Martin Luther et la Réforme Protestante
Martin Luther et la Réforme Protestante
c o m
Martin Luther
et la réforme protestante
L'effet de la foudre dans un baril de poudre
Il y a 500 ans, le 31 octobre 1517, c'est-à-dire la veille de la Toussaint, Martin Luther placardait sur
la porte de l'église de Wittenberg une affiche comportant 95 thèses.
Contrairement à une opinion largement répandue, Martin Luther ne se contentait pas d'y dénoncer
les « indulgences », c'est-à-dire les « pardons » des péchés accordés alors par milliers par l’Église
catholique romaine contre rémunération.
Ce qu'il visait avec ses « quatre-vingt-quinze thèses théologiques sur la puissance des
indulgences », c'est le fait même que l’Église catholique romaine existe, avec le Pape à sa tête, en
tant que force centralisée décidant de ce qui est légal ou non sur le plan religieux et intervenant dans
la société pour décider de ce qui est juste ou pas.
Les 95 thèses
Le protestantisme n'est pas une simple réaction à ce qui serait simplement des excès ; c'est toute une
nouvelle vision du monde, où le Pape est le symbole de l'iniquité et de l'hypocrisie, de la
manipulation du christianisme pour l'acquisition des biens matériels, de la perte du réel sens des
valeurs nécessaire pour la vie quotidienne et la vie après la mort.
Les thèses de Martin Luther sont par conséquent agressives et unilatérales, elles ne visent pas à
provoquer une dénonciation, mais à briser par des attaques foudroyantes :
« Pourquoi le Pape n'édifie-t-il pas la basilique de Saint-Pierre de ses propres deniers,
plutôt qu'avec l'argent des pauvres fidèles, puisque ses richesses sont aujourd'hui plus
grandes que celles de l'homme le plus opulent ? »
L'accusation essentielle est que, pour Martin Luther, le Pape prétend être Dieu sur la terre, avec les
mêmes prérogatives alors qu'en réalité tout vient de Dieu. La papauté pratique une ambiguïté allant
jusqu'au mensonge :
« Dire que la croix ornée des armes du Pape égale la croix du Christ, c'est un
blasphème. »
Martin Luther exprime donc une véritable religiosité sincère et sa rationalité le fait se heurter
directement à l'appareil du Vatican, à une hiérarchie se prétendant d'une nature divine, mais se
1
vautrant en réalité dans la perfidie la plus grande afin d'obtenir des avantages matériels.
C'était le sens même de la vie qui, aux yeux de Martin Luther, disparaissait avec l'effondrement
moral de l’Église. C'était un échec sur le plan des valeurs et cela signifiait l'abandon des valeurs
essentielles de la civilisation, la perte de toute pensée authentique, la mort de l'âme.
Martin Luther se situait ici dans une tradition bien déterminée : celle de la « théologie allemande »,
dont l'une des figures les plus connues historiquement est « maître Eckhardt ».
L'être humain, perdu dans la matière, possédait encore une « étincelle divine », pouvant le
réaccorder avec la partition divine de l'univers. Il est perdu depuis qu'Adam a fauté, mais il dispose
d'une dignité certaine, qui peut permettre de ressortir de la situation d'isolement par rapport à Dieu
dans laquelle il s'est fourvoyée.
Il y a ici un bagage théologique gigantesque qui fut développé dans les pays allemands et que
transporte Martin Luther.
Ce contexte allemand de querelles théologiques allait de paire avec un mécontentement général
de toutes les couches de la société allemande, jusqu'aux paysans se rebellant par l'intermédiaire du
« Bundschuh », l'union clandestine paysanne prenant comme symbole la chaussure (Schuh)
paysanne, de cuir muni de lanières unissant le tout (Bund).
Aux côtés du Bundschuh sur le drapeau, on trouvait également un paysan agenouillé et une image
représentant le Christ crucifié ; le mot d'ordre était « Rien que la justice de Dieu ! » ou bien
« Seigneur, sois aux côtés de ta justice ! ».
L'initiative de Martin Luther ne pouvait faire que l'effet de la foudre dans un baril de poudre,
comme le constate Friedrich Engels :
« À l'époque même où la quatrième conspiration du Bundschuh était réprimée dans la
Forêt-Noire, Luther lança à Wittenberg le signal du mouvement qui devait entraîner
dans son tourbillon tous les ordres et ébranler tout l'Empire.
Les thèses de l'augustin de Thuringe firent l'effet de la foudre dans un baril de poudre.
Elles donnèrent dès l'abord aux aspirations multiples et contradictoires des chevaliers
comme des bourgeois, des paysans comme des plébéiens, des princes avides
d'indépendance comme du bas clergé, des sectes mystiques clandestines comme de
l'opposition littéraire des érudits et des satiristes burlesques une expression générale
commune, autour de laquelle ils se groupèrent avec une rapidité surprenante.
Cette alliance soudaine de tous les éléments d'opposition, si courte que fut sa durée,
révéla brusquement la force immense du mouvement et le fit progresser d'autant plus
rapidement. »
Toute l'histoire de l'Allemagne allait être ébranlée pour les deux cent prochaines années ; toute
l’Église catholique romaine était catastrophée par cet événement la faisant vaciller, après déjà le
terrible coup porté par la révolte hussite et son expression insurrectionnelle taborite, en Bohême.
Martin Luther fut, dès le départ, avec ses placards, au cœur d'une vague de contestation anti-papale
2
irradiant en quelques semaines tous les pays allemands.
3
Les auteurs néo-platoniciens qui le suivirent rejetèrent cette conception, notamment Jamblique ou
Proclus, la pureté divine ne pouvait pas être à la fois en haut et en bas, dans l'esprit et dans la
matière.
La réponse était impossible avant l'arrivée du christianisme, le Christ témoignant en effet par son
existence qu'il existe désormais une sorte de sas entre la matière et le spirituel. C'est précisément ici
que s'engouffrent des penseurs dont l'aboutissement est la démarche de Martin Luther, Thomas
Müntzer s'en inspirant également, mais dans un sens plus radical.
L'équilibre entre le monde spirituel et le monde matériel devenait plus facile à saisir pour l'âme, qui
peut désormais s'appuyer sur le Christ, qui combine les deux.
Cependant, cela accorde une certaine autonomie à l'âme, et ce qu'il est possible de penser c'est que
la figure du Christ permettait une lecture mystique de la réalité à partir de l'étincelle divine que l'on
possède.
C'est la thèse du Pseudo-Denys l'Aréopagite et c'est cette thèse qui va être ouvertement reprise par
les « victorins », des membre du clergé de l’Abbaye Saint-Victor de Paris, dont notamment
l’Allemand Hugues de Saint-Victor (1096-1141) et son disciple l'Ecossais Richard de Saint-Victor
(1110-1173), ainsi que Thomas Gallus (? - 1246?).
Ces partisans du Pseudo-Denys l'Aréopagite vont réussir à largement développer leurs idées,
amenant à l'émergence d'une des plus hautes figures catholiques romaines, Bonaventure (1217? -
1274).
La thèse ici la plus importante fut formulée par Hugues de Saint-Victor : l'être humain disposerait
de trois yeux, un œil relevant de la chair et voyant le monde, un autre relevant de a raison et
permettant de se voir soi-même, le dernier relevant de l'esprit et permettant de voir ce qu'il y a en
soi.
Suivant la conception développée par Augustin de la dégradation de l'être humain suite à la sortie
du jardin d'Eden, Hugues de Saint-Victor explique que l’œil spirituel ne voit plus. Il faut donc faire
appel à la foi.
Cette tendance mystique se développait alors de manière assez développée en Europe. On trouve
ainsi aux Pays-Bas Hadewijch d'Anvers (vers 1240), l’Allemande Mathilde de Magdebourg (1207 ?
- 1283), l’anglaise Julienne de Norwich (1342 ? - 1416?) et surtout l'Italien Joachim de Flore (vers
1130 – 1202), qui développa une théorie selon laquelle une troisième période allait s'ouvrir après
celles de l'Ancien et du Nouveau Testaments.
Chez Joachim de Flore (vers 1130 – 1202), le clergé devait s’effacer devant un nouvel ordre
monastique. Celui-ci, auteur notamment de Expositio in Apocalypsim (Exposition de l'Apocalypse)
et de Concordia Novi et Veteris Testamenti (Concorde de l'Ancien et du Nouveau Testament), avait
formulé toute une conception millénariste cyclique, où après l'étape de la loi et celle de la grâce, une
troisième étape devait s'ouvrir, apportant le bonheur.
L'âge du Père était ainsi suivi de l'âge du Fils, l'âge du Saint-Esprit devant s'ouvrir. Au XXe siècle,
le français Pierre Teilhard de Chardin formulera une conception similaire et « moderne » d'une
4
évolution de la matière vers l'unité totale, tentant de paraphraser Vladimir Vernadsky (et le
matérialisme dialectique) dans un sens catholique.
Deux extraits de la Bible expriment bien la conception de Joachim de Fiore :
« Le premier homme, tiré de la terre, est terrestre ; le second homme est du ciel. » (1
Corinthiens 15:47)
Cependant, il existait deux lectures de Joachim de Fiore, du côté de ses partisans. Dans le premier
cas, l'Évangile de la troisième étape, celle du Saint-Esprit serait le prolongement direct de la
première et de la seconde étape, en tant que lecture spirituelle de l'Ancien et du Nouveau
Testaments ; dans le second cas, le Nouveau Testament devait cesser toute fonction, tout comme
cela avait le cas pour l'Ancien, un Évangile nouveau apparaissant, consistant ni plus ni moins
qu'en Expositio in Apocalypsim, Concordia Novi et Veteris Testamenti, ainsi que Psalterium decem
chorandum.
Le mouvement des frères et sœurs du Saint-Esprit se lança au XIV e siècle précisément avec
une lecture radicalement libérée du christianisme, où il était appelé à s’effacer intellectuellement
pour laisser s’exprimer le Saint-Esprit.
L’Église catholique romaine répondit par une répression d’une fermeté complète, puisque cela
signifiait sa propre négation.
Cependant, cette question du Saint-Esprit comme vecteur pour rejoindre le Christ devint, pour tous
ces courants, résolument centrale. C’est là qu’intervient Eckhart, qui reprenant le concept
d’abditum mentis, mais le modifiant.
Au lieu d’en faire comme chez Augustin la base permettant le raisonnement, il inverse la
proposition et en fait le lieu d’où justement tout raisonnement est absent.
C’est un lieu d’obscurité, mais d’obscurité au sens où il n’y a pas de matière, où l’on relève du
divin, de la déité elle-même. C’est une lecture théologique dite « négative » qui est celle du
Pseudo-Denys l’Aréopagite.
On trouve chez Maître Eckhart 62 citations du Pseudo-Denys l'Aréopagite. 36 sont présentes dans
les œuvres latines, 26 dans les œuvres allemandes. Le De Divinis nominibus est cité 36 fois, le De
caelesti hierarchia 12 fois, le De mystica theologia 5 fois, le De ecclesiastica hierarchia 4 fois,
alors que trois autres citations ont une provenance inconnue.
Ces citations se retrouvent dans l'ensemble des œuvres de Maître Eckhart, mais leur auteur n'est pas
nécessairement mentionné. En comparaison, pour les références relevant du débat directement
scolastique, le De anima d'Aristote est cité de manière explicite 180 fois, le De Trinitate d'Augustin
l'est plus de 200 fois, Avicenne lui-même étant cité 148 fois.
Eckhart, prolongeant la vision du monde de Pseudo-Denys l’Aréopagite, qualifie donc la déité de
« fond sans base », de « désert silencieux », de « silence entièrement simple ». Le fond de l’âme est
5
une sorte d’équivalent en soi de ce silence divin.
Voici des sentences d'Eckhart, tout à fait à représentatives de sa lecture théologique dite
« négative » :
« Ce n'est pas par addition que l'on trouve Dieu dans l'âme mais bien par soustraction. »
« Tu dois savoir que jamais encore personne ne s'est renoncé en cette vie qu'il ne trouve
à se renoncer davantage encore. »
« Le Suprême Savoir, la Suprême Vision, consiste à savoir et à voir, sans voir et sans
savoir. »
Cela implique une conséquence de la plus haute importance : étant indifférencié, ce fond de l’âme
ne relève ni de l’espace ni du temps, il n’a donc pas été créé et relève de la déité elle-même.
L'être humain acquière une nouvelle dignité, dans la mesure où il a une parcelle de divinité. Voici
comment Eckhart formule la chose dans un sermon :
« Le Père engendre son Fils dans l'éternité, égal et semblable à lui. « Le Verbe était
auprès de Dieu, et Dieu était le Verbe » (Jean 1,1) : il était le même, et de même nature.
J'ajoute ceci : il l'a engendré à partir de mon âme. Elle n'est pas seulement près de lui et
lui près d'elle, semblables et égaux : il est en elle ; le Père engendre son Fils dans l'âme
exactement de la même manière qu'il l'engendre dans l'éternité, et pas autrement.
Il y est contraint, que cela lui plaise ou non. Le Père engendre son Fils sans cesse, et je
dis plus : il m'engendre comme son Fils, le même Fils. Je dis encore plus : il ne
m'engendre pas seulement comme son fils, mais il m'engendre en tant que lui-même, il
s'engendre en moi, il m'engendre en tant que son être et sa nature.
À la source la plus profonde, je sourds dans l'Esprit Saint ; là n'est plus qu'une vie, qu'un
être, qu'une œuvre. Tout ce que Dieu met en œuvre est unité.
C'est pourquoi il m'engendre en tant que son Fils, sans restriction. Mon père charnel
n'est pas vraiment mon père, il ne l'est que par une portion infime de sa nature, et je suis
distinct de lui : s'il meurt, je peux vivre encore.
À la vérité, mon père est le Père céleste, puisque je suis son Fils et n'ai rien qui ne
vienne de lui ; je suis son Fils en personne, et nul d'autre.
L’œuvre du Père est une, et je suis son œuvre, le Fils unique qu'il a engendré, sans
restriction. »
Ce point de vue était inacceptable pour l’Église ; inversement, il permettait une autonomie de
réflexion qui est précisément au cœur du protestantisme.
6
La Bulle In agro dominico
L’Église catholique réfute de manière ferme « Maître » Eckhart, par la Bulle In agro dominico du
pape Jean XXII, daté du 27 mars 1329 qui expliqua en quoi ses thèses étaient erronées ou
hérétiques.
Eckhart, quant à lui, mourut avant la publication de la Bulle. Ce que l’Église catholique lui
reprochait, c'est de nier tellement la matière que sa spiritualité atteignait un même degré
d'universalisme que le matérialisme.
D'ailleurs, la fusion avec la pensée unique de Dieu se rapprochait, dans les faits, indubitablement du
concept d'intellect universel d'êtres humains ne pensant pas, tel que formulé par le matérialisme
depuis Aristote jusqu'à Averrroès et l'averroïsme latin qui avait très profondément bousculé l’Église.
L’Église catholique s'est donc empressée de clore la perspective d'Eckhart, afin d'empêcher
l'émergence d'un panthéisme ne pouvant que se rapprocher du matérialisme.
Voici le texte complet de la Bulle :
« Bulle In agro dominico du 27 Mars 1329. Où sont condamnés 28 articles de Maître
Eckhart Jean, évêque, serviteur des serviteurs de Dieu, en éternelle mémoire de l’affaire.
Dans le champ du Seigneur, dont, par disposition du Ciel et sans l’avoir mérité, nous
sommes le gardien et l’ouvrier, nous devons apporter tant de soin et de prudence à la
culture spirituelle que, si jamais un homme ennemi y sème l’ivraie en sus de la semence
de la vérité, elle soit, avant de se multiplier en un pullulement nocif, étouffée dans son
origine, afin que, la semence des vices étant détruite et les épines des erreurs arrachées,
l’abondante moisson de la vérité catholique puisse croître.
C’est avec grande douleur que nous faisons savoir qu’en ces temps derniers, un certain
Eckhart, des pays allemands, docteur ès-Écritures saintes, à ce qu’on dit, et professeur
de l’ordre des Frères Prêcheurs, a voulu en savoir plus qu’il ne convenait ; il ne l’a pas
voulu avec modération et suivant la mesure de la foi, puisque détournant son oreille de
la vérité, il s’est tourné vers des fables.
Séduit en effet par le père du mensonge, qui souvent prend la forme d’un ange de
lumière afin de répandre les noires et profondes ténèbres des sens à la place de la clarté
de la vérité, cet homme faisant lever dans le champ de l’Église au mépris de
l’éblouissante vérité de la foi des épines et des tribules et s’efforçant d’y produire des
chardons nuisibles et des ronces vénéneuses, a enseigné bien des dogmes qui obnubilent
la vraie foi dans les coeurs des nombreux fidèles : il a exposé sa doctrine devant le
vulgaire crédule ; il l’a même rédigée dans ses écrits.
De l'enquête faite à ce sujet contre lui, d'abord par ordre de notre vénérable frère Henri,
archevêque de Cologne, et finalement reprise sur notre ordre à la Curie romaine, nous
avons appris qu'il est établi de évidente par les aveux du même Eckhart qu'il a prêché,
enseigné, écrit vingt-six propositions dont la teneur suit :
(1) - Comme on lui demandait un jour pourquoi Dieu n'avait pas produit le monde plus
tôt, il répondit alors, comme encore maintenant, que Dieu n'avait pu produire le monde
7
d'abord parce qu'une chose ne peut pas agir avant d'être par conséquent, dès que Dieu
fut, il créa le monde.
(3) - De plus, en même temps et à la fois, dès l'instant où Dieu fut et engendra le Fils,
Dieu coéternel et coégal en toute choses, il créa aussi le monde.
(4) - De plus, en toute oeuvre, même mauvaise, je dis mauvaise aussi bien du mal de la
peine que du mal de la faute se manifeste et brille également la gloire de Dieu.
(5) - De plus, celui qui injurie un autre loue Dieu par le péché même qu'il commet par
ces injures, et il loue Dieu d'autant plus qu'il injurie davantage et qu'il pèche plus
gravement.
(7) - De plus, celui qui demande ceci ou cela demande le mal et demande mal, parce
qu'il demande la négation du bien et la négation de Dieu, et prie Dieu de se nier soi-
même.
(8) - Ceux qui cherchent ni les biens, ni les honneurs, ni l'agrément, ni le plaisir, ni
l'utilité, ni la dévotion intérieure, ni la sainteté, ni la récompense, ni le Royaume des
cieux, mais ont, au contraire, renoncé à tout cela, comme à tout ce qui est leur, dans ces
hommes-là, Dieu est honoré.
(11) - Tout ce que Dieu le Père a donné à son Fils unique dans la nature humaine, il me
l'a donné tout entier. Ici je n'excepte rien : ni l'union ni la sainteté. Il me l'a donné tout
entier comme il le lui a donné.
(12) - Tout ce que la sainte Écriture dit du Christ se vérifie intégralement de tout homme
bon et divin.
(13) - Tout ce qui est propre à la nature divine est aussi en totalité propre à l'homme
juste et divin; c'est pourquoi cet homme opère tout ce que Dieu opère et il a, en commun
avec Dieu, créé le ciel et la terre et il est générateur du Verbe éternel et Dieu ne saurait
rien faire sans un tel homme.
(14) - L'homme bon doit conformer sa volonté à la volonté de Dieu de telle façon qu'il
8
veuille tout ce que Dieu veut : et puisque Dieu veut, en quelque sorte, que j'aie péché, je
ne voudrais pas ne pas avoir commis de péchés, et c'est là la vraie pénitence.
(15) - Si un homme avait commis mille péchés mortels et que cet homme fût droitement
disposé, il ne devrait pas vouloir ne pas les avoir commis.
(17) - L'acte extérieur n'est proprement ni bon, ni divin, et ce n'est pas proprement Dieu
qui l'opère ou le produit.
(18) - Portons le fruit non d'actes extérieurs qui ne nous rendent pas bons, mais des actes
intérieurs que fait et opère le Père qui demeure en nous.
(21) - L'homme noble est ce Fils unique de Dieu, que le Père a engendré de toute
éternité.
(22) - Le Père m'engendre comme son fils et le même fils. Tout ce que Dieu opère, tout
cela est un ; c'est pourquoi Il m'engendre comme son fils, sans aucune distinction.
(23) - Dieu est Un sous toutes les formes et sous tous les rapports, en sorte qu'il ne peut
être trouvé en lui nulle multiplicité qu'elle soit réelle ou de raison. Quiconque voit
dualité ou voit distinction ne voit pas Dieu, car Dieu est un, hors du nombre et au-
dessus du nombre et il ne fait nombre avec rien. Il en résulte (à savoir dans un passage
ultérieur) qu'il ne peut y avoir et l'on ne peut concevoir aucune distinction en Dieu lui-
même.
(24) - Toute distinction est étrangère à Dieu dans la nature et dans les personnes. La
preuve en est que la nature est une et Un, et chaque personne est également une et ce
même Un que la nature.
(25) - Lorsqu'il est dit : « Simon, m'aimes-tu plus que tous ceux-ci ? » le sens « plus que
tu aimes ceux-ci » est bon, mais non parfait. Car, dans le premier et le second, dans plus
et moins, il y a une gradation et un ordre (mais dans l'unité il n'y a ni gradation ni ordre).
Donc celui qui aime Dieu plus que son prochain aime bien, mais pas encore
parfaitement.
(26) - Toutes les créatures sont un pur néant; je ne dis pas qu'elles sont peu de chose ou
quelque chose, mais qu'elles sont un pur néant.
On a, de plus, reproché audit Eckhart d'avoir prêché deux autres articles en ces termes :
(1) - Il y a dans l'âme quelque chose qui est incréée et incréable; si l'âme entière était
telle, elle serait incréé et incréable ; et c'est cela l'intellect.
(2) - Dieu n'est ni bon, ni meilleur, ni le meilleur; quand j'appelle Dieu bon, je parle
9
aussi mal que si j'appelais noir ce qui est blanc.
Non seulement nous avons fait examiner par de nombreux docteurs en sainte théologie
tous les articles ci-dessus transcrits, mais nous les avons soigneusement examinés nous-
même avec nos frères.
Et finalement, tant sur le rapport desdits docteurs que d'après notre propre examen, nous
avons constaté que les quinze premiers articles mentionnés et aussi les deux derniers
tant par les termes employés que par l'enchaînement de leurs idées, contiennent des
erreurs ou sont entachés d'hérésie ; mais les onze autres, dont le premier commence par
ces mots: Dieu ne commande, etc., nous les avons trouvés tout à fait malsonnants, très
téméraires et suspects d'hérésie, bien que, moyennant force explications et
compléments, ils puissent prendre ou avoir un sens catholique.
Pour que des articles de ce genre ou leur contenu ne puissent continuer de corrompre les
cœurs des gens simples qui les ont entendus ni gagner du terrain autour d'eux, Nous, sur
le conseil de nos frères susdits, condamnons et réprouvons expressément comme
hérétiques les quinze premiers articles et les deux derniers, et comme malsonnants,
téméraires et suspects d'hérésie les onze autres articles précités, et pareillement tous
livres ou opuscules contenant lesdits articles ou l'un d'entre eux.
Que si d'aucuns osaient soutenir avec opiniâtreté ou approuver ces mêmes articles, nous
voulons et ordonnons ceci: que ceux qui auraient ainsi défendu ou approuvé les quinze
articles susmentionnés et les deux derniers ou l'un quelconque d'entre eux, soient traités
comme hérétiques et que ceux qui auraient défendu ou approuvé les onze autres articles,
quant à leur texte, soient considérés comme suspects d'hérésie.
En outre, tant à ceux devant qui les articles précités ont été prêchés ou enseignés qu'à
tous autres à la connaissance desquels ils sont venus, nous tenons à faire savoir, ainsi
qu'il appert du protocole rédigé par la suite, que ledit Eckhart, confessant à la fin de sa
vie la foi catholique, révoqua quant à leur sens et désavoua même les vingt-six articles
précités qu'il reconnut avoir prêchés, il désavoua de même toutes autres choses - rites ou
enseignées par lui, soit dans les écoles, soit dans ses sermons, qui pourraient faire
adopter aux esprits des fidèles un sens hérétique ou erroné et contraire à la vraie foi; il
voulut qu'ils fussent tenus pour purement et entièrement révoqués, comme s'il avait
révoqué ces articles et tout le reste un à un et séparément soumettant tant sa personne
que tous ses écrits et toutes ses paroles à la décision du Siège apostolique, Notre Siège.
Donné en Avignon, le sixième jour des calendes d’avril, l'an treize de notre pontificat. »
10
Une perspective plus intimiste accompagnait inévitablement le développement des villes, alors que
l’Église était en même temps romaine et présentait une nature toujours étrangère avec l'émergence
du sentiment national.
Immédiatement après Eckhart, on trouve ainsi Johannes Tauler (1300 ?- 1361) dont l’importance fut
capitale et dont le rôle fut déterminant pour Martin Luther, ainsi que pour Thomas Müntzer.
Se rattachant directement à Eckhart, Johannes Tauler reprit son concept de « fond de l’esprit », qu’il
assimilait également au concept d’abditum mentis d’Augustin.
Johannes Tauler s’appuyait également de manière importante sur Proclus, le philosophe néo-
platonicien. On a ici un retour aux sources qui contourne littéralement l'autonomie théologique
complète assumée par l’Église par rapport à ses sources d'inspiration initiale.
À la différence de chez Eckhart, Johannes Tauler considérait que ce « fond » de l’esprit avait bien
été créé. Il évitait par conséquent le mysticisme complet qui avait tant déplu à l’Église catholique
romaine.
Une autre figure essentielle fut Henri Suso (1295 ? - 1366), disciple d’Eckhart et ardent mystique,
s’imaginant être avec Jésus à table et lui présentant son verre, pratiquant des mortifications
morbides (dormant sur une porte, s’appliquant un tissu avec une centaine de clous, etc.), avant de
les remettre en cause et de prôner le mysticisme intériorisé.
On reconnaît ici une autonomie de développement de la zone germanique par rapport à la
Renaissance italienne.
Le mouvement intellectuel lancé par Johannes Tauler et Henri Suso à la suite d’Eckhart amena la
naissance de la mouvance des Gottesfreunde, les amis de Dieu, influents notamment à Bâle,
Strasbourg et Cologne.
Cela nous amène directement à Martin Luther, car celui-ci fit publier un document de la mouvance
de ces « amis de Dieu ». Cet écrit, anonyme et manuscrit, fut partiellement publié en 1516 et
entièrement en 1518, Martin Luther lui donnant le titre d'Eyn deutsch Theologia, une théologie
allemande.
L’œuvre est très clairement la base idéologique de Martin Luther et de Thomas Müntzer, qui ont
justement chacun développé une interprétation particulière de la thèse essentielle d’Eyn deutsch
Theologia :
« Le vieil être humain, c’est Adam et la désobéissance, l’autosuffisance et le fait de
s’orienter par le « je », et tout ce qui en relève.
11
Mais dans l'école rhénane, on a un effacement de la hiérarchie devant la lumière elle-même, dans un
affrontement spiritualité/matière. On lit dans Eyn deutsch Theologia :
« La véritable lumière est Dieu et divine, mais la fausse lumière est Nature et naturelle.
Il appartient à Dieu qu'IL ne soit ni ceci ni cela, tout comme qu'il ne veut, recherche ou
cherche ceci ou cela dans un être humain déifié, mais seulement le bien en tant que bien
et rien d'autre que le bien.
Mais il appartient à la créature et à la Nature qu'elle soit quelque chose, ceci ou cela, et
également qu'elle ait quelque chose dans son avis ou sa requête, et pas simplement et
uniquement le bien en tant que bien, et au sujet du bien, mais bien au sujet de quelque
chose, ceci ou cela.
Et tout comme Dieu et la véritable lumière est sans caractère relevant du je, caractère
relevant du soi et sans propre requête, la Nature et la fausse lumière, naturelle,
appartient au je, au à moi, au mien, au moi et tout ce qui en relève, et que cela et qu'elle
cherche davantage soi-même et le sien dans toutes les choses que le bien en tant que
bien. »
On ne saurait assez souligner la question du rapport entre le « moi » et l'ensemble dans cette
mystique rhénane et pour le protestantisme. En apparence, le protestantisme est une religion
personnelle, puisqu'on est seul face à Dieu, le clergé s'effaçant.
Mais en pratique, ce rapport personnel n'est possible que parce qu'on relève de l'ensemble. Il y a une
dimension panthéiste très puissante, qui selon les interprétations rejoint pratiquement le
matérialisme.
La différence historique justement entre Martin Luther et Thomas Müntzer consiste en ce que le
premier privilégiera l'individu à l'ensemble, tandis que le second accordera à l'ensemble la place
primordiale dans la dynamique individuelle.
Regardons ce que dit justement Eyn deutsch Theologia au sujet du rapport entre le tout et les
parties :
« Saint Paul dit ainsi « quand ce qui est parfait sera venu, ce qui est partiel disparaîtra. »
Donc, saisis. Qu’est le parfait et qu’est le partiel ?
Le Parfait est un être qui comprend et contient en lui et dans son être tous les êtres, sans
lequel et hors duquel il n’y a pas d’être véritable, et dans lequel toutes les choses ont
leur être : il est, en effet, l’être de toutes choses et est en soi immutable [qu'on ne peut
faire muter] et immobile, et transforme et fait se mouvoir toutes les autres choses.
Mais le partiel et ce qui n’a pas atteint la perfection est ce qui est ou sera survenu de ce
parfait, tout comme un éclat brillant ou un trait de lumière, qui s’écoule depuis le soleil
ou d’une lumière et brille quelque chose, cela ou cela.
Et cela signifie une créature, et ce partiel en tant que tel n’est en rien le parfait. Ainsi, le
12
parfait n’est également nullement le partiel.
Car pour que soit reconnu le parfait dans une créature quelconque, il faut que soient
perdu et anéanti la nature de créature, la nature de création, le caractère propre au moi,
le caractère propre à la personnalité, et tout ce qui est similaire. »
Pour cette raison, il est expliqué dans la Théologie allemande que le problème n’est pas tant
qu’Adam ait mangé la pomme, en fait le fruit de la connaissance du bien et du mal, mais qu’il l’ait
prise pour lui.
À partir du moment où il a raisonné en terme de « mien », de « mon », il s’est affirmé et en cela il a
rompu avec l’unicité divine.
Comment ne pas imaginer qu'avec une telle perspective, le panthéisme s'affirme toujours davantage
et rejoigne le matérialisme, avec sa conception de la totalité matérielle comme seule réalité ?
Que l’esprit malin ou l’homme soit, vive et autres choses semblables, tout cela est bien
et est de Dieu, car tout cela est Dieu par son essence et son origine.
Dieu, en effet, est l’être de tous les étants, la vie de tous les vivants, la sagesse de tous
les sages, car toutes les choses ont leur être plus vraiment en Dieu qu’en elles-mêmes ;
il en est de même aussi de toute leur capacité, de tout leur savoir, de toute leur vie et de
toutes les autres choses semblables ; si ce n’était pas, Dieu ne serait pas tout ce qui est
bien.
Toute créature est donc bonne et ce qui est bien est aimé de Dieu. »
En se tournant vers la totalité, la mystique rhénane gommait le rôle de l’Église comme intermédiaire
entre le matériel et le spirituel, grâce à ce qui est en quelque sorte l'interposition du Christ entre les
deux mondes, en tant que Fils de Dieu, lui-même Dieu, Dieu fait homme.
Et c'est justement Martin Luther qui a fait publier Eyn deutsch Theologia, auquel il d'ailleurs donné
13
le titre. Voici le préambule de l’ouvrage ;
« Jésus – Marie – Jean
Ce petit livre, le Dieu tout-puissant l’a dicté par l’intermédiaire d’un homme sage,
perspicace, vraiment son ami, qui fut autrefois Chevalier Teutonique, prêtre et custode
[c’est-à-dire chargé de l’inspection] dans la maison des Chevaliers Teutoniques à
Francfort ; il enseigne une ample connaissance de la vérité divine et, en particulier,
comment et à quoi on peut discerner les vrais et bons amis de Dieu et aussi les mauvais
et faux esprits libres qui sont si nuisibles à la Sainte Église. »
Martin Luther considérait que cet ouvrage avait une importance capitale ; il expliquait qu’il
s’agissait de son influence majeure aux côtés de la Bible et des écrits d’Augustin.
Cependant, il y a un obstacle majeur : le principe de hiérarchie. En effet, selon le christianisme
historiquement, l'irruption du Christ a abouti à une Église centralisée, véritable pôle mystique dont
la hiérarchie correspond à celle censée exister dans le ciel.
Toute la question de la naissance du protestantisme repose sur comment dépasser cet écueil, cette
contradiction entre l'appel égalitaire du Saint-Esprit et le respect de la hiérarchie. C'est cela qui va
déterminer le protestantisme organisé par Martin Luther.
Comment s'en sort justement Eyn deutsch Theologia ?
Le premier souci qui se pose ici à la personne lisant l'oeuvre est que la théologie allemande fait
référence au Pseudo-Denys l’aréopagite, le grand théoricien de la théologie négative, mais
également des principes hiérarchiques justifiés par la nature divine de l’Église.
De manière fidèle, la théologie allemande présente sa conception selon laquelle l’âme peut avoir
une idée du paradis dans la mesure où la personne parvient à se détourner des sens, de la sensibilité,
de la raison et du raisonnement, afin de sortir de soi-même et d’arriver à la non-connaissance.
On retrouve fort logiquement la même démarche en trois étapes pour atteindre le divin : il faut se
purifier, être éclairé, illuminé, s’unifier avec Dieu. Et on a également encore la division tripartite à
l’intérieur de cette division tripartite :
« La purification appartient à celui qui commence ou être humain repentant, et se
déroule également de manière tripartite : avec la repentance et la souffrance en raison du
péché, avec la confession complète, avec un repentir porté jusqu’au bout.
14
Cette lecture est entièrement celle du Pseudo-Denys l’aréopagite ; cette division tripartite est
également à l'origine chez lui de sa lecture hiérarchisée de l’Église.
Martin Luther ne pouvait pas ne pas le savoir.
On retrouve également dans la théologie allemande un point qui est commun avec Augustin : l’idée
selon laquelle les êtres humains sont morts avec Adam, mais renaissent par Jésus-Christ. En
apparence, il n'y a rien d'original.
C’est pourtant le grand paradoxe du protestantisme qui se révèle ici. En effet, culturellement le
protestantisme accorde une importance capitale à l’Ancien Testament ; le choix de prénoms tirés de
celui-ci deviendra par exemple une norme protestante.
Cependant, la perspective aboutissant au protestantisme relève d’une lecture mystique s’appuyant
uniquement sur la figure du Christ, un Christ ayant donné naissance au Saint Esprit auquel il
faudrait se connecter pour, par l’accession du martyr du Christ, revenir à Dieu.
La culture de l’Ancien Testament n’existe aucunement, alors qu'elle sera justement prétexte à
l'inspiration par la suite ; on a une approche entièrement christo-centrée. Et la clef, c'est le Saint-
Esprit qui s'exprime à partir de Jésus.
Il y a le Père, le Fils, mais aussi le Saint-Esprit ; c'est le fameux mystère de la « trinité ». Cet
élément totalement sous-estimé ou oublié par les historiens, y compris du matérialisme dialectique
jusque-là malheureusement, alors que c'est un élément capital.
Voici ces lignes d'une importance capitale que l'on trouve dans l’Évangile selon Matthieu (12:31 et
32) :
« Qui n'est pas avec moi est contre moi, et qui n'amasse pas avec moi dissipe.
Aussi je vous le dis, tout péché et blasphème sera remis aux hommes, mais le
blasphème contre l'Esprit ne sera pas remis.
Et quiconque aura dit une parole contre le fils de l'homme, cela lui sera remis ; mais
quiconque aura parlé contre l'Esprit saint, cela ne lui sera remis ni en ce monde, ni dans
l'autre. »
C'est le Saint-Esprit qui permet la saisie de Dieu et c'est par là que va passer le protestantisme,
trouvant un accès au-delà de l’Église catholique.
En fait, le père tenta de s'élever socialement en devenant mineur, à Mansfeld, avant de devenir
bourgeois, ce qu'était déjà sa mère par sa famille. Le père devint même magistrat de Mansfeld.
15
Cette trajectoire est importante, car elle présente une élévation sociale caractéristique. Les mineurs
formaient en effet une classe sociale disciplinée et organisée, à l'opposé de la paysannerie au
caractère fondamentalement rustique ; la perspective de rejoindre l'administration des villes
représentait quant à elle un rapprochement avec les habitants des bourgs, les bourgeois formant une
classe sociale en plein essor.
Martin Luther fut poussé, y compris par la bastonnade, aux études ; après un début à Mansfeld, il
alla à l'école de la cathédrale de Magdebourg, puis à celle d'Eisenach, avant d'être envoyé en 1501 à
l'université d'Erfurt, où il devint maître en philosophie en 1505.
Il devait alors commencer des études de droit, mais la foudre tomba non de lui sur une route, à
Stottenheim, ce qui lui fit s'écrier « Au secours ! Sainte-Anne, je me fais moine ! ».
Il entra alors, au grand dam de ses parents, dès le 17 juillet 1505 dans l'ordre mendiant des ermites
de Saint-Augustin, organisé en 1275 et dirigé par le vicaire général Jean Staupitz qui procédait alors
à une remise en ordre général, déjà par l'union des couvents augustins, ensuite par le rétablissement
de règles strictes comme le jeûne, la mendicité, l'absence de feu durant l'hiver.
Martin Luther célébra sa première messe le 2 mai 1507, son père payant le traditionnel banquet
pour l'occasion, mais demandant à cette occasion « Ne savez-vous pas qu'il est écrit : Tu honoreras
ton père et ta mère ? », puis continuant après que son fils ait parlé de l'orage comme « impulsion »
pour devenir moine : « Voyez si ce n'est pas une fantasmagorie ».
Martin Luther développa cependant sans interruption ses connaissances. Jean Staupitz lui permit de
suivre des cours de théologie, avant de l'envoyer à l'université de Wittenberg, où il expliqua
Aristote, avant d'être rappelé à Erfurt où il commenta le Livre des sentences, le manuel de
dogmatique de Pierre Lombard (vers 1100 - 1160) qui était depuis trois cents ans le texte de base
pour l'enseignement théologique.
L'importance de cet ouvrage pour le christianisme est fondamental, c'est une œuvre incontournable.
Le point le plus connu, car le plus controversé sans pour autant avoir été remis en cause
ouvertement ni suivi officiellement, est l'assimilation du Saint-Esprit à la charité qui, une fois
pratiquée, permet d'aller à Dieu.
Pierre Lombard formule cela de la manière suivante, à la « distinction » 17 du premier chapitre, en
citant abondamment Augustin. En voici un extrait significatif :
« Que l'amour fraternel, bien qu'il soit Dieu, n'est pas le Père ou le Fils, mais seulement
l'Esprit-Saint.
Mais, étant donné que l'amour fraternel n'est ni le Père, ni le Fils, mais seulement
l'Esprit-Saint, c'est lui qui dans la Trinité est proprement appelé l'amour ou la charité.
« Si parmi les dons de Dieu il n'est rien de plus grand que la charité, et qu'il n'y a pas de
don de Dieu plus grand que l'Esprit-Saint, quoi de plus logique que celui-ci soit la
charité qu'on dit Dieu, d'une part, et venir de Dieu, d'autre part ? »
16
« En effet, Jean affirme-t-il ainsi : L'amour vient de Dieu, et, peu après : Dieu est amour.
Il est ici manifeste qu'il a dit que cet amour, qu'il a dit venir de Dieu, est Dieu. Ainsi
donc Dieu venu de Dieu est-il l'amour. »
De même, au même endroit : Jean, « voulant parler plus clairement sur ce point : Nous
connaissons, dit-il, que nous demeurons en lui et lui en nous, car il nous a donné de son
Esprit.
C'est donc l'Esprit-Saint, dont il nous a donné, qui nous fait demeurer en Dieu et lui en
nous ; or, c'est ce que fait l'amour ; lui-même par conséquent est le Dieu amour ; c'est
donc lui qui est signifié, là où on lit : Dieu est amour ».
D'où Augustin, traitant dans le même livre de la parole précitée de l'Apôtre, dit que la
charité est le bien par rapport auquel il n'y a rien de meilleur, et il signifie par là qu'elle
est Dieu, lorsqu'il dit : « Si aucune chose ne nous sépare de sa charité, que peut-il y
avoir non seulement de meilleur, mais encore de plus assuré que ce bien ? »
La charité est donc l'Esprit-Saint, qui est Dieu et le don de Dieu ou ce qui est donné.
Lui qui répartit ses dons à chacun des fidèles et n'est pas lui-même partagé, mais qui est
donné indivis à chacun.
D'où l'affirmation d'Augustin, là où Jean dit que l'Esprit est donné au Christ sans mesure
: « Mais à tous les autres il est partagé, certes pas l'Esprit lui même, mais ses dons ». »
C'est précisément ce point qui a attiré l'attention de Martin Luther, puisque justement pour lui la
charité n'est pas une morale, mais un vécu, quelque chose que l'on ressent et qui doit être gratuit,
non pas tendu vers une récompense.
Mieux encore : on ne peut pas trouver appui seul, ce n'est que dans le tout qu'on peut exister. On
attribue souvent à Martin Luther une inquiétude abstraite, une quête de rapport à Dieu.
En réalité, c'est parce qu'il se situe dans la tradition de la théologie allemande, et non pas en ayant
cherché une inspiration abstraite chez Augustin, qu'il remodèle l'interprétation du christianisme.
Tant qu'on a pas trouvé un lien avec Dieu, tout est perdu ; dès 1516, Martin Luther formulait cette
sentence reflétant sa propre vision du monde :
« Se tenir debout par ses propres forces, j'ai moi aussi été dans cette erreur. »
Trouver un moyen de ne pas perdre pied dans le monde matériel, non pas choisir la morale mais la
vivre, voilà ce qui était son objectif. Seul l'accès au Saint-Esprit le permet ; Martin Luther est ici
très clair :
17
« Ceci est très certain qu'on ne peut pas pénétrer les Saintes Écritures ni par l'étude ni
par l'intelligence... Il n'y a pas de maître des paroles divines, sinon l'auteur de la
Parole. »
Tout dépendait de la foi et de la foi seule. Voici également comment, dans une lettre datant de 1530,
Martin Luther présente le symbole qu'il a choisi pour sa théologie.
« La croix vient en premier, noire, et dans le cœur avec sa couleur naturelle, pour me
rappeler que c'est la foi dans le Crucifié qui sauve.
Car celui qui croit de tout son cœur sera justifié. Bien qu'il s'agisse d'une croix noire, qui
mortifie et doit faire mal, elle maintient le cœur dans sa couleur, n'altérant pas la nature.
En effet la croix ne tue pas, mais elle maintient en vie. Le cœur repose au milieu d'une
rose blanche pour montrer que la foi donne la joie, la consolation, et la paix.
C'est pourquoi la rose est blanche et non rouge, car le blanc est la couleur des esprits et
de tous les anges. Cette rose se trouve sur un arrière-plan de la couleur du ciel, car cette
joie dans l'esprit et dans la foi est le début de la future joie céleste, qui est déjà comprise
à travers la notion et l'Espérance, mais qui n'est pas encore manifestée.
Et dans ce fond se trouve un anneau d'or, qui dure éternellement et n'a pas de fin comme
la sainteté au ciel, et qui est le plus précieux des minerais comme l'éternité vaut plus que
toute la joie et tous les biens. »
18
A ce titre, Martin Luther enseigna à l'université de Wittenberg, commentant de 1513 à 1516
le Psautier, ainsi que l'Épître aux Romains en 1515 et en 1516.
Et à l'opposé de l'expérience romaine, il est connu que, durant ce parcours, Martin Luther exprima
un malaise existentiel. Dans un regard porté a posteriori, Martin Luther raconte cette inquiétude qui
le travaillait à l'initial :
« Quand j'étais moine, je pensais que c'en était fait de mon salut sitôt qu'il m'arrivait de
sentir la concupiscence de la chair, c'est-à-dire une impulsion mauvaise, un désir, un
mouvement de colère, de haine ou d'envie contre un de mes frères... La concupiscence
revenait perpétuellement. Je ne savais trouver de repos. J'étais constamment crucifié par
des pensées comme celles-ci : « Voilà que tu es encore travaillé par l'envie,
l'impatience ». »
Mais cela poursuivit par la suite, avec une accentuation sur la psychologie résolument nouvelle par
rapport à la froideur catholique, où il suffisait de se placer correctement dans la hiérarchie cosmique
pour être lié à Dieu.
Voici ce que dit Martin Luther dans ses Sept psaumes de la pénitence, de 1517 :
« Ô Dieu, jusques à quand ? Pour tous ceux qui souffrent, le temps est long ; en
revanche, il est court pour ceux qui sont dans la joie...
Il est immensément long pour ceux qui connaissent cette douleur intérieure de l'âme qui,
du fait de l'abandon et du renoncement de Dieu, est ressentie comme on le dit fort bien :
une heure au purgatoire est plus cruelle que mille années de peines corporelles sur la
terre.
Ainsi il n'est pas de souffrance plus grande que la souffrance, matériellement ressentie,
de la conscience, qui a lieu quand Dieu, c'est-à-dire la vérité, la justice, la sagesse, etc.,
renonce, et qu'il ne reste plus rien que péché, ténèbres, plaintes et lamentations. »
C'est au point que si ces peines arrivaient leur extrémité ou si elles duraient une demi-
heure ou même la dixième partie d'une heure, on en périrait totalement et les os seraient
tous réduits en cendres.
Alors Dieu apparaît horriblement irrité et avec lui la naure entière. Alors on ne voit
aucune fuite possible, aucune consolation, ni au-dedans ni au-dehors, mais de toutes
parts un réquisitoire sans pitié. »
Cette inquiétude n'est pas celle d'un paysan : c'est celle de quelqu'un vivant désormais dans les
villes, étant en rupture avec les modalités répétitives de la vie paysanne arriérée culturellement, et
19
se posant des questions incessantes pour trouver une base à sa propre vie.
On a ici l'expression de l'urbanisation des pays allemands, du développement intellectuel des
couches éclaires. De fait, les pays allemands avaient connu un vaste développement universitaire.
L'université de Prague fut fondé en 1348, celle de Vienne en 1365, celle d'Heidelberg en 1386, celle
de Cologne en 1388, celle d'Erfurt en 1392, celle de Wurzbourg en 1402, celle de Leipzig en 1409,
celle de Rostock en 1419, celle de Greifswald en 1456, celles de Fribourg et Trèves en 1457, celle
de Bâle en 1460, celle d'Ingolstadt en 1472, celles de Tubingue et de Mayence en 1477, celle de
Wittenberg en 1502, celle de Francfort sur l'Oder en 1506.
Dieu est ici un point d'appui ; ce qu'on appelle la chute, c'est la perte totale de repères. La
conscience, livrée à elle-même en dehors des travaux des champs ou de la froide scolastique des
monastères, est torturée et en quête de repères, de point d'appui.
C'est la quête existentielle d'une base permettant le raisonnement. Du point de vue matérialiste
dialectique, c'est la preuve que l'être humain ne pense pas et que ses raisonnements sont le reflet de
la réalité qui a besoin d'être saisi.
Pour Martin Luther, c'est un tourment terrible qui ne peut trouver sa résolution que dans la liaison
au Saint-Esprit, permettant de s'autodépasser, de se nier pour se réaliser. Dans La liberté du chrétien,
en 1525, Martin Luther conclura ainsi de la manière suivante :
« De tout cela, il résulte en conclusion qu'un chrétien ne vit pas en lui-même, mais dans
le Christ et dans son prochain : dans le Christ par la foi, dans le prochain par la charité.
Par la foi, il s’élève au-dessus de lui-même en Dieu; de Dieu, il redescend au-dessous de
lui-même par la charité, tout en demeurant toujours en Dieu et dans l’amour de Dieu. »
Voici également un chant écrit par Martin Luther en 1523, Nun freut euch, lieben Christen
g’mein (Désormais réjouissez-vous, chers chrétiens ensemble), exprimant ce besoin
d'affermissement :
« Désormais réjouissez-vous, chers chrétiens ensemble,
et laissons-nous joyeusement jaillir,
comme nous sommes consolés et tous en un
chanter avec envie et amour
20
Le péché avait pris possession de moi.»
Et voici le cantique extrêmement connu écrit par Martin Luther à la fin des années 1520, inspiré de
la Psaume 46, Ein feste Burg ist unser Gott (C'est un rempart que notre Dieu) :
« C'est un rempart que notre Dieu :
Si l'on nous fait injure,
Son bras puissant nous tiendra lieu
De cuirasse et d'armure.
L'ennemi contre nous
Redouble de courroux :
Vaine colère !
Que pourrait l'adversaire ?
L’Éternel détourne ses coups
21
Cependant, la mystique rhénane était un phénomène intellectuel-théologique, qui n'avait pas encore
d'espace pour exister sur le plan idéologique, culturel et social. Cela ne veut pas dire qu'il n'y avait
pas déjà de brutales irruptions contestataires par l'intermédiaire de la religion.
Un exemple connu fut, en 1476, le berger Hans Böhm, qui affirma avoir des visions, pensant voir la
Vierge Marie, commençant à prêcher dans les environs de là où il vivait. Il affirma que chacun
devait lui-même travailler pour gagner sa vie, qu'il ne devait plus y avoir de couches sociales
privilégiées que la terre, les forêts, les eaux, relevaient de la propriété collective.
Il attira jusqu'à 70 000 personnes en pèlerinage à Niklashausen pour venir le voir et lorsqu'il appela
à un prochain prêche réservé aux hommes, devant qui plus est venir armé, afin d'écouter un
message particulier de la Vierge Marie, il fut arrêté.
34 000 hommes venus au prêche furent désarçonnés, et 16 000 décidèrent d'aller demander sa
libération au château, obtenant même la satisfaction des revendications, pour se faire massacrer,
arrêter ou mettre en fuite une fois dispersés sur la route pour retourner chez eux. Hans Böhm fut lui
brûlé sur un bûcher.
La rumeur populaire voulut qu'il se soit transformé en colombe et y ait échappé, devant revenir le
dimanche pour un prêche, ce qui n'arriva bien entendu pas et mit un terme à cette première grande
rébellion paysanne.
C'est un exemple fameux masque un nombre très significatif de contestations théologiques, de
révoltes paysannes, de contestations de la chevalerie appauvrie, d'agitation chez les travailleurs des
corporations, de mécontentement profond dans la chevalerie appauvrie, d'esprit contestataire chez
les patriciens des villes, d'ambition démesurée chez les princes électeurs.
Car l'Allemagne n'existait pas ; les pays germaniques étaient morcelés en un nombre très important
de principautés. Les princes les plus importants étaient dit électeurs, car votant dans le cadre du
Saint Empire Germanique, une supra-entité déconnectée de tout lien local, avec un empereur aux
visées cosmopolites.
Le pays était divisé en plusieurs cercles, eux-mêmes subdivisés de manière significative. Les pays
allemands étaient ainsi constitués du Cercle de Bavière, du Cercle de Souabe, du Cercle du Haut-
Rhin, du Cercle du Bas-Rhin-Westphalie, du Cercle de Franconie, du Cercle de Basse-Saxe, du
Cercle de Bourgogne, du Cercle d'Autriche, du Cercle de Haute-Saxe, du Cercle électoral du Rhin.
Rien que dans le Cercle électoral du Rhin, par exemple, on trouve le duché d'Aremberg, le comté de
Nassau-Beilstein, le Bailliage de Coblence, l'électorat de Cologne, la ville libre de Gelnhausen, le
comté du Bas-Isenburg, le comté d'Isenburg-Grenzau, le comté d'Isenburg-Neumagen, l'électorat de
Mayence, le Comté de Neuenahr, le comté palatin du Rhin, le Burgraviat de Rheineck, l'Abbaye
Saint-Maximin de Trèves, la Maison de Thurn und Taxis formant par la suite une principauté,
l'Électorat de Trèves.
Ainsi, l'Allemagne, à l'époque de Martin Luther, était très loin d'être unifiée. Ce n'est cependant pas
tout. La dépendance religieuse à l’Église romaine exerçait une pression économique et politique de
plus en plus grande.
22
C'est cet aspect là qui va faire de la démarche de Martin Luther le titan de l'affirmation nationale
allemande. Ce que Martin Luther exprime, très concrètement, ce sont les intérêts de la noblesse
allemande, ainsi que des commerçants et des marchands, dans les villes. Il porte les intérêts du
début du capitalisme, qui amorcent la naissance de la nation.
Cela se lit parfaitement quand on voit que l'un de ses trois écrits majeurs est À la noblesse
chrétienne de la nation allemande, où en 1520 il appelle celle-ci a avoir une « intention droite et
spirituelle, pour le plus grand bien de la malheureuse Église ».
Il est frappant que, dans les revendications de Martin Luther, dans la forme de ses interventions, la
question religieuse est réduite à la question nationale allemande. La théorie des « trois murailles »
qui est formulée dans À la noblesse chrétienne de la nation allemande en témoigne.
Ces trois murailles qui protègent l’Église romaine sont les suivantes :
- l'immunité complète de l’Église romaine par rapport aux forces laïques ;
- le monopole de l'interprétation de l’Église romaine ;
- le contrôle des conciles par l’Église romaine.
C'est au nom de la défense des intérêts allemands face à l’Église romaine que Martin Luther remet
en cause le monopole religieux. C'est cela qui explique sa conception selon laquelle :
« On a inventé que le pape, les évêques, les prêtres, les gens des monastères seraient
appelés état ecclésiastique ; les princes, les seigneurs, les artisans et les paysans, état
laïque, ce qui est certes une fine subtilité et une belle hypocrisie.
Mais personne ne doit se laisser intimider par cette distinction, pour cette bonne raison
que tous les chrétiens appartiennent vraiment à l’état ecclésiastique ; il n’existe entre
eux aucune différence, si ce n’est celle de la fonction, comme le montre Paul en disant
(I Corinthiens XII) que nous sommes tous un seul corps, mais que chaque membre a sa
fonction propre, par laquelle il sert les autres, ce qui provient de ce que nous avons un
même baptême, un même Évangile et une même foi et sommes tous également
chrétiens, car ce sont le baptême, l’Évangile et la foi qui seuls forment l’état
ecclésiastique et le peuple chrétien (…).
Aussi est-ce là une légende que, dans leur impudence, ils ont fabriquée de toutes pièces
et ils ne peuvent pas même citer une seule syllabe pour prouver qu'il appartient au Pape
seul d'interpréter l’Écriture ou de confirmer leur interprétation ; ils se sont arrogé ce
pouvoir.
Et lorsqu'ils prétendent que ce pouvoir fut donné à Saint Pierre en même temps que lui
furent donné les clefs, il est tout à fait évident que les clefs ne furent pas données au
seul Saint Pierre, mais à toute la communauté.
En outre, les clefs sont destinées à lier et à délier non pas en matière de doctrine ou de
gouvernement, mais seulement en ce qui concerne le péché et ce qu'ils s'attribuent de
plus ou d'autre au sujet des clefs n'est qu'invention dénuée de fondement (Math. 18, 18 –
Jean 20,23) (…).
23
Ils sont obligés de reconnaître qu'il existe parmi nous de bons Chrétiens qui possèdent la
foi, l'esprit, l'intelligence, la parole, l'intention véritables du Christ, eh bien ! Pourquoi
devrait-on rejeter leur parole et leur intelligence et suivre le Pape qui n'a ni foi ni
esprit ? N'est-ce pas la négation de toute la foi et de toute l’Église chrétienne ? »
Il s'avère donc que les laïcs n'auraient pas à être mis de côté, que l’Église ne saurait exister de
manière extérieure à eux.
A l'arrière-plan, il y a question des annates, une année (ou une demi-année selon les moments) de
bénéfices religieux locaux devant être envoyé au pape à chaque nouvelle nomination à haut poste.
Voici la dénonciation de Martin Luther à ce sujet :
« Les Empereurs et les Princes allemands ont autorisé autrefois le Pape à percevoir des
Annates sur tous les bénéfices de la Nation allemande, c'est-à-dire, moitié de la
première annuité rapportée par chaque bénéfice, mais l'autorisation a été accordée afin
de donner au Pape le moyen de rassembler, grâce à cette importante contribution, un
trésor pour mener la lutte contre les Turcs et les infidèles, pour protéger la Chrétienté
afin que la lutte ne pèse pas trop lourdement sur la seule noblesse mais que le clergé
puisse aussi fournir un peu d'aide.
Cette bonne et naïve intention de la nation allemande, les Papes l'ont si bien exploitée
que, depuis plus de cent ans, ils perçoivent cette contribution et qu'ils en ont fait un
impôt obligatoire et un revenu régulier ; ils ne se sont pas contentés de la lever, mais ils
s'en sont servi pour fonder des charges et des emplois à Rome, et en rémunérer chaque
année les titulaires, comme on ferait avec les revenus d'un legs.
Quand on reparle de faire la guerre contre les Turcs, ils envoient une délégation pour
ramasser de l'argent ; combien de fois aussi n'ont-ils pas promulgué des indulgences,
toujours sous couleur de faire la guerre contre les Turcs, car ils pensent que les
Allemands resteront indéfiniment des archifous fieffés qui ne cesseront pas de donner
de l'argent et alimenteront leur cupidité sans nom, bien qu'ils voient clairement que ni
les annates, ni l'argent des indulgences, ni aucun autre, que pas un[e pièce de] heller
n'est employé contre les Turcs, mais que tout tombe dans le sac qui n'a pas de fond.
Ils mentent et dupent, ils contractent et concluent avec nous des traités que pas une
seconde ils ne songent à respecter. Et après cela, c'est le nom sacré du Christ et celui de
Saint Pierre qui sont mis en cause.
Et du moment que l'on abuse des annates sans aucune vergogne et que les engagements
pris ne sont pas tenus, ils ne devraient pas tolérer qu'au mépris de tout droit le pays et
les gens soient écorchés et ruinés si pitoyablement, mais décider par un édit de
l'Empereur ou de toute la Nation que les annates soient réservées ou au contraire
abrogées.
Car du moment qu'ils ne tiennent pas les engagements pris, ils n'ont pas droit aux
24
annates ; et les Évêques et les Princes ont pour devoir de châtier leur pillage et leur
brigandage, ou du moins de les rendre impossibles, ainsi que l'exige le droit. Il faut que
par là, ils prêtent le concours de leur force au Pape qui peut-être se sent trop faible en
présence d'un pareil désordre, ou alors, s'il prétendait consolider et maintenir cet état de
choses, il faut qu'ils résistent et s'opposent à ces efforts comme à ceux d'un loup et d'un
tyran, car il n'a pas de pouvoir pour faire le mal ou défendre une mauvaise cause. »
Martin Luther, en attaquant Rome, a synthétisé une exigence qui était celle de l'ensemble des
couches sociales allemandes, en particulier des couches pré-capitalistes des villes et de la chevalerie
appauvrie, subissant l'alliance étroite de l'empire et de l’Église catholique romaine.
De fait, quant après sa publication des 95 thèses en 1517, également envoyés à l'archevêque-
électeur de Mayence Albert de Brandebourg pour qu'il rejette les « indulgences » du pape Léon X
destinés à financer la construction de la basilique Saint-Pierre, il est convoqué à ce sujet, il pense
que son sort scellé.
Partant en octobre 1518 à Augsbourg, où le légat Cajetan l'a convoqué et exige qu'il se rétracte,
Martin Luther pense que tout est fini ; comme il le racontera par la suite :
« J'avais constamment le bûcher devant les yeux. Désormais tu dois mourir, me disais-
je. »
La popularité nationale énorme qu'avait acquis Martin Luther le protégea toutefois. Il explicita alors
son point de vue dans une série de documents : Le Sermon sur les indulgences et la grâce fut réédité
23 fois entre 1518 et 1520, une trentaine d'autres écrits connurent pour la même période 370
éditions, soit au moins 250 000 exemplaires.
On peut voir ici comment l'initiative de Martin Luther profita, contrairement aux hussites et aux
taborites, de la diffusion de l'imprimerie. Voici comment lui-même saluait ce qui allait s'avérer un
formidable outil :
« L'imprimerie est le dernier et suprême don, car, par elle, Dieu veut faire connaître à
toute la terre l'affaire de la vraie religion, jusqu'au terme de ce monde, et la répandre
dans toutes les langues.
Martin Luther fut ici le titan de la démocratie. Il avait su se tourner vers le peuple, au sens où il
25
s'adresse à tous les pays allemands, forgeant leur unité nationale sur le plan idéologique. C'est en ce
sens qu'il traduisit le Nouveau Testament en 1521, en onze semaines, la Bible complète en langue
allemande étant publiée en 1534.
Voici comment lui-même présente, en 1530, la manière avec laquelle il a traduit, contribuant à
l'unification de la langue allemande :
« Il faut interroger la mère dans sa maison, les enfants dans la rue, l'homme du commun
sur la place du marché, et considérer leur bouche pour savoir comment ils parlent, afin
de traduire d'après cela ; alors ils comprennent et remarquent que l'on parle allemand
comme eux. »
C'est une véritable ligne de masses. On comprend que Martin Luther devint un symbole national ; à
sa sortie récente en tant que jouet playmobil, le « Martin Luther » se vendit à 34 000 exemplaires en
72 heures, pour atteindre 750 000 ventes, le plus grand succès de la marque.
Cette vague était tellement informe que l’Église catholique romaine l'avait donc sous-estimé à
l'initial. Alors que les 95 thèses datent de 1517, il faut attendre 1520 pour avoir une ferme réaction
papale avec la Bulla contra errores Martini Lutheri et sequacium (Bulle contre les erreurs de Martin
Luther et ses disciples), connu sous le nom de Exsurge Domine (« Lève-toi, Seigneur [car un renard
ravage la vigne] ») qui forme son incipit.
41 thèses de Luther y étaient dénoncées ; les voici :
« 1. C’est une opinion hérétique mais commune que les Sacrements de la Nouvelle Loi
donnent une grâce de pardon à ceux qui ne créent pas d’obstacle.
2. Nier que, chez un enfant après son baptême, le péché demeure, c’est de traiter avec
mépris à la fois Paul et le Christ.
3. Les sources inflammables du péché, même s'il n'y a pas eu de péché actuel, retardent
le départ de l’âme du corps pour son entrée au ciel.
4. Pour quelqu’un sur le point de mourir, une charité imparfaite entraîne nécessairement
une grande crainte qui, à elle seule, est suffisante pour produire la peine du purgatoire et
empêcher l'entrée dans le royaume.
6. La contrition, qui est acquise par la discussion, la collecte et la détestation des péchés,
par laquelle on réfléchit sur ses années dans l'amertume de son âme, en méditant sur la
gravité des péchés, leur nombre, leur bassesse, la perte de la béatitude éternelle et
l'acquisition de la damnation éternelle, cette contrition fait de lui un hypocrite et, en
effet, un grand plus pécheur.
7. C’est un proverbe des plus véridiques et la doctrine sur les contritions la plus
remarquable jusqu'à présent : « Ne plus le faire à l'avenir est la pénitence la plus élevée ;
c’est la meilleure pénitence, c’est une nouvelle vie ».
26
8. En aucun cas, vous ne pouvez présumer confesser les péchés véniels, ni même tous
les péchés mortels, parce qu'il est impossible que vous connaissiez tous les péchés
mortels. Ainsi, dans l'Église primitive, seuls les péchés mortels manifestes étaient
confessés.
9. Tant que nous souhaitons confesser tous les péchés sans exception, nous ne faisons
rien d'autre que souhaiter ne laisser rien à la Miséricorde de Dieu à pardonner.
10. Les péchés ne sont pardonnés que si celui se confesse croit qu'ils sont pardonnés
lorsque le prêtre les pardonne; au contraire, le péché demeure à moins que celui qui se
confesse nn croit qu’il a été pardonné ; car, en effet, la rémission des péchés et l'octroi
de la grâce ne suffisent pas mais il est nécessaire de croire aussi qu’il y a eu pardon.
11. En aucun cas, pouvez-vous être rassuré d'être absous à cause de votre contrition
mais à cause de la Parole du Christ : « Tout ce que vous délierez, etc ». Par conséquent,
je dis, ayez confiance que vous avez obtenu l'absolution du prêtre et croyez fermement
que vous avez été absous et vous serez vraiment absous quoiqu’il en soit de la
contrition.
12. Si, par une impossibilité, celui qui s’est confessé n’était pas contrit ou que le prêtre
n’a pas donné l’absolution sérieusement mais d'une manière joviale, si pourtant il estime
qu’il a été absous, il a été vraiment absous.
14. Nul ne doit répondre à un prêtre s’il est contrit, ni le prêtre s’en renseigner.
16. Il semble avoir été décidé que l'Église en Concile commun ait établi que les laïcs
devraient communier sous les deux espèces ; les Bohémiens qui communient sous les
deux espèces ne sont pas hérétiques mais schismatiques.
17. Les trésors de l'Église à partir desquels le Pape accorde des indulgences ne sont pas
les mérites du Christ ni des saints.
18. Les indulgences sont des pieuses fraudes des fidèles et des rémissions de bonnes
œuvres ; et elles sont parmi le nombre de ces choses qui sont autorisées et non du
nombre de celles qui sont avantageuses.
19. Les indulgences ne sont d'aucune utilité pour ceux qui en gagnent vraiment pour la
rémission de la peine due au péché actuel commis à la vue de la justice divine.
20. Ils sont séduits ceux qui croient que les indulgences sont salutaires et utiles pour le
27
fruit de l'esprit.
21. Les indulgences ne sont nécessaires que pour les crimes publics et ne sont à juste
titre concédées qu’aux rudes et aux impatients.
22. Pour six types d'hommes, les indulgences ne sont ni utiles ni nécessaires ; à savoir,
pour les morts et ceux qui vont mourir, les infirmes, ceux qui sont légitimement
entravés, ceux qui n’ont pas commis de crimes, ceux qui ont commis des crimes mais
pas publics, et ceux qui se consacrent à des choses meilleurs.
23. Les excommunications ne sont que des sanctions externes et elles ne privent pas
l'homme des prières spirituelles communes de l'Église.
24. Les Chrétiens doivent apprendre à chérir les excommunications plutôt que de les
craindre.
25. Le Pontife Romain, successeur de Pierre, n’est pas le Vicaire du Christ sur toutes les
églises de l'ensemble du monde, institué par le Christ Lui-même dans le Bienheureux
Pierre.
26. La Parole du Christ à Pierre : « Tout ce que vous délierez sur la terre… etc »
couvraient uniquement les choses liées par Pierre lui-même.
27. Il est certain que ce n’est pas du pouvoir de l'Église ou du Pape de décider des
articles de foi et encore moins sur les lois de la morale ou des bonnes œuvres.
28. Si le Pape avec une grande partie de l'Église pensaient ceci ou cela, il ne se
tromperait pas ; et encore, ce n’est pas un péché ou une hérésie de penser le contraire,
en particulier sur toute question non nécessaire pour le salut, jusqu'à ce qu’une
alternative soit condamnée et qu’une autre soit approuvée par un Concile général.
29. Une façon a été conçue pour que nous puissions affaiblir l'autorité des Conciles,
pour contredire librement leurs actions, pour en juger les décrets et déclarer hardiment
tout ce qui semble vrai, que ce fut approuvé ou désapprouvé par tout Concile que ce
soit.
30. Certains articles de Jean Hus, condamnés au Concile de Constance, sont des plus
Chrétiens, entièrement vrais et évangéliques ; ceux-là, l'Église universelle ne pouvait
pas les condamner.
33. Que les hérétiques soient brûlés, c’est contre la volonté de l'Esprit.
34. Aller à la guerre contre les Turcs, c’est résister à Dieu qui punit nos iniquités à
travers eux.
35. Personne n’est certain qu’il ne pèche pas toujours mortellement, en raison du vice le
28
plus caché de l’orgueil.
36. Après le péché, le libre arbitre est une question de titre seulement ; et aussi
longtemps que quelqu’un fait ce qui est en lui, il pèche mortellement.
37. Le purgatoire ne peut pas être prouvé par l'Écriture Sainte qui est dans le canon.
38. Les âmes du purgatoire ne sont pas sûres de leur salut, du moins pas toutes ; et il n’a
été prouvé ni par des arguments ni par les Écritures qu'elles ne sont plus capables de
mériter davantage ou de croître en charité.
39. Les âmes du purgatoire pèchent sans arrêt aussi longtemps qu'ils cherchent le repos
et abhorrent la peine.
40. Les âmes libérées du purgatoire par les suffrages des vivants sont moins heureuses
que si elles avaient fait satisfaction par elles-mêmes.
41. Les prélats ecclésiastiques et les princes séculiers n’agiraient pas mal s'ils
détruisaient tous les sacs d'argent de la mendicité. »
Martin Luther table donc, à ce moment-là, sur ce qu'il pense représenter la nation allemande :
l'empereur, les rois et les princes ».
Cependant, la situation va s'avérer fort différente lorsqu'il se rend à la convocation – à Augsbourg,
29
car refusant d'aller à Rome - faite en octobre 1518 faite par le cardinal Jacques de Vico, dont le
prénom est devenu Thomas à son entrée en religion et connu sous le nom de Cajétan, car originaire
de Gaète.
La discussion ne fait que marquer les différences et Martin Luther s'enfuit dans la nuit du 20
octobre 1518. Le 11 décembre, Martin Luther parle dans une lettre du pape comme « véritable
Antéchrist » et il tient de nouveau tête au point de vue catholique romain lors de la disputatio de
Leipzig en juillet 1519 entre Jean Eck et Martin Luther, qui remplaça Andreas Bodenstein dit
Carlstadt ayant le dessous dans la première phase.
Jean Eck accusa Martin Luther de hussitisme, ce qui surprit celui-ci découvrant alors son illustre
prédécesseur de Bohême, affirmant alors :
« Nous sommes tous hussites sans l'avoir su. Saint Paul et saint Augustin sont aussi de
parfaits hussites. »
Après l'excommunication de Martin Luther qui survint ensuite, la position de l'empereur était donc
attendue. Martin Luther fut alors convoqué par une lettre du 6 mars 1521 à la Diète de Worms,
assemblée extraordinaire des prince-électeurs, des conseiller privés et du conseil des villes
d'Empire.
Arrivé le 16, sa comparution commença le lendemain et il tint tête au jeune empereur Charles-
Quint, concluant notamment avec ces paroles connues :
« A moins d'être convaincu par l témoignage de l'Écriture et par des raisons évidentes –
car je ne crois ni en l'infaillibilité du pape ni en celle des conciles – il est manifeste
qu'ils se sont souvent trompés et contredits – je suis lié par les textes bibliques que j'ai
apportés, et ma conscience est prisonnière de la Parole de Dieu.
30
intentions de l'empereur, car cela aurait renforcé son pouvoir.
Et comme l'empereur ne disposait que d'une superstructure sans implantation locale administrative,
ses décisions ne pouvaient être appliqués en tant que tel, de toutes façons.
Il fallait trouver un terrain d'entente avec les princes électeurs favorables à Martin Luther ; il était de
toutes façons tout à fait dans l'intérêt des États allemands de disposer d'une Reformatio ecclesiae in
capite ac membris, c'est-à-dire d'une réforme de la tête et des membres de l’Église. Cela allait dans
un sens national unanimement soutenu par les partisans de la nation allemande.
Cela est d'autant plus vrai que les princes électeurs voyaient tout intérêt à s'approprier les richesses
de l’Église, tout comme la bourgeoisie naissante voyait d'un bon œil l'effondrement de l’Église,
cette force féodale.
Quelle que soit la manière souhaitée pour cela, il était d'ailleurs trop tard ; fermer la porte à Martin
Luther, c'était peut-être définitivement refermer cette perspective en général.
A cela s'ajoutait une autre considération stratégique : l'absence de répression contre Martin Luther
aboutissait immanquablement à une profonde tension entre l'empereur et le pape. Cela empêchait
leur union écrasante pour les pays allemands et c'était donc autant de gagné.
Pour autant, était-il possible d'accepter l'hégémonie des Princes électeurs ?
Ils faisaient la guerre et la paix de leur propre chef, entretenaient des armées
permanentes, convoquaient des diètes et imposaient des contributions. Ils avaient déjà
soumis à leur autorité une grande partie de la petite noblesse et des villes.
Ils employaient constamment tous les moyens en leur pouvoir pour annexer à leurs
territoires le reste des villes et des baronnies non médiatisées.
Par rapport à celles-ci, ils faisaient œuvre de centralisation, comme ils faisaient œuvre
de décentralisation par rapport au pouvoir d'Empire.
À l'intérieur, leur gouvernement était déjà très arbitraire. La plupart du temps ils ne
convoquaient les états que lorsqu'ils ne pouvaient pas se tirer d'affaire autrement. Ils
décrétaient des impôts et des emprunts selon leur bon plaisir.
Le droit pour les états de voter l'impôt était rarement reconnu et plus rarement encore
exercé. Et même alors, le prince avait ordinairement la majorité, grâce aux deux états
qui n'étaient pas soumis à l'impôt, mais qui en profitaient, la chevalerie et le clergé.
Le besoin d'argent des princes augmentait avec le luxe et le train grandissant de leur
31
Cour, avec la constitution des armées permanentes et les dépenses croissantes du
gouvernement.
Les impôts devinrent de plus en plus lourds. Les villes en étaient, la plupart du temps,
garanties par leurs privilèges. Tout le poids en retombait sur les paysans, tant sur ceux
des domaines du prince que sur les serfs, les corvéables et les tenanciers des chevaliers
vassaux.
Quand les impôts directs ne suffisaient pas, on faisait appel aux impôts indirects.
Les manœuvres les plus raffinées de l'art financier étaient employées pour combler les
trous du fisc. Quand tout cela ne suffisait pas encore, quand on ne pouvait plus rien
mettre en gage, et qu'aucune ville libre impériale ne voulait plus donner de crédit, on
recourait aux pires des opérations frauduleuses, on frappait de la monnaie frelatée, on
établissait des cours forcés, hauts ou bas, selon que cela convenait au fisc.
Le commerce des privilèges citadins ou autres, qu'on reprenait ensuite de force pour les
revendre au prix fort, l'exploitation de toute tentative d'opposition comme prétexte à
toute sorte de rançons et de pillages, etc., étaient également, à cette époque, des sources
de revenus fructueuses et quotidiennes pour les princes.
Enfin, la justice était également pour eux un article de commerce permanent et non
négligeable. Bref, les sujets de cette époque, qui avaient, en outre, à satisfaire la cupidité
des baillis et autres fonctionnaires du prince, jouissaient pleinement des bienfaits du
système « paternel » de gouvernement. »
On comprend immédiatement le problème. Les forces favorables à Martin Luther voyaient bien
qu'autant il n'était pas possible historiquement de « passer le tour », autant soutenir de manière
unilatérale les Princes électeurs aboutiraient à un renforcement unilatéral de leur pouvoir, la
Réforme se limitant alors à l'appropriation des biens de l’Église catholique romaine.
Toutes les forces hostiles à cela vont alors se mettre en branle : la chevalerie, les patriciens, les
bourgeois, les plébéiens, les paysans.
Qui plus est, l'empereur lui-même va intervenir pour bloquer ce qui serait un saut qualitatif pour les
princes électeurs.
Cela va provoquer une onde de choc qui va alors frapper le pays à court, moyen et long termes.
La révolte de la chevalerie
L'intégration de la dynamique de Martin Luther dans le giron des Princes électeurs provoqua un
remous général dans la chevalerie. Cette noblesse n'ayant pas réussi à s'élever comme les Princes
électeurs voyait son sol s'effondrer sous ses pieds.
L’Église catholique, par ses possessions et ses prérogatives, formait un concurrent puissant à ses
propres intérêts. Les succès internationaux de l'empereur renforçait la perspective d'un empire
cosmopolite, passant outre la noblesse allemande historique.
Le capitalisme se développant généralisait l'utilisation de l'argent et la noblesse ne pouvait plus se
32
contenter de vivoter à l'écart, en profitant de biens matériels amassés dans l'entourage immédiat. Sa
propre consommation grandissante exigeait des moyens financiers, qui disparaissaient.
Même sur le plan militaire, la chevalerie avait perdu sa fonction principale. Il faut bien comprendre
ici que les chevaliers, auparavant fer de lance des batailles gérées par la haute aristocratie, avaient
perdu leur fonction centrale.
Les chevaliers avaient notamment été défaits par les nouvelles tactiques des armées composées de
masses bourgeoises et paysanne, lors des batailles de Morgarten (1315) et de Sempach (1386) qui
libérèrent la Suisse des Habsbourg.
L’importance international de cet exemple suisse est très largement sous-estimée et il va de soi
qu’ici, cette situation conditionne également la formation de la nation suisse et de ses mentalités. Ce
moment-clef est la base pour comprendre l'identité nationale suisse dans sa formation historique,
lors de son décrochage des pays allemands qui formeront par la suite l'Allemagne et l'Autriche.
Les défaites face à l’envahisseur ottoman avait également montré l’ampleur du caractère suranné de
la chevalerie, à quoi s’ajoutent bien sûr la découverte de la poudre et sa généralisation sur le plan
militaire.
On comprend que la chevalerie, appauvrie, n'hésita pas à basculer dans le brigandage, voyant sa
situation toujours plus désespérée.
Voici un aperçu de cette situation, présentée par Friedrich Engels dans La guerre des paysans en
Allemagne :
« La noblesse moyenne avait presque complètement disparu de la hiérarchie féodale du
moyen âge.
Une partie de ses membres étaient devenus de petits princes indépendants, les autres
étaient tombés dans les rangs de la petite noblesse.
Une grande partie était déjà complètement réduite à la misère et vivait seulement du
service des princes, dans des emplois militaires ou civils.
Une autre était dans la vassalité et dans la dépendance des princes. La minorité était
dans la dépendance directe de l'Empire.
Tout comme celle des artisans de Nuremberg, l'existence des chevaliers fut rendue
superflue par les progrès de l'industrie. Leurs besoins d'argent contribuèrent
considérablement à leur ruine.
Le luxe déployé dans les châteaux, la splendeur dont on rivalisait dans les tournois et les
fêtes, le prix des armes et des chevaux, augmentèrent avec les progrès du
33
développement social, alors que les sources de revenus des chevaliers et des barons
n'augmentaient que très peu, ou même pas du tout. Les guerres privées, avec leurs
inévitables pillages et rançons, le brigandage de grands chemins et autres nobles
occupations de ce genre devinrent, avec le temps, par trop dangereux.
Les redevances et les prestations des sujets rapportaient à peine plus qu'autrefois. Pour
subvenir à leurs besoins croissants, les seigneurs durent recourir aux mêmes moyens
que les princes.
L'exploitation des paysans par la noblesse s'aggrava d'année en année. Les serfs furent
pressurés jusqu'à la dernière limite, les corvéables chargés, sous toutes sortes de
prétextes et d'étiquettes, de nouvelles taxes et prestations.
Les corvées, cens, redevances, droits de tenure, mainmorte, droit d'aubaine, etc., furent
augmentés arbitrairement, en violation de tous les anciens contrats. On refusait de
rendre la justice ou bien on la vendait, et quand le chevalier ne trouvait plus aucun
prétexte pour tirer de l'argent du paysan, il le jetait en prison sans autre forme de procès,
et l'obligeait à racheter sa liberté.
Avec les autres ordres, la petite noblesse ne vivait pas non plus en bonne intelligence.
La noblesse vassale s'efforçait de devenir noblesse d'Empire.
Celle-ci, à son tour, cherchait à conserver son indépendance. D'où des différends
continuels avec les princes. Les chevaliers enviaient le clergé, qui, bouffi d'orgueil
comme il l'était alors, leur apparaissait comme un ordre superflu, ses grands domaines et
ses immenses richesses indivisibles grâce au célibat et à la constitution de l'Église.
Avec les villes, ils étaient sans cesse aux prises. Ils leur devaient de l'argent, vivaient du
pillage de leur territoire, du détroussement de leurs marchands et de la rançon de leurs
citoyens faits prisonniers au cours des guerres. Et la lutte de la chevalerie contre tous
ces ordres se faisait d'autant plus violente que pour elle aussi la question d'argent
devenait davantage une question vitale. »
Deux figures se placèrent à la tête de la chevalerie en révolte, que Friedrich Engels définit comme
« la plus nationale » des forces : le lettré Ulrich von Hutten et le chef de guerre Franz von
Sickingen, qui historiquement sont considérés comme les hérauts de l'affirmation nationale
allemande.
Ulrich von Hutten avait fui à 16 ans une carrière d'ecclésiastique ; il part ensuite à étudier à
l'université d'Erfurt, qu'il quitte en raison de la peste pour rejoindre celle de Cologne. Il rejoint
ensuite celle de Francfort, tout juste fondé, où il commence sa carrière de poète en latin.
D'esprit aventurier, il est soutenu à un moment par la famille des Lötz, maires de la ville de
Greifwald, avec à qui il se brouille et contre qui il publie deux ouvrages polémiques en 1510,
Plaintes contre les Lötz.
Il passe ensuite à Wittenberg, à Vienne, à Padoue, Pavi, Bologne, toujours avec de nombreuses
péripéties : régulièrement dérobé ou pourchassé, tout en écrivant des ouvrages vantant la nation
allemande, ainsi que des pièces de théâtre (Saint Marc, La pêche vénitienne).
34
Il écrit ensuite une Harangue à l'empereur et un Chant de deuil où il appelle les chevaliers à venger
son frère assassiné par le duc de Wurtemberg ; son Panégyrique dédié à l'arrivée du nouvel
archevêque de Mayence est un chant patriotique.
Il prend ensuite la défense vigoureuse de Reuchlin, qui s'opposait à l'inquisition cherchant à brûler
tous les ouvrages juifs ; il devient même le « poète-lauréat de l'empire ». L'électeur de Mayence le
prend sous sa coupe, l'installe à sa cour et l'amène à Paris, avant que finalement Ulrich von Hutten
ne rejoigne son château et publie toute une série d'attaques contre l’Église catholique, dont la Triade
romaine, dénonçant la tyrannie politique, intellectuelle et bien sûr religieuse.
Voici un extrait d'une oeuvre d'Ulrich von Hutten, intitulé « Personne » :
« Tu demandes qui je suis ? Personne, héros d'illustre mémoire.
Qui a toujours existé, qui a vécu en ces temps immémoriaux où les dieux séparèrent et
organisèrent le Chaos ? Personne.
Qui peut tout ? Personne. Qui sait tout par lui-même ? Personne.
Qui vit satisfait de son sort, qui a appris à rester dam les limites de son destin ?
Personne.
Qui ose critiquer le luxe des prêtres et leur vie de débauche, qui ose critiquer le Pape
latin ? Personne.
Qui peut dénombrer les étoiles du ciel, conseille et classer les productions de la terre et
35
de la mer ? Personne.
Qui peut servir deux maîtres à la fois [allusion à un passage de la Bible]? Personne.
Qui fera une loi capable de s'imposer à tous les Allemands ? Personne.
Qui va faire la guerre aux Turcs barbares, qui fait passer le bien public avant son intérêt
privé ? Personne.
Qui, délibérément, choisit la voie la plus sûre, la conduite la plus sage ? Personne.
Qui ne commet jamais d'erreur, se tient toujours sur ses gardes ? Personne.
Qui peut se vanter de plaire toujours à la multitude stupide ? Personne, Qui reçoit la
juste récompense de ses études ? Personne.
Sa lettre à Martin Luther faisant face au pape commence par « Vivat libertas ! Alea est
jacta ! Nunc perrumpendum, perrumprendum ! », « Que vive la liberté ! Le sort en est
jeté ! Maintenant la rupture, la rupture ! »
Il s'oppose à la destruction des œuvres de Martin Luther, salue celui-ci lorsqu'il brûle la bulle papale
l’excommuniant, publiant toute une série de textes en faveur de la révolte.
Cependant, on se doute bien que la position de la chevalerie était intenable. Ni la bourgeoisie, ni les
paysans ne pouvaient lui faire confiance, alors qu'une alliance était nécessaire face aux Princes
électeurs.
Martin Luther refusa de se placer sous la protection de Franz von Sickingen.
Aussi, l'initiative d'Ulrich von Hutten et de Franz von Sickingen, aussi glorieuse qu'elle fut, reste
36
isolée et fut rapidement écrasée. Friedrich Engels raconte de manière synthétique l'échec de la
tentative de la chevalerie de lancer une offensive contre l’Église catholique, de manière unilatérale :
« Sickingen, qui était déjà reconnu comme le chef politique et militaire de la noblesse
de l'Allemagne moyenne, et Hutten fondèrent en 1522, à Landau, une ligue de la
noblesse rhénane, souabe et franconienne pour une durée de six années, soi-disant dans
un but défensif.
Sickingen rassembla une armée, en partie avec ses propres moyens, en partie avec l'aide
des chevaliers des environs, recrutant des renforts en Franconie, sur le cours inférieur du
Rhin, dans les Pays-Bas et en Westphalie et ouvrit en septembre 1522 les hostilités par
une déclaration de guerre à l'électeur-archevêque de Trèves.
Mais tandis qu'il assiégeait Trèves, ses renforts furent coupés par une intervention
rapide des princes. Le landgrave de Hesse et l'électeur du Palatinat accoururent au
secours de l'archevêque de Trèves, et Sickingen fut obligé de se réfugier dans son
château fort de Landstuhl.
Malgré tous les efforts de Hutten et de ses autres amis, la noblesse alliée, intimidée par
l'action rapide et concentrée des princes, l'abandonna à son sort. Lui-même fut
mortellement blessé rendit Landstuhl et mourut aussitôt après.
Hutten dut s'enfuir en Suisse et mourut quelques mois plus tard dans l'île d'Ufnau, sur le
lac de Zurich [en ayant rejoint la grande figure de la Réfome suisse, Huldrych Zwingli].
Il s'agissait de révolutionnaires sans révolution, car la base sociale des chevaliers, de type féodale,
était réactionnaire et ne pouvait porter quelque chose de positif.
Ce sera la raison pour laquelle Karl Marx et Friedrich Engels critiqueront le drame Franz von
Sickingen écrit par Ferdinand Lassalle, qui joua initialement un rôle important pour le mouvement
ouvrier allemand, tout en ayant des traits nationalistes allemandes très prononcés malgré ses
origines juives.
Le nationalisme allemand de type réactionnaire fera par la suite toujours de Franz von Sickingen un
de ses références centrales, interprétant la fameuse gravure Le Chevalier, la Mort et le
Diable d'Albrecht Dürer comme représentant celui-ci (plusieurs années avant sa mort), le présentant
comme un mythe, celui du dernier chevalier.
37
l'injective. A Rome, lorsque le théologien Silvestro Mazzolini da Prierio se lança dans le combat
théorique contre Martin Luther, ce dernier répondit par exemple au moyen de sarcasmes.
Le vocabulaire de Martin Luther est d'ailleurs agressif, le pape étant ni plus ni moins l'antéchrist.
Néanmoins, on trouve aussi des explications théologiques et des appels à la mobilisation. Ainsi,
lorsqu'il brûle la bulle papale, il publie dans la foulée Pourquoi les écrits du pape et de ses disciples
ont été brûlés par le docteur Martin Luther, Allemand, suivi en janvier 1521 d'une Défense de
toutes les propositions condamnées par la nouvelle bulle.
Cela tient à sa perspective mobilisatrice démocratique, qu'il formula notamment ainsi, en 1520,
dans sa polémique avec le représentant du pape à Leipzig (Von dem Papstum zu Rom wider den
hochberühmten Romanisten zu Leipzig) :
« L'Église se compose de tous ceux qui, sur terre, vivent dans la vraie foi, l'espérance et
l'amour, en sorte que l'essence, la vie et la nature de la chrétienté n'est pas d'être une
assemblée des corps, mais la réunion des cœurs dans une même foi. »
Dans l'un de ses ouvrages majeurs, De la captivité babylonienne de l'Église, il dit en 1520 :
« Le sacrement n'appartient pas aux prêtres, mais à tous. »
Voici également une formulation tout à fait dialectique, qu'il exprime dans De la liberté du
chrétien, en 1520 :
« Pour tracer une voie plus accessible aux gens d’esprit simple – c’est à eux seuls que je
suis utile – je commence par les deux propositions que voici, sur la liberté et la
servitude de l’esprit :
Le chrétien est l’homme le plus libre; maître de toutes choses, il n’est assujetti à
personne.
L’homme chrétien est en toutes choses le plus serviable des serviteurs; il est assujetti à
tous.
Ces affirmations paraissent se combattre; elles seconderont au contraire fort bien notre
dessein, pour peu que l’on découvre leur accord.
« Bien que je fusse libre, dit-il en 1 Corinthiens 9, je me suis fait le serviteur de tous » ;
et, en Romains 13, « Ne devez rien à personne, si ce n’est de vous aimer les uns les
autres ».
Or, l’amour est serviable par nature et il cède à celui qui est aimé. De même, bien que
Seigneur de toute créature, Christ est né d’une femme, il est venu se mettre sous la loi,
tout à la fois libre serviteur, tout ensemble en forme de Dieu et en forme de serviteur. »
Citons ici, pour bien comprendre l'importance capitale de cette question, l'épître aux Galates (5.13-
38
6.9) du Nouveau Testament :
« 13 Frères et sœurs, c'est à la liberté que vous avez été appelés. Seulement, ne faites
pas de cette liberté un prétexte pour suivre les désirs de votre nature propre. Au
contraire, soyez par amour serviteurs les uns des autres.
14 En effet, toute la loi est accomplie dans cette seule parole: Tu aimeras ton prochain
comme toi-même.
15 Mais si vous vous mordez et vous dévorez les uns les autres, attention: vous finirez
par vous détruire les uns les autres.
16 Voici donc ce que je dis: marchez par l'Esprit et vous n'accomplirez pas les désirs de
votre nature propre.
17 En effet, la nature humaine a des désirs contraires à ceux de l'Esprit, et l'Esprit a des
désirs contraires à ceux de la nature humaine. Ils sont opposés entre eux, de sorte que
vous ne pouvez pas faire ce que vous voudriez.
18 Cependant, si vous êtes conduits par l'Esprit, vous n'êtes pas sous la loi.
21 l'envie, [les meurtres,] l'ivrognerie, les excès de table et les choses semblables. Je
vous préviens, comme je l'ai déjà fait: ceux qui ont un tel comportement n'hériteront pas
du royaume de Dieu.
22 Mais le fruit de l'Esprit, c'est l'amour, la joie, la paix, la patience, la bonté, la
bienveillance, la foi, la douceur, la maîtrise de soi.
On a vu que Martin Luther s'était placé cependant sous l'égide des Princes électeurs, seule force à
ses yeux capable de soutenir le mouvement ; c'est le sens de L'appel à la noblesse allemande fut
publiée à Wittenberg à 4000 exemplaires à la mi-août 1520, avec des ré-impressions s'ensuivant
immédiatement.
Mais de la part de nombreux partisans de Martin Luther, c'était tout à fait secondaire par rapport au
mouvement lui-même. Ainsi, André Bodenstein, dit Carlstadt, proclama le 24 janvier 1522 le
règlement de la ville de Wittenberg, interdisant la mendicité et la prostitution, les fonds des
confréries et des couvents étant réquisitionnés pour l'entretien du culte.
Le culte des images devait être supprimé :
« Les images et autels dans l'église doivent être retirés pour éviter l'idôlatrie, car trois
39
autels sont suffisants en fait d'images. »
La messe fut supprimée, tout comme bien sûr le célibat des religieux et le principe de
confession, et de toutes façons la communion sous les deux espèces devait être la
norme, avec des prières en allemand. Carlstadt annonça le premier février même que le
peuple gouverné serait par sa volonté propre.
Martin Luther écrit une Sincère admonestation à tous les chrétiens pour qu’ils se gardent de la
révolte et de la sédition, considérant le 1er mars 1522 qu'il devait sortir en catastrophe de son abri
qu'était le château de la Wartbourg, contre l'avis du Prince électeur le protégeant, pour s'opposer à
Carlstadt.
A Wittenberg, il tin alors sermons du 9 au 16 mars 1522, pour rétablir ce qu'il considérait être
juste. Sa justification dans une lettre à Frédéric le Sage du 7 mars 1522 était très claire : « Satan
s’est introduit à Wittenberg ».
« Altesse sérénissime, illustre prince, gracieux seigneur !
Mais que dois-je faire ? J’ai des raisons pressantes de revenir, et Dieu m’y oblige et
m’appelle (…).
La première raison est que je suis appelé par écrit par l’ensemble de l’Eglise de
Wittenberg, avec force supplications et prières (…).
La seconde raison est que, pendant mon absence, Satan s’est introduit à Wittenberg dans
ma bergerie et (comme le crie désormais le monde entier et comme cela est vrai) a mis
quelques brebis dans un bel état. Il ne m’est pas possible de les apaiser par des écrits,
mais il me faut agir en étant présent en personne, en les écoutant et en leur parlant de
vive voix.
C'est là la limite historique de Martin Luther : afin de garantir le succès de son entreprise, il auto-
limita de lui-même les initiatives populaires qu'il avait contribué à lancer. La charge démocratique
que portait son initiative comptait moins pour lui que la possibilité la plus grande du succès.
Aussi, il expulsa les « rebelles » de Wittenberg et fit rétablir le culte en latin, de l'usage des
vêtements liturgiques, de la communion sous une seule espèce pour les laïcs.
Il fallait temporiser, aller dans le sens d'une Réforme, conjuguant toutes les forces, sans que rien ne
dépasse du cadre. Pour lui, la charge démocratique devait être encadrée pour réussir.
Mais son choix fait à Wittenberg devait avoir des conséquences dramatiques, amenant les forces le
soutenant et le pouvant à tenter un passage en force. Martin Luther fut lui-même totalement dépassé
40
par les événements, qu'il ne pouvait alors plus que condamner pour sauver coûte que coûte la
position acquise.
Martin Luther ne l'oublie pas et fit en sorte qu’il soit banni, forçant Andreas Bodenstein dit
Carlstadt à errer dans toute l’Allemagne, pour finalement terminer sa vie en Suisse.
Mais un autre opposant à Martin Luther posa bien davantage de problèmes. Si Andreas Bodenstein
dit Carlstadt était un pacifiste, ce n’était nullement le cas de Thomas Müntzer. Devenu luthérien
avec la même base propre à la mystique rhénane que Martin Luther, Thomas Müntzer ne voyait pas
pourquoi il faudrait s’en remettre aux princes électeurs plutôt qu’à l’homme commun.
Thomas Müntzer, né à Stolberg im Harz vers 1489, quitta Quendlinburg vers l’âge de 16 ans pour
rejoindre l’université de Leipzig, devenant par la suite étudiant de la nouvelle université de
Francfort sur l’Oder en 1512, devenant diplômé de théologie et maître dans les arts libéraux.
Il devient prêtre au diocèse de Halberstadt, pour ensuite rejoindre l’église de Saint Michel à
Braunschweig, devenant aumônier des chanoinesses de Frose près d’Achersleben, avant d’aller à
l’université de Wittenberg.
Il rencontre par la suite Martin Luther et Andreas Bodenstein dit Carlstadt à Leipzig en 1519, au
moment de la disputatio contre Jean Eck.
Considéré comme un bon élément, il a déjà un esprit activiste cependant : à 22 ans, il forma une
union secrète à Halle pour renverser l’archevêque Ernst de Magdebourg, premier primat de l’empire
et frère du prince Frédéric de Saxe. Il dut cependant s’enfuir en raison de l’échec de l’entreprise.
Martin Luther lui-mêeme l'avait soutenu lors de son conflit de 1519 avec les franciscains, subissant
pour cette raison les foudres de l'évêque du Brandebourg. Il lui avait également remis une lettre de
recommandation, ce qui aida Thomas Müntzer devant voyager de villes en villes.
Dans ce cadre, Thomas Müntzer définissait Martin Luther, comme dans une lettre du 13 juillet
1520, comme étant « specimen et lucerna amicorum dei », l'exemple même et la lampe indiquant la
lumière aux amis de Dieu.
Johann « Egran » Wildenhauer, très proche de Martin Luther, proposa par la suite avec succès au
conseil de la ville de Zwickau de faire en 1520 de Thomas Müntzer son religieux, durant le temps
où il ne pourrait être là.
Zwickau était une ville marquée par la production de tissus, avec des travailleurs connaissaient des
embryons d’organisation populaire, il y avait également une influence importante des mineurs.
41
Il existait ainsi une certaine polarisation : l’élite de la ville allait à l’église Sainte-Marie, tandis que
le peuple se retrouvait à Sainte-Catherine.
Cette dernière église, de par sa base sociale, connaissait une forte présence de milieux proches des
taborites, qui seront connus comme les « prophètes de Zickau ». Il s’agit d’anabaptistes rejetant le
baptême des enfants et mettant l’accent sur l’interprétation mystique des messages du Saint-Esprit,
aux dépends des sacrements et du clergé.
Thomas Müntzer provoqua toutefois immédiatement des troubles en lançant une offensive
idéologique contre les moines franciscains. Il mit en déroute idéologique le représentant envoyé par
les franciscains, Tiburtius de Weissenfels, et même l’évêque de Naumbourg tentant une intervention
ne fut pas en mesure de contrer le processus lancé de rébellion.
Après qu'on l'ait fait passer de l'église Sainte-Marie à celle de Sainte-Catherine au retour d'Eger
Egranus, la situation empira, Thomas Müntzer commençant à dénoncer l'option « institutionnelle »
de celui-ci.
Initialement, on a une convergence entre Martin Luther et Thomas Müntzer. Le premier mit ses
réseaux en œuvre pour couvrir l’agitation du second. Mais la montée en puissance de la démarche
populaire de Thomas Müntzer devenait inacceptable.
Pour Egrand, la position de Müntzer encourageait les « schismes et les pires soulèvements » et la
tension monta. De fait, mes jeunes travailleurs produisant des tissus organisèrent un soulèvement
pour soutenir Thomas Müntzer convoqué par les autorités pour ses incitations à la révolte, mais la
cinquantaine d’arrestations empêchant celui-ci força Thomas Müntzer à quitter Zwickau
précipitamment.
Après être donc définitivement révoqué en avril 1521 par le conseil municipal, Thomas Müntzer
refusa un poste de professeur de littérature latine dans un monastère près d'Erfurt, pour décider
d’aller à Prague, la capitale historique du mouvement hussite et taborite, où il fut accueilli en juin
1521 comme un important religieux par les différents courants liés au hussitisme.
C'est là qu'il organisa sa rupture théologico-politique avec Martin Luther.
42
noblesse à soutenir l'initiative lancée par le pape et portée surtout par les masses, György Dózsa se
mit à la tête d'une rébellion anti-féodale massive.
La répression fut terrible, 70 000 paysans étant torturés et massacrés, György Dózsa étant en 1514
placé sur un trône de fer chauffé à blanc, avec une couronne de fer et un sceptre l'étant également,
plusieurs de ses compagnons étant mis dans l'obligation de le dévorer vivant.
Le roi suivant, Louis II, fut tué en 1526 lors de la bataille de Mohács, qui scella le sort de la
Hongrie, désormais sous le contrôle de l'empire ottoman, avec un impact terrible sur l'opinion des
pays européens quant aux avancées ottomanes.
Au cours de ce processus où la Bohême fut marginalisé politiquement, les aristocrates n'hésitaient
pas à procéder à des pillages et à chercher à augmenter leur puissance, ce qui provoquait de lourds
mécontentements.
Thomas Müntzer eut donc un important soutien à Prague, où sa ligne de mobilisation des masses
apparaissait favorablement comme le pendant de celle des Habsbourg, qui pourchassait les
luthériens et se posait en obstacle principal à l'empire ottoman. Ce dernier échoua effectivement, en
1529 (puis en 1683), à prendre Vienne.
Thomas Müntzer lui-même plaçait tous ses espoirs en la Bohème ; dans une lettre, il écrit alors :
« Dieu va faire des choses merveilleuses avec ses élus, en particulier dans ce pays.
Lorsque la nouvelle Église bourgeonnera ici, ce peuple sera un miroir du monde
entier. »
A cet effet, en plus de prêcher très rapidement, Thomas Münzer publia le premier novembre
1521 un manifeste, avec quatre versions : une en latin, une version brève et une version longue en
alleman, une version en tchèque.
En voici un extrait significatif, d'une très grande importance historique :
« Moi, Thomas Mùntzer, natif de Stolberg et résidant à Prague, la ville du saint et
valeureux combattant Jean HussJ'ail 'intention d'emplir d'un chant nouveau à la louange
de l'Esprit- Saint les trompettes éclatantes qui sonneront le mouvement.
De tout mon coeur j'apporte témoignage et adresse de pitoyables plaintes à toute l'Eglise
des Elus ainsi qu'au monde entier, partout où cette missive pourra parvenir.
Le Christ et tous les Elus qui m'ont connu depuis mes jeunes années attesteront ce
projet: Je déclare et assure par ce que j'ai de plus précieux que je me suis appliqué de
toutes mes forces à reconnaître mieux et plus profondément que quiconque quels sont
les fondements de la sainte et invincible foi chrétienne.
Et je suis assez hardi pour dire en vérité qu'il n'est pas un seul prêtre oint, de poix, pas
un seul moine cagot qui aient jamais été capables de dire la moindre chose sur ce
fondement de la foi.
De même, bien des gens ont déploré avec moi avoir été véritablement l'objet d'une
intolérable tromperie, sans que leur soit apporté aucun réconfort qui leur eût permis de
43
conduire avec prudence tous leurs désirs et toutes leurs actions selon la foi et de
surmonter par eux-mêmes tous les obstacles.
Et ils n'ont pas pu nom plus et ne pourront au grand jamais découvrir les épreuves
salutaires, ni combien est profitable l'abîme d'une âme prédestinée qui a fait le vide en
elle.
Je déclare sincèrement et avec force que je n'ai jamais entendu un seul de ces docteurs
(qui ne valent pas un pet d'âne) murmurer, à plus forte raison énoncer. à haute et
intelligible voix un seul petit mot et sur le moindre point au sujet de l'Ordre qui réside
en Dieu et dans les créatures.
Même ceux qui ont le premier rang parmi les chrétiens (c'est aux prêtres suppôts de
l'enfer que je pense) n'ont jamais flairé une seule fois ce qu'est le Tout, ou Perfection
non divisée, qui est la mesure égale de toutes les parties et supérieure à ce qui est
partiel, I Corinthiens 13, Luc 3, Ephésiens 4, Actes 2, 15, 1 7.
Bien souvent, je les ai entendus citer l'Ecriture, et rien de plus qu 'ils ont sournoisement
dérobée dans la Bible avec la fourberie des voleurs et la cruauté des meurtriers.
Pour ce vol, Dieu les maudit lui-même, qui dit par la bouche de Jérémie 23, 16 :
«Ecoutez ! J'ai dit au sujet des prophètes : chacun de ceux-là. vole mes paroles chez son
prochain, car ils trompent mon peuple. Je ne leur ai pas parlé une seule fois, et ils
usurpent mes paroles pour les pourrir sur leurs lèvres fétides et dans leurs gosiers de
prostitués. Car ils nient que mon Esprit parle aux hommes» (…).
Pour certains, l'Evangile et l'Ecriture tout entière sont fermés à clé, Esaïe 29 et 22, par la
clé de David et celle du livre scellé de l'Apocalypse, chapitre 5. Ezéchiel a ouvert ce qui
était fermé.
Le Christ dit Luc 11, que les prêtres volent la clé de ce livre qui est fermé à clé et qu 'ils
ferment à clé l'Ecriture en prétendant que Dieu ne peut parler en personne aux hommes.
C'est quand la semence tombe sur le champ fertile, c'est-à-dire dans les coeurs emplis de
la crainte de Dieu, c'est là que sont le papier et le parchemin sur lesquels Dieu inscrit
non pas avec de l'encre, mais de Son doigt vivant, la véritable Ecriture sainte dont la
Bible extérieure est le vrai témoignage.
Et rien n'atteste de façon plus certaine la vérité de la Bible que la parole vivante de Dieu
quand le Père s'adresse au Fils dans le coeur de l'homme.
Cette Ecriture-là, tous les Elus qui font fructifier leur talent peuvent la lire. Les damnés,
au contraire, n'en feront rien. Leur coeur est plus dur que la pierre qui éternellement
repousse le burin du maître-artisan (…).
44
Quant au peuple, en revanche, je ne doute pas de lui. Ah ! Pauvre multitude, si juste et si
pitoyable, comme tu es assoiffée de la parole de Dieu !
Car il est clair comme le jour que personne (ou très peu de gens) ne sait ce qu 'il doit
penser et à quel parti se rallier. Ils sont très disposés à faire de leur mieux, mais ils ne
parviennent pas à savoir en quoi cela consiste. Car ils ne savent ni se soumettre ni se
conformer aux témoignages que l'Esprit-Saint donne à leur coeur.
C'est pourquoi ils sont tourmentés par l'esprit de la crainte de Dieu, à tel point que la
prophétie de Jérémie s'est véritablement réalisée en eux, Lamentations 4,4 : «Les
enfants ont demandé du pain, mais il n 'est personne qui en ait rompu pour eux» (…).
Pourquoi faire de longs discours ? Ce sont eux, les seigneurs qui se goinfrent et boivent
comme des bêtes et festoient et cherchent jour et nuit le moyen de s'empifrer et
d'accumuler les prébendes, Ezéchiel 34.
Ils ne sont pas comme le Christ, Notre Seigneur bien-aimé, lequel se compare à une
poule qui réchauffe ses petits, Matthieu 23. Ils ne dispensent pas non plus aux hommes
désespérés et abandonnés le lait de la fontaine intarissable de l'exhortation divine. Car
ils n'ont pas fait l'expérience de la foi (…).
Je l'affirme et le jure par le Dieu vivant : celui qui n 'entend pas de la bouche même de
Dieu Sa vraie parole vivante et ne distingue pas Bible et Babel, celui-là n 'est rien
d'autre qu’une chose morte. Mais la parole de Dieu, qui pénètre le coeur, le cerveau, la
peau, les cheveux, les os, la moelle, le sang, la force et la vigueur, peut bien survenir
d'une autre manière que ne le racontent nos couillons et idiots de docteurs (…).
Ah ! Comme les pommes sont bien blettes ! Et comme les Elus sont bien mûrs ! Voici le
temps de la récolte. C 'est pourquoi Dieu Lui-même m 'a embauché pour Sa moisson.
J'ai aiguisé ma faucille, car mes pensées sont dirigées de toute leur force vers la vérité,
et mes lèvres, ma peau, mes mains, mes cheveux, mon âme, mon corps et tout mon être
maudissent les impies.
C'est afin de m'acquitter convenablement de cette tâche que je suis venu dans votre
pays, très chers habitants de Bohême. Je ne vous demande rien d'autre que d'étudier
avec zèle la vivante parole de Dieu venue de Sa propre bouche, par quoi vous pourrez
vous-mêmes voir, entendre et saisir comment le monde entier a été égaré par les prêtres
qui refusent d'entendre. Aidez-moi, par le sang du Christ, à combattre ces ennemis jurés
de la foi (…).
Thomas Mùntzer
qui ne veut pas adorer un Dieu muet, mais un Dieu qui parle. »
On a ici toute la théologie de Thomas Müntzer de synthétisée, qu’il développera dans de nombreux
écrits :
- les prêtres conservent un monopole qui est mensonger, car l’Esprit Saint s’adressent à tous ;
45
- il faut avoir confiance en le peuple et ne pas douter de lui, car il est sincère et prêt à l’écoute ;
- les seigneurs ne sont tournés que vers la richesse ;
- les « élus » ayant compris la crainte de Dieu en eux agissent comme avant-garde ;
- Dieu est tout et le tout est supérieur aux parties ;
- Thomas Münzer assume de prendre la direction de la ligne authentique ;
- la Bohème doit prendre l’initiative pour réactiver cette ligne authentique, déjà formulée
correctement par le passé par la révolte hussite – taborite.
Malheureusement, le patriciens avaient repris le dessus et démoli de l’intérieur le hussitisme, qui
cherchait un compromis historique, par ailleurs vains, avec l’Église catholique.
Le conseil municipal, faisant face à la subversion de Thomas Müntzer, força celui-ci à quitter la
ville et c’est deux années d’errance, de décembre 1521 à Pâques 1523, qui suivirent.
Il publia également une Adresse de Thomas Müntzer pasteur d’âmes à Allstedt, au sujet de sa
doctrine et, pour commencer, de la véritable foi et du baptême [des adultes], et se mariaavec une
ancienne nonne, Ottilie de Gersen, avec qui il eut un fils.
La position de Thomas Müntzer n’alla pas bien entendu pas sans provoquer des contestations : le
comte Ernst de Mansfeld interdit ainsi à ses sujets, composés notamment de mineurs, d’aller écouter
les sermons faits à Allstedt, et demanda l'arrestation de Thomas Müntzer au prince électeur Frédéric
le sage.
Thomas Müntzer sut mobiliser les masses, expliquant alors au peuple qu'il était prêt à assumer, mais
que cela signifiait en même temps assumer la bataille contre les princes. Il envoya également, en
tant que « destructeur des impies », une lettre au comte Ernst de Mansfeld lui-même, où il avertit
notamment de la chose suivante :
« Le Christ dit, Luc 11 : « Malheur à ceux qui volent la clé de la connaissance de Dieu
». Or, la clé de la connaissance de Dieu, c’est de gouverner les gens de telle sorte qu’ils
46
apprennent à craindre Dieu seul, Romains 13... Mais puisque vous voulez que l’on vous
craigne plus que Dieu, ainsi que le prouvent votre action et votre mandement, c’est vous
qui volez la clé de la connaissance de Dieu... Procédez donc avec douceur dans une
affaire que le monde entier devra bien admettre et supporter. Ne tirez pas trop fort, sinon
le vieil habit pourrait bien craquer ! »
Le livre de Daniel est le plus vieil ouvrage concernant l'apocalypse qu'on puisse trouver dans la
Bible ; en s'appuyant dessus, Thomas Müntzer donnait un avertissement clair quant à son
orientation : la haute noblesse devait plier.
Voici le second chapitre du livre de Daniel :
« 1 La seconde année du règne de Nebucadnetsar, Nebucadnetsar eut des songes. Il
avait l'esprit agité, et ne pouvait dormir. 2 Le roi fit appeler les magiciens, les
astrologues, les enchanteurs et les Chaldéens, pour qu'ils lui disent ses songes. Ils
vinrent, et se présentèrent devant le roi.
3 Le roi leur dit : J'ai eu un songe; mon esprit est agité, et je voudrais connaître ce
songe.
4 Les Chaldéens répondirent au roi en langue araméenne : O roi, vis éternellement ! dis
le songe à tes serviteurs, et nous en donnerons l'explication.
5 Le roi reprit la parole et dit aux Chaldéens : La chose m'a échappé; si vous ne me
faites connaître le songe et son explication, vous serez mis en pièces, Et vos maisons
seront réduites en un tas d'immondices.
6 Mais si vous me dites le songe et son explication, vous recevrez de moi des dons et
des présents, et de grands honneurs. C'est pourquoi dites-moi le songe et son
explication.
7 Ils répondirent pour la seconde fois: Que le roi dise le songe à ses serviteurs, et nous
en donnerons l'explication.
47
8 Le roi reprit la parole et dit : Je m'aperçois, en vérité, que vous voulez gagner du
temps, parce que vous voyez que la chose m'a échappé. 9 Si donc vous ne me faites pas
connaître le songe, la même sentence vous enveloppera tous; vous voulez vous préparer
à me dire des mensonges et des faussetés, en attendant que les temps soient changés.
C'est pourquoi dites-moi le songe, et je saurai si vous êtes capables de m'en donner
l'explication.
10 Les Chaldéens répondirent au roi : Il n'est personne sur la terre qui puisse dire ce que
demande le roi; aussi jamais roi, quelque grand et puissant qu'il ait été, n'a exigé une
pareille chose d'aucun magicien, astrologue ou Chaldéen. 11 Ce que le roi demande est
difficile; il n'y a personne qui puisse le dire au roi, excepté les dieux, dont la demeure
n'est pas parmi les hommes.
12 Là-dessus le roi se mit en colère, et s'irrita violemment. Il ordonna qu'on fasse périr
tous les sages de Babylone. 13 La sentence fut publiée, les sages étaient mis à mort, et
l'on cherchait Daniel et ses compagnons pour les faire périr.
14 Alors Daniel s'adressa d'une manière prudente et sensée à Arjoc, chef des gardes du
roi, qui était sorti pour mettre à mort les sages de Babylone. 15 Il prit la parole et dit à
Arjoc, commandant du roi : Pourquoi la sentence du roi est-elle si sévère ? Arjoc exposa
la chose à Daniel.
16 Et Daniel se rendit vers le roi, et le pria de lui accorder du temps pour donner au roi
l'explication. 17 Ensuite Daniel alla dans sa maison, et il instruisit de cette affaire
Hanania, Mischaël et Azaria, ses compagnons, 18 les engageant à implorer la
miséricorde du Dieu des cieux, afin qu'on ne fît pas périr Daniel et ses compagnons
avec le reste des sages de Babylone.
19 Alors le secret fut révélé à Daniel dans une vision pendant la nuit. Et Daniel bénit le
Dieu des cieux.
20 Daniel prit la parole et dit : Béni soit le nom de Dieu, d'éternité en éternité ! A lui
appartiennent la sagesse et la force. 21 C'est lui qui change les temps et les
circonstances, qui renverse et qui établit les rois, qui donne la sagesse aux sages et la
science à ceux qui ont de l'intelligence.
22 Il révèle ce qui est profond et caché, il connaît ce qui est dans les ténèbres, et la
lumière demeure avec lui. 23 Dieu de mes pères, je te glorifie et je te loue de ce que tu
m'as donné la sagesse et la force, Et de ce que tu m'as fait connaître ce que nous t'avons
demandé, de ce que tu nous as révélé le secret du roi.
24 Après cela, Daniel se rendit auprès d'Arjoc, à qui le roi avait ordonné de faire périr
les sages de Babylone; il alla, et lui parla ainsi : Ne fais pas périr les sages de
Babylone ! Conduis-moi devant le roi, et je donnerai au roi l'explication.
25 Arjoc conduisit promptement Daniel devant le roi, et lui parla ainsi : J'ai trouvé
parmi les captifs de Juda un homme qui donnera l'explication au roi. 26 Le roi prit la
parole et dit à Daniel, qu'on nommait Beltschatsar : Es-tu capable de me faire connaître
le songe que j'ai eu et son explication ?
48
27 Daniel répondit en présence du roi et dit : Ce que le roi demande est un secret que les
sages, les astrologues, les magiciens et les devins, ne sont pas capables de découvrir au
roi.
28 Mais il y a dans les cieux un Dieu qui révèle les secrets, et qui a fait connaître au roi
Nebucadnetsar ce qui arrivera dans la suite des temps. Voici ton songe et les visions que
tu as eues sur ta couche.
29 Sur ta couche, ô roi, il t'est monté des pensées touchant ce qui sera après ce temps-
ci; et celui qui révèle les secrets t'a fait connaître ce qui arrivera.
30 Si ce secret m'a été révélé, ce n'est point qu'il y ait en moi une sagesse supérieure à
celle de tous les vivants; mais c'est afin que l'explication soit donnée au roi, et que tu
connaisses les pensées de ton coeur.
31 O roi, tu regardais, et tu voyais une grande statue; cette statue était immense, et d'une
splendeur extraordinaire; Elle était debout devant toi, et son aspect était terrible. 32 La
tête de cette statue était d'or pur; sa poitrine et ses bras étaient d'argent; son ventre et ses
cuisses étaient d'airain;
33 ses jambes, de fer; ses pieds, en partie de fer et en partie d'argile. 34 Tu regardais,
lorsqu'une pierre se détacha sans le secours d'aucune main, frappa les pieds de fer et
d'argile de la statue, et les mit en pièces.
35 Alors le fer, l'argile, l'airain, l'argent et l'or, furent brisés ensemble, et devinrent
comme la balle qui s'échappe d'une aire en été; le vent les emporta, et nulle trace n'en
fut retrouvée. Mais la pierre qui avait frappé la statue devint une grande montagne, et
remplit toute la terre.
38 il a remis entre tes mains, en quelque lieu qu'ils habitent, les enfants des hommes, les
bêtes des champs et les oiseaux du ciel, et il t'a fait dominer sur eux tous : c'est toi qui es
la tête d'or. 39 Après toi, il s'élèvera un autre royaume, moindre que le tien; puis un
troisième royaume, qui sera d'airain, et qui dominera sur toute la terre.
40 Il y aura un quatrième royaume, fort comme du fer; de même que le fer brise et
rompt tout, il brisera et rompra tout, comme le fer qui met tout en pièces.
42 Et comme les doigts des pieds étaient en partie de fer et en partie d'argile, ce
royaume sera en partie fort et en partie fragile.
43 Tu as vu le fer mêlé avec l'argile, parce qu'ils se mêleront par des alliances humaines;
mais ils ne seront point unis l'un à l'autre, de même que le fer ne s'allie point avec
l'argile.
49
44 Dans le temps de ces rois, le Dieu des cieux suscitera un royaume qui ne sera jamais
détruit, et qui ne passera point sous la domination d'un autre peuple; il brisera et
anéantira tous ces royaumes-là, et lui-même subsistera éternellement.
48 Ensuite le roi éleva Daniel, et lui fit de nombreux et riches présents; il lui donna le
commandement de toute la province de Babylone, et l'établit chef suprême de tous les
sages de Babylone. 49 Daniel pria le roi de remettre l'intendance de la province de
Babylone à Schadrac, Méschac et Abed-Nego. Et Daniel était à la cour du roi. »
C'était là assumer une ligne d'affrontement et le sermon au prince rentra dans l'histoire comme une
proposition stratégique sans commune mesure. Martin Luther était fou de rage, attaquant de
manière violente Thomas Müntzer, le dénonçant comme étant « le satan d'Allstedt ».
De son côté, le 24 juillet 1524, Thomas Müntzer prêcha ainsi l'union populaire, avec son sermon sur
l'unité, qui lui valut une convocation la semaine suivante, les 31 juillet et 1er août 1524, devant les
autorités de Weimar. En arrière-plan, il y avait également l'affaire de l'incendie et l'organisation
d'une structure armée clandestine, alors que la ville accueillait qui plus est toujours davantage les
pourchassés lui étant favorables.
Le 7 août, il quitta alors clandestinement Allstedt, pour rejoindre Mülhausen en Thuringe.
50
La référence est ici capitale, puisqu'il s'agit d'un éloge de l'universalisme tirée de la Bible (du
livre Actes des Apôtres chapitre 10).
Voici ce qu'on y lit :
01 Il y avait à Césarée un homme du nom de Corneille, centurion de la cohorte appelée
Italique.
02 C’était quelqu’un de grande piété qui craignait Dieu, lui et tous les gens de sa
maison ; il faisait de larges aumônes au peuple juif et priait Dieu sans cesse.
03 Vers la neuvième heure du jour, il eut la vision très claire d’un ange de Dieu qui
entrait chez lui et lui disait : « Corneille ! »
04 Celui-ci le fixa du regard et, saisi de crainte, demanda : « Qu’y a-t-il, Seigneur ? »
L’ange lui répondit : « Tes prières et tes aumônes sont montées devant Dieu pour qu’il
se souvienne de toi.
05 Et maintenant, envoie des hommes à Jaffa et fais venir un certain Simon surnommé
Pierre :
06 il est logé chez un autre Simon qui travaille le cuir et dont la maison est au bord de la
mer. »
07 Après le départ de l’ange qui lui avait parlé, il appela deux de ses domestiques et l’un
des soldats attachés à son service, un homme de grande piété.
10 Saisi par la faim, il voulut prendre quelque chose. Pendant qu’on lui préparait à
manger, il tomba en extase.
11 Il contemplait le ciel ouvert et un objet qui descendait : on aurait dit une grande toile
tenue aux quatre coins, et qui se posait sur la terre.
12 Il y avait dedans tous les quadrupèdes, tous les reptiles de la terre et tous les oiseaux
du ciel.
14 Pierre dit : « Certainement pas, Seigneur ! Je n’ai jamais pris d’aliment interdit et
impur ! »
15 À nouveau, pour la deuxième fois, la voix s’adressa à lui : « Ce que Dieu a déclaré
pur, toi, ne le déclare pas interdit. »
16 Cela se produisit par trois fois et, aussitôt après, l’objet fut emporté au ciel.
51
17 Comme Pierre était tout perplexe sur ce que pouvait signifier cette vision, voici que
les envoyés de Corneille, s’étant renseignés sur la maison de Simon, survinrent à la
porte.
18 Ils appelèrent pour demander : « Est-ce que Simon surnommé Pierre est logé ici ? »
19 Comme Pierre réfléchissait encore à sa vision, l’Esprit lui dit : « Voilà trois hommes
qui te cherchent.
20 Eh bien, debout, descends, et pars avec eux sans hésiter, car c’est moi qui les ai
envoyés. »
21 Pierre descendit trouver les hommes et leur dit : « Me voici, je suis celui que vous
cherchez. Pour quelle raison êtes-vous là ? »
22 Ils répondirent : « Le centurion Corneille, un homme juste, qui craint Dieu, et à qui
toute la nation juive rend un bon témoignage, a été averti par un ange saint de te faire
venir chez lui et d’écouter tes paroles. »
23 Il les fit entrer et leur donna l’hospitalité. Le lendemain, il se mit en route avec eux ;
quelques frères de Jaffa l’accompagnèrent.
25 Comme Pierre arrivait, Corneille vint à sa rencontre et, tombant à ses pieds, il se
prosterna.
26 Mais Pierre le releva en disant : « Lève-toi. Je ne suis qu’un homme, moi aussi. »
28 Il leur dit : « Vous savez qu’un Juif n’est pas autorisé à fréquenter un étranger ni à
entrer en contact avec lui. Mais à moi, Dieu a montré qu’il ne fallait déclarer interdit ou
impur aucun être humain.
29 C’est pourquoi, quand vous m’avez envoyé chercher, je suis venu sans réticence.
J’aimerais donc savoir pour quelle raison vous m’avez envoyé chercher. »
30 Corneille dit alors : « Il y a maintenant quatre jours, j’étais en train de prier chez moi
à la neuvième heure, au milieu de l’après-midi, quand un homme au vêtement éclatant
se tint devant moi,
31 et me dit : “Corneille, ta prière a été exaucée, et Dieu s’est souvenu de tes aumônes.
32 Envoie donc quelqu’un à Jaffa pour convoquer Simon surnommé Pierre ; il est logé
chez un autre Simon qui travaille le cuir et dont la maison est au bord de la mer.”
33 Je t’ai donc aussitôt envoyé chercher, et toi, en venant, tu as bien agi. Maintenant
donc, nous sommes tous là devant Dieu pour écouter tout ce que le Seigneur t’a chargé
52
de nous dire. »
34 Alors Pierre prit la parole et dit : « En vérité, je le comprends, Dieu est impartial :
35 il accueille, quelle que soit la nation, celui qui le craint et dont les œuvres sont justes.
36 Telle est la parole qu’il a envoyée aux fils d’Israël, en leur annonçant la bonne
nouvelle de la paix par Jésus Christ, lui qui est le Seigneur de tous.
37 Vous savez ce qui s’est passé à travers tout le pays des Juifs, depuis les
commencements en Galilée, après le baptême proclamé par Jean :
39 Et nous, nous sommes témoins de tout ce qu’il a fait dans le pays des Juifs et à
Jérusalem. Celui qu’ils ont supprimé en le suspendant au bois du supplice,
41 non pas à tout le peuple, mais à des témoins que Dieu avait choisis d’avance, à nous
qui avons mangé et bu avec lui après sa résurrection d’entre les morts.
42 Dieu nous a chargés d’annoncer au peuple et de témoigner que lui-même l’a établi
Juge des vivants et des morts.
43 C’est à Jésus que tous les prophètes rendent ce témoignage : Quiconque croit en lui
reçoit par son nom le pardon de ses péchés. »
44 Pierre parlait encore quand l’Esprit Saint descendit sur tous ceux qui écoutaient la
Parole.
45 Les croyants qui accompagnaient Pierre, et qui étaient juifs d’origine, furent
stupéfaits de voir que, même sur les nations, le don de l’Esprit Saint avait été répandu.
46 En effet, on les entendait parler en langues et chanter la grandeur de Dieu. Pierre dit
alors :
47 « Quelqu’un peut-il refuser l’eau du baptême à ces gens qui ont reçu l’Esprit Saint
tout comme nous ? »
48 Et il donna l’ordre de les baptiser au nom de Jésus Christ. Alors ils lui demandèrent
de rester quelques jours avec eux.
On a ici un point d'appui à la ligne démocratique de Thomas Müntzer, qui par ailleurs n'a cessé
d'expliquer que les Juifs et les Musulmans se convertiraient au christianisme, cédant face à la force
du Saint-Esprit libéré s'exprimant par la Chrétienté entière.
53
«Thomas Müntzer, destructeur des impies»
Après avoir dû fuir Allstedt, Thomas Müntzer finit par s'installer à Mühlhausen en Oberfranken.
Cette ville avait 7 000 habitants et qui plus est 19 villages y étant rattachés ; son importance était
alors plus grande que Dresde ou Leipzig.
A Mülhausen, l'ancien moine Henri Pfeiffer avait organisé un soulèvement populaire. Afin de bien
saisir l'ampleur de l'effervescence d'alors, voici un message de Thomas Müntzer envoyé à Allstedt
qu'il venait de fuir, et qu'il signe « Thomas Müntzer, destructeur des impies » :
« Frère, depuis combien de temps dormez-vous ? Depuis combien de temps
méconnaissez-vous la volonté de Dieu ?
Vous qui prétendez qu'il m'a abandonné. Ah ! Combien de fois ne vous ai-je pas dit
comment les choses devaient être. Il vous être plus fermes. Si vous ne l'êtes pas, votre
sacrifice et la douleur de votre cœur seront vaines.
Il faut qu'à nouveau vous rentriez dans la douleur. Je vous le dis, si vous ne voulez pas
souffrir pour Dieu, vous serez les martyrs du diable.
Gardez-vous. Ne soyez pas hésitants, négligents. Ne flattez pas plus longtemps les faux
esprits fantasques, les méchants impies. Debout ! Et armez-vous pour le combat du
Seigneur ! Il est grand temps !
Pressez vos frères, qu'ils ne rient pas des témoignages divins, sinon ils périront tous.
Tout le pays allemand, français, romain est réveillé. Le Maître veut agir, et l'heure des
méchants est arrivée…
Si vous n'êtes que trois à vivre en Dieu, à chercher son nom et son honneur, vous
n'aurez pas peur de centaines de mille…
Allons ! Debout ! Debout ! Debout ! Il est temps. Les méchants sont poltrons comme
des chiens ! Debout ! Debout ! Debout ! Ne vous laissez pas gagner par la pitié. Ne
regardez pas la misère des impies. Ils vous prieront et vous supplieront aussi tendrement
que des enfants. Ne vous laissez pas apitoyer…
Debout ! Debout ! Debout ! Il est temps… Debout ! Debout ! Debout ! Pendant que le
feu est ardent. Ne laissez pas refroidir votre épée. Ne la laissez pas se paralyser. Forgez-
la sur l'enclume de Nemrod… Tant qu'ils [les seigneurs] vivront, vous ne pourrez vous
débarrasser de la crainte. On ne pourra pas vous parler de Dieu tant qu'ils vous
gouverneront.
Debout ! Debout ! Debout ! Tant que vous avez encore de la lumière. Ne vous laissez
pas effrayer. Dieu est avec vous. »
Thomas Müntzer rédigea notamment deux manifestes à Mühlhausen, nouveau bastion de la révolte :
- Mise à nu de la fausse foi du monde déloyal par le témoignage de l'Évangile de saint Luc, exposé
à la misérable chrétienté pour lui rappeler ses errements ;
54
- Réfutation bien fondée et réponse à l'être charnel qui mène une vie douce à Wittenberg et qui a
trompeusement, par le vol des Saintes Écritures, souillé misérablement la pitoyable chrétienté.
Ce dernier texte vise bien entendu Martin Luther, accusé de vivre confortablement, d'avoir
abandonné la cause qui était censée être la sienne. On y lit entre autres :
« Que savez-vous, vous qui vivez dans l'abondance, qui n'avez jamais rien fait que
baffrer et boire, que savez-vous de la gravité d'une foi véritable.
Les pauvres gens nécessiteux sont si hautement trompés qu'aucune langue ne peut le
dire. Par leurs paroles et par leurs actes, les seigneurs obtiennent que le pauvre homme,
soucieux de se procurer sa nourriture, n'apprenne pas à lire. Et ils prêchent insolemment
que le pauvre homme doit se laisser écorcher et dépouiller par les tyrans. »
Thomas Müntzer appelle Martin Luther le « docteur Mensonge », « le premier des porcs à
l'engrais », « le pape de Wittenberg, païen corps et âme ».
Le fond de la polémique entre Martin Luther et Thomas Müntzer va s'appuyer notamment sur le
XIIIe chapitre des Romains. Martin Luther s'appuie sur les points 1 et 2, tandis que Thomas
Müntzer considère que les points 3 et 4 soulignent la dépendance de l'autorité par rapport à la foi,
donc au peuple.
« 1 Que toute personne soit soumise aux autorités supérieures ; car il n'y a point
d'autorité qui ne vienne de Dieu, et les autorités qui existent ont été instituées de Dieu.
2 C'est pourquoi celui qui s'oppose à l'autorité résiste à l'ordre que Dieu a établi, et ceux
qui résistent attireront une condamnation sur eux-mêmes.
3 Ce n'est pas pour une bonne action, c'est pour une mauvaise, que les magistrats sont à
redouter. Veux-tu ne pas craindre l'autorité ? Fais-le bien, et tu auras son approbation.
4 Le magistrat est serviteur de Dieu pour ton bien. Mais si tu fais le mal, crains; car ce
n'est pas en vain qu'il porte l'épée, étant serviteur de Dieu pour exercer la vengeance et
punir celui qui fait le mal. »
Le mouvement de Thomas Müntzer essaima dans le sud des pays allemands, notamment à Eisleben,
Mansfeld, Frankenhausen, Halle.
Le 19 septembre 1524, grâce à l'action de Thomas Müntzer, ainsi que Henri Pfeiffer, onze articles
de revendications furent formulées, alors que parallèlement est formée la Ewigen Bundes
Gottes, L'union éternelle de Dieu, avec comme symbole un drapeau aux couleurs de l'arc-en-ciel.
Les bourgeois de Mülhausen ne soutinrent cependant pas l'initiative et le 27 septembre, Thomas
Müntzer et Henri Pfeiffer quittèrent la ville avec des troupes paysannes, pour finalement revenir
quelques mois plus tard, à la suite des succès de fraction gauche de la bourgeoisie.
Henri Pfeiffer revint le 13 décembre 1524, Thomas Müntzer en février 1525, étant nommé ministre
des cultes de trois quartiers le 28 février, prêchant désormais à Sankt-Marien, la plus grande église
de la ville.
55
Il demanda le 16 mars qu'un nouveau conseil communal soit élu, ce qui fut fait le lendemain ; le
« conseil éternel » dura du 17 mars au 28 mai 1525. Mülhausen devint le bastion d'où irradiait la
propagande théologico-politique.
Des rébellions se développèrent dans les villes et prirent le contrôle d'Ulm, de Fribourg-en-Brisgau,
de Rothenbourg sur le Tauberg, de Bamberg, de Weinsberg, de Heilbronn, de Memmingen, de
Saverne, de Wissembourg, avec le soutien des villes d'Erfurt et de Langensalza, Trêves et Francfort
manquant de tomber.
Thomas Müntzer fut à l'origine d'initiatives de soutiens armés, comme à Langensalza ou encore
Eichsfeld. C'est à ce titre que le 9 mai, Thomas Müntzer appella à soutenir Frankenhausen et 300
hommes quittèrent Mülhausen le 10 ou le 11 mai, rejoignant le 12 le camp militaire de
Frankenhausen.
Car, fort de sa ligne démocratique, Thomas Müntzer chercha à se tourner vers les paysans. Il
rejoignit ainsi les paysans du Südschwarzwald, faisant la rencontre de Balthasar Hubmaier et
Johannes Ökolampad.
En Juin 1524 avait en effet commencé une vaste agitation paysanne dans la région de Stühlingen
dans le Südschwarzwald. Toute une irradiation d'insoumission paysanne se forma.
Étaient touchés par ce mouvement l'Alsace, les duchés de Brunswick, la Carinthie, la Carniole, la
Hesse, le Palatinat, l'archevêché de Salzbourg, la Saxe, la Styrie, la Thuringe, le Tyrol.
Cette rencontre entre l'avant-garde plébéienne et la rébellion paysanne donna un caractère explosif
et urgent à la situation.
La fraction plébéienne
Où Thomas Müntzer trouvait-il une telle force pour oser affirmer un tel universalisme ? Cela tient
aux contradictions sociales dans les pays allemands d'alors.
Martin Luther l'avait bien compris ; il avait écrit une Lettre aux princes de Saxe sur l'esprit de
rébellions ; à ses yeux, il fallait totalement isoler Thomas Müntzer, qui risquait pour lui de ruiner la
Réforme en scindant les forces qui y sont favorables.
A l'opposé, Thomas Müntzer représentait justement des forces voyant comme inacceptables leur
situation, où leur propre contestation se voyait happée par les Princes électeurs.
Quelles étaient ces forces ? Il s'agit des villes, de la bourgeoisie et de la plèbe. Cependant, les villes
avec les patriciens et la bourgeoisie avaient tendance à la temporisation et au compromis.
En ce sens, c'est la plèbe, de par sa situation très particulière, qui joua un rôle particulièrement
central dans l'affirmation révolutionnaire directement issue de la charge démocratique lancée par
Martin Luther.
Voici comment Friedrich Engels définit la situation alors :
« De même que la bourgeoisie réclame maintenant un gouvernement à bon marché, de
même les bourgeois du moyen âge réclamaient une Église à bon marché.
56
Réactionnaire dans sa forme, comme toute hérésie qui ne voit dans le développement de
l'Église et des dogmes qu'une dégénérescence, l'hérésie bourgeoise réclamait le
rétablissement de la constitution simple de l'Église primitive et la suppression de l'ordre
exclusif du clergé.
Cette institution à bon marché aurait eu pour résultat de supprimer les moines, les
prélats, la cour romaine, bref, tout ce qui coûtait cher dans l'Église.
Étant elles-mêmes des républiques, bien qu'elles étaient placées sous la protection de
monarques, les villes par leurs attaques contre la papauté exprimaient pour la première
fois sous une forme générale cette vérité que la forme normale de la domination de la
bourgeoisie, c'est la république (…).
Les plébéiens constituaient, à l'époque, la seule classe placée tout à fait en dehors de la
société officielle.
Ils n'avaient ni privilèges ni propriété, et ne possédaient même pas, comme les paysans
et les petits bourgeois, un bien, fût-il grevé de lourdes charges. Ils étaient sous tous les
rapports sans bien et sans droits.
Leurs conditions d'existence ne les mettaient même pas en contact direct avec les
institutions existantes, qui les ignoraient complètement. Ils étaient le symptôme vivant
de la décomposition de la société féodale et corporative bourgeoise, et en même temps
les précurseurs de la société bourgeoise moderne.
C'est cette situation qui explique pourquoi, dès cette époque, la fraction plébéienne ne
pouvait pas se limiter à la simple lutte contre le féodalisme et la bourgeoisie
privilégiée : elle devait, du moins en imagination, dépasser la société bourgeoise
moderne qui pointait à peine.
Elle explique pourquoi cette fraction, exclue de toute propriété, devait déjà mettre en
question des institutions, des conceptions et des idées qui sont communes à toutes les
formes de société reposant sur les antagonismes de classe.
Mais, en même temps, cette anticipation par-delà non seulement le présent, mais même
l'avenir ne pouvait avoir qu'un caractère violent, fantastique, et devait, à la première
tentative de réalisation pratique, retomber dans les limites restreintes imposées par les
conditions de l'époque.
La vague égalité chrétienne pouvait, tout au plus, aboutir à « l'égalité civile devant la
loi »; la suppression de toute autorité devient, en fin de compte, la constitution de
gouvernements républicains élus par le peuple.
57
L'anticipation en imagination du communisme était en réalité une anticipation des
conditions bourgeoises modernes.
Il y avait bien eu déjà, chez les Taborites, une sorte de communauté millénariste des
biens, mais seulement comme une mesure d'ordre exclusivement militaire.
Ce n'est que chez Münzer que ces résonances communistes deviennent l'expression des
aspirations d'une fraction réelle de la société.
C'est chez lui seulement qu'elles sont formulées avec une certaine netteté, et après lui
nous les retrouvons dans chaque grand soulèvement populaire, jusqu'à ce qu'elles se
fondent peu à peu avec le mouvement prolétarien moderne, tout comme au moyen âge
les luttes des paysans libres contre la féodalité, qui les enserre de plus en plus dans ses
filets, se fondent avec les luttes des serfs et des corvéables pour le renversement
complet de la domination féodale. »
La masse des gens sans gagne-pain bien défini ou sans domicile fixe était, précisément à
cette époque, considérablement augmentée par la décomposition du féodalisme dans
une société où chaque profession, chaque sphère de la vie était retranchée derrière une
multitude de privilèges.
Dans tous les pays développés, jamais le nombre de vagabonds n'avait été aussi
considérable que dans la première moitié du XVIe siècle.
De ces vagabonds, les uns s'engageaient, pendant les périodes de guerre, dans les
armées d'autres parcouraient le pays en mendiant d'autres enfin s'efforçaient, dans les
villes, de gagner misérablement leur vie par des travaux à la journée ou d'autres
occupations non accaparées par des corporations.
Ces trois éléments jouent un rôle dans la Guerre des paysans: le premier, dans les
armées des princes, devant lesquelles succombèrent les paysans le deuxième, dans les
58
conjurations et les armées paysannes, où son influence démoralisante se manifeste à
chaque instant le troisième, dans les luttes des partis citadins.
Il ne faut d'ailleurs pas oublier qu'une grande partie de cette classe, surtout l'élément des
villes, possédait encore à l'époque un fonds considérable de saine nature paysanne et
était encore loin d'avoir atteint le degré de vénalité et de dépravation du
Lumpenproletariat civilisé d'aujourd'hui.
On voit que l'opposition plébéienne des villes, à cette époque, se composait d'éléments
très mélangés.
Elle groupait les éléments déclassés de la vieille société féodale et corporative et les
éléments prolétariens non développés encore, à peine embryonnaires, de la société
bourgeoise moderne en train de naître. D'un côté, des artisans appauvris, liés encore à
l'ordre bourgeois existant par les privilèges des corporations de l'autre, des paysans
chassés de leurs terres et des gens de service licenciés qui ne pouvaient pas encore se
transformer en prolétaires.
Ce sont les soulèvements des paysans qui la transforment en un parti, et même alors elle
reste presque partout, dans ses revendications et dans son action, dépendante des
paysans – ce qui prouve de façon curieuse à quel point les villes dépendaient encore à
cette époque de la campagne.
Dans la mesure où elle a une attitude indépendante, elle réclame l'établissement des
monopoles industriels de la ville à la campagne, s'oppose à la réduction des revenus de
la ville par la suppression des charges féodales pesant sur les paysans de la banlieue,
etc. en un mot, dans cette mesure elle est réactionnaire, se subordonne à ses propres
éléments petits-bourgeois, fournissant ainsi un prélude caractéristique à la tragi-comédie
que joue depuis trois ans, sous la raison sociale de la démocratie, la petite bourgeoisie
moderne.
Ce n'est qu'en Thuringe, sous l'influence directe de Münzer, et en divers autres lieux,
sous celle de ses disciples, que la fraction plébéienne des villes fut entraînée par la
tempête générale au point que l'élément prolétarien embryonnaire l'emporta
momentanément sur toutes les autres fractions du mouvement.
Cet épisode, qui constitue le point culminant de toute la Guerre des paysans et se
ramasse autour de sa figure la plus grandiose, celle de Thomas Münzer, est en même
59
temps le plus court.
Il est compréhensible que cet élément devait s'effondrer le plus rapidement, revêtir un
caractère surtout fantastique, et que l'expression de ses revendications devait rester
extrêmement confuse, car c'est lui qui rencontrait, dans les conditions de l'époque, le
terrain le moins solide. »
La situation de la paysannerie
La majorité de la population, toutefois, reste à l'écart des villes. En quoi consiste, à l'époque, la
paysannerie ? Voici ce que nous en dit Friedrich Engels :
« Au-dessous de toutes ces classes, à l'exception de la dernière, se trouvait la grande
masse exploitée de la nation : les paysans.
C'est sur eux que pesait toute la structure des couches sociales: princes, fonctionnaires,
nobles, curés, patriciens et bourgeois.
Serf, son maître pouvait disposer de lui à sa guise. Corvéable, les prestations légales
contractuelles suffisaient déjà à l'écraser, mais ces prestations elles-mêmes
s'accroissaient de jour en jour.
La plus grande partie de son temps, il devait l'employer à travailler sur les terres de son
maître.
Sur ce qu'il gagnait dans ses rares heures disponibles, il devait payer cens, dîmes,
redevances, taille, viatique (impôt militaire), impôts d’État et taxes d'Empire.
Outre les corvées féodales ordinaires, il devait pour son maître récolter la paille, les
fraises, les myrtilles, ramasser des escargots, rabattre le gibier à la chasse, fendre du
bois, etc.
Les pâturages et les bois communaux des paysans leur avaient été presque partout
enlevés de force par les seigneurs. Et de même qu'il disposait de la propriété, le seigneur
disposait à son gré de la personne du paysan, de celle de sa femme et de ses filles. Il
avait le droit de cuissage.
Il pouvait, quand il voulait, faire jeter le paysan en prison, où la torture l'attendait aussi
sûrement qu'aujourd'hui le juge d'instruction. Il le faisait assommer ou décapiter, selon
son bon plaisir.
60
De ces édifiants chapitres de la Carolina qui traitaient de la façon de « couper les
oreilles », de « couper le nez », « crever les yeux », de « trancher les doigts et les
mains », de « décapiter », de « rouer », de « brûler», de « pincer avec des tenailles
brûlantes », d' « écarteler », etc., il n'en est pas un seul que les nobles seigneurs et
protecteurs n'aient employé à leur gré contre les paysans.
Qui les aurait défendus ? Dans les tribunaux siégeaient des barons, des prêtres, des
patriciens ou des juristes, qui savaient parfaitement pour quel travail ils étaient payés.
Car tous les ordres officiels de l'Empire vivaient de l'exploitation des paysans.
Cependant, quoique grinçant des dents sous le joug qui les accablait, les paysans étaient
très difficiles à soulever. Leur dispersion leur rendait extrêmement difficile tout entente
commune.
C'est pourquoi on trouve au moyen âge quantité de révoltes paysannes locales, mais, en
Allemagne tout au moins, on ne trouve pas avant la Guerre des paysans une seule
insurrection générale nationale de la paysannerie.
Il faut ajouter à cela que les paysans n'étaient pas capables à eux seuls de faire une
révolution tant qu'ils trouvaient en face d'eux le bloc de la puissance organisée des
princes, de la noblesse et des villes, unis en une alliance solide.
Seule une alliance avec d'autres ordres pouvait leur donner une chance de vaincre, mais
comment s'allier avec d'autres, quand tous les exploitaient également ? »
C'est en ce sens que l'initiative de Thomas Müntzer avait une portée historique. Elle permettait une
initiative paysanne allant dans le sens de l'unification de ses propres forces, avec une claire
orientation, ainsi que la quête d'alliés dans les villes.
C'était là l'embryon d'une véritable révolte démocratique. Cependant, les forces étaient jeunes et
faibles, inexpérimentées encore.
61
d'années, avant une brouille.
Voici en quoi consistent ces douze articles, formant les douze revendications de la paysannerie
faites à la noblesse :
« 1. Chaque communauté paroissiale a le droit de désigner son pasteur et de le destituer
s’il se comporte mal. Le pasteur doit prêcher l’évangile, précisément et exactement,
débarrassé de tout ajout humain. Car c’est par l’Écriture qu’on peut aller seul vers Dieu,
par la vraie foi.
2. Les pasteurs sont rémunérés par la grande dîme (impôt de 10 %). Un supplément
éventuel peut être perçu pour les pauvres du village et pour le règlement de l’impôt de
guerre. La petite dîme est à supprimer parce qu’inventée par les hommes puisque le
Seigneur Dieu a créé le bétail pour l’homme, sans le faire payer.
3.La longue coutume du servage est un scandale puisque le Christ nous a tous rachetés
et délivrés sans exception, du berger aux gens bien placés, en versant son précieux sang.
Par l’Écriture, nous sommes libres et nous voulons être libres.
4.C’est contre la fraternité et contre la parole de Dieu que l’homme pauvre n’a pas le
pouvoir de prendre du gibier, des oiseaux et des poissons. Car, quand le Seigneur Dieu a
créé les hommes, il leur a donné le pouvoir sur tous les animaux, l’oiseau dans l’air
comme le poisson dans l’eau.
5.Les seigneurs se sont approprié les bois. Si l’homme pauvre a besoin de quelque
chose, il doit le payer au double de sa valeur. Donc tous les bois qui n’ont pas été
achetés reviennent à la communauté pour que chacun puisse pourvoir à ses besoins en
bois de construction et en bois de chauffage.
7.Les seigneurs ne doivent pas relever les corvées sans nouvelle convention.
9.Les punitions par amende sont à établir selon de nouvelles règles. En attendant, il faut
en finir avec l’arbitraire et revenir aux anciennes règles écrites.
11.L’impôt sur l’héritage est à éliminer intégralement. Plus jamais veuves et orphelins
ne doivent se faire dépouiller ignoblement.
12.Si quelque article n’est pas conforme à la parole de Dieu ou se révèle injuste, il faut
le supprimer. Il ne faut pas en établir davantage qui risque d’être contre Dieu ou de
62
causer du tort à son prochain. »
Ces douze articles présentent indéniablement un caractère problématique, dans la mesure où les
points se contredisent. Si on part du principe qu'il faut supprimer le servage dans la mesure où
chaque personne se voit reconnu comme égal, alors il ne peut plus, par définition, y avoir de
noblesse.
Il y a en même temps l'affirmation qu'il faut ramener les corvées à leur niveau antérieur, ce qui est
une idéalisation du passé, et il est également dit s qu'il faut les appliquer « uniquement selon la
parole de Dieu », ce qui aboutirait alors à les supprimer dans une telle perspective.
On retrouve là la faiblesse théorique, le flou mêlé la radicalité des raisonnements paysans et de leur
« instinct », mais aussi la naïveté face aux puissants, dans la mesure où il leur était demandé, d'une
certaine manière, d'abandonner leurs prérogatives.
Une liste de personnalités fut d'ailleurs mise en avant, afin de juger sur pied la valeur de ces douze
articles, Martin Luther en faisant partie.
Et, effectivement, dans ce cadre, Martin Luther tenta de formuler les moyens d'une conciliation, par
l'intermédiaire d'une Exhortation à la paix en réponse aux douze articles des paysans de la Souabe,
et aussi contre l'esprit de meurtre et de brigandage des autres paysans ameutés.
Dénonçant d'un côté les cœurs endurcis des puissants – qui sont accusés d'être les seuls
responsables d'une telle situation - et de l'autre la prétention des paysans à former d'eux-mêmes une
assemblée de Dieu, Martin Luther tenta de formuler un compromis.
Il reconnaissait qu'effectivement chaque communauté devait pouvoir choisir son pasteur – ce qui
était clairement une avancée idéologique pour la bourgeoisie et les paysans, de par leur poids
numérique – mais de l'autre affirmait qu'on ne pouvait pas déduire de l’Évangile que le servage
devait être aboli – ce qui était clairement une défense matérielle des intérêts aristocratiques et de
ceux des Princes électeurs.
Martin Luther, en fait, pensait que la réforme qu'il avait lancé suffirait à transcender les intérêts de
toutes les parties, dans la mesure où, c'est ainsi qu'il faut le considérer historiquement, il représente
une affirmation de la nation allemande.
La substance même de l'Exhortation tient précisément en les quelques lignes suivantes :
« Cette chose est grande et dangereuse parce qu'elle concerne les deux royaumes, celui
de Dieu et celui du monde (car là où ce soulèvement avancera et prendra le dessus, les
deux royaumes disparaîtront, ni le régime sur la terre ni le mot divin ne subsisteront,
alors que s'ensuivra une destruction éternelle de tout le pays allemand. »
Martin Luther est obligé de choisir entre la dimension nationale et la question sociale ; de par son
positionnement, lié aux princes électeurs, il assume la nation et deviendra par là le père de la nation
allemande.
D'un côté, cela va produire une charge morale qui produira directement Jean-Sébastien Bach et
indirectement Emmanuel Kant. De l'autre, cela va aller de pair avec une réfutation du principe de
63
révolte, au nom d'une logique de respect du cadre institutionnel.
Thomas Müntzer, quant à lui, sort de l'histoire allemande pour rejoindre le communisme comme
affirmation universelle. Et dès ce moment, d'ailleurs et fort justement, l'ennemi ciblé par Martin
Luther désormais, c'est Thomas Müntzer.
Martin Luther est, par conséquent, obligé de modifier les traits de sa proposition théologique. C'est
pourquoi il plonge dans un discours christique, comme moyen de fédérer, en affirmant dans
l'Exhortation :
« Souffrir, souffrir, la croix, la croix, voilà les droits des chrétiens et il n’y en a pas
d’autres. »
En ce sens, Martin Luther décale son approche ; de militant pour l'affirmation du Saint-Esprit, il
bascule dans le christocentrisme.
Il place désormais comme aspect principal non plus la mystique rhénane, mais le positionnement
d'Augustin avec ses deux cités, avec son césaro-papisme, avec sa soumission nécessaire en
attendant un triomphe général aux contours flous, au nom de l'unique toute-puissance de Dieu sur
ce qu'il adviendra, en fin de compte, de chaque âme.
64
65
Voici une carte présentant le cadre de la guerre des paysans pour l'année fatidique 1525.
Le premier affrontement se déroula alors le 13 décembre 1524 à Donaueschingen, entre les villes de
Villingen et de Hüfningen. Les paysans affrontèrent les troupes des féodaux et des patriciens, leur
mouvement combinant des révoltes locales contre les féodaux d’un côté, d’autres luttes en faveur de
66
la libération de prédicateur de l’autre.
Le 26 mars 1525, une première résidence fut attaquée, celle du château Schemmerberg près de
Biberach, suivent l’abbaye de Kempten, le château de Liebenthann, les révoltes se généralisant
unissant des groupes allant de 800 à 4000 hommes en armes, voire 18 000 en Alsace comme lors de
la bataille de Saverne.
Cependant, une première grande défaite eut lieu face à la noblesse utilisant comme troupes les
lansquenets, des mercenaires, début avril à Leipheim, près d'Ulm, où 1000 paysans furent tués,
4000 autres prisonniers.
La clef de la défaite est le manque d'organisation, d'effort prolongé, et surtout l'absence de cavalerie.
Il n'en existait qu'une : on a ainsi le noble Florian Geyer qui choisit le camp des paysans, qui se mit
aux côtés de la « compagnie claire », c'est-à-dire les paysans, avec une « compagnie noire » de 200
cavaliers, formée de paysans formés et de chevaliers désargentés devenus mercenaires et rejoignant
la cause.
Mais cela ne put pas suffire. Une autre défaite eut lieu au milieu du même mois en Souabe, où 12
000 paysans cessèrent la lutte en échange d'un contrat dit de Weingarten, leur assurant de meilleurs
droits.
Au même moment pourtant, plusieurs milliers de paysans se rassemblaient près de Stuttgart ; des
monastères étaient pillés en plusieurs endroits, des châteaux détruits, comme celui de Hohenstaufen
réduit en cendres le 29 avril.
L'absence de centre dirigeant organisé et d'unification politique rendait le mouvement centrifuge et
dispersant ses forces.
Différentes situations d'alliance existaient qui plus est. Ainsi, les paysans autour de Nördlingen
furent en mesure de prendre la ville avec l'aide du camp plébéien de celle-ci, Anton Ferner devenant
le maire.
A Rothenburg, la situation fut plus ambivalente : si les patriciens furent renversés par le même type
d'alliance, conduit par un aristocrate, Stefan von Menzingen qui devint maire, la bourgeoisie locale
qui profitait en fait de l'exploitation des paysans n'apporta pas de réel soutien.
Un épisode de cette offensive, toutefois, fut particulièrement marquant. Si le mouvement paysan le
remit immédiatement en cause, considérant que la démarche avait été trop brutale, cela n'en restait
pas moins d'une grande portée symbolique.
Il s'agit du massacre commis dans la ville de Weinsberg, le 16 avril 1525. Le château du comte
Ludwig von Helfenstein fut brûlé et les bourgeois durent ouvrir la ville pour permettre aux 6000
paysans révoltés de capturer la noblesse locale, qui fut tuée.
La manière dont elle le fut choqua énormément, dans la mesure où cela fut avec le supplice des
pics, les nobles devant passer entre des rangées de paysans les frappant au moyen de ces armes, un
châtiment normalement réservé au « bas-peuple » avec des bâtons.
Lorsqu'il fut capturé par la suite, le chef paysan de cette opération, Jäcklein Rohrbach, fut le 21 mai
67
1525 enchaîné à un poteau entouré de flammes, afin d'être rôti vivant.
A cette date, le mouvement paysan s'était déjà pratiquement effondré, de par sa faiblesse militaire.
Les paysans se faisaient littéralement massacrés, sans réelles pertes dans le camp ennemi.
Une importante défaite fut d'abord celle de Böblingen le 12 mai, la compagnie chrétienne claire
étant totalement battue. Son chef Matern Feuerbacher fut capturé deux ans plus tard, mais eut le
droit de s'exiler en Suisse pour avoir sauvé la vie de princes, étant l'un des chefs cherchant à trouver
une voie de négociation.
Paradoxalement, le même jour, un parlement paysan s'était formé à Heilbronn ; son initiateur fut
Wendel Hipler, qui réussit l'union des paysans du Rhin, de Souabe et d'Alsace.
En Thuringe, la ville de Stadtilm fut prise fin avril 1525 par l'Union fraternelle évangélique, ce qui
eut un écho régional immense ; des revendications paysannes et bourgeoises furent rédigées et
amenées à Arnstadt, où le comte les accepta, avant de par la suite les rejeter une fois les troupes
dispersées, en profitant pour tuer quelques dirigeants paysans.
Entretemps s'était en effet produit la défaite la plus importante, celle de Frankenhausen.
Le premier mai, Thomas Müntzer était aux côtés des paysans révoltés à Eichsfeld, puis mouvement
fut fait vers Frankenhausen à partir du 10 mai. Toutefois, si le 14 mai les premiers accrochages
furent favorables aux paysans, leur défaite fut complète le lendemain.
Arrêté, Thomas Müntzer fut amené au château de Heldrungen, torturé, pour être finalement exécuté
le 27 mai, aux côtés de Heinrich Pfeiffer. On lui attribue les paroles « Omnia sunt communia »,
« toutes les choses sont en commun », symbole horrible pour les puissants de l'expression
communiste de Thomas Müntzer.
Après la défaite de Frankenhausen, ce fut celle du 3 juin à Meiningen, puis celle du 4 juin à
Würzbourg.
8 000 paysans furent massacrés en deux heures, alors qu'ils étaient 18 000 encore le 23 mai à
prendre la ville de Fribourg-en-Brisgau, mais une minorité seulement suivit Hans Müller, dit von
Bulgenbach, qui voulait aider des troupes paysannes assiégées du théologien Hans Rebmann.
De plus, le chevalier Götz von Berlichingen, très connu pour ses batailles et qui avait rejoint les
paysans, les trahit à ce moment précis, pour être pardonné par le régime par la suite. Hans Müller,
lui, fut capturé en 1526 et tué après 40 jours de torture.
Les 23 et 24 juin eurent lieu les défaits de Pfeddersheim. Les troupes restantes furent défaites à
Griessen le 4 novembre 1525 ; Hans Rebmann eut ses yeux arrachés à la cuillère, parvenant
toutefois à rejoindre ensuite les protestants suisses, étant juste à la frontière.
Un des derniers avatars fut le soulèvement à Salzbourg du dirigeant tyrolien Michael Gaismair, qui
après la défaite en 1526 rejoignit le mouvement démocratique italien.
68
Martin Luther contre les paysans
Martin Luther avait été heureux du compromis de la « Ligue souabe » représentant la haute
noblesse avec les armées paysannes dites du Lac et de l’Allgäu. Mais c'était une exception et il se
voyait dans l'obligation de prendre parti pour l'un des deux camps.
Son option principalement nationale lui fit prendre le parti des Princes électeurs, alors qu'il aurait
préféré rester à l'écart, considérant que son positionnement religieux allait révolutionner de
l'intérieur une Allemagne nouvelle.
Martin Luther escomptait tracer une sorte de séparation entre les masses et les puissants d'un côté,
une dynamique religieuse authentique de l'autre, vivant comme à part.
Voici comment il formule cela en 1523 dans De l’autorité temporelle et des limites de l’obéissance
qu’on lui doit :
« Nous devons maintenant partager les enfants d'Adam et tous les hommes en deux
catégories : les premiers qui appartiennent au Royaume de Dieu et les autres qui
appartiennent au royaume du monde.
Ceux qui appartiennent au Royaume de Dieu, ce sont ceux qui croient véritablement en
Christ et qui lui sont soumis.
Car le Christ est le roi et le seigneur du Royaume de Dieu, comme le dit le Psaume 2
ainsi que toute l'Ecriture ; et c'est pour inaugurer le Royaume de Dieu et le fonder dans
le monde qu'il est venu.
Aussi déclare-t-il devant Pilate : « Mon royaume n'est pas de ce monde, mais celui qui
est de la vérité écoute ma voix » [Jean, 18, 36]. Et dans l’Évangile, il fait constamment
allusion au Royaume de Dieu et dit : « Amendez-vous, car le Royaume de Dieu est
venu » [Matthieu, 3, 2].
Or voici : ces personnes n'ont nul besoin d'un glaive temporel, ni d'un droit.
Et si le monde ne comptait que des vrais chrétiens, c'est-à-dire des croyants sincères, il
ne serait plus nécessaire ni utile d'avoir des princes, des rois, des seigneurs, non plus
que le glaive et le droit.
Car à quoi cela leur servirait-il ? L'Esprit saint est dans leur cœur pour leur apprendre et
les pousser à ne faire de mal à personne, à aimer tout le monde, à souffrir volontiers et
avec joie l'injustice de la part de tous, même la mort. (...)
Appartiennent au royaume du monde et se trouvent placés sous la loi tous ceux qui ne
sont pas chrétiens.
Étant donné que les croyants sont peu nombreux et que seule la minorité se comporte
69
d'une façon chrétienne, ne résiste pas au mal et s'abstient de faire le mal, Dieu a établi
pour eux, à côté de la condition chrétienne et du Royaume de Dieu, un autre
gouvernement et il les a placés sous le glaive afin que, tout en voulant suivre leurs
mauvais penchants, il ne puissent le faire et que, le faisant quand même, ils ne puissent
le faire sans crainte ni paisiblement et avec succès.
Tout comme on passe des chaînes et des liens à un animal sauvage et méchant pour
l'empêcher de mordre et déchirer suivant sa nature, même s'il en a le désir ; par contre,
un animal apprivoisé et docile n'a nul besoin de cela et il reste inoffensif même sans
chaînes et liens.
Car s'il n'est était pas ainsi, étant donné que le monde entier est mauvais et que, sur
mille personnes, il se trouve à peine un chrétien, tous s'entre-dévoreraient au point que
personne ne pourrait entretenir femme et enfants, se nourrir et servir Dieu et que le
monde deviendrait un désert. (...)
Il importe de remarquer que les deux groupes des enfants d'Adam dont l'un, comme il
est dit plus haut, se trouve placé sous le Christ dans le Royaume de Dieu, et l'autre sous
l'autorité dans le royaume du monde, ont deux sortes de lois.
Car chaque royaume doit avoir ses lois et sa juridiction ; aucun royaume ou
gouvernement ne peut subsister sans lois, ainsi que le prouve assez l'expérience
quotidienne. Le pouvoir temporel possède des lois qui ne concernent que les corps et les
biens et tout ce qu'il y a, sur terre, de choses extérieures.
Quant aux âmes, Dieu ne peut ni ne veut laisser à personne d'autre qu'à lui-même le
droit de les gouverner. C'est pourquoi, là où le pouvoir temporel prétend donner des lois
aux âmes, il empiète sur le gouvernement de Dieu et ne fait que séduire et corrompre les
âmes. (...)
D'ailleurs tu dois savoir que, depuis que le monde existe, un prince sage a été un oiseau
rare, et un prince pieux encore bien plus rare.
En général, les princes sont les plus grands déments ou les pires vauriens sur terre.
Aussi faut-il toujours s'attendre au pire de leur part et ne rien espérer de bon, surtout
dans les affaires divines qui touchent au salut des âmes. Ils sont les geôliers et les
bourreaux de Dieu, et la colère divine les emploie pour châtier les méchants et maintenir
la paix extérieure. »
Martin Luther espérait sauver en quelque sorte la vie intérieure des vrais chrétiens, la préserver tant
des de masses vues comme arriérées et primitives et des puissants considérés comme ayant des
mœurs barbares et opportunistes.
D'où la tentative de conciliation avec son appel, son Exhortation, mais d'où aussi ses violentes
diatribes dans Contre les hordes criminelles et pillardes des paysans, où il rompt ouvertement avec
les paysans, accusés d'avoir sciemment choisi la ligne de Thomas Müntzer :
« Dans le livre précédent, je ne m'étais pas permis de porter un jugement sur les
paysans, puisqu'ils avaient offert de se soumettre au droit et à un meilleur
70
enseignement ; il ne faut pas juger, comme l'ordonne le Christ (Mat.7) [1. Ne jugez
point, afin que vous ne soyez point jugés. 2 Car on vous jugera du jugement dont vous
jugez, et l'on vous mesurera avec la mesure dont vous mesurez. 3 Pourquoi vois-tu la
paille qui est dans l’œil de ton frère, et n'aperçois-tu pas la poutre qui est dans ton
oeil ?].
Mais, soudainement, ils passent outre et, au mépris de leur offre, ils attaquent avec la
force, pillent, se déchaînent et agissent comme des chiens enragés.
On voit bien maintenant quelle perfidie ils avaient en vue et quel pur mensonge ils
avaient mis en avant dans les douze articles sous le nom de l’Évangile.
En somme, ils ne font pas autre chose que l’œuvre du diable et en particulier c'est
l'archidiable en personne qui règne à Mülhausen [c'est-à-dire Thomas Müntzer] où il ne
cause que brigandages, meurtres et effusions de sang, comme le Christ le dit à son sujet
(Jean 8) : « Il est meurtrier depuis le commencement ». »
Ces lignes reflètent un positionnement qui ne sera jamais pardonné à Martin Luther au coeur des
masses populaires. Lors de la mise en place de la République Démocratique Allemande après 1945,
il y aura une avalanche d'ouvrages pour dénoncer Martin Luther comme celui qui a dévoyé la
formation de la nation allemande, brisant l'élan démocratique, le retournant en son contraire par la
soumission aux Princes électeurs.
Les lignes qui suivent les précédentes dans Contre les hordes criminelles et pillardes des
paysans sont d'ailleurs d'une grande brutalité :
« Or, étant donné que ces paysans et ces pauvres malheureux se laissent égarer et qu'ils
agissent autrement qu'ils n'ont dit, il me faut, moi aussi, écrire d'une autre façon à leur
sujet et, en premier lieu, leur mettre leurs péchés sous leurs yeux, ainsi que Dieu
l'ordonne à Esaïe et à Ézéchiel (Esaïe 58:1, Ézéchiel 2:7], pour le cas où quelques-uns
les reconnaîtraient, et ensuite, instruire la conscience de l'autorité temporelle quant à la
manière de se conduire dans cette affaire.
Ces paysans se rendent coupables de trois horribles péchés contre Dieu et les hommes
et, par là, ils ont diversement mérité la mort du corps et de l'âme. »
Martin Luther parle ici de la fidélité à l'autorité qui a été rompue, de la révolte avec les pillages et
les saccages, du fait de se revendiquer de l’Évangile pour agir.
Par conséquent, il est justifié de massacrer les paysans :
« Pourfends, frappe et étrangle qui peut. Si tu dois y perdre la vie, tu es heureux, tu ne
pourras jamais connaître de mort plus bienheureuse. Car tu meurs dans l'obéissance à la
Parole et à l'ordre de Dieu (Rom.13) (…).
Tous ceux qui le peuvent doivent assommer, égorger et passer au fil de l’épée,
secrètement ou en public, en sachant qu’il n’est rien de plus venimeux, de plus nuisible,
de plus diabolique qu’un rebelle (…).
71
l’autorité doit-elle foncer hardiment et frapper en toute bonne conscience, frapper aussi
longtemps que la révolte aura un souffle de vie (...).
C’est pourquoi, chers seigneurs, poignardez, pourfendez, égorgez à qui mieux mieux. »
Martin Luther reviendra à ce sujet dans Missive concernant le dur livre contre les paysans, mais la
rupture est accomplie et assumée. Il avait accompagné l'écrasement des paysans et la longue
répression qui s'ensuivit.
Il est considéré qu'entre 70 et 130 000 paysans furent massacrés dans ce cadre.
72
Si dans le judaïsme et l'Islam la religion est « naturelle » et ses lois aussi, et donc l'inclinaison de la
syndérèse tend à la fois vers la Nature et la religion (qui sont assimilées, comme en témoigne les
exemples de la cacheroute et du halal), ce n'est pas le cas dans le christianisme.
Aussi, la syndérèse de Thomas d'Aquin est une tendance à aller vers les valeurs divines qui
s'exprime par des raisonnements. Seulement, on peut se tromper dans les raisonnements : c'est le
rôle de l’Église de faire en sorte que l'inclinaison aille dans le bon sens.
Il y a une étincelle de rectitude dans la conscience, mais cette dernière peut se tromper.
Bien entendu, ce concept ne s'est pas forgé en une fois : le concept apparaît véritablement en tant
que tel au XIIIe siècle, avec notamment Philippe, chancelier de Paris, auteur d'un Traité de la
syndérèse.
Mais son arrière-plan est lié aux premiers chrétiens, qui déjà avaient affaire à la question de la
philosophie grecque, des attitudes à adopter, de la nature des tendances des êtres humains, etc.
On a ainsi Jérôme de Stridon qui, au XIVe siècle, aborde la question de la psychologie humaine en
traitant de la conception platonicienne et en considérant les regrets ressentis par Caïn après le
meurtre de son frère Abel.
Ces regrets témoigneraient de la syndérèse, Jérôme de Stridon expliquant :
« La plupart, suivant Platon, réfèrent la partie rationnelle de l'âme, l'irascible et le
concupiscible, ce qu'il appelle le logikon, le thumikon et le epithumêtikon, à l'homme,
au lion et au veau (…).
Ils supposent une quatrième partie, qui diffère d'avec les trois autres et leur est
supérieure, que les Grecs appellent syndérèse : cette étincelle de la conscience ne
s'éteint jamais, pas même dans la poitrine de Caïn après qu'il ait été rejeté du paradis et
grâce à laquelle nous savons que nous péchons et que nous sommes vaincus par les
plaisirs ou la colère, et lorsque nous sommes abusés par de fausses raisons ».
Jérôme de Stridon fera également un rapprochement de ces quatre éléments avec le tétramorphe, les
« quatre vivants », les quatre animaux ailés tirant le char de la vision d'Ezéchiel (la face rationnel
est la face humaine, la face de lion est liée à l'irascible et au fiel, la face de veau est liée
concupiscible et au foie, la face d'aigle étant alors justement l'étincelle de conscience, siégeant dans
le cœur.
Ce dernier élément est au-dessus des trois autres, permettant donc que « nous sentons quand nous
péchons ».
Bonaventure y voit une conscience morale, Thomas d'Aquin par contre y voit une disposition
pratique, expliquant dans sa fameuse Somme théologique que :
« C'est pourquoi on dit que la syndérèse incite au bien et proteste contre le mal, quand,
par les premiers principes, nous nous mettons à la recherche [de ce qu'il faut faire] et
jugeons ce que nous avons trouvé. »
Il y eut donc des débats pour savoir si l'inclinaison était une faculté, une disposition, si elle était
73
plutôt libre-arbitre ou relevait de la raison.
Et on peut voir aisément que la mystique rhénane affirme que la syndérèse relève de la conscience
morale ; tant Martin Luther que Thomas Müntzer considère que la religion, en quelque sorte, est un
élan du cœur.
La ligne historique de l’Église catholique romaine est opposée à cela, même si elle a toujours laissé
des espaces à ligne qu'on peut appeler « du cœur », celle de Bonaventure, lorsqu'il explique par
exemple au sujet de la contemplation mystique, de son anéantissement mystique :
« C'est cette faveur secrète que nul ne connaît s'il ne la reçoit et que nul ne reçoit s'il ne
la désire, et que nul ne désire si ce n'est celui qui est enflammé jusqu'au fond des
entrailles par le feu du Saint-Esprit, que Jésus-Christ a porté sur cette terre. »
Mais l’Église catholique romaine n'hésitera pas à écraser violemment les tendances allant trop loin
en ce sens et relativisant la hiérarchie ; c'est la raison de la mise à l'écart et de la destruction violente
du jansénisme.
Et c'est en ce sens que Martin Luther exprime une réticence historique à la scolastique, qui culmine
en révolte générale contre elle. Matin Luther, sur le plan des idées, exprime une révolte contre
Saint-Thomas et sa tentative de battre les philosophes sur leur propre terrain.
Citons ici ce qu'il dit, entre autres, dans sa Controverse sur la théologie scolastique, en 1517 :
« XXXIX Nous ne sommes pas maîtres de nos actes, mais nous en sommes serfs, depuis
le commencement jusqu'à la fin. Contre les philosophes.
XL : Nous ne sommes pas rendus justes en accomplissant des œuvres justes, mais,
rendus justes, nous accomplissons des œuvres justes. Contre les philosophes.
XLI Presque toute l'éthique d'Aristote est la plus détestable ennemie de la grâce. Contre
les scolastiques.
XLII C'est une erreur de prétendre que l'opinion d'Aristote sur la félicité ne répugne pas
à la doctrine catholique. Contre les morales.
XLIII C'est une erreur de dire : on ne devient pas théologien sans Aristote. Contre
l'opinion commune.
XLV. Affirmer qu'un théologien non logicien est un monstrueux hérétique constitue un
propos monstrueux et hérétique. Contre l'opinion commune. (…)
XLIX. Si la forme syllogistique se trouvait dans les choses divines, l'article de la Trinité
serait su et non cru.
74
« IV. C'est pourquoi la vérité est que l'homme, devenu mauvais arbre, ne peut que
vouloir et faire le mal (…).
VII. Mais elle provoque nécessairement, sans la grâce de Dieu, l'acte vicieux et
mauvais.
VIII. Il ne s'ensuit pas pour cela qu'elle soit naturellement mauvaise, c'est-à-dire de la
nature du mal, selon le dire des manichéens.
IX. Elle est cependant, naturellement et inévitablement, une nature mauvaise et viciée. »
« XVII : L’homme ne peut vouloir naturellement que Dieu soit Dieu ; bien au contraire,
il veut être lui-même Dieu et que Dieu ne soit pas Dieu. (…)
XCV : Aimer Dieu, c’est se haïr soi-même, et ne rien connaître sauf Dieu. »
Le choix de Martin Luther de se placer sous la direction des Princes électeurs n'était pas qu'un choix
opportuniste, cela répondait à une vision déjà négative de la possibilité pour l'être humain de
s'affirmer justement uniquement de manière négative.
75
Il est intéressant de noter que de par leur réelle charge démocratique historique, l'évangélisme
luthérien et le calvinisme ne se maintiennent pas alors que le capitalisme est arrivé est à son stade
final, de type impérialiste.
76
En 2015, les catholiques formaient en Allemagne 28,9 % de la population, l’Église évangélique
27,1 %, alors qu'en 1950, les chiffres étaient respectivement encore de 45,8 % et 50,6 %.
Cet effondrement est à rapprocher de celui des Pays-Bas : les protestants formaient 61,3 % de la
population en 1869, les catholiques alors 36,5 %, pour désormais 15 % et 24 %.
En ce qui concerne le bilan pour l'affirmation de la nation allemande, le bilan est donc fortement
contrasté.
D'un côté, Martin Luther a lancé un processus qu'il a lui-même accompagné. Ainsi, il a célébré une
messe en allemand à Wittenberg le 29 octobre 1525 et il a publié en janvier 1526 la Deutsche Messe
und Ordnung des Gottesdients, c'est-à-dire les modes d'organisation de la cérémonie religieuse en
allemand, pour le culte le dimanche et les réunions d'exhortation et d'enseignement en semaine.
Lui-même a effectué des contributions dans le domaine de la musique, Jean-Sébastien Bach
émergeant directement de ce développement historique. Il a établi des cantiques pour faire
participer les masses.
Cependant, ces masses restent à l'écart, dans la mesure où le luthérianisme, par la Confession
d'Augsbourg de 1530, donne à une partie de l’Église le fait d'être du « bon grain » par l'action de la
grâce. Un grand catéchisme fut publié en allemand en avril 1529, en latin en mai, alors qu'en juillet
en paraissait un petit pour le clergé.
Il y a donc une direction qui existe dans l’Église évangélique, et qui n'est pas démocratique.
D'ailleurs, en pratique, ce sont donc les gouverneurs qui nommeront des inspecteurs, religieux ou
laïcs, pour encadrer les paroisses.
Le luthéranisme se développera dans les autres pays comme religion de la monarchie absolue,
comme une simple variété d'anglicanisme ; l'Église dano-norvégienne avait ainsi des surintendants
nommés par le roi, faisant office d'évêque.
La même chose s'est détournée en Allemagne avec la Prusse. Le grand maître de l’Ordre des
Chevaliers Teutoniques, Albert de Brandebourg, est historiquement passé au luthérianisme, mettant
un terme à l’existence de l’Ordre et à ses possessions pour se les approprier, lui-même devenant pas
moins que le Duc de Prusse.
Les pays allemands vont, en raison ou malgré Martin Luther, passer sous la coupe de la Prusse pour
les évangéliques, de l'Autriche des Habsbourg pour les catholiques. C'est le sens de la critique faite
à Martin Luther par Karl Marx, en 1843, dans sa Contribution à la critique de La philosophie du
droit de Hegel, qui aborde également la problématique théologique de l'opposition contradiction
intériorité / absence d'extériorité :
« Même au point de vue historique, l'émancipation théorique présente pour l'Allemagne
une importance spécifiquement pratique.
77
Luther a, sans contredit, vaincu la servitude par dévotion, mais en lui substituant la
servitude par conviction.
Il a transformé les prêtres en laïques parce qu'il a métamorphosé les laïques en prêtres.
Mais, si le protestantisme ne fut pas la vraie solution, ce fut du moins la vraie position
du problème. Il ne s'agissait plus, dés lors, de la lutte du laïque contre le prêtre, c'est-à-
dire quelqu'un d'extérieur à lui-même ; il s'agissait de la lutte contre son propre prêtre
intérieur, contre sa propre nature de prêtre.
Mais, tout comme l'émancipation ne s'arrêtera pas aux princes, la sécularisation des
biens ne se bornera pas à la spoliation des églises, qui fut pratiquée surtout par la Prusse
hypocrite.
On retrouve cette logique du luthérianisme comme phénomène n'étant pas allé au bout de lui-même
dans les dispositions de Martin Luther. Ce dernier conserve l'autel, les cierges, les ornements, les
vêtements sacrés, les vitraux, etc. Il coupe la poire en deux au sujet de la présence du Christ au
moment où l'on prend le pain et le vin, en reconnaissant qu'il s'agit du sang et du corps du Christ,
tout en restant du pain et du vin.
C'est un conception à mi-chemin du catholicisme et protestantisme authentique. Le grand
théologien luthérien Matthias Hoë von Hoënegg appellera d'ailleurs à combattre tant l'un que l'autre,
se soumettant entièrement aux intérêts de la haute noblesse allemande.
La conséquence en sera immédiatement terrible. Les pays allemands vont être le jouet de toutes les
puissances environnantes, notamment la France et la Suède. Avec la guerre de trente ans, qui dura
de 1618 à 1648, la population allemande passa de 18 à 6 millions de personnes.
Ce sera la Prusse qui unifiera par la suite l'Allemagne, de manière autoritaire, par en haut, pavant la
voie à l'empire allemand précipitant le pays dans la première guerre mondiale impérialiste, bloquant
78
la culture démocratique, se prolongeant directement dans l'avènement du national-socialisme.
A ce sujet, il est nécessaire de mentionner un fait dont l'importance est extrêmement débattue
encore aujourd'hui. A la fin de sa vie, Martin Luther a changé d'opinion sur la population juive : la
respectant et cherchant à la convaincre initialement, il est passé à des appels aux meurtres, à
l'incendie des écoles juives et des synagogues.
Si ces écrits ont été largement utilisés par le national-socialisme à des fins de propagande, il n'existe
pas de continuité directe, ces écrits relevant d'une idéologie diffuse, dans un cadre idéologique par
ailleurs déjà antisémite.
Cependant, la question de ce tournant antisémite est inévitablement à mettre en rapport avec la
question de l'unité allemande ; il est évident que Martin Luther a témoigné, à la fin de sa vie, d'un
anti-capitalisme romantique, attribuant les insuccès à la population juive, aidant la haute noblesse à
trouver un paratonnerre à leurs propres méfaits.
79