par le nombre des bouches, la de-
mande de souliers et de vêtements par le nombre des per-
sonnes qui veulent en porter; mais quand une sociélé ou
une partie d'unesociéléaurait autant deblé, de chaussures,
de vêtements qu'elle,peut ou qu'elle veut en consommer,
on n'en peut dire aillant de tous les biens produits par la
nature ou par l'industrie. Les uns boiraient plus de vin
s'ils pouvaient s'en procurer; d'autres, qui ontassezdevin,
seraient bien aises d'augmenter leur mobilier ou d'en amé-
liorer la qualité; d'autres encore voudraient embellir
leurs propriétés à la campagne ou agrandir leurs maisons.
Tous ces voeux sont naturels au coeur de l'homme; pour
les satisfaire il ne manque que les moyens, et il n'y a qu'une
extension de la production qui puisse fournirces moyens. »
Say s'exprime de la même façon, et plus nettement en-
core, vous le savez. ( Dans ses lettres à Mal Unis.)
« Quand il semble y avoir trop d'une marchandise sur le
marché, dit-il, ce n'est pas que l'on ait produit trop de
celle-là, c'est que l'on a trop peu d'autres marchandises.
Les produits ne s'achètent qu'avec des produits, mais il y a
encore assez de dénuement pour que l'on souhaite que les
produits en apparence surabondants puissent être achetés
par d'autres produits. Mais on ne peut jamais créer trop
de tous les produits, car le champ des besoins de l'homme
est infini et les fonds surabondants, s'il y en a, se tourne-
$8 INTRODUCTION

ront vers do nouveaux besoins quand les besoins actuels


seront satisfaits. »
Vous placez lotis les trois, vous, Ricardo et Say, le cri-
térium de l'engorgement en ceci ; on ne trouve pas à
vendre les produits parce que l'on en a produit AU DELÀ
DE LA DEMANDE, — au delà de la demande limilée par une
puissance d'achat DÉTERMINÉE, chez les uns, — au delà
du besoin physique chez les autres.
Tel est évidemment le caractère de l'engorgement dans
votre village. Les trois capitalistes continuent de produire
des marchandises communes, quand les ouvriers ne peuvent
plus et qu'eux-mêmes ne veulent plus en acheter. Tel est
évidemment aussi le caractère de l'engorgement dans la
pensée de Say et de Ricardo, On peut bien, une fois ou
l'autre, pensent-ils^ produire d'une certaine marchandise
au delà de la demande, mais on ne peut jamais produire
trop de lotîtes les marchandises à la fois, car on passerait
alors à la production d'autres marchandises et le champ
des besoins de l'homme est illimité. '
,
Vous ne vous distinguez des deux autres économistes
que sur un point : c'est que dans votre village se réalise
ce que les deux autres croient impossible, c'est que vous
supposez justement que la production ne se tourne pas
vers de nouvelles marchandises, mais qu'au contraire, en
dépit de la satisfaction du besoin, elle persiste à fo;,nir
des marchandises communes. Tous les trois, vous placez
Je caractère propre de ce qu'on appelle crises commerciales,
dans celle véritable surproduction de marchandises déter-
minées, dans la production d'une quantité de marchandises
qui dépasse Y envie efficace que l'on en a ; mais vous croyez,
vous, à la réalité de celle surproduction et vous en cher-
chez l'explication, tandis que Say et Ricardo en contestent
Je danger et presque l'existence.
Quant à moi, il me semble évident que cet engorgement
INTRODUCTION 49

ne vient pas de la modicité de la part des ouvriers dans le


produit, mais uniquement de la sottise ou de l'erreur des
capitalistes', Veuillez remarquer que, la part des ouvriers
aura beau cire aussi faible, leur misère aussi grande que
l'on voudra, l'engorgement cesse dès que les capitalistes
reviennent de leur sottise ou de leur erreur et fabriquent,
au lieu des marchandises communes que personne ne peut
plus ou ne veut plus acheter, d'autres objets qu'ils con-
somment eu>-mêmes. De même, lapait des ouvriers pourra
être aussi forte que l'on voudra, si les capitalistes re-
tombent dans la même sottise ou dans la même erreur, le
même engorgement se reproduit. En ce qui concerne cette
espèce d'engorgement, il me semble que Ricardo et Say
ont raison, et mon sentiment ne diffère du leur que .lors-
qu'ils considèrent une surproduction générale, comme une
chose dont on ne doit pas s épouvanter.
Dans votre village le mal consiste donc en ceci : que les
ouvriers sont misérables parce qu'ils reçoivent un salaire
trop faible ; les entrepreneurs souffrent de l'engorgement
parce qu'ils persistent à produire des marchandises dont
la demande efficace est satisfaite. — Mais ni la misère
des ouvriers ne vient, là, de l'engorgement, comme dans
nos crises commerciales, ni l'engorgement chez les entre-
preneurs ne vient, comme vous le soutenez, de la modicité
du salaire.
Or, dans les crises commerciales du monde réel les
choses se passent lout autrement.
Avant tout, — dans ces crises — la misère des classes
ouvrières naît uniquement de l'engorgement même et non
de la modicité du salaire.
En règle générale toutes les crises commerciales ont été
précédées d'une période de salaires relativement élevés. Je
l'ai démontré lout au long dans^ma première lettre. C'est
l'engorgement seul qui force les entrepreneurs à suspendre
Rodbertus 4

KO INTRODUCTION

en tout ou en partie leur exploitation, et, en conséquence


de celle suspension les ouvriers ou bien sont sans salaire,
ou bien font baisser mutuellement leurs salaires à un tel
degré qu'ils compromettent leur vie.
Que l'engorgement cesse, la misère des travailleurs
cesse; qu'il dure, elle dure, leur part du produit aura beau
être aussi élevée qu'on voudra.
Kl puis l'engorgement qui se produit dans nos crises
commerciales est aussi, selon moi, d'une autre nature que
dans votre village et il provient d'une autre cause,
Dans votre village, l'engorgement venait d'une faute ou
d'une erreur des capitalistes qui continuaient à créer des
marchandises quand la demande efficace en était déjà sa-
tisfaite. — Je ne veux pas prétendre que celte espèce d'en-
gorgement ne se produise pas aussi dans la réalité. Au-
jourd'hui, l'étendue du marché est immense, les besoins et
les branches de la production sont nombreux, la produc-
tivité est considérable, les indices de la demande obscurs
et trompeurs, les entrepreneurs ignorent mutuellement
l'étendue de leur production; — il est donc fort possible
que les entrepreneurs se trompent dans l'estimation de la
demande ou du besoin relatif à certaines marchandises et
qu'ils en sursaturent le marché. Cela est possible et cela
doit arriver d'autant plus facilement que d'une part le
marché s'étend davantage, que des pays neufs entrent en
relations commerciales avec le vieux monde, et que,
d'autre part^ l'activité des forces productives s'élève, —
car la demande devient par là plus difficile à connaître et
plus facile à dépasser. Mais pour éviter les engorgements
de celte sorte, H faudrait renverser complètement le ré-
gime actuel de la propriété. 11 faudrait que tous les fonds
productifs fussent dans la main d'une administration pu-
blique unique, laquelle dresserait annuellement un état
exact de tous les besoins sociaux, et individuels et n'em-
INTRODUCTION 51

ploierait le sol et le capital à la production que conformé-


ment à cet étal. Je n'examine pas un si pareil légime est
possible, mais ce serait à coup sûr le seul moyen d'em-
pêcher les engorgements do celte espèce. Tout, autre
moyen, que l'on s'y prenne comme on voudra, serait inef-
ficace, Car tant que le capital social sera entre les moins
d'entrepreneurs privés, il ne pourra jamais y avoir sur
l'étal du marché une vue d'ensemble, qui seule pourrait
préserver d'une méprise de ce genre; et celle vue d'en-
semble manquera nécessairement de plus en plus à me-
sure que la productivité des industries privées s'accroît et
s'étend.
Les engorgements ou embarras de la circulation qui de-
viennent en grossissant les crises commerciales actuelles
me semblent être d'une autre nature et avoir une source
plus profonde.
L'influence que chaque individu exerce sur le marché
des marchandises de toute sorte, le poids dont il renforce
pour son compte la demande de ces marchandises, la force
avec laquelle il en provoque la production autant qu'il
dépend de lui et avec laquelle il procure un débouché aux
produits fabriqués, — cette influence, clis-je, est déter-
minée aujourd'hui non par la quantité des produits qu'il
crée, ou par le degré de sa productivité, mais uniquement
par la grandeur de ce qui lui revient ou de la part qui lui
est faite dans la valeur du produit. Ce qui est vrai des in-
dividus est également vrai des classes. Elles n'influent sur
le marché qu'en raison de la grandeur de la part qui leur
est faite dans le produit social. C'est en proportion de
cette part qu'elles exercent par leur demande une action
sur le marché, qu'elles provoquent la production, qu'elles
ouvrent des débouchés aux produits et qu'elles satisfont
leurs propres besoins.
Telle est la grandeur de cette part, telle est aussi la
52 INTRODUCTION

force avec laquelle chacun peut agir sur la demande et


par conséquent sur la production.
Or, c'est sur la grandeur do ces parts que les entrepre-
neurs doivent régler l'étendue des productions particu-
lières. Si l'étendue de la production demeure au-dessous
de la grandeur des parts, la demande, déterminée par les
parts de produit existantes fera bientôt monter la produc-
tion. Si, au contraire, l'étendue des productions particu-
lières dépasse la grandeur des paris existantes, alors a
lieu celte surproduction que la propriété du sol et du ca-
pital entraînera de temps en temps inévitablement, Enfin,
si l'étendue des productions particulières correspond exac-
tement à la grandeur des parts de produit existantes, les
entrepreneurs ont bien rempli leur lâche et la production
sociale est en parfait équilibre avec le besoin social tel que
la distribution sociale le consacre.
Supposons maintenant que les entrepreneurs cherchent
à se maintenir dans les limites de ces parts, mais que ces
parts elles-mêmes diminuent peu à peu, avec une force
imperceptible mais irrésistible, chez le plus grand nombre
des membres de la société, chez les ouvriers. Supposons
que, en même temps que la productivité de ces classes
grandit, leur part diminue continuellement dans la même
proportion. Que se passera-t-il ?
Heureusement pour la société, la productivité ne cessera
pas de s'accroître, tant que l'esprit humain conservera sa
liberté et par conséquent sa puissance de progrès. Elle est
en train de s'accroître continuellement parmi nous.
Demandons-nous donc ce qui doit arriver, si la pro-
ductivité fait lentement, mais invinciblement de conti-
nuels progrès aux mains des entrepreneurs, et que pen-
dant ce temps-là la part qui revient à la partie la
plus considérable de la société suive avec la même force
lente mais invincible une marche inverse, — si le sol
INTRODUCTION 53

manque ainsi sous


i
les pieds des entrepreneurs, sans leur
faute, à lejur insu, continuellement,
Il est clair que si les choses se passaient réellement ainsi,
les effets de cette loi seraient en contradiction de la façon
la plus tranchée avec les résultats que Say et Ricardo
espèrent de l'extension de la production. Si l'énergie avec
laquelle la plus grande partie des membres de la société
agit sur la demande, provoque la production, ouvre les
débouchés et satisfait ses besoins les plus urgents, si,
dis-je, cette énergie, dans la réalité, diminue sans cesse à
mesure que la productivité grandit, on est bien forcé
d'admettre la possibilité d'une autre espèce d'engorgement
que celui de Ricardo et de Say; -- et cet autre engorgement,
il n'y a pas de nouvel accioissement de la productivité qui
puisse y mettre fin; — ajoutons que la surproduction uni-
verselle, au sujet de laquelle Say et Ricardo cherchent à
nous rassurer en disant que les besoins de l'homme sont
infinis, est impossible. Il arrivera, au contraire, que les
forces productives dépasseront le débouché offert alors
que les entrepreneurs seront encore autorisés à croire qu'ils
ne l'ont pas encore atteint. Tout accroissement de'la pro-
ductivité rétrécira, bien loin de l'élargir, l'étendue des dé-
bouchés, ou du moins les laissera tels quels, et jamais, si
merveilleux que soit le degré de productivité auquel on
parvienne, un bien-être universel ne pourra se répandre
sur toutes les classes de la société.
Cependant les économistes semblent ne s'être guère
inquiétés d'une telle éventualité; ils ont mieux aimé se
bercer de ce refrain que tout revient au même en définitive
que si chacun produisait pour lui-même et que le revenu
de chacun coïncidât avec son produit.
Admettons — disent-ils — que le revenu quotidien d'un
homme représente une valeur fixe de un thaler et que
l'argent soit un étalon invariable de la valeur. Cela posé,
5i INTRODUCTION

que la productivité croisse tant qu'on voudra, que les pro-


duits deviennent en conséquence aussi bon marché qu'on
voudra, il ne peut jamais sortir de là aucun mal pour la
société, il n'en peut résulter qu'une expansion de plus en
plus générale de la richesse. En effet, quoique, à raison du
bon marché croissant des marchandises, il entre un quantum
toujours plus grand de produit dans celte sorte de réci-
pient de valeur (Werlhgefass) qu'on appelle un thaler,
quoique chaque besoin soit satisfait par une quantité dé-
terminée de produit, quoique, par conséquent, ce récipient
de valeur soit bien loin de renfermer aujourd'hui autant
de produit que chacun voudrait en prendre sur le marché
pour la satisfaction de pes besoins, — l'accroissement de
la productivité n'aurait d'aulrc résultat que l'accroissement
de la richesse; Car les besoins de l'homme sont légion ; les
forces productives devenues superflues dans les productions
antéiieures ne feraient que s'appliquer à la satisfaction de
nouveaux besoins et par conséquent ne manqueraient
jamais de maintenir constamment plein ce récipient, ne
manqueraient jamais de fournir un contenu de plus en
plus riche aux parts de valeur actuelles.
Mais TOUS les économistes jusqu'à présent, à l'exception
de von Thûnen, ont oublié d'examiner la question prélimi-
naire de savoir si, dans l'ordre de choses actuel, et no-
tamment sous le régime de la liberté des transactions étendu
au salaire, il est vrai que, la productivité croissant, les
paris de chacun gardent aussi réellement leur grandeur
actuelle. Avec l'organisation ou plutôt la désorganisation
présente, ces parts ne deviennent-elles pas, pour le plus
grand nombre des hommes, pour les classes ouvrières, de
]ilus en plus petites à mesure que la productivité s'accroît?
Ce récipent de valeur de un thaler ne se conlracte-t-il
pas lui-même à mesure que les marchandises coûtent
moins de façon à devenir une mesure de plus en plus
INTRODUCTION 55

petite, 3/4- de thaler, 1/2 limier, \\k de thaler? Par suite,


les parts de la plupart des gens ne renferment-elles pas
toujours à peu près le même quantum de produit, ne satis-
font-elles pas toujours à peu près le même nombre de
besoins, — les moyens de satisfaction prenant selon les
modes un aspect un peu différent? — Les capitalistes, en
prenant pour base de la production la grandeur des parts
telle qu'elle est jusqu'à présent, et ne pouvant pas d'ailleurs
prendre une autre base en vue de généraliser la richesse,
ne produisent-ils pas cependant toujours au-delà du dé-
bouché prévu d'après la grandeur actuelle des parts et ne
causent-ils pas ainsi une malsalisfaction permanente, qui
devient crise ou engorgement d'un nouveau genre, sans
que ce soit leur faule, et avant que le besoin des produits
ait élé satisfait chez le plus grand nombre des hommes?
Les forces productives ne deviennent-elles pas toujours
surabondantes,ne se tournent-elles pas toujours vers la satis-
faction de nouveaux besoins avant d'être allées jusqu'à la
satisfaction du besoin social général, avant d'avoir par là
répandu la richesse dans la société tout entière? — Ce
déplacement des forces productives devenues de pjus en
plus vite surabondantes dans les anciennnes branches de la
production, et leur transfert à des branches de production
nouvelles, n'csl-il pas plus difficile, vu qu'elles n'ont à
travailler maintenant que pour la minorité, que pour les
gens dont les paris non seulement ne deviennent pas plus
petites, mais grandissent de tout ce dont diminuent les
parts de la majorité? En un mol cela n'a-t-il pas pour effet
d'élargir de jour en jour dans la société ce déchirement
fatal qui se manifeste d'une [Link] le paupérisme et les
crises commerciales avec leur cortège de souffrances phy-
siques et morales, d'autre pari par une accumulation de
richesse de plus en plus monstrueuse, avec son cortège
non moins désastreux de vices, quand la proportion dan$
56 INTRODUCTION

la jouissance des effets du progrès matériel est ainsi troublée


au détriment des classes laborieuses?
Les économistes, dis-je, n'ont pas seulement oublié
d'examiner cette question préliminaire, ils ont supposé
tacitement que les parts de tous ceux qui participent à la
division du travail demeurent les mêmes ; et la foule a été
trompée par Yargent, forme sous laquelle les paris sont
effectuées, l'argent, qui, comme un verre trouble et mal
taillé donne trop souvent aux choses économiques un aspect
tout à fait faux et les fait paraître tout autres qu'elles ne
sont en réalité.
Ce nouveau genre d'engorgement ne peut pas non plus,
cela est évident, être dû à la modicité de la part des classes
ouvrières. Supposez celte part assez petite pour permettre
tout juste à ceux qui la reçoivent de ne pas mourir de
faim, mais supposez en même temps qu'elle représente une
même fraction fixe du produit social, et faites croître alors
la productivité, — vous aurez alors le récipient de va-
leur fixe susceptible de recevoir un contenu (en produit)
de plus en plus grand, vous aurez alors l'accroissement
continuel du bien-être des classes ouvrières elles-mêmes.
L'espèce d'engorgement qui a lieu dans votre village fictif,
l'engorgement qui est dû à la faute des capitalistes, pourra
encore se produire assurément; mais l'antre, celui de nos
crises commerciales cesse nécessairement; cet autre est
celui qui se produit précisément quand les capitalistes
veulent remplir leur devoir en ce qui concerne la diffusion
de la richesse'.
Imaginez, en revanche, la part des classes ouvrières
aussi grande que vous voudrez, mais-supposez que celte
part devienne une fraction de plus en plus faible du pro-
duit social à mesure que la productivité s'accroît, elle
pourra bien, jusqu'au jour où elle sera ramenée à sa peti-
tesse d'aujourd'hui, proléger les intéressés contre l'excès
INTRODUCTION 57

des privations, car la quantité de produit qu'elle contient


sera encore plus grande qu'aujourd'hui ; mais elle entraî-
nera pourtant, dès qu'elle se mettra à décroître, cette mal-
satisfaction croissante qui aboutit à nos crises commer-
ciales, — phénomène qui s'accomplit sans qu'il y ait de la
faute des capitalistes, tout simplement parce que les capi-
talistes règlent l'étendue de la production sur la grandeur
donnée des parts.
Nos crises commerciales diffèrent donc de ce qui arrive
dans votre village, tant au point de vue de la misère des
ouvriers que de Yengorgement des marchandises, — et en-
core tant au point de vue de la cause de l'engorgement que
des moyens d'y remédier.
Dans votre village — récapitulons brièvement encore
une fois — la misère des ouvriers a pour cause la faiblesse-
des salaires et non l'engorgement ou l'obstruction du mar-
ché. Dans nos crises commerciales elle est due à l'engorge-
ment et non à la faiblesse du salaire.
Dans votre village, la misère subsisterait alors même que
les entrepreneurs se mettraient à hbriquer d'autres mar-
chandises, c'est-à-dire alors même que l'engorgement du
marché prendrait fin, puisque les salaires resteraient selon
voire hypothèse aussi bas qu'auparavant. Dans nos crises
commerciales il suffirait que l'engorgement du marché prit
fin pour que la misère disparût, puisque les ouvriers ne
chômeraient plus.
Dans votre village la misère cesserait, quelle que fût la
modicité de la part des ouvriers, pourvu que, la producti-
vité augmentant, cette part restât la même fraction du pro-
duit, pourvu qu'elle restât par exemple,après comme avant,
la moitié du produit. Les souffrances qui accompagnent
nos crises commerciales auraient encore lieu,quelle que fût
la grandeur de la part des ouvriers, si celte part ne demeu-
rait pas une même fraction du produit, quand la producti-
58 INTRODUCTION

vite augmente, et que, par suite, l'engorgement du marché


amenât le chômage.
Venons aux causes de l'engorgement. Dans voire village
il est dû à la faule des capitalistes qui persistent à fabriquer
•des objets que les uns ne peuvent pas et que les autres ne
veulent pas acheter; il n'est pas dû à la modicité de la
part des ouvriers Dans nos crises commerciales l'engorge-
1!

ment vient de ce que la part des ouvriers baisse tandis que


la productivité augmente, elle ne vient pas d'un faux calcul
des entrepreneurs.
Dans votre village l'engorgement persisterait, si élevée
que fût la part des classes ouvrières, si les entrepreneurs
recommençaient à produire au delà de la demande. Dans
nos crises commerciales l'engorgement cesserait, si faible
que fût la part des classes ouvrières, des basses les plus
nombreuses, pour, ti que celte part pût rester au même
taux, c'est-à-dire être toujours la même fraction du pro-
duit, tandis que la productivité irait en augmentant.
Dans votre village l'engorgement cesserait si les capita-
listes dirigeaient la production du côlé de marchandises
qu'ils pussent consommer eux-mêmes. Dans nos crises
commerciales, il aurait lieu même alors que ce changement
auraitilicu dans la production, si la part du plus grand
nombre diminuait tandis que la productivité augmente.
En un mol, nos crises commerciales ne sont la faule
d'aucune classe de la société ; elles sont le résultat propre
et inévitable du régime de la liberté des relations écono-
miques, abannonnées à elles-mêmes. Elles sont les phases
aiguës d'un mal chronique, dont la cause est ce vice radi-
cal de notre organisation économique actuelle, que, la pro-
ductivité pouvant croître en telle proportion que l'on vou-
dra, toutes les parts du produit social qui consistent en
salaires décroissent peu à peu dans la même proportion.
De là dans notre société, en même temps qu'un continuel
INTRODUCTION 59

accroissement de la productivité, unef continuelle malsalis-


faclion (malaise et mécontentement), de là ce mal chro-
nique de la difficulté de trouver des débouchés et de la
lutte incessante du travail aux prises avec la misère. Quand
le mal s'est traîné quelques années doucement, silencieuse-
ment, les crises éclatent ; la productivité des industries en
marche atteint lout d'un coup une telle disproportion avec
les parts du produit distribué entre les individus qu'il faut
que les ouvriers souffrent pendant des mois de la faim et
des privations et que les capitalistes voient périr une grande
partie de leurs capitaux, pour adoucir, sans plus, la vio-
lence de l'attaque et retomber dans le vieil état de langueur
et de mal chronique. Dans ma première lettre j?ai montré
par des preuves tirées de l'histoire des crises qu'elles sur-
viennent toujours après un accroissement considérable de
la productivité.
Sur ce point d'ailleurs vous accordez vous-même que
l'engorgement, dans voire village, n'est pas dû à la modicité
de la part des ouvriers, mais à d'autres causes ; car vous
expliquez fort bien que, pour faire cesser l'engorgement, il
n'y a pas besoin de modifier celfj part, qu'il suffirait'que
les capitalistes s'adonnassent au luxe.
Mais vous apercevez immédiatement un autre danger.
Vous expliquez que, dès que, grâce au luxe, un rapport
convenable sera établi, entre la production et les débou-
chés, l'épargne pratiquée par les capitalistes pourra venir
de nouveau lout gâter. Vous soutenez que l'épargne ou
l'accumulation de nouveaux capitaux ramènera nécessaire-
ment l'engorgement d'autrefois, et produira le même effet
que si les capitalistes employaient mal leurs fonds et vou-
laient produire plus d'objets de consommation que la so-
ciété n'en demande.
Vous supposez que les trois capitalistes prennent la ré-
solution « de ne pas manger leurs revenus jusqu'au der-
CO INTRODUCTION

nier sou en choses de luxe, mais de les placer à nouveau


d'une façon productive », et ce n'est pas autre chose selon
vous que fonder de nouvelles entreprises de toute sorte,
lesquelles donnerontsà nouveau des produits dont la vente
fournira les intérêts pour le capital épargné sur les revenus
non consommés des trois entrepreneurs et placés par
eux. Incontestablement ce « placer A NOUVEAU d'une façon
productive», ce « fonder de nouvelles entreprises de toute
sorte » ne peut signifier qu'une chose : augmenter les pla-
cements productifs antérieurs du montant des nouveaux.
Seulement en réalité vos capitalistes n'agissent pas con-
formément à celle résolution; car vous expliquez leur
opération en donnant cet exemple que les trois entrepre-
neurs « ne consomment plus désormais eux-mêmes que
le produit de cent ouvriers et consacrent la force des
trois cent cinquante autres avec le capital que ces ouvriers
emploient à la création de nouvelles affaires. »
En cherchant à expliquer par là les prétendues consé-r
quences de l'épargne, vous arrivez à ce résultat que/ dans
une des hypothèses, celle où les nouveaux établissements
produisent une fois encore des marchandises communes,
on retrouve l'engorgement primitif, — et que dans la
seconde hypothèse, celle ou l'on produit des articles de
luxe, ces articles eux-mêmes ne trouvent pas d'acquéreur
précisément parce fait que les trois,capitalistes ne veulent
pas consommer leurs revenus, mais qu'ils veulent en tirer
par l'épargne de nouveaux capitaux.
Il me semble, toutefois, mon honoré ami, que dans
cette description vous n'avez expliqué ni la nature de nos
crises commerciales, ni le véritable rôle de l'épargne, ni
enfin une connexion causale de l'épargne véritable avec nos
crises commerciales.
Dans un des deux cas, dans celui où les capitalistes pro-
duisentà nouveau des marchandises communes, évidemment
INTRODUCTION 61

on voit se répéter l'engorgement primitif de votre village. Ce


phénomène n'a rien de commun avec nos crises commer-
ciales ; c'est ce que j'ai déjà fait comprendre. Mais il en est
de même dans le second cas, dans celui où les capitalistes
ne veulent plus consommer les articles de luxe qu'ils pro-
duisent quand même. Cet engorgement est dû à une sot-,
tise plus grande encore, s'il est possible, des capitalistes.
En effet pourquoi produire encore des marchandises dont
personne ne veut? Et comment écouler des marchandises
dont personne ne veut ? Dans ce cas encore, le produit so-
cial fût-il même partagé d'une façon plus favorable aux ou-
vriers, les capitalistes persistant dans la même folie, l'écou-
lement des produits'subirait nécessairement le même
arrêt. Contre des engorgements de celle nature il n'y a ab-
solument aucun remède. Supposez la société pourvue de
forces productives aussi puissantes que vous voudrez, sup-
posez la distribution du produit social aussi équitable que
possible, mais admettez en même temps que les consom-
mateurs prennent tout d'un coup la résolution de ne plus
user des objets propres à satisfaire certains besoins et que
les entrepreneurs continuent néanmoins à en fabriquer,
les marchandises seront produites inutilement. Pour qui
s'impose à soi-même des privations, il va de soi qu'il n'y a
pas de richesse. Diogène aurait eu des millions qu'il n'en
aurait pas moins vécu pauvrement. Ainsi l'engorgement
du second cas n'a rienno" plus de commun avec nos crises
commerciales.
Mais je soutiens encore quelque chose de plus. Je sou-
liens que dans les deux cas les capitalistes de voire village
n'épargnent pas, que l'opération décrite pour vous n'a rien
de commun avec l'épargne telle qu'elle a lieu dans noire
société actuelle.
Que font donc, à proprement parler, vos trois capita-
listes?
62 INTRODUCTION

Dans le premier cas, ils ne fontque retirer une partie du


capital précédemment employé des productions où on l'em-
ployait et le placer dans de nouvelles, dans lesquelles on
crée de nouveau des marchandises communes répondant à
des besoins déjà satisfaits. En effet vous dites expressément
que les forces des (rois cent cinquante ouvriers restants avec
le capital employé par e?^sont consacrés aux nouvelles pro-
ductions. Rendons-nousbien compte que cela revièntaufond
à ceci : les trois capitalistes renoncent aux profits qu'ils ti-
raient de l'ancien emploi de leur capital et cherchent à les
rattraper en l'employant autrement. En effet, s'ils con-
sacrent à de nouvelles entreprises les ouvriers occupés au-
paravant à n'importe quoi elle capital que ces ouvriers em-
ployaient, naturellement avec les anciennes entreprises
disparaissent aussi les profits qu'on en tirait. Remarquez
en outre que par celle opération, appelée par vous épargne,
le capital du village n'est pas accru le moins du monde et
que, par conséquent, les profils des capitalistes ne sont pas
non plus augmentés. Tout ce qu'il y a de réel au fond,dans
l'opération décrite par vous le voici : les capitalistes disent :
« Nous ne voulons pas continuer plus longtemps une par-
tie de ce que nous avons fait jusqu'à présent, et, parlant,
nous allons employer à autre chose les ouvriers et les capi-
taux que nous employions à ceî^ »
Dans le second cas ils n'épargnent pas davantage. Cette
fois ils continuent de produire des articles de luxe et les
laissent périr sans en faire usage. Ils forment le propos de
passer du luxe à l'ascétisme.
Mais, je vous le demande, mon honoré ami, l'opération
de vos capitalistes, dans un cas comme dans l'autre, est-
elle l'épargne ? Dans le premier cas, est-ce épargner que
non pas accroître, mais simplement placer autrement le
capital existant déjà? Est-ce épargner que de placer le ca-
pital préexistant d'une façon si désavantageuse que les
INTRODUCTION 63

épargneurs, au lieu de produire des marchandises d'une


certaine valeur comme auparavant, ne produisent plus que
des marchandises dont le besoin est déjà amplement salis-
fait ? — Dans le second cas, est-ce épargner que de laisser
périr les produits sans en faire usage, en d'autres termes
de jeter à l'eau son revenu ? Telle est de toute évidence
l'opération de vos capitalistes. La seule question est de
savoir si cette opération est ce que l'on appelle dans le
monde économique actuel l'épargne. Assurément non.
Epargner signifie précisément le contraire de lout
cela.
Epargner sur ses profils, c'est aujourd'hui augmenter
sa fortune ou son capital (Kapitalvermogen) sans que par
là le capital préexistant soit placé autrement ou anéanti.
C'est continuer ses anciennes entreprises pour y en ad-
joindre de nouvelles. Aujourd'hui l'homme qui épargne
tire de ses anciens capitaux les profits qu'il en tirait aupa-
ravant ; son but est de tirer des nouveaux capitaux des pro-
fits nouveaux et supplémentaires. Il se peut que, pour une
cause ou pour une autre, il ne réussise pas, il se peut qu'il
n'ait pas bien calculé, il se peut que les nouvelles affaires
ne soient pas si lucratives qu'il croyait, mais il ne réduit
jamais son intention en épargnant, à placer ses anciens ca-
pitaux d'une façon improductive et à conserver ainsi lout
au plus sa fortune dans l'état où elle était. Celui-là même
qui ne veut pas placer à nouveau ses épargnes, mais seule-
ment les entasser comme les avares de la plus sotte espèce,
ajoute du moins de nouvelles valeurs à celles qu'il possédait
déjà, il grossit du moins sa fortune, s'il est assez sot pour
ne pas grossir ses revenus. — Vous voyez que l'épargne des
gens de voire village diffère du tout au lout de l'épargne au
sein de la société actuelle.
Toutefois je vous accorde, — et la science vous devra de
la reconnaissance pour avoir appelé de nouveau l'attention
64 INTRODUCTION

sur ce point — que les économistes méconnaissent le


rôle de l'épargne et le surfont. Ils ne comprennent pas la
plupart du temps la vraie nature de cette opération. Ils lui
attribuent une importance. absolue tandis qu'elle n'en a
qu'une relative. Ils expliquent notamment la nécessité de
l'épargne par la nature du capital, tandis qu'ils auraient
dû l'expliquer par l'existence de la PROPRIÉTÉ des capitaux.
En conséquence ils reconnaissent celte nécessité pour tous
les états sociaux concevables, ceux du moins qui' tendent
au bien-être et à la civilisation, — tandis qu'ils n'auraient
dû la reconnaître que pour un état social dans lequel
existe la propriété des capitaux, c'est-à-dire, dans lequel les
hommes sont divisés en deux classes, les uns travaillant et
le produit du travail appartenant aux autres. L'argumen-
tation de Mill rapportée précédemment, argumentation
destinée à montrer la nécessité absolue de l'épargne (on
peut parfaitement l'employer contre vous qui doutez même
de l'utilité de l'épargne de la part des capitalistes) s'écroule
devant cette question :
Qu'arriverail-il si les ouvriers aussi, dans le cas où ils
n'augmentent pas du même Irain que le capital, se met-
taient à épargner ?
Gela est inévitable. Il faudra bien que le dernier mot de
l'économie politique soit non pas : a travaille et prive-toi»
mais « travaille et jouis du fruit de ton travail ».
Si les économistes sont tombés dans celle erreur sur la
nécessité absolue ou l'utilité absolue de l'épargne, c'est
uniquement'parce qu'ils ont identifié ou pris l'une pour
l'autre trois idées très différentes, les idées de productivité,
de capital et de propriété du capital, Confusion d'autant
plus fâcheuse qu'elle a donné lieu à l'erreur funeste qui
voit dans l'accroissement du capital d'un pays l'unique
moyen d'améliorer la condition des classes ouvrières.
Je suis donc obligé, avant de continuer l'examen de
INTRODUCTION 05
l

votre exemple, et particulièrement avant de discuter la


question de savoir s'il exprime bien la nature de nos crises
commerciales et si elles sont causées réellement par
l'épargne des capitalistes, je suis obligé, dis-je, de rompre
le fil de mon élude, de commencer par élucider l'idée
d'épargne et, pour cela, d'entreprendre une étude appro-
fondie du capital. Quand celte élude sera terminée, seule-
ment alors je pourrai reprendre ma discussion.
Il faudra certainement remonter un peu haut, car non
seulement le capital est le foyer de la question sociale, mais
la nature ne peut en être comprise si l'on ne pénètre à
fond le principe de la'vie économique, la division du tra-
vail ; or précisément sur ce point les économistes ont été
exlraordinairement superficiels.
Du reste, dans ces lettres, je ne veux livrer que des résul-
tats scientifiques. Le lecteur intelligent ne me reprochera
donc pas de traiter des sujets peu pratiques, ou de ne pas
me mettre en les traitant à la portée de tout le monde. Si
j'ai raison tout viendra en son temps : on me comprendra
et les conséquences pratiques suivront.

Rodberlu&
PREMIERE PARTIE

Je veux répondre à quatre questions :


1° En quoi consiste le capital ?
V Comment naît et grandit le capital ?
3° Comment se reconstitue le capital?
4° Quel est le rapport du capital et du revenu?
Bastiat dans ses Harmonies économiques, au début du
chapitre sur le capital s'exprime ainsi :
« Les lois économiques agissent sur le même principe,
qu'il s'agisse d'une nombreuse agglomération d'hommes,
de deux individus, ou même d'un seul, condamné par les
circonstances à vivre dans l'isolement. L'individu, s'il pou-
vait vivre quelque temps isolé, serait à la fois capitaliste,
entrepreneur, ouvrier, producteur et consommateur. Toute
l'évolution économique s'accomplirait en lui. En obser-
vant chacun des éléments qui la composent : le besoin,
l'effort, la satisfaction, l'utilité gratuite et l'utilité onéreuse,
il se ferait une idée du mécanisme tout entier, quoique ré-
duit à sa plus grande simplicité. »
Cela est faux, radicalement faux.
Eu premier Heu, il peut bien y avoir, dans le cas d'un
individu isolé des idées économiques et une évolution éco-
nomique, mais il ne peut y avoir ni klée, ni évolution qui
relève de l'économie politique, et c'est pourtant de cela
uniquement que traite Bastiat. L'économie politique ne
commence qu'avec la division du travail et la division du
travail exclut l'isolement.
68 PREMIER!! PARTIE

En second lieu la vie économique d'une société prend


une forme et un développement tout différents si le travail
et la possession du capital ne sont pas séparés, c'est-à-dire,
comme je l'expliquerai plus loin, sous un régime où le
sol et le capital sont communs et où chacun a la propriété
de la valeur du produit de son travail, — ou s'ils sont sé-
parés, c'est-à-dire sous le régime actuel de la propriété du
sol et du capital.
En troisième lieu enfin, le capital lui-même, selon que
le travail et la possession du capital sont réunis ou séparés
prend des formes différentes à tous les points de vue aux-
quels je veux l'étudier.
Je montrerai donc, avant tout autre chose, comment
l'objet de l'économie politique ne se montre que là où il y a
division du travail ; j'analyserai ensuite dans ses traits les
plus essentiels la différence d'un régime économique où la
propriété du sol et du capital existe et d'un régime écono-
mique où la propriété du sol et capital n'existe pas ; alors
seulement je ferai aux quatre questions concernant le'capi-
tal des réponses appropriées aux différents régimes écono-
miques. La comparaison rendra peut-être clair ce que les
traités d'économie politique ont laissé malheureusement
dans l'obscurité.
CHAPITRE PREMIER

LA DIVISION DU TRAVAIL PRINCIPE FONDAMENTAL


DE L'ÉCONOMIE POLITIQUE

Faites-vous une idée claire de l'état d'isolement écono-


mique et vous verrez qu'il n'y a pas là d'objet pour lîéco-
nomie politique.
Il faut entendre par isolement économique la vie que
mènerait un individu seul, sans aucune relation écono-
mique avec d'autres, produisant seul et pour lui seul les
moyens de satisfaire ses besoins. Une situation économique
comme celle-là est la négation pure et simple de la division
du travail, et parlant aussi de l'échange qui n'est qu'une
forme du partage du produit, le partage du produit présup-
posant déjà lui-même la division du travail(1). En réalité
l'échange a déjà pour fondement un état de choses dans
lequel les individus produisent les uns pour les autres, et
non plus chacun pour soi seul, ce qui est la négation de
l'isolement économique. En d'autres termes l'isolement

(1) Il y a en ceci une confusion que l'on trouve par exemple


chez Bastiat. Il dit d'ordinaire échange au lieu de division du tra-
vail, prenant ainsi la partie pour le tout, l'acte de la distribution
pour l'ensemble des phénomènes économiques, et môme une
simple forme accidentelle de la distribution, la forme individua-
liste de l'écIiange,pour l'ensemble complexe des relations écono-
miques.
70 PRMMIÎÎRE PARTIR

économique c'est, au point de vue économique l'indivi-


dualisme parfait,
,
Dans cet état on trouve, sans doute, certaines idées écono-
miques, celles de besoin, moyen de satisfaction, travail,
produit, capital dans un certain sens de ce mot, revenu,
consommation, estimation du produil d'après ce qu'il
coûte (le travail), estimation du produit d'après la satisfac-
tion qu'il procure.
On y trouve aussi certaines fonctions économiques dont
l'exercice est nécessaire : des fondions qui se rapportent à
la production, et dont la règle suprême sera de créer avec
aussi peu de travail que possible, le plus de produil pos-
sible ; — et des fonctions qui se rapportent à la consom-
mation et dont la règle suprême sera de satisfaire avec le
moins de produit possible le plus de besoin possible.
Il y aura donc déjà une production et une consommation,
deux choses comprises dans l'idée d'une économie en géné-
ral, c'est-à-dire d'une administration des produits du tra-
vail. Mais il ne peut y avoir, dans l'état d'isolement éçono '
mique ni d'autres idées ni d'autres fondions que celles-là.
En particulier on ne peut rencontrer dans cet étal ni les
idées de besoin social, de production sociale, de produil so-
cial, de capital social, de revenu social, ni celles de dis-
tribution et de circulation, de valeur et de monnaie. Toutes
ces idées sont en raison du caractère individuel de l'état
supposé également impossibles et inutiles ; elles dépassent
par leur nature même le domaine de l'économie indivi-
duelle.
De même, il n'est pas besoin d'autres fonctions que celles
mentionnées lout à l'heure et relatives à la production et
à la consommation pour atteindre le but final de toute
économie. Par exemple, il n'est pas besoin d'une fonction
spéciale ayant pour objet d'abord de connaître les besoins
et ensuite de maintenir la production au niveau des besoins
CUAr. I, — LA DIVISION' DU TRAVAIL 71

connus; ni d'une fonction spéciale ayant pour objet


d'élever la production au niveau des moyens de production
existants; i\i d'une fonction spéciale ayant pour objet de
veiller à la répartition entre les producteurs ou simplement
de veiller à ce que chaque individu reçoive réellement son
produit. Ce sont là sans doute des conditions nécessaires
pour que la fin économique soit parfaitement atteinte. En
effet, à quoi servirait à l'individu de créer le plus de pro-
duit avec le moins de travail possible, si le produit créé
n'était pas propre à satisfaire ses besoins? A quel point son
bien-être ne serait-il pas amoindri, si la quantité de pro-
duit ne répondait pas à ses moyens de production, à son
travail disponible? Quelle peine perdue en produisant, si
son produit lui échappait, qu'un obstacle quelconque lui en
ôlal la jouissance? —Mais dans l'état d'isolement écono-
mique toutes ces conditions se trouvent d'elles-mêmes rem-
plies, soit par un pur acte de la volonté de l'individu, soit
par les circonstances mêmes. L'homme isolé qui ne pro-
duit que pour lui-même possède la connaissance immédiate
de ses besoins ; il a seul la possession et la disposition im-
médiate des moyens de production existants ; enfin il de-
meure continuellement par le fait même en possession de
tous ses produits. Sa production correspondra, par consé-
quent, d'elle-même à ses besoins et à ses moyens de produc-
tion, son revenu sera toujours de lui-même égal à son pro-
duit. Des fondions économiques spéciales tendant à réali-
ser ces diverses conditions sont donc tout à la fois impos-
sibles et inutiles.
Il suit de là encore que, dans l'état d'isolement écono-
mique tous les phénomènes sont enfermés dans les doux
domaines de la production et de la consommation. Pourvu
que l'individu fasse ce qu'il faut en ces deux sphères, son
activit économique répond complètement à sa fin, il ob-
tient le maximum de satisfaction économique. Le domaine
72 PREMIÈRE PARTIE

de la production confine immédiatement h celui de la


consommation. Il suffit que les produits soient amenés
dans l'un à leur achèvement pour se trouver d'eux-mêmes
dans l'autre. Il n'y a pour ainsi dire plus entre eux d'in-
tervalle que les produits aient à franchir et qui forme un
troisième domaine, un troisième ordre de phénomènes
économiques.
AVEC LA DIVISION DU TRAVAIL TOUT CHANGE COMPLÈTE-

MENT.
La division du travail établit entre les individus une
COMMUNAUTÉ (Gemeinschafl).
Cette communauté (ou solidarité) imprime à toutes les
idées économiques qui appartiennent déjà à l'étal d'isole-
ment un CARACTÈRE NOUVEAU, qui les fait sortir du champ
de l'économie individuelle bornée à la production et à la
consommation.
Elle introduit des idées économiques NOUVELLES sans
analogues dans l'étal d'isolement.
Enfin elle requiert, en vue de sa propre organisation,
toute une SÉRIE DU NOUVELLES FONCTIONS, lesquelles réunies
à ces nouvelles idées forment un ensemble nouveau, un
troisième système économique, un système SOCIAL. Ce troi-
sième système économique, né de la COMMUNAUTÉ établie
entre les individus par la division du travail, d'un carac-
tère essentiellement SOCIAL OU COMMUNAUTAIRE, sans déné-
gation possible, — voilà l'objet de I'ÉCONOMIE POLITIQUE.
Je vais maintenant donner la preuve de ces thèses. Si je
réussis, la manière habituelle de concevoir notre science
pourrait éprouver une modification essentielle.
Cependant, je suis obligé de remarquer encore aupara-
vant que le concept de la division du travail doit être en-
tendu autrement qu'il ne l'est par Adam Smilli au début
de son célèbre ouvrage.
Les économistes, leur illustre maître en tête, non seule-
CUAP. I, — L\ DIVISION DU TRAVAIL 73

ment ont toujours mis en lumière le côté individualiste de


ce phénomène, non seulement ils l'ont toujours -conçu
comme quelque chose de restreint à l'enceinte d'une ma-
nufacture et à un groupe d'opérations techniques, mais ils
n'en ont fait ressortir que les effets sur la production.
Ainsi en premier lieu (prédominance du point de vue
individualiste) ils ont défini la division du travail, le régime
dans lequel chaque individu ne produit qu'une espèce de
choses ou n'accomplit qu'un seul acte de production.—
En second lieu (point de vue tout local et technologique) ils
n'ont eu présente à l'esprit que la division du travail à l'in-
térieur d'une manufacture. En troisième lieu (préoccupa-
lion exclusive de la production) ils n'ont appelé l'attention
que sur le merveilleux accroissement de la' production
comme effet essentiel de la division du travail. Celle "con-
ception se montre bien dans le célèbre exemple de la fabri-
cation des épingles. La division du travail, prise en ce sens,
a donné lout ce qu'elle peut, quand les individus ont pro-
duit tous ensemble tant de fois plus d'épingles.
Si les économistes s'en sont tenus à celle conception
étroite, sans grand intérêt, étrangère à l'idée de l'unité so-
ciale, cela lient à deux circonstances. La première est que
la science économique naquit au xviu° siècle, époque d'in-
dividualisme qui a marqué de son empreinte presque tous
les concepts sociaux alors élaborés. La seconde est que
l'idée de l'unité sociale dans l'ordre économique ne s'est
réalisée d'abord que dans l'idée de la richesse sociale, sans
qu'on y fit entrer assez la considération de la façon dont
celte richesse est distribuée. L'économie politique, comme
tous les êtres, est venue au monde mal conformée; indivi-
dualiste là où elle devait être sociale ou communautaire
et inversement.
Mais l'essence de la division du travail n'est pas dans
son aspect individuel, elle est dans son aspect social ou
74 PRCM1KRE PARTIE

collectif (Kommunismus). Le véritable nom de la division


du travail devrait être COMMUNIOÎ: ou COMMUNAUTÉ du tra-
vail.
Celle communauté du travail ne se manifeste pas com-
plètement dans l'étroite enceinte d'une manufacture et dans
le cercle restreint des opérations de la technique indus-
trielle;— elle se manifeste dans la vaste étendue de la
terre lout entière dè[Link] les hommes ont entre eue quelque
relation d'ordre économique, c'est-à-dire dès qu'ils vivent à
quelque égard sous le régime de la (livision du travail. La
division du travail MONDIALE, dont Gioja a, le premier,
mis l'idée en lumière, voilà la véritable division du tra-
vail.
Enfin ce n'est pas l'accroissement de la production, l'aug-
menlalion de la richesse nationale qui forme pour ainsi
dire l'autre moitié essentielle de l'idée qui nous occupe,
mais la façon dont le produit du travail commun EST DIS-
TRIBUÉ. La division du travail pourrait lout aussi bien s'ap-
peler la division du PRODUIT DU TRAVAIL, celte idée n'étant,
que le complément nécessaire de la première.
En ce sens, la division du travail, est donc quelque
chose de bien autrement important quele phénomène dont
on donne un exemple en racontant la fabrication des
épingles. En ce nouveau sens elle est le lien qui fait d'une
agglomération a"individus une SOCIÉTÉ économique, comme
la morale et le droit en font une société morale (éthique)
comme la langue et la conscience populaire (Volksbewust-
sein) en fortt une société intellectuelle. La division du tra-
vail en ce sens supérieur, est un des éléments fondamen-
taux delà vie sociale, elle est celle communion économique
par laquelle chacun travaille pour tous et tous pour cha-
cun. Celte règle de la suprême solidarité en est le dernier
principe.
Permettez-moi de considérer rapidement comment cette
CUAP, I. — LA DIVISION DU TRAVAIL ïb
communion du travail se manifeste dans les phénomènes
économiques.
On imagine d'ordinaire les choses comme si chacun pro-
duisait un certain objet d'un bout à l'autre, et qu'il
l'échangeât ensuite contre les choses dont il a besoin, Celte
façon de se représenter les choses n'est pas seulement in-
compîMe, elle .est incorrecte. Non seulement elle ne donne
pas une idée complète de la connexion intime établie parla
division du travail, mais elle prend la division du travail
précisément par le côté opposé, par le côté individuel.
Si l'on veut se faire une idée complète et correcte, il
faut, avant tout, écarter de l'idée de la division du travail
tout ce qui n'est pas essentiel, notamment la distinction des
ouvriers et des propriétaires du sol et du capital. Si
énormes que soient aujourd'hui les effets historiques et
pratiques de celle distinction, elle est pourtant quelque
chose de purement accessoire dans l'idée que nous éluci-
dons. A cet égard les propriétaires ne sont que les direc-
teurs des entreprises particulières de production, ce qu'ils
étaient effectivement avant que l'énorme élévation de la
rente foncière et l'accumulation des capitaux leur, permît
de mettre à leur place d'autres directeurs choisis parmi les
ouvriers les plus diligents, et de les rémunérer par la ces-
sion d'une partie de la rente, tout en ayant eux-mêmes assez
du reste.
Et puis, la production sociale prise dans son ensemble
ne se divise pas en des productions de différents objets par
des producteurs différents ; elle forme une suite de produc-
tions par lesquelles différentes classes de producteurs con-
courent l'une après l'autre, à la création des mêmes objets.
Ainsi la classe des producteurs de produit brut (industries
agricoles, industries exlraclives) conduit la création des pro*-
duits jusqu'à un certain point; la classe suivante, une
classe intermédiaire de producteurs (industries moyennes*
70 PREMIÈRE PARTIE

Ilalbfabrikanten) poussent les produits jusqu'à un autre


point; celle des Eabrikanlen jusqu'à un autre encore; une
aulre classe y met la dernière main et en fait des objets im-
médiatement disponibles pour la consommation. Peu im-
porte en combien de degrés la production est scindée, peu
importe que le nombre n'en soit pas le même pour tous les
produits; cette production scindée ou par échelons est le
•premier fondement de la division du travail.
Quoique les opérations de production ne puissent avoir
lieu pour un même produit que l'une après l'autre, cepen-
dant toutesles productions scindées se font continuellement
et toutes en même temps. C'est là un autre élément essentiel
de la division du travail. Expliquons-nous, D'abord, dans
chacune des sections successives ou des phases de la pro-
duction, aussitôt que le travail a terminé une certaine
quantité de produits, il en commence une nouvelle quantité.
Par exemple, quand les filaleurs ont fini de filer une cer-
taine quantité de laine, c'est le tour d'une nouvelle quan-
tité. Secondement, en même temps que les producteurs du
premier degré (Rohproducenten) travaillent, ceux du se-
cond degré (Ilalbfabrikanten) travaillent également de leur
eôlô; par exemple en même temps que les filateurs pro-
duisent une certaine quantité de fii, les cultivateurs pro-
duisent de leur côté une nouvelle quantité de laine. Et
ainsi de suite à travers tous les degrés de la production.
Naturellement le produit qui passe ainsi à un stade nou-
veau de la production est nécessairement celui que les
producteurs du degré précédent ont créé pendant la pé-
riode précédente.'De là ces deux conséquences : d'abord
ia masse entière du produit est dans un continuel mouve-
ment, elle est poussée pour ainsi dire en avant, jusqu'au
moment où elle tombe dans la consommation-;< et puis,
le produit de chaque degré renferme en lui les pro-
duits de tous les degrés précédents et par conséquent
[Link]. 1. — LA DIVISION DU TRAVAIL 77'
le produit amené à son complet achèvement dans la der-
nière phase de la production représente le travail, le tra-
vail simultané de toutes les sections de la production d'un
bouta l'autre.
Celte division de la production en degrés successifs ou
sections est croisée par une autre.
Les différentes classes de producteurs ou les occupations
des différents degrés successifs se divisent de nouveau en-
un certain nombre de classes ou d'occupations différentes.
La production primaire (Rohproduklion) se divise en agri-
culture, mines, etc. Il en est de même des autres sections
(ou DEGRÉS) de la production : chacune comprend plusieurs
branches d'industries ou industries d'ESPÈCE différente-
(Produklionsfiicher).
La division du travail est poussée plus loin en-
core.
Chaque industrie (Produktionsfach) se divise en groupes
industriels distincts, en entreprises distinctes, comme cela
s'appelle aujourd'hui ; et dans celles-ci le travail est de-
rechef divisé, c'est-à-dire que des ouvriers différents exé-
cutent par fraction le produit industriel spécial. Par
exemple l'agriculture, qui forme une branche particulière
de la production primaire se divise en une foule d'exploi-
tations agricoles distinctes, dans chacune desquelles encore
un certain nombres d'ouvriers agricoles se partagent le tra-
vail.
Je vous le demande, mon honoré ami, quel est donc le
véritable caractère de toutes ces divisions comme on dit ?'
N'est-ce pas la mise en commun ou la COMMUNAUTÉ du

du travail? — Si la division la plus vaste en grandes
sections successives (degrés ou phases) a pour effet de faire
passer la masse entière du produit par les mains de tous et
cause ainsi la communauté du travail sous sa forme la.
plus vaste, la division du travail dans ses dernières rami--
78 FRRMIÈRB PARTIE

ficalions, par exemple, dans les fabriques ou un ouvrier ne


fait qu'aiguiser continuellement des épingles, n'est encore
là qu'une mise en commun du travail, une communauté
de travail. D'un seul mol c'est du communisme, non pas
il est vrai un communisme juridique, mais un commu-
nisme de fait, — non le communisme quant au produit,
mais le communisme quant à la production; pourquoi
écarter pour désigner une chose l'expression qui la signi-
fie le mieux? (1)
Tels sont les traits essentiels de la division du travail ou
du moins de la première moitié de celle idée. Quels
sont ceux de l'autre moitié, c'est-à-dire delà division du
produit du travail, de ce que l'on appelle la répartition ou
distribution!
Il est clair qu'ici le côté individuel doit ressortir davan-
tage, car il s'agit en définitive de la satisfaction des be-
soins des individus comme tels.
Mais cela n'a pas lieu, sur ce point même, dans la me-
sure que l'on a supposé. ,
Avant tout, il n'y a jamais que la moindre partie de la
masse des produits actuellement existants qui soit objet de
répartition DÉFINITIVE, — à savoir cette partie qui vient
d'arriver à son entier achèvement dans la dernière phase
de la production. Quant à tout le reste du produit, il a
beau passer et repasser des mains d'ouvriers dans les mains
•d'autres ouvriers, ou comme aujourd'hui, clans les mains
d'autres propriétaires, il demeure sans cesse en réalité
objet de communauté, c'est-à-dire de travail com-
mun.
En outre, celle partie de la masse entière du produit
qui devient objet de répartition définitive ne se partage
(1) La limitation actuelle de la nolio'n de communisme à un
état de chose dans lequel une autorité publique distribue arbi-
trairement les produits, est une faute qui a déjà eu de fâcheuses
conséquences théoriques et qui peut avoir aussi des effets dan-
gereux dans la pratique.
CIIAP, I, <— L\ DIVISION DU TRAVAIL 79

jamais entre les individus seulement; une part en est dis-


tribuée entre, les individus, mais une autre part est at-
tribuée à la société môme EN TANT QUE SOCIÉTÉ, représentée
soit par l'état, soit par la commune. Cela revient à dire
que de celle partie de la masse des produits qui esl prêle
pour la répartition une grande partie encore reste com-
mune. Il s'agit ici de communauté au sens juridique du
mot. Ce n'est pas tout. La plupart des produits répartis
entre les individus demeurent encore en réalité dans une
sorte de communauté quant à l'usage.
Enfin la part qui revient aux individus mêmes en tant
qu'individus se partage non seulement entre ceux qui par-
ticipent à la- division' du travail dans l'ordre matériel, la
seule que j'aie eue en vue jusque présent, mais encore
cnlre tous ceux qui participent à cette autre division du
travail la plus vaste et la plus universelle, vaste empiredont
la division économique du travail n'est qu'une province;
et encore le partage ne se fait pas seulement entre tous les
participants à celle division universelle du Iravail'comme
individus, il se fait entie eux d'une part et la société même
d'aulrepart. Par exemple, ce n'est pas seulement l'ouvrier
qui aiguise continuellement des épingles qui prétend une
part dans la répartition de la portion des produits des-
tinée aux individus, c'est aussi quiconque participe à la
production scientifique ou artistique ou bien quiconque est
chargé à litre permanent ou temporaire d'un emploi ou
d'un service social (Ami). En effet, dans la division uni-
verselle du travail au sens le plus vasle, les derniers sont
tout autant que le premier des coopératcurs ; et si les pro-
ducteurs desobjets matériels jouissentdu fruit du travail des
' savants et des artistes et par là seulement sonl en élal de
s'adonner exclusivement à la production des objets ma-
tériels, en revanche les savants et les artistes ne peuvent
s'adonner exclusivement à la production des trésors
80 PRIïMIKRIÎ PARTIU

de la science et de Tari que parce qu'ils ont leur part


dans la jouissance des produits matériels (I). '
Si tous sont appelés à la jouissance de lotit, la production
des moyens de jouissance demeure toujours l'afiairc spé-
ciale de quelques-uns. Et ce ne sont pas seulement les in-
dividus qui prétendent avoir part à celle répartition uni-
verselle; la société môme, en tant que société, a des
besoins pour la satisfaction desquels elle aussi peut
prétendre avoir une pari de l'ensemble du produit.
Ainsi, ce n'est jamais que la moindre portion du produit
résultant du travail commun, qui arrive à la distribution
définitive au sein de la société. De celle portion même une
partie considérable et de plus en plus grande demeure
commune à la société tout entière. Et de la partie qui
estdestinée àl'usagedes individus eux-mêmes une part est
encore attribuée à tous ceux qui n'ont pas coopéré immé-
diatement à sa production.
J'ai fait abstraction naturellement en tout ceci des causes
qui déterminent la grandeur des parts à prétendre par les
différents intéressés.
Ces causes ont leur racine dans le droit en vigueur. Le

(i) Celle relation a donné lieu à une exlension erronée des


limites de l'économie politique. Comme il y a une division uni-
verselle du travail dont la division économique du travail n'est
qu'une partie, comme les producteurs de biens matériels tra-
vaillent pour les producteurs de biens immatériels et réciproque-
ment, comme l'on peut donner à un genre de travail comme à
l'autre le NOM'de production, on a voulu étendre le domaine de
l'économie politique aussi loin que"la division universelle du
travail et faire des biens immatériels des biens économiques.
Mais l'économie politique ne concerne précisément que cette
partie de la division universelle du travail que forme la division
du travail en vue de la production matérielle ; et bien que son
domaine comprenne par conséquent ceux des pro'duits maté-
riels qui vont aux producteurs de biens immatériels, il ne com-
prend cependant pas les services que ces derniers rendent en
retour.
CIIAP. 1. — LA DIVISION DU TRAVAIL 81

droit public détermine la quotité do la partie du produit


total destinée à la répartition définitive qui doit rester ju-
ridiquement bien commun de la société tout entière, Le
droit privé, le droit relatif à la propriété renferme en par-
tie les causes d'où dépend la grandeur des parts à pré-
tendre par les individus. Toutefois la grandeur de ces parts
est déterminée partiellement aussi par le droit public, par
exemple en ce qui louche les appointements des fonction-
naires. De même il arrive parfois que le droit privé (das Ei-
genthumsrecht) détermine, dans la réalité, ce qui doit res-
ter à l'état de bien commun ; c'est ce qui arrive, par
exemple, dans le cas d'établissements publics entretenus
par des particuliers.
J'ai fait abstraction également de la forme sous laquelle
ces prétentions se réalisent, des voies et moyens par les-
quels les intéressés reçoivent leurs parts. Cela est l'affaire
des fondions économiques dont il sera question plus loin,
fonctions qui, par suite de l'existence de la propriété du
sol et du capital, sont pour la plupart exercées par des
particuliers — quoique dès aujourd'hui certains organes
sociaux, par exemple le ministre des finances, les exercent
<m partie.
Mais ni les causes qui déterminent la grandeur des parts
à prétendre, ni la manière dont ces parts sont effectivement
obtenues ne changent rien à ce fait que dans la division
du produit du travail, dans la répartition, apparaît au
premier plan le caractère de communauté. La division des
fruits du travail est, elle aussi, si l'on considère les choses
telles qu'elles sont en réalité, pour la plus grande partie
une communauté des fruits du travail, un commu-
nisme (l).
(I) Il ne faut donc pas avoir une si grande terreur du commu-
nisme. Les faux systèmes communistes peuvent seuls être dan-
gereux. Nous vivons en plein communisme, le communisme est
Rodbertus 6
82 PREMIÈRE PARTIR

Cette communauté économique établie entre les indi-


vidus, dans l'espace et dans le temps, par la<division du
travail, ne manque pas d'imprimer à toutes les notions
économiques qui s'offrent-déjà dans l'état d'isolement un
caractère communiste ou social, qui les fait sortir du
domaine de l'économie individuelle bornée à la production
et à la consommation.
A côté, ou plutôt au-dessus du besoin individuel, de la
production individuelle, du produit, du capital, du revenu
individuels etc., on trouve les idées de besoin social, de
production sociale, de produit, de capital, de revenu
social.
Ces termes, signifient tout autre chose que la simple
agglomération des besoins, des productions, des produits,
des capitaux, des revenus individuels ; tout de même que la
société établie par la division du travail est tout autre chose
qu'une pluralité d'individus économiques juxtaposés.
La simple somme des besoins, des productions etc.,
d'une somme d'individus à l'état d'isolement économique
serait une simple agglomération de besoins, de productions,
de produits etc., individuels. Tandis que les idées de besoin
social, de produit social etc., enferment toutes le même
caractère de communauté impliqué dans la division du
travail en général; ces termes signifient eux aussi une
communauté du besoin, une communauté de la produc-
tion etc. — Par exemple l'idée de [Link] comprend,
outre les besoins individuels (1), les besoins de la so-

Vcssence de toule société, Nous connaissons toujours en dernier


lieu ce qui nous est le plus proche, — et nous-mêmes par consé-
quent les derniers.
(1) Les besoins réellement individuels forment une partie bien
plus petite et les besoins communs une partie bien plus grande
du besoin social qu'on ne le croit ordinairement. Que l'on lasse
attention seulement à ceci que les besoins communs ne sont pas
Bculement les besoins de l'Etat, mais encore ceux de la commune
CHAP. I. — LA DIVISION DU TRAVAIL 83
ciélé en tant que société, lesquels se mêlent aux premiers,
les déterminent et les modifient de mille manières, si bien
que l'idée de besoin social a une unité organique qui ne
et même ceux de la famille en tant que" famille. Par exemple les
besoins relatifs à l'éducation des plus jeunes membres de la
famille sont des besoins sociaux
— soit que la société (Elat ou
famille) y pourvoie, soit encore que la société (Etat on commune)
y pourvoie par voie de conlrainle, soit qu'elle en laisse le soin à
la bonne volonté du chef de famille. Ces différences dans la
façon de pourvoir aux besoins ne change rien à la nature des
besoins. La question pratique est de savoir si c'est la société
elle-même en tant que société qui doit veiller à la satisfaction
des besoins de cette nature, — si c'est par voie de contrainte
qu'elle doil le faire, —,et enfin, dans ce cas, si c'est un groupe
social plus ou moins vaste que cela regarde. Je crois que pour la
solution de ce problème pratique il faut considérer si la non-satis-
faction de ces besoins nuit h la société, el, dans ce cas, si lé mal
frappe un groupe social plus ou moins vaste. Mais, la question
fût-elle tranchée en ce sens que la satisfaction doit s'opérer par
voie de contrainte et qu'elle incombe au groupe social le plus
vaste (l'étal), il n'est pas dit pour cela que l'organisation et-la
fonction centrale, nécessaire à cet effet, doive appartenir à une
autorité autonome, indépendante soit des autorités à qui appar-
tiennent les autres pouvoirs, soit de la volonté nationale. Au con-
traire un des problèmes, politiques les plus considérables, sur le
continent, est non seulement de réunir le pouvoir exécutif aux
aulres pouvoirs, mais aussi de le subordonner, ainsi réuni, à la
volonté nationale. Et tel est le sens légitime des réclamations
tendant au selfgouvernement.
Mais ce serait un second malheur pour la société que de
vouloir pour cela supprimer la centralisation, se débarrasser de
l'unité de gouvernement et revenir à l'émiettement, pour ainsi
dire, de la volonté nationale en volontés communales particulières.
— Centralisation ne signifie en réalité qu'unité de la volonté
nationale. Et ce n'est pas de la centralisation que «ont nés, sur
le continent, le despotisme et l'arbitraire policier; c'est plutôt
des fausseB théories de Montesquieu, de Mounier et de Lally
Tollendal sur la séparation des pouvoirs. Ces théories faisaient du
pouvoir exéculif un élément politique indépendant et, par sur-
croît, le faisaient résider dans une personne unique, laquelle
avait réuni auparavant en elle-même tous les pouvoirs et par
conséquent restait capable do les usurper. — En Angleterre,
dans ce pays que Ion aime à citer en exemple au continent, la
84 PREMIÈRE PARTIE

permet pas d'en faire une simple somme arithmétique. La


somme des besoins d'un certain nombre d'unités écono-
miques isolées (d'individus) ne donnerait aucune lumière
centralisation est plus grande qu'en n'importe quel pays au point
de vue de la législation, des contributions, etc. Par exemple une
commune ne peut se donner à elle-même une constitution ou
s'imposer ,à elle-même de nouveaux impôts. Cela ne peut se faire
que par la volonté centrale, par la volonté nationale du peuple
anglais tout entier, volonté concentrée dans le parlement ou
plutôt dans le roi et le parlement réunis. De même l'exécution
des lois, l'administration est plus concentrée en Angleterre que
n'importe où. Qu'il me suffise de citer l'organisation anglaise de
l'assistance et les commissions parlementaires. Mais il n'y a pas
en Angleterre de séparation des pouvoirs ; le pouvoir exécutif
réside dans le parlement aussi bien que le pouvoir législatif, ou
plutôt les trois pouvoirs résident ensemble dans les trois élé-
ments de la puissance publique : le roi,les lords et les communes.
Un de ces éléments n'a pas un de ces pouvoirs et un autre l'autre,
mais chaque élément les a tous les trois, la chambres des
communes, il est vrai, dans une mesure de plus en plus prépon-
dérante. Aussi y a-t-il en Angleterre centralisais et selfgover-
nment; ce qui veut dire que le peuple anglais se gouverne lui-
même, mais non que les communes anglaises se gouvernent'
elles-mêmes.
C'est avec intention qu'en employant partout les expressions :
communauté, communisme, j'ai appelé la chose de son vrai nom.
Il est indigne d'hommes sérieux de se renvoyer le reproche de
communisme. — Quand le parti de la Gaxelle de la Croix se sert
du communisme comme d'un épouvantai! pour ramener par la
peur la société à son idéal politique, cela veut dire tout simple-
ment qu'il préfère le COMMLNISMK du Moyen-Age k un autre.
Qu'est-ce par exemple que la propriété foncière non-libre (unlïeies
Grundeigenthum) sinon la propriété foncière assujettie à des
fins communistes, savoir l'entretien non seulement de la fa"
mille mais aussi subsidiaircment des ouvriers, réduils dès lors
nécessairement à la condition des serfs ? — Toute la différence est
que le communisme du Moyen-Age se réalise en de moindres
sphères et no peut tourner qu'à l'avantage d'un petit nombre de
personnes, tandis que le communisme que les idées libérales
cherchent sans l'avoir trouvé, prétond s'étendre à tous et faire
participer tout le monde à ses bienfaits. Seul l'individualisme
pur, celui qui ne sait voir que des arbres et qui ne voit pas
la forêt — celui qui n'a jamais pu concevoir la nature et l'impor-
CHAP. I. — »A DIVISION DU TRAVAIL 85

sur le besoin social d'une société dont les membres en


nombre égal seraient unis par la division du travail.

Par exemple 'encore le produit social grâce à la division du
lance ni de la division du travail, ni de l'ordre moral, ni de la
conscience sociale, — seul, dis-je, l'individualisme pur a le droit
de crier des deux côtés au communisme, mais sans avoir le droit
d'en faire un grief à personne. En effet, les partis communistes
(communisme du passé, communisme de l'avenir) disputent au
moins entre eux sur le plus ou moins de vérité, mais l'individua-
lisme nie toute la vérité.
La vérité est que la Société ne commence que là ou le commit'
nisme vient limiter l'individualisme, que le communisme est pré-
cisément Vessence de toute société, enfin que le cours de l'histoire
n'est que l'expansion du communisme. Cette conception ne porte
aucune atteinte ni à la liberté ni à l'égalité; bien loin de là
cette expansion du communisme entraîne nécessairement plus de
liberté et plus d'égalité. — A l'inverse plus le communisme se
resserre et se contracte en des groupes plus petits et plus cohé-
rents, moins il y a de liberté et d'égalité pour l'individu ; si bien
qu'au dernier terme, dans l'individualisme absolu, l'individu ne
serait plus que la bâte sans liberté ni égalité, le quadrupède de
Rousseau. C'est ce que prouve l'histoire tout entière.
Voilà pourquoi dans tous les grands mouvements historiques
la question la plus profonde, la question essentielle a toujours
été de chercher jusqu'à quel point le communisme peut être
élargi sans risque de manquer les avantages nouveaux attendus
de son expansion et de perdre par surcroit les avantages déjà
obtenus dans les sphères moins vastes. Mais le degré de l'expan-
sion dépend de plusieurs conditions : de la division du travail,
de l'ordre moral, de l'élévation et de l'unité de la conscience
sociale.
Ainsi, les deux termes opposés du problème social n'étant pas
la liberté et la contrainte, mais l'individu et la société, — l'anta-
gonisme des partis actuels consiste aussi essentiellement dans
une lutte entre le communisme du Moyen-Age et le communisme
moderne. Cette lutte n'a de raison d'être qu'entre deux systèmes
communistes. Quand elle se fait au nom d'un autre principe ou
sons une autre forme, comme cela a lieu de temps en temps, ce
ne sont que des épisodes de tactique, des positions particulières
occupées par les combattants, des escarmouches préparant la
grande bataille. En particulier les systèmes individualistes qui
ont prévalu et qui prévalent encore en partie dans tous les do-
maines de la vie sociale, religion, droit, morale, économie, ensei-
8G PREMIÈRE PARTIE

travail est un produit commun, tel qu'il y a une part du


travail de tous dans le produit de chacun et une part du
travail de chacun dans le produit de tous, ou que selon,
l'expression si juste de Prôudhon, le produit de chacun est
frappé en naissant de l'hypothèque de tous et le produit
de tous de l'hypothèque de chacun. De même encore le
capital social est tout autre chose que la somme des capi-
taux individuels. Il prend lui aussi la forme d'une unité
organique, sous laquelle il appartient en réalité à tous, de

gnement,. ne sont que des leviers destinés uniquement à sou-


lever pour le faire tomber le communisme restreint du Moyen-
Age. Que! meilleur point d'appui eût-on pu trouver à cet effet que
l'homme, l'individu en général? —Se placer à ce point de vue
c'était en effet supprimer en principe toute domination de l'homme
par 1 homme pour toute la surface de la' terre et toute inégalité,
au moins toute inégalité qui ne tient pas à la différence des dons
naturels. — Que l'individualisme prétende avoir une autre raison
d'être que le servir à'insttument, qu'il prétende être la vérité
absolue, c'est le monde à l'envers. Voilà pourquoi, bien que les
idées de la majorité aient encore aujourd'hui une tournure, indU
vidiualîste, il n'y a qu'une poignée d'individualistes purs. Le
« sens commun <> a beau subir l'influence des idées régnantes, il
ne se laissera jamais entraîner jusqu'à une conséquence dont la
réfutation est faite partout.
D'un autre côté de Flotte a eu certainement raison de dire que
la formule du nouveau communisme n'est pas trouvée. La cons-
cience populaire rejette — faut-il dire rejette encore ou rejette
absolument, je ne veux pas examiner — le communisme de Vëga-
ilé. Elle ne veut que l'égalité des droits (Gleichbcrechtîgung).
Mais comme on ne connaît pas encore l'organisation qui réalise-
rait l'égalité des droits — ni en ce qui concerne le droit de pro-
priété ni en économie politique, le peuple recule d'effroi comme
devant le néant, quand l'individualisme, dans son rôle passager,
menace de régler son compte au communisme du Moyen-Age,
ou même do mettre ses propres excès à la place des liens sociaux.
En revanche le peuple se rejette aussi facilement dans les

[Link] de l'individualisme quand le communisme du Moyen-Age
semble menacer les biens les plus récemment conquis et les
plus chers, les fondements du communisme de L'AVENIR, la liberté
et l'égalité des droits.
CUAP. 1. — IA DIVISION DU TRAVAIL 87

forte que les capitaux privés actuels ne sont que la distri-


bution idéale de sa valeur entre les capitalistes. C'est pré-
cisément sur celte idée que je reviendrai longuement.
Voilà pourquoi aussi l'épithôle de « national » exprime
incomplètement le caractère de ces idées. Il faut bien se
•garder de penser au sens que List par exemple donne à ce
terme. List a redonné au mot une signification individua-
liste. La nation est opposée à la nation. L'expression qui
convient le mieux à l'idée est plutôt besoin social etc.,
(Gesellschaflsbediïrfniss) et si l'épilhète de « national » a
prévalu (chez les écrivains allemands) c'est que, de même
que la société ne s'est développée que dans la nation, de
même l'économie sociale n'a été étudiée d'abord que dans
la nation. Mais avec ce caractère communiste qu'elles
doivent à la division du travail, les idées économiques dé-
passent évidemment, par leur nature comme par leur
étendue, le domaine de l'économie individuelle, c'est-à-dire
le domaine de la production et de la consommation. Le
besoin d'un individu vivant isolément peut bien, donner
une idée de la SOMME des besoins d'un certain nombre
d'individus vivant isolément, il ne peut donner la moindre
idée d'un besoi social, du besoin d'une SOCIÉTÉ réelle. De
même le produit social, le capital social ne peuvent jamais
faire l'objet, même partiellement, d'une économie indivi-
duelle, car ce sont des choses absolument différentes de la
somme des produits ou de la somme des capitaux de plu-
sieurs individus.
Celle communauté, qui fait l'essence de la division du
travail, aux idées ci-dessus expliquées en ajoute d'autres
qui n'ont pas d'analogues dans l'état d'isolement éco-
nomique.
En effet, les hommes qui ont part à celle communauté
étant dispei ses dans l'espace et se livrant à la production
en des endroits différents, la répartition du produit com-
88 PREMIERE PARTIE

mun devant être aussi, par conséquent, une distribution


dans l'espace, — la circulation des produits s'ensuit, c'est-
à-dire ce mouvement intérieur du produit social incessant
et dans lous les sens, mouvement absolument inconcevable
dans l'état d'isolement économique.
La circulation des produits enferme à son tour trois des
plus importantes idées économiques qui puissent caracté-
riser la division du travail, les idées de valeur, de monnaie
et de crédit.
Chacun collabore au produit social et chacun aussi, par
conséquent, doit recevoir pour sa collaboration une portion
de la partie du produit social destinée à être distribuée. Il
faut donc qu'il y ait une comparaison de ce qu'il apporte
à la masse, c'est-à dire de la plus minime partie du produit
total avec les choses qu'il doit recevoir pour son apport,
c'est à-dire avec les objets propres à satisfaire lous les be-
soins possibles. Celte comparaison est essentiellement une
estimalion de tous les produits particuliers et de tous les
fragments de produits entre eux au point de vue du plus
grand bien général, une estimalion de leur équivalence à ce
point de vue, de leur VALEUR. La valeur,que l'on a appelée
valeur d'échange à cause de la forme primitive sous laquelle
elle s'est montrée, n'est que l'équivalence d'un produit
avec d'autres, quand il a une valeur d'usage SOCIALE. La.
nolion de valeur n'a pas de place dans l'économie indivi-
duelle, où les produits ne peuvent être estimés que d'après
le travail qiCits coûtent à l'individu ou d'après la salisfac'
lion qu'ils lui procurent, bien que les économistes aient
parfois commis la faute de confondre ces dernières estima-
tions avec la valeur. (1).

(I) Bastiat qui s'élève si fort contre l'idée de faire résider la


valeur dans la satisfaction individuelle, la confond d'aulant plus
avec le coût de production. Mais les deux estimations d'après le
coût de production et d'après l'équivalence des produits entre eux
GIIAP. I. LA DIVISION DU TRAVAIL 8D

A côté de la valeur apparaît, comme résultat de la circu-,


lalion la MONNAIE, ce que l'on appelle moyen de circulation.
Si tous ont collaboré au produit social, et que tous aussi
doivent y trouver la récompense de leur collaboration, si
déplus une comparaison préalable de la collaboration indi-
viduelle avec la portion à recevoir ou une évaluation des
produits les uns par rapport aux autres est nécessaire, —
la répartition est une véritable liquidation des droits
(Anspriïche) particuliers de lous sur le produit commun, et
une liquidation basée sur la valeur. Au fond, par conséquent,
rien n'empêcherait de se représenter cette liquidation
comme une comptabilité générale dans laquelle chaque
participant aurait son compte dont le doit et l'avoir seraient
énoncés en valeur. Le moyen de circulation serait alors
transformé en un simple passage d'écriture ; la monnaie
serait pour ainsi dire sublimée jusqu'à n'être plus que
la forme suprême du crédit public. Quand on n'en est pas-
encore arrivé là ou si l'on ne peut y arriver, il faut que le
moyen de liquidation soit d'une autre nature et prenne la
forme de monnaie.
S'il était possible de fixer la valeur du produit d'après
le travail qu'il a coûté, on peut encore imaginer une mon-
naie qui consisterait pour ainsi dire dans les feuillets dé-
tachés du grand livre général, dans une quittance écrite
sur un chiffon de papier. Chacun recevrait ainsi un reçu de-
la valeur produite par lui, et ce reçu deviendrait en ses
mains un bon pour une valeur égale, qu'il réaliserait sur la.
partie du produit social destinée à la répartition. Je revien-
drai encore dans le cours de cette lettre sur cette espèce de
monnaie.

ou d'après la satisfaction sociale différent essentiellement l'une de


l'autre. Ce n'est qu'un des problèmes de notre temps — peut
être le plus important — de faire coïncider la valeur avec le coût
do production.
90 PREMIÈRE PARTIE

Toutefois, si, pour n'importe quelle raison, la valeur


ne peut pas ou ne peut pas encore être fixée — il faut
que la monnaie traîne avec elle la valeur qu'elle doit liqui-
der, il faut qu'elle soit elle-même un équivalent, un gage,
une garantie, c'est-à-dire qu'elle consiste elle-même en une
chose qui ait de la valeur, comme l'or ou l'argent. Elle ne
peut plus alors que dans des circonstances particulières et
d'une façon toute partielle être suppléée par des bons de
monnaie, par noire monnaie de papier actuelle.
La troisième idée qui ne fait son apparition qu'avec la
circulation est celle de crédit. Le crédit est l'assurance que
l'on a que la compensation d'une valeur livrée n'a pas be-
soin de se faire immédiatement, qu'elle se fera plus tard.
Le crédit supplée la monnaie métallique, l'argent, le capi-
tal argent et par suite aussi en partie le ce capital privé »
(Privatkapital), le capital ainsi entendu devant toujours
passer par la forme de capital argent. Je reviendrai là-
dessus également.
C'est ainsi que la communauté qui résulte de la division
du travail transforme les idées économiques empruntées à
l'état d'isolement et à ces idées transformées en ajoute de
nouvelles.
Elle entraîne, en outre, une série de fondions éco-
nomiques nouvelles qui n'appartiennent ni à l'ordre
de la production ni à l'ordre de la consommation. Dans
l'état d'isolement économique chaque producteur a
par lui-même une pleine connaissance des besoins à
satisfaire et par conséquent sa volonté seule suffit pour
1

ajuster la production aux besoins; sous le régime de


la division du travail, il s'agit de la satisfaction du
besoin soci-j.l. Mais il n'y a pas un seul producteur qui
possède par lui-même et immédiatement la connaissance du
besoin social. Il y a donc continuellement quelque chose
à Faire, une fonction à exercer, pour acquérir celle con-
CUAP. I. — LA DIVISION DU TRAVAIL 91

naissance. En outre, dans l'état d'isolement le producteur


a seul la pleine et entière disposition des moyens de pro-
duction existants, de sa force et de son capital, et par con-
séquent la grandeur de son produit correspondra toujours
d'elle-même aux moyens qu'il est prêt à employer. Mais,
avec la division du travail, chacun n'accomplissant qu'un
travail partiel et les moyens de production consistant d'une
part dans la coopération du travail social, d'autre part
dans le fruit du travail en commun,c'est-à-dire dans le capi-
tal social, aucun producteur ne se trouve plus naturelle-
ment en possession de ces moyens — Enfin, dans le premier
état, chaque producteur demeure du commencement à la
fin en possession de son produit et par suite perçoit tou-
jours par la force des choses un revenu égal à son produit;
mais dans l'état social où tous ont collaboré à un produit
commun, personne ne peut plus obtenir le revenu auquel
il a droit que moyennant une répartition.
Il faut pourtant absolument que ces diverses conditions
soient remplies, sous le régime de la division du travail
aussi bien que dans l'état d'isolement, pour que la fin su-
prême économique soit atteinte. Chaque individu pu cha-
que groupe particulier aura beau, dans l'ordre de la produc-
tion, créer beaucoup de produit avec peu de travail, dans
Tordre de la consommation, satisfaire beaucoup de besoin
avec peu de produit, si en môme temps la production sociale
n'est pas maintenue au niveau du besoin social et des moyens
de production sociaux prêts àproduire, si le revenu social ne
satisfait pas toutes les exigences légitimes particulières, il
n'y en aura pas moins une continuelle malsalisfaction tant
de la société que des individus, c'est-à-dire le pire des
maux économiques.
11 faut présentement, pour ajuster la production sociale

au besoin social, s'enquérir de celui-ci pour régler celle-là en


conséquence. Il faut, pour maintenir le produit social au
92 PREMIÈRE PARTIE

niveau des moyens de production sociaux prêts à agir, réu-


nir et organiser ceux-ci de manière à en obtenir le maxi-
mum de rendement. Il faut enfin, pour faire obtenir à
chacun sa juste part de revenu qu'une répartition soit ef-
fectuée à celle fin.
Mais ces conditions indispensables ne peuvent évidem-
ment se réaliser que moyennant des acles, opérations ou
fonctions dirigées spécialement vers cet objet.
Peu importe encore par qui, Comment et avec quel
succès plus ou moins grand, ces fonctions sont exercées.
Cela dépend des phases de développement de la société hu-
maine. Mais il faut qu'il soit bien établi en général première-
ment que ce sont des fonctions pratiques, dont l'exercice est
requis à cet effet, et secondement que la division du tra-
vail en rend seule l'exercice nécessaire. Peu importe, par
exemple, que la fonction dont l'objet est de connaître le
besoin social, et de gouverner en conséquence la produc-
tion sociale soit exercée, comme cela a lieu sous le régime
de la propriété du sol et du capital, par les différents en-
trepreneurs privés, ou, comme cela aurait lieu si le sol et
le capital appartenaient à la société, par des fonctionnaires
institués tout exprès pour cela par la société; peu importe
aussi ([lie la fonction dont l'objet est de maintenir la pro-
duction sociale au niveau des moyens de produclionsociaux,
en rassemblant le capilal et en réunissant, les ouvriers,
soit exercée, comme elle l'est dans la première hypothèse,
par les mômes entrepreneurs, ou, comme elle le serait dans
la seconde, par des fonctionnaires; peu importe enfin que
la fonction dont l'objet est de régler la répartition s'ac-
complisse, comme cela" a lieu dans le premier cas, par la
concurrence de tous sous la forme de l'offre etde la demande
universelles, ou, comme cela aurait lieu dans l'autre cas,
par la fixation de la valeur des produits cl des paris
de revenu ; — il y a là dans lous les cas des fonctions spé-
CI1AP. 1. — LA DIVISION DU TRAVAIL 93

ciales d'un caractère aussi pratique que celles dont l'objet


est de créer au moindre coût possible le plus de produit
possible, ou de satisfaire avec le moins de produit possible
le plus de besoin possible ; — et ces fonctions découlent
uniquement de la division du travail, aussi bien sous un
des deux régimes sociaux que sous l'autre. — C'est ce qui
deviendra plus clair encore, quand je traiterai plus loin '
d'un régime économique où la propriété du sol et du capital
n'existe pas et d'un autre où elle existe.
l'ensemble de ces idées économiques nouvelles et de ces
fonctions nouvelles forme évidemment un nouveau système
économique qui offre le caractère d'une économie SOCIALE,
c'est-à dire d'une économie ayant pour objet la COMMUNAUTÉ
établie entre les hommes par la division du travail. L'unité
detoutes ces idéeset fonctions économiques nouvelles, unité
qui provient de l'unité du principe qui leur est commun,
savoir la division du travail, les relie en un système. Ce
système, par son objet comme par la nature de-sa mani-
festation et par son but esl d'essence économique. En effet,
il ne se rapporte, tout comme la production et la consom-
mation, qu'à des biens matériels ; comme elles, il n'est
qu'une adminislratibn activa cl pudique de ces biens, un
ménage (Ilaushaltung); —et il tend également à assurer la
suprême fin économique, savoir la satisfaction économique
la plus élevée possible. Enfin il doit son caractère parti- •
culier à cette communauté économique qui est liée à la di-
vision du travail et qui lait précisément du système une
économie sociale.
Celte économie sociale, c'est l'économie polîtiqu'e actuelle
(Nalionalokonomio ou S'utais-wirthschafl). Elle est essen-
tiellement la science du communisme économique (1).

(1) Mario appelle celle économie sociale (Gcsellschallswirths-


chaft) économie mondiale (WeltOkonomie). Nous avons tous les
94 PREMIÈRE PARTIE

Mais ce caractère ne s'est révélé que peu à peu et pro-


gressivement.
Dans l'antiquité et au moyen âge l'économie sociale était
cachée si profondément dans les institutions politiques et
juridiques, que les esprits les plus pénétrants n'en soupçon-
naient pas l'existence. Elle apparut à la conscience* des
modernes, quand l'Etat commença à se condenser dans
une puissance centrale ; et elle vint au monde avec une
partie du corps seulement, la tête il est vrai, la Finance. —
Puis, quand la finance, à tort ou à raison, se confondit
avec la richesse nationale, à l'époque du colbertisme, le
corps suivit la tête. Enfin, ce ne fut qu'après que la philo-
sophie moderne et la révolution française eurent démontré
le droit de l'individu que notre science s'est enfin mise sur
ses pieds de façon qu'on pût en apercevoir les organes et
la voir tout entière avec ses véritables proportions. Mais
par la faute des économistes eux-mêmes, son véritable
caractère a été méconnu jusqu'à présent. J'ai déjà montré,
qu'ils en ont fait une économie nationale (Nationalokono-
mie) ou économie publique (Staalswirlhschaft), con-
ception étroite, qui répugne à la nature de la science el
qui nous a gratifiés en théorie et en pratique du fléau
de la prohibition et de la protection. De plus on a effacé
le caractère communiste qui lui est inhérent en tant que
science des phénomènes économiques commandés par la
communauté du travail, et on l'a traitée tout au rebours
en se plaçant au point de vue individualiste. Par exemple,
i

deux la même idée. L'expression Gesellschaftswirthschaft me


semble plus convenable. — Du reste on ne peut assez appeler
l'attention sur ICB « Recherches sur l'organisation du travail » de
Karl Mario. Sans doute les vues économiques diffèrent encore
aujourd'hui chez ceux qui tendent au même but, mais il n'y a
pas beaucoup d'ouvrages écrits avec plus do savoir, de profondeur
et Burlout d'impartialité que celui dont je viens de donner le
titre.
CIIAP. I. — LA DIVISION DU TRAVAIL 93

comme je l'ai déjà remarqué dans'ma seconde lettre, on


n'est pas parti du besoin social, du produit social, du ca-
pital social etc., pour passer en suile seulement à la part
que les individus prennent à toutes ces choses ; tout au
contraire, suivant l'esprit général du siècle qui plaçait l'in-
dividu au-dessus de la société, on est parti du besoin indi-
viduel pour passer de là au besoin social, comme s'il ne
s'agissait pas d'une société mais d'une simple pluralité
d'individus juxtaposés ! Le vice d'une pareille conception se
fit sentir sur tous les points, dans la théorie de la rente
foncière, dans la théorie de l'intérêt, etc. Enfin on a mé-
connu le caractère pratique attaché à toute économie, on n'a
pas vu qu'il s'agit d'un système de fonctions actives, en ne
s'apercevant pas que la propriété du sol et du capital telle
qu'elle existe aujourd'hui, enlève seule ces fonctions à la
société elle-même pour les déléguer à des personnes privées.
Mais elle ne fait que les morceler en les attribuant à des
particuliers, sans les supprimer. On a fait, en conséquence,
de l'économie politique une pure science naturelle qui,
comme toutes les sciences de la nature, doit se contenter
de contempler et de connaître. Cette science toute spécu-
lative, quand elle ne nie pas les faits, du moins se borne
d'ordinaire à exprimer le regret que la ruine el la famine
soient nécessaires de temps en temps pour conserver
Véquilibre vital de cet organisme naturel (1) ; ou bien,
quand elle pousse l'erreur jusqu'à nier les faits, elle voit
dans les antagonismes les plus criants des « harmonies
économiques »\
Toutes ces conceptions erronées ont obscurci l'essence
de l'économie politique. Mais si l'on remonte loyalement et
sans prévention à son principe» la divison du travail, si
l'on en tire loyalement et sans prévention les conséquences,

(i) Est-il donc si difficile de renoncer à oette erreur qu'un


organisme social N'EST P/S un organisme naturel?
90 rREMIÈRIÎ PARTIE

il sera impossible de méconnaître plus longtemps la véri-


table nature de noire science, Du moins, s'(| en ôlait au-
trement, la théorie pourrait perdre l'initiative sur ce
terrain. Dès maintenant l'instinct populaire l'a de-
vancée.
Je croisavoir fait ainsi comprendre la naturedela division
du travail et partant celle de la science économique mieux
qu'on ne peut le faire en prenant la voie suivie par Bastial,
en parlant de la considération de l'individu isolé. — L'éco-
nomie politique est une chose exclusivement sociale; son
objet n'est autre que ce communisme inséparable de la di-
vision du travail.
Avant la division du travail, dans l'état d'isolement éco-
nomique, même en supposant une productivité suffisante,
M ne pouvait y avoir que production et consommation; ces

deux domaines étant en contact immédiat et les produits


.passant immédiatement de l'un dans l'autre, la fin écono-
mique pouvaitêlre atteinte en ces deux domaines moyennant
une conduite convenable. Mais aujourd'hui entre ces deux
domaines la division du travail en ouvre un troisième ; au-
jourd'hui tout ce qui sort de n'importe quel point du do-
maine de la production pour passer en n'imporle quel point
du domaine de la consommation commence par traverser
ce troisième ; il faut, par conséquent, pour que la fin éco-
nomique suprême soit atteinte, que l'on pratique encore
sur ce domaine un genre spécial d'économje. C'est cette
économie là qui est l'économie sociale. N'avais-je pas
raison de soutenir, contre Dasliat, que la matière même de
l'économie politique naît tout entière de la division du
travail et qu'il n'y a pas un seul phénomène relevant de
l'économie politique à observer chez l'homme isolé?
CHAPITBE II

LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION DANS UNE SOCIÉTÉ OÙ

LA PROPRIl\É DU SOL ET DU CAPITAL N'EXISTE PAS

L'économie sociale telle que la division du travail la fait


— c'est-à-dire l'objet de ce qu'on appelle encore aujourd'¬
hui économie politique (Nationalekonomie, Staatswirth-
schafl) prend un caractère tout différent (différent toute-
fois en degré seulement), selon que l'on suppose l'existence
ou la non-exislence de la propriété du sol et du capital.
Quel est le caractère propre de la propriété du sol et du
capital telle qu'elle existe aujourd'hui? Par quelle organisa-
tion juridique faudrait-il la remplacer, en supposant qu'elle
dût disparaître et cependant la division du travail subsister
et avec la division du travail l'économie sociale?
On n'est que trop enclin à considérer le travail comme
le principe de la propriété du sol et du capital aussi bien
que de toute propriété. Pourtant à mesure qu'il est plus
certain que le travail est en. droit idéal le seul principe de
la distribution de la propriété, à mesure que la conscience
populaire se pénètre d'avantage de ce principe, il est plus
certain aussi que la propriété privée du sol et du capital est
une transgression de ce principe. Proudhon l'a démontré
d'une façon irréfutable du point de vue juridique contre
Comte et d'autres auteurs : toutefois il ne serait pas diffi-
cile de démontrer en revancjieit contre Proudhon, qu'il a
Rodbertus
X#(l(i <L\ 7
.
98 PREMIÈRE PARTIR

étendu à tort à l'idée de propriété en général des conclu-


sions qu'il aurait dû restreindre à la propriété du soj et du
capital. D'autre part je crois avoir démontré dans ma
lettre précédente, au point de vue économique cette fois,
que la propriété du sol et du capital entraîne avec elle
une violation continuelle de ce principe.
En réajitô l'effet le plus important de la propriété du sol
et du capital telle qu'elle existe aujourd'hui consiste pré-
cisément en ceci que le produit n'appartient pas AUX ou VRIERS
mais à d'autres PERSONNES PRIVÉES, précisément aux pro-
priétaires du sol et du capital. Sans doute ces propriétaires
sont quelques fois eux-mêmes des ouvriers travaillant avec
les autres, plus souvent encore des directeurs ou chefs
d'ateliers de production, et en cette dernière qualité ils se
livrent à un autre genre de travail qui mérite également
une rémunération. Mais ce n'est ni en qualité d'ouvriers ni
en qualité de directeurs, c'est uniquement en vertu de la
propriété du sol et du capital qu'ils reçoivent la pro-
priété du produit des autres ouvriers comme du leur,
tandis que les ouvriers ne reçoivent jamais en cette
qualité d'ouvriers la propriété de leur propre produit. Si
fréquente que soit l'ignorance de cet état de chose, ou
même l'opinion diamétralement contraire, — si fortement
que cela révolte le sentiment naturel de la justice, —tel
est l'état des choses partout aujourd'hui, On peut s'en
assurer dans le détail en jetant un coup d'oeil sur une in-
dustrie quelconque.- Pour s'assurer que c'est la même
chose en général il suffit de se représenter le mouvement
général du produit social, tel que je l'ai décrit, sous le ré-
gime de la division du travail. Le produit social total, dans
son mouvement général à travers les phases successives de
la production, produit, comme il l'est, dans son'ensemble
comme dans ses parties, par le travail commun, n'appar-
tient pas un seul instant aux ouvriers, ni même aux direc-
CIIAP. H. — LA PRODUCTION JïT LA RÉPARTITION 99

leurs en cette qualité, mais précisément à quelques autres


personnes, en nombre relativement restreint, aux proprié-
taires du sol et du capital. C'est à eux seuls qu'appartient
Aujourd'hui, par lots plus ou moins considérables, la pro-
priété individuelle du produit physique de l'ensemble des
ouvriers réunis. C'est uniquement comme propriété de ces
tierces personnes, qui ne sont pas des ouvriers dans le sens
que l'on a en vue ici, que le produit social dans son ensem-
ble passe, par voie d'échange, d'une phase de la produc-
tion à la suivante, jusqu'au moment où, en qualité de re-
venu social, il est distribué, C'est à ce moment seulement
qu'il échoit, pour partie, en propriété aux ouvriers, ceux-
ci réalisant en portion du revenu social les bons qu'ils ont
reçus, sous forme de salaire en argent, pour le travail- déjà
effectué. Le resle du revenu social est précisément la rente,
laquelle se distribue entre les propriétaires, divisée en
rente foncière et rente du capital selon les règles que j'ai
expliquées dans ma lettre précédente, (1)
Supposons maintenant ce régime supprimé. Par quoi
pourrait-il êlre remplacé ? — Ce ne pourra pas être par lu
PROPRIÉTÉ INDIVIDUELLE de VoUVriC)' SU)' SOil PRODUIT IM-
MÉDIAT, à moins qu'on ne veuille supprimer la division du
travail et par suite la société même et ses développe-
ments.
Jamais, dis-je, là où il y a division du travail il ne peut
y avoir propriété (individuelle) de I'OUVRIER sur son PRO-
DUIT IMMÉDIAT. Cette thèse, que j'ai déjà soutenue dans la
lettre précédente, a surprisbeaucoupde personnes. Mais, en
vérité, dites-moi comment la pointe d'une épingle pourrait
appartenir à quelqu'un et le métal même de celle pointe
ne pas lui appartenir ? — Dites-moi quel est, physique-
(1) Ce que l'on peut dire au point de vue du droit pour on
contre ce régime fera l'objet de ma cinquième lettre « sur la pro-
priété ».
.
100 PREMIÈRE PARTIE

ment, le produit individuel d'un des cinquante ouvriers


qui, sur un grand domaine rural, ont travaillé en commun,
un jour après l'autre à la préparation de la récolle ? Com-
ment pourrait s'y prendre un ouvrier propriétaire, au mo-
ment de la répartition du produit social, pour courir de
tous les côlés après son produit individuel immédiat, —
par exemple après les millions de pointes d'épingle qui s'en
vont dans tous les pays ; comment pourrait-il les rattraper
et les échanger?
Il y a là des impossibilités absolues; d'où il faut con-
clure que la propriété individuelle de l'ouvrier sur son pro-
duit immédiat ne peut avoir lieu que là où il n'y a pas en-
core de division du travail — en admettant qu'on puisse
parler dès lors de droit et de propriété en général — ; et,
à l'inverse que, avec la divisiondu travail, il n'y a que deux
systèmes possibles : ou bien le système actuel de la pro-
priété du sol et du capital, dans lequel un homme possède
le produit du travail commun d'un grand nombre d'autres
hommes, ou bien le système de la propriété sociale du êol
et du capital, système dans lequel chaque individu possède
une fraction DE LA VALEUR du produit commun. Dans au-
cun des deux cas l'ouvrier n'a la propriété individuelle du
produit immédiat de son travail. Mais dans le premier il
perd en outre la part de VALEUR qui forme la rente de
l'homme dont il vient d'être question ; tandis que dans le
second cette part de valeur demeure aux ouvriers. Le pre-
mier cas étant écarté par hypothèse, en ce chapitre, j'ai
à donner une idée plus précise de ce que serait la pro-
priété sociale du sol et du capital.
La propriété sociale du sol et du capital peut s'entendre-
de deux manières. Ou bien elle s'étend seulement au terrain
et au capital employés à la production dans chaque atelier
de production particulier— exploitations rurales, et fabri-
ques —, et par suite aussi seulement au produit de chacun*
CIIAP, II. — LA PRODUCTION F-T LA REPARTITION iOl

de ces ateliers particuliers. Ou bien elle s'étend à l'ensemble


du produit de cette association la plus vaste qui s'appelle
l'Etat, à tout le territoire et à tout le produit de la nation.
La première idée est celle des partisans extrêmes de
l'association (coopération), Comme transition on conçoit
l'idée de la participation aux bénéfices : les ouvriers parti-
ciperaient au bénéfice des propriétaires du sol et du capi-
tal, ou des entreprises particulières. La propriété sociale des
ouvriers sous celte forme ne serait encore que la propriété
privée aux mains des associations ouvrières, de même
qu'aujourd'hui la propriété communale n'est en somme
aussi que la propriété privée aux mains d'une commune.
Elle diviserait l'état en une foule de petites sociétés indus-
trielles et commerciales qui continueraient par l'intermé-
diaire de gérants le train actuel des choses. Pour moi je
tiens ces idées, même sous la forme atténuée de la partici-
pation, pour impraticables, et je m'y arrête d'autant moins
que leur comparaison avec le régime actuel ne jetterait
pas un grand jour sur celui-ci, et que les propositions
que je songe à faire sont d'une nature toute différente.
Je suppose donc, dans tout ce qui va suivre, la propriété
sociale du sol et du capital dans le sens le plus large; je
suppose que le territoire et le capital national sont entiè-
rement soustraits à la propriété privée, même à celle des
communes, qu'ils appartiennent par conséquent à la na-
tion tout entière. Il s'ensuit que le produit social de la na-
tion demeure aussi tout entier commun jusqu'au moment
où en qualité de revenu il est distribué entre les individus
pour êlre consommé.
Mais ce régime même n'a pas besoin de jwusscr /a corn*
munautê si loin que toute propriété en général en soit
exclue. Cela n'arriverait que dans le cas où, en ce qui
touche la répartition du revenu social, la règle de la distri-
bution dépendrait uniquement d'une vojonté sociale qui se
102 PREMIÈRE PARTIE

décidai par des raisons de convenance en vue d'un but à


atteindre, — dans le cas où celle règle ne découlerait pas
d'un principe de droit. Dans le premier cas, il faudrait sans
doute un distributeur communiste, soit le pape des saint-
simoniens, soit le dictateur du travail, soit un conseil di-
recteur; dans l'autre rien de pareil, comme je le ferai
voir.
En effet, on peut fort bien concevoir un communisme
concernant simplement le sol et le capital sans le moindre
communisme en ce qui concerne la répartition. Dans ce
système la propriété source de rente est seule supprimée,
mais non pas la propriété en général. Bien mieux c'est alors
que la propriété est ramenée à son véritable principe, le
travail. Ce n'est pas, il est vrai, la propriété de l'ouvrier sur
son produit immédiat, — chose impossible partout où il y
a division du travail et qui ne se réalise pas davantage
sous le régime de la propriété du sol et du capital, — mais
c'est la propriété individuelle de l'ouvrier sur la VALEUR
TOTALE de son produit. Communauté du sol et du capital
et propriété de l'individu sur la valeur de son produit, tel
est le régime juridique que je suppose, en ce moment,
à la place de la propriété privée du sol et du capital.
Quelle sera la forme et quel sera le cours des phénomènes
économiques sous ce régime de droit ?
Sous ce régime la division du travail peut conserver en
général la même forme qu'elle a reçue aujouid'hui sous le
régime de la propriété du sol et du capital. Tout pourrait
marcher comme à présent. Les exploitations rurales ac-
tuelles, les fabriques actuelles, bref tous les ateliers par-
ticuliers actuels pourraient continuer comme auparavant,
en gardant leur nombre, leur étendue, ou leur organisa-
tion ouvrière. Tous ces ateliers pourraient aussi produire
ies mêmes objets qu'aujourd'hui, en supposant que dans
la transformation de la propriété du sol et du capital en
ClIAP, II, — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 103

communauté les rentes no fussent pas enlevées aux proprié-


taires actuels, mais seulement mises à la charge du budget
social, De cette façon, en effet, il n'y aurait pas suppression
mais plutôt rachat de la propriété du sol et du-capital,
Aussi y aurait-il au premier moment la même consomma-
tion quant à l'espèce et à la quantité des objets ; peu à peu
seulement, à mesure que l'accroissement du revenu social
amènerait l'augmentation du revenu et du bien-êlre des
classes ouvrières, la production sociale elle-même chan-
gerait de cours (î).
En revanche la direction de la production sociale «et

(I) Le rachal de loute la propriété du sol et du capital n'est


pas une chimère, mais une chose très praticable au point de vue
économique. Ce serait à coup sur le remède le plus-radical pour
guérir le mal dont la société souffre, c'est-à-dire d'un mot
l'accroissement de la rente. Ce serait, en outre, l'unique manière
de supprimer la propriété du sol et du capital qui n'interrompît
pas lout d'un coup les relation? économiques (den Verkehr) et le
progrès de la richesse sociale. Eu eitet, si la rente, au moment
du rachat était fixée à son montant actuel, elle formerait dans
l'avenir, grâce à l'élévation de la productivité, une fraction de
plus en plus faible et finalement une fraction négligeable du re-
venu social, tandis que le mal qua la fente cause aujourd'hui à
la société consiste précisément en ce qu'elle absorbe à elle seule
le résultat de celle élévation. El si elle était mise à la charge du
fcudget social, c'est-à-dire si la propriété du sol et du capital, au
lieu d'être supprimée sans indemnité, était rachelée, la demande
ne changeant pas au premier moment, tous les ateliers d'aujour-
d'hui continueraient de marcher sans dérangement. Dans le cas
contraire, c'esl-à-dirc si la suppression avait lieu sans indemnité,
l'évanouissement brusque et complet de la renie causerait un
bouleversement désastreux dans la production. Toutefois je ne
m'étendrai pas davantage sur le rachal de la propriété rentière
parce que les projets pratiques que je songe à proposer seront de
nature à réclamer des propriétaires de bien moindres sacrifices.
Ils laissent aux propriétaires non seulement la rente, mais encore
le sol et le capital eux-mêmes et ne tendent à enrayer que Vae-
croissement EXCLUSIF de la rente en regard du salaire et à faire .par-
ticiper le salaire à l'accroissement de la productivité.
101 PREMIÈRE PARTIE

la distribution du revenu social, c'est-à-dire les fonctions


qui relèvent proprement de l'économie politique seraient
exercées d'une façon toute différente. Elles auraient une
autre forme quant aux organes qui s'en acquitteraient,
quant à la manière dont elles s'accompliraient et enfin quant
au résultat qu'elles produiraient.
Je vous semble, sans doute, bien prolixe; mais il faut me
permettre d'insister sur celle différence. Cela seul permet à
l'économiste de se placer à cette hauteur d'où il peut juger
les phénomènes de la vie économique actuelle et notam-
ment la nature, et le rôle du capital.
Le meilleur moyen pour bien connaître la différence qui
existe entre deux états sociaux, dans l'un desquels le sol
«tle capital sont objet de propriété individuelle, tandis que
dans l'autre ils sont objet de propriété sociale, c'est de
commencer par se représenter dans l'un et dans l'autre
le mouvement général de la production sociale et de la dis-
tribution.
Ce mouvement est le même dans les deux étals. Dans
Jes deux, une première classe de producteurs lire conti-
nuellement de la terre les matières premières(Rohprodukt) ;
une autre classe les transforme continuellement en pro-
duits de demi-fabrication ou moyens ; [enfin une dernière
classe fait continuellement des produits poussés jusqu'à ce
point des objets propres à l'usage immédiat (Einkommens-
guter) ; et ces objets, dans les deux états, : se partagent
entre tous ceux qui, dans la période considérée, ont par-
ticipé à la production à tous ses degrés et ont droit à
du revenu comme rémunération de cette participa-
tion.
Mais dans les deux étals les moyens par lesquels s'opère
ce mouvement, le litre de ceux qui viennent au partage du
revenu et la grandeur relative de leur part, tout cela est
absolument différent.
CIIAP, II, — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 10b*

Le trait caractéristique d'une société où existe la pro-


priété du sol et du capital est premièrement que le mouve-
ment de la'production sociale et la répartition s'y fait par
voie A'éehange, secondement que d'autres personnes que
les producteurs mêmes, les simples propriétaires du sol et
du capital sont considérés comme- prenant part à la pro-
duction, et par conséquent, comme ayant droit à une part
du revenu social.
Effectivement c'est la propriété du sol et du capital qui
seule imprime à la société le caractère d'une société
d'échange. C'est uniquement à cause de la propriété du sol
et du capital, que la production sociale se poursuit moyen-
nant une série ô'achats et de ventes, que tels fabricants
achètent les matières premières et vendent les produits à
demi-fabriques, etc. C'est uniquement à cause de la pro-
priété du sol et du capital que la répartition du revenu so-
cial s'opère par voie de vente et d'achat, que les ouvriers
sont obligés de vendre leur travail, que les propriétaires
peuvent vendre les parts probables (rente) qui reviendraient
à leur fonds (terre ou capital) contre les parts fixes, fer-
mage ou intérêt, dr U la grandeur fait l'objet d'une con-
vention ; enfin que les possesseurs des objets achevés, prêts
pour l'usage, lés vendent et que les consommateurs les
achètent avec les valeurs qu'ils ont reçues pour leur part.
Tous ces acheteurs et ces vendeurs exercent aujourd'hui,
bien ou mal, les fonctions économiques nécessaires, et ils
sont obligés de les exercer parce que la propriété du sol
et du capital bon gré mal gré les y force. De même c'est
uniquement la propriété du sol et du capital qui cause,
comme je l'ai montré dans ma lettre précédente, la viola-
tion continuelle du principe de la propriété; elle seule
oblige les ouvriers à subir le partage léonin qui se fait au-
jourd'hui entre eux et les propriétaires.
Le caractère d'unes ociétéoù la propriété du sol et du capi-
106 PREMIÈRE PARTIE

tal n'existepas est, au contraire, premièrement que le mou-


vement de la production et de la répartition s*y opère par
voie de décret ou d'arrêté ; secondement que le principe
de la propriété y est appliqué dans toute sa pureté, — que
les producteurs seuls sont considérés comme participant
à la production et, par conséquent, aussi comme venant lé-
gitimement au partage du revenu social.
Effectivement, du moment que le sol et le capital, par
conséquent le produit social jusqu'à sa répartition en
revenu demeurent en droit, tout aussi bien qu'ils le sont
en fait, communs à la société, l'échange disparait néces-
sairement, dans tous les cas indiqués où il était tout à l'heure
le moyen d'opérer le mouvement de la production et de la
répartition. Il est impossible, à présent, que des particuliers
achètent les matières premières, puis les revendent trans-
formées à demi à d'autres, qui, après y avoir fait travailler
à leur tour, feront comme les premiers jusqu'à ce qu'enfin
les produits achevés soient vendus encore par des parti-
culiers aux consommateurs. Cela est impossible ; car tous
ces individus ne peuvent se livrer à ces actes d'achat et de
vente qu'en qualité de propriétaires des parcelles du ca-
pital social dont ils disposent; or, la propriété privée
n'existe plus. Toutes ces opérations vont dépendre de qui,
avec la propriété du sol et du capital et parlant aussi du
produit social, a le droit absolu d'en disposer. Dans notre
hypothèse c'est la société seule. Mais la société, au lieu de
s'acheter à elle-même les matières premières pour se les
revendre à l'étal de produit à demi-fabrique, elc, n'a qu'à
faire acte de volonté pour que les matières premières
aillent à la labrique et pour que le produit, après avoir
traversé toutes les phases de la production, soil partagé
entre les consommateurs. La volonté sociale décide et fixe
là où les volontés individuelles débattaient et faisaient des
conventions. La « société d'échange » a dépouillé son vê-
CUAP, II, LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 107

tement extérieur et se montre ce qu'elle est réellement. La
société — je ne parle ici que de l'aspect économique de la
société, je sais qu'il y a autre chose de plus relevé —
appâtait ce qu'elle a toujours été en réalité, une société
travaillant en commun selon les plans d'une volonté so-
ciale. — Ce n'est qu'à présent également, après la suppres-
sion de la propriété du sol et du capital, que la rente peut
être réunie au salaire, celui-ci s'élever par là au niveau
du revenu intégral du travail et, par conséquent, le prin-
cipe de. la propriété être réalisé dans sa pureté.
Permettez-moi d'analyser davantage cet étal so-
cial.
El d'abord quels seraient, sous ce régime, les organes
destinés à exercer les fonctions économiques au sein delà
société?
Une société ne peut exécuter sa volonté ou agir que par
des chargés d'affaires, agents ou fonctionnaires. De plus,,
dans notre hypothèse, le sol tout entier et le capital tout
entier appartiennent à la sociélé, à l'état. Un organe de la so-
ciété TOUT ENTIÈRE peut seul, par conséquent, administrer
le sol et le capital de la société, gouverner la production
sociale et la répartition. Mais un organe de la société
tout entière est un organe CENTRAL, une autorité cen-
trale.
Cette autorité centrale, d'origine monarchique ou démo-
cratique peu importe (au point de vue économique, sinon
au point de vue moral), réunirait dans une même main
toutes les fondions économiques dont est chargée aujour-
d'hui pour la plus faible partie seulement un fonctionnaire,
le ministre des finances,et qui pour la partie de beaucoup la
plus considérable sont déléguées à des particuliers, notam-
ment sont émieltées entre les différents propriétaires du
sol et du capital. L'autorité centrale les exercerait de la
façon et avec le résultat que l'on est en droit d'attendre
108 PREMIÈRE PARTIE

et de l'unité qu'elles auraient alors et de l'applica-


tion directe qui en serait faite alors ail but à at-
teindre.
Ainsi c'est une autorité sociale qui ajusterait à présent
la production sociale au besoin social, qui maintiendrait
le produit social au niveau des moyens de produc-
tion, qui réglerait la répartition du revenu social se-
lon les maximes du droit social indiqué tout à l'heure.
De quelle manière cette autorité'devrail-elle exercer ces
fonctions ?
En premier lieu, pour faire en sorte que la production
sociale correspondit au besoin social, il faudrait avant
tout qu'elle prît connaissance de ce besoin. Comment celte
connaissance est-elle possible? Quels sont les besoins à sa-
tisfaire, le champ des besoins étant indéfini pour la sociélé
comme pour l'individu ?
Examinons la question.
Il y a des besoins publics (besoin de l'Etat) que la so-
ciété contraint les individus à satisfaire, et des besoins
privés qu'elle laisse à chacun la liberté de satisfaire. L'éco-
nomie sociale n'a pas à découvrir quels sont les premiers,
ils sont déterminés par la volonté sociale (représentée par
le prince, par des députés ou par des assemblées générales
des citoyens) et par suite donnés à l'économie sociale (c'est
le budget des dépenses). Il s'agit donc seulement de la
fcoilité qu'elle trouve dans le régime que nous éludions
pour parvenir à la connaissance des besoins privés.
Qu'est-ce qui fait au fond la difficulté de connaître les
besoins privés. Ce n'est pas de savoir quels sont les be-
soins des individus et avec quoi on peut les satisfaire. Les
besoins forment en général chez tous les hommes — la na-
ture humaine et la mode sont là pour cela —^ une même
série, et l'on sait aussi quels objets exige chaque besoin et
en quelle quantité. Là n'est pas la difficulté. La difficulté
CIIAP. II, — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 109

esl de savoir jusqu'à qu'elle limite la série des besoins


peut être satisfaite chez tous avec les moyens existants;
elle se trouve dans la comparaison de la force productive
de la société et de la part de force de chacun avec les be-
soins qu'il a à satisfaire.
Mais justement, sous un régime où la propriété du sol
et du capital n'existe pas, cetle comparaison est possible.
Pourvu que l'on connaisse le TEMPS que quiconque prend
part à la production consent à consacrer au travail produc-
tif, on peut connaître aussi dans quelles limites les moyens
suffisent à couvrir la série des besoins de chacun. Cette
connaissance une fois obtenue, on sait aussi quelle est la na-
ture des besoins à satisfaire, et partant aussi quels sont
les objets à produire ei en quelle quantité.
Je dis que le travail que chacun s'engage à fournir est un
moyen de comparaison entre la force productive de la so-
ciélé, ou la part de force productive de chacun, et ses be-
soins "à satisfaire. Je dis qu'il suffit de savoir, par exemple,
qu'un million d'ouvriers consentent et s'engagent à travail-
vailler 300 jours par an pour être en état de savoir quels
sont les besoins particuliers à la satisfaction desquels ces
forces productives doivent être employées.
S'il est exact que la durée du travail est une mesure com-
mune de la force productive et des besoins, rien de plus
clair que la façon de procéder ensuite.
Le droit public détermine non seulement quels sont les
besoins publics auxquels il faut pourvoir, mais encore
dans quelle mesure les producteurs particuliers doivent
contribuera y pourvoir. Si le travail est bien la mesure dont
nous parlons, l'économie sociale pourra donc mesurer com-
bien de travail(Zeitarbeit) il faut au total pour couvrir entiè-
rement les besoins publics, et aussi qu'elle devra être la part
contributive des producteurs particuliers. Elle saura donc
aussi combien de travail (Zeitarbeit) reste disponible chez
110 PREMIÈRE PARTIE

chacun pour la satisfaction de ses besoins individuels; de


plus, le régime de droit supposé voulant que chaque pro-
ducteur reçoive la valeur intégrale du produit de son travail,
déduction faite seulement de sa contribution aux charges
publiques, elle pourra mesurer aussi dans quelles limites ce
reste sert à la satisfaction des besoins individuels des par-
ticuliers. Elle n'aura plus ensuite qu'à répartir, selon les
résultats obtenus, la somme totale du travail à fournir
entre les productions particulières et à l'y employer.
Mais la question à résoudre préalablement est justement
•de savoir si celte mesure est exacte. On demande comment
le travail, la durée du travail productif peut, sans plus, ser-
vir de mesure pour comparer la force productive et les
besoins. La supposition est-elle vraie? La durée du travail
est-elle, à elle seule, une mesure de la satisfaction? Est-il
possible que la durée du travail, soit à elle, seule une me-
sure de la satisfaction ?
Pour l'homme isolé la réponse serait nettement affîrma-
«live. La productivité de son travail étant connue, l'homme
isolé pourrait fort bien mesurer la richesse qu'il serait ca-
pable de se procurer avec 400 journées de travail, quels
besoins il serait capable de satisfaire et en quelle quantité
il serait capable de les satisfaire avec 100 journées de tra-
vail. Donc pour l'homme isolé la durée du travail pourrait,
cela ne fait aucun doute, être une mesure de la satisfaction.
Une mesure, non dans le sens où le mètre mesure les lon-
gueurs, mais dans le sens où le thermomètre mesure la cha-
leur. De même que les contractions et les dilatations du
mercure mesurent les variations de chaleur, de même
.pour l'homme isolé des quantités, différentes de travail
(Zeitarbeit) mesurent la grandeur de la satisfaction que ce
travail lui procurerait.
Seulement le travail peut-il également, sous le régime
•de la division du travail, être une mesure à l'usage de
CUAP. II. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 111

l'administration? On en peut douter au premier abord pour


trois raisons :
Premièrement les différents travaux dans les différents
genres de production exigent une peine et une force diffé-
rente, et, partant, les mêmes quantités de travail (Zeitarbeit)
n'ont pas la même valeur productive dans des genres de
production différents.
Secondement, dans un même genre de production, les
différentsouvriers n'ont ni le même zèle, ni la même habi-
leté, et par suite, encore une fois, des sommes égales de
travail (Zeitarbeit) fourni par des ouvriers différents n'ont
pas la même valeur productive.
Troisièmement la productivité du travail en tout genre
change, et pour cette dernière raison encore des quan-
tités égales de travail n'ont pas la même valeur produc-
tive.
Ce sont là des différences très-réelles, et il semble que
ce soit autant d'obslacles qui empêchent de prendre la durée
du travail comme mesure à la fois de la force productive
et des besoins à satisfaire. S'il était impi sible d'éliminer
ces différences, l'administration échouerait indubitable-
ment dans la tentative de déterminer d'après la quantité
du travail connue d'avance les besoins que l'on pourra sa-
tisfaire.
Mais ces différences ne sont pas irréductibles et par-
tant les obstacles qu'elles forment ne sont pas insurmon-
tables.
Supposons pour un instant que la troisième de ces dif-
férences n'existe pas, supposons que la productivité du
tiavail, connue de l'administration, ne change pas (comme
il arrive s'il ne s'agit d'abord que de la productivité à une
seule cl même époque) et voyons s'il est possible d'écar-
ter les difficultés qui tiennent à la différence des travaux
et à la différence des ouvriers»
112 PREMIÈRE PARTIE
.

Cela est possible en effet.


En premier lieu on peut écarter la difficulté qui naît de
la différence des travaux en admettant un temps normal de
travail (normale Arbeitszëit).
Par exemple une journée de travail n'ayant pas la même
valeur productive dans les différents genres de production,
on estimera les travaux différents les uns par rapport aux
autres et on Tés exprimera uniformément en temps normal
de travail. On pourra dire que dans tel genre de production
une journée de travail ou une lieure de travail contient tant
d'heures d'horloge, ou de minutes d'horloge, et, dans un
autre genre de travail, tant et tant; ce qui n'empêchera pas
de diviser la journée normale ou l'heure normale, dans les
différentsgenresdeproduclion,enunmêmenombred'heures
de travail normales ou de minutes de travail normales. On
.aura donc, pour tous les genres de production, dans la
journée normale ou dans l'heure normale une unité de me-
sure invariable et dès lors une sorte d'instrument qui
marque la valeur productive d'une durée donnée de travail
dans tous les genres de production (1).
En second lieu la difficulté qui naît de la différence des
ouvriers peut être également écartée, et cela grâce à la
tâche normale par jour (normales Tagewerk).
L'administration n'a qu'à demander aux intéressés quelle
est en chaque genre de production la quantité de produit
d'un ouvrier d'application et d'habileté moyenne en une
journée normale, et à prendre celte moyenne comme la
quantité de produit d'une certaine quantité de travail me-
suré en temps normal. Dans la nature comme dans la
société les nombres moyens seuls font loi et les va-

(1) C'est co qui a lieu déjà aujourd'hui. La journée de travail


n'a pas toujours,#d ans les différentes industries la môme durée;
toutefois là môme où elle est plus courte elle est payée comme
une journée pleine.
CIIAP. U. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 113

nations au-dessus et au-dessous se compensent néces-


sairement, précisément parce que ce sont des nombres
moyens.
Grâce à cette tâche normale, grâce à ce produit- moyen
d'un ouvrier moyen pendant une durée déterminée de
temps normal, l'administration pourra donc encore, en
dépit de la seconde différence, celle des ouvriers entre eux,
mesurer jusqu'à quelle limite une certaine somme de
travail estimée en temps normal suffit à la satisfaction des
besoins.
Ainsi, pourvu que l'hypothèse fût réalisée, c'est-à-dire
que la productivité ne variât pas, l'administration pourrait,
malgré la différence des travaux et la différence des ou-
vriers, conclure d'une certaine somme de travail donné aux
besoins à satisfaire. Supposons par exemple que chaque
membre de la société se charge de fournir 800 journées de
travail et que, le droit public ayant décidé que 10 jour-
nées seront prélevées pour les besoins publics, il en reste
290 pour les besoins individuels. Je soutiens que, pour une
productivité déterminée et connue, on pourrait, grâce au
temps normal et à la tâche normale, mesurer exactement
dans quelles limites, avec celte quantité de travail annuel,
le besoin social pourrait être satisfait, on vue de quels be-
soins généraux et particuliers il faudrait produire. Ainsi,
dans la société, aussi bien que pour l'homme isolé la durée
du travail pourrait à elle seule fournir ta mesure des satis-
factions.
Mais, si l'administration, dans la société que je décris,
connaît la productivité du travail à un moment donné*
puisqu'elle est en possession de lous les moyens de pro-
duction, du sol lout entier et de tout le capital, cela
n'empêche pas la productivité de varier» Cette variation
n'est pas négligeable, bien loin de là. L'accroissement de la
productivité, c'est-à-dire ce fait que la même quantité de
Kodbcrtus 3
114 PREMIÈRE PARTIE

travail procure une satisfaction de plus en plus grande,


grâce à l'amélioration du sol, à la culture de produits plus
avantageux, au perfectionnement des outils, des machines
et des" procédés, cet accroissement, dis-je, est l'unique
source véritable de l'accroissement de la richesse. Aussi,
bien que, pour une certaine productivité, c'est-à-dire à xlne
certaine époque, l'administration puisse mesurer, grâce
au temps normal et à la tâche normale, combien de sa-
tisfaction donne telle quantité de travail annuelle, celte
mesure cesse peu à peu d'être exacte. Elle n'est plus exacte
précisément parce que, la productivité croissant, la même
quantité de travail annuel donne peu à peu un produit plus
grand, parce qu'il faut de moins en moins de travail an-
nuel pour produire les objets destinés à satisfaire un be-
soin déterminé, et que par conséquent, avec la même
somme de 290 journées de travail on pourvoit de plus en
plus largement aux besoins des individus..
Toutefois cette difficulté elle-même peut être levée ; tout
simplement par une révision périodique de la mesure, du
temps normal et de la lâche normale* Il suffit d'indiquer
cela, tant cela est clair.
Ainsi l'administration, en sachant quelle quantité de
travail chaque membre de la société s'engage à fournir,
sait aussi jusqu'à quelle limite des besoins individuels la
production doit s'élever. Grâce à la connaissance anticipée
du travail que les individus s'engagent à fournir, l'admi-
nistrationtest également en mesure de connaître d'avance
l'emploi à faire de celte somme de travail en vue de la salis-
faction des besoins dans l'ensemble et dans le détail. Ne
réussît-elle pas dans celte prévision, elle est dans la même
situation que les entrepreneurs d'aujourd'hui; comme eux
elle est réduite à faire des inférences du passé à l'avenir.
Réussît-elle au contraire, tout n'en va que mieux. Mais la
fixation anticipée, ou la prévision du travail à fournir par
CI1AP. II. — LA PRODUCTION ET L\ REPARTITION 115

les individus ne s'accorderait qu'avec les principes les plus


élevés delà morale.
Le besoin social une fois déterminé de la 'façon qu'on
vient de dire, la direction à donner en conséquence à la
production sociale ne peut offrir de difficulté.
— L'admi-
nistralion centrale, connaissant la somme totale de travail
social, ayant seule la disposition du capital social tout
entier, n'a qu'à ouvrir les ateliers de production particu-
liers conformément aux besoins connus ; elle n'a qu'à di-
viser et à répartir en conséquence le travail et le capital.
Elle n'a qu'à prendre pour cela des arrêtés convenables.
En second lieu; pour maintenir le produit social au ni-
veau des moyens de production, l'administration n'a qu'à
employer; le travail aux genres de production voulus, dé-
terminés par les besoins connus, à ouvrir les ateliers aux
endroits les plus favorables et à les pourvoir des moyens de
production les plus convenables. Elle n'aura pas besoin
d'attendre une demande de travail en suite d'une demande
de produit. Tout travail disponible forme à présent la de-
mande de travail, car tout travail exécuté recevra comme
rémunération la valeur de son produit, rien de moins et
rien de plus» Elle n'aura pas besoin non plus d'attendre la
formation du capital par l'accumulation et par l'épargne.
Lecar'UiL le capital en lui-même (Kapital an sich), n'est
en général ni épargné ni amassé, mais il esl produit par le
travail social convenablement divisé à cet effet. Il est le ré-
sultat, non la condition du travail. Dans l'état social que
nous analysons, il suffit qu'il soit réuni dans les ateliers
par un arrêté de l'administration ; car le capital privé
(Privalkapital), le capital dans le sens de fortune (Kapital-
vermôgen), le capital dans le sens de propriété (Kapital-
eigenlhum), cette chose dont on dit qu'elle se forme par
l'épargne et Y accumulation, n'existe pas ici. Je reviendrai
plus longuement sur ce point. — On ne créerait pas non
1 1G PREMIÈRE PARTIE

plus de monopoles artificiels grâceàdes secrets industriels,


on n'entretiendrait pas certaines branches d'industries en
dépit de la nature; l'administration généraliserait immé-
diatement tous les progrès de la productivité, et elle n'ou-
vrirait un atelier qu'à l'endroit assigné naturellement par
les conditions de l'industrie, les moyens existants et les •

relations avec les consommateurs. Elle résoudrait directe-


ment le problème que le système protectionniste croit pou-
voir résoudre indirectement, mais que la plupart du temps
il ne résout pas du tout.
En troisième lieu comment l'administration procédera-t-
elle pour répartir le revenu social conformément aux
principes du régime de droit que nous analysons en ce mo-
ment ?
J'ai besoin de rappeler que ces principes n'ont pas un'
caractère communiste, c'est-à-dire qu'ils ne veulent pas
que la part de chaque individu soit indépendante de ce
qu'il a fait et qu'elle soit fixée arbitrairement par la vo-
lonté sociale toute seule. Loin de là, ces principes disent
que chacun prétend légitimement à la propriété de Ja
valeur intégrale du produit de son travail, et qu'on ne doit
retrancher du produit ainsi défini que la part pour laquelle
chacun doit contribuer aux besoins publics. C'est précisé-
ment sous ce régime que se réaliserait le mot dé Stirner :
« Je dois avoir autant que je suis capable de m'appro-
prier. »
Aujourd'hui, avec la propriété du sol et du capital, les
produits sont échangés librement les uns contre les autres
et reçoivent ainsi leur VALEUR les uns par rapport aux
autres. C'est au moyen de cette valeur convenue entre les
échangeurs, valeur attribuée au produit que chacun livre
et met sur le marché qu'est déterminée en général la gran-
deur de la part du revenu social qu'il reçoit en compensa-
tion.
CUAP. 11. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 117

Dans l'état social que nous supposons, l'administration


devrait établir les principes de l'équivalence entre les pro-
duits en général et par conséquent aussi entre le produit et
le revenu. Elle devait fixer la valeur du produit du travail
de chacun en tout autre genre dé produit et par conséquent
aussi en objets de consommation ou produits achevés (in
fertigen Einkommensgùtern) et veiller ensuite à ce
que chacun obtînt, c'est-à-dire eût à sa disposition en
pleine propriété, précisément celle quantité de re-
venu.
L'administration est-elle en mesure de le faire?
Oui, en employant pour cela deux moyens :
A) en fixant la valeur de tous les'produits ;
B) en créant une monnaie qui réponde complètement à
l'idée dé la monnaie.
Sur le premier point A :
Comment la valeur peut-elle être fixée? Ne dépend-elle
pas en dernière analyse du besoin ? Y a-t-il rien de plus
varié et déplus changeant que le besoin? La valeur des
produits sociaux n'est-elle pas une série de purs rap-
ports? Toute fixation de la valeur n'cst-elle'pas réduite
à néant dès qu'un besoin ne trouve pas sa satisfaction
dans les produits et que, par conséquent, le rapport soit
supprimé?
Tout cela est incontestablement vrai.
Mais» si l'administration économique maintient ta pro-
duction au niveau des besoins, la valeur peut assurément
être fixée.
Il est nécessaire sans doute, de toute nécessité, que la
production soit au niveau des besoins. Mais j'ai montré que
celte condition, rigoureusement indispensable, peut être
remplie complètement dans un état social où le sol et le
capital appartiennent à la société et où la propriété privée
n'a pour objet que le revenu, état social dans lequel une
118 CREMIERE PARTIE

administration a le gouvernement du sol et du capital. La


condition sine qua non delà solution du pi oblème peut
donc être considérée comme réalisée dans la sociélé que
nous avons en vue maintenant ; loule la question qui reste
est- de savoir si, alors que les produits existants répondent
toujours exactement en qualité et en quantité aux besoins,
existants, la valeur des produits les uns par rapport aux
autres peut être fixée à l'aide d'une mesure universelle?
La question est de savoir s'il y a une mesure, qui, sans
causer le moindre trouble dans l'harmonie juridique et
économique de la division du produit commun, peut in-
diquer quelle quantité de revenu social revient à chaque
producteur pour son produit?
A quoi je réponds : le TRAVAIL est la. mesure cherchée.
J'ai montré dans ma lettre précédente, à la page 28 (p.
C9,de la sec. édil.) de quelle manière on peut calculer le
coût de chaque produit d'après le travail. Le montant en
est le travail immédiat -+- le travail médiat, c'est-à-dire
celui qu'il faut compter en sus à raison de l'usure de l'oju-
tillage m-\ -+- ~u travail.
La valeur d'un produit peut être fixée d'après la
somme, du travail immédiat et du travail médiat qu'il
voûte.
Cependant les économistes ont une foule d'objections à
élever contre cette assertion. Ils contestent non pas que le
coùl naturel de chaque produit puisse être calculé d'après
la formule m H--n travail,.mais que le coùl ainsi calculé
»

puisse être une mesure de la valeur et par conséquent aussi


que la valeur puisse être fixée ainsi.
Première objection. Dans une société où, à cause de
l'existence de la propriété du sol et du capital la rente
existe, il faut, disent les économistes, ajouter à la valeur
CUAP. II. LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 119

le montant de la rente, tout au moins le profit du capital.


Pourtant j'ai montré en détail dans ma précédente lettre
que celte objection ne porte pas, que toutes nos rentes ac-
tuelles peuvent être payées avec une valeur du produit so-
cial égale au travail qu'il a coûté, sans plus.
— Quoi
qu'il en soit, d'ailleurs, celle objection tombe quand il
s'agit de la société que nous avons en vue en ce moment ;
car là où il n'y a pas de propriété du sol et du capital, il
n'y a pas non plus de renie.
Mais les économistes ont encore d'autres objections plus
spécieuses. L'homme isolé, disent-ils, pourra bien, il est
vrai, calculer le coût de travail de chacun de ses produits,
et, si l'on commet la faute d'identifier le coût et la valeur,
estimer aussi la valeur en travail. Mais, au sein de la socié-
té, la valeur n'est que le médium de la répartition du pro-
duit créé en commun, de la répartition de ce produit entre
les copartageants. C'est essentiellement la valeur (Gel-
tung) que le résultat du travail a pour la communauté et
qui doit aussi déterminer la récompense (Yergellung) de
l'individu à prendre sur le résultat du travail de la com-
munauté. C'est la mesure de la compensation réciproque
(Ilichlmass dieser Gellung und Yergellung). Comment la
valeur peut-elle donc être fixée d'après le travail ? com-
ment le travail peut-il être lu mesure delà valeur? —
Cela est impossible pour plusieurs raisons :
Premièrement, dans les différents genres de production,
les travaux n'ont pas la même intensité, n'exigent pas le
même effort ni la même habileté, et par conséquent, ne
représentent pas des durées égales. En d'autres termes :
dans les différents genres de production la journée de tra-
vail n'a pas la même longueur.
Secondement dans un seul et même genre do production
les ouvriers ne sont pas tous également bien doués, ils
n'ont pas lous le même zèle, la même habileté et la même
120 PREMIÈRE PARTIE

force; en d'autres termes dans le même genre de produc-


tion l'ouvrage accompli par jour par différents ouvriers
n'est pas le même.
Troisièmement à une même époque le travail n'est pas par-
tout également productif, en raison des conditions du milieu
naturel. Une même quantité de travail donne par exem-
ple plus de produit sur le champ A que sur le champ B,
à cause de la'fertilité supérieure du premier.
Quatrièmement la productivité du travail varie encore
avec le temps; à cause des progrès de l'agriculture la
même quantité de travail donnera plus de produit dans un
an qu'aujourd'hui.
De deux, choses l'une assurément : ou les faits allégués
sont faux ou les difficultés ne sont -pas insurmontables ;
sans quoi le travail ne peut être la mesure de la valeur, la
valeur ne peut êliv fixée d'après le travail que coûte un
produit. Il faut, en effet, que la mesure de la réciprocité de
service enfermée dans les produits du travail des individus
soit juste. Mais il n'est pas juste que le travail facile soi
traité de la même façon que le travail difficile, que le
produit plus abondant et meilleur de l'homme laborieux
soit traité de la même façon que le produit moindre et
moins bon du paresseux, qu'une plus grande quantité de
blé venant d'un sol fertile soit traitée de la même façon
qu'une moindre quantité venant d'un sol stérile, etc.
Ces objections ne sont pas fausses, les différences alléguées
existent très réellement. Mais la vérité est que ces diffé-
rences peuvent être éliminées et par suite tes difficulté?
qu'elles font naître peuvent être écartées.
Et d'abord on peut éliminer les différences des travauce
et des ouvriers grâce au TRAVAIL NORMAL pris pour mesure»
J'ai défini plus haut la mesure appelée temps normal
(normale Arbeitszeit) qui élimine la différence des travaux»
J'ai défini également la tâche normale qui élimine la dif*
CIIAP. II. LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 12Ï

férence des ouvriers (normales Tagewerk). La mesure ap-


pelée TRAVAIL NORMAL (normale Arbeit) est le produit du
temps normal et de la tâche normale. Le travail normal
est le travail que coûte la lâche normale. On assigne à une
quantité quelconque de produit une quantité de travail
normal proportionnelle à ce qu'a-coùté de travail la quan-
tité de produit égale à la tâche normale. Une quantité de
produit égale à 4/2 tâche normale est considérée comme
si elle avait coûté 1/2 travail normal, quand bien même en
réalité, à cause de la paressse et de la maladresse de
l'ouvrier, elle aurait coûté le double de travail. Une quan-
tité de produit égale à 5/4 de lâche normale est considérée-
comme si elle avait coûté 5/4 de travail normal, quand
même l'ouvrier l'aurait produite avec moins de travail.
Par conséquent, quand il s'agit d'une société de tra-
vailleurs dans laquelle la valeur est destinée à réaliser la
juste rémunération de chaque individu, le'travail qui doit
servir à fixer la valeur ne peut certainement plus être le
travail par heure d'horloge, mais uniquement 'le travail
normal. Mais aussi le travail normal peut-il fort bien servir
à cela. La valeur d'une quantité quelconque de, produit
sera nécessairement fixée d'après la quantité de travail
normal calculée pour celle quantité de produit. La formule
ti travail ii travail normal.
m -+-- x
. devient m -*• -x
Mais du coup l'objection des économistes est renversée,
car la différence des travaux et celle des ouvriers disparaît
entièrement grâce à la considération du travail normal.
Dès que la valeur est fixée en travail normal, on ne met
plus en regard sur le même pied le travail difficile et le
travail facile, le produit par jour de l'ouvrier paresseux et
celui de l'ouvrier laborieux. Toutes les fractions sont main-
tenant réduites au même dénominateur. La différence des
travaux est prise en considération grâce à la journée nor-
122 PREMIÈRE PARTIE
(

maie, celle des ouvriers grâce à la tâche normale;ou plutôt


«es différences sonl supprimées et l'on tient dans le travail
normal la mesure uniforme et équitable qui mesure la va-
leur, cédée ou obtenue, de tout produit quelconque du tra-
vail d'un individu.
Maintenant est-il bien difficile de déterminer la journée
normale,- la lâche normal epar jour et le travail normal ? —
Cela est si facile qu'aujourd'hui même, en pleine anarchie
industrielle, en pleine guerre de tous contre tous, et parti-
culièrement au milieu du conflit aigu entre les ouvriers et
les entrepreneurs, cela se fait déjà, quoique imparfaitement.
— La société n'aurait qu'à garantir dans toutes les pro-
ductions un prix fixe pour le travail à la tâche, et l'on
verrait bien vite les ouvriers non seulement perdre leur
antipathie contre le travail à la lâche, mais encore faire
disparaître l'inégalité des travaux et des ouvriers au moyen
des tarifs que ce gen^e de rémunération rendrait néces-
saires.
La troisième inégalité serait écartée de la même ma-
nière ; ou plutôt elle disparaît d'elle-même grâce à la com-
munauté du sol et du capital. Prenez n'importe quel pro-
duit de l'industrie minière. Les mines ne sont pas toutes
également riches et la même quantité de travail, fût-ce de
travail normal, ne produit pas autant dans la mine la plus
pauvre que dans la plus riche. On ne peut rien contre
celle inégalité naturelle. Mais la communauté du sol et du
capital, pourvu que le principe de la propriété soit en
même temps respecté, reconnaît comme légitime l'inégalité
qui vienl des personnes ; elle permet que l'individu plus
habile ou plus laborieux gagne plus que le maladroit ou le
paresseux (le travail normal sert précisément à cela) ; en
revanche elle ne permet plus que les faveurs inégales de la
nature, la différence du sol en tel point et en tel autre,
profite à tel ou tel individu. Tant que la propriété privée
CIIAP. II. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 123

du sol existe, la mine la plus riche devient un monopole


naturel au profit du propriétaire. Non pas que ce soit te
monopole qui cause la rente foncière, au cas particulier la
rente des propriétaires de mines. Cela, c'est une théorie
fausse que je crois avoir réfutée en prouvant qu'il peut y
avoir une rente foncière même dans le cas d'une égale ri-
chesse des mines, d'une égale fertilité des terres, même
dans le cas où la valeur du produit étant égale au travail
qu'il coûte, n'est en aucune façon un prix de monopole.
Seulement le monopole donne à un certain propriétaire
une rente différentielle. Car il arrivera souvent que la
mine la plus pauvre détermine le prix, et il ne peut y avoir
qu'un prix sur le marché. Le produit de la mine la plus
riche est payé au prix du produit de la mine la plus
pauvre, c'est-à-dire obtient un prix de monopole. C'est ce
qui arriverait encore dans le cas de propriété communale
du sol et du capital ; la sociélé se dissoudrait en pelites
sociétés particulières à communisme intérieur ; mais ces
petites sociétés formeraient elles-mêmes entre elles une so-
ciété échangiste, avec celle différence que les échangeurs ne
seraient plus des individus mais des corporations. Le prix
de monopole ou le gain différentiel subsisterait, seulement
ce serait alors la commune dont le territoire serait par
bonheur plus fertile qui en profiterait (1)* Mais l'injus-
tice serait encore plus criante. Non seulement la société
tout entière en tant que consommateur souffrirait comme
auparavant du gain différentiel, mais ce sont les ouvriers
seuls, en qualité d'ouvriers, qui ressentiraient le mal. En
effet, tandis qu'aujourd'hui le salaire est partout le même,

(I) Proudhon, qui dans son idée générale delà révolution no


réu33Ît pas encore à se débarrasser de cette idée de la division de
la société en compagnies industrielles détachées, veut du moins
faire entre elles après coup une répartition de la rente dill'éren-
tielle. Ainsi il laisse d'abord le mal se faire pour le réparer
ensuite.
124 PRLMIÈRE PARTIE

aussi élevé sur une terre stérile que sur une terre fertile,
les ouvriers de l'endroit le plus fertile percevraient alors un
revenu supérieur. Le tort que la rente cause aux ouvriers
serait, il est vrai, effacé, la rente serait partout jointe au
salaire, mais la justice entre ouvriers serait violée. — Au
contraire, si c'est à la société tout entière qu'appartiennent
le sol et le capital, les faveurs de la nature ne profitent plus
ni à tel individu, ni à telle corporation particulière. La so-
ciélé tout entière en bénificie. Alors la valeur d'une certaine
quantité de produit ne peut plus être fixée seulement
d'après le travail normal des individus vivant en des loca-
lités séparées, elle est fixée nécessairement d'après la
moyenne de travail que l'ensemble du produit social de tel
genre a coûté, en quelque endroit qu'il soit exécuté. La va-
leur moyenne remplace la valeur de monopole. L'excès de
valeur dû au monopole disparaît et les faveurs de la nature
en tel ou tel endroit ne confèrent plus à des individus ou
à des sociétés particulières sous forme de gain différentiel
un avantage immérité ; par l'abaissement de la valeur
moyenne elles deviennent un présent fait par la nature à
la société tout entière, tandis que l'inégalité personnelle
des individus subsiste avec ses effets.
Voilà donc comment grâce à la fois au travail normal

et au travail social moyen — le produit social pourrait
être évalué et sa valeur fixée dans l'ensemble et dans le
détail. Le produit agricole (primaire) pris dans son
ensemble, aurait une valeur égale à l'ensemble du travail
immédiat qui le produit •+- l'ensemble du travail médiat
représenté par l'usure et l'entretien de l'outillage. Le pro-
duit secondaire ou moyen (llalbrabrikat) aurait une valeur
composée de la même façon H- la valeur du produit pri-
maire. De même encore le produit du degré suivant, (das
Fabrikat) aurait une valeur pareillement calculée -+- la va-
leur du produit secondaire, etc. La valeur du produit so-
CIIAP. 11. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 125

cial entièrement achevé ou du revenu social serait com-


posée de tout Je travail immédiat de ce dernier degré -f- la
tolaiilé du travail immédiat et médiat de lous les degrés
précédents. Elle serait égale à la somme totale des travaux
effectivement exécutés pendant la période considérée,
— exprimés, bien entendu, en travail normal. De la va-
leur totale de l'ensemble des produits ainsi fixée se dédui-
rait la valeur totale de chaque catégorie de produits. De
celle-ci la valeur d'une quantité quelconque. Par exemple la
valeur fixée d'un boisseau de blé serait le quotient de la
valeur totale du blé produit par le nombre de boisseaux
d'une récolle moyenne. Si difficile que puisse sembler cetle
détermination de la valeur dans la pratique et dans le
détail, elle n'en serait pas moins exacte en principe.
La difficulté pratique n'est d'ailleurs pas si grande qu'elle
le semble, parce que là où commmencent véritablement les
difficultés, les déterminations pourraient être plus arbi-
traires. En eflet, le rôle principal de la valeur est de servir
de régulateur de la répartition, d'empêcher qu'aucun pro-
ducteur soit avantagé ou lésé. Aussi, quand il s'agit de fixer
la valeur, ce qui importe n'est pas tant d'en connaître
exactement le montant pour le produit social dans son en-
semble et dans ses parties, que d'apprécier exactement les
proportions de travail personnel, la journée normale et la
lâche normale. — La première opération semble rencontrer
des difficultés énormes. Que l'on prenne par exemple un
produit quelconque, il semble presque impossible d'en
déterminer exactement la valeur d'après la formule m + n-;
travail. Mais il est Facile, dans toutes les professions, de Ira*
duire la somme *u travail donné en travail normal et
d'évaluer d'après cela les quantités de produit moyennes
d'abord dans l'ensemble puis dans le détail. Cette seconde
opération, plus facile, accomplie, une erreur dans le chiffre
12G PREMIÈRE PARTIE

relatif de la valeur des différents produits ne peut porter


obstacle à la justice de la répartition entre les produc-
teurs.
Enfin la quatrième difficulté, comme je l'ai déjà indiqué,
peut être écartée moyennant une révision périodique des
chiffres. Comme la valeur est avant tout un moyen de ré-
partition équitable ^ntre les ouvriers qui travaillent en
même temps, l'[Link] est seulement qu'elle soit au,
même moment une mesure juste des produits individuels
les uns par rapport aux autres, qu'elle ne lèse pas cer-
tains participants au profit des autres. Si le travail social
devenait peu à peu plus productif, la même quantité de
produit représenterait donc peu à peu une moindre quan-
tité de travail. La valeur (ixée d'après la quantité de tra-
vail antérieure ne serait plus exacte. Or, comme les indi-
dividus, comme je vais le montrer, auraient le droit de
réclamer leur récompense d'après la valeur (valeur fixée)
livrée par eux, I'EXCÊDENT de produit dû à l'accroissement
de la productivité, dont la valeur serait fixée d'après le
travail antérieur, ne serait pas distribué injustement pour
cela, mais il ne serait pas distribué du tout. Il resterait
dans les magasins sociaux. Le moment serait venu alors
de réviser les valeurs précédemment fixées. La valeur devrait
être abaissée et par là le dividende effeclif.élevé au niveau
du produit réel.
Sur le second point IJÎ
L'administration économique remettrait à chaque pro-
ducteur un reçu de tant de travail normal, représenté par
le produit réel qu'il a créé, selon les règles de calcul ci-
dessus exposées. Ce papier porterait mention exactement
de la valeur créée par lui et pourrait par conséquent êlre aux
mains du porteur un bon pour une valeur égale. Cette,
valeur égale, il pourrait la retirer en compensation de son>
travail, sous la forme d'objets de consommation quel-
GUAP. 11. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 127

conques dans les magasins sociaux, contre remise de son


bon, absolument comme aujourd'hui il les prend dans les
boutiques des particuliers contre argent.
Ces bons de travail normal formeraient le moyen de cir-
culation de l'état social considéré dans la mesure où un
moyen decirculalion serait encore nécessaire. En effet, tout
le sol et tout le capital étant alors communs à tous les pro-
ducteurs et par suite confiés aux soins d'une administra-
tion unique, il n'y aurait pas besoin de moyen de circula-
tion pour faire passer la laine des mains de l'éleveur dans
celles du filaleur, en d'autres termes pour opérer le mouve-
ment général du capital à travers tous les degrés de la pro-
duction. Cela se ferait par décison administrative, à peu
près comme aujourd'hui dans une exploitation agricole un
ordre du maître suffit pour faire porter le grain une fois
ballu dans l'endroit où il sera nettoyé. Ces bons de travail
normal ne seraient que le moyen de liquidation entre les
producteurs unis par la division du travail, ils exprimeraient
seulement avec précision combien il revient à chaque pro-
ducteur dans le revenu créé en commun. Ce serait la mon-
naie la plus parfaite que l'on puisse concevoir. Première-
ment celte monnaie serait une mesure parfaite de ta valeur,
puisque chaque litre énoncerait précisément la quantité de
valeur qui aurait été calculée. Secondement elle offrirait
une sécurité absolue, puisque elle ne serait émise que si la
valeur énoncée existait réellement ; troisièmement elle ne
coûterait rien, elle ne serait par elle-même qu'un morceau
de papier sans valeur, lequel remplirait pourtant de la
façon la plus parfaite le rôle de la monnaie.
Ce n'est que dans l'hypothèse que je viens de faire et se-
lon les principes que je viens d'exposer que peut avoir lieu
la fixation de la valeur cherchée par Proudhon (1) et

(1) Proudhon daniï Bon dernier ouvrage, Idée générale de la


évolution, a fait une autre proposition concernant la fixuUon do
128 ' PREMIÈRE PARTIE

l'émission de celle monnaie rêvée par notre ancien collègue


\ù comte Cieszkowski dans son ingénieux livre : Du crédit
et de la circulation. En effet c'est seulement dans l'hypo-

la valeur. «Comme dans ie régimeactuel, dit-il, le producteur n'a


aucune garantie d'échange, ni le commerçant aucune certitude
tle revendre, chacun s'efforce de faire passer sa marchandise au
plus haut prix possible, afin d'obtenir par l'exagération du béné-
fice la sécurité que ne donnent pas suffisamment le travail et
l'échange ». En conséquence la société doit garantir le juste prix
des marchandises. Toutes les marchandises doivent être délivrées
aux conditions suivantes : « L'Etal, au nom des intérêts que pro-
visoirement il représente, les départements et les communes au
nom de leurs habitants respectifs offrent de garantir aux entre-
preneurs qui offriront les conditions les plus avantageuses soit un
intérêt pour les capitaux et le matériel engagé dans leurs entre-
prises, soit un traitement fixe, soit, s'il y a lieu, une masse suffi-
sante de commandes. » —Il résulte clairement de tout ce précède
que celte façon de fixer la valeur est impossible aussi bien que
toute autre tant que rien ne garantit la correspondance exacte de
la production sociale au besoin social. Si l'on n'a pas celte ga-
rantie là, on comprend qu'il ne peut y avoir une garantie du prix.
Mais cette garantie là est impossible avec la propriété du sol et
du capital, qui interdit aux entrepreneurs une vue générale du
besoin social. Ce n'est pas la spéculation qui est aujourd'hui la
cause de la fluctuation des prix, — la spôcultation s'efforce au
contraire continuellement de bien connaître les besoins — ; la
cause véritable est que la spéculation ne peut être qu'un tâtonne-
ment aveugle, auquel le besoin dans son ensemble échappe con-
tinuellement, et cela sans remède.
D'ailleurs cette idée, de Proudhon n'est pas neuve. Dans un
acte impérial de 1668 on lit : « ... Considérant que les merciers,
tailleurs, marchands de soieries et autres qui font le commerce
des étoffes et des habits élèvent fréquemment les prix aussi haut
qu'ils peuvent au grand préjudice du public, tout magistrat
devra dans son ressort veiller à cet objet ; et là où, il apparaîtra
qu'il est expédient de taxer les marchandises, il en réglera le
prix équitabiement en raison du prix d'achat, des frais supplé-
mentaires et autres circonstances (toutes choses à rechercher par
les moyens à ce nécessaire); et si quelqu'un contrevient aux
arrêtés pris à ce sujet,il devra être prononcé contrôle délinquant
soit la confiscation des marchandises vendues à prix indu, soit
d'autres peines arbitraires. » (V. Gerstlacherâ, tldbch. d. deulsch.
Jieiclisgestexe.)
CHAP. II. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 129

thèse de la suppression de la propriété du sol et du capital


et de la gestion des deux par une administration qui
maintienne la production au niveau des besoins, c'est aussi
avec le travail normal comme mesure, que la fixation de
la valeur peut tenir compte de toutes les circonstances
variables desquelles la valeur dépend et en garder la propor-

Du reste il est intéressant de voir ce que Proudhon, le père de


l'anarchie, pense de l'anarchie en matière économique. « Certains
économistes, dit-il, il ne faut pas s*e lasser de rappeler celte honte,
n'en prétendent pas moins ériger en loi le désordre du marché et
l'arbitraire mercantile. Il y voient un principe aussi sacré que
celui de la famille et du travail. L'école de Say, vendue au capita-
lisme anglais et indigène, après les jésuites, foyer le plus infect
de contre-révolution, semble n'exister depuis dix ans que pour pa-
tronner et préconiser l'exécrable industrie des accapareurs de
capitaux et de denrées, en épaississant de plus en plus les ténè-
bres d'une science naluiellement ardue et pleine de complica-
tions. » — a Les disciples de Malthus et de Say, repoussant de
Joutes leurs forces l'intervention de l'Etat dans les choses du com-
merce et de l'industrie, ne manquent pas de se prévaloir, à l'oc-
casion, de ces apparences libérales, et de se prétendre plus ré-
volutionnaires que la révolution. Plus d'un esprit honnête s'y est
laissé prendre : on n'a pas vu que celte abstention du Pouvoir en
matière économique était la base même du gouvernement. Qu'au-
rions-nous à faire d'une organisation politique, en eftet, si le
Pouvoir nous faisait jouir une fois de l'ordre économique?»--
« Si toutes les choses qui font la matière des contrats se vendaient,
se louaient ou s'échangeaient d'après cette règle (le juste prix), le
'
monde entier serait ù l'aise : la paix serait inviolable sur la terre î
il n'y aurait jamais eu ni soldats ni esclaves, ni conquérants ni
nobles. Mais, pour île malheur de l'humanité, les choses ne se
passent point ainsi dans le commerce. Le prix des choses n'est
point adéquat à leur valeur ; il est plus ou moins considérable,
suivant une influence que la justice réprouve, mais que l'anarchie
économique excuse, l'agiotage. L'agiotage est l'arbitraire com-
mercial. » — « L'agio, le vol est la compensation de l'insécurité.
Tout le inonde se livrant à l'agiotage, il y a réciprocité de men-
songe dans toules les relalions, tromperie universelle et d'un com-
mun accord sur U valeur des choses. L'agio, c'est l'aibilraire,
c'est le hasard el il est contre la nature du hasard de produire
.l'égalité, l'ordre. Il en résulte que la réciproritô de l'agio n'eBt
llodbcrtus 9
130 PREMIÈRE PARTIE

tionnalilé intacle. C'est uniquement encore dans les mêmes


hypothèses et suivant les mêmes principes que peut être
créée une monnaie qui ne traîne pas partout avec elle son
gage, comme la monnaie métallique d'aujourd'hui, et qui
ne soit pas non plus dépourvue de gage, comme la plupart
des billets d'aujourd'hui, — une monnaie qui, étant par
elle-même sans aucune valeur, soit toujours gagée par une
valeur réelle existante. Sans doute on a déjà exposé des
idées pareilles sur la valeur et sur la monnaie, mais non
d'une façon correcte à ce qu'il semble.
Reybaud raconte ce qui suit dans ses Etudes sur les ré-
formateurs :
« Owen fut compromis plus ostensiblement dans une en-
treprise tout aussi folle qui s'intitulait: National labour
équitable exchange ». Cette fois il ne s'agissait de rien moins
que de l'abolition du numéraire que l'on remplaçait par
une autre valeur nommée heures de travail. Une heure de
travail était la dernière fraction de celte monnaie. En re-
tour d'une paire de bolles on fournil un nombre ù'hedres
de travail de boulanger ou de tisserand. Un papier mon-
naie très curieux, énonçant celte valeur, fut fabriqué à
celte occasion et pour cet usage. On s'explique difficile-
ment comment l'esprit judicieux de M. Owen a pu être en-
traîné à ce puéril essai qui n'est guère que le plagiat d'un
avortement dont nous avons été témoins en France. Les

autre chose que la réciprocité de l'escroquerie et que celte pré-


tendue loi des économistes, appliquée en grand, est le principe le
plus actif do spoliation et de mifeôre. » —• On comprend qu'avec
de pareilles vues il soit difficile à Proudhon de défendre te libre
contrat, du moins quant à la chose, car il garde le mot. En-
tr'outreschoses l'Etat devrait réduire le taux de l'intérêt à 1/4 ou
1/8 0/0, clc. — Il est remarquable que cet esprit pénétrant qui,
dans son premier ouvrage : Qu'est-ce que la propriété? semblait
aller si droit au but, passe à côté et s'en écarte à ce point dans-
ses ouvrages ultérieurs.
CIIAP. II. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 131

heures de travail ne se ressemblent pas plus que les hommes


et un tel ouvrier peut faire en deux heures plus de beso-
gne et dela'meilleure [Link]'un autre ouvrier en qua-
tre heures. C'était encore là une des conséquences de ce
fâcheux système qui consiste à vouloir fonder l'égalité sur
des inégalités flagrantes. Celte banque d'échange déter-
mina à sa suite et comme corollaire la fondation de ma-
gasins coopératifs, où l'usage du numéraire était aboli et
où le mouvement des denrées s'opérait par compensation ;
mais au bout de quelque temps, banque et magasins
étaient, frappés de langueur et périssaient d'atonie. »
(Etudes sur les réformateurs contemporains, par Louis Rey-
baud, Paris, Guillaumin. 1842).
En 1842,alors que j'exposai pour la première fois dans l'ou-
vrage souvent cité : Zar Erkenntniss,elc,l'idée de la fixation
de la valeur et de la monnaie-travail, j'ignorais qu'on en eut
jamais fait l'expérience en France et en Angleterre. Jusqu'à
présent je n'ai pu trouver aucune informalion précise sur
cette banque d'Ovven et la description qu'en donne Reybaud
est obscure et incomplète. Mais si les adversaires des idées
socialistes et communistes n'ont pas de plus forle objection
que celle-là : « les travaux ne se ressemblent pas plus que les
ouvriers » elle ne porte pas bien loin. Je crois avoir mon-
tré assez clairement que la différence des travaux et des
ouvriers peut être éliminée par la fixalion de la valeur en
travail normal et que l'on peut ainsi tenir compte parfaite»
ment de ces différences.
Grâce à la fixalion de la valeur et à l'introduction delà
monnaie en question l'administration serait en état de
régler, du point de vue public et privé, la répartition du
revenu social selon les principes du droit alors en vigueur.
Pour mieux le voir, faites abstraction un moment des
besoins publics et admeltez qu'il n'y en ait pas. Alors
chaque producteur recevrait, en monnaie de la forme dé-
crite, un bon pour la valeur totale fixée de son produit et
{ 32 PREMIÈRE TARTIE

par conséquent, il réaliserait aussi en revenu privé la



totalité delà valeur de son produit.
De cette façon lerevenusoGialserait liquidé en toute justice
et le capital social ne s'en trouverait pas moins reproduit
intégralement. Car la valeur totale du revenu social à ré-
partir serait exactement égale à la somme des valeurs des
produits individuels et, par conséquent, aussi à la somme
de toutesles demandes légitimes des individus. Les produc-
teurs des objets qui ne se consomment pas immédiatement,
tels que l'outillage etc., trouveraient comme les autres
leur lémunéralion dans le revenu social, car la valeur se-
rait fixée selon la formule m + - en d'autres termes
,
l'usure et la réparation de l'outillage seraient compris dans
1a valeur des objets qui forment le revenu. Ce n'est pas
fout. Comme le travail aurait lieu toujours simultanément
dans tous les degrés de la production, et, comme on ne dé-
livrerait au producteur un bon sur le revenu social parve-
nant au même moment à son achèvement que pour la va-
leur déjà créée par son travail, le capital social pris dans
son ensemble, malgré la répartition complète du revenu
social entre les consommateurs, serait toujours de lui-
même et sans épargne remis en l'état où il était. La répar-
tition intégrale serait faite selon la justice et la reproduc-
tion serait opérée complètement.
Mais c'est justement un des caractères essentiels d'une

société, c'est-à-dire d'un ensemble organique et non d'une


pure agglomêrationd individus, d'avoir des besoins publics.
Et même ces besoins publics, en dépit des efforts et des
tendances individualistes, forment, à mesure qu'une nation
se développe, une partie de plus en plus grande des be-
soins. Toutefois ils changent de nature ; par exemple, les
budgets de la guerre d'aujourd'hui pourraient être rem-
placés par des budgets égaux consacrés à l'éducation et à
CHAP. II. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 133

l'instruction. En effet, pourquoi les nations n'en viendraient-


elles pas un jour à combattre l'ennemi là où il est réelle-
ment, non pas à la frontière, mais dans les esprits et dans
les coeurs ? — il faut donc, dans la répartition du revenu,
pourvoir aussi aux besoins publics.
Dès lors aucun producteur ne peut plus recevoir un bon
pour la valeur totale de son produit. Son bon sera diminué
du montant de la valeur nécessaire pour couvrir les be-
soins publics, c'est-à-dire de la part contributive assignée à
chaque producteur, d'après les principes en vigueur pour
la répartition (de l'impôt). En revanche la somme des va-
leurs ainsi défalquées est délivrée à ceux qui, se consacrant
à la satisfaction des besoins publics, ont le droit d'attendre
des autres la satisfaction de leurs besoins privés. La ré-
partition du revenu social et la reproduction du capital
social ont encore lieu alors, moyennant que l'administra-
tion, en dirigeant la production sociale, ait prévu la produc-
tion spéciale destinée à la satisfaction des besoins publics
et qu'elle ail en conséquence diminué d'autant la production
des objets destinés aux besoins privés.
Enfin quel serait le résultat des. fonctions économiques
exercées de cette façon et dans cet état social?
Je puis être bref sur ce point. Ce résultat serait, au point
de vue de l'économie sociale, le plus parfait que l'on puisse
concevoir à tous égards. Du moins, s'il y avait encore alors
un arrêt dans le progrès de la richesse et de la civilisation,
il ne pourrait plus êlre dû à un vice économique.
La production sociale serait calculée sur le besoin qui
seul au fond a le droit d'être satisfait, c'est-à-dire sur le
besoin qui consent à acheter sa satisfaction par son propre
travail ; etde plus ellene manqueraitjamais ce but, jamais,,
ni dans l'ensemble ni dans le détail, ellene demeurerait en»
deçà ni elle n'irait au delà de ce besoin social légitime»
Jamais il ne pourrait arriver que le travail accompli ne
15i PREMIÈRE PARTIE

trouvât pas table mise. Jamais il ne pourrait y avoir ni excès


ni-manque de production.
Les moyens de production de la. société seraient toujours
mis en oeuvre dans toute leur étendue et avec leur pleine
puissance, et partant le produit social serait toujours le
plus grand possible. Jamais il n'y aurait de travailleur qui
ne trouvât pas de travail. Jamais le capital ne pourrait
manquer ou demeurer sans emploi.
La répartition du revenu social se ferait selon les prin-
cipes de la justice parfaite, delà plus rigoureuse compen-
sation. Jamais personne ne loucherait un revenu qui ne fût
pas la contre-valeur exacte de la valeur de son produit.
Jamais personne ne serait exclu de sa part dans les fruits
de la productivité croissante.
CHAPITRE III

LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION DANS UNE SOCIÉTÉ OÙ


LA PROPRIÉTÉ DU SOL ET DU CAPITAL EXISTE

Dans une sociélé où existe la propriété du sol el du


capital, comme celle dans laquelle nous vivons, tout
change.
Les fonctions économiques décrites n'y sont pas moins
nécessaires, il est vrai, que dans l'état dont nous venons
de présenter le tableau. Mais elles sont exercées par d'autres
organes, d'une autre manière, et avec des résultats diffé-
rents.
Avec la propriété du sol et du capital, ce n'est plus seu-
lement le revenu social qui se divise en lots appartenant à
des individus ; le territoire entier et le produit social tout
entier, d'un bout à l'autre de la production, sont la pro-
priété des particuliers. Encore ne sont-ils pas la propriété
des producteurs, mais d'un nombre relativement restreint
de personnes, les propriétaires fonciers et les capitalistes,
lesquels en celte qualité ne sont pas des producteurs, c'est-
à-dire des ouvriers. C'est à eux qu'appartient en propre, par
lois plus ou moins considérables, le sol tout entier et le
produit tout entier. C'est lcnr/br/MH<?(Vermogeiî)»c'est leur
propriété; ils en peuvent faire absolument ce qu'ils veulent,
comme si c'était le produit de leur travail, quoique ce soit
Je produit du travail d'aulrui.
136 PREMIÈRE PARTIE

Naturellement cet étal de choses entraîne des trans-


formations de la vie économique sur presque tous les
points.
Sans doute, je le répète, le mouvement général de la
production sociale et de la répartition demeurera le même
que dans l'état précédent. On verra toujours des produc-
teurs tirer de la terre les matières premières ([Link]),
d'autres leur faire subir une première élaboration, etc. À
la fin le revenu social, c'est-à-dire la partie du produit so-
cial qui arrivant incessamment à son achèvement est propre
à la consommation, se partagera encore sous la forme de
revenu individuel entre ceux qui, aux différents degrés de
la production, y ont acquis un droit vrai ou prétendu. Je
dis revenu cette fois, car le produit social est PROPRIÉTÉ
individuelle maintenant dès le début et à travers toutes les
phases de la production.
Mais les moyens à l'aide desquels s'opère ce mouvement
général, et la proportion selon laquelle se fait le partage du
revenu social seront tout à fait différents. '
Dans Pélat social précédent, où le produit social appar*
tenait en commun à la société, à travers lous les degrés de
la production, il fallait que le mouvement général de la
production s'opérât par l'effet de la volonté sociale, par les
arrêtés d'un organe social, d'une administration. Mainte-
nant que le produit social à tous ses degrés se trouve ap-
partenir à des personnes privées, il faut que cela s'opère
par l'échange, ou mieux par l'échange décomposé en rente
et achat: les propriétaires du produit moyen ou à demi
fabriqué (Ilalbfabrîkat) le vendent aux propriétaires du
produit plus avancé, et puis achètent de nouveau les ma-
tières premières (Rohprodukt) à leurs possesseurs (les pro-
priétaires fonciers) pour les faire de nouveau trans-
former par leurs ouvriers, les producteurs au sens propre
du mot etc.
CHAP. lll. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 13T

Parfois, il est vrai, le crédit intervient et remplace


l'échange. Le propriétaire du produit moyen le transmet
au propriétaire du produit plus avancé sans en recevoir le"
paiement immédialement ; de même le propriétaire des
matières premières (Rohprodukt) les livre au propriétaire
du produit moyen et ainsi de suite, et c'est seulement
quand le consommateur paye que chacun paye le créan-
cier qu'il a derrière lui. Je ne fais qu'indiquer ceci en pas-
sant, pour montrer l'extraordinaire importance du crédit,
importance plus grande à coup sûr que ne le croit la théo-
rie régnante.
Le crédit ne peut .pas, il est vrai, remplacer le capital,
c'est-à-dire les objets mêmes qui sont par nalure du capi-
tal, tels que les matières premières, mais il peut fort bien
remplacer l'épargne du capital, du capital dans le sens
de FORTUNE, épargne indispensable sans cela.
11 remplace donc le capital en ce sens.

Le crédit ne peut pas non plus supprimer le capital et


ses torts à l'égard du travail. Bien mieux il renouvelle in-
cessamment le capital et ses injustices, car il consacre la
propriété du capital et laisse subsister comme auparavant
la distinction entre les ouvriers et les capitalistes, il laisse
le produit du travail, comme auparavant, appartenir à
d'autres qu'aux ouvriers. Mais du moins il ne suppose plus
la propriété du capital comme existant préalablement, et
par conséquent il peut faire de ceux qui ne possèdent rien,
des ouvriers eux-mêmes, des capitalistes. Dans son essence
le crédit n'est que l'assurance que l'on a que la liquidation
des parts du revenu social entre tous les ayants droit se fera
à la fin comme elle doil se faire. On compte sur sa part,
bien que l'on ne reçoive pas immédiatement l'équivalent
de son produit. Mais celte liquidation ne pourrait se faire
avec certitude que dans l'hypothèse où la production serait
au niveau du besoin social, et où la proportionnalité des
138 PREMIÈRE PARTIE

valeurs serait aussi observée. Or, dans un état où existe


la propriété du sol et du capital rien ne garantit la réa-
lisation de cette hypothèse, car tous les capitalistes pro-
duisent chacun pour soi sans rien savoir d'avance de la
production des autres. Aussi dans un état social où existe
la propriété du sol et du capital ne peut-il y avoir qu'une
tendance perpétuelle vers ce but. Quedis-je? lecrédit même
parfois compromet encore davantage la réalisation de l'hy-
pothèse, car il active parfois celle production aveugle où
chacun ignore ce que fait le voisin. De là les biens et les
maux que cause le crédit dans la sociélé actuelle. Le cré-
dit ne peut jamais exister d'une façon conforme à son es-
sence que là où existe une entière confiance, c'est-à-dire là
où règne la parfaite justice, c'est-à-dire en l'absence de
la propriété du sol et du capital ; en effet c'est seulement
dans le cas où le producteur reçoit en toute propriété la va-
leur totale de son produit, c'est-à-dire dans le cas où le
gouvernement de la production sociale est aux mains de la
société même que la réalisation de l'hypothèse est assurée
(
complètement.
De plus, dans l'état social précédent le revenu social
obtenu au dernier terme de la production se partageait
exclusivement entre les producteurs des différents degrés
eteela d'après le principe: à chacun la valeur intégrale de
son produit. La grandeur même des parts individuelles
était déterminée par des règles de droit. Maintenant au
contraire lerevenu social ne peut plus se partager entre les
producteurs seuls, mais il échoit nécessairement en partie
aussi aux propriétaires des différents degrés de production.
Les, producteurs, c'est-à-dire les ouvriers reçoivent à pré-
sent, sous le nom de salaire, une partie seulement de
la valeur de leur produit, tandis que les possesseurs
du sol et du capital gardent le reste en qualité de
rente.
CI1VP, III. —- LA PRODUCTION ET LV RÉPARTITION* 139

La grandeur des paris n'est plus fixée non plus selon des
1 règles de droit. C'est l'affaire de chaque participant d'obte-
nir, en fait de salaire ou de rente tout ce qu'il pourra par
l'échange. Le droit ne décide qu'une chose, c'est que le
propriétaire a le droit d'exiger un fermage, le capitaliste un
intérêt, l'ouvrier un salaire; quant au montant du fermage,
de l'intérêt, du salaire, le droit est muet. Les partisans de
la libre concurrence réclament même précisément pour des
raisons de droit la non-intervention de l'Etat. Ils posent ce
principe : Il faut que chacun reçoive la valeur de son travail
sans restriction, Mais ce principe exige l'intervention de
l'Etat plutôt que de l'exclure; en effet, là où la propriété
du sol et du capital existe, le principe n'est en général
déjà plus respecté, et si avec cela la répartition est encore
abandonnée à elle-même, le principe est outrageusement
violé. — En tout cas, ce n'est pas le droit positif qui
règle aujourd'hui la grandeur des parts, c'est la force de
la concurrence. Le droit se récuse et laisse le champ libreâ
l'économie sociale. —Que l'on veuillebien retenir ce point ;
car c'est uniquement à la place laissée vide par ces lacunes
du droit que peut s'élever un système économiquequr, lout
en conservant la propriété du sol et du capital, tendra à
réparer les outrages les plus criants faits au principe in-
voqué par tous les partis.
Voilà les différences les plus générales; elles en en-
ferment de particulières.
Aujourd'hui ce sont surtout les particuliers et parmi eux
principalement les propriétaires du sol et du capital en
qualités d'organes de cet élat social, qui exercent les fonc-
tions économiques nécessitées par la division du travail.
La satisfaction des besoins publics est seule confiée à une
administration sociale, au ministre des finances. Ce fait
qu'une faible partie des fondions économiques de la so-
ciété est confiée à une administration tandis que la parliede
140 PREMIÈRE PARTIE

beaucoup la plus considérable reste aux mains de certains


particuliers, est le fondement de la distinction usitée, en
pratique et en théorie, entre le ressort de la science éco-
nomique et celui de la science financière. La production
et la répartition s'opèrent d'abord toutes seules dans le
ressort de l'économie ; puis, celle répartition économique
étant complètement achevée, les finances surviennent pour
prélever, sur ce qui a fait déjà l'objet du partage, ce
dont elles ont besoin pour la satisfaction des besoins pu-
blics. Ainsi la science, se conformant aux faits, décrit dans
une première partie l'économie de la sociélé, comme si
la satisfaction des besoins publics n'existait pas (Econo-
mie politique) ; puis vient la Science des finances qui
montre comment doit avoir lieu celle satisfaction des be-
soins publics et comment elle réagit sur l'économie de la
sociélé. Je laisserai de côté ici les finances et je ne dé-
crirai que l'économie de la sociélé, telle qu'elle a lieu de
nos jours, la répartition primaire des biens.
Aujourd'hui donc ce sont des particuliers et parmi eux
principalement les propriétaires (propriétaires fonciers
et capitalistes) qui seuls exercent les fonctions écono-
miques.
Le soin d'ajuster la production sociale au besoin social,
celui de maintenir le produit social au niveau des moyens
existants au sein de la société dépendent uniquement (1)
des propriétaires du sol et du capital. Seuls en effet ils
disposent, avec le droit absolu que confère la propriété,
des moyens de production consistant en choses, et ils dé-
cident seuls aussi par conséquent si l'on produira quelque
chose et ce que l'on produira. Quant à la répartition,

quant à l'entente sur ce qui en est le moyen, la valeur
(Tauschwerlh), il est vrai qu'unepartd'influence est exercée

(1) Je prends Ici propriétaire et entrepreneur pour une seule et


même personne.
CIIAP. III» — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 141

ici par tout individu, quel qu'il soit, qui se présente sur le
marché comme acheteur ou comme vendeur, par les ou-
vriers aussi, — mais les propriétaires du sol et du capital
ont encore ici la haute main, car c'est d'eux que dépend
l'approvisionnement du marché.
Ainsi ce sont les propriétaires du sol et du capital qui
sont aujourd'hui, principalement, les organes des fondions
économiques, au sein de la sociélé.
Ils sont les FONCTIONNAIRES économiques, fonctionnaires
de naissance, héréditaires. C'est ainsi qu'autrefois il y eut
encore d'autres fonctionnaires par droit de naissance et
par hérédité, jusqu'au moment où leur droit —- car c'était
jadis un droit tout aussi bien que de nos jours la pro-
priété du sol et du capital en est un — jusqu'au moment,
dis-je, où leur droit vint se briser contre celle question :
les fonctions sont-elles mieux remplies par des fonction-
naires héréditaires ou par des fonctionnaires nommés? —
Le parti qui dans ces derniers temps a répété si souvent
« la propriété est une fonction (Amt) » ne répudiera pas
cette conception.
Examinons maintenant la manière dont ces fonc-
tionnaires héréditaires exercent leurs fondions écono-
miques.

Avant tout un caractère qui appartient à tous les fonc-
tionnaires héréditaires saute aux yeux-: ils n'exercent leurs
fonctions que DANS LEUR PROPRE INTÉRÊT. L'administra-
tion, dans l'état social précédent, faisait'tendre ses efforts
immédiatement vers le but social. Les propriétaires du sol
et du capital, au contraire, n'ont d'abord en vue que leur
intérêt particulier ; et si l'objet de leur fonction se trouve
rempli, ce n'est, à tort ou à raison, qu'un résultat indi-
rect et accessoire. Le ministre des finances lui-même est le
plus souvent fasciné par l'intérêt privé de son office et a
en vue le bon état des finances publiques plutôt que le bien-
112 PREMIÈRE PARTIE

êlrede la société. Les économistes ont si bien reconnu celle


vérité que la façon tout égoïste dont ces fonctions sont
remplies leur en a fait perdre de vue la nature purement
sociale et leur a fait faire de l'intérêt personnel une
vertu. —» Ce qui est étrange c'est leur aveuglement mo-
ral,
Pour maintenir la production sociale au niveau du be-
soin social, l'administration, dans l'état social précédent,
ne faisait entamer que des productions qui répondissent au
besoin social et parce qu'elles y répondaient. Elle pouvait
connaître ces productions d'après le travail social prêt. De
plus, ayant seule le gouvernement du sol entier et du ca-
pital social tout entier, elle pouvait ajuster exactement la
production sociale au besoin social aussi bien encore en ce
qui concerne la quantité du produit.
Nos fonctionnaires économiques d'aujourd'hui opèrent
tout autrement et sont dans une tout autre situa-
tion.
C'est à eux, en qualité de propriétaires, qu'appartient
le sol et le capital social, par lots plus ou moins considé-
rables, individuellement et héréditairement. Ces lots
forment leur fortune. Celle fortune (Vermbgen) est pour
eux une source permanente de revenu ; elle leur fournit une
rente, qui est aujourd'hui leur traitement. Aussi admi-
nistrent-ils ces lots uniquement en vue de leur avantage
particulier. Ils tiennent avant tout à garder leur place —
c'est-à-dire leur fortune et leur traitement — c'est-à-dire
la rente que fournit la fortune. Mais l'emploi de la for-
tune dans l'oeuvre de la production consiste en ce qu'elle
subit de perpétuelles transformations dans les mains de
son possesseur. Par exemple la quantité de produits à
demi:fabriqués que possède un capitaliste appartenant à
ce degré de la production passe, par l'échange, dans les
mains d'un capitaliste du degré suivant, et une certaine-
CIIAP, 111. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 143

quantité de matières premières(Rohprodukl)prend sa place,


pour se transformer àson tour enproduilsàdemi-fabriqués,
et ainsi de suite. La production ne consiste que dans cet
emploi et dans ce mouvement de la fortune et il ne peut y
avoir de rentequ'à celte condition (I). Mais en même temps
on court le risque de perdre à la fois place et traitement,
on court le risque, dans l'échange, d'abandonner plus de
valeur qu'on n'en reçoit, de perdre sa fortune et avec elle
aussi la rente, Voilà pourquoi les propriétaires ne peuvent
faire exécuter que les transformations de leur fortune,
c'est-à-dire que les productions qui leur permettent de
récupérer d'abord dans la valeur du produit transformé et
vendu leur fortune, et d'y trouver en outre la rente uselle.
Ils font faire une production quelconque en général non
plus en vue de couvrir le besoin social, mais parce qu'elle
leur promet, une rente, un bénéfice.
Mais ce bénéfice, ilsnepeuventpas le connaître d'avance.
Ils ne peuvent pas savoir quel il sera, parce qu'il faudrait
pour cela connaître d'avance les symptômes qui ne se réa-
lisent que le jour où le produit vient sur le marché; tan-
dis que l'administration centrale pouvait déterminer le
besoin social d'après le travail prévu. Tout ce qu'ils
peuvent faire c'est d'inférer l'avenir d'après le passé. Les
expériences déjà faites sur le marché leur permettent seules
de conjecturer l'avenir du marché. Les hausses et les
baisses de prix qui ont déjà eu lieu, les bénéfices déjà faits
et les pertes déjà subies sont les seules données qu'ils
possèdent sur le bénéfice à espérer ou la perte à craindre,
sur l'extension ou la restriction à donner à la produc-
tion.

(1) Il n'y a pas même assez de justice dans le régime actuel,


pour obliger les fonctionnaires économiques à gérer en personne
leur place, afin de toucher leur traitement. Ils se font remplacer
par un pauvre vicaire, directeur de l'atelier.
1 14 PREMIÈRE PARTIE

Enfin ces inductions du passé à l'avenir, chacun les


fait pour son propre compte, sans rien savoir des calculs
du voisin. En effet, en qualité de propriétaires de lois
distincts du sol et du capital social, non seulement ils ne
sont pas responsables devant la sociélé de la façon dont ils
les administrent, mais encore ils sont absolument indé-
pendants les uns des autres. Que dis-je? l'intérêt personnel
leur interdit de s'ouvrir les uns aux autres. Et quand, par
accident, l'intérêt les engage à le faire, c'est conlre la so-
ciété que se fait l'entente : ils conviennent entre eux d'un
prix de monopole. Tout à l'heure l'administration centrale
saisissait d'un regard le besoin social et dirigeait d'une
même main la production sociale; on était ainsi assuré
que pour un besoin quelconque, il ne serait pas produit le
double de la quantité nécessaire ; maintenant des milliers
de regards indépendants les uns des autres sont fixés sur le
même besoin et des milliers de bras produisent en vue de
ce besoin, sans que les entrepreneurs aient mutuellement
le moindre soupçon de la force ni de l'étendue de la-pro-
duction.
S'agit-il de maintenir la production sociale au niveau
des mogens de production existants, l'administration cen-
trale n'avait qu'à réunir le travail disponible, convenable-
ment divisé et groupé en vue des genres de production
réclamés par le besoin social et à faire exécuter la pro-
duction aux endroits les plus favorables et en appliquant
les méthodes les plus parfaites ; en effet il existait toujours-
autant de capital qu'il y avait de travail prêt à produire.
Sous le règne des fonctionnaires héréditaires on procède
autrement.
Aujourd'hui il ne suffit plus que du travail soit prêt à
produire. Il ne suffit plus, non plus, que les objets qui
composent le capital, ceux auxquels s'appliquera le travail,
existent. Il peut y avoir en aussi grand nombre qu'on
CUAP. III, — LV PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 145

voudra des ouvriers qui aient appris l'art du filalcur, les


agriculteurs peuvent avoir produit la laine, les mécani-
ciens les machines à filer, si en regard de lous ces moyens
naturels de production il n'y a pas un capitaliste, s'il ne se
trouve pas un entrepreneur avec une fortune pour acheter
les objets qui composent le capital, ces objets resteront en
magasin et les ouvriers n'auront pas de pain. Ni le travail
prêt à produire n'aura la permission d'entrer en jeu, ni
les objets composant le capital ne pourront être employés.
Il faut que cette fortune, que cette propriété capitaliste,
que ce capital privé soit d'abord épargné et amassé. Il faut
aujourd'hui, avant qu'on n'entreprenne une production
nouvelle, avant qu'on n'occupe à nouveau des ouvriers,
qu'une fortune soit préalablement épargnée et amassée ; il
faut que celle condition supplémentaire vienne se joindre
au travail prêt à produire et à l'existence des objets qui
composent le capital, pour que la production puisse avoir
lieu.
Il ne suffit même pas encore que celte condition supplé-
mentaire, étrangère à la nature des choses, nécessitée uni-
quement par les arrangements sociaux actuels, soit,rem-
plie. Les propriétaires du sol et du capital ne faisant
exécuter que les productions qui leur rapportent une
rente, ils n'emploient leur fortune que quand cet emploi
et si cet emploi leur donne une rente. Il peut donc se faire
qu'en regard du travail prêt à produire et du capital
(objets) existant il existe encore des fortunes de capita-
listes ; s'il n'y a pas de rente à attendre, le travail et le
capital n'en demeureront pas moins inactifs et sans emploi.
Or la fortune ne donne de rente que si le prix courant du
produit atteint la hauteur convenable. Le prix couiant à
son tour n'atteint la hauteur convenable que s'il y a une
demande du produit suffisamment efficace. Et enfin l'effi-
cacité de la demande a pour unique cause la possession
Rodberlus 10
140 PREMIÈRE PARTIE

d'une valeur déjà existante, mais non l'offre de travail prêt


à produire. Que l'on veuille bien garder présent à l'esprit
ce cercle,
Enfin, alors même qu'une production est entreprise,
parce que en regard du travail prêt à produire et des ca-
pitaux (objets); existants il y aune fortune due à l'épargne
et que celte fortune promet une rente si on l'emploie à la
production, — la production ne se fait pas encore pour
cela de la façon la plus productive, La propriété privée,
sous le régime de laquelle se trouve le capital social, at-
tache le plus souvent la production à un endroit où
manquent les conditions les plus favorables, et elle fait
des meilleures méthodes un secret industriel qui monopo-
lise les progrès de la productivité.
Venons enfin à la répartition. Dans l'état social précé-
dant les producteurs seuls avaient pari au revenu social et
cela en'proporlion de la valeur créée par chacun. Pour
régler la répartition ainsi faite, l'administration n'avait
qu'à délivrer à chaque producteur un bon pour la valeur
de son produit, bon que le producteur pouvait réaliser en-
suite en objets de consommation d'une valeur égale. Il ne
fallait pas autre chose pour cela que la fixation de la valeur
des produits.
Sous le régime des fonctionnaires économiques hérédi-
taires, non seulement il règne d'autres principes relative-
ment aux ayants-droit dans la répartition, mais la réparti-
lion se fait aussi d'une tout autre manière et par de tout
autres moyens.
D'abord l'équivalence des produits les uns à l'égard des
autres, la valeur se dégage nécessairement d'une tout
autre manière. Ici s'introduit l'échange, les milliers de
transactions particulières qui portent sur celle équiva-
lence, entre les contractants qui se transfèrent mutuelle-
ment la propriété de leurs produits. La fixation de la
CUAP. 111. — LV PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 147

valeur devient impossible parce que la valeur ne peut plus


cire que valeur d'échange.
En effet, à présent que, à cause de la propriété du ca-
pital, le capital social est confié, par portions, à des parti-
culiers qui, au point de vue juridique, peuvent en dis-
poser à leur gré et qui, au point de vue économique, n'en
disposent que selon leur avantage tel qu'ils le conçoivent,
qui, dans leur isolement, n'ont pas une connaissance gé-
nérale du besoin social, et ne font qu'inférer l'avenir
d'après le passé, — à présent, dis-je, rien ne peut plus
garantir que la production sociale est maintenue au niveau
du besoin social. Et par conséquent aussi aucune mesure
prise par la société ne peut plus maintenir [Link] pro-
portionnalitéde la valeur. Désormais c'est à la valeur de
le faire et cela par sçs propres excès. C'est à la valeur de
se rectifier elle-même dans une certaine mesure, en bais-
sant quand il y a trop d'un produit sur le marché, en
montant quand il y en a trop peu. Tout ce qu'elle peut
faire à présent est de graviter, en vertu du même prin-
cipe qui, dans l'état précédent, pouvait servir à la fixer.
Elle ne peut plus, pour ainsi dire, qu'exprimer le 'désir
d'être fixée.
La valeur des produits se dégageant de cette manière,
•oscillant continuellement, c'est là-dessus que se règle aussi
la contre valeur, c'est-à-dire ce que les propriétaires des
produits livrés à la circulation (Yerkehr) refirent à leur
tour de la [Link] faut aussi à présent un moyen de
•circulation ou un moyen de liquidation, une monnaie. A
présent aussi il faut que celui qui livre à la société une
valeur (un produit) reçoive sous forme de monnaie un bon
à réaliser ensuite pour une valeur égale.
Mais, comme la valeur n'a pu être fixée, la monnaie ne
peut pas non plus être purement et simplement monnaie,
répondre complètement à l'idée de ce qu'elle devrait être.
148 PREMIÈRE PARTIE

Comme il ne peut plus y avoir à présent de garantie pour


la proportionnalité de la valeur, comme il n'y a plus do
garantie que la production sociale réponde toujours exacte-
ment au besoin social, il faut que celle garantie se trouve
dans la monnaie elle-même, garantie pour la société à
l'égard du producteur particulier, garantie pour le pro-
ducteur particulier à l'égard de la société;— la sociélé
doit être assurée que l'individu ne retirera pas de la
circulation plus de valeur qu'il n'en a livré, l'individu
doit être assuré que la sociélé lui restituera autant de valeur
qu'il en a livré.
Cetle garantie ne peut être obtenue que par une monnaie
qui soit également un produit ayant une valeur, une mar-.
chandise, dont la valeur, commecelle de toutes les autres, est
déterminée par l'échange. Il faut seulement que cette valeur
ne varie jms aussi vile que celle des autres marchandises.
Telle est la seule condition essentielle à laquelle doive
satisfaire une marchandise pour servir de monnaie dans cet
élat social. >

Mais aussi une monnaie comme celle-là donne, en effet,


complètement la garantie voulue. Si un producteur a porté
sur le marché Irop de son produit et par conséquent une
valeur d'autant plus faible, il reçoit aussi, maintenant que
la monnaie, comme tout aulre produit, est soumise aux
lois de la valeur d'échange, peu de monnaie, et par consé-
quent aussi il n'a en main qu'un bon pour la faible valeur
qui lui est due. La société a été assurée que le producteur
ne retirera pas de la circulation une valeur réelle pour le
produit surabondant, et par suite en partie sans valeur qu'il
a livré. D'autre part, et par la même raison, il y a dans la
monnaie même reçue par le producteur autant de valeur
qu'il en a livré à la circulation et qu'il a par conséquent
aussi le droit d'en retirer. De plus il peut être sûr que,
quand il réalisera son litre, la valeur portée sur le bon n&
CHAP. III. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 149

diflérera pas encore de la valeur livrée, parce que la valeur


(d'échange) de la marchandise-monnaie ne varie que len-
tement. Le* producteur est donc assuré lui aussi qu'il
recevra réellement de la société la contre valeur de son
produit. Quoi qu'il arrive, une répartition opérée grâce a
une monnaie de celte nature donne donc cette double ga-
rantie que jamais on ne peut recevoir par l'échange plus
de valeur qu'on en a donné et d'autre part qu'on peut tou-
jours recevoir par l'échange autant qu'on a donné,
Mais ce serait une erreur de croire que l'on a ainsi
marqué complètement les caractères de la répartition
telle qu'elle se fait de nos jours ; de vouloir conclure de là,
comme font les économistes, que dans la répartition ac-
tuelle du revenu social tous les producteurs reçoivent la
valeur pleine (la valeur d'échange, naturellement) de leur
produit. La description d'une répartition fondée sur la va-
leur d'échange et l'emploi de la monnaie métallique ne
donne qu'une image très-incomplète du mode de répartition
actuel. Les traits particuliers qu'il faut ajouter et qui se
rapportent en général à la répartition entre les individus
participant aujourd'hui à la circulation (Yerkehr)i modi-
fient considérablement le tableau.
Sans doule si ouvrier, entrepreneur, capitaliste, proprié-
taire foncier formaient une seule et même personne qui
produisit seule, possédât seule et échangeât seule le produit
lequel aujourd'hui est produit par plusieurs ouvriers

travaillant ensemble au service d'un entrepreneur, d'un ca-
pitaliste ou d'un propriétaire,mais appartient à celui-ci non à
ceux-là— si, par conséquent, ne prenaient part à ce système
actuel de transactions fondé sur la valeur d'échange et la
monnaie métallique que des producteurs comme ceux que
l'on suppose, c'est-à-dire des producteurs qui fussent pro-
priétaires de leur propre produit, oui la réparlitioi *e ferait
>

encore, même avec le régime de l'échange et de la monnaie


150 PREMIÈRE PARTIE

métallique, de telle sorte que chaque producteurreçût effec-


tivement la pleine valeur de son produit, La répartition ac-
tuelle ressemblerait essentiellement à celle de l'état social
précédent. Seulement la valeur du produit sur laquelle se ré-
glerait le revenu ne serait pas fixée, mais ce serait la valeur
d'échange ; et la garantie de ce revenu ne serait pas assu-
rée par une organisation sociale et par une monnaie qui
répondit à sa définition, mais par une monnaie-marchan-
dise, faite d'or et d'argent. Telles seraient les seules diffé-
rences de la répartition dans les deux états.
Mais les économistes de l'école régnante ont beau se
représenter de celle façon la répartition actuelle, -—la
réalité n'a presque rien de commun avec ce tableau.
,
Des producteurs indépendants qui participeraient à la
répaililionen raison d'un produit QU'ILS CRÉERAIENT SEULS
et QUE SEULS AUSSI ILS POSSÉDERAIENT et ÉCHANGERAIENT
n'existent pas. C'est une pure fiction ; il y a en réalité des
classes distinctes ou des individus distincts. Le personnage
fictif, à la fois producteur et propriétaire de son produit,
se décompose en ouvrier, propriétaire foncier, capitalisme
et entrepreneur. De ces personnes distinctes il y en a sans
doute qui produisent, mais ce n'est pas à elles, c'est à un
autre qu'appartient le produit. La valeur du produit
(Tauschwerlh) n'appartient pas non plus tout entière ni
aux uns ni aux autres ; mais ce qui, d'après la fiction des
économistes, reviendrait au producteur indépendant, pro-
ducteur et propriétaire tout ensemble, est aujourd'hui par-
tagé entre toutes ces personnes, et ce partage a lieu encore
selon des lois toutes différentes de celles impliquées dans
la fiction.
J'ai expliqué tout au long dans ma précédente lettre les
principes de celte division du produit; je veux seulement
les rappeler ici brièvement.
Faisons abstraction provisoirement de l'entrepreneur
CIIAP. 111, — LA PRODUCIION ET LA RÉPARTITION 151

qui opère avec un sol et un capital qui ne lui appar-


tiennent pas, faisons abstraction également de la division
de la propriété du sol et de celle du capital entre deux
classes de personnes; supposons donc que la propriété du
sol et celle du capital se rencontrent aux mains d'une
seule personne qui soit en même temps entrepreneur,;
la fiction des économistes n'en est pas moins inexacte
en ceci que les producteurs au sens propre du mot,
c'est-à-dire les ouvriers, sont des personnes distinctes
de ce propriétaire foncier-capitalisle-enlrepreneur. Les
ouvriers produisent seuls le produit dont la valeur est
réglée par l'échange ; mais la propriété du sol ot du
capital met obstacle' à ce qu'ils soient, eux les produc-
teurs, propriétaires de leur produit, elle empéelr- aussi
qu'ils en reçoivent la valeuv tout entière. La propriété
du sol et du capital entraîne au rebours celte consé-
quence que d'une part le propriétaire unique du produit
est précisément le non-producteur c'est-à-dire le pro-
priétaire foncier-capilaliste-entrepreneur, et que d'autre
part ce personnage n'a pas besoin de donner plus
d'une partie du produit aux producteurs, pour la création
du produit total et peut garder le reste pour lui. Celte
partie qu'il abandonne est, le salaire, le reste qu'il garde
est la rente, la rente antérieurement à sa division, la rente
enfermant encore rente foncière, rente du capital et profit
de l'entrepreneur (4).
Celte première division du produit, causée par la pro-
priété du sol et du capital réduit donc à néant les condi-
tions les plus essentielles de la ficlion des économistes.
Jamais aujourd'hui les producteurs ne sont propriétaires

(I) On enlève aux ouvriers jusqu'à l'honneur de leur nom. Dans


le langage'usuel on appelle plus souvent producteurs les proprié-
taires et capitalistes qui font travailler que les ouvriers eux-
mêmes.
152 l PREMIÈRE PARTIE

de leur produit; ils ne l'échangent pas ; ils n'en reçoivent


donc pas non plus la valeur en échange; il faut qu'ils se
contentent d'une partie de celte valeur, comme revenu.
Ce n'est pas tout. La division se fait d'une manière qui
mérite l'attention et dans un rapport particulier.
La partie du produit que les producteurs reçoivent
comme salaire n'est pas déterminée par un arrangement
social d'après quelque considération raisonnable, par
exemple, d'après le rendement du travail. Tant que les
producteurs furent eux-mêmes la propriété des non-pro-
ducteurs, tant que l'esclavage subsista, ce fut exclusive-
ment l'intérêt particulier des maîtres qui détermina la
grandeur de celte part. Depuis que les producteurs ont
conquis la liberté personnelle entière, mais sans rien de
plus, les deux parties s'entendent d'avance au sujet du
salaire. Le salaire est, comme on dit, l'objet d'un libre
contrat, c'est-à-dire de la concurrence. Par là le travail se
trouve soumis naturellement aux mêmes lois concernant la,
valeur que les produits; le travail lui-même reçoit 'une
valeur (Tauschwerlh) ; la grandeur du salaire dépend de
l'offre et de la demande.
Cependant la convention dont il s'agit ne stipule pas
une fraction déterminée, un tantième du produit à créer
ou de la valeur du produit. Les ouvriers ne touchent, il
est vrai, le salaire qu'après le travail, après la délivrance
du produit. Mais la convention passée d'avance au sujet
delà partie du produit ou de la valeur du produit qu'ils
recevront comme salaire ne s'occupe en aucune façon ni
de la grandeur du produit ni de la valeur future qu'il re-
cevra dans l'échange, elle stipule une quantité fixe de
produit ou de valeur. Le non-producteur, qui est l'unique
propriétaire du produit, le vend pour son compte et paye
sur le prix ou récupère sur le prix le salaire fixe ou con-
venu ou déjà payé.
CHAP. UI. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 153

Enfin le salaire, convenu comme une certaine quantité


fixe de produit ou de valeur, n'est jamais convenu que
pour de courtes périodes, et par conséquent il fait sans
cesse l'objet de nouvelles conventions. Il s'ensuit que le
salaire non seulement suit dans ses variations la valeur
(Tauschwerlh) du travail selon les lois de l'offre et de
la demande, mais qu'il est soumis, comme le prix de
tous les produits, à une loi de gravitation. Sous l'empire
des lois de la valeur (Tauschwerth) il y a pour le travail
comme pour les produits une sorte de coût de pro-
duction (Kostenwerth) qui exerce une attraction sur la
valeur (Tauschwerth) du travail, sur le montant du salaire.
€e coût de production est le montant du salaire nécessaire
pour maintenir en état le travail, c'est-à-dire pourassurer
la conservation delà force qui le donne, ne fût-ce que dans
la postérité des ouvriers actuels, c'est ce qu'on appelle
« subsistance nécessaire » (1). La part du produit que
reçoivent les producteurs se règle en définitive et en
général non pas sur le résultat de leur production, mais
sur la quantité de produit qui suffit pour leur donner la
force de continuer de travailler et les moyens d„'élevcr
leurs enfants.
Si ce tableau des lois qui régissent le salaire semble sur-
prenant, il n'y a pas à en accuser une conception socialiste.
Telles sont aujourd'hui ces lois dans leur vérité toute nue.
Le système individualiste en honneur a même proclamé
avec une cynique franchiseque ces lois constituent ce l'ordre
nécessaire juste et naturel » et a fini par dire, dans un
comble de vertige Le travail n'a pas jdus de valeur qu'il
*.

ne touche de salaire.
J'espère réussir à mettre à nu la série d'erreurs

(t) Je'ne fais qu'indiquer ici très brièvement les lois qui ré-
gissent le salaire parce que j'y reviendrai plus longuement au
«ours de lu picsente lettre.
154 PREMIÈRE PARTIE

qui ont conduit à celte conclusion grossière et immorale.


Ainsi, n'y eût-il en face des producteurs qu'une seule
personne, propriétaire, capitaliste et entrepreneur tout à
la fois, ce ne serait pas aux premiers qu'appartiendrait en
entier le produit ou même seulement la valeur du pro-
duit; celte valeur se diviserait mais en deux parties seule-
ment, salaire et rente. Le produit tout entier appartiendrait
dans celte hypothèse à la personne unique en qui proprié-
taire, capitaliste et entrepreneur seraient réunis ; c'est elle
qui porterait le produit sur le marché, elle seule en per-
cevrait la valeur et sur le prix payerait ou recouvrerait la
part fixe convenue avec les ouvriers ; ceux-ci réaliseraient
ensuite leur part en objets de consommation appropriés à
leurs besoins.
Mais de nos jours le propriétaire foncier ne se confond
pas avec le propriétaire du capital, et l'entrepreneur se dis-
tingue à son tour des deux. Aussi la division du produit se
poursuit-elle. La part des ouvriers et les lois qui la déter-
minent demeurent, il* est vrai, les mêmes. Mais le reste,
que je considérais tout à l'heure comme la rente unique, se
[Link] et cette division ultérieure se fait selon des
lois particulières.
Commençons par supposer seulement que la propriété du
sol et celle du capital soientdivisées entre deux personnes ou
deuxclasses de personnesdifférentes, mais que ces personnes
soient elles-mêmes les entrepreneurs, la rente unique
--
de tout à l'heure se divise dès lors en rente foncière et
renie du capital. Les propriétaires fonciers reçoivent une
des deux parties, les propriétaires du capital l'autre. La
division se fait dans le rapport et selon les lois que j'ai
examinés également dans ma lettre précédente.
Mais les propriétaires fonciers et les propriétaires du
capital ne sont pas les entrepreneurs, et la division du
produit est poussée plus loin encore. Dans cette division
GUAP. 111. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 155

ultérieure les lois de la division de la rente unique en


rente foncière et rente du capital demeurent les mêmes,
ainsi que dans'cette division même les lois qui président
à la division du produit en salaire et rente demeuraient les
mêmes qu'auparavant. La rente du capital se divise à son
tour en profit de l'entrepreneur et intérêt, — et parfois
aussi de la rente foncière se détache une partie qui forme
le profit du fermier.
Comme c'est uniquement l'institution de la propriété du
sol et du capital qui cause la premièredivision du produit, la
division en salaire et rente, celle qui dérobe aux producteurs
la propriété et la valeur du produit total,—les propriétaires
du sol et du capital perçoivent,uniquementEN CETTE QUALITÉ,
celie part soustraite aux producteurs. La rente foncière et
la rente du capital sont attachées à la possession du fonds
de terre ou du capital, de sorte qu'une économie politique
superficielle les a prises toutes les deux pour des fruits
(Erttage) spéciaux des fonds de terre et du capital, tandis
que ce n'est qu'une partie des fruits du travail attribuée à
la propriété. Il résulte de là que ces deux rentes sont sus-
ceptibles d'être transférées à d'autres avec la possession
du fonds (terre ou capital). Aussi les propriétaires du sol
et du capital préfèrent-ils souvent abandonner à des tiers
cette possession avec les fruits qui s'y rattachent et se ré-
server en retour une partie des fruits qui autrement leur
écherraient à eux-mêmes en totalité. Ces tiers ce sont les
entrepreneurs, lesquels une fois en possession de la terre
ou du capital qu'on leur abandonne traitent avec les ou-
vriers compétents, payent la partie convenue des fruits du
sol et du capital à lilre d'intérêt et de fermage, et gardent
le reste comme profil.
Le moulant ou quantum de ces parts nettes des pro-
priétaires, séparées, sous le nom de fermage et d'intérêt,
du bénéfice de l'entrepreneur, n'est pas non plus dêter-
150 PREMIÈRE PARTIE

miné par un arrêté social, pas plus que le quantum de la


part des ouvriers ou salaire. Comme le salaire elles font
l'objet d'une convention, d'un libre contrat entre pro-
priétaires et entrepreneurs ; comme lui elles sont soumises
aux lois de la-concurrence, aux lois de la valeur (Taus-
chwerlhgeselze). Les services du sol et du capital — telle
est l'expression de l'économie politique superficielle — ont
une valeur (Tauschwerth) comme le travail. Mais, pas plus
aussi que pour le Jxavail, le contrat entre propriétaires et
entrepreneurs ne stipule une certaine fraction ou un tan-
tième de la portion du produit ou de sa valeur qui reste,
défalcation faite de la part des ouvriers. Le fermage et
l'intérêt sont payés de même que le salaire après qu'on a
fait usage du fonds ; mais tout de même aussi que le,sa-
laire ils sont convenus d'avance comme un quantum de
valeur fixe, un salaire fixe par jour pour la terre et le capi-
tal. Enfin la valeur (Tauschwerth) des services de la terre
et du capital est soumise aussi à une loi de gravitation. Ce
sont les fruits que les propriétaires eux-mêmes percevraient
intégralement s'ils étaient eux-mêmes entrepreneurs, qui
exercent une attraction continuelle sur le fermage et l'in-
térêt.
Toutefois ce n'est que dans sa forme juridique que le
libre contrat entre propriétaires et entrepreneurs ressemble
à celui que ces derniers passent avec les ouvriers. Au point
de vue économique la différence n'en est que plus pro-
fonde. Ce que l'on appelle utilité du travail ou service
rendu par 'le {mt/<ztï.(Arbeitsnulzung) et qui fait l'objet
du contrat de salaire est, au vrai, l'unique source du
produit tout entier, matière du partage. L'utilité ou tes
services de la terre et du capital, objet des contrats de fer-
mage et- de prêt, ce ne sont que les parties du produit du
du travail assignées par le droit positif aux propriétaires
du sol et du capital. Voilà pourquoi, bien que la forme du
CHAP. III. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 157

libre confirt soit la même entre tous les intéressés, les


ouvriers seuls sont réellement dépouillés, par ce contrat,
tandis qu'au contraire les propriétaires par leur libre con-
trat de fermage et de prêt s'assurent justement leur part
des dépouilles.
Ainsi le produit ne se partage pas en deux portions seu-
lement, le salaire des ouvriers d'une part et d'autre part
un reste qui reviendrait à une seule personne réunissant en
elle les qualités d'entrepreneur, de capitaliste et de proprié-
taire foncier. En réalité l'entrepreneur passe avec les pro-
priétaires au sujet de leur terre et de leur capital un con-
trat pareil à celui qu'il passe avec les ouvriers au sujet de
leur travail. Il convient d'avance avec ceux-ci d'un quanlum
fixe de valeur comme salaire par jour de travail; de
même il convient d'avance avec ceux-là d'un quantum fixe
de valeur comme salaire quotidien de la terre (fermage) et
du capital (intérêt). Puis il opère seul pour son compte
exclusif la réalisation du produit de ses ouvriers, et, tout
compte fait, il appelle profit l'excédent du prix au-delà do
ces déboursés.
Voilà comment se dissipe la fiction des économistes, \e\le
est la réalité qu'il faut voir à sa place.
On imagine et l'on dit que les producteurs possèdent
toujours et échangent leurs propres produits. Il n'en est
rien. Ce ne sont pas ceux qui créent les produits qui en
sont aujourd'hui les propriétaires ; et ce ne sont pas ceux
qui les échangent qui en sont les producteurs.
On imagine et l'on dit que les producteurs reçoivent la
valeur de leur produit tout entier. 11 n'en est rien. Il ne
leur en revient aujourd'hui qu'une partie, comme salaire,
tandis que le reste se partage entre trois classes différentes
de non-producteurs sous les noms de rente foncière, d'in-
térêt et de profit.
On imagine el l'on dit que celle division se Fait en frac-
158 PREMIÈRE PARTIE

lions déterminées du produit, de sorte que chacune des par-


ties prenantes ne fasse que réaliser sur le marché sa part de'
produit. Il n'en est rien. Une des parties, l'entrepreneur,
a dépossédé les autres moyennant une somme fixe con-
venue d'avance. C'est lui seul qui présentement échange
pour son propre compte la totalité du produit et en réalise
la valeur, tandis que les autres ne font que convertir en
objets de consommation les sommes fixes déterminées au-
paravant.
Mais cette dernière circonstance à son tour a la plus
grande influence sur la formation de la valeur marchandé
(Marktwerlh) des produits. La valeur (Marktwerlh) de
tous les objets de consommation ou objets composant le
revenu (Einkommensgi'iter),de laquelle dépend ensuite celle
de tous les produits des degrés précédents (produits fa-
briqués, produits à demi-fabriques, produitsbruts), dépend,
elle, de la demande qui vient de ces possesseurs de sommes
fixes. La valeur (Tauschwerth) des produits ne se forme
plus comme on le suppose, les propriétaires de certaines
quantités de produits commerçant seuls entre eux, échan-
geant ces quantités les unes contre les autres, les achetant et
les revendant ; — non, en face des propriétaires des quan-
tités de produits portées sur le marché se trouvent des pos-
sesseurs do quantités fixes de valeur qui se réalisent dans
ces quantités de produits. Ces quantités de valeur sont le
principal fondement de la demande efficace qui fait la
hausse de la valeur. C'est de leur grandeur que dépend au-
jourd'hui la hausse et la baisse de la valeur marchande
(Marktwerlh).
Ce tableau delà répartition,tellequ'elle a lieu aujourd'hui,
n'est pas encore complet. Il y manque les derniers traits.
Etant donné la différence de productivité des portions
du sol et du capital qui sont objets de propriété privée,
étant donné la mobilité de la fortune qui exige une rente
CIIAP. 111. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 159

uniforme, étant donné la nécessité d'un prix courant uni-


forme pour tous les produits du même genre sur le marché,
— la répartition reçoit encore, — et cela encore une fois
on conséquence de la propriété du sol et du capital — un
caractère nouveau. Tandis que, dans l'état précédent, on
pouvait établir pour chaque genre de production une va-
leur moyenne, à présent la valeur marchande de chaque
genre de produit est portée par instant au niveau du coût
de production de la portion du produit créée dans les c«V-
constances les plus défavorables. Il en résulte nécessairement
que les propriétaires du sol et du capital les plus favo-
rables à la production reçoivent dans la répartition un
avantage (ein Priicipuum) qui ne se réalise qu'aux dépens
d'autrui (4).
Quelle différence entre la manière dont se fait à présent
la répartition et celle dont elle se faisait dans l'état pré-
cédent l
Dans l'état précédent, une organisation sociale, moyen-
nant la fixation de la valeur et l'introduction d'une mon-
naie parfaite, altribuaitcomme revenu à chaque producteur
la valeur intégrale de son produit. Aujourd'hui la pro-
priété du sol et du capital a pour effet forcé le partage du
produit ou de sa valeur entre les producteurs et les pro-
priétaires du sol et du capital. Et puis en face de ces trois
classes d'ayant droit s'en dresse une quatrième, celle des
entrepreneurs, qui dépossèdent par voie d'achat ces trois
classes de leur part dans le produit, moyennant des
sommes fixes dont la grandeur est déterminée par les lois
de l'offre et de la demande. Ces sommes fixes étant sou-

(1) Je ne puis appeler l'attention assez souvent sur ce point que


la rente foncière de llicardo n'est pas autre chose que cel avan-
tage (proecipuum) ; — que par conséquent elle n'est pas véritable-
ment la rente foncière, elle n'est qu'ioïc rente foncière différen-
tielle.
160 PREMIÈRE PARTIE

mises aux lois de la valeur, la grandeur en est variable,


mais elles gravitent vers un certain point : celles que
touchent les producteurs tendent vers leurs moyens de
subsistance nécessaires, sans aucun égard au résultat de
la production, — celles des propriétaires vers ce qui leur
serait échu à eux-mêmes s'ils étaient entrepreneurs. Enfin '
la démande efficace du produit que les entrepreneurs seuls
portent maintenant sur le marché pour leur propre compte
a pour base ces sommes fixes, et par conséquent c'est la
gtandeur de ces parts qui décide et de la valeur (Taus-
chwert) du produit et du profit restant aux entrepre-
neurs.
Quels sont enfin les résultats dans un état social où les
fonctions économiques sont héréditaires?
Si les propriétaires (sol et capital), comme tous ceux à qui
le droit en vigueur aujourd'hui confie des fondions écono-
miques, ne les exercent que dans leur intérêt personnel, ar-
rive-t-il du moins accessoirement que la production sociale
corresponde au besoin social, que le produit social soi^ au
niveau des moyens de production, que la répartition du
revenu social soit conforme aux principes les plus ordi-
naires de la justice et de la raison?
C'est ce qu'il faut examiner.
Les propriétaires ne font entreprendre que les genres de
production dans lesquels ils comptent conserver leur for-
tune et loucher la rente ordinaire, ils conjecturent quelles
doivent être ces productions d'après l'état du marché au
moment où'elles commencent; ils les entreprennent indé-
pendamment les uns des autres et sans entente mutuelle.
Jusqu'à quel point, dans ces conditions, la production so-
ciale couvrira-t-elle le besoin social?
Premier résultai. Les fonctionnaires héréditaires ne
faisant produire que des objets qui leur assurent la con-
servation de leur fortune et la perception d'une rente, celle
CHAP. III. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 1GI

rente ne pouvant provenir que d'un^m; suffisant du pro-


duit, le prix suffisant du produit ayant pour condition une
demande suffisamment efficace, et une demande efficace
présupposant déjà la possession de valeur,
— dans cet état
social on produit non pour les besoins du travail, mais pour
les BESOINS DE LA POSSESSION (c'est-à-dire de qui pos-
sède). '
Dans l'état précédent c'était le TRAVAIL j)rd£ qui était pris
en considération. Chacun était sûr qu'il serait pourvu à
ses besoins, était riche, dans la mesure de sa force pro-
ductive, dans la mesure où il était prêt à l'employer. Au-
jourd'hui ce n'est plus le travail social, c'eslla RÉPARTITION
DÉJÀ FAITE DU PRODUIT SOCIAL qui décide de ce que sera la
production. Car« les produits ne s'achètent qu'avec des pro-
duit », c'est-à-direque celui-là seul peut payer des produits,
qui possède déjà lui-même des produits ou a une-part
dans des produits. On dit aussi, il est vrai, que le travail
achète du produit (son salaire). Mais il faut entendre celte
expression à rebours ; c'est comme celte autre expression :
« l'ouvrier cherche du travail ». Il faut dire pour être vrai
qu'il a du travail et qu'il l'offre. En effet le contrat desa-
laire n'est autre chose qu'une entente sur la part de son
propre produit que l'ouvrier doit recevoir. Ce n'est donc
pas un achat qu'il lait, mais plutôt une vente de son pro-
duit futur contre la simple permission de travailler ; en
effet, l'institution de la propriété du sol et du capital a mis
désormais l'ouvrier dans l'impossibilité de travailler sans
la permission d'autrui. Ce contrat est pour l'ouvrier la
vente sans cesse recommencée de son blé en herbe. Mais celte
vente n'a aucun effet sur le prix de la moisson déjà portée
sur le marché. La videur marchande (Marktwerlh) du pro-
duit, l'équivalence des produits entre eux, n'est déterminée
que par un accord avec ceux-là seuls qui ont des produits
déjà existants ou une valeur existante à donner en retour,
Hodbertus **
102 PREMIÈRE PARTIE

avec ceux-là seuls dont la demande est efficace. Mais ceux-


là ce sont uniquement ceux qui ONT déjà PRIS PART à la
répartition, ouvriers ou rentiers. Ce n'est donc pas le tra-
vail encore sans travail, le travail réduit encore à vouloir
acheter des produits qui est un facteur de la détermination
de la valeur marchande, un élément de la demande efficace,
une cause déterminante de la production sociale ; non, c'est
seulement le travail qui a déjà travaillé, qui a déjà, en
touchant un salaire, acheté des produits. Les propriétaires
du sol et du capital, dont le but unique avoué est de faire
produire dans leur intérêt, ne font plus produire — le
résultat en témoigne — pour la société qui a des besoins,
mais pour la société qui peut payer, — non nlm pour qui
peut payer avec du travail, mais seulement pour qui peut
payer avec ce qu'il possède.
<L Le travail, dit Zachariae, est le prix originaire de
toutes choses utiles. — Le travail est de la monnaie, la
meilleure des monnaies. — Le travail a une valeur ab-
solue. » La pratique ne répond pas du tout à cette théorie,
pas plus que le mensonge à la vérité. La vérité est que
eetle « monnaie la meilleure de toutes », celle valeur pri-
mitive instituée par la nature elle-même pour toutes les
marchandises est désormais mise hors de cours par la pro-
priété du sol et du capital. Celte monnaie a besoin, pour
qu'on en puisse faire usage, que dans chaque cas parti-
culier, il lui soit redonné cours expressément, c'est-à-dire
que les propriétaires en autorisent spécialement l'usage.
Le travail, l'unique chose qui ait une valeur absolue n'a
présentement qu'une valeur très-relative et précaire. Cette
valeur dépend de la permission de travailler accordée par
des particuliers, par des particuliers qui ont le droit ab-
solu de refuser celte permission el qui ont souvent intérêt
à la refuser.
Tel est donc le premier résultat de ce fait que les pro-
CHAP. 111. LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 163
priélaires exercent dans leur intérêt avant" tout la fonction
économique qui leur est confiée; la production sociale
n'est réglée que sur les besoins de qui possède et non
plus sur les besoins de qui travaille; la suprême valeur
économique est condamnée le plus souvent à perdre toute
valeur.
Mais ce besoin social même, limité à la demande de qui
possède n'est pas même toujours exactement couvert par
la production sociale. En effet, les indices fournis par l'état
du marché et desquels ce besoin est inféré appartiennent
déjà au passé quand les produits arrivent à leur achève-
ment, sans compter que les entrepreneurs font leurs cal-
culs sans rien savoir les uns des autres. Voilà pourquoi la
règle générale est aujourd'hui l'écart entre la production
et le besoin. Il est vrai que ces écarts, se faisant sentir dans
le prix du produit, se corrigent d'eux-mêmes ; cependant ce
n'est pas pour rétablir l'équilibre, mais pour provoquer des
écarts en sens contraire. Il n'y a que la théorie régnante
qui confonde ici chercher et trouver.
Autre résultat. Sous le régime de la propriété de la
terre et du capital une production ne peut être entreprise
que quand celui qui a l'intention de l'entreprendre possède
en outre le capital, c'est-à dire la fortune (Kapilalvermô-
gen) nécessaire. Encore le possesseur d'un capital ou d'une
fortune (Kapilalvermogen) ne Pemploie-t-il à la produc-
tion que quand cet emploi lui promet la rente usuelle. En
général les entreprises de production ne sont commencées
que dans les endroits où se trouvent les possesseurs du capi-
tal (Kapilalvermogen), et toutes les inventions nouvelles,
tous les procédés supérieurs découverts dans une entreprise
sont soigneusement tenus secrets. Jusqu'à quel point ob-
tient-on aussi le résultat que le produit social soit au ni-
veau des moyens de production existants?
D'abord, — étant donné que pour commencer une en-
16 i PREMIÈRE PARTIE

treprise de production un capital, c'est-à-dire une fortune


(Kapilalvermogen) est nécessaire, — étant donné qu'un
capital en ce sens étant déjà amassé, il n'est employé à des
entreprises de production que si l'on en attend la rente
usuelle — étant donné que la rente usuelle dépend d'un
prix suffisant — que le prix suffisant ne peut provenir que
d'une demande suffisamment efficace, — que la demande
efficace ne résulte que de la jwssession de valeur en quan-
tité convenable — et enfin que celte possession est l'effet
de la RÉPARTITION du produit déjà effectuée, — il s'ensuit
que l'étendue de la production sociale en général est déter-
minée non plus par l'étendue des moyens de production
naturels disponibles, mais par l'accumulation de capitaux
ou de fortunes (Kapilalvermogen) qui s'est faite en de cer-
taines mains et par une certaine répartition du revenu
social.
Dans l'état social précédent l'étendue de la production
dépendait uniquement de l'étendue des moyens de produc-
tion. La somme de travail prêta produire et la quantité dès
objets existants (Kapitalgegenstande) déterminaient seules
et dans tous les cas le résultat de la production en quantité.
En effet l'organisation alors existante, dans laquelle le
principe suprême de droit en matière de répailition étant
observé — ce principe que chacun reçoive un revenu égal
à la valeur de son produit — avait pour effet que le tra-
vail prêt de chacun formât aussi la demande efficace de
son produit futur ; et par conséquent, l'administration ou
l'organe de la société n'avait plus cju'à prendre les mesures
nécessaires pour grouper les ouvriers convenablement et
les pourvoir des objets requis pour la production (Kapilal-
gegeiisUinden). Aujourd'hui ces conditions objectives de la
production ne suffisent pas. Il faut encore — abstraction
faite de toutes les formes du crédit même de la forme ac-
tions — qu'il existe en regard un capital ou une fortune
CUAP. lll. — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 165

(Kapilalvermogen) accumulée, une fortune, c'est-à-dire


le pouvoir de commander à ces moyens de production,
dispersés en conséquence de la division du {avail, et de
les réunir en vue de les faire coopérer. Il y a de la laine
chez les éleveurs, des méliers chez les fabricants de ma-
chines ; des ouvriers qui savent le métier sont sans pain ;
cela ne suffit pas; il faut encore qu'en regard de ces
moyens de production il y ait un capital ou une fortune
(Kapitalvermogen) aux mains de quelqu'un, que cette
propriété, faisant l'office de l'administration dans l'état
social précédent, rassemble et réunisse tous ces moyens de
production en une filature.
Mais cette troisième condition, requise de nos jours
pour la production, étant remplie, il faut encore que le
îevenu social soit réparti de telle sorte qu'il en résulte une
demande efficace du produit, et une promesse de prix
suffisants et de rente. Autrement le capital (Kapitalver-
mogen) se retire de la production et attend inaclif une
amélioration des circonstances. Mais du même coup son
inactivité frappe les ouvriers et les moyens de production,
matériaux et machines, en dépit de la volonté de travailler
des ouvriers, malgré les qualités des matériaux et des ma-
chines.
Quoi de plus naturel, de plus raisonnable que de penser
qu'une nation doit être riche dans la mesure où elle pos-
sède des moyens de production et où elle est prêle à les
mettre en oeuvre, dans la mesure où elle sait et veut tra-
vailler, dans la mesure où elle a déjà produit, c'est-à-dire
où elle a des matériaux et des instruments? — Que
malgré tout cela il puisse survenir encore une complica-
tion qui paralyse la volonté et la puissance de produire,
qui condamne les hommes industrieux à ne rien faire, les
machines à s'arrêter, les matériaux à se gâter, quoi de
plus absurde ! Eh bien celle absurdité, c'est ce qui se
160 PREMIÈRE PARTIE

passe aujourd'hui. Il n'y a pas une nation qui, avec le ré-


gime de la propriété du sol et du capital soit aussi riche
qu'elle pourrait l'être, et le calcul de M, Chevalier, d'après
lequel, si le revenu national cle la France était divisé en
portions égales, chaque Français ne serait qu'un gueux,
est la plus sanglante critique de l'état social actuel et de la
façon dont la répartition s'opère de nos jours.
Tel est donc le second résultat de l'administration éco-
nomique de la société confiée à des fonctionnaires héré-
ditaires. L'étendue de la production sociale ne se règle
plus sur l'étendue des moyens de production existants,
mais dépend de circonstances accidentelles qui peuvent en
interdire la mise en oeuvre aussi souvent que la permettre.
En pleine misère il est possible que le travail et le capital
soient devenus des objets sans utilité et gênants.
Mais alors même qu'une heureuse conjoncture permet la
mise en oeuvre des moyens de production existants, ils ne
pourront agir avec leur productivité complète. Car la pro-
priété du sol et du capital monopolise jusqu'aux progrès
de la productivité (soit grâce à des brevets soit au mojjn
du secret), et souvent, en raison du hasard qui préside à sa
distribution, elle ouvre des entreprises clans les endroits
les moins favorables.
Enfin, sous le régime de la propriété du sol et du ca-
pital, le produit du travail appartient aux, propriétaires
ou à leurs représentants, les entrepreneurs au service des-
quels les ouvriers le créent. Il se partage maintenant entre
les ouvriers, les entrepreneurs les capitalistes et les pro-
priétaires fonciers en qualité de salaire, rente et profit. La
valeur du travail, c'est-à-dire la grandeur de la part for-
mant le salaire non seulement dépend des mêmes lois gé-
nérales de l'échange que la valeur des produits eux-mêmes,
mais encore gravite, comme elle, vers un coût de produc-
tion, la subsistance nécessaire.
CIIAP, III, — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 167

Comment la justice et l'harmonie économique de la ré-


partition est-elle garantie par ce régime?
Pour commencer, — la propriété du sol et du capital
faisant que le produit du travail appartient non aux pro-
ducteurs, mais aux particuliers propriétaires du sol et du
capital qui onl permis aux producteurs de travailler, le
produit du travail n'étant plus dès lors partagé entre les
producteurs seuls mais entre eux d'une part et les pro-
priétaires et les entrepreneurs leurs représentants d'autre
part, il s'ensuit qu'aujourd'hui la répartition du produit
social ne donne plus à personne la valeur intégrale de son
propre produit. Le revenu des producteurs est bien ta va-
leur de leur propre produit, mais il n'en est que la moindre
partie, et les propriétaires dont le revenu est la plus grande
partie de cette valeur, reçoivent en cela la valeur du pro-
duit d'autrui.
Dans l'état social précédent personne il est vrai né pou-
vait avoir individuellement la propriété de son produit
immédiat, — cela est impossible en général partout où il
ya division du travail. Mais chacun avait droit à la pro-
priété de la valeur intégrale de son produit. La réparti-
tion du revenu social attribuait à chacun celle valeur 'inté~
grale. Aujourd'hui, dans un état social où existe la pro-
priété du sol et du capital et où la libre concurrence déter-
termine la valeur du travail, cette règle de la justice la
plus naturelle et la plus élémentaire est outrageusement
violée. Le travail qui est l'expression directe de la person-
nalité, ou mieux la personne même se manifestant exté-
rieurement, perd son caractère juridique de personne; il
est Iraité comme une chose, comme une marchandise. Le
travail, l'unique créateur de tous les produits est exclu
de la jouissance des produits, il est rabaissé au rang
de serviteur de la jouissance des autres. La propriété n'est
pas le vol*. Non, la propriété c'est le droit absolu aux fruits
168 PREMIÈRE PARTIE

de son propre travail. Parlant la propriété ne fait jamais


oeuvre de vol, mais la vérité est qu'aujourd'hui on en est
dépouillé.
Mais ce n'est pas le seul résultat de la répartition ac-
tuelle. Le travail est porté sur le marché comme une
denrée quelconque ; celte partie de son propre produit qui
en détermine la valeur (Tauschwerth) gravite vers les
moyens d'existence nécessaires ; les moyens d'existence
nécessaires sont une quantité déterminée qui dépend des
besoins de l'ouvrier et non de l'abondance des produits
de son travail. Il résulte de cet enchaînement de causes
que le travail, déjà dépouillé par la propriété du sol et du
capital de la valeur intégrale de son produit et réduit à la
moindre partie de cette valeur, se voit encore maintenant
EMPÊCHÉ DE PROFITER DE SA PRODUCTIVITÉ CROISSANTE,
Dans l'état précédent, non seulement chaque produc-
tion avait pour revenu la valeur complète de son produit,
mais tous les progrèsdela productivité s'exprimaient aussi
dans son revenu. Le dividende en objets de consom-
mation s'élevait pour chacun à mesure que ces progrès
avaient lieu et en proportion de sa part du revenu social.
Aujourd'hui ce n'est pas assez que les producteurs, au
lieu de recevoir la valeur entière de leur produit n'en re-
çoivent qu'une partie; il faut encore que le progrès de
la productivité ne se fasse pas sentir dans leur revenu pro-
portionnellement à leur part. Les producteurs sont au-
jourd'hui exclus même de l'accroissement'partiel propor-
tionnel de leur dividende (en objets réels):
Pour exprimer d'une façon générale celle vérité digne
de toute attention, nous dirons que, quand bien même le
travail d'une nation deviendrait peu à peu deux fois plus
productif qu'auparavant, quand même les quatre millions
d'ouvriers que renferme une nation pourraient créer deux
fois plus de lous les produits qu'auparavant, cet accroisse-
CIIAP. III. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 1 69

ment ne profiterait en rien aux ouvriers, Non. Le salaire


des ouvriers ne s'élèverait pas quant à son contenu en
objets, les ourriers ne travailleraient pas non plus moins
de temps qu'auparavant; on ne verrait pas davantage leur
nombre diminuer, et celui des propriétaires du sol et du
capital s'accroître. On s'attendrait pourtant naturellement
à l'une de ces trois éventualités. Sous le régime de la pro-
priété du sol et du capital accompagnée de la libre con-
currence, aucune ne se produit. Si cette vérité n'est pas
comprise partout, cela tient à l'intervention de la mon-
naie métallique et à l'accroissement de la population,
qui ont rendu difficile de bien voir celle marche réelle
des phénomènes économiques. Je reviendrai avec plus
de détail sur ce point dans la seconde partie de celte
lettre. >

« La propriété, dit Proudhon, (propriété du sol et du


capital) est vol, esclavage, homicide. » Si la raison pour
laquelle la propriété du sol el du capital est vol, c'est
qu'elle ravit aux producteurs une partie de la valeur de
leur produit, si la raison pour laquelle elle est esclavage el
homicide, c'est qu'elle prive l'homme de sa faculté de se
développer librement, il faut dire que même au sein des
institutions démocratiques, si elles maintiennent en même
temps que la propriété du sol et du capital la liberté des
transactions en matière de salaire, règne non seulement le
vol, mais aussi l'homicide. En effet, tant que les ouvriers,
jusque dans leur part du produit, sont exclus des fruits de
la productivité croissante, ils sont incontestablement privés
aussi de la faculté de se développer librement. Leur situa-
tion matérielle est maintenue — par la force des choses
au niveau des moyens d'existence nécessaires, el leur

développement moral el intellectuel reste forcément au ni-
veau de leur situation matérielle. Avec la libre concurrence
en ce qui concerne le salaire, c'est l'esclavage qui conti-
170 PREMIÈRE PARTIE

nue de subsister, au fond, sous le régime de la propriété


du sol et dp capital.
Et celte 'ii constance que les classes ouvrières sont ex-
clues, même pour leur part de revenu, de la participation
aux bienfaits de Improductivité croissante esl, en définitive,
ce qui cause dans la vie économique réelle une série d'ef-
fets enchaînés. C'est elle qui fait de toutes les tristes pos«
sibilités économiques que je viens de montrer, des réalités
palpables.
Il y a deux séries de lois et de faits économiques qui
permettent d'expliquer avec une rigueur mathématique ces
phénomènes navrants. Première série. Les classes ou-
vrières ne participant pas aux fruits de la productivitécrois-
sante, cela exerce une dépression contre nature de la va-
leur (Marktwerlh) du produit et la fait tomber souvent
au-dessous du coût de la production. Seconde série. La
valeur ainsi tombée a pour effet forcé l'arrêt partiel ou
temporaire des entreprises de production. Ce dernier efftt
provoque immédiatement les malheureux phénomènes en
question. Les lois et les faits dont il s'agit, pris isolément,
n'ont guère été mis en doute par les économistes. Us ont
oublié seulement d'en saisir d'un regard le vivant enchaî-
nement.
La première série contient les lois suivantes. La valeur
marchande (Marktwerlh) d'un certain quantum de produit
apporté sur le marché ne s'élève à une certaine, hauteur
que par l'effet d'une demande efficace suffisante/ Une de-
mande efficace suffisante présuppose une puissance d'achat'
convenable. Une puissance d'achat convenable n'existe que
grâce à une jwsscssion de valeur suffisante. Le quantum
de valeur dont dépend la puissance d'achat est déterminé
par le quantum de la part du produit. Que les classes ou-
vrières soient privées des fruits dûs à l'accroissement de la
productivité, cela revient à un amoindrissementde la quote-
CIIAP. 111, — LA PRODUCTION ET LA REPARTITION 171

part de ces basses, Par conséquent, la productivité crois-


sant, le quantum du produit porté sur le marché aug-
mente, tandis qu'au contraire la part de la grande majo-
rité des clients et par suite aussi leur demande efficace
diminue (1) La conséquence est évidente. Les classes ou-
vrières 'huit exclues des fruits de la productivitécroissante,
ce fait exerce sur la valeur (Marktwerlh) du produit une
dépression artificielle, dépression qui n'a rien à faire avec
la baisse naturelle" du coût de production résultant de
l'accroissement de la productivité, mais qui lient unique-
ment à la façon dont la répartition s'opère aujourd'hui et
qui par conséquent ajoute son effet particulier à la baisse
naturelle.
Voici la seconde série. — Les entrepreneurs sont aujour-
d'hui les propriétaires uniques du produit créé par leurs
ouvriers et qui s'accroît avec la productivité du travail des
ouvriers. Ce sont les entrepreneurs qui seuls le portent sur
le marché, qui seuls le réalisent, sur qui seuls tombent les
profits et les pertes causés par la valeur. Mais ils ne per-
çoivent pas seuls celle valeur. D'avance, avant que le pro-
duit ne fût porté sur le marché, avant même que la pro-
duction n'eût commencé, ils sont convenus d'une certaine
somme fixe de valeur qu'ils devront payer aux ouvriers et
aux propriétaires du sol et du capital sous le nom de sa-
laire et de rente, en récompense de l'abandon à eux fait du
travail des premiers et des moyens de production possédés
par les seconds. Ils ne peuvent effectuer ce paiement ou,
ce qui revient au même, en recouvrer le montant quand ils

(1) Je sais bien qu'en définitive la part des rentiers s'accroît de


tout ce que perd la part des ouvriers et que, par conséquent, à
considérer l'ensemble des événements dans tout le cours d'une
période, la puissance d'achat demeuré la même. Mais en co qui
concerne le produit porté sur le marché, la crise a déjà eu lieu
avant que cet accroissement de la part des rentiers puisse pro-
duire ses effets. Je reviendrai plus tard sur cette objection;
172 PREMIÈRE PARTIE

en ont fait l'avance, qu'en prenant sur la valeur (Taus-


chwerth) du produit porté sur le marché. Autrement il
faudrait perdre leur fortune et même l'honneur. Aussi la
valeur du produit porté sur le marché a-l-elle la plus puis-
sante influence sur la production. Monte-l-ellc, les entre-
prises marchent bien, Descend-elle, la production languit.
Tombe-l-elle au-dessous des sommes convenues (salaire el
rente), au-dessous du coût de production, les entrepreneurs
arrêtent la production; en ce faisant ils sauvent au moins
leur fortune el leur honneur.
Or, ces deux séries de lois et de faits économiques se
réalisent ensemble aujourd'hui. La productivité du travail
fait d'incessants progrès et des progrès de plus en plus
grands ; il y a donc de ce chef, parce que les ouvriers ne
participent pas aux bienfaits de cet accroissement, une dé-
pression incessante delà valeur (Marklwerth)etde temps en
temps elle tombe au-dessous du coût de production. Il y a
aujourd'hui une dépression incessante de la valeur, qui, de
temps en temps même baisse aiMessous du coût de pro-
duction, — et par conséquent aussi la production en règle
générale languit, et même de temps en temps est en grande
partie complètement arrêtée.
A ces conséquences se relient directement les maux dont
notre vie économique est au fond continuellement affligée
et qui de temps à autre seulement éclatent en crises visibles
pour lesyeuxles moins clairvoyants. La répartition, qui îl'est
déjà que trop injuste sans cela est de temps'en temps
totalement interrompue. Les moyens de production, par
milliers d'ouvriers et par millions de capital, sont con-
damnés à l'inaction. Le travail qui a déjà eu part à la ré-
partition est de nouveau dépouillé de son influence sur la
direction de la production sociale.
Ai-je tort de conclure que tous ces maux se ramènent à
la façon dont s'opère aujourd'hui la RÉPARTITION, à cette
CIIAP. III. — LA PRODUCTION ET LA RÉPARTITION 173

injustice qui prive les ouvriers de toute participation aux


bienfaits de l'accroissement de la productivité, qui fait de
leur salaire une fraction continuellement décroissante de
leur produit, c'est-à-dire enfin qui traite te travail
comme une marchandise soumise à la loi de la CONCUR-
RENCE ?
Que chacun tire de son travail le plus qu'il POURRA, Ce
programme né du sentiment de la liberté et de l'ignorance
économique, voilà le malentendu dont nous souffrons. La
règle est vraie, quand grâce à une organisation sociale
convenable chacun est protégé dans la possession de la
valeur intégrale de son, produit. Elle est fausse, elle ne fait
que masquer une réédition de l'esclavage, quand les insti-
tutions sociales forcent les ouvriers à céder d'[Link]
meilleure part de leur produit futur pour obtenir laper-
mission de travailler.
Tels sont donc les résultats d'un régime économique de
libre concurrence, avec la propriété du sol et du capital.
C'est l'anarchie, cette anarchie que les individualistes vou-
draient élendre du inonde de l'industrie à lous les autres
domaines de la vie sociale.
Ce régime a-t-il au moins l'avantage de ne pas coûter-
chéri — Non. Pour diriger ainsi la production sociale tout
au rebours de ce qu'il faudrait, pour obtenir celte réparti-
tion radicalement injuste du revenu social, il faut une ma-
chine permanente qui coûte pour la Prusse seulement
200 millions de lhalers; telle' est en effet à peu près lo
montant de la monnaie métallique en circulation.
CHAPITRE IV

RÉFLEXIONS SUR LE COMMUNISME

Si j'ai opposé le système communiste, dont j'ai tracé Je


tableau, au système individualiste actuel, c'est uniquement
au point de vue théorique, dans le dessein de faire mieux
comprendre ce que c'est que le capital. Toutefois je ne puis
m'empêcher de défendre ce système contre les objections
que l'on fait d'ordinaire au communisme.
Les attaques de Proudhon sont les plus fortes.
a Sans doute, dit-il, les communistes pris individuelle-
ment ne sont pas propriétaires, mais en revanche I'ÉTAT
communiste est propriétaire de tout, non seulement des
biens matériels, mais encore des personnes et de leur vo.
lonlé. En vertu de cette propriété souveraine le travail qui
devrait être seulement une condition imposée aux hommes
par la nature devient une contrainte exercée par des
hommes el par là même quelque chose d'odieux: En vertu
de celle propriété souveraine l'obéissance passive, qui est
inconciliable avec une volonté raisonnable devra être portée
au comble et on devra se soumettre sans murmurer à lous
les règlements, toujours imparfaits avec quelque soin qu'on
les rédige. En vertu de cette propriété souveraine la vie,
le talent, toutes les facultés de l'homme appartiennent à
l'État, qui en peut disposer comme il lui plait pour le bien
commun ; en dépitdes sympathies ou des antipathies des la-
C1IAP. IV, —RÉFLEXIONS SUR LR COMMUNISME 175

lents et des caractères les associations privées sont vigoureu-


sement interdites ; les tolérer ce seraitcréer de petites com-
munautés au sein de la grande etpar là ramenerla propriété
privée. En vertu de cette propriété souveraine le fort devra
faire le travail du faible, quoique ce nesoit là qu'un précepte
de bonté et non une obligation, une règle de morale el non
une règle de droit ; l'homme laborieux devra faire le travail
du paresseux, ce qui est une injustice, l'homme intelligent
celui de l'imbécile, ce qui est une absurdité. En un m?t
l'homme devra renoncer à son moi, à sa libre volonté, £ $A&
intelligence, à ses goûts pour s'incliner humblement devant
la majesté impitoyable de l'étal communiste. » — « Le com-
munismec'est l'inégalité à rebours, mais l'inégalité. La pro-
pritétéesll'exploitation dufaible parle fort ; lecommunisme
celledu fort par le faible. » — « Lecommunisme c'est l'op-
pression et la servitude. L'homme consent bien à se sou-
mettre aux règles du devoir ; il consent à servir sa patrie,
à obliger ses amis, mais il ne veut travailler qu'à ce qui lui
plait, quand il lui plait et autant qu'il lui plaît. Il veut
être le maître de choisir son heure, n'obéir qu'à la néces-
sité, choisir ses relations, ses amusements, sa profession.
Il veut se rendre utile par des raisons et non par ordre,
se sacrifier par libre égoïsme et non en suivant une règle
servile. Le communisme est donc diamétralement opposé
au libre usage de nos facultés, à nos plus nobles inclina-
dons, à nos sentiments les plus intimes. »
Ainsi s'exprime Proudhon. Mais l'État économique que
j'ai décrit n'a évidemment rien de commun avec celle pein-
ture.
Il est vrai que le sol et le produit social jusqu'au mo-
ment où il se repartit en qualité de revenu demeure la pro-
priété de la communauté, de YÉtat. Mais l'État ne dispose
comme propriétaire ni du revenu des' personnes, ni des
personnes mêmes, ni de leur volonté, La propriété privée
170 PREMIÈRE PARTIE

est conservée pour la valeur entière du produit du travail


individuel ; les personnes et la volonté sont aussi libres que
cela esl possible au sein d'une sociélé. Le travail n'est pas
forcé, mais objet de libre résolution. Le devoir d'obéis-
sance passive ne dépasse pas les limites réclamées par la vo-
lonté générale formée par les volontés individuelles. La ré-
glementation n'est pas plus grande qu'elle le serait dans
une association libre quelconque. Vie, talent, facultés de-
meurent la propriété de chacun. Les associations privées
qui n'auraient pour but que de rendre le revenu plus utile
et plus agréable ne sont pas interdites; toute association
privée qui aurait pour objet l'acquisition de la propriété
du sol et du capital s'interdit d'elle-même. Jamais le fort
ne doit faire le travail du faible, l'homme laborieux celui
du paresseux, l'homme habile celui du maladroit, et il n'y
a pas plus de renoncement au moi, pas plus de soumission
à la collectivité que dans un état démocratique en géné-
ral où règne l'égalité des droits. Par conséquent ce régime
n'est ni l'exploitation du faible par le fort, ni l'exploi-
tation du fort par le faible, mais uniquement la libre exploi-
tation de soi-même. Il repose non sur l'oppression et la ser-
vitude, mais sur le libre accomplissement du devoir, sur le
libre accomplissement de ces devoirs sur l'accomplissement
desquels repose tout état libre en général. L'individu n'est
empêché de travailler comme il veut, quand il veut et au-
tant qu'il veut que dans la mesure où les (Circonstances
naturelles niellent de toute façon des bornes à cette fantai-
sie. En un mot l'état social ci-dessus décrit, bien qu'il en-
ferme la communauté du sol et du capital, ne contredit à
aucun point de vue ni le libre emploi de nos facultés, ni
nos meilleures inclinations ni nos sentiments les plus in-
times.
Je vais plus loin. Je soutiens non seuleument que la pro-
priété est mieux garantie, la liberté plus grande, l'égalité
CUAP. IV. — RÉFLEXIONS SUR LIÎ COMMUNISME 177

des droits plus générale dans cel état social où existe la


communauté du sol et du capital que dans notre élat social
actuel ou même dans l'état social le plus libre que l'on
puisse concevoir avec la propriété privée du sol et du
capital, mais encore que c'est alors seulement que la pro-
priété, la liberté et l'égalité des droits peuvent se réaliser
dans leur pureté et leur intégrité.
Où donc trouvez-vous aujourd'hui, mon honorable ami,
dans une sociélé où existe la propriété du sol et du capital,
en y supposant même la plus grande liberté civile et poli-
tique, où trouvez-vous, dis-jeJ la propriété respectée, la
liberté et l'égalité des droits assurées en vérité et pour
tous?
Regardez ce qu'il en est aujourd'hui de la propriété.
Qu'est-ce donc'que la propriété en droit, en principelLe
droit absolu au fruit intégral de son propre travail. —
Cherchez à la propriété un autre fondement et vous entrez
en conflit avec la conscience populaire du droit; ce n'est
pas assez dire, vous aboutirez dans vos déductions ou à
l'esclavage ou à la communauté réelle des biens? — Mais
l'état acluel des choses dominé par la propriété du sol<et
du capital repose justement sur une violation permanente
et criante de ce principe, tout comme l'esclavage dont la
différence avec la propriété du sol et du capital est une
affaire de degré seulement non de principe. L'esclavage,
il est vrai, s'allaque à la personne elle-même tandis que la
propriété du sol et du capital s'asservit seulement la ma-
nifestation extérieure de la personne ; mais les deux ins-
titutions dépouillent par ia force la personne du fruit inté-
gral de son travail, Toute la différence est que l'une affiche
cet emploi de la force tandis que l'autre cherche à le cacher
par des sophismes. Mais l'effet des deux sur la propriété,
l'injustice commise à son égard est la même de part et
d'autre. La différence dans la façon dont la force s'exerce
Rodbertus *2
178 PREMIÈRE PARTIE

dans un cas et dans l'autre est à peu près celle qui existe
entre la violence brutale et la contrainte hypocrite, Suppo-
sez la propriété du sol el du capital aussi libre et aussi di-
visible que vous voudrez, émietlez-la tant que vous voudrez,
comme vous ne pouvez pas faire de lous les hommes des
propriétaires du sol et du capital, l'effet de ce genre de
propriété se lait toujours sentir immanquablement.
La rente, ce fruit immérité du travail d'aulrui est inhé-
rente à la propriété du sol et du capital. Sans doute la société
pourra jouir avec cela de la liberté du prolétariat, mais
elle en en aura aussi la misère, la démoralisation et la dé-
gradation. A l'inverse faites la propriété du sol et du capi-
tal aussi peu libre et aussi peu divisible que vous voudrez,
elle no vit encore que des fruits du travail d'aulrui. La
sociélé ne fera que donner encore la liberté personnelle de
l'ouvrier par dessus le marché.
Où en est aujourd'hui la liberté ? — Qu'est-ce que la
liberté? Ce n'est pas l'indépendance de l'ouvrier à l'égard
d'une volonté sociale, d'une morale sociale, comme l'ima-
ginent les individualistes et malheureusement aussi une
partiedr la démocratie — (elle consiste plutôt dans la
faculté de concourir à former les deux à prendre également
sa part dans les deux) ; — non, c'est l'indépendance à
l'égard d'une autre volonté individuelle, d'une autre
morale individuelle. Ici encore cherchez un autre principe
et vous aboutirez encore une fois soit à l'égoisme le plus
brutal, soit ji la foi aveugle en l'autorité. Or; la liberté per-
sonnelle d'aujourd'hui n'est pour la plupart des hommes
qu'une dépendance continuelle à l'égard d'une volonté
individuelle étrangère et d'une morale individuelle étran-
gère, la dépendance à l'égard de la volonté et de la morale
des propriétaires [Link] et du capital, une servitude, une
domesticité. Tant y qu'il aura une propriété du sol et du
capital il y aura des maîtres ou seigneurs (Ilerren).
CIIAP. IV. — REFLEXIONS SUR LE COMMUNISME 179

La rente n'est que la dernière caractéristique historique


du MAÎTRE ou du SEIGNEUR (des HeiTii), Développez tant
que vous voudrez la liberté civile el politique, allez
jusqu'à établir le suffrage universel dans État et 1

dans la commune, allez jusqu'à l'anarchie même, mais


conservez en môme temps la propriété du sol el du capi-
tal, — et vous retrouverez encore la rente el la domination
du maître ( Herrschaft), le salaire et l'assujettissement du
serviteur (Diensl). Mais si vous voulez véritablement
l'anarchie, il faudra abandonner du môme coup la pro-
priété du sol et du capital. Il est vrai qu'alors vous aurez
encore à choisir, à choisir entre le quadrupède de Rous-
seau el la civilisation avec une VOLONTÉ SOCIALE, c'est-à-
dire avec I'ÉTAT, avec la CENTRALISATION (1) el le COMM.U-
NISME.
Où en est aujourd'hui l'égalité des droits ? -—
Qu'est-ce

(1) La centralisation et le selfgovemment no sont pas, je le


répèle, deux choses absolument contraires. En effet, la centrali-
sation n'est pas par définition le gouvernement d'une puissanse
absolue qui résiderait en dehors de la volonté nationale, et
d'autre part le selfgovernment n'est pas la dissolution de l'État
dans l'individualisme pur. Centralisation et selfgovernment
peuvent donc très bien se concilier. Seulement les affaires pu-
bliques sont alors du ressort des représentants de la nation
plutôt que du ressort des représentants de la commune, elles dé-
pendent de la volonté du peuple formant un seul tout plutôt que
de la volonté du peuple comme formé d'un certain nombre de com-
munes particulières. Le développement économique nous est
garant qu'une réunion de la centralisation el du selfgovernment
aura lieu. — Du re3le, en se plaçant à ce point de vue, on s'ex-
.plique assez bien un grand nombre de phénomènes de l'époque
contemporaine, phénomènes que la démocratie considère comme
étant uniquement le résultat d'une profonde démoralisation de
la société, tandis qu'ellô devrait les considérer en même temps
comme le lésultat de se3 propres fautes dans la façon de con-
cevoir et de" traiter les affaires publiques. La théorie selon laquelle
centralisation et selfgovernment sont inconciliables sera toujours,
quoi qu'il arrive, fatale à la démocratie.
180 PREMIÈRE PARTIE

que l'égalité des droits (Gleichberechtigung) ? C'est le


droit égal aux conditions sociales extérieures qui sont né-
cessaires à l'individu pour qu'il participe aux avantages de
la vie sociale dans la mesure' où il y contribue. Mais la vie
sociale d'aujourd'hui est bien éloignée de celte égalité.
Nous possédons dans une certaine mesure l'égalité civile ;
le droit civil et le droit criminel sont les mêmes pour
tous ; la procédure est la même pour tous ; nous avons ce
que l'on appelle la liberté de la personne et de la propriété.
Nous ne sommes pas très-loin de l'égalité politique, du suf-
frage universel dans l'État et dans la commune, du droit
égal pour tous d'élire et d'être élu. Mais avec tout cela l'in-
dividu n'a encore qu'une sphère de droit pour ainsi dire
vide, qui, pour la grande majorité des hommes tend en
vain vers un contenu, qui, pour la grande majorité des
hommes ne peut recevoir, au prix de quelque effort indivi-
duel que ce soit — (l'effort individuel du millionnaire de
naissance ne peut pas être considéré comme purement in-
dividuel)
— la part de la richesse, de la culture, de la mo-
ralité de son temps que mérite l'individu. En effet la pro-
priété du sol et du capital, du moins quand elle est associée
à la libre concurrence en matière de salaire, fait des-
cendre constamment le revenu des classes ouvrières, la
productivité du travail fùt-elle extrême, au niveau des
moyens d'existence nécessaires; et par conséquent aussi
abaisse leur culture intellectuelle et leur façon de vivre
à un niveau correspondant à une époque bien plus barbare
que celle à laquelle elles appartiennent. Par suite, sous le
régime de la propriélè-du sol et du capital, on n'obtient
ni les effets de l'égalité naturelle, ni ceux de l'inégalité na-
turelle, àlaquelle lesennemis de l'égalité des droitsallachenl
souvent une si grande importance. L'égalité naturelle est
anéantie par le privilège héréditaire des propriétaires de
naissance; l'inégalité naturelle par l'universelle damna-
GIIAP. IV. — RÉFLEXIONS SUR LE COMMUNISME 181

lion qui frappe également lous les ouvriers. Proclamez si


haut que vous# voudrez l'égalité des droits civils et poli-
tiques, fondez-les, si vous pouvez, indépendamment du
reste, aussi solidement que vous voudrez, mais en même
temps, avec le régime de la propriété du sol et du capital
abandonnez à elle même la répartition du revenu social,
et vous ne pourrez jamais réaliser l'égalité des droits (so-
ciale Gleichberechtigung), c'est-à-dire l'égalité dans le droit
au contenu réel de cette sphère de droit ; vous aurez,
dans tous les cas; exclu les trois quarts des hommes de leur
juste part, de la part qu'ils méritent dans les avantages de
la vie sociale.
En réalité les admirateurs de l'état de choses actuel
sont dupes d'un aveuglement qui dépasse les bornes, quand
ils se flattent de défendre contre les socialistes la propriété,
la liberté, l'égalité des droits. — Du moment, que, avec
le régime de la propriété du sol et du capital, les relations
économiques, même en ce qui concerne la répartition, le
salaire, sont livrées à la libre concurrence, propriété, li-
berté, égalité, tous ces biens sont défigurés jusqu'à être
méconnaissables. Seule la suppression de la propriété du sol
et du capital, seule la communauté du sol et du capital
avec une organisation économique de la société comme celle
que j'ai décrite, est capable d'empêcher radicalement que
ces biens ne soient amoindris, est capable de les assurer
complètement aux individus. A tout le moins UNE INTER-
VENTION DE LA SOCIÉTÉ EN FAVEUR DU SALAIRE est indis-
pensable pour empêcher que ces biens soient l'objet des plus
criants outrages.
Est-ce que par hasard, dans l'état social que j'ai décrit
sans propriété du sol et du capital, la propriété, la liberté
et l'égalité des droits ne sont pas ce qu'elles doivent cire?
Mais c'est dans cet état seulement que la propriété est

vraiment le fruit du travail personnel, car c'est là seule-
182 PREMIÈRE PARTIE

ment que, suivant le VQÏU de M. Thiers, « le travail est le


fondement el la mesure de la propriété». — C'est là seule-
ment que la liberté est universelle, car c'est làseulement que
disparaît la subordination à une volonté étrangère, le ser-
vage, la domesticité, que chacun n'est le serviteurquede soi-
même et en même temps de la sociélé tout entière. — C'est
là seulement, que l'égalité dcv droits est réalisée complè-
tement, car c'est là seulement que ce qui autrement, avec
l'égalité des droits civils et politiques, demeurera éternelle-
ment un mot, devient une vérité.
C'est donc uniquement dans cet état social, c'est uni-
quement sous le régime de la communauté du sol et du
capital que la société est complètement affranchie, délivrée
àlafoiset du despotisme individuel et du despotisme social,
de la tyrannie des individus et de celle que l'opinion cou-
rante redoute dans le communisme. En effet c'est là seule-
ment qu'est fondée la société universelle des hommes libres
et égaux, n'ayant au-dessus d'eux personne que la volonté
sociale à laquelle ils concourent eux-mêmes. C'est alors
seulement qu'il est tenu compte comme il faut de la diversité
des facultés des individus et de la façon différente dont ils
les emploient, de ces inégalités manifestes dont parle Louis
Reybaud. C'est par cet état social seulement qu'est comblée
cette fatale lacune du système de la liberté économique, —
la lacune de la répartition abandonnée à elle-même. C'est
cet état social seulement qui est capable d'admettre ce qu'il
y ad exccllenf, [Link] système, l'or pur de la liberté inter-
nationale des échanges et du libre choix de la profession,
sans les scories qui y sont mêlées. Ce n'est pas l'individua-
lisme, c'est le socialisme qui clôt la série des affranchisse

menls qui ont commencé avec la réforme.


Aussi suis-je fermement convaincu, que, si le droit et
la liberté doivent jamais régner complètement sur la terre,
la société doit marcher vers un étal tel que celui dont j'ai
CUAP. IV. — RÉFLEXIONS SUR LE COMMUNISME 183

fait le tableau. J'avoue franchement que, quant à moi, je


crois à la disparition de la propriété du sol et du capital
dans l'avenir.* L'histoire, la réalité présente et la science
ont contribué à fonder en moi celte croyance.
Jetez un coup d'oeil rapide sur l'histoire. Dans toutes
les grandes commotions sociales d'où sont sortis les temps
modernes, l'idée communiste a apparu soudainement aux
yeux des hommes du temps. C'est ainsi que l'on peut en-
trevoir le fond de la mer quand elle est bouleversée par la
tempête. Considérez les* débuts du christianisme, la pre-
mière et la plus profonde des tentatives d'affranchissement
de l'homme, vous trouvez le communisme non seulement
conçu mais même réalisé, de la façon il est vrai la plus
naïve et la plus enfantine. Mais l'idée chrétienne, dans ses
commandements directs, est demeurée impuissante contre
la corruption antique. Elle ne peut faire son oeuvre que
par un détour, en passant par le moi, grâce aux exigences
du droit subjectif. — Aussi le communisme n'est-il plus
comme auxpiemiers temps du christianisme un précepte
de morale, il n'apparaît dans tous les mouvements sociaux
modernes que comme le suprême desideratum du droit.
L'affranchissementde la population des villes qui s'accom-
plit dans toute l'Europe au xive siècle, la réforme, la
première révolution française, la révolution de Juillet, la
révolution de Février, lous ces mouvements populaires
ont au fond un caractère communiste, en lous apparaît
l'idée communiste comme dernière conséquence. Et cela
sons une forme toujours plus précise, plus claire, plus
scientifique. Elle paraît à l'état de tendance obscure, avec
lous les écarts du sentiment, dès le xiv° siècle, dans la
Jacquerie el les campagnes de Wal Tyler. Le mol: guerre
aux châteaux, paix aux chaumières ! date de ce temps là.
A l'époque de la réforme elle devient plus générale et aux
tentatives pratiques désordonnées du peuple se joignent
18 i PREMIÈRE PARTIE

déjà des théories de savants. Morus, Campanella, Bacon,


Vairasse écrivent l'Utopie, la Cité du soleil, l'Atlantide,
l'histoire des Sôvarambes au xvie et au xvn° siècles. Mais
ils font encore du communisme une Utopie; c'est le rêve
d'un pays lointain et inaccessible. Enfin la Révolution fran-
çaise prétend déjà systématiquement à la réalisation de
l'Utopie. En même temps que les réclamations des masses
s'élè[Link] avec une force croissante, des hommes de toutes
les conditions, des théoriciens et des hommes d'action, tels
que Mably, Baboeuf, Fichte (1);SaintSimon, Fourier, Owen,
Cabet, exempts de toute envie et de tout intérêt personnel,
construisent de vastes systèmes, détaillés, adaptés aux
circonstances actuelles et demandent que l'on prépare ou
que l'on crée des institutions communistes, desquelles seules
on peut attendre la régénération de la société présente. Se
pourrait-il qu'il n'y eût absolument rien de vrai dans ces
tendances communistes qui se manifestent avec une force
et une étendue croissantes, à chaque nouvel ébranlement
social, dans les utopies et les systèmes de lous ces hommes/
les coeurs les plus généreux et les plus grandes intelli-
gences, de Platon à Owen? —Est-il admissible que tous ces
systèmes n'aient été que le produit de l'envie et de l'inté-
rêt personnel ou des jeux frivoles de l'imagination ?
Considérez le présent. II me semble que tout aujour-

d'hui, dans tous les domaines de la vie pratique, dans le
commerce, dans le droit, dans les moeurs surtout, tend
vers le communisme. Ce qu'il y a de plus vaste et de plus
utile dans nos moyens de communication n'a-t-il pas un
caractère communiste? N'a-t-il pas fallu que le droit cher-
(t) Le « geschlossener Handelstaat » de Fichte repose sur ce
principe communiste que « comme un homme n'est pas moins
homme qu'un autre » tous les hommes sont appelés aux mômes
jouissances. S'il y a dès lors une institution de la propriété
privée, le contrat originaire qui l'aurait établie ne peut avoir eu
pour objet que de garantir le respect do ce principe.
CHAP. IV. — RÉFLEXIONS SUR LE COMMUNISME 185

chât de nouvelles formes pour cela, et n'est-ce pas précisé-


ment en ce sens que se font sentir encore les principales
lacunes du droit? La tendance à mettre en communies
jouissances ne domine-t-ellepas dans nos moeurs et n'est-
elle pas favorisée par les circonstances et notamment par
les plus pressantes de toutes, les nécessités économiques ?
— Sans doute c'est encore la propriété du sol et du capital
elle-même qui fonde la plupart de ces institutions à carac-
tère communiste, mais c'est une chose digne de remarque
que telle est la source de ses bénéfices les plus grands et
qu'elle est devenue par intérêt la servante du communisme.
Bref, personne à mon avis ne peut plus fermer les yeux
sur ce fait que le communisme triomphe aujourd'hui plus
que jamais dans la société tout entière, dans le droit, dans
les moeurs et dans les idées, qu'il est représenté par des
écoles et par des partis dignes de considération, en un mot
que c'est une puissance avec laquelle l'état individualiste
pourrait bien avoir très prochainement à transiger.
Examinez enfin la science, l'économie politique.'Nulle
part la fin de l'individualisme ne me semble plus claire-
ment marquée. Le système régnant, après avoir recpnnu
avec une naïveté inconsciente, mais sous l'impression vive
de la vérité que la famine et la ruine sont les deux régula-
teurs nécessaires, après avoir proclamé que les classes ou-
vrières sont condamnées à travailler éternellement en es-
claves et à recevoir éternellement une ration d'esclaves,
recule d'horreur devant le miroir que le socialisme lui pré-
sente ; il se met tout d'un coup à nier tous les faits, et sans
apporter aucune nouvelle preuve scientifique qui mérite
l'examen, il soutient qu'il y a une harmonie éternelle en
vertu de laquelle les trésors de la production vont crois-
sant et se, répandent sur un nombre toujours croissant de '
participants satisfaits. Celle théorie semble la dernière
convulsion du système expirant. — Si l'on se livre à des
186 PREMIÈRE PARTIE

études théoriques plus approfondies, on s'aperçoit que


l'économie politique lout entière est fondée sur des concepts
communistes et que le développement de la science n'est
que l'effort qui tend à mettre en lumière ces concepts
communistes avec leur vrai caractère.
Mais, si je crois au communisme dans l'avenir, si je crois
que la société actuelle est déjà emportée par le courant
communiste,je ne liens pas la suppression de la propriété
du sol et du capital pour très-prochaine. Les opinions éco-
nomiques et juridiques opposées, la masse des intérêts liés à
la propriété du sol et du capital, l'état intellectuel et moral
des classes dominantes qui possèdent aussi bien que des
classes subordonnées qui travaillent, lout cela me semble
rendre impossible pour bien des dizaines d'années encore
la chute d'une institution qui a de si fortes racines. Je ne
crois pas, notamment, que le travail libre se soucierait
déjà suffisamment de l'art, de la science, de la plupart des
biens qui sont l'honneur de la civilisation. En effet, les indi-
vidualistes ont beau dire, le travail aujourd'hui n'est pas
libre, el il ne le sera pas tant que la propriété du sol
el du capital existera. Aujourd'hui la société est forcée
d'exécuter l'excèdent de travail grâce auquel les arts et les
sciences fleurissent. Elle y csl forcée parce que les moyens
matériels qui permettent le développement de ces formes
supérieures de la vie sont prélevés au moyen de la rente
avant l'entretien des travailleurs et que ceux-ci*sont forcés
par conséquent de travailler d'autant davantage. Elle y est
forcée comme elle y a été forcée de tout temps; toutefois
la propriété du sol et du capital est peut-être la dernière
forme historique de cette contrainte. En vérité il serait
beau que l'humanité fut déjà sortie de celle phase. Il serait
"beau que l'éducation du genre humain,
— dans laquelle
les écarts du système individualiste ne seraient que comme
une heure de récréation mal employée — eût déjà porté la
CI1AP. IV. — HÉFLEX10NS SUR LE COMMUNISME 187

force morale de l'individu à ce point de maturité qu'il se


décidât lui-même librement h travailler autant qu'il faut
pour assurer le développement de la science et de l'art. Je
dis l'individu et j'entends par là non pas seulement l'ou-
vrier, mais le propriétaire d'aujourd'hui ; car de goûter les
jouissances de la science et de l'art sans travailler, cek».
n'est pas difficile. Je dis aussi l'éducation ; car la con-
trainte et la discipline ont été de tout .temps l'école de la
liberté, quoique les moyens d'éducation changent. Ainsi
la contrainte du privilège, la contrainte exercée par une
personne sur une autre a été remplacée par la contrainte.
d'institutions sociales telles que la propriété du sol et du
capital par exemple; la contrainte d'institutions comme
celle-là peut finalement céder la place à la contrainte de
circonstances purement naturelles, telles que l'accroisse-
ment de la population par exemple. — A partir du jour
où les meilleurs esprits eurent reconnu l'injustice de l'es-
clavage, il fallut encore un millier d'années pour en effacer
les dernières traces, le servage hériditaire, et cela seule-
ment chez les peuples civilisés de l'Europe. Sans doute
l'histoire marche aujourd'hui plus vite, mais aussi l,a pro-
priété du sol et du capital est attachée bien plus étroite-
ment que l'esclavage à la société. En même temps, elle est
si souvent liée à une propriété qui ne dépasse pas les
bornes du principe, il y a présentement tant de droit mêlé
à ce qu'il y a en elle de contraire au droit, que l'on révol-
terait la propriété véritable si l'on voulait porter la main
immédiatement sur la fausse propriété.
Voilà pourquoi je pense que, lout de même que l'his-
toire n'a jamais été .qu'une suite de compromis, le premier
problème de la science économique doit être de trouver un
compromis entre le travail et la propriété du sol el du capi-
tal. Il me serait facile de développer jusque dans le détail
les traits déjà indiqués d'une société sans propriété du sol
188 PREMIÈRE PARTIE

et du capital et où il n'y aurait d'autre propriété que celle


de la valeur du produit du travail personnel. Mais cette
description facile ne serait d'aucune utilité pour les maux
actuels. Il me paraît plus difficile et plus utile à la fois de
préparer scientifiquement le compromis dont je viens de
parler et c'est à cette tâche plus difficile et plus utile que
je me consacrerai uniquement. Je me bornerai à montrer
que tout ce qui concerne le salaire peut être réglementé de
telle sorte que désormais les classes ouvrières %reçoivent
elles aussi la part à laquelle elles ont droit, el que cepen-
dant celte réglementation peut se faire sans porter atteinte
à la liberté individuelle, à la liberté du domicile, à la li-
berté de choisir une profession, etc. Sans doute, partout
où il y a salaire, l'injustice de la propriété du sol et du
capital subsiste en principe, mais elle peut être réduite
dans ses effets pratiques au point de ne plus porter préju-
dice aux ouvriers. On peut donner à l'état social une
physionomie telle que les propriétaires du sol et du capi-
tal, au lieu d'être, comme aujourd'hui les maîtres exclu- J

sifs de toute jouissance, les Dieux de la société, auxquels


le travail doit sacrifier, prennent plutôt l'aspect d'hommes
utiles, qui dirigent les entreprises de production et reçoi-
vent pour cela une rémunération sous la forme de rente.
Ce service de direction de la production il faut bien que
la sociélé le paye. Que la propriété du sol et du capital de-
vienne donc en réalité de plus en plus une fonction et la
rente un traitement. (4).

(I) Je mo range pour mon compte à l'opinion do La Mennais


qui, tenu par beaucoup pour un communiste, et invité par te
National à s'expliquer sur sa position à l'égard des systèmes
socialistes connus, dit entre autres choses : « Je ne vois dans les
doctrines qui ont apparu jusqu'à présent qu'un symptôme du
besoin profondément Eenti par la société de découvrir une attri-
bution plus juste du salaire et d'améliorer par là, la situation
préBcntcmonl si lamentable des classes ouvrières. »
CIIAP. IV. — RÉFLEXIONS SUR LE COMMUNISME 189

Aime-t-on mieux que les sciences sociales abandonnent


toujours aux tâtonnements de la pratique la conclusion de
compromis de 'ce genre ? Faut-il que l'économie politique
n'ait à choisir qu'entre ces deux alternatives de prophétiser
ou de tourner le dos à la vérité? — Théorie, philosophie,
prophétie, utopie, sont à mes yeux, les pierres indicatrices
que la société se représente à elle-même dans un avenir de
plus en plus lointain et par suite avec des contours de plus
en plus vagues; et parlant, une conception sociale qui n'en-
ferme pas du tout de prophétie repose sur des données bien
insuffisantes. Mais certainement les sciences sociales n'ont
une forme accomplie que quand elles décrivent non seule-
ment le but à atteindre, mais encore le chemin qui y con-
duit ; et certainement dans cette dernière partie de leur
lâche, elles ne tournent pas le dos à la vérité, mais elles
en suivent tout droit le chemin.
Pour moi, si j'ai esquissé le tableau d'un étal social où
la propriété du sol et du capital n'existe pas, c'est dans un
dessein plutôt théorique que pratique. J'avais besoin du
tableau de cet état social pour faire mieux ressortir, les
erreurs courantes concernant le capital.
Je vais maintenant faire l'analyse du capital. Je montre-
rai que les économistes ont confondu le phénomène natu-
rel de la production avec le phénomène social de la pro-
duction telle qu'elle est déterminée par le droit de propriété
portant sur le sol et sur le capital, et qu'ils sont arrivés
ainsi à une idée du capital à laquelle ne correspond rien
dans le monde économique réel.
' SECONDE PARTIE

CHAPITRE PREMIER

LE CAPITAL DANS L'ÉTAT D'ISOLEMENT ÉCONOMIQUE

Permettez-moi decommencer par l'étude du capital dans


l'état d'isolement économique.
Dans cet état l'individu étant dégagé de lout bien social
et se trouvant seul en lace de la nature, tout ce qui^ dans
le phénomène de la production a un caractère sociat
n'existant pas, la marche naturelle de la production sera
d'autant plus claire, et par suite il sera d'autant plus facile
de voir ce qu'il convient de regarder comme capital selon
la marche naturelle de la production.
Et d'abord, en quoi consiste ici le capital? Les besoins
de l'homme forment une série qui renaît après chaque
satisfaction el s'accroît à l'infini. Les objets propres à satis-
faire les besoins sont consommés, c'est-à-dire détruits plus
ou moins rapidement par la satisfaction. Le travail qui
crée ces objets est limité en durée et en force. — Aussi
faut-il que l'homme travaille continuellement el d'une
façon aussi productive que possible, pour suffire conli-
192 SECONDE PARTIE

nuellement et aussi largement que possible à ses besoins.


Dès que l'activité productrice de l'homme dépasse la
simple cueillette d'un fruit mûr, il prend pour but des
objets dont la nature ne lui fournit que la matière et que
le travail doit obtenir en transformant cette matière. Et
s'il ne peut se procurer cette matière ni la transformer
avec les mains seulement, il faut qu'il produise préala-
blement des instruments et des matières pour fabriquer
seulement alors avec ces matières el à l'aide de ces instru-
ments les objets de consommation qui lui importent. —
Ces objets obtenus il les consommera et pendant qu'il les
consommera il produira de nouveau. Tel sera le cercle
éternel de ses occupations économiques. Quand les objets
qu'il lui faut pour satisfaire ses besoins seront créés, il
devra, pendant qu'il les consomme, produire de rechef
des instruments el des matières, ou du moins réparer et
compléter ceux qui existent déjà, et, s'il ne veut pas voir
la satisfaction régulière de ses besoins brusquement inter-
rompue, il devra continuer aussi régulièrement à procéder
delà même façon.
En considérant ce processus économique pendant une
période quelconque, on saisit le contraste entre le capital
el le revenu. Le revenu ce sont les objets de consommation
(I3efriedigungsmittel) que procure régulièrement à l'homme
isolé son travail, le capital, ce sont les instruments et les
malières avec lesquels le travail produit régulièrement ce
revenu.
La distinction >que nous venons de faire entre le capital
ellerevenu s'écarte déjà des idées des économistes. Ils
considèrent comme formant le premier capital, môme de
l'homme isolé, lu provision des moyens d'existence dont il
subsiste pendant qu'il travaille à de nouvelles produc-
tions.
Mais il est facile de montrer que c'est là une erreur, qui,
CIIAP. I. — LE CAPITAL DANS L'ÉTAT D'iSOLEMENT 193

poursuivie dans ses conséquences, conduit nécessairement


ou à la suppression de toute différence entre le capital et
le revenu ou même au renversement de ces deux idées.
Sans doute l'homme isolé pendant qu'il travaille à des
productions nouvelles jouit des moyens d'existence qu'il a
produits auparavant; et s'il ne les avait pas déjà, il faudrait
qu'il les produisît d'abord et il ne pourrait pas encore pas-
ser à la production des autres. Mais reconnaître cela c'est
tout simplement reconnaître le rapport naturel et forcé de
la production et de la consommation. L'homme devant tra-
vailler continuellementpour obtenir continuellement lasatis-
faction de ses besoins, il consomme aussi continuellement le
revenu du travail antérieur, pendant qu'il travaille de nou-
veau, llcon&ommependantqu'il produit et il produit pendant
qu'il consomme ;voilàlavérilé. Mais il ne consomme pas afin
de produire, de la même façon, par exemple, qu'il fabrique
des instruments et des matières afin de fabriquer du revenu
avec; non, il ne produit qu'alin de consommer, il fabrique
son revenu pour en jouir. Mais s'il fallait pour cela 'consi-
dérer comme capital ce qu'il consomme pendant qu'il pro-
duit, de deux choses l'une : ou bien, au cas où l'on persis-
terait à vouloir distinguer capital et revenu, il faudrait
dire que ce qu'il produit pendant qu'il consomme, c'est-à-
dire instruments et matières sont du revenu, ou bien, si le
sens commun pioteslc contre celle manière de voir, instru-
ments, matières, moyens d'existence, Ioniserait du capital
cl l'idée de revenu disparaîtrait. Mais le sens commun ne
peut se résoudre, du moins en ce qui concerne l'homme
isolé, ni à compter comme revenu les instruments et les
matières ni à compter comme capital les moyens d'exis-
tence. Une seule chose a pu amener les économistes à
prendre,,dans l'état d'isolement économique le revenu pour
le capital. C'est le désir de montrer que le salaire, — qui
est parfois aujourd'hui une partie du fonds d'entreprise ou
ltodbertus 13
19i SECONDE PARTIE

du capital privé — est un élément naturel du capital, du


capital" dans le sens économique. Mais le capital pi ivé
(Privatkapilal),ce que l'on entend par capital dans le mode
social actuel de production, 'est précisément lout autre
chose que le capital proprement économique, selon le mode
naturel de la production.
Mais, si l'on maintient la distinction du capital et du
revenu, en entendant par capital les matières et les instru-
ments, par revenu ies objets de consommation immédiate,
lous les deux n'en sont pas moins du produit, le produit du
travail de l'homme isolé. Quelle est donc plus précisément
la marque distinclive de ces deux parties du produit,
quelle est la différence spécifique du capital caractérisant
également les instruments et les matières? Le capital,
matières et instruments, est du produit qui sert encore à
la production ultérieure ; le revenu est du produit qui sert
à la satisfaction immédiate desbesoins. L'un est du travail
déjà fait après lequel il faut encore un travail complémen-
taire, l'autre est le travail mené à son terme et suivi de la
jouissance. Le revenu est le but du chemin que le travail a
à parcourir, le capilahest une portion du chemin déjà
parcourue.
Bien des économistes ont encore sur ce point des vues
différentes. Les uns font consister l'essence du capital
dans l'élévation de la productivité, et assignent par
suite au capital, lui-même, une puissance.*d'accumu-
lation ; les autres voient l'essence du capital dans ce
fait qu'il serait une provision, une certaine quantité
d'objets.
Ces deux manières de voir sont, à mes yeux, aussi fausses
que celle qui fait rentrer dans le capital des objets compo-
sant le revenu (Einkommensgùler), et je crois que toutes
les autres erreurs répandues aujourd'hui dans la science
et dans la vie commune sur les rapports du capital et du
LE CAPITAL PANS L'ÉTAT o'iSOLEMENT 195
CIIAP, 1. —
ravail peuvent se ramènera ces premières notions obscures
de la nature du capital. (I) •

Le terme productivité exprime le rapport du coût de


production (travail) à l'utilité du produit. Plus le produit
est grand en quantité et en qualité proportionnellement au
travail qu'il a coûté, plus la productivité du travail est
grande.
La productivité ne peut donc s'élever que si la nature
vient de plus jcn plus en aide au travail, si l'homme fait
travailler partiellementla nature pour lui. Que deux hommes
se donnent la même peine pendant le même temps pour
•cueillir des fruits, mais que l'un les cueille sur un arbre plus
chargé, l'autre sur un arbre moins chargé, le premier avec
Je même travail cueillera davantage, il aura un produit
supérieur. Son travail est plus productif parce que la na-
ture l'a favorisé en niellant plus de fruits sur un arbre que
sur l'autre.
Mais, de même que les objets naturels se trouvent rare-
ment si complètement prêts pour l'usage qu'il n'y ait
plus qu'à s'en emparer ; de même la nature vient rare-
ment en aide à l'homme d'elle-même et pour rien comme*
"dans l'exemple que je viens de citer. Il faut que l'homme
commence par se soumettre les forces de la nature
et les mettre à son service. Mais cela môme lui coûte
déjà du travail ; j'appelle ce travail travail médiat par
ce qu'il n'a pas pour objet immédiat le produit qu'il im-
porte en somme à l'homme d'obtenir, mais que c'est en
quelque sorte un chemin détourné, qui toutefois mène plus
vite au but. Pour que, le travail devienne plus productif
par ce détour, il faul évidemment que le travail médiat
employé d'abord à soumettre les forces naturelles et le tra-
vail immédiat, qui est exécuté ensuite avec l'aide de ces

(I ) In gcneralibus iatet errpr.


190 SECONDE PARTIE

forces, donnent pris ensemble nu quantum d'utilité plus


grand que si le travail médiat avait été lui-même du tra-
vail immédiat. Le plus souvent les forces de la nature ne
se laissent asservir que dans des instruments (Werkzeuge),
le mot instrument étant pris dans un sens extrêmement
général, assez général pour convenir également au sillon
dans le champ, à la machine à vapeur, à la substance auxi-
liaire que l'on emploie pour obtenir une décomposition
chimique. En règle générale, il faut que l'homme, pour
rendre son travail plus productif prenne d'abord pour objet
de son travail un instrument, qu'il mette ainsi à son ser-
vice les forces de la nature, qui l'aident à obtenir, du pro-
duit qui seul au fond lui importe, plus qu'il n'aurait réussi
à en obtenir sans cela.
Le plus souvenl tout accroissement nouveau de la
productivité a lieu de celle façon. L'homme isolé, quand
il sera devenu plus habile remplaceia l'instrument infé-
rieur hors d'usage par un autre plus parfait ; et ainsi, le
plus souvenl, l'accroissement de la productivité sera, il est'
vrai, attaché au produit du travail médiat, à des instru-
ments, à du travail antérieur (vorgelhane Arbeil). C'est à
cause de cela, c'est parce que en règle générale l'accrois-
sement de la productivité esl attaché à un instrument ou à
un instrument supérieur, parce que un instrument, à litre
de travail antérieur, de produit qui sert à poursuivre la
production, est toujours du capital, — que l'on est arrivé,
semble-t-il, à cette conclusion fausse de mettre l'essence
du capital dans la productivité et dans l'accroissement de
la productivité, de prendre l'essence de l'instrument pour
l'essence du capital (1)
Mais les instruments sont du capital, non pas parce que,
.

(l) Une plus grande habileté des doigts a le même eftet qu'un
instrument. Il y a dans les deux cas un meilleur emploi de la
force. Parlera-l-on de capital dans le premier cas?
CIIAP. I. LE CAPITAL DANS L'ÉTAT D'ISOLEMENT 197

en tant qu'instruments, ils rendent le travail plus productif
mais par ce que, en tant que travail antérieur (vorge-
thane Arbeil), ils sont avec les objets composant le revenu
dans le même rapport que les matières, Si la première dé-
finition était adoptée, les matières, sur lesquelles on ne
travaille ultérieurement qu'avec les instruments, mais qui
n'ont par e'Ics-mêmes aucune influence sur l'accroisse-
ment de la productivité, cesseraient d'être du capital, J'ai
montré aussi qu'il peut y avoir avant tout capital une
différence dans la productivité. De même encore il
peut y avoir une productivité plus grande sans que le ca-
pital augmente ou même alors qu'il diminue. Que l'homme
isolé remplace un instrument usé par un autre meilleur
qui ne lui ail pas coûté plus de travail que le premier., on
ne pourra pas dire que son capital se soit accru et pourtant
la productivité de son travail est décidément plus grande.
Ce n'est donc pas au capital qu'il faut attribuer l'éléva-
tion de la productivité mais uniquement au travail. Celte
partie du capital à laquelle on attache surtout le progrès
de la productivité, c'est-à-dire les instruments, peut dimi-
nuer tandis que la productivité monte; et l'autre,partie
du capital, qui, il est vrai, augmente d'ordinaire en même
temps que la productivité monte, c'est-à-dire les matières
premières, ne peuvent pas être non plus regardées comme
la cause de l'accroissement de la productivité, elles n'en
sont que le résultat. Par conséquent, si quelque chose
porte en soi cette puissance d'accumulation dont on parle,
c'est le travail seul et non le capital lui-même.
f
Il n'est pas vrai non plus que le capital consiste dans
une provision, dans une certaine quantité d'objets. •
De l'aveu de tous les économistes, le bâton que le sauvage'
prend à, l'arbre pour abattre un fruit, qu'il brise ou qu'il
jette peut être aussitôt après s'en être servi, est du capital
aussi bien que les milliers de quintaux de coton, les bâti-
198 SECONDE PARTIE

menls elles machines d'une manufacture actuelle. Mais s'il


en est ainsi, ce ne peut-être ^provision, ce ne peut être la
quantité el la durée des objets qui forment l'essence du ca-
pital. L'essence du capital ne peut-être que ce qu'il y a de
commun dans le capital du sauvage et celui du grand fila-
teur, et ce qu'ils ont de commun, c'est que tout cela, le bâton
aussi bien que le colon avec les machines et les bâtiments,
ce sont des produits qui servent à produire encore, c'est du
travail antérieur qui requiert encore un complément de
travail : il reste à abattre le fruit et à filer le colon. Cetle
circonstance que dans un des cas le capital se présente sous
la forme d'une masse d'objets lient en partie, comme je le
ferai voir plus loin, à ce que dans ce cas une productivité
supérieure est attachée à une autre espèce d'instrument?,
en partie à ce qu'il y a division du travail ou coopération,
et que, par conséquent, un grand nombre d'ouvriers qui
1

veulent exécuter ensemble du travail en masse doivent


trouver en masse du travail déjà lait.
Comment se forme el comment s'gecroît le capital dans'
l'état d'isolement économique ?
Les économistes ont répété les uns après les autres de-
puis Adam Smith et ont affirmé comme une vérité univer-
selle et absolue que le capital ne se forme que par J'ÉPAR-
GNE el ^'ACCUMULATION. Dans l'état d'isolement écono-
mique cela est certainement inexact.
,
f
^Effectivement, comment l'épargne pourrait-elle donner
naissance à des matières premières et à des instruments?
Epargner quand il s'agit de capital, cela ne peut signifier
proprement qu'une chose : amasser des valeurs pour en
constituer une fortune (Kapilalvermogen). Mais quand cela
signifierait mettre en réserve des choses utiles avant d'en
faire usage (de les consommer), comment des matières pre-
mières et des instruments pourraient-ils naître ou provenir
de ce qu'on les tient en réserve avant de les consommer?
CIÏAP. 1. — LE CAPITAL DANS l/ÉTAT D'ISOLEMENT 199

Ne faut-il pas qu'ils existent déjà aupaiavanl? El puis,


l'opération qui consiste à mcllre en réserve des matières el
des instruments avant de s'en servir, ce qui ne serait en
somme que ne pas s'en servir, n'a pas la moindre analogie
avec ce que l'on appelle aujourd'hui épargne du capital.
La véritôeslque dans celte théorie de l'accumulation com-
mencent à se faire sentir les fausses conceptions originaires
sur la nature du capital, celle qui y fait entrer les moyens
d'existence de l'homme isolé, celle qui en fait une provision
d'objets. La vérité est que, déplus, les économistes étaient
profondément enfoncés dans les idées habituelles du capi-
tal privé (Piivatkapilal) d'aujourd'hui, c'est-à-dire de la
fortune (Kapilalveimôgen) nécessaire de nos jours à une
entreprise ; or c'est là une idée essentiellement différente,
comme je Ie'lerai voir, de celle du capital d'un homme
isolé, de celle des objets composant le capital (Kapilal-
gegenstande), el les économistes aveuglés par ces idées>oni
perdu la faculté de voir les choses telles qu'elles sont. Ils
ont fait violence à la réalité pour trouver seulement dans
les choses ce qui pouvait prêtera l'application de ces idées.
« Il faut bien, ont-ils dit, que l'homme isolé épargne la pre-
mière provision de moyens d'existence qui lui permette de
vivre pour fabriquer un instrument à l'aide duquel il
pourra produire davantage et mieux ; el ce phénomène
d'épai gne exprime l'origine du capital et sa puissance d'ac-
cumulation. »
Mais en tenant ce langage, non seulement ils admettent
déjà la conception fausse de la nature du capital déjà si-
gnalée, mais encore ils se font du développement de la vie
économique chez l'homme isolé, une idée arbitrairequi
implique déjà d'avance tout ce qu'il faut pour expliquer
leurs idées habituelles.
Les moyens d'existence de l'homme isolé forment son
revenu et par conséquent ne font partie en aucune façon
200 SECONDE PARTIE

de son capital ; car autrement toute distinction entre le


revenu el le capital disparaîtrait, ou bien le revenu devien-
drait capital cl réciproquement. Mais alors la théorie de
l'épargne est déjà mise à néant,
Mais ce n'est pas lout. Cette «première provision de
moyens d'existence » qui seule, dit-on, permettrait à
l'homme isolé de consacrer son travail à la fabrication
d'un instrument, tandis que sans cela il lui aurait fallu le
consacrer toujours de rechef à la production de moyens
d'existence, ne peut pas êlre le résultat de l'épargne.
En effet, concevoir le début de la vie économique de
telle sorte que l'homme isolé n'a pas le temps de se faire
un instrument, parce qu'il est sans cesse pressé par la né-
cessité de manger, c'est dire qu'à l'origine son travail n'a
que tout juste la productivité nécessaire pour maintenir
ses forces en état de continuer à travailler. Mais dans
cette situation l'homme est absolument hors d'état d'épar-
gner, c'est-à-dire de faire durer quatre jours les moyens
de subsistance qui ne maintiennent ses forces en état de
travailler que pendant deux jours. Il faut donc nécessaire-
ment que quelque autre chose que l'épargne intervienne,
soit pour créer celle « première provision de moyens
d'existence », ce soi-disant capital qui permettrait la fabri-
cation d'un instrument, soit pour rendre possible la créa-
tion du premier véritable capital, l'instrument Juir-même.
Celle autre chose ne peut évidemment êlre elle-même
qu'un premier accroissement de la productivité du travail.
Mais ce premier accroissement ne peut pas êlre un de
ceux qui s'attachent à un instrument (il n'y en a pas en-
core!) ; il ne peut êlre dû qu'à une plus grande libéralité
gratuite de la nature. Effectivement, admettons que le tra-
vail de l'homme isolé devienne plus productif parce qu'il
rencontre un arbre plus chargé ; il lui reste alors une
partie du temps qu'il était forcé de consacrer auparavant à
CUAP. I. LE CAPITAL DANS 1,'ÉTAT D'ISOLEMENT 201

satisfaire les besoins d'absolue nécessité ; ce temps de reste
il peut l'employer à un autre travail, et c'est ce travail qu'il
peut à présent"consacrer à la fabrication d'un instrument.
Que l'on prenne donc l'alternative que l'on voudra, que
l'on considère faussement comme le premier capital de
l'homme isolé la quantité de moyens d'existence qui lui
permet de produire autre chose encore que des moyens
d'existence, ou bien,que l'on fasse consister ce premier ca-
pital dans les premiers instruments et les premières ma-
tières, ce qui est là vérité. De toute manière, de même
que le travail seul donne naissance aux objets qui cons-
tituent le capital, de même c'est un accroissement de la
productivité du travail seulement, et non l'épargne, qui
rend possible la formation du premier capital.
Peut être est-ce aussi la durée de certains objets consti-
tuant le capital, par exemple des instruments, qui a con-
duit les économistes à rattacher à l'épargne la formation
du capital, de même qu'elle les a conduits à penser que le
capital est essentiellement une provision d'objets: Sans
doute l'augmentalion de productivité due à l'emploi d'un
instrument est associée le plus souvent à sa durée (Dauer-
barkeit). Seulement, sans compter que ce caractère ne se
rencontre pas dans les matières premières, lesquelles dé-
pouillent toujours rapidement leur nature de capital en de-
venant aussi tôt que possible du reveuu, il est trop clair
que la durée des instruments n'a rien à faire avec
l'épargne.
Sans doute, il n'est pas indifférent pour la productivité
qu'un instrument soit fait d'une substance fragile ou de
fer, qu'il soit usé complètement dès la première fois qu'on
s'en sert ou qu'il dure des années ; mais il est certain
aussi que l'épargne (Sparsamkeit) n'y est pour rien, pas
plus que celte partie du capital, l'instrument, ne prend à
cause de sa durée, l'aspect d'une provision. — « Analyse,
202 SECONDE PARTIE

dit quelque part Dasliat, ennui! Analyse de la valeur,


ennui sur ennui ! » On en peut dire autant du capital.
Mais il ne faut pas reculer devant l'ennui, si l'on veut cher-
cher le germe des erreurs économiques jusque dans ces
choses les plus simples cl les plus primitives,
De môme que le premier capital de l'homme isolé ne se
forme pas par l'épargne mais uniquement par le travail,
de même il ne s'accroît que par le travail cl non par
l'épargne.
Selon la mesure qui sert à en estimer la grandeur, on
peut parler de l'augmentation du capital dans deux sens.
On peut en estimer la grandeur soit d'après la quantité de
produits qu'il renferme, soil d'après la quantité de travail
qu'il a coûté el qu'il représente. Quant à l'estimer d'après
la valeur, d'après l'équivalence des produits entre eux, cela
est encore impossible, celle idée ne faisant son apparition
qu'avec la division du travail. Or, quel que soit celui des
deux sens qu'on adopte, l'augmentation du capital est due
au travail. Si l'on estime la grandeur du capital d'aprèsda
quantité des objets, instruments et matières, son augmen-
tation lient simplement à une élévation de la productivité
du travail mais non à une épargne plus grande.
Supposons que l'homme iso!é, rien que pour ne pas
mourir de faim, ait été obligé à l'origine de travailler
dix heures, et que la faveur de la nature ait rendu tout
d'un coup son travail plus productif de telle sorte qu'il ne
lui fallût plus pour cela que huit heures. Il put alors dans
les deux heures restantes fabriquer le premier capital, un
instrument. Supposons qu'aucun nouvel accroissement de
productivité ne soit dû à cet instrument, mais que l'homme
puisse seulement se rendre assez indépendant des ca-
prices de la nature pour produire régulièrement, quelle
que soit la parcimonie de la terre, sa subsistance néces-
saire en huit heures, il faudra qu'il continue de consacrer
CtlAP, I. — T-E CAPITAL DANS [/ÉTAT D'lSOLBMËNT 203'

toujours huit heures à cel objet et deux heures A la recons-


titution de son instrument. La productivité de son travail
demeure la même et, par suite, son capital garde sa gran-
deur, il n'y a pas d'épargne qui puisse l'augmenter. Ce
n'est que si un nouvel accroissement de productivité est at-
taché à l'instrument fabriqué,si par exemple, il dure assez
longtemps pour n'avoir pas besoin d'être continuellement
fabriqué à nouveau chaque jour, ou bien s'il a pour effet
de permettre à l'homme de subvenir à sa subsistance né-
cessaire en six heures au lieu de huit et d'avoir de rechef,
deux heures de reste pour une nouvelle production, —
que l'on peut concevoir une augmentai ion de capital ;
mais alors elle a pour cause manifeste l'élévation de la
productivité due au premier instrument et non pas un acte
d'épargne quelconque.
Adu.^ez maintenant qu'en vertu de ce nouvel accrois-
sement de la productivité, l'homme produise enfin en dix
heures par jour plus que le strict nécessaire. Il a dès lors
le choix entre deux partis : ou bien il se décidera' à aug-
menter son revenu, ou bien il se contentera encore pen-
dant un certain temps du strict nécessaire et emploiera le
temps resté disponible à créer un nouvel instrument ou à
accroître les matières premières. Seulement si celle pro-
duction, rendue maintenant possible, n'entraîne pas elle-
même un nouvel accroissement de productivité, il est clair
que ces nouveaux moyens de production ne lui serviront à
rien, car il n'a plus de temps de reste pour les utili-
ser. Au fond c'est la loi de Lauderdale ramenée à sa plus
simple expression : « Un pays ne peut utiliser plus de ca-
pital qu'il lui est possible d'en mettre en oeuvre pour pro-
duire des objets demandés. »
Si l'on estime le capital existant d'après la quantité de
travail qu'il a coûté et qu'il représente, son augmen-
tation en ce sens dépend d'une augmentation du tra~
20i SECONDE PARTIR

vail lui-même, mais non pas d'une épargne plus forte.


Celle augmentation du travail peut s'entendre de deux
manières. Ou bien l'homme isolé travaille un plus grand
nombre d'heures par jour, on' bien il a travaillé depuis
plus longtemps déjàelil a une plus grande quantité d'objets
qui durent longtemps. L'augmentation du capital est pro-
portionnelle, dans le premier cas, au surplus de travail
quotidien, dans le second au temps qui s'est écoulé depuis
le commencement du travail. Dans les deux cas l'augmen-
tation du capital ne dépend pas plus de la volonté de
l'homme et parconséquentdeson épargne, que l'augmen-
tation du travail lui-même. Le travail par jour est limité;
l'individu ne peut travailler que pendant une partie des
vingt-quatre heures dé la journée. L'espace de temps pen-
dant lequel ii a déjà produit n'est pas davantage en sa
puissance. — Si l'on transporte ces vérités à une nation, la
première se traduit ainsi : le capital social estimé en tra-
vail, ou, si l'on admet que la valeur coïncide au total avec
le travail, estimé en valeur, ne peut s'augmenter que par'
Yaugmentation de la population ouvrière ; la seconde de-
vient : cette augmentation ne peut avoir lieu que si une
nation a déjà produit depuis longtemps, c'est-à-dire si elle'
a déjà derrière elle un long passé.
De même que le capital de l'homme isolé n'est que du
travail antérieur, qu'il ne se forme que par le travail, que
son augmentation ne dépend que du travail, soit d'un ac-
croissement de la productivité du travail soit de l'augmen-
tation de la quantité de travail, de même aussi il ne
peut être reconstitué que par la répétition du travail.
L'homme isolé possède dans son capital des instruments
et des matières premières avec quoi il produit son revenu,
c'est-à-dire ce qu'il consomme. Dans celte production les
instruments s'usent et sont mis hors de service, les ma-
tières premières deviennent des objets de consommation
CUAP. 1. — LE CAPITAL DANS l/j'îTAT D'iSOLEMBNT 20Û

ou revenu. Si donc l'homme veut à la fin d'unj certaine


période retrouver son capital avec la même étendue qu'au
début, il faut que pendant celle période il répare ou rem-
place les instruments usés ou mis hors de service et qu'il
produise à nouveau des matières premières pour rempla-
cer celles qui sont transformées en revenu. Il faut qu'il re-
produise le capital, Mait cela ne peut se faire, évidemment
que par la répétition du travail qui avait produit le capi-
tal disparu et non pas par l'épargne ; par la répétition du
travail, dis-je, d'un travail aussi productif et en même
quantité que le travail employé à la création du capital dis-
paru.
Si l'homme estime son caDÎtal d'après la quantité des
objets, il fauf, pour reconstituer celte quantité, que la
quantité de travail qu'il y consacre soit aussi productive
qu'auparavant. G'estseulement si dans l'intervalle son tra-
vail est devenu plus productif qu'il pourra obtenir le
même résultat avec moins de ^travail et consacrer encore
une fois le travail restant à l'augmentation du capital et
du revenu.
S'il estime son capital d'après la quantité de travail
qu'il représente, il faut qu'il en emploie la même quantité
pour le reconstituer, que la productivité ait augmenté ou-
non, peu importe. Cela est clair et n'a pas besoin d'être ex-
pliqué davantage.
Enfin quel est,' dans l'état d'isolement économique, le
rapport du capital et du revenu ?
Les économistes conçoivent d'une façon absolue — et
par conséquent aussi pour le cas de l'isolement économi-
que — le capital comme une source du revenu. Ils croient
pouvoir reconnaître entre le capital et le revenu ou une
partie dû revenu une relation de cause à effet et avoir le
droit d'appeler le revenu, en toutou en partie, un pro-
duit du capital. Ils les considèrent à peu près comme une-
"200 SECONDE PARTIE

bêle et son petit. Ils en sont encore" au point de vue naïf


des Grecs qui appelaient l'intérêt w.o,-, la progéniture.
Les analyses précédentes font voir clairement la fausseté
de celle idée, du moins en ce qui concerne l'homme
isolé,
Le capital — en entendant par là: travail antérieur après
lequel il y a encore du travail à exécuter, produit qui sert
à poursuivre la production, matières et instruments — ne
peut avoir avec le revenu — c'est-à-dire travail à son
terme, produit achevé, objets de consommation immédiate
— un rapport de cause à effet ou même seulement de
force productive à produit.
L'homme isolé arrache un bâton avec lequel il abat un
fruit. Si le capital était la source du revenu, celle relation
devrait se montrer déjà dans ce phénomène primitif et très
simple. Mais peut-on, sans faire violence aux choses et aux
idées, appeler le bâton \a source du revenu ou d'une paitie
du revenu qui consiste en ce fruit abattu? Peut-on rap-
porter ce revenu en tout ou en partie au bâton comme à sa'
causée Peut-on le considérer en tout ou en partie comme
le produit du bâton? Peut-être le fruit ne pouvait-il être
atteint, c'est-à-dire, être produit sans le bâton, soit, Mais,
alors même on ne pourrait pas appeler le fruit tout entier
produit du bâton, car il a fallu, pour obtenir le fruit,
outre le bâton, un certain travail, il a fallu manoeuvrer le
bâton. Aussi les économistes sont-ils disposés, il faut le
reconnaître, à n'attribuer le revenu qu'à Yaclion combinée,
à la coopération du capital et du travail, à la considérer
comme le produit de l'union du travail avec le capital. Mais
s'ils ont raison de ne pas considérer le fruit comme le
produit exclusif du dernier travail, du maniement du bâ-
ton, il n'est pas non plus pour cela le produit du bâton
aussi. Non il est le produit du TRAVAIL, d'une double opé-
ration : la confection du bâton, et le maniement du bâton;
CIIAP. I. — LE CAPITAL DANS l/ÉTAT D'JSOLEMKNT 207

La première opération n'est que le commencement du lia-


vail qui avait pour but l'obtention de ce revenu : le fruit ;
à celte première opération il fallut, pour atteindre réelle-
ment le revenu, joindre celte suite du travail, l'usage du
bâton.
Il n'est pas douteux que le travail, en prenant d'abord
pour objet m\ bâton, est devenu plus productif, car sans
bâton on n'aurait peut-être pas obtenu le fruit ou on ne
l'aurait obtenu qu'avec beaucoup plus de temps et de peine.
Mais précisément à cause de cela le revenu accru du fruit
n'est que le produit du travail plus productif.
C'est dans ce travail plus productif, mais non dans le
résultat de ce qui n'en est que le commencement, ou la
première moitié, qu'il faut chercher la cause de l'augmen-
tation du revenu.
Admettez que l'homme isolé soit déjà plus avancé dans
son développement économique, qu'il possède une grande
quantité d'instruments et de matières premières avec les-
quels il produit les objets dont il a besoin, autrement dit
son revenu. — On pourra bien moins encore que dans le
cas précédent considérer le revenu comme le produit de
ce travail et de ce capital. Eu effet, dans ce cas, des ma-
tières premières font aussi partie du capital. On n'ira pas
soutenir que le bois est à la table ce que la cause est à
l'effet, que le bois est la source de la table, que la table
est le produit du bois. Quant aux instruments à l'aide
desquels le bois est façonné en table, il en est d'eux comme
du bâton avec lequel on abat un fruit. Donc dans ce cas
•encore le revenu, que le travail de l'homme isolé crée
avec des instruments et des matières premières, n'est pas
le produit de ce travail et de ce capital ; non, il est le pro-
duit du travail seul, mais du travail total, de celui qui
d'abord crée le capital et de celui qui ensuite en fait le
revenu, du travail total qui, en se consacrant d'abord à la
208 SECONDE TARTIE
.

confection d'instruments utiles et en devenant ainsi plus


productif; crée aussi un revenu supérieur.
Ainsi chez l'homme isolé, le rapport entre le capital et
le revenu n'est évidemment qu'un rapport de succession.
L'homme travaillant continuellement pour obtenir un re-
venu et un revenu aussi grand que possible, et travaillant
aussi productivemcnt qu'il sait le faire, esl obligé de com-
mencer par créer des instruments et des matières pre-
mières et de façonner ensuite les matériaux à laide des
instruments jusqu'à ce que le revenu soit obtenu. Les ma-
tières premières disparaissent complètement en devenant
objets de consommation, leur usure est complète ; celle
des instruments peut n'être que partielle. Mais le capital
même se transforme incessamment en revenu ; celui-là
n'est que celui-ci à son début; le travail l'achève comme
le travail l'a commencé. Le capital et le revenu sont tous
les deux également le produit du travail et du travail seul,
lequel, quand il veut faire du revenu, est obligé de faire
d'abord du capital, parce que en réalité le capital n'est
que le premier stade du revenu.
Toute [Link] revenu doit être mise au compte
du travail seul \ le travail est devenu plus productif parce
que l'homme sait employer plus avantageusement la
même quantité de travail, c'est-à-dire qu'il sait faire tra-
vailler davantage la nature à son profit. Son talent en cela
peut d'ailleurs consister soit à remplacer un moins bon
instrument par un meilleur, soit à se servir de meilleurs
matériaux, soit à devenir lui-même plus habile dans l'exé-
cution des procédés et les tours de main, En un mol c'est
uniquement de la productivité supérieure du travail que
découle un revenu supérieur et nullement d'un second
élément qui viendrait s'y joindre comme un facteur essen-
tiellement différent du travail et appelé capital. Ce n'est pas
assez dire. Le capital n'étant que le revenu imparfait, ina-
CHAP. I. — LE CAPITAL DANS L'ÉTAT D'ÏSOLEMENT 209

chevé, le revenu à mi-chemin pour ainsi dire, la produc-


tivité supérieure du travail se manifeste nécessairement
dès le point de départ, c'est-à-dire dès la production du
capital, et en effet la même quantité de travail produit
plus de capital et de meilleur.
Telle est la cause, mais aussi telle est la seule cause
pour laquelle le revenu est, comme il l'est effectivement,
proportionnel au capital. Le revenu de l'homme isolé est
grand ou petit selon que son capital est grand ou petit.
Non pas que le revenu sorte du capital ou que le capital
engendre le revenu ; mais parce qu'ils sont engendrés tous
les deux par une seule et même force le travail. Il faut
bien en eflet que le travail, en créant le revenu et en étant
forcé pour y parvenir de créer aussi chemin faisant le ca-
pital, qui n'est que le revenu à son début, se manifeste
également dans le capital et dans le revenu.
Et celte proportionnalité du capital et du revenu a
lieu, dans le cas de l'homme isolé, de quelque façon qu'on
les estime, soit d'après la quantité des objets, soit d*après
la quantité de travail qu'ils représentent. Si la producti-
vité de deux hommes qui d'ailleurs travaillent autant 'l'un
que l'autre n'est pas la même, il y aura chez les deux une
même différence dans la quantité des objets qui com-
posent leur capital et leur revenu. Si un homme travaille
régulièrement huit heures par jour, un autre douze, leur
capital et leur revenu seront comme 2 est à 3.

UodboHus H
CHAPITRE II

LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ OÙ LA PROPRIÉTÉ DU SOL


ET DU CAPITAL N'EXISTE PAS

Passons au capital d'une société ou règne la division du


travail, au capital social. Appelons capital social l'en-
semble des objets qui sont du capital existants dans une
société, avec ce caractère d'unité communiste due à la di-
vision du travail.
Je soutiens que le capital social ainsi défini se comporte
à tous les points de vue comme celui de l'homme isolé, Il
ne consiste pas en d'autres objets, il ne prend pas nais-
sance autrement, ne s'accroît pas autrement, ne se recons-
titue pas autrement et n'est pas dans un autre rapport avec
le revenu social. Et il en est ainsi dans tous les cas, que la
propriété du sol et du capital existe ou qu'il n'y ail pas
d'autre propriété que celle du travail. Le capital social au
sein de la société actuelle, avec toutes les complications
des relations interpersonnelles que j'ai décrites, se comporte
comme au sein d'une société, qui, ignorant la propriété
du capital, admet des formes de relations que j'ai égale-
ment esquissées \ et, dans les deux, le capital se comporte
exactement comme dans le cas de l'individu isolé.
C'est ce que je veux montrer d'abord au seiii d'uneso-
ciété où la propriété du sol et du capital N'EXISTE PAS,
dans laquelle l'unité communiste du capital social est for-
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 211
mellement réalisée et n'existe pas seulement au fond,
comme cela adieu dans une société où la propriété du sol
et du capital existe. En effet dans une société comme celle-
là, on n'est pas encore induit en erreur par le capital privé
(Privalkapilal), lequel est tout autre chose qu'une partie
du capital social, et auquel je ne reviendrai que plus
lard.
Je dis donc que le CAPITAL SOCIAL, dans une société où
la propriété du sol et du capital n'existe pas, ne consiste
que dans les instruments et les matières premières exis-
tants au sein de la société. Notamment aucune partie du re-
venu de la société n'y est comprise,
Je suis obligé de refaire encore une fois le tableau du
mouvement de la production sociale.
La production sociale prise dans son ensemble, c'est-à-
dire l'activité totale déployée par une société pour créer
les objels propres à satisfaire ses besoins matériels immé-
diats, ceux qu'elie a en tant qu'unité, et ceux qu'elle a en
tant que simple somme d'individus, se divise en plusieurs
sections ou degrés, — production des matières, brutes
(llohproduktion) — production moyenne (Halbfabrikafion,
Eabrikalion), achèvement des produits amenés enfin à
l'êlat d'objets de consommation. — Chacun de ces degrés
de la production se divise à son tour en branches d'indus-
trie diverses, par exemple la production du premier de-
gré comprend la chasse, la pêche, l'élevage, l'agriculture»
les mines. —Chaque branche d'industrie se divise en ate-
liers particuliers ou en entreprises. Non seulement tous les
différents degrés de la production, niais encore toutes les
différentes branches du même degré sont l'affaire de
classes différentes» de même que dans les établissements'
d'une même branche plusieurs ouvriers se partagent le
travail* c'est-à-dire produisent ensemble, coopèrent. Une
série d'atelïers spéciaux fabriquent les instruments et les
212 SECONDE PARTIE

machines dont on a besoin dans tous les autres ateliers.


Dans tous les ateliers de toutes les branches d'industrie
à tous les degrés, on travaille en même temps et on tra-
vaille continuellement. Pendant que dans les ateliers con-
sacrés à toutes les industries du premier degré (élevage,
mines, agriculture) on tire de la terre un nouveau produit
brut (Rohprodukt), en même temps dans les ateliers de
toutes les industries moyennes le produit brut de la pé-
riode précédente est transformé en objets à demi fabri-
qués ; dans les ateliers consacrés à la production des ins-
truments, on fabrique de quoi remplacer les instruments
usés, etc.; enfin au dernier degré de la production on
achève de nouveau des produits destinés directement à la
consommation. Dès que les opérations d'un degré sont
terminées, en d'autres termes, dès que les produits de ce
degré sont obtenus, ils sont livrés, pour recevoir un com-
plément de façon, aux ateliers du degré suivant.
Par exemple le produit que les ateliers des diverses
branches du premier degré obtiennent de la nature est
transmis aux ateliers consacrés aux branches d'industrie
moyennes, dans lesquels il est soumis à une nouvelle éla-
boration etc. — Enfin dans les ateliers consacrés aux in-
dustries du dernier degré des produits reçoivent leur uti-
lité définitive variée en vtfe de la satisfaction immédiate des
besoins de la société.
Ainsi le produit social pris dans son ensemble, pour
être achevé» pour être mis enfin en état de procurer la sa-
tisfaction immédiate des besoins, doit traverser tous ces
différents degrés jusqu'à ce que des ateliers du dernier, où
il est achevé, il passe dans la consommation. Tel est le
mouvement de la production sociale. Dans chaque période
a lieu une nouvelle poussée en avant du produit social à
travers tous les degrés ; dans chaque période on recom-
mence à tirer de la terre un nouveau produit brut (Itoh-
CIIAP, II.—LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 213
produkt) ; chaque degré suivant reçoit comme nouvelles
matières le produit du précédent ; à tous les degrés les ins-
truments sont à nouveau remplacés ; enfin au dernier de-
gré une nouvelle quantité de produits achevés est mise à la
disposition de la société, pour la satisfaction des be-
soins.
Ces produits achevés se partagent alors entre la so-
ciété elle-même d'une part, et les individus occupés à tous
les degrés de la production d'autre part. La partie des-
tinée à la société est déterminée par la grandeur des be-
soins publics, tels qu'ils sont reconnus et fixés par la loi ;
l'autre partie se répartit entre les producteurs en raison
de la valeur créée par chacun dans la période considérée.
Tous ces biens permettent à la société de subsister pendant
qu'elle parcourt une nouvelle période de production, c'est-
à-dire pendant qu'elle travaille derechef à créer des objets
de consommation pour la période sui\anlc.
Ce mouvement général de la production sociale, et aussi
la répartition du produit social achevé propre à la satisfac-
tion immédiate des besoins s'opèrent par l'entremise des
organes sociaux, de la société même, de la façon .déjà
dite.
Tels sont sans nul doute les traits les plus généraux
et les plus essentiels de la production sociale dans la so-
ciété que nous supposons. — Je demande ce que l'on peut
appeler capital social et revenu social.
Si l'on ne veut pas, celte fois encore, supprimer ou ren-
verser la distinction de capital et de revenu, ou autre-
ment se perdre dans des complications arbitraires» il faut,
me semble-t-il, exactement comme dans le cas de l'homme
isolé, comprendre sous le nom de CAPITAL SOCIAL l'ensemble
des matières cl des instruments et sous le nom de REVENU
SOCIAL l'ensemble des produits qui servent à la satisfaction
immédiate des besoins. Les objets ou les biens arrivés à
214 SCCONDE PARUE

leur entier achèvement pendant une période de production


forment le revenu social qui sert à l'entretien de la société,
pendant qu'elle produit à nouveau. Les matières premières
et les instruments existants à tous les degrés de la produc-
tion et avec quoi la société crée ce revenu forment le ca-
pital social.
Cependant, la plupart des économistes font, entrer
encore dans le capital social celte partie du revenu so-
cial dont vivent les ouvriers pendant une nouvelle période
de production. Mais dans l'état social que nous supposons,
où la division du revenu en salaire et rente n'existe pas,
et où il. n'y a que le revenu du travail dans son unité ori-
ginaire, un tel démembrement du revenu social est évi-
demment impossible. Tons ici sont des ouvriers et rien que
des ouvriers, et parlant le revenu social loutenlier (origi-
naire) sert à l'entretien de ces ouvriers pendant la période
suivante. Il faudrait donc faire rentrer le revenu social
tout entier dans le capital social. Mais alors on sérail forcé
derechef ou bien de faire rentrer, à l'inverse, dans le reL
venu social le produit de la période en cours,et par consé-
quent, pour la plus grande partie le capital social — ins-
truments et matières nouvellement produits — ou bien de
supprimer toute distinction entre capital et revenu.
Quelques économistes semblent ne faire rentrer dans
le capital social qu'une partie des moyens, d'exislence
des ouvriers, celle qui est strictement nécessaire, et par
conséquent, si dans l'élat présent des choses le salaire dé-
passe ce strict nécessaire, ils ne font rentrer dans le capi-
tal social que la partie du salaire qui représente le slricl
nécessaire, et non ce qui le dépasse. Celle distinction sé-
rail possible aussi dans l'état social supposé. La partie du
revenu un et Indivis qui ne ferait que fournir aux ouvriers
la force de continuer à travailler appartiendrait encore au
capital social, l'excédent formerait seul le revenu social.
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 21b
Mais cette distinction, possible, me paraît absolument
arbitraire. La partie du revenu social équivalente au strict
nécessaire n'échoit pas aux ouvriers avant la partie sura-
bondante, de telle sorte qu'ils vivent de celle-là pendant
qu'ils produisent celle-ci. Ces deux parties leur échoient
en même temps, elles forment un seul et même revenu ; et
ils vivent également des deux pendant qu'ils travaillent à
la production d'un nouveau revenu. Sans doute le strict
nécessaire est absolument indispensable pour continuer à
travailler, le surabondant ne l'est pas ; mais il ne semble
pas qu'il puisse y avoir là une raison défaire rentrer la
première partie dans le, capital social. Sans doute celui qui
n'a pas même le strict nécessaire pour vivre est aussi peu
en état de produire que celui à qui il faut des instruments
et des matières et qui ne les a pas. Mais quand un homme
est hors d'état de produire faute de moyens pour subsister,
le problème économique le plus urgent n'est pas l'impos-
sibilité de produire, c'est Yimpossibilité de vivre. C'est
renverser l'ordre des choses, c'est prendre le moyen'pour
but, c'est considérer de nouveau la personne libre comme
un esclave, que de faire, en quelque mesure que ce soit,
de la consommation le moyen et de la production le bul.
Cette théorie renferme toujours implicitement cette idée
qu'une partie de la société ne doit vivre que pour tra-
vailler; en général l'homme ne doit travailler que pour
vivre, pour vivre de la vie la plus parfaite et la plus belle,
personne n'oserait le contester en principe.
Il est plus arbitraire encore de faire dépendre la distinc-
tion du capital et du revenu de la durée des objets ou des
biens. Si l'on vent être conséquent, il faut alors restreindre
le revenu social aux seuls objets qui se détruisent par
l'usage par opposition avec ceux qui s'usent lentement.
D'après cette définition les vêtements ne seraient pas du
revenu mais du capital. Pour échapper à l'absurdité com-
21G SECONDE PARTIE

plète de celte division on est amené à distinguer des


autres objets durables ceux qui servent à la satisfaction
immédiate des besoins en les appelant capital d'utilité
(Nutzkapital).
Sans doute les objets qui composent le revenu n'étant
pas tous également durables, tous ces objets ne sont pas
également renouvelés dans chaque période [de produc-
tion. Il y en a qui durent pendant toute une série de
périodes, ou, en d'autres termes, dont la période de
production est plus longue. Voilà pourquoi le revenu so-
cial se présente à toute époque comme une provision
d'objets, que la consommation ne détruit en partie que
lentement; de même aussi d'ailleurs le capital social, à
cause de la plus longue durée de quelques-uns des objets
qui le composent, se présente comme une provision d'objets
qui ne passe que lentement à l'état de revenu. Mais il me
semble clair que l'en ne peut prendre pour ligne de dé-
marcation entre le capital et le revenu un caractère comme
celui-là qui ne se laisse pas distinguer nettement,' le prin-
cipe de la distinction ne doit-être cherché que dans l'usage
que l'on fait des objets. Mais alors les objets seront encore
rangés, même au point de vue de la société, dans une ca-
tégorie ou dans l'autre, selon la nature de l'usage que l'on
en peut laire.
Si donc il convient d'entendre également dans la société
que nous supposons par capital social uniquement les
matières et lesJnstruments, par revenu social uniquement
les objets propres à satisfaire immédiatement les besoins,
consommés plus ou moins vile par la société pendant
que la production suit son cours régulier, la nature
du capital social consistera encore uniquement en ceci
qu'il est la partie du produit social employée à la conti-
nuation de la production, le travail social déjà fait atten-
dant un complément de travail, tandis que la nature du
CI1AP. 11. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIETE SANS PROPRIÉTÉ 217

revenu social consiste en ceci qu'il est la partie du produit


social employée à la consommation définitive, le travail
achevé.
11 faudra donc encore se garder de placer l'essence du

capital social en autre chose et notamment dans l'accrois-


sement de la productivité.' Si Y'on commettait celte faute,
les matières premières ne pourraient encore une fois pas
appartenir au capital social, et l'idée de l'augmentation du
capital devrait nécessairement coïncider avec celle de l'ac-
croissement de la productivité même. Mais dans une so-
ciété aussi bien que chez l'homme isolé l'accroissement
de la productivité réside dans le travail et non dans le ca-
pital : ici dans le travail social et non dans le capital so-
cial. En réalité il est tout à fait indifférent à cet égard que
l'on parle d'un homme isolé ou d'une société. Si le pro-
duit que l'homme isolé crée avec ses mains seulement
n'est le produit que de son travail, le produit plus abon-
dant qu'il crée à l'aide d'un instrument dû lui-même à son
travail préalable n'est également le produit que de son tra-
vail
— du travail préalable et du travail ultérieur — c'est
le produit dû son travail devenu PLUS PRODUCTIF Mais-cette
productivité plus grande ne réside pas dans l'instrument,
elle réside tant dans le travail qui crée l'instrument, que
dans celui qui sait en faire emploi. Voilà pourquoi rien
n'est perdu, quand l'instrument est mis hors d'usage.
Comme la productivité supérieure réside dans le travail,
le travail peut faire un nouvel instrument, c'est-à-dire peut
produire tout autant que tout à l'heure. Si la productivité
résidait dans l'instrument, une fois l'instrument usé la
productivité supérieure disparaîtrait aussi.
Mais supposez maintenant que deux personnes ou un
plus grand nombre s'associent de telle sorte que les unes
fabriquent sans cesse des instruments et que les autres
fabriquent sans cesse avec ces instruments les produits
218 SECONDE PARTIE

dont elles ont besoin les unes des autres. — Cet arrange-
ment simple est le type du travail social considéré dans
son ensemble, le type d'une société qui vit sous le régime
de la division du travail. Il est clair que maintenant en-
core ce n'est que dans le travail de ces personnes réunies,
c'est-à-dire dans le travail social qu'il faut chercher l'ac-
croissement de la productivité. Il ne faut pas s'imaginer
que le travail de ceux qui se servent des instruments soit
seul devenu plus productifs que la productivité supérieure
réside dans les instruments; non,c'est \a travail tout entier
de ces personnes réunies qui est devenu plus productif, aussi
bien celui des personnes qui fabriquent les instruments
que celui des antres qui s'en servent.
Mais il est évident que la manière dont se fait la réparti-
tion du produit créé par le travail de ces personnes réunies,
le travail social, ne peut rien changer à cela. Que celte ré-
partition se fasse comme on voudra;,soit que les ouvriers
réunis se partagent seuls le produit en proportion de la
part qu'ils ont prise à la production des instruments et des'
produits proprement dits, soit que le droilpositif attribue
d'abord la propriété des instruments et des produits à un
tiers et que ce tiers soit mis ainsi en état de désintéresser
les ouvriers réunis en leur cédant une part du produit,
tandis qu'il garde le reste pour lui, cela est absolument
indifférent quant au point que nous examinons en ce
moment. — C'est dans le travail seul qu'il fallait placer
l'accroissementde la productivité quand un homme isolé
créait d'abord un instrument, puis le produit proprement
dit en plus grande abondance ; c'est dans le travail seul
qu'il fallait le placer également quand deux personnes se
réunissaient dans le but de créer continuellement l'une les
instruments» l'autre les produits proprement dits en plus
grande abondance en se servant des instruments, seulement
celte fois c'est dans Je travail réuni, le travail collectif des
CÏIAP. II.—» LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 219

deux. C'est aussi dans le travail seul, dans le travail social


qu'il faut placer cet accroissement, à qui que ce soit qu'ap-
partienne le capital, et par conséquent, quelle que soit la
répartition du produit plus abondant.
Si ceux qui fabriquent des instruments en inventent qui
mettent dans une plus forte mesure les forces de la nature
à notre service et que les autres, ceux qui fabriquent avec
les instruments les objets dont tous ont besoin, appren-
nent à se servir de ces nouveaux instruments, un nouvel
accroissement de productivité a lieu, le produit devient
plus abondant encore qu'auparavant. Mais ce nouvel ac-
croissement est évidemment dû lui aussi au travail combiné
des uns et des autres, c'est-à-dire au travail social devenu
plus productif encore une fois ; il n'est pas dû au travail
de ceux seulement qui emploient les nouveaux instru-
ments» et encore moins à ces instruments eux-mêmes
ou au capital, et par conséquent la masse plus abondante
du produit est elle-même le produit de ce travail social
seul et non pas en partie le produit du travail social, en
partie celui du capital social.
De même que le capital de l'homme isolé (1), le capital

(I) Tandis que l'homme isolé no pouvait avoir que deux ma-
nières d'estimer le capital et le revenu, l'uho d'après la satisFac-
(ion et l'autre d'après le coût de production, la division du travail
permet un troisième mode d'estimation» estimation d'après l'équi-
valence des produits entre eux ou d'après lu valeur. Seulement
comme l'état social que nous supposons ici ne peut se réaliser
que parla fixation de la Valeur d'après le travail que coûte le pro-
duit (Kostenarbeit), l'estimation d'uprès le coût de production
coïncide, danB cet état, avec Pestîmalion d'aprèî la valeur. Le ca-
pital et le revenu augmentent de valeur quand ils représentent
une plus grande quantité de travail.
Enfin dans le cas de l'homme isolé il ne pouvait y avoir un
accroissement indéfini du capital estimé par le coût» puisque le
travail quotidien d'un homme est limité. Mais avec la division
du travail le capital soûial, [Link]é également d'après le coût do
production ou d'aprè8 la valeur peut 8'accrotlrc dans le môme
220 SECONDE PARTIE

social ne se forme et ne grandit que par le travail et non


par l'épargne.
J'ai tracé plus haut le tableau du mouvement de la pro-
duction sociale et de la répartition du revenu social telles
qu'elles ont lieu dans l'état social que nous supposons en
ce moment. La production sociale se divise en plusieurs
rapport que la population augmente et que les participants de-
viennent plus nombreux.
Seulement ces différences n'altèrent évidemment en rien la
nature du capital el du revenu. Dans cet état social le capital ne
peut consister encore que dans les matières et les instruments,
le revenu que dans les objets de consommation. Evidemment il
ne faut pas davantage ni faire rentrer dans le capital le revenu
ou une partie du revenu, ni fnirc consister le capital dans la pro-
ductivité et confondre l'accroissement de la productivité du
travail; qui est maintenant le travail social, avec une augmenta-
tion du capital.
Tout'de même que l'homme isolé travaillait pour vivre et ne
vivait pas pour travailler, tout de même qu'il n'acquérait le capital
qu'en passant pour ainsi dire en marchant à l'acquisition du re-
venu, de même une société ne travaille elle aussi que pour vivre
et pour vivre de mieux en mieux, et elle aussi acquiert le capital
chemin faisant en marchant à l'acquisition du revenu. Ce serait
conséquemment ici encore ou supprimer la distinction du capital
et du revenu ou renverser le rapport naturel des deux termes,
prendre le capital pour le revenu et réciproquement, que de vou-
loir considérer comme faisant partie du capital, en totalité ou en
partie, les moyens de subsistance des travailleurs.
La productivité du travail est aussi distincte du capital dans
cet état social comme dans le cas de l'homme isolé. S'il est vrai
qu'à présent encore, sous le régime du la division du travail, le
travail devient plus productif surtout parce que de meilleurs ins-
truments en remplacent de moins bons mis hors d'usage, le
capital de la société n'augmente pas pour cela, de quelque façon
que Ton en estime la grandeur, le travail social devient plus
productif» voila tout. Le capital peut devenir plus grand en un
sens, parce que la productivité a augmenté» il peut devenir plus
grand dans l'autre sens, tandis que la productivité est demeurée
stalîonnaîre ou même qu'elle a diminué; mais on ne peut pas
plus confondre l'augmentation du produit appelé capital avec
l'augmentation do la pioductivité qu'on ne peut confondre le
produit avec la productivité.
CUAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 221
productions successives qui occupent des classes différentes.
D'autres fabriquent continuellement les instruments em-
ployés dans les différents degrés de la production. Pendant
que le produit social progresse, c'est-à-dire que le produit
d'une classe de travailleurs précédente devient matière
pour la classe suivante,— au dernier stade de la production
des objets de consommation arrivent à leur entier achève-
ment; ils sont répartis entre les producteurs de tous les
degrés au prorata de la part qu'ils ont prise à la produc-
tion, et ces producteurs en vivent pendant qu'ils produi-
sent do nouveau. Ces objets qui passent régulièrement dans
la consommation forment le revenu social, tandis que ma-
tières premières et instruments forment le capital social.
Si l'on délimite ainsi l'idée du capital social, la façon
dont les économistes ont pu s'imaginer que le capital ne se
forme et ne s'accroît que par Yépargne semble tout à fait
incompréhensible. Epargner, c'est, d'après eux, tantôt
amasser des objets et en faire une provision, tantôt ne pas
employer immédiatement des biens pour sa consommation
personnelle, mais les faire servir encore à la production.
Mais des matières premières et des instruments ne s'amas-
massent pas ; on ne peut pas non plus s'abstenir de les
consommer immédiatement par celte raison péremptoire
que ce ne sont pas des objets de consommation.
La vérité est que matières premières et instruments aus-
sitôt produits servent immédiatement à la production;
s'ils venaient à s'amasser je ne sais comment» quelque part
ce serait simplement la preuve d'un arrêt dans la produc-
tion. Le blé va droit chez le meunier, la farine chez le bou>
langer. Le moulin et le four aussitôt construits servent à
la production. 11 est vrai que le blé et la farine arrivent
chez le meunier et chez le boulanger en grandes quantités,
on peut dire par provisions, mais ces quantités n'ont ja-
mais été amassées, Seulement quand la productivité du
222 SECONDE PARTIE

travail social est grande le blé et la farine sont produits


par masses. Une grande exploitation agricole produit beau-
coup de blé, un moulin produit beaucoup de farine, etc.
Une société produit par plus grandes masses que ne fait
l'homme isolé, quand il produit pour lui seul une maigre
quantité do grain, l'écrase entre deux pierres, etc.; mais
les matières premières ne sont pas plus amassées dans un
cas que dans l'autre. Il est également vrai que les moulins
et les fours durent assez longtemps. Mais précisément à
cause de cela on ne peut pas dire qu'on les amasse.
Des matières premières et des instruments ne peuvent
pas non plus être employés à la satisfaction immédiate des
besoins; ils ne se consomment pas. On ne peut donc pas
non plus s'abslenir de les consommer et' les épargner, en
ce sens du mot épargner.
Cependant les économistes ont poussé l'ingéniosité jus-
qu'à citer un exemple apparent d'épargne portant sur des
objets qui soient par nature du capital. Nous pouvons
c<

concevoir, dit Sluarl Mill, un certain nombre d'individus


ou de familles établies sur autant de domaines, chacune
vivant du fruit de son travail et le consommant entièrement.
Mais il faut que ces familles mêmes épargnent c'est-à-dire
retranchent de leur consommation la quantité de grain né-
cessaire aux semailles. » (1)
Mais, quand un homme abat un arbre, qu'il se fait une
chaise avec une partie du bois et un instrument avec le
reste, je demande si l'on peut dire qu'il épargne celle se-
conde partie du bois. Les familles de Sluarl Mill ne font

(i) Principes d'économie politique, par J. Sluart Mill. — Un des


ouvrages anglais les plus récents et les plus riches sur l'économie
politique. L'auteur est libre échangiste, mais il se distingue des
auttes uuteuri, de la même écolo par la justice qu'il sait rendre
aux tendances socialistes. Du leste Sluart Mill veut trancher dans
le droit — dans lo droit successoral — aussi hardiment que les-
Bociolisles dans la liberté des transactions.
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 223

pas autre chose. Elles ne fabriquent pas de la farine et du


pain avec la totalité du grain, elles font avec une partie du
grain un instrument pour mettre en jeu de nouveau les
forces du sol. D'une même matière à l'état brut (le grain)
on peut faire à volonté soit des objets de l'espèce du re-
venu, soit des objets de l'espèce du capital. Tel est le ca&
de presque foules les sortes de matières brutes.
Les matières premières et les instruments qui consti-
tuent le capital social ne sont donc évidemment pas épar-
gnés, — ni en ce sens qu'on les amasserait, qu'on en ferait
des provisions, ni en ce sens qu'on s'abstiendrait de les
consommer. Mais, au contraire, si l'on saisit bien le mou-
vement de la production sociale, il est évident que ces
deux sortes de produit ne peuvent naître et s'accroître que
par le travail social.
Les uns créent le produit brut (Rohptodukt), d'autres
en tirent les objets à demi-fabriques, etc., enfin d'autres
encore fabriquent les instruments employés dans les diffé-
rents degrés de la production. Qu'est-ce à dire .sinon
qu'une société est obligée, comme un homme isolé, de
créer d'abord des matières et des instruments pour [aire
ensuite avec les unes et à l'aide des autres des objets de
consommation. A moins qu'une société ne dépouille les
autres, il n'y a pas pour elle d'autre moyen que le travail
de se procurer matières et instruments.
La quantité des instruments et des matières premières -
ne peut également être augmentée que par le travail. Le
capital d'une société peut être eslîmé, comme celui d'un
homme isolé, de deux façons : d'après la quantité des biens
qui le composent et d'après le coût de production, lequel
dans l'état social que nous supposons coïncide avec la va-
leur. Si on l'estime d'après la quantité des objets qui le
composent, c'est la productivité croissante du travail qui
augmenb le capital.
224 SECONDE PARTIE

Les producteur" jui fabriquent les instruments ou qui


les remplacent inventent des instruments plus puissants,
les producteurs de toute sorte inventent des procédés su-
périeurs, et par suite, une plus grande quantité de matières
est tirée de la terre et transformée dans les stades suivants
de la production; Si l'on estime le capital d'après la quan-
tité de travail qu'il représente ou, ce qui revient au même,
dans notre hypothèse, d'après la valeur, il ne peut s'aug-
menter que par suite d'une augmentation du travail. Celle-
ci peut avoir lieu, comme dans le cas de l'homme isolé, de
deux manières. Le degré de productivité étant le même,
une société qui a produit depuis plus longtemps qu'une
autre peut se trouver en possession d'une plus grande
quantité d'objets (capital) durables, lesquels représentent
par conséquent aussi une plus grande quantité de travail,
une plus grande valeur. Toutefois, le degré de productivité
demeurant le même, la seconde société rattrapera bientôt
la première. La seconde façon dont le travail social aug-
mente consiste en ce que à tous les degrés de la production
une quantité de travail plus grande est en jeu, que l'on fa-
brique ainsi plus d'instruments, que l'on tire du sol plus
de matières premières, que l'on en travaille davantage à
tous les degrés suivants de la production. Une augmenta-
lion du travail social de ce genre a eu lieu incontestable-
ment dans les pays civilisés de l'Europe elle est le résultat
>

de la diminution du nombre des jours fériés, de l'aug-


mentation du nombre des heures de travail par jour et de
ce fait que l'on impose un travail productif même aux en-
fants. Toutefois celle augmentation a des limites dans le
temps et dans les forces des individus. Mais l'augmenta-
lion la plus considérable du travail social ne peut jamais
se trouver que dans l'augmentation de h population, dans
l'augmcnlation du nombre des ouvriers.
Peut-être les économistes eussent-ils eux-mêmes re-
CIIAP. 11. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 225

connu que le capital ne se forme ni n'augmente par l'épargne


s'ils l'eussent fait consister uniquement dans les matières
premières et les instruments. Mais je soutiens, en outre, que
la société, — du moins sous le régime que nous supposons
en ce moment — n'épargne pas non plus et n'a pas non
plus besoin d'épargner sur son revenu {objets de consomma-
tion) ni pour créer et accroître son capital véritable, ma:
lières et instruments, ni pour posséder dans une provision
de moyens d'existence (revenu) accumulés d'avance un soi-
disant capital qui serait nécessaire à l'expansion de la pro-
duction sociale.
Je rappelle encore une fois le mouvement de la produc-
tion sociale et la répartition du revenu social. Les ob-
jets de consommation arrivés à leur achèvement dans le
dernier degré de la production sont répartis entre les pro-
ducteurs au prorata de la part qu'ils ont prise à leur créa-
tion. Mais aussi ils sont toujours consommés entièrement
par eux. Personne ne met de côté et n'a besoin de mettre
de côté aucune partie de son revenu (objets). La société
comme chaque particulier est dans la situation de l'homme
isolé, qui peut consommer tout ce qu'il produit, mais qui
aussi» parce que les objets sont détruits en satisfaisant les
besoins et que les besoins renaissent sans cesse, est obligé
aussi de produire de nouveau pendant qu'il consomme.
Les économistes feront pourtant cette objection que,
dans le cas du moins où le capital -^- même restreint aux
matières et aux instruments — doit augmenter ensuite
d'une augmentation du nombre des producteurs, il faut
qu'il existe déjà pour ces producteurs nouveaux une pro-
vision de moyens d'existence, laquelle ne peut être due
qu'à l'épargne des anciens producleurs, c'est-à-dire prise
sur leur propre consommation.
Mais on exprime ainsi de travers et inexactement la fa-
çon dont les choses se passent en réalité.
Itodhettus Yô
226 SECONDE PARTIE

Une augmentation du nombre des producteurs ne peut


avoir lieu en règle générale que s'il y a une augmentation
de la population. Celle-ci peut avoir lieu de plusieurs ma-
nières : ou bien, l'accroissement annuel de la population
étant le même, la durée moyenne de la vie s'allonge, ou
bien, la durée moyenne de la vie étant la même, l'ac-
croissement annuel de la population devient plus
grand. Mais l'augmentation delà population dûeà l'allon-
gement de la vie moyenne ne nécessite certainement pas
une épargne préalable de moyens d'existence destinés aux
nouveaux producteurs. Le producteur qui vit plus long-
temps produit, après comme avant cet allongement, —
— sauf qu'il produit maintenant quelques années de plus
— le revenu qu'il consomme et continue de produire pen-
dant qu'il consomme. Mais, dans le cas où le nombre des
producteurs augmente par suite d'un accroissement annuel
supérieur de la population, celte épargne n'est pas non
plus nécessaire. L'élévation de l'accroissement annuel est
dû principalement à ce que le nombre moyen des enfants'
monte, de trois à quatre par exemple. Or, admettons que
pendant l'éducation de cette jeune génération plus nom-
breuse la productivité du travail des anciens n'augmente
pas, les familles seraient obligées, sans doute, de vivre en
se serrant davantage jusqu'à ce que la jeune génération
plus nombreuse, se mettant à produire « gagnât elle-
même son pain », c'est-à-dire, tout comme les anciens, pro-
duisît pour consommer cl continuât de produire en con-
sommant. Mais cette vie plus serrée de la famille a-t-elle
quelque chose de commun avec Yépargne qu'ont en vue les
économistes? —- Pas le moins du monde, à telle enseigne
que plus il y a épargne dans un sens (vie difficile), moins
on peut épargner dans l'autre sens (amasser, placer). Ad-
mettons maintenant que, pendant que la jeune génération
plus nombreuse grandit, la productivité de l'ancienne aug-
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 227

mente ; il n'y aura même pas besoin d'épargne, en ce sens


que les familjes soient forcées de vivre d'une manière plus
serrée. Mais en fait une augmentation de la productivité du
travail de l'ancienne génération,tandis que la nouvelle gé-
nération devient toujours de plus en plus nombreuse, in-
dique que le développement de la société suit sa marche
régulière. La jeune génération, dont le nombre va toujours
croissant, est élevée et entretenue au moyen du revenu
accru par l'effet de l'accroissement de la productivité de
l'ancienne, jusqu'au jour où elle-même prend part à la
production. Peut-on dire que le père épargne un capital,
quand son revenu est employé à nourrir ses enfants jus-
qu'au jour où ils peuvent se nourrir eux-mêmes ?
Tel serait, sans aucun doute la marche naturelle' des
choses dans notre hypothèse. Toutefois les économistes,
dans leur théorie de l'épargne, s'imaginent que l'augmen-
tation de la produclioinie peut avoir lieu que d'une seule
manière ; ils supposent que la société doive donner subi-
tement de l'emploi à un nombre supplémentaire d'ouvriers,
exclus jusque-là de toute industrie et qui par conséquent
n'ont rien à consommer pendant qu'ils vont produire.' Mais
c'est briser le rapport naturel de la production et de la
consommation pour en recoller pour ainsi dire les mor-
ceaux à l'envers. Il est clair que, si l'on suppose des indi-
vidus arrachés à leur famille ou dépouillés du revenu de
leur production précédente, du revenu donl, selon la
marche naturelle des choses, ils vivraient pendant qu'ils
produiraient à nouveau, —et telle est la supposition des
économistes — il est clair, dis-jo, qu'alors, si l'on vent
pourtant que ces individus produisent, les moyens de sub-
sistance perdus leur soient rendus d'un autre côté. Mais ce
n'est pas là la marche naturelle des choses : autant vau-
drait dire que l'homme vient naturellement au monde avec
un capital, qu'il y vient pour consommer D'ARORD et pour
228 SECONDE PARTIE

ne produire qu'ENSUiTE. Si leséconomislesse sont fait celte


idée, c'est uniquement parce qu'ils ont supposé, au lieu
de l'ordre naturel des choses un ordre artificiel, résultant
du droit en vigueur aujourd'hui, parce qu'ils font de la
société un entrepreneur, quelqu'un qui, comme on dit,
donne du travail, tandis que la société ne doit être consi-
dérée que comme un homme qui produit pour lui-même
et qui est propriétaire de son propre produit.
« Dans une société grossière et
violente, dit Sluart Mill,
il arrive continuellement que celui qui possède le capital
n'est pas celui qui l'a épargné, mais que quelqu'un do plus
fort ou appartenant à une collectivité plus puissante, s'en
est emparé par un acte de brigandage. Même dans un état
social bien supérieur, l'augmentation du capital est due
d'ordinaire pour la plus grande partie à des privations qui,
tout en revenant au même, au fond, que l'épargne, ne re-
çoivent pas communément ce nom d'épargne, parce
qu'elles ne sont pas volontaires. Il y eut un temps où les
producteurs réels étaient des esclaves forcés de produire f
tout ce que la violence pouvait obtenir d'eux et de ne con-
sommer que ce que l'intérêt personnel des maîtres ou leur
humanité ordinairement médiocre voulait bien leur per-
mettre de consommer. Toutefois celle sorte d'épargne
'

forcée n'aurait pas eu pour effet une augmentation du ca-


pital, si le maître lui-même n'avait pas épargné volontai-
rement une partie du produit. S'il avait usé pour ses jouis-
sances personnelles toul ce qu'il a forcé ses esclaves de
produire et dont il les a forcés de se priver, il n'aurait pas
augmenté son capital et n'aurait pas été en état d'entre-
tenir un nombre plus considérable d'esclaves. L'entretien
d'esclaves a toujours eu pour condition une épargne préa-
lable, il a fallu au moins se procurer d'avance une provi-
sion de moyens d'existence. »
ttien ne montre mieux que ce passage de Sluarl Mill
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 229 '
l'erreur qui a conduit les économistes à leur théorie de
l'épargne.
Oui, sans doute, il faut, dans cet exemple, que les
maîtres épargnent, sinon en ce sens qu'ils amassent une
provision, du moins en ce sens qu'il ne faut pas qu'ils em-
ploient à la satisfaction de leurs propres besoins, la totalilé
du produit de leurs esclaves. Il faut qu'ils en laissent une
partie pour les esclaves, afin de leur permettre de conti-
nuer à travailler.
Seulement dans ce cas aussi le rapport naturel qui existe
au point de vue économique entre le producteur et son pro-
duit est complètement détruit. En effet, dans ce cas, le
producteur ne possède pas du tout son produit, son produit
c'est-à-dire la chose produite PAR LUI. Loin de là, la posses-
sion de son produit lui est enlevée ; ce produit appartient à
un autre qui l'appelle également, il est vrai, son produit,
mais non pas «/eu dans le sens économique,sien dans le sens
juridique seulement. À présent, il faut sans doute que cet
autre, qui n'est pas le producteur, mais le propriétaire du
produit, épargne sur son produit (sien dans le sens juri-
dique du mot) pour continuer à faire travailler les produc-
teurs. 11 a une partie du produit qu'il ne peut pas
y
manger, mais qu'il doit employer à l'entretien des produc-
teurs, dépouillés précisément de leur produit» et à qui par
conséquent, il faut en restituer autant que cela est néces-
saire pour l'entretien de leur faculté de travailler.
Si donc il existe un état social dans lequel tout le produit
est créé par les uns et appartient aux autres, il faut cer-
tainement que ces derniers ne mangent pas tout et laissent
aux premiers assez pour qu'ils puissent continuer de pro-
duire. Il y a une partie du produit des esclaves que le
maître ne peut effectivement pas affecter à sa consommation
personnelle, c'est celle qui est nécessaire à l'entretien des
esclaves. Il faut qu'il concède cette part aux esclaves pour
2£0 SECONDE PARTIE

leur entretien et l'on peut dire qu'il l'emploie ainsi de nou-


veau à la production, puisque les esclaves sont des choses,
des moyens de production.
Mais quand les économistes parlent de la nécessité ab-
solue de l'épargne pour la formation du capital, la seule
chose qu'ils aient pu vouloir dire—et qu'ils aient voulu
dire en effet — c'est qu'il faut que le producteur épargne
sur son produit, sien dans le sens économique. Le pro-
blème que se pose l'économie politique est avant tout celui
de savoir si la nécessité de l'épargne est imposée par la
marche naturelle de la production et le rapport naturel du
producteur et du produit. L'état social que l'on a en vue,
qui résulte des institutions du droit et qui, du point de vue
économique, est artificiel ne prouve donc rien.
S'il faut que le maître a;t mis de côté en épargnant sur
sa consommation personnelle les moyens de subsistance
nécessaires pour un nombre additionnel d'esclaves, cela ne
prouve encore rien quant à la nécessité absolue de
l'épargne. En effet, dans ce cas encore, les rapports natu-
rels du producteur et de son produit sont violemment
brisés. Dans ce cas encore, les esclaves sont dépouillés des
fruits de leur travail précédent, desquels ils auraient vécu
pendant qu'ils auraient produit à nouveau. Les rapports
naturels en vertu desquels le producteur vit du revenu de
la période précédente pendant qu'il produit à nouveau
sont troublés. On veut que sans ce revenu il produise à
nouveau. Il est trop clair que le maître qui veut le faire pro-
duire à nouveau sans ce revenu est obligé de le remplacer.
Mais, dans l'état social en question le maître a dû épargner
même la valeur en capital de l'esclave ; et si les écono-
mistes n'osent pas dire que l'épargne de la valeur de l'es-
clave est une nécessité absolue du progrès économique, ils
n'auraient pas dû le dire davantage de Yentretien de l'es-
clave producteur.
CHAP. U. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 231
Dans un autre endroit, Sluart Mill dit :
« L'ennemi met un pays à feu et à sang, il détruit ou
emporte toutes les richesses mobilières, tous les habitants
sont ruinés,' et quelques années après tout est comme au-
paravant. Cette vis medimtrix nalurse a été l'objet d'un
étonnement stérile ou bien encore on l'a citée pour ex-
pliquer la merveilleuse puissance du principe de l'épargne,
capable de réparer en si peu de temps des perles si
énormes. Mais il n'y a rien de merveilleux là-dedans. Ce que
l'ennemi a détruit aurait été anéanti en fort peu de temps
par les habitants eux-mêmes. La richesse qu'ils produi-
sent si vite de nouveau, ils l'auraient produite de nouveau
sans cela et probablement dans le même laps de temps.
Toute la différence c'est que pendant cette reproduction ils
n'ont pas l'avantage de consommer ce qui avait été pro-
duit auparavant. La faculté de se remettre promptement
de ses malheurs dépend principalement pour un pays de
la question de savoir s'il a été dépeuplé. Si la population
n'a pas été amoindrie ou compromise pour l'avenir par la
misère, le pays dévasté, avec les mêmes talents et les
mêmes connaissances qu'auparavant, le sol et les amélio-
rations permanentes du sol étant intacts, les bâtiments
n'étant pas détruits ou n'étant qu'endommagés partielle-
ment, ce pays, dis-je, possède toutes les conditions re-
quises pour que le montant de la production soit le même
qu'auparavant. S'il reste aux habitants assez de moyens
d'alimentation (ou la valeur correspondante) pour être en
état de travailler» fut-ce au prix de grandes privations, ils
auront acquis au bout de fort peu de temps un rendement
de leur travail aussi fort qu'auparavant, une fortune totale
et un capital aussi considérables qu'auparavant, et cela en
faisant la même somme d'efforts qu'ils avaient l'habitude
de faire dans leurs occupations. »
232 SECONDE PARTIE

En réalité, Stuart Mill ne pouvait citer un meilleur


exemple pour réfuter plusieurs de ses propres erreurs.
L'idée de la productivité du travail social est mise ici dans
tout son jour ; on voit parfaitement bien du même coup et
que la productivitén'est pas Vessence du capital, et que le
capital n'est pas formé par l'épargne. En effet, silapro- .
duclivité résidait dans le capital, l'anéantissement du ca-
pital dans le pays vaincu entraînerait l'anéantissement de
la productivité et le pays ne pourrait refleurir si rapide-
ment. Et si le capital était le fruit de l'épargne, il aurait
fallu du temps au pays ruiné pour arriver à posséder de
nouveau des capitaux. Mais non ; la vérité est que, si le
pays refleurit si vile et se retrouve si vite en possession de
ses capitaux, c'est que la productivité ne réside pas dans
le capital et que le capital ne se forme pas par l'épargne ;
c'est que, la population n'étant pas amoindrie, le savoir
et le talent des hommes étant demeurés ce qu'ils étaient,
malgré l'anéantissement de tous les capitaux, la producti-
vité du travail est restée la môme.
Ainsi, le capital social, comme celui de l'homme isolé se
forme et s'accroît uniquement par le travail et non par
l'épargne.
De même encore, il se reconstitue par le travail et non
par une nouvelle épargne.
Si l'homme isolé voulait retrouver son capital dans son
intégrité à la fin de la période pendant laquelle il créait
son revenu avec ses matières premières et à l'aide de ses
instruments, il était obligé de renouveler ses matières pre-
mières et de réparer ou de remplacer ses instruments dons
la même période. Il ne pouvait y arriver qu'en faisant deux
parts du temps consacré par lui au travail et en en em-
ployant une au renouvellement des matières premières et à
la réparation des instruments. C'est par ce moyen seule-
ment que son capital pouvait être reconstitué, Il n'en est
CHAP. II. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 233

pas autrement d'une société, sauf que; à raison de la di-


vision du travail, celle reconstitution du capital a lieu tou-
jours en même 'temps que sa transformation en revenu et
qu'elle marche de pair avec celle transformation. Pendant
qu'une partie du travail social, dans le dernier stade de la
production, achève les produits ,qui forment le revenu,
d'autres parties du travail social, dans tous les stades
précédents créent de nouvelles matières premières et ré-
parent ou remplacent les instruments. Et ainsi, au moment
où le revenu se répartit pour être consommé, le capital
social se retrouve aussi au complet, c'est-à-dire est re-
constitué. 11 est clair aussi que cela est dû uniquement au
travail social. On ne voit même pas comment, au point de
vue de la société, cela aurait pu se faire par Yépargne. 11
fallait employer les matières premières et les instruments,
sinon c'était forcément un arrêt de la production, et
l'épargne des objets de consommation n'aurait pas créé les
matières premières et les instruments.
Au contraire on a pu et il a fallu consommer le revenu
(les objets de consommation) et pendant qu'on le consom-
mait, c'était une partie du travail social qui reconstituait le
capital social.
Examinez enfin quel est le rapport du capital social avec
le revenu social.
Je me permets ici de renvoyer à ce que j'ai dit du rap-
port du capital de l'homme isolé avec son revenu. Que l'on
remplace l'homme isolé par la société, considérée dans son
unilé, les choses ne changentpas non plus à ce point de vue.
La société, tout de même que l'homme isolé, crée con-
tinuellement des matières premières et des instruments et
fabrique avec celles-là et à l'aide de ceux-ci des objets do
consommation, Ces derniers lui servent à vivre pendant
qu'elle recommence à produire de la même manière. A
moins de renverser cet ordre naturel en supposant le re-
234 SECONDE PARTIE

venu antérieur au travail, il est clair que l'on ne peut ja-


mais considérer le capital social comme la force qui crée,
ou même seulement qui concourt avec une autre à créer,
le revenu social. Non, les deux choses, capital social et
revenu social sonl également l'un et l'autre le produit du
travail social et du travail social seul ; on les estime tous
les deux d'après la valeur, d'après la somme du travail so-
cial ; on les estime tous les deux d'après la quantité de
produit, d'après la productivité. Mais celte productivité se
manifeste aussi bien déjà dans la création des objets qui
forment le capital (instruments et matières) que dans la fa-
brication des objets qui forment le revenu (objets de con-
sommation). Mais si l'on renverse le processus naturel de
la production et que l'on suppose tacitement le revenu an--
lérieur au travail, comme les économistes le font souvent,
c'est le revenu social qu'il faudrait appeler la source du
capital plutôt que de dire à l'inverse que le capital est la
source du revenu.
Il y a aussi une proportion uniforme entre la grandeur
du capital social et celle du revenu social, — en supposant
encore ici que le travail social suit sa marche régulière,
tant en ce qui concerne la transformation du capital et,
pour ainsi dire, sa promotion à l'état de revenu que la re-
constitution du capital. Si la productivité du travail social
est grande et que la quantité de produit le soit par consé-
quent aussi, le revenu social et le capital social, mesurés
en quantité de produit, seront également grands l'un et
l'autre. Si le produit social grandit, estimé d'après la valeur,
en suite de l'accroissement de la population, le capital social
et le revenu social grandiront aussi en valeur, dans le même
rapport. A peine csl-il besoin de remarquer en passant* que
l'[Link] du revenu social, mesuré de la première
Lçon, enrichit seule la société, pufsque le revenu social
devenu plus grand selon la seconde façon de l'estimer se
CI1AP. H. — LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ SANS PROPRIÉTÉ 235
répartit aussi entre des producteurs d'autant plus nom-
breux. Mais dans les deux cas l'augmentation (du revenu) a
lieu non pas parce que le capital social, devenu plus grand
à l'un des points de vue ou à l'autre, engendrerait un re-
venu aussi plus grand au point de vue correspondant, mais
parce que tous les deux, capital et revenu, sont créés et
mis en oeuvre par une seule et même force, le travail so-
cial.
Les économistes n'ont pourtant jamais voulu comprendre
cette relation si simple.
Dans la société actuelle il suffit qu'un homme possède
des biens pour que cette propriété lui procure un reveuu
régulier, sans qu'il ait besoin d'accomplir lui-même ,1a
moindre opération de production, et, tout en lui procurant
ce revenu, celte propriété ne subit aucun amoindrissement
de valeur. Voilà ce que les économistes ont vu. Le terme
de capital s'offre pour désigner celle propriété. Aussitôt on
définit le capital, en général et absolument, une source
permanente de revenu, et, pour rendre plausible ' de
quelque façon que le capital puisse être une source de re-
venu, on allègue l'accroissement de la force productive^
l'augmentation du produit que procure Yinstrument. Mais
aujourd'hui la propriété de matières premières procure ré-
gulièrement un revenu tout aussi bien que la propriété des
instruments les plus excellents. Si les économistes avaient
reconnu que le revenu procuré de nos jours par le capital
n'est qu'une partie du produit achevé soustraite par les
institutions du droit en vigueur aujourd'hui aux ouvriers et
attribuée par elles aux propriétaires de la lolalilé du pro-
duit social -—aux propriétaires du capital — ils n'auraient
pas rapporté ce revenu au capital, mais à la PROPMÉTÉ du
capital. Ils n'auraient pas ensuite commis cette bévue de
chercher dans le capital une cause particulière capable de
produire ce revenu, explication qui non seulement ravit au
230 SECONDE PARTIE

travail sa suprématie économique, mais encore exclurait


de l'idée de capital ce qui en forme la partie la plus consi-
dérable, les matières premières. — Dans la théorie du re-
venu également, les économistes n'ont jamais tiaité de la
nature ou des effets du capital lui-même, mais toujours
uniquement de h propriété du capital.
CHAPITRE III

LE CAPITAL DANS UNE SOCIÉTÉ OÙ LA PROPRIÉTÉ DU SOL ET


DU CAPITAL EXISTE.

Admettez maintenant enfin une société dans laquelle la


propriété du sol et du capital existe; cependant considérez
encore la société comme une unité et comme possédant
dans son unité le produit social, capital et revenu. Consi-
dérez donc maintenant encore le capital lui-même du point
de vue de la société prise dans son ensemble. Je demande
si, le capital étant ainsi entendu, les réponses différeront
à quelque égard de celles que nous avons déjà trouvées?
J'en doute.
Essentiellement et en général le mouvement de la pro-
<
duction sociale ne se fait pas autrement, le produit social
n'est pas autrement composé là où existe la propriété du
sol et du capital que là où elle n'existe pas.
A présent encore les uns tirent du sol les matières brutes,
d'autres les transforment en produit moyen, d'autres enfin,
dans le dernier stade de la production, donnent aux pro-
duits une dernière façon et les mettent en état de satis-
faire immédiatement les besoins. A présent encore le pro-
duit social progresse par degré, en se renouvelant conti-
nuellement, jusqu'au moment où du dernier degré il passe
dans la consommation, — les matières employées y passant
toujours en totalité, les instruments en proportion seule-
ment de l'usure subie au cours de la production.
238 SECONDE PARTIE

Sans doute à présent l'ensemble du produit à tous les


degrés appartient en particulier, par lois plus ou moins
considérables, à des personnes privées qui ne sont pas du
tout au nombre des producteurs à proprement parler; sans
doute les vrais producteurs ne créent continuellement le
produit social qu'au service de ces quelques propriétaires,
sans être eux-mêmes en aucune façon co-propriétaires de
leur propre produit \ mais au point de vue général de la
société, cela ne fait pas de différence. Cela produit incon-
testablement des effets qui établissent enlre cet état social
et le précédent des différences importantes. Un premier
eïfel, c'est que le produit social ne passe d'un degré de la
production au suivant que par voie d'échange, d'achat et de
vente, et qu'il est ainsi soumis à un perpétuel change-
ment de propriétaire. Un second effet, c'est que le revenu
des producteurs proprement dits, le salaire, n'est jamais
le montant intégrai de la valeur de leur produit, qu'il n'en
est qu'une faible pari, tandis que la plus grosse part échoit
aux propriétaires sous le nom de rente, que le revenu so-
cial se répartit ainsi — même dans la répartition origi-
naire— enlre d'autres personnes encore que les purs pro-
ducteurs. Un troisième effet, c'est que, la répartition étant
si inégale, le travail social se dirige vers d'autres objets
qu'il n'aurait fait sans cela, que par conséquent le produit
social sera à présent plus varié, qu'il comprendra à la fois
des objets d'absolue nécessité pour les uns et des articles
de luxe pour les autres, tandis qu'autrement il serait resté
plus uniforme. Mais tous ces effets n'empêchent pas que le
mouvement de la production et la composition du produit
social restent ce qu'ils étaient ; ils n'allèrent pas davantage,
à quelque égard que ce soit, du point de vue social, le
contraste du capital et du revenu tel que nous l'avons
établi. A présent encore, à moins que la distinction du
capital et du revenu ne soit supprimée ou retournée, on
CI1AP. 111. LE CAPITAL DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE 239

no peut regarder comme formant le capital social qu'une
partie du produit social, on ne peut regarder comme tel le
produit que dans la mesure où il enferme instruments et
matières ; en revanche, il faut considérer comme formant le
revenu social la partie du produit qui enferme les objets pro-
pres à la satisfaction immédiate des besoins, soit de la société
elle-même, soit des individus. A présent encore, le capital ne
peut être formé, augmenté ou reconstitué que parle travail.
A présent encore, il est avec le revenu dans le rapport que

nous avons dit et dans nul autre. Je crois pouvoir me dis-


penser de répéter les explications sur tout cela. La propriété
du sol et du capital n'a une influence essentielle que sur
les relations des individus entre eux, Quand on considère
la société dans son ensemble, les effets de celle propriété
sur les individus disparaissent.
Je veux toutefois mettre cela en lumière sur trois points
particulièrement.
Premièrement, la monnaie qui dans une société fondée
sur la propriété du sol et du capital consiste nécessaire-
ment en or et argent, et qui par suite forme une partie no-
table de la richesse sociale, doit-elle être considérée, au
point de vue de la société, comme du capitale
Presque tous les économistes disent oui ; il faut selon
moi répondre non.
Dans une société où la propriété du sol et du capital
n'existerait pas, où la monnaie pourrait être complètement
conforme à sa définition idéale, c'est-à-dire n'être autre
chose qu'un moyen de liquidation, une quittance el un bon
portés sur un morceau de papier — pourrait-on, au point
de vue de la société, compter le papier employé à cet
usage comme faisant partie de son capital de la même façon
que les matières premières cl les instruments? — Assuré-
ment non. — La monnaie répond à un besoin social immé-
diat. La société même, en tant que société, a besoin de
210 SECONDE PARTIE

monnaie pour opérer son oeuvre économique de distribu-


tion, comme elle a besoin de palais de justice pour faire
régner chez elle la justice, etc. Le papier qui sert de mon-
naie est donc un bien qui, tout comme un édifice public,
satisfait un besoin social immédiat. Mais tous les biens qui
satisfont des besoins immédiats, sociaux ou individuels, ap-
partiennent comme je l'ai montré, au revenu de la société,
non au capital.
La substance dont la monnaie est faite ne peut évidem-
ment rien changer à cela, au point de vue de la société.
S'il faut que la monnaie soil faite d'or et d'argent au lieu
de papier, sans doute la matière est plus précieuse et plus
durable, mais ni la valeur ni la solidité plus grande d'un
objet qui est par sa fonction du revenu ne peuvent le mé-
tamorphoser en capital. Mais la fonction de la monnaie
n'est pas changée parce que, dans une société où la pro-
priété du sol et du capital existe, elle est faite d'une ma-
tière précieuse et durable comme l'or et l'argent. Au point-
de vue de la société elle a comme auparavant pour fonction
la satisfaclton d'un besoin immédiat, le besoin qu'a la so-
ciété en tant que société, d'un moyen de répartition exacte
du produit créé en commun, et par conséquent aussi, elle
appartient, au point de vue de la société, non au capital
mais au revenu, c'est-à-dire à cette partie du revenu qui,
composée le plus souvent d'objets très durables, n'en seil
pas moins à satisfaire des besoins sociaux immédiats.
Secondement, que faut-il penser du revenu des classes
ouvrières dans une société où la propriété du sol et du ca-
pital existe?
Tous les économistes sont d'accord pour dire que le re-
venu que perçoivent les propriétaires sous le nom de rente
fait partie non du capital social, mais du revenu social. Un
grand nombre des plus renommés sont en outre d'accord
pour penser que, sinon au point de vue de l'entrepreneur
CIIAP. III. LE CAPITAL DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE 241

du moins au point de vue de la société, le revenu des classes
ouvrières -— c'est-à-dire l'ensemble des objets formant le
salaire des ouvriers et servant à leur entrelien — est égale-
ment une partie du revenu social. Cependant ils consi-
dèrent en même temps celle partie du revenu comme fai-
sant partie aussi du capital social. Le salaire des tra-
vailleurs sérail, au point de vue de la société, capital et
revenu tout à la fois. Mais celte opinion repose encore sur
une vue qui n'a pas le moindre rapport avec la marche
réelle de la production sociale (1).
Tous les économistes ensemble, naturellement ceux aussi
qui ne font entrer le salaire que dans le capital, s'imagi-
nent en effet que, même alors qu'il s'agit déjà d'ouvriers
libres, les objets formant le salaire (die realen Lohngiïler)
doivent exister tout faits cl en provision, de même que les
matières cl les instruments, DÈS AVANT le commencement
de la [Link] de l'entreprise dans laquelle ce salaire
est payé, tandis que les objets formant les rentes (dlcienîgen
Einkommensgùter welche die Renten ausmacheri) ne se-
raient créés que par cette production elle-même.
Si l'entrepreneur est obligé de payer le salaire rde ses
ouvriers avant de vendre le produit, la choseest claire.
Elle n'est pas moins vraie si le paiement du salaire n'a lieu
qu'en suite de la vente et sur le prix de la vente du pro-
duit; en effet dans ce cas, il faut que les ouvriers vivent
jusque là d'autres objets qu'ils possédaient déjà, et ces
objets (salaire) appartiennent alors au capital. Telle est la
manière de voir des économistes.
Mais elle est fausse dans les deux cas. Jamais, pas plus

(l) Je souhaite vivement que les économistes m'accordent sur


ce pointeur attention et examinent sans parti pris qui a raison
d'eux ou de moi. C'est ici le noeud de toutes les erreurs qui ont
cours au sujet du capital, le dernier fondement de l'injustice
théorique et pratique dont les classes ouvrières sont victimes.
Uodbcitus 10
%
242 SECONDE PARTIE

dans l'un que dans l'autre, les objets qui forment le salaire
réel des des ouvriers pour une production déterminée n'exis-
tent à l'étal de provision d'objets tout faits dès avant le
commencement de la production, à la manière des matières
premières et des instruments. Bien loin de là, dans les
deux cas, il en est du salaire (objets) exactement comme
du revenu que les propriélaiies du sol et du capital per-
çoivent à litre de rente,
Dans le premier cas, c'est-à-dire si l'entrepreneur est
obligé de payer ses ouvriers AVANT la vente du produit, il
faut, il est vrai, que les objets qui forment le salaire réel
(die realen Lohngùler) existent tout faits et en provision
AVANT LA VENTE DU PRODUIT, mais non pas pour cela
AVANT LE COMMENCEMENT DE LA PRODUCTION. En effet,
même dans le cas où les ouvriers reçoivent leur salaire
avant la vente tdu produit, ils ne sont payés qu'après le tra-
vail, après une journée, une semaine, un mois de produc-
tion. Il faut donc que les objets qui composent le salaire
réel (die realen Lohngùler) existent tout faits et en provi-
sion, quand vient le moment du paiement du salaire, c'est-
à-dire après que les ouvriers ont déjà produit," après une
journée, une semaine, un mois de production, mais non
pas dès le début DE LA PRODUCTION.
Telle est effectivement la marche réelle de la production
sociale.
C'est seulement pendant que les ouvriers travaillent, à
un degré quelconque de la production ou à tous, c'est pen-
dant qu'ils exécutent le travail pour lequel ils louchent
un salaire à la fin d'une journée, d'une semaine, ou d'un
mois, c'est pendant ce temps là même, journée, semaine
ou mois, que, dans le dernier degré de la production
s'achèvent les objets de consommation qui formeront leur
salaire pour cette période. C'est contre ces objets que
s'échange le produit qu'ils créent pendant celle période
CIIAP. III. — LE CAPITAL DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE 2Î3
même au sujet de laquelle on demande si leur salaire fait
partie du revenu ou du capital. Leur salaire ne provient
donc que de la valeur du produit qu'ils créent dans celle
période même et non pas de la valeur d'un produit qui au-
rait déjà existé au début de la période.
Mais il n'en est pas autrement des rentes qui sont le ré-
sultat de la même période,
La valeur du produit que les ouvriers créent pendant la
période considérée et d'où provient leur salaire se par-
tage, uniquement en vertu de la propriété du sol et du ca-
pital, enlre eux et les propriétaires. En conséquence les ob-
jets de consommation arrivés en même temps à leur
achèvement dans cette période et qui s'échangent contre
celle valeur du produit se divisent aussi en salaires et
renies. Et par conséquent aussi, pour la période de pro-
duction considérée, au sujet de laquelle on demande si le
salaire n'appartient qu'au revenu ou s'il appartient aussi
au capital de cette période, les objets de consommation qui
forment les rentes sont exactement sur le même pied que
ceux qui forment le salaire. Si ceux-là n'existent pas tout
faits dès le début de la période, il en est de même de ceux-ci.
Si donc, incontestablement, les objets qui forment le sa-
laire d'une certaine production n'existent pas tout faits
avant ceux qui composent les rentes provenant de la
même production, c'est-à-dire s'ils n'existent qu'APRÈs la
production ; si incontestablement aucun économiste ne
s'est jamais avisé de faire rentrer les renies provenant de
celle production dans le capital aussi bien que dans le re-
venu, il n'y a pas non plus, selon moi, la moindre raison
pour faire rentrer les objets qui forment le salaire et eux
seuls dans le capital aussi bien que dans le revenu de celte
production.
Mais il y a une circonstance, il faut le dire, qui a trompé
les économistes.
214 SECONDE PARTIE

Aujourd'hui quand un entrepreneur est obligé de payer


le salaire de ses ouvriers avant la vente du produit, sans
doute les objels qui forment le salaire réel n'existent pas en
provision au moment où commence la production, ils
n'existent, ainsi que je l'ai fait voir, que quand le moment
de payer le salaire est arrivé, c'est-à-dire après la produc-
tion. Mais il faut qu'il existe alors, et cela dès le commen-
cement de la production, dans la fortune de l'entrepreneur
des moyens qui lui permettent de remettre aux ouvriers,
dès que le moment de payer le salaire est arrivé et alors
que la vente du produit n'a pas encore eu lieu, des lettres
de change valables sur les objels de consommation (realen
Lohngùler) arrivés pendant ce temps là à leur achèvement.
Dans un état social où la propriété du sol et du capital
existe, il faut que ces lettres de change ou ces bons con-
sistent eux-mêmes en des objels ayant de la valeur, en
monnaie d'or el d'argent. Ainsi, bien que, dans le cas où
l'entrepreneur est obligé de payer ses ouvriers avant la
vente du produit, il n'y ait pas besoin que les objets for-
mant le salaire réel (die realen Lohngùler) existent loul
faits et en provision dès le moment où la production com-
mence, (à la différence des matières premières et des ins-
truments), il faut cependant que leur valeur en argent
existe. II faut que l'enlrepreneur possède dès cet instant,
une provision d'argent, la valeur en argent des objels qui
formeront le salaire réel. Mais celle valeur en argent des
objels formant le salaire est une partie du capital privé(Pri-
vatkapilal); ce qui est quelque chose d'essentiellement dif-
férent du capital économique ou capital social, deux idées
que les économistes confondent sans cesse. Je reviendiai
amplement là-dessus plus loin.
Encore faut-il remarquer que, si la valeur du salaire
doit exister dès le début de la production dans la fortune
de l'entrepreneur, il en est de même de la valeur des
CIIAP. 111. —- LE CAPITAL DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE 245

renies. Il arrive souvent en effet qu'il faille payer le pre-


mier terme des renies avant la vente du produit.
Dans le second cas, c'est-à-dire quand le salaire n'est
payé qu'avec le prix du produit déjà vendu, le salaire (ob-
jets, Lohngùler) dont les ouvriers vivent jusqu'au moment
de la paie appartient, dit-on, au capital de la production
considérée.
Tout au contraire ces objets (formant le salaire), qui sans
doute doivent exister en provision dès le commencementde
la production, ne peuvent à leur tour en aucune façon être
considérés comme faisant partie du capital de celle pro-
duction même. C'est le revenu des ouvriers ou le salaire de
la période de production précédente ; les ouvriers en vivent,
il est vrai, pendant qu'ils gagnent de rechef un salaire, et
ils en vivraient encore quand ils ne voudraient pas continuer
à produire davantage. Mais ces objets ne forment pas le sa-
laire de la production dont il s'agit, de celle dont on demande
si le salaire y afférent est du revenu seulement ou s'il est aussi
du [Link] quand on demande si le salaire — les objets ou
biens quilecomposent—appartient au capital d'une produc-
tion, on ne peut avoir dans l'esprit, sous peine d'inintelligi-
bililé, que le salaire pour celte production. La question
serait donc mieux posée ainsi : « Les objets formant le sa-
laire réel des ouvriers et qui ne leur sont payés (livrés)
qu'ensuite de la vente du produit, existaient-ils déjà au
début de la production et faisaient-ils pour cette raison
partie du capital de la production dont il s'agit? » A la
question ainsi posée les économistes répondent négative-
ment eux aussi.
En revanche, quand on examine la question de savoir si
le salaire des ouvriers fait partie du capital, on ne devrait
pas dire un mot des moyens de subsistance qui forment le
salaire d'une autre production antérieure et qui nalurelle-
rellement existent en provision au commencement de la
2Î0 SECONDE PARTIE

production nouvelle; en effet le salaire qui fait l'objet du


débat ne peut être que le salaire pour celle nouvelle pro-
duction.
Du resj.-, dans ce cas encore, il en est de la renie (lien-
tengiiter) comme du salaire (Lohngùter), Aux objels for-
mant salaire, existants sans doute au commencement d'une
production, mais dont il n'est pas permis de parler comme
appartenant a»' capital de cette production parce qu'ils ne
font absolument pas partie du salaire de celle production,
correspondent évidemment tes objets formant renie (Ren-
tengùler), qui conjointement avec ces objels formant sa-
taire (Lohngfiter) proviennent de la période de production
précédente. D'un côté les ouvriers vivent du salaire
(objets) de la production précédente jusqu'à ce qu'ils re-
çoivent un nouveau salaire pour la production nouvelle;
de l'autre les propriétaires vivent également de la rente (ob-
jets) de la production précédente jusqu'à ce qu'ils louchent
une nouvelle rente provenant de la nouvelle production. On
est donc tenu de dire pourquoi, si ce salaire (Lohngùter)
fait partie du capital de la nouvelle production, cette rente
(Rentengiïter) n'en fait pas partie. Voici ce qrje Rau m'a
répondu autrefois à ce sujet : « Ce salaire (les objets) est
une partie du revenu qui est employée de nouveau comme
moyen de production et qui se reproduit, tandis que l'ac-
croissement des renies n'a pas le même effet. » Mais, s'il
est permis de considérer ce salaire (Lohngùler) comme un
moyen de production el comme se reproduisant, il en faut
dire autant de cette rente (Renlengùter). En effet, si ce sa-
laire a permis aux ouvriers de consacrer leurs forces à la
nouvelle production, puisque sans cela leurs forces au-
raient disparu, il faut dire également que celte rente a per-
mis aux propriétaires de consacrer leur fortune à la nou-
velle production, puisque sans cela ils auraient été obligés
de manger dans le fonds ; il faut dire aussi que la rente
ClIAP, III. — LE CAPITAL DANS LA SOCIÉTÉ ACTUELLE 2 47

se reproduit dans la nouvelle production aussi bien que


le salaire, o,uoi qu'ils ne se reproduisent pas ni l'un ni
l'autre exactement en même quantité, parce que le taux
du salaire et le taux du profit peuvent avoir changé.
Les économistes me semblent donc avoir tort dans les
deux cas.
Dans le premier cas ni les objels qui formeront le salaire,
ni ceux qui formeront la rente n'existent tout faits et en
provision au commencement d'une nouvelle,, production.
Salaire et rente [Link] les deux également le produit ou
le revenu de cetle nouvelle production elle-même. Mais la
vérité est que tous les deux, salaire (objets) et rente (objels),
sont également représentés, dès le début de la production,
dans la fortune de l'entrepreneur, celle fortune en compre-
nant la valeur en argent.
Dans le second cas, il est vrai que les objets formant le
salaire existent lout faits cl en provision dès le com-
mencement de la nouvelle production. Mais il en faut
dire autant des objets formant la rente, lesquels sont
tout à fait sur le même pied par rapport à la nouvelle
production. Mais ce salaire n'est pas plus le salaire de
cette nouvelle production que celle renie n'en est la
renie.
Ainsi, à tous égards salaire (objets) cl rente (objels) sont
lout à fait sur le même pied ; et l'on fait une distinction
absolument arbitraire quand on range les rentes exclusive-
ment dans le revenu social, et le salaire au contraire à
la fois dans le revenu et dans le capital social. Ou bien ils
ne font partie l'un comme l'autre que du capital social, ou
ils font partie tous les deux et du revenu social et du capi-
tal social — et alors l'opposition du capital et du •ovenu est
renversée ou supprimée — ou bien enfin — et telle est la
vérité — au point de vue de la société le salaire (die realen
Lohngùter) lout comme la renie (die Rentengùler), même là
218 SECONDE PARTIE

où la propriété du sol et du capital existe, fait partie uni-


quement du revenu social.
Troisièmement enfin il résulte de ce qui précède que,
même dans une société où la propriété du sol et du capital
existe, le salaire (les objels réels qui le forment) n'est ja-
mais épargné ; il n'est pas môme épargné en ce sens que
les possesseurs de ces objets s'abstiendraient de les con-
sommer eux-mêmes, comme il fallait que lissent les pos-
sesseurs d'esclaves pour l'entretien de leurs esclaves. Car
ces objets (realen Lohngùler) qui proviennent de la période
précédente et dont les ouvriers vivent pendant la nouvelle
production sont précisément consommés par les ouvriers.
Quant à ceux pour lesquels les ouvriers reçoivent des bons
à raison de la production nouvelle, ils ne sont pas le moins
du monde épargnés par les entrepreneurs, car, les ouvriers
étant libres, ces objets n'appartiennent plus aux entrepre-
neurs, ils représentent la part du produit qui appartient
par contrat aux ouvriers. Le propriétaire d'esclaves devait
épargner la subsistance des esclaves parce que le produit
total des esclaves lui appartenait. L'entrepreneur n'épargne
plus la subsistance des ouvriers libres parce que celte sub-
sistance leur appartient d'après le droit actuel.
ntoisiiMi: PARTI H

LE CAPITAL AU TOI NT DE VUE DES PARTICULIERS

(PRIVATKAPITAL)

Le capital au point dé vue des particuliers (Prival\a-


pilal), le' capital-fortune (Yermogenskapilal), est tout
aulre chose que le capital au point de vue de la société, le
capital-objets (Kapitalgegenslande), dont il a été traité
jusqu'ici.
Le capital au point de vue des particuliers ou capital
privé (Privalkapilal) consiste en lout autre chose, se forme,
s'accroît, et se reproduit tout autrement, et enfin est dans
un tout autre rapport avec le revenu.
Je prétends que la confusion du capital privé (Privat-
kapital) avec le capital même (capital-objets) a causé dans
l'économie politique le plus funesle embrouillement et
que l'on ne peut voir clair dans la plupart des problèmes
de notre science cl particulièrement dans la situation des
classes ouvrières, tant que l'on ne s'est pas rendu maître
de celle distinction, tant que l'on a pas approfondi les
principes sur lesquels elle est fondée. Si donc je réussis à
être parfaitement clair dans ce qui va suivre, de nom-
breuses erreurs pourront disparaître de notre science.
Permettez-moi d'expliquer d'abord en général l'origine
de cette idée du capital ; je prouverai seulement après
250 TROISIÈME PARTIE

qu'il diffère du capital même, dont j'ai parlé jusqu'à pré-


sent, à tous les points de vue.
J'ai déjà souvent essayé de bien faire comprendre le
mouvement du produit social et la répartition du revenu
social.
Dans les ateliers des différentes industries du premier
degré on exploite la terre, c'est-à-dire que l'on en tire, à
l'aide des instruments convenables, les produits primaires
(Rohprodukl). Dans lès ateliers des différentes industries
du degré suivant, le produit primaire de la période précé-
dente est transformé, à l'aide d'instruments convenables,
en produit plus avancés. Dans des ateliers spéciaux on
fabrique les instruments employés dans les différentes
industries de tous degrés. Enfin dans les ateliers des dif-
férentes industries du dernier degré les produits de l'avant
dernier degré sont achevés et transformés en objels de con-
sommation (ou revenu). Ces objets (revenu social) se
répartissent en revenus individuels (je fais ici abstraction
des besoins publics) au prorata de la valeur du produit
des différents degrés. Les individus occupés à la produc-
tion du premier degré reçoivent une partie du? revenu
social correspondante à la valeur du produit primaire;
ceux qui sont occupés à la fabrication des instruments en
reçoivent une partie correspondante à la valeur de l'ou-
tillage, etc. Le revenu social d'une période sera toujours
égal à la valeur du produit social qui est créé durant celle
période dans* tous les degrés de la production pris en-
semble.
Quand la propriété du sol et du capilal n'existe pas el
qu'il y a communauté du sol, des matières premières et
des instruments, la totalité du sol aussi bien que la totalité
du produit social — dans toutes ses parties et à tous ses
degrés — se trouvent êlre la propriété commune de la
société tout entière; et ce n'est que quand les produits
LE CAPITAL AU POINT DE VUE DES PARTICULIERS 251
M

achevés (die fertigen Gùter), c'est-à-dire le revenu social


se partage pour former les REVENUS individuels, que ces
objels deviennent aussi la PROPRIÉTÉ des individus. Cette
répartition se fait au prorata de la valeur des produits
des différents degrés. Les copartageants occupés à la pro-
duction du premier degré reçoivent une partie du revenu
social correspondante à la valeur du produit primaire, etc.
Seulement dans cet état social les copartageants ou ayants
droit sont les producteurs mêmes et les producteurs seuls.
La partie du revenu social qui échoit au produit primaire
ne va donc qu'aux producteurs de ce produit, etc. Chaque
classe de producteurs,reçoit, dans son revenu, la valeur
intégrale de son produit. Aucune n'a à partager le mon-
tant de son revenu avec d'autres personnes.
Dans cet état social, le mouvement du produit social et
ia répartition du revenu social s'opèrent simplement en
vertu de décisions de la volonté sociaie, c'est-à-dire par
les actes d'une administration sociale.
Celte administration délivre aux producteurs dû pre-
mier degré des certificats constatant la valeur créée par
eux et ordonne en même temps le transport du produit
dans les ateliers consacrés à la production du second
degré. Elle délivre de même aux producteurs du degré
suivant des certificats constatant la valeur créée par eux
el ordonne encore le transport des produits plus avancés
dans les ateliers consacrés à la continuation de la fabrica-
tion, etc. Ces certificats délivrés à tous les producteurs de
tous les degrés servent enfin aux porteurs de bons à valoir
sur le revenu social qui s'achève en même temps dans les
ateliers du dernier degré. Ainsi tout à la fois le produit
social progresse et le revenu social se répartit entre ceux
qui ont 'droit à un revenu individuel. Ils vivent de ce
revenu pendant qu'ils produisent à nouveau, à lous les
degrés, jusqu'au moment où, après la nouvelle produc-
252 TROISIÈME PARTIE

lion, ils reçoivent encore une fois des certificats consta-


tant la valeur produite, et des bons à valoir sur le revenu
social qui s'achève au même instant.
S'il se produit une expansion de la production sociale
par suite d'une augmentation de la population, on peut
concevoir deux cas. Ou bien la productivité de la popula-
tion antérieure a augmenté ou elle n'a pas augmenté.
Si la productivité a augmenté, c'est-à-dire si la quantité
des produits à tous les degrés de la production, par consé-
quent la quantité des matières premières et ues instru-
ments aussi bien que celle des objets de consommation
(Einkommensgùter) est devenue plus grande, l'adminis-
tration n'a qu'une chose à faire : remettre l'excédent de
matières premières et d'instruments obtenus dans les
ateliers existants jusque-là aux mains du surcroît de po-
pulation convenablement organisé en ateliers nouveaux;
et celle population supplémentaire produira avec les ma-
tières premières et les instruments ainsi distribués en
proportion convenable son propre revenu, le mouvement
de celle nouvelle portion de produit et de revenu se
faisant comme toujours par les soins de l'administration.
Jusqu'au moment où la population supplémentaire gagne
son revenu par son propre travail, elle partage, il est
vrai, à moins qu'il n'existe des institutions spéciales
d'éducation publique, le revenu des familles existant aupa-
ravant et auxquelles appartiennent ceux qui forment ce
surcroît de population. Toutefois, si le revenu des familles
est devenu peu à peu plus abondant, comme nous le sup-
posons en ce moment, la population n'aura pas été
atteinte dans sa manière de vivre jusqu'au moment,où la
population supplémentaire gagne elle-même son pain.
Si, au contraire, la productivité de la popt. 1:on primi-
tive n'a pas augmenté, il faudra certainement que les
familles donl quelques membres forment ce surcroît de
LE CAPITAL AU POINT DE VUE DES PARTICULIERS 253

population se privent de quelque chose jusqu'au jour


1

où la nouvelle population créera elle-même son revenu.


Mais dans ce cas encore c'est l'administration qui seule
règle la production de la population supplémentaire,
qu'elle organise en ateliers nouveaux ou qu'elle répartit
dans les anciens.
C'est ainsi que, dans un élat social où la propriété du
sol et du capital n'existe pas, le mouvement de la pro-
duction sociale et la répartition du revenu social peuvent
s'opérer uniquement par les actes d'une administration,
sans qu'aucune autre activité ou puissance ait besoin d'in-
tervenir.
Au contraire dans un élat social qui répudie la commu-
nauté du sol et du capital et qui met à sa place la propriété
du sol et du capital, ce n'est pas seulement le revenu in-
dividuel qui se trouve appartenir à des particuliers, c'est
le sol tout entier, c'est la totalité du produit social du pre-
mier degré jusqu'au dernier; encore ces propriétaire ne
sont-ils pas les producteurs occupés aux différents degrés
de la production, mais des tiers qui précisément en tant
que propriétaires ne sont pas au nombre des producteurs.
Les fonds de terre exploités par les ateliers du premier
degré n'appartiennent pas aux ouvriers occupés dans ces
ateliers, mais à d'autres personnes qui, en qualité de pro-
priétaires de fonds de terre, s'appellent propriétaires fon-
ciers. Les produits primaires de la période précédente, en
train de se transformer en produits plus avancés dans les
ateliers du second degré, les instruments employés dans
ces ateliers, enfin les résultats du travail qui s'y exécute,
lout cela n'appartient pas non plus aux producteurs occu-
pés dans ces ateliers, mais encore une fois à d'autres per-
sonnes, à des propriétaires décapitai ou capitalistes. Enfin
les produits qui dans les ateliers du dernier degré par-
viennent à Télal d'o'jets de consommation, les inslrti-
254 ' TROISIÈME PARTIE

ments avec lesquels cet achèvement s'opère, les résultats


immédiats de cet achèvement appartiennent aussi non pas
aux producteurs de ces ateliers, mais de rechef à d'autres
personnes, encore une fois à des propriétaires de capital
ou capitalistes.
Ces objets de consommation, composant le revenu so-
cial, se répartissent, il est vrai, encore à présentai! sein de
la société de façon à former le revenu des individus. A
présent encore les .producteurs proprement dits ont une
propriété individuelle, celle de leur revenu. A présent en-
core le revenu social se partage selon la valeur du produit
des différents degrés. A présent encore la valeur du produit
du premier degré détermine la part du revenu social qui
revient aux copartageants producleursde ce degré, etc.
Mais à présent les producteurs ne sont plus seuls les co-
partageants.
Celte circonstance que le sol tout entier el la totalité du
produit social sont la propriété privée de tierces personnes
distinctes des producteurs a pour effet que, pour les* rai-'
sons que j'ai analysées dans ir.;t lettre précédente, les pro-
ducteurs ne reçoivent plus la valeur entière de leur pro-
duit, mais une partie seulement de celte valeur, qui forme
leur revenu; elle a pour eflet que le reste, r-olon les prin-
cipes que j'ai expliqués au même endroit, revient aux pro-
priétaires du sol et du produit social. La propriété du sol
el du capital met, si je puis ainsi parler, ses barrières non
seulement,&ur la terre, mais sur toute la production so-
ciale, du commencement à la fin, dans tous les ateliers, et
extorque aux producteurs un péage (1).

(I) Non pas au moyen d'un surcroit de prix ajouté au prix du


produit, mais par une soustraction de prix qui affecte le salaire.
Il n'y a pas d'idée dont il faille se garder plus, en économie poli-
tique, que celle qui consiste à imaginer que la propriété du sol et
du capital — en général, bien entendu — fait renchérir les pro-
LE CAPITAL AU POINT DE VUE DES PARTICULIERS 255

Ainsi, dans un état social qui répudie la communauté du


sol, des matières premières et des instruments, non seu-
lement le sol tout entier, mais encore la totalité du produit
social jusqu'au moment où le revenu social se répartit
entre les individus, se divise en lots de propriété, appar-
tenant à d'autres que les producteurs et qui assurent à
leurs possesseurs une part du revenu social — la rente.
Naturellement l'action d'une volonté sociale, d'une ad-
ministration, expliquée tout à l'heure, n'a plus rien à faire
ici. Quand le sol tout entier et le produit tout entier d'une
société, jusqu'au moment du partage du revenu, est la pro-
priété de certaines personnes, autres que les producteurs,
le caractère exclusif et absolu de ce droit de propriété en-
traîne justement celte conséquence que nulle autre volonté
que celle dès propriétaires ne peut disposer de ce qui leur
appartient. Il s'ensuit que le mouvement du produit social
et du revenu social ne peut plus dépendre maintenant que
des possesseurs de ces lots de propriété. Il ne suffit plus
que de nouveaux ouvriers se groupent sous l'autorité de la
volonté sociale en vue de produire pour un besoin social.
II faut en outre l'intervention du possesseur d'un de ces lots
de propriété. C'est lui qui représente à présent le principe
d'unité du nouvel atelier de production. C'est lui à pré-
sent qui le fonde, cet atelier est son entreprise.
Ce n'est pas tout. Quand le sol tout enlier et le produit
tout enlier jusqu'à ce qu'il soit passé à l'état de revenu sont

duits. Le péage en question est obtenu tout simplement en pre-


nant a-ix ouvriers une partie de la valeur de leur produit. Si lu
société n'a pas reconnu ce fait, c'est que depuis des milliers
d'années elle est pénétrée de ce préjugé que te produit du TRAVAIL
est la propriété naturelle de ceux qui possèdent le SOL et le CAPITAL.
Voilà pourquoi elle a imaginé aussi, au rebours des choses, que
c'est là propriété du sol et du capital qui donne quelque chose au
travail (le salaire), au lieu de lui prendre quelque chose (la diffé-
rence entre le salaire et la valeur du produit).
25l> TROISIÈME PARTIE

ainsi divisés en lois de propriété privée, un de ces lots est re-


quis d'une façon indispensable pour la inarche d'un atelier
de production, à présent une entreprise. Il faut que celui
qui veut exploiter un atelier de production du premier degré
possède un lot de propriété comprenant les terrains, les pro-
duits, les instruments nécessaires à un atelier de ce genre.
Là où la propriété du sol et du capital existe, il est impos-
sible d'exploiter sans elle une entreprise de production.
C'est une de ces PARTS DE PROPRIÉTÉ du PRODUIT social,
nécessaire pour l'exploitation d'une entreprise de produc-
tion qui constitue le capital au point de vue des particu-
liers ou CAPITAL PRIVÉ (Privalkapilal), ce que dans les sys-
tèmes économiques qui ont paru jusqu'ici on appelle ordi-
nairement capital. Le capital ainsi entendu est au produit
social ce que la propriété foncière est à la terre.
On voit que le capital en ce sens a pour unique cause la
propriété du sol el du capital.
Le capital en ce sens n'est nécessaire et son idée
n'existe que dans un régime économique soumis à l'irf-
ftence de celte institution juridique, régime dans lequel le
producteur est dépouillé de la valeur intégrale de son pro-
duit.
Ce n'est pas une notion purement économique, perma-
nente en économie sociale ; elle naît des variations de l'his-
toire du droit chez les peuples.
Le capital même, le capital social, le capital au sens
économique-«est une chose qui tient essentiellement
à la nature et au progrès de la production même; il a en
cela quelque chose d'absolu. Tant qu'il y aura une pro-
duction sociale, il faudra des matières premières et des
instruments, et il en existera; aussi longtemps le produit
social se divisera en objets de consommation, et en objets
qui servent à continuer la production.
Le capital privé au contraire a une signification purement
LE CAPITAL AU POINT DE VUE DES PARTICULIERS 257

relative qui est liée uniquement à la durée de certains


arrangementsjuridiques, à une forme particulière du pro-
cessus social de la production, celle que lui imprime la
propriété du sol et du capital.
Ce n'est pas une chose absolument indispensable que la
partie du produit social qui forme le contenu (den realen
Inhalt) du capital privé soit éternellement une propriété
privée, apparaisse éternellement sous l'aspect d'un lot de
propriété privée. D'autres arrangements de droit, comme
je l'ai montré, rendraient cela superflu.
Par conséquent, quand les économistes modernes re-
prochent à leurs prédécesseurs d'avoir pris l'argent pour le
véritable capital, on peut leur adresser à eux-mêmes le re-
proche d'avoir pris pour le capital véritable le capital
privé.
Le capital — en ce sens — n'esl nécessaire qu'à cause
de 1'inslitulion juridique de la propriété du capital ;
mais la propriété du capital n'est pas nécessaire, comme
on le prétend, pour l'existence du capital, au sens écono-
mique.
C'est ainsi que des fonds de terre sont indispensables à la
production dans tous les états sociaux, mais non pas la
propriété foncière telle qu'elle exisle aujourd'hui.

rtodbertus 17
APPENDICE

EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE


A VON KIRCIIMANN

NOUVELLE THÉORIE DE LA RÉPARTITION DU produit SOCÀttl.


i
,

I. — Salaire, rente, renie foncière, profil du capital, ce


sont des phénomènes sociaux, c'est-à-dire que ces choses
doivent leur existence uniquement au lien social que la di-
vision du travail établit enlre les individus. C'est faire fausse
roule que de vouloir expliquer ces phénomènes en se pla-
çant au point de vue individuel de chacun des intéressés,
au point de vue d'un ouvrier par exemple. S'il s'agit de
l'élucidalion des principes, il laut entendre par salaire,
rente, profit la totalité des salaires, la totalité des rentes etc.,
dans une société donnée, ou, ce qui revient, au même, se
représenter la société comme composée d'un ouvrier
unique, d'un propriétaire foncier unique et d'un ca-
pitaliste unique. La raison en est que les lois qui règlent la
répartition ultérieure du salaire, de la rente et du profil du
capital entre les individus, c'est-à-dire enlre les ouvriers,
les propriétaires fonciers et les capitalistes, sont autres que
celles qui régissent la division générale du produit en sa-
laire, renie foncière et profit du capital ; prendre celles-ci
pour celles-là, c'est confondre des accidents superficiels de
200 APPENDICE

la vie économique avec les causes profondes dont l'action


tranquille mais énergique échappe au regard. Dans tout ce
qui suit je prendrai donc toujours ces termes dans le sens
collectif que je viens d'expliquer.
II. — Selon celte théorie, la rente est lout revenu que
perçoit un homme sans travailler lui-même, uniquement
en vertu d'un titre de propriété. Qu'il y ait des reve-
nus de cette espèce dans la société personne ne le con-
testera; on soutient seulement que la propriété qui fournit
un titre pour les percevoir est elle-même le produit du tra-
vail de celui qui la possède. C'est dans celte catégorie de
revenu que rentre la rente foncière, le profit du capital et
l'intérêt du capital. Profit et intérêt du capital sont par
conséquent de la rente lout aussi bien que la rente foncière.

III. —- [Link] ne peut y avoir de revenu qui ne soit le


fruit du travail, la rente dépend de deux conditions indis-
pensables. Premièrement il ne peut y avoir de rente si le
travail ne produit pas un excédent' au-delà de ce qui est
strictement nécessaire pour permettre aux travailleurs de
continuer de travailler. Secondement ii ne peut y avoir de
rente s'il n'existe pas des institutions dont l'effet soit de
soustraire en totalité ou en partie cet excédent aux travail-
leurs pour le faire passer aux mains d'autres personnes, les
travailleurs élant naturellement tout d'abord en possession
de leur produit.
Les causes auxquelles est due la production de cet excé-
dent sont de nature économique; ce sont celles dont dépend
l'accroissement de la productivité du travail.
Les causes qui font passer cet excédent en lout ou en
partie des mains des ouvriers en d'autres mains sont d'ordre
juridique. C'est le droit positifqui associé dès l'origine avec
l'emploi de la force opère encore aujourd'hui ce déplace-
ment par voie de contrainte.
XTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCHMANN 2G1

IV. — A l'origine ce fut l'esclavage, une institution de


droit dont la naissance coïncide avec celle de l'agriculture
et de la propriété foncière, qui exerça celte contrainte. Les
travailleurs qui produisaientl'excédent étaient des esclaves,
et le maître à qui appartenaient les travailleurs el par con-
séquent aussi le produit lui-même ne donnait aux esclaves
que ce qu'il fallait pour qu'ils pussent continuer de tra-
vailler et gardait pour lui l'excédent. — Quand le sol tout
entier d'un pays est objet de propriété individuelle, —
quand la propriété individuelle s'étend aussi à tout le ca-
pital, la propriété du sol et du capital exerce sur les
travailleurs, même affranchis ou libres, une contrainte
semblable. En effet cet état de choses a pour résultat,
tout comme l'esclavage, premièrement que le produit
appartienne non aux travailleurs mais aux propriétaires,
maîtres et seigneurs du sol et du capital, et secondement
que les travailleurs, ne possédant rien, en face des pro-
priétaires qui possèdent le sol et le capital, soient heu-
reux de recevoir ne fût-ce qu'une partie du produit de
leur travail, afin de pouvoir vivre, c'est-à-dire afin de pou-
voir continuer de travailler. Sans doute le commandement
du propriétaire d'esclaves a été remplacé par le contrat
entre ouvrier et patron ; mais ce contrat n'a rien de libre
que dans la forme et la faim fait à peu près l'office du fouet.
Ce que l'on appelle aujourd'hui salaire, c'est ce qui s'appe-
lait autrefois ration d'entretien.

V. — Rente et salaire sont donc les deux parties en les-


quelles se divise le produit, du moins la partie du produit
qui forme le revenu. Il résulte de là que plus l'une de ces
parties est grande, plus l'autre est petite(1). Si la rente,

(1) A'partir d'ici jusqu'au n° XIX les variations du salaire et


de la rente sont étudiées dans l'hypothèse d'une quantité de tra-
vail, c'est-à dire d'une population ouviièie constante et d'une
262 APPENDICE

rente foncière et renie du capital lout ensemble, forme une


grande part du produit, il n'en peut rester qu'une faible
part pour former le salaire. Toute variation dans la gran-
deur d'une des deux parts entraîne une variation en
sens inverse dans la grandeur de l'autre. La grandeur de
ces parts du produit déterminant la valeur qu'elles ont, on
a besoin, pour exprimer le niveau et les variations de la
rente et du salaire, des termes haut, bas, monter, baisser,
lesquels ont par conséquent un sens relatif. On dit que la
rente est élevée ou qu'elle monte, et que le salaire est bas
ou qu'il baisse, quand la rente forme une grande partie ou
une partie croissante du produit, tandis que le salaire
n'en forme qu'une faible partie ou une partie décrois-
sante.
t

VI. — On dit encore du salaire qu'il est élevé ou bas, qu'il


hausse ou qu'il baisse à un autre point de vue et dans une
autre acception des mêmes mots. On a en effet introduit
dans la science l'idée avilissante d'un salaire nécessaire,
c'est-à-dire d'un salaire fournissant au travailleur tout
juste ce qu'il faut pour lui permettre de continuer de tra-
vailler. On considère ainsi, sans s'en apercevoir, le tra-
vailleur libre comme un esclave, dont la ration peut être
assimilée aux frais d'entretien d'une machine. On fait du
montant de ce salaire nécessaire une sorte d'index ou de
point de repère — et l'on dit que le salaire est élevé ou
qu'il monte, qu'il est bas ou qu'il baisse, selon qu'il
s'écarte ou qu'il se rapproche de ce point à l'avantage
ou au détriment du travailleur. Celle définition du sa-
laire nécessaire n'entraîne pas que le salaire réel ne puisse
descendre au-dessous de ce point, — ni que le salaire lié—

productivité constante ou variable — ù partir de XIX, dans l'hy-


pothèse d'une productivité constante et d'une population ou-
\ricre variable. *
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCHMANN 203

cessaire soit une quantité fixe pour tous les temps et dans
touslés pays.

VII. — Il faut bien distinguer le niveau du salaire el le


mouvement du salaire dans les deux acceptions qui vien-
nent d'être définies. Car ce sont des choses qui ne coïn-
cident pas le moins du monde. Il se peut fort bien que le
salaire soit élevé ou qu'il monte dans la première acception
de ces termes tandis que dans la seconde il est bas ou il
baisse. Tout dépend du degré et des variations de la pro-
ductivité du travail. Par exemple, si la même quantité de
travail fournit une quantité considérable ou une quantité
croissante de produits (Gùter), le salaire considéré comme
fraction du produit peut être bas ou baisser, tandis que par
rapport au point de repère déterminé par les nécessitésde
la vie il est élevé ou il monté. Il faut se familiariser avec
l'idée de ces deux mouvements du salaire, car elle pourrait
,
avoir dans l'avenir une influence décisive sur la science et
ses applications.

VIII.— Dans la forme primitive de la division du tra-


vail les propriétaires du sol (llerren) étaient aussi le plus
souvent les propriétaires (llerren) du capital. Le terme
capital signifie économiquement (historiquement le contenu
de celte idée subit des modifications importantes) matières
premières et instruments; le capital est du produit qui sert
à la production ultérieure ; ramené au travail, c'est du
travail préalable. Tout le temps que les propriétaires ou les
maîtres du sol sont aussi les propriétaires ou les maîtres du
capital, que le produit primaire (Rohprodukt) est nécessai-
rement achevé, soit par des esclaves, soit par des tra-
vailleurs libres, sous les ordres du propriétaire du sol ;
le propriétaire du sol est en même temps l'industriel ou
le manufacturier et la plupart du temps il est en outre le
20 i APPENDICE

marchand en gros des produits achevés. Sous ce régime la


rente totale échoit aux propriétaires fonciers el aux capita-
listes fondus dans les mêmes personnes et il n'y a pas de
distinction à faire entre la rente foncière et la renie du
capital. C'est ce régime qui fut la règle générale dans l'an-
tiquité grecque et romaine, et c'est une des causes pour
lesquelles les anciens n'ont pas connu le domaine lout en-
lier de l'économie politique, pour lesquelles en parti-
culier l'idée de capital au sens économique du mot leur a
manqué ; ils n'ont connu que le capital au sens financier
du mot (Geldcapital).

IX. — Mais une fois que, grâce au. développement de la


division du travail, le capital appartient, en règle générale,
à d'autres qu'aux propriétaires du sol, une fois que le pro-
duit primaire (Rohprodukl) créé par les travailleurs aux
ordres des propriétaires fonciers est achevé par d'autres tra-
vailleurs aux ordre-'; des nouveaux maîtres, les capitalistes,
aux mains desquels passe la propriété de ce premier produit
(Rohprodukl)—alors il se fait un démembrement delà
renie en deux parts ; l'une des deux échoit au propriétaire
du produit primaire ou produit agricole (Rohprodukl)
c'est-à-dire au propriétaire foncier tandis que la seconde
échoit à celui qui fait opérer l'achèvement du produit,
c'est-à-dire au propriétaire du capital. En effet la rente
en général étant due à ces deux circonstances : \° que le
travail produit un excédent au-delà de ce qu'exige stric-
tement l'entretien des travailleurs; 2° que le droit positif
adjuge cet excédent non aux travailleurs mais aux pro-
priétaires du produit, la division de la rente se réalise dès
lors que le produit qui dépasse ce qui est nécessaire à
l'entretien des travailleurs appartient en partie à un pro-
priétaire, en partie à un autre.
Il importe peu d'ailleurs que ce partage du produit
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 205

entre les deux classes de propriétaires se fasse pour ainsi


dire tranversalement, c'est-à-dire que dans le même objet
indivis le résultai du travail qui en a fait un produit pri-
maire (Rohprodukl) appartienne à l'un et le résultat du
travail qui l'a fait passer à l'état de produit manufacturé
appartienne à l'autre. En définitive le partage se fait en
valeur,
La propriété ne produit pas non plus, après son démem-
brement en propriété foncière et propriété du capital,
d'autres effets qu'auparavant à l'égard des ouvriers, di-
visés eux-mêmes en deux classes,
X. — Le partage de la renie se fait dans le rapport de la
valeur du produit agricole ou primaire (Rohprodukl) à la
valeur qu'y surajoute le travail industriel exécuté sous les
ordres des capitalistes ; il se fait, en d'autres termes,
dans le rapport de la valeur additionnelle du produit
achevé à celle du produit primaire. Plus la valeur du pro-
duit primaire est faible par rapport à celle du produit ma-
nufacturé, plus la partie de la rente afférente au produit
primaire est petite, plus est grande au contraire la partie
afférente au produit manufacturé.

XI. — Les capitalistes appellent celle seconde partie de la


rente profit du capital et ils l'expriment par rapport à la
grandeur du capital, ordinairement en tant pour cent. Ce
rapport est le taux du profit. On obtient ainsi un moyen
d'évaluer le rendement du capital (Kapilalvermogen)em-
ployé. On n'emploiera pas un capital (Kapilalvermogen) là
où d'après ce taux il ne donnerait pas de rente. Et comme
du capital est également indispensable pour l'obtention du
produit agricole ou primaire, il faudra retrancher de la
partie de la renie afférente au produit agricole une portion
qui représente la rente calculée par rapport au capital
employé ou, comme on dit, le profit usuel du capital. S'il
2J*> APPENDICE

reste quelque chose après celte déduction, ce reste prend


le nom de rente foncière, parce qu'il échoit au propriétaire
foncier uniquement à raison de sa qualité de propriétaire
foncier, -— abstraction faite de son rôle comme capitaliste
ou même comme ouvrier, et c'est sur cette base que l'on
calcule la valeur du fonds de terre ou que l'on capitalise
la terre.

XII.— Le profit du capital élant d'autant plus élevé


qu'il représente un tant pour cent plus fort du capital, il
croit ou décroît nécessairement selon que la valeurdu pro-
duit primaire diminue ou grandit par rapport à la valeur
du produit achevé. En efjel, le capital en tant pour cent du-
quel se calcule la partie de la renie qui forme le profit
comprend la valeur du produit primaire, puisque les capi-
talistes achètent ce produit aveo leur capital (Kapilalver-
mogen). La rente se partage dans le rapport de la valeur
du produit primaire à celle du produit manufacturé, et
par conséquent, quand la valeur du produit manufactura
est élevée, la part du capital qui représente la valeur du
produit primaire est faible, et inversement quand elle est
faible, la part du capital qui représente la valeur du pro-
duit primaire est élevée. Il s'ensuit manifestement que le
rapport de la renie du capital à la valeur du capital,
c'est-à-dire le taux de cette rente monte avec l'élévation
de la valeur du produit manufacturé ou, ce qui revient
au même, avec la baisse de la valeur du produit primaire,
— et qu'il baisse dans le cas contraire. En effet, puisqu'il
faut que le capitaliste achète le produit primaire, la rente
du capital se comple dans le premier cas par rapport à une
valeur du capital moindre et dans le second par rapport à
une valeur du capital plus grande.

XIII. —Si le profit du capital est élevé, la rente foncière


EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 207

est nécessairement faible. En effet, puisque de la part de


la rente déjà faible qui échoit au propriétaire foncier, il
faut encore défalquer une partie plus grande à titre de
profit pour le capital employé par lui, il reste une partie
d'autant plus petite comme rente foncière, si bien qu'il
se pourra que le profil du capital absorbe entièrement ou
presque entièrement la renie totale et ne laisse pas de
renie foncière ou n'en laisse qu'une insignifiante. Toute-
fois, il n'est pas nécessaire que la valeur du produit brut
soit bien élevée pour permettre la rente foncière; il suffit
notamment qu'elle soit égale à celle du produit manufac-
turé, et cela par la raison que dans l'induslrie manufactu-
rière la valeur des matières premières, c'est-à-dire du pro-
duit primaire tout entier est comptée dans le capital, tandis
que dans la production agricole (Rohproduktion) la ma-
tière première c'est le sol lui-même, et qu'il ne s'ajoute
pas au capital. Supposé que dans la production agricole,
on comptât le sol comme faisant parlie du capital, — et
c'est ce que fait l'acquéreur, — ou que, dans la pro-
duction manufacturière on rie comptât pas comme faisant
partie du capital les matières premières ou le produit pri-
maire parce qu'il appartiendrait aux capitalistes, il ne
pourrait jamais y avoir de rente foncière, si élevée que
pût être la valeur du produit primaire ou agricole.

XIV. — Mais le rapport qui existe enlre la valeur des


deux produits ne peut avoir d'influence que sur le rapport
dans lequel a lieu le partage de la rente entre propriétaires
fonciers et capitalistes, après que le montant total de la
rente a été déterminé par la proportion selon laquelle
s'est effectuée la division du revenu en rente et salaire. Un
simple changement dans ce rapport ne fait que diminuer la
rente foncière pour augmenter le profit du capilal ou in-
versement. Une augmentation de la valeur du produit agri-
208 APPENDICE

cole ou primaire élève, il est vrai, la rente foncière, mais


aux dépens du profit du capital, qui baisse. Un abaisse-
ment de la valeur du produit primaire entraîne, il esl vrai,
une augmentation du profit du capilal, mais ce ne peut-
être qu'aux dépens de la rente foncière, qui de son côté
s'abaisse, Mais il n'y a pas de hausse ni de baisse de la
valeur, soit du produit primaire, soil du produit manu-
facturé qui puisse, loule seule et par elle-même, entraîner
une hausse ou une baisse soit de la rente foncière, soil
du profit du capilal, sans que l'autre parlie de la rente
éprouve un mouvement en sens contraire.

XV. —Il ne peut y avoir de variation dans une des


deux parties de la rente sans variation de l'autre, ni de va-
riation des deux dans le même sens ; par exemple, il ne peut
y avoir ni une élévation de la rente foncière sans baisse du
profil ni élévation simultanée des deux (il ne s'agit sous ces
termes que des parties du produit) que si le rapport selon
lequel a lieu la division du produit en salaire et renie
varie lui-même, si la renie elle-même dans son ensemble
monte ou descend. Supposons, par exemple, que la rente en
général ou rente totale, qui était 1/4 du produit avec une
valeur X, monte et devienne la moitié du produit avec une
valeur 2 X; supposons en outre que les deux parties de là
rente, la rente foncière et le profit du capital aient été
jusqu'à présent chacune -, ; il se pourrait, après l'éléva-
tion de la rente totale, que l'une des deux parties s'élevât
jusqu'à 3 % sans que l'autre descendit au-dessous de %
.
il se pourrait aussi qu'elles s'élevassent toutes les deux
ensemble jusqu'à X.

XVI. —Il est clair qu'une élévation simultanée des deux


parties de la rente, de la rente foncière et du profit du capi-
EX IRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KlRCIIMANN £09

lai ou bien l'élévation d'une des deux qui ne se fasse pas nus
dépens de l'autre, ne pouvant avoir lieu qu'en conséquence
d'une élévation de la renie totale, ne peut avoir lieu non plus
qu'aux dépens du salaire. Il faut dans ce cas que le salaire
soit réduit à une fraction moindre du produit, qu'il varie
en sens inverse d'une des deux parties de la rente ou des
deux, dans le cas précité il faut qu'il baisse. Mais tandis
qu'il baisse nécessairement en ce sens qu'il devient une
fraction moindre du produit, le salaire peut fort bien ne
pas diminuer, il peut même augmenter en un autre sens,
savoir si on le compare aux moyens de subsistance néces-
saires. Cela dépend uniquement de la question de savoir
s'il y a eu ou non en même temps un accroissement de la
productivité dn travail,

XVII. — Supposons que la productivité du travail n'ait


pas augmenté et qu'une des parties de la rente ou toutes
les deux s'élèvent; il faut absolument qu'il y ait une
baisse du salaire, dans les deux acceptions de ce terme,
c'est-à-dire, non seulement une diminution du salaire en
tant que fraction du produit, mais encore un abaissement
du salaire en ce sens qu'il se rapproche des moyens de
subsistance nécessaires ou qu'il tombe au-dessous. En effet,
la quantité de produit due à une quantité déterminée de
travail — la somme des objels utiles (Gùterbetrag), qui
sont le fruit de ce travail n'ayant pas changé, l'abaisse-
ment de la fraction qui exprime la part de quelqu'un dans
le produit, entraîne nécessairement une diminution de la
quantité de produit, c'est-à-dire de la somme d'objets utiles
qui lui revient. Mais si la productivitédu travail a augmenté,
si la même quantité de travail donne plus de produit et que,
par conséquent, une certaine fraction déterminée du pro-
duit enferme une plus grande somme d'objets utiles — la
question est maintenant de savoir quel est le rapport de la
270 APPENDICE

diminution de celte fraction du produit qu'entraîne une


élévation d'une des deux parties delà rente ou de loules
lesdeux à l'accroissement de la productivité ou accroisse-
ment de la somme d'objets utiles comprise dans celte
fraction du produit,
Par exemple si la productivité a doublé el que par con-
séquent le produit d'une quantité déterminée de travail
ou, ce qui revient au même, une certaine fraction de ce
produit ait doublé, — le salaire peut fort bien diminuer
de moitié, tomber par exemple du quart du produit au
huitième, tout en demeurant égal à ce qu'il était, si on
l'estime par la somme des objets utiles dont il se com-
pose, si on le rapporte aux moyens d'existence néces-
saires.

XVIII. — De même quand il y a une variation du sa-


laire en tant que fraction du produit, celle variation en en-
traîne nécessairement une en sens contraire, soil dans une
des parties de la rente, soit dans les deux. Qu'une varia-
tion du salaire ait lieu sans changement dans la producti-
vité, la renie foncière el le profit du capilal en bénéficie-
ront ou en souffriront dans le rapport selon lequel la rente
sVl divisée jusque-là ; car le rapport entre le produit
brut el le produit manufacturé ne peut s'être modifié en
suite d'une simple variation du salaire qui n'a pas été
accompagnée d'un changement dans la productivité. Mais si
celle variation de salaire a été accompagnée d'un change-
ment dans la productivité, si par exemple le salaire abaissé
tandis que la productivité augmentait, il s'agit de savoir
dans quel rapport la production agricole (Rohprodùklion)
et l'industrie manufacturière ont participé à cet accroisse-
ment de la productivité, et cette parlie de la rente bénéfi-
ciera seule ou bénéficiera le plus de l'élévation de la rente
totale due à l'abaissement du salaire, dans laquelle Tac-
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 271

croissement de la productivité n'a pas eu lieu ou a eu lieu


au moindre dpgré.

XIX, —Jusqu'à présent, nous n'avons considéré que les


effets des variations des différentes fractions du produit :
salaire, rente foncière el profit du capilal, et cela soit dans
l'hypothèse d'une productivité constante, soit dans l'hypo-
thèse d'une productivité variable, sans avoir égard à
une variation delà somme des forces productives, il resleà
examiner les effets des variations dans la somme des forces
productives, lesquelles variations se ramènent en définitive
à un changement dans la quantité de travail, c'est-à-dire
dans la population des travailleurs. Un changement de
cette nature, c'est-à-dire un changement dans la sommedes
forces productives, abstraction faite de lout changement
dans la productivité et dans le rapport des parts du pro-
duit qui reviennent respectivement aux travailleurs, aux
propriétaires fonciers et aux capitalistes, n'apporte de mo-
dification qu'au montant du produit social et par consé-
quent aussi, sans exercer aucune influence sur le rapport
selon lequel le produit social se divise enlre les 'trois
classes ci-dessus, au montant seulement du salaire et des
deux parties de la rente. Selon que la somme des forces
productives a augmenté ou diminué, il y aura plus ou
moins de rente foncière, plus ou moins de profit du capilal.
Mais le salaire individuel ou' salaire par tête ne subit
aucune variation. En effet, la productivité et parlant le
rapport enlre les parts des travailleurs, propriétaires
fonciers et capitalistes n'ayant pas changé, le produit
supplémentaire dû à l'accroissement de la population ou-
vrière se distribue comme auparavant.

XX. —Toutefois l'augmentation ou la diminution de la


rente due à l'augmentation ou à la diminution des forces
272 APPENDICE
i
productives a en apparence sur la renie foncière un autre
effet que sur le profil du capital. Elle produit une hausse ou
une baisse du taux >dc la renie foncière, mais non
<
< du laux > du profit. C'est que la rente foncière aug-
mentée ou diminuée se compte toujours par rapporta une
même superficie — puisque le sol ne s'élargit pas et que
les fonds de terre gardent leurs bornes immuables. 4u con-
traire, le profit accru ou diminué est rapporté au capital,
lui-même accru ou diminué, sans lequel l'augmentation ou
la diminution du produit total ne se conçoit }'.s, et par
conséquent le taux du profit ne peut ni hausser ni baisser,
il y a seulement dans la société une quantité totale de profit
plus grande ou plus petite.
Ainsi, tandis que la renie foncière d'un lot de terrain
déterminé peut monter par les mêmes causes qui peuvent
aussi faire monter le profit du capital, soit parce que la
renie en général hausse aux dépens de la part des tra-
vailleurs dans le produit, soit parce qu'une des deux parties
de la rente hausse aux dépens de l'autre, la hausse de la
rente foncière peut être due encore à une troisième cause,
savoir l'augmenlalion de la rente, sans qu'il en soit de
môme pour le profit du capital. — Cette dernière cause de
l'élévation de la rente foncière est peut-être la plus puis-
sante de toutes ; mais les économistes ne l'ont pas mise
jusqu'à présent dans tout son jour, quoique Jones, le
principal adversaire de Ricardo, signale l'augmentation de
la production comme une des causes les plus importantes
de l'élévation de la rente foncière.

XXI.—Le démembrement du droit de propriété ne


change rien à ces principes de la rente. Par exemple, la
rente foncière ne fait que se partager enlre le propriétaire
souverain, (Obereingenthiimer) et le propriétaire subalterne
(Untereigenlhùiner), enlre le bailleur héréditaire (Erbver-
LXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 273

piichter) et le tenancier héréditaire (Erbpiichter) selon les


dispositions du. droit positif. L'intervention delà classe
des entrepreneurs n'altère pas davantage les principes. Le
fermier ne fail que percevoir le profil de son capital el,
dans le cas où il a fail un marché avantageux, une parlie
de la rente foncière. De même l'entrepreneur, <— dans les
diverses industries, manufacture ou transport, — en tant
qu'il se dislingue du capitaliste, ne fait que partager avec
celui-ci le profit du capilal, et le partage se fait dans la
mesure indiquée par l'intérêt des capitaux prêtés. Mais
jamais l'intérêt régulier, dans aucune entreprise, ne peut
provenir d'ailleurs que- du profit du capilal. (Il n'est pas
question ici du capital hypothécaire, l'intérêt de ce capital
n'est qu'une partie de la renie foncière, le prêt hypothécaire
n'est pas autre chose qu'un achat de rente). Jamais le profit
du capilal ne peut provenir d'une autre source que de la
rente, ni la rente d'une autre source que du produit du
travail.
XXII, —Telles sont donc les différentes façons dont peut
s'opérer le partage ou la répartition du produit social. JLe
salaire peut varier soit comme fraction du produit social,
soit par rapport aux moyens de subsistance nécessaires, el
ces deux variations peuvent avoir lieu dans le même sens
d'une façon indépendante ou même en sens contraire ; par
exemple, le salaire peut s'abaisser en tant que fraction du
produil el pourtant s'élever par rapport au salaire qui re-
présente les moyens de subsistance nécessaires. — En sup-
posant un rapport déterminé entre le salaire et la rente en
général, les^deux parties de la rente, rente foncière et profit
du capital, considérées l'une et l'autre comme fractions du
produit, ne peuvent varier qu'en sens inverse l'une de
l'autre; si l'un de ces deux éléments de la rente monte ou
baisse, il faut absolument que l'autre baisse ou monte
Rodberlus 18
2i t APPENDICE

d'autant. —Si l'un des deux éléments de la rente, consi-


déré toujours comme fraction du produit, varie sans que
l'autre soil affecté par celle variation, ou s'ils varient tous
les deux dans le même sens, cela ne peut avoir lieu qu'à la
condition que le salaire subisse une variation en sens con-
traire ; par exemple, une élévation de la rente foncière (élé-
vation en ce sens qu'elle devient une fraction plus grande
du produit) sans baisse simultanée du profit du capilal ne
peut avoir lieu que par une baisse du salaire (devenu une
fraction moindre du produit). — Toutefois, une augmenta-
tion de la rente due à l'augmentation du produit sociaj
entraîne aussi une hausse de la rente foncière sans faire
baisser le profit du capital ni le salaire en tant que fraction
du produit, et l'on conçoit même, selon la façon de corn»
biner ces diverses variations, le cas où le profit du capilal,
le salaire (le salaire considéré également comme fraction
du produit) et la rente foncière elle-même montent en
même temps. C'est le cas où la rente foncière baisse en
tant que fraction du produit, celte baisse ayant lieu au
profit des deux autres fractions, mais où pourtant cette
baisse est plus que compensée par l'augmentation absolue
de la rente. On ne peut porter un jugement correct sur les
différents phénomènes que présente la répartition du pro-
duit social, si l'on ne sait analyser ces relations entre-
croisées et rattacher chaque phénomène élémentaire à ses
causes spéciales.

XXIII. — Quand la propriété du sol et du capital existe


dans une société et qu'en outre la division du travail y est
abandonnée à elle-même, la répartition du produit social
s'opère, dans les diverses alternatives supposées, sous la
forme de l'échange (Tauschverkehr). — Chaque échange par-
ticulier consiste en ceci que A cède à R un produit qui a
pour lui moins de valeur, c'est-à-dire ici une moindre,
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 27b'

utilité (Gebrauchswerlh), contre un autre qui a pour lui


plus de valeur* Le même motif fait agir R de la même
façon, Ainsi se conclut l'échange d'une certaine quantité
des deux produits. La faculté compensatoire (Gellung) que
reçoit ainsi chacun des produits à l'égard de l'autre et
que l'on peut estimer par la quantité de l'autre acceptée
el cédée en échange est appelée également valeur (valeur
d'échange, Tauschwerlh). L'échange apparaît ainsi comme
une relation de personnes, un arrangement (Verbindung)
dans laquelle chacun des deux contractants a produit pour
l'autre et par conséquent reçoit de l'autre une compensa-
lion, el la valeur d'échange n'est pas autre chose que l'uti-
lité pour autrui recevant sa récompense. On peut, par
conséquent, définir la valeur d'échange (Tauschwerth) la
valeur d'usage ou utilité sociale. Prouver qu'[Link] est
ceci, c'est prouver qu'elle est cela.

XXIV. —La valeur d'échange est en même temps .l'ex-


pression de la mesure de la compensation que reçoit
chacun desf contractants. En supposant que chacun des
contractants produisît toujours précisément la valeur ou
Vutilité (Gebrauchswerlh) que l'autre demande pour la sa-
tisfaction de la série de ses besoins, la compensation
(Vergellung) ne seraitjuste que si elle correspondait aux
sacrifices, aux frais, à la quantité de force productive em-
ployée par chacun des contractants pour la création de la
valeur (ulililé, Gebrauchswerlh) destinée à l'autre. C'est
ce qui arriverait si le produit échange enfermait des sa-
crifices égaux, des frais égaux, une dépense égale de force
productive, en d'autres termes, si la valeur, valeur
d'échange (Tauschwerth) coïncidait avec le coût de pro-
duction, si dans l'échange des produits s'effectuait un
échange de coûts de production égaux. Or le vrai sacrifice
premier et original, le coût de production primitif etirré-
270 APPENDICE

ductible, la force productive à laquelle se ramène en défini-


tive lout le reste, c'est le travail. Par conséquent, si la
condition énoncée tout à l'heure était réalisée dans toul
échange juste la valeur (Tauschwerlh) serait nécessairement
égale à la quantité de travail que les produits ont coulé ;
en échangeant les produits on échangerait toujours des
quanlilôs de travail égales. Et le travail, si difféient qu'il
soit ou qu'il paraisse dans les différents genres de produc-
tion admet une commune mesure quand on le calcule
d'après l'ouvrage fail et le temps employé, en journées et
en heures de travail. Mais il est clair que, la condition
n'étant pas réalisée, la compensation faite d'après ce prin-
cipe ne pourrait être considérée comme juste, celte ma-
nière de mesurer la compensation ne serait pas celle que la
justice réclame. En effet, si A n'a pas produit la valeur
(Gebrauchswerlh) ou l'utilité donlB a besoin, s'il a dé-
pensé sans nécessité une certaine quanlilé de force pro-
ductive, comment pourra-t-il réclamer de B pour cela une
compensation, tout comme s'il avait réalisé effectivement
la condition ? Il convient d'ajouter que celle condition
manquera surtout dans les échanges isolés. Voilà pourquoi
dans ce cas la mesure de la compensation, la valeur, valeur
d'échange (Gebrauchswerlh)dépendra de l'urgence des be-
soins de chacun et de la provision de produit qu'il délient,
c'est-à-dire de la demande et de Yoffre individuelles.
Mais, en supposant même que la condition en question
fût réalisée,Il faudrait encore, puisqu'il s'agit ici de con-
naissance humaine el de volonté humaine, que l'on eût
préalablement calculé d'une façon exacte, ramené à laie
commune mesure el fixé les quantités de travail contenues
dans les produits à échanger, et qu'il y eût pour cela une
loi en vigueur à laquelle les contractants fussent soumis.

XXV.
— Quand le régime de l'échange se généralise, parce
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCHMANN 277

que chaque individu ne produit plus que de Yutilité(Ge-


brauchswerlh) pour autrui, de l'utilité (Gebrauchswerth)
sociale, c'est-à-dire de la valeur (Tauschwerth), parce
que, en raison du lien social qu'établit enlre les hommes
la division du travail, chacun travaille pour tous et lous
pour chacun, — la valeur (Tauschwerth) prend la forme
de valeur marchande ou valeur courante (Marklwerth).
Dans des échanges isolés et accidentels il ne peut être
question que de la valeur d'un seul produit par rapport à
un seul produit, et la valeur dépend du besoin ou de
l'envie qu'un individu a d'une certaine chose (demande
individuelle) et de la quantité de celte chose qu'un autre
individu détient (offre individuelle). La valeur marchande
ou valeur courante (Marklwerlh) esl la valeur qu'a chaque
produit par rapport à tous les produits qui sont objets
d'échange et qui subit l'influence de la demande générale
el de Yoffre générale des concurrents. L'existence de la
valeur courante esl facilitée par l'inlervenlion d'un certain
produit uniquement destiné à l'échange, d'une marchan-
dise préférable à toute autre, qui exprime par cela même
la valeur courante de lous les autres objels; cette mar-
chandise ou ce" produit spécial ce sont les métaux précieux.
Chacun commence par céder son produit contre une cer-
taine quantité de celte marchandise de prédilection, contre
de l'or ou de l'argent et n'obtient qu'ensuite la chose dont
il a besoin contre la quantité de cette marchandise spéciale
à lui cédée dans la première opération. On dit ordinaire-
ment qu'il vend el qu'il achète, l'échange se décompose ainsi
en deux opérations.C'est ainsi que l'or et l'argent font l'office
de monnaie, quoique la monnaie dans son essence ne soit
pas du tout une marchandise. En son essence la monnaie
est uniquement un certificat portant mention ou faisant
preuve de la valeur marchande (Marklwerth) que. quelqu'un
a cédée en livrant son produit, certificat qu'il peut à son
'278 APPENDICE

tour réaliser sur le marché à titre de bon pour la même


valeur. Par conséquent, s'il était possible de fixer la va-
leur en quantité de travail dépensé pour l'obtention des
produits, on pourrait introduire l'usage d'une monnaie
parfaitement conforme à l'essence de la monnaie; ce se-
raient des morceaux de papier sur lesquels serait porté
ACQUIT de telles quantités de travail que quelqu'un a jetées
dans la circulation en livrant ses produits, et par cela
même RON pour les mêmes quantités qu'il a le droit d'en
retirer à son tour. C'est une nécessité purement histo-
rique, par conséquent un pur accident, si jusqu'à présent
la monnaie consiste en une marchandise, c'est-à-dire si ce
certificat, quittance el bon lout à la fois, a lui-même une
valeur el exprime par sa propre valeur celle dont il lé-
.
moigne la cession et à l'obtention de laquelle il donne
droit. On sait que, la monnaie étant aujourd'hui une mar-
chandise, sujette comme lous les autres produits à des
changements de valeur, une certaine quantité de celle
marchandise-monnaie ou une même somme d'argent
monnayé au même litre ne peut plus au bout d'un certain
temps représenter la même valeur qu'auparavant. On sait
aussi que l'on peut en conséquence parler encore sous ce
rapport d'une élévation du salaire et de la rente foncière.
Toutefois on ne peut pas parler d'une élévation du profit
du capilal : en effet la rente du capilal plus élevée en
argent s'évalue par rapport au capital dont l'expression en
argent est également plus élevée el par conséquent le rap-
port des deux, le taux, qui indique l'élévation du profil
demeure le même.
Ce n'est pas tout. Comme les quantités de monnaie mé-
tallique sont frappées sous certaines dénominations, il
peut arriver que les mêmes noms soient conservés et qu'on
substitue aux quantités primitives des quantités moindres;
de telle sorte qu'il peut y avoir encore de ce chef une élé-
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCUMANN 279

•vation (nominale) du salaire et de la rente foncière, mais


non du profit du capital. Sans doute l'opération que l'on
vient de décrire est une escroquerie de la part des gouver-
nements ; mais on sait que cela s'est pratiqué très sou-
vent.

XXVI. — La valeur courante (Marklwerth) sous un régime


de liberté dépend, il est vrai,'des fluctuations de l'offre et
de la demande générales ; elle est soumise néanmoins à
une loi de gravitation autour d'un point fixe; le point
vers lequel elle tend, à travers ses oscillations, est la force
productive dépensée pour l'obtention du produit, le coût
de production. Elle a lout au moins une tendance conli-
nuelle à réaliser une compensation juste. Eu effet l'intérêt
personnel, sous le régime de la libre concurrence, empê-
chera que personne reçoive pendant longtemps plus de
force productive qu'il en a lui-même dépensé et incorporé
dans le produit qu'il cède. Chacun se porterait avec em-
pressement vers ce genre de production avantageux jus-
qu'à ce que l'équilibre fût rétabli et que de rechef des
quantités égales de travail, des coûts de production
égaux fussent échangés, quand a lieu un échange de pro-
duits.
Mais le mouvement réel de la valeur sera toujours
comme le mouvement du pendule; elle dépassera toujours
d'un côté et de l'autre le point d'équilibre. Là-dessus
l'école de Uicardo, celle qui a suivi le plus fidèlement les
traces d'Adam Smith s'est trompée; elle a confondu la
tendance vers un certain état avec cet état lui-même, et
par suite elle a fondé tous ses raisonnements ultérieurs
sur une supposition qui N'EST PAS réalisée en fait. Ce que
Ricardo suppose comme une réalité est uniquement une
chose qui devrait être, un idéal économique, idéal magni-
fique et pratiquement de la plus haute importance, mais
280 APPENDICE

enfin un pur idéal. Il est arrivé ici la même chose que


dans la philosophie du droit public. On a d'abord consi-
déré le contrat social comme un fait historique qui se se-
rait accompli dans le passé; un jour est venu où une con-
ception plus exacte du contrat social n'en fit plus que
Y idéal destiné à régler les droits et les devoirs des indivi-

dus, par conséquent, une chose dont il faut poursuivre la


réalisation dans l'avenir. De même la coïncidence do la va-
leur des produits avec la quantité de travail qu'ils ont
coûté N'EST PAS UN FAIT, c'est Y idéal économique le plus
grandiose qui ait jamais tendu à se réaliser. Toutefois la
loi de gravitation que j'ai énoncée amène dès aujourd'hui
ce résultat que, prise en général, la valeur (Marklwerth)
des produits est inversement proportionnelle à la producti-
vité, que, si avec la même dépense de force productive on
obtient deux fois plus de produit, la valeur (Marktwerlh)
du produit baisse de moitié.

XXVII. —-La puissance d'achat (Kaufkraft) de chacun se


mesure à la quantité de valeur (Marktwerlh) qu'il possède.
A sa puissance d'achat se mesure en retour la quantité
d'ulilité (Gebrauchswerlh) à laquelle, sous le régime de
l'échange, il peut donner une valeur (Marklwerth). Au
sein d'une société échangiste il faut donc qu'il y ait tou-
jours en regard de l'utilité (Gebrauchswerlh) que chacun
produit pour la société une puissance d'achat ; sinon celle
.
utilité ne prend point de valeur enlre les mains du produc-
teur, et elle ne profite à personne dans la société, précisé-
ment parce que la compensation < la valeur qui ferait la
>
contre partie manque. Voilà pourquoi, dans une société
fondée sur l'échange, les producteurs ne pourront jamais
produire d'ulilité (Gebrauchswerlh) que dans la proportion
de la puissance d'achat existante. Là où existe la propriété
du sol et du enfilai, les producteurs'proprement dits, les
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 281

ouvriers n'ont en général aucune action sur le genre et la


grandeur de la production; la production dépend unique-
ment de la volonté des quasi-producteurs, de ceux qui pos-
sèdent les moyens de production. Les possesseurs des
moyens de production ne peuvent non plus les mettre en
oeuvre que dans la mesure où la puissance d'achat existant
au sein de la société équivaut les produits à obtenir.

XXVIII. — Si la division du travail était quelque chose


d'aussi simple que se l'imaginent souvent les économistes,
si elle consistait simplement en ceci que chaque membre
de la société produisit lout seul entièrement un certain pro-
duit et par conséquent fût seul aussi à le posséder entière-
ment, si par exemple A produisait du pain, R des vêle-
ments, C des souliers, D des tables, etc., et que chacun
reçût tout seul la valeur lout entière de ses produits, la
puissance d'achat de chacun serait toujours égale à la va-
leur de son produit lout entier. Mais la division du travail
n'est pas chose si simple. Elle se fait non seulement comme
les économistes le supposent, mais encore de telle façon
que dans chaque produit particulier une part revient non
seulement aux producteurs à proprement parler, c'esl-à-
dire aux ouvriers, mais encore aux possesseurs des moyens
de production, aux propriétaires fonciers et aux capitalistes.
En effet le droit positif déclare que le sol el le capital ap-
partiennent à des individus absolument comme la force qui
lui permet de travailler appartient à l'ouvrier. En consé-
quence kà travailleurs sont forcés, simplement pour pouvoir
produire, d'entrer en arrangement avec les possesseurs du sol
et du capital cl départager avec euv le produit du travail. Je
sais bien qu'une abstraction fausse et superficielle, dans le
but d'expliquer ce que reçoivent les propriétaires fonciers
el les capitalistes dans ce partage forcé, a conclu à rebours
de ce fait même à l'existence d'énergies productives dis-
282 APPENDJCE

tinctes et spéciales du travail, du sol et du capital (c'est ce


que l'on exprime en disant que le travail, le sol et le capi-
tal sont les trois facteurs du produit); et que, ce principe
une fois admis, on est parti de là pour considérer le pro-
duit créé en vertu de l'arrangement dont il vient d'être
question comme le résultat de l'énergie productive des trois
facteurs combinés. Mais qui ne A'oit que c'est là la plus
grossière pétition dcprincipe qu'on ait jamais commise en
aucune science; il faut ajouter, l'erreur la plus pernicieuse
dans ses effets pratiques dont la raison humaine ait encore
à se débarrasser ! Non ; l'arrangement intervenu enlre les
ouvriers et les possesseurs du sol et du capilal ne change
rien aux éléments naturels de la production, il ne fait
qu'écarter un obstacle social qui empêchait la production,
le veto prononcé par la volonté des propriétaires fonciers
et des capitalistes, el il l'écarté par un partage du pro-
duit. Voilà pourquoi, dans la forme actuelle de la division
du travail, on a raison sans doute de dire encore, comme
font les économistes, que « les produits s'échangent contre
des produits a ; mais la puissance d'achat de chaquecopar-
lagcanl a pour mesure, non pas, comme les économistes le
soutiennent par une conclusion fautive, la valeur de sonpro-
duit, elle a pour mesure la fraction du produit qu'il reçoit
pour sa part, Je prie le lecteur de vouloir bien faire atten-
tion à ce point qu'aujourd'hui la puissance d'achat n'est
qu'une parlie du produit; en effet c'est pour ne pas se
rendre compte de celte vérité que l'école de Say et de Ras-
tiat l'ail une si vive opposition aux nouveaux développements
de l'économie politique.

XXIX. — Dans une société comme celle que nous suppo-


sons et qui existe réellement aujourd'hui, les parts du pro-
duit qui reviennent aux ouvriers, aux propriétaires fonciers
el aux capitalistes ne sont pas réglées par une loi sociale
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCHMANN 283

ouvrage de la raison, elles sont livrées à l'action du laisser


faire, de l'échange abandonné à lui-même, à ce que l'on ap-
pelle les lois naturelles. C'est des hasards du marché que
dépend la grandeur relative (wie hoch sich belaufen soil)
de la part de chaque classe dans le produit social. La pro-
portion des parts des propriétaires fonciers et des capita-
listes est bien déterminée, il est vrai, par la proportion de
la valeur du produit agricole (Rohprodukl) et du produit
manufacturé (Fabrikalionsprodukt) et cette valeur tend
(gravitirt), comme on l'a démontré, vers le coût de produc-
tion de chaque genre de produit, elle dépend de la produc-
tivité relative de chaque genre de travail, mais le bien éco-
nomique suprême, source primordiale de tous les produits,
le travail étant devenu lui aussi un objet d'échange, le
partage du produit entre rentiers et ouvriers est livré à la
force aveugle de la concurrence.
L'ouvrier cède son travail à l'entrepreneur selon les
règles de l'offre et de la demande et reçoit la contre-partie,
c'est-à-dire son salaire, selon les mêmes règles ; sa part de
produit est déterminée par l'échange. La même honteuse
idée qui a fait estimer le montant du salaire d'après" les
moyens de subsistance nécessaires, comme on estime les frais
d'entretien et de réparation d'une machine, a conduit aussi
à parler d'un prix naturel du travail ou du coût du travail
comme on parle du coût des produits, et ce prix naturel ou
ce coût du travail, on l'a placé dans la somme des biens né-
cessaires pour assurer le retour incessant du travail sur le
marché, c'eslà-dircdans la somme des biens nécessaires
pour permettre à l'ouvrier de se perpétuer. Quelle contra-
diction dans l'esprit de ces économistes qui d'une part ré-
clament pour les ouvriers le droit de décider avec les autres
citoyens des destinées de la société et qui d'autre pari, dans
Torde économique, veulent les voir traiter comme une
simple marchandise ! Le travail ce sont les ouvriers.
28 ï APPENDICE

XXX. — La répartition du produit social d'après ce que


l'on appelle les lois naturelles de l'échange a pour effet que
la productivité du travail croissant, le salaire des ouvriers
devient une fraction de plus en plus petite du produit. En
effet les ouvriers, fussent-ils en étal d'apercevoir comment,
grâce à une combinaison nouvelle de leurs opérations simples
toujours les mêmes, leur travail devient de plus en plus
productif, ne sont pas dans une telle situation vis-à-vis
de leurs copartageants qu'ils puissent à force d'obslinalion
obtenir une rémunération proportionnelle à la productivité
de leur travail et à l'accroissement de celle productivité.
En réalité les motifs qui les décident à céder leur bien
propre, c'est-à-dire le travail, sont ceux auxquels on peut
le moins résister, et ainsi ce suprême bien économique,
source de tous les produits, est sur le même pied qu'une
marchandise des plus communes et quasi sans valeur. Les
ouvriers disposent de nombreuses heures de travail, mais
c'est tout ce qu'ils possèdent, et en entrant en négociation
avec l'entrepreneur, ils ont contre eux en première ligne
leur propre faim et les souffrances de leurs familles. Aussi
cèdent-ils facilement leur tiavail pourvu que l'échange leur
assure de quoi apaiser les besoins les plus pressants, de
quoi pouvoir continuer à travailler, c'esl-à-dire de quoi pou-
voir continuer en travaillant à apaiser ces besoins les plus
pressants. Dans les circonstances seulement où le salaire
serait encore inférieur à ce minimum, où il serait- si faible
qu'il fallût encore y ajouter pour ainsi dire de leur propre
substance, on les voit préférer le chômage et le vol, un ins-
tinct naturel profond leur révélant alors que les conditions
morales de la vie en société sont violées elsont violées contre
eux.
Mais la mesure de ce qui est nécessaire pour apaiser les
besoins les plus pressants» c'est une certaine quantité ab-
solue de produit et non pas une fraction ou un tantième du
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCUMANN Ï.SÔ

produit (Quote) ; et cette quantité est sensiblement cons-


tante dans le cours de la vie d'un ouvrier, pour un même
pays, et par année moyenne. Par conséquent, le travail de-
venant plus productif, une même quantité de travail four-
nissant plus de produit, une même quantité de produit re-
présentant une moindre quantité de travail et n'étant plus
qu'une fraction moindre du produit total, il s'ensuit né-
cessairement que, vu la toule-puissance des mobiles
d'échange qui agissent sur les ouvriers, le salaire devient
une fraction toujours moindre du produit à mesure que la
productivité augmente.

XXXI. — Dans le développement de la société certaines


causes nouvelles viennent encore renforcer chez les ouvriers
les mobiles qui leur font abandonner leur travail au prix
coûtant. Plus la population d'un pays est nombreuse, plus
le travail y est productif, plus la liberté individuelle est
grande avec cela, — plus les ouvriers sont forcés, sous un
régime délaisser faire, de travailler à bon marché; en effet
le travail est alors traité d'aulanl mieux comme une mar-
chandise soumise aux lois de la concurrence et d'une con-
currence désavantageuse, les entrepreneurs sont alors d'au-
tant mieux en situation de ne « donner » du travail,
comme on dit, qu'à ceux qui demandent le moins. Etrange
expression : donner du travail ! comme si les entrepreneurs
donnaient du travail ! Ils n'en donnent \ws, ils en reçoivent.
Mais les idées courantes sont à ce point faussées par le ré-
gime actuel que, les ouvriers ne pouvant aujourd'hui tra-
vailler sans une permission, on donne à cette permission le
nom du travail même.
Dans la situation où se trouvent au début les colonies
modernes et dont voici la formule : l'art el le capilal de
la vieille civilisation, liberté politique complète, popula-
tion rare, sol fertile et en quantité surabondante, — dans
280 APPENDICE

celte situation, dis-je, il semble que ces lois compressées


du salaire soient altérées. Il n'en est rien. Leur effet n'est
que suspendu, parce que la concurrence esl alors provisoire-
ment en faveur des ouvriers. Mais dans la situation où se
trouvent les vieux pays, où l'élément principal de celle
formule — un sol riche surabondant pour la population —
manque, où les classes ouvrières ne se sont jamais trouvées
dans la situation où elles sont mises tout d'un coup dans
les colonies, où, sortant d'une condition de servitude sécu-
laire elles en ont gardé, en acquérant la liberté, un esprit
de sujétion el l'habitude de se contenter des moyens d'exis-
tence nécessaires, où, à l'époque de leur émancipation le
niveau de la population et de la productivité leur était
déjà contraire, — dans ces vieux pays elles ne peuvent
plus s'élever par un effort pacifique à une situation qui
leur permette de lutter avec succès contre ces lois, — dans
les vieux pays c'est la misère même qui ne permet plus à
la liberté une fois acquise de donner aux classes ouvrières
toute la force morale qu'il leur faudrait pour former le
ferme propos de ne travailler que pour un salaire digne
d'un libre citoyen — dans les vieux pays la liberté indivi-
duelle des ouvriers n'a guère d'autre effet sur le salaire
que celui qu'exerce la facilité des communications sur
le prix d'une marchandise déjà avilie par la concur-
rence ; elle ne lait que favoriser Y offre du travail, elle
exerce une action dépressive de plus sur le prix du
travail.

XXXII. — Si quiconque prend pari à l'échange demeu-


rait toujours le maître du produit intégral de son travail,
s'il gardait aussi par conséquent sa puissance d'achat qui
est la valeur (Marktwerlh) de son produit intégral — on
sait que telle esl l'idée fausse que se font des choses l'école
de Kicardo el celle de Say eldc Raslial — un engorgement
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCUMANN 287

dû à l'accroissement de la productivité soit d'un certain


genre de produit soil de tous ne pourrait avoir lieu qu'après
que lous les copartageants en auraient reçu assez pour leur
usage, qu'au moment où l'on en aurait produit plus qu'il
n'en faut en général pour répondre aux besoins de la société
tout entière. En effet, la valeur (Marklwerth) du produit
étant en raison inverse de la productivité, dans l'hypothèse
ci-dessus la valeur du produit de chacun et par consé-
quent aussi sa puissance d'achat demeurerait la même,
aussi bien chez celui dans le produit duquel la produc-
tivité a augmenté que chez les autres. Chacun pourrait
acheter une qu.'.iit'lé pjus grande du genre de produit dans
lequel la productivité a augmenté, et la puissance d'achat
de chacun, demeurée la même, serait capable d'absorber
la quantité de produit devenue plus grande en vertu de
l'augmentation de la productivité, — jusqu'au moment
où les besoins de chacun seraient entièrement satisfaits,
c'est-à-dire jusqu'au moment où chacun ne voudrait plus
acheter, quoiqu'il le pût encore. Dans ce cas la puissance
d'achat au sein de la société demeurerait toujours au
niveau de la productivité, ou bien, en d'autres termes,
autant il y aurait d'utilité (Gebrauchswalh) produite dans
la société, autant il y aurait aussi de valeur (Marktwerlh).
el de puissance d'achat, jusqu'au moment où tous ceux
qui prennent part à la production verraient lous leurs
besoins satisfaits ; à ce moment seulement l'ulililô (Ge-
brauchswerlh) cesserait d'être valeur (Marktwerlh) el
puissance d'achat, précisément parce qu'elle cesserait
d'être utile à personne au sein de la société.
On sait que les écoles de Ricardo et de Say essaient de
se servir aussi de cel exemple afin #de démontrer, au
milieu même des maux de la surproduction qu'une sur-
production esl absolument impossible. Et cet exemple
met sous les yeux aussi l'étal économique le plus heureux
2S3 APPENDICE

qui se puisse concevoir, celui d'une surproduction qui se


manifesterait par la satisfaction complète des besoins de
tous les membres de la société, tandis que les crises com-
merciales actuelles consistent précisément en ceci que dans
le temps même où éclale l'excès de production les quatre
cinquièmes ou les cinq sixièmes de la population souffrent
de privations.
Le résultat d'un accroissement de la productivité serait
encore le même en supposant que le produit fût partagé,
comme il l'est aujourd'hui, enlre trois ayants droit, .mais
que la pari de chacun demeurât une même fraction inva-
riable ou un même tantième (eine unabanderliche Quole)
du produit. Dans cette hypothèse encore, la productivité
aurait beau augmenter autant que l'on voudra, la puis-
sance d'achat de chacun demeurerait évidemment la même
et il ne commencerait à y avoir surproduction soit d'un
certain genre de produit soit de lous qu'après que les
besoins de tous seraient entièrement satisfaits. Toutefois,
pour atteindre ce but, il faudrait, en raison du partage'
du produit, que la productivité augmentât plus encore que
dans l'état supposé par Ricardo et Say, élat dans lequel
chacun avait la disposition de la valeur de son produit
intégral.
— Mais, si ni l'un ni l'autre de ces deux hypothèses
n'est réalisée, si le produit non seulement est partagé enlre
trois ayants droit, mais que déplus, en vertu des lois natu-
relles de la libre concurrence, la pari des classes ouvrières,
c'est-à-dire de la grande majorité de la société, au lieu de
demeurer une fraction invariable du produit, DEVIENNE
UNE FRACTION DU PRODUIT DE PLUS EN PLUS PETITE A ME-
SURE QUE LA PRODUCTIVITÉ AUGMENTE, cet heureux résultat
de Vaugmentation de la productivité ne peut plus avoir lieu.
En effet dans cette tioisiôme hypothèse la puissance d'achat
el la productivité ne sont plus en raison directe l'une de
EXTRAIT DE LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 289

l'autre ; en réalité la puissance d'achat de la partie la plus


considérable de la société diminue à mesure que la pro-
ductivité augmente et la société en arrive à produire de
l'utilité (Gebrauchswerlh) sans valeur (Marktwerlh) et sans
puissance d'achat, tandis que cependant les besoins aux-
quels répond cette utilité ne sont point satisfaits chez la
plupart des hommes.

XXXIII. — Il saute aux yeux que là où les lois natu-


relles d'un régime économique ont de tels effets et où
aucune loi ouvrage de la raison n'intervient pour les en-
rayer, il doit se produire nécessairement des phénomènes
tels que ceux qu'on appelle aujourd'hui crises commerciales
et paupérisme. On assiste alors nécessairement à ce ré-
sultat absurde que la productivité de la société a beau
s'accroître, s'accroître assez pour pouvoir fournir à lout
le monde en surabondance les moyens de vivre, malgré
cela et précisément même à cause de cela la majorité est
condamnée à la pauvreté et une minorité à la ruine. On
voit se produire nécessairement, en raison de la marche
parallèle du progrès économique et du progrès juridique
et politique, ce dernier amenant une égalité de droits et
une liberté politique de plus en plus grandes, on voit se
produire, dis-je, cette fatale absurdité que les membres
d'une société devenant tous au point de vue du droit, et au
point de vue politique de plus en plus égaux et de plus en
plus libres, le plus grand nombre d'entre eux, les ouvriers,
deviennent, dans l'ordre économique, moins égaux et plus
dépendants. On voit alors se produire nécessairement des
phénomènes tels que les crises commerciales et le paupé-
risme. En effet, en ce qui concerne les crises, la puissance
d'achat de la majorité, c'est-à-dire des classes ouvrières,
diminuant à mesure que la productivité s'accroît, il y a
surproduction avant que les besoins de la société soient
HodbcrtuB 10
290 APPENDICE

complètement satisfaits. Et, en ce qui concerne le paupé-


risme, les prétentions matérielles du plus grand nombre,
c'est-à-dire des classes ouvrières augmentant continuelle-
ment, leurs désirs étant continuellement surexcités par
l'augmentation exclusive de la richesse du plus petit
nombre, tandis leur revenu faiblit ou demeure stalion-
naire, ce qui est encore un affaiblissement relatif, il s'en-
suit nécessairement un écroulement de leur condition
économique. En un mot on voit se produire nécessaire-
ment cette incroyable absurdité que, tandis que le plus
grand nombre croupit dans la misère» il ne lui est pas
permis de déployer, tant s'en faut, toute son énergie pro-
ductive, parce que si on le lui permettait le petit nombre
serait lui aussi précipité dans la pauvreté.

XXXIV. — C'est dans ces lois naturelles de l'échange


abandonné à lui-même que se trouve la clé des problèmes
économiques actuels. Les hypothèses dont on vient de mon-
trer que des phénomènes tels que le paupérisme et les'
crises commerciales sont les conséquences nécessaires sont
effectivement réalisées aujourd'hui, cl la société n'a encore
fait aucune loi rationnelle pour enrayer les conséquences
qui se réalisent en suite de la réalisation des hypothèses.
La productivité a augmenté effectivement dans de très
grandes proportions ; el si elle a augmenté dans les indus-
tries manufacturières et les transports bien plus encore
que dans l'agriculture, elle a augmenté néanmoins consi-
dérablement dans l'agriculture même. En outre le pioduit
social s'est accru considérablement grâce à l'accroissement
de la puissance productive, c'est-à-dire de la population.
En revanche le salaire en Europe où il n'a jamais eu en
sa faveur les circonstances de la colonisation naissante,
comme en Amérique et en Australie, mais où il est issu du
revenu du serf, à une époque où la densité de la population
EXTRAIT DE LA SECONDE LETPRE A VON KIRCIIMANN 291

était déjà très grande et le sol déjà occupé tout entier, ne


s'est jamais élevé ni beaucoup ni longtemps au-dessus du
niveau des moyens de subsistance nécessaires. Les autres
éléments de la vie sociale se développaient en même temps
de manière à exercer continuellement une action dépressive
sur le salaire. Aussi la conséquence de ces faits n'a pu man-
quer de se réaliser : c'est la répartition du produit social
telle qu'elle n lieu actuellement. En Europe le salaire est
devenu effectivement une fraction de plus en plus petite
du produit social. Par suite la renie en général a monté et
cette hausse de la rente a profité surtout à la rente foncière
parce que la productivité a augmenté dans l'industrie plus
que dans l'agriculture; le profit du capilal n'en a élé
affecté qu'indirectement, parce que sans celte élévation
de la rente en général il aurait baissé encore davantage»
La rente foncière d'une pièce de terre déterminée s'est
élevée encore grâce à l'augmentation (Veunehrung) delà
rente due à l'accroissement des forces productives, et c'est
en grande partie grâce à cela qu'elle a atteint son niveau
actuel. — Et c'est cette répartition du produit social
qui cause dans la société le paupérisme et les crises.'Ces
deux fléaux sont devenus des réalités aussi bien que cette
répartition et les causes d'où elle dérive. En présence de
la violence avec laquelle ces fléaux sévissent et tiennent en
éveil par leurs secousses l'attention universelle, il n'y a
plus d'optimisme assez aveugle, d'égoïsme assez borné
pour ne pas les voir. Ceux qui voudraient les passer sous
silence ne comptent plus. La discussion ne porte plus
sur leur existence, mais sur les remèdes à y apporter ;
lout au plus discute-t-on encore de leur nécessité ab-
solue, avec celle poignée de gens aux yeux de qui, lous
les maux dont souffre la société sont la volonté de
Dieu.
Les circonstances dont ces maux sont la conséquence
10*
292 APPENDICE

continueront à se réaliser dans l'avenir, Depuis que l'in-


dustrie a fail alliance avec la science, l'augmentation de la
productivité échappe à toute prévision. La chimie cl la
mécanique font peu à peu de l'homme un autre créateur,
dont le rôle et la volonté sont de suppléer la nature partout
où elle est insuffisante. Un point seulement est à prévoir
dans cet accroissement à venir de la productivité : elle ne
restera pas désormais en arrière dans la production agri-
cole, notamment dans la production des denrées alimen-
taires, de ce qu'elle est dans l'industrie manufacturière et
celle des transports. L'agriculture jusqu'à présent n'a tiré
aucun avantage ni des progrès de la chimie ni de ceux de
la mécanique. Elle est encore aujourd'hui à peine au-
dessus de ce qu'était la technologie industrielle il y a
quelques dizaines d'années, elle n'est presque encore
qu'un grossier empirisme. C'est de nos jours seulement
que la chimie agricole commence à ouvrir des horizons
à l'agiiculture; sans doule ses découvertes donneront
lieu encore à bien des mécomptes, mais elles pourraient'
enfin permettre à la société de créer à volonté des denrées
alimentaires de même qu'elle peut aujourd'hui fournir
telle quantité de drap qu'on voudra pourvu que l'on ait la
quantité de laine suffisante. — Et pourtant, si des lois
rationnelles ne viennent pas enrayer l'action des lois natu-
relles, le paupérisme et les crises continueront à sévir, —
la société sera, comme aujourd'hui, en possession de
forces productives dont l'activité pourrait tourner au plus
grand bien de tous, mais auxquelles on ne permettra pas
d'agir, afin de ne pas causer le mal de tous. La société
supportera-t-elle cette situation? Une école qui a sans
aucun doute la passion de la liberté réussira-t-elle à ino-
culer à la société la confusion qu'elle-même commet
entre la nature et la société ? Je ne le crois pas. C'est
EXTRAIT DR LA SECONDE LETTRE A VON KIRCIIMANN 293
dans la nature seulement rquo les choses portent en
elles-mêmes leur loi rationnelle, dans la société, c'est
des hommes qu'elles la réclament. Et la nécessité se
chargera d'éclairer les hommes, si la théorie n'y suffit
•pas. , >.
<
; ;
TABLE DES MATIÈRES

PRÉFACE DU TRADUCTEUR I
AVANT-PROPOS de A. WAGNER, 1

INTRODUCTION de M. KOZICK 5

INTRODUCTION

I. — Retour sur la théorie de la rente 13


II. — De ta nature et des causes des crises commerciales. 38

PREMIERE PARTIE
CHAP. I. — La division du travail principe fondamental de
l'économie politique 69

CHAP. II. — La production el la réparlition dans une so-


ciété où !a propriété du sol et du capital n'existe pas 97
. .
CUAP. III. — La production el la répartition dnns une so-
ciété où la propriété du sol et du capital existe. 135
. . .
CUAP. IV. — Réflexions sur le communisme 174

SECONDE PARTIE
Première idée du capital.
CUAP. I. — Le capilal dans l'état d'isolement économique, /ifli

GHAP. II. — Le capital dans une société où la propriété du/


sol et du capital n'existe pas 211
200' TAULli DES MATIERES

CUAP, Ht, — Le capital dans une société où la propriété du


sol et du capital existe 230

TROISIEME PARTIE
Le capital au point de vue des particuliers
(Privatkapital) 219

APPENDIOU
TllÛORir. DE LA RÉPARTITION DU REVENU SOCIAL

(Extrait de la seconde lettre sociale)


.....
..,,,,.. 250
2J9

FIN DE LAi TABLE

Imprimerie BUSSIÈRE. — Saint-Aïuand (Cher).

Vous aimerez peut-être aussi