La Nounou : Drame en Bourgogne 1840
La Nounou : Drame en Bourgogne 1840
La Nounou
BeQ
Roger Dombre
La Nounou
Histoire de la Moucheronne
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Roger Dombre est le pseudonyme de Mme
Andrée Sisson, née Ligerot (1859-1914).
Folla
Une pupille gênante
Un tuteur embarrassé
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La Nounou
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Dédicace
Chère madame,
Permettez-moi de vous dédier cette bluette
écrite sous les ombrages de votre villa riante, en
souvenir des heures charmantes passées au bord
de cette Méditerranée si belle et si aimée où nous
nous retrouvons chaque année.
ROGER DOMBRE.
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I
Sinistre nuit
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retournait, et une expression de terreur pâlissait
son visage lorsqu’il croyait voir passer une ombre
à ses côtés.
Il était de taille colossale et robuste ; mais en
ce moment il était craintif comme un enfant.
« Pourvu qu’ils aient bien caché le corps !»
grommelait-il entre ses dents.
Ils, qui donc était-ce ?
Sans doute les misérables que le nocturne
voyageur avait laissés, une heure auparavant, à
minuit, au carrefour de la Croix rouge, sur la
route de Saint-Prestat.
L’œuvre à laquelle se livraient ces bandits
consistait à effacer le plus habilement possible les
traces de leur crime.
Car un drame affreux avait eu lieu cette même
nuit en cet endroit : trois brigands piémontais,
experts en ces sortes d’affaires, aidés du
braconnier Favier que nous venons de voir
arpenter la route obscure, avaient détroussé (pour
employer leur pittoresque expression) un
voyageur qui se rendait, en simple voiture de
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louage, au château de Cergnes situé à quelque
distance de là.
Et vraiment, il était bien pressé d’y arriver, le
pauvre étranger, car, malgré les représentations
de l’aubergiste chez lequel il avait soupé, il avait
voulu se remettre en chemin le soir même. Cette
obstination se comprenait cependant : cet
homme, jeune encore, dont la belle et noble
figure portait une profonde expression de
tristesse, avait avec lui un petit enfant, mignonne
créature que venait de quitter sa nourrice ; et le
pauvre père, à l’issue d’un long voyage qui allait
enfin avoir un terme, pour la petite fille du moins,
apaisait la faim du bébé avec un biberon,
s’acquittant d’ailleurs de ces soins avec une
délicatesse infinie, en dépit de la maladresse qui
les accompagne toujours quand ils sont donnés
par un homme.
Et voilà que, au milieu de la route où trottait le
maigre cheval de louage, quatre bandits s’étaient
jetés soudain sur la voiture. L’un avait sauté à la
tête de l’animal qui n’était, d’ailleurs, nullement
tenté de s’enfuir ; un autre étranglait le
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malheureux cocher qui appelait à l’aide, hélas !
en vain, et les deux autres s’occupaient du
voyageur.
L’infortuné essayait vaillamment de se
défendre : il luttait dans l’obscurité contre deux
adversaires et fut bientôt vaincu : « Ayez au
moins pitié d’elle ! gémit le pauvre père en
recevant le coup mortel. » Ce fut sa dernière
parole, et il expira, le cœur mordu par une
angoisse terrible à la pensée de l’enfant qui allait
devenir la proie ou la victime de ses misérables
agresseurs.
Ceux-ci, munis de lanternes sourdes,
contemplaient leur œuvre en silence.
« Eh ! mes agneaux, il ne s’agit pas de nous
amuser, dit soudain Favier, le colosse, qui
semblait avoir une certaine autorité sur les
autres ; il est sûr que, loin de la ville comme nous
le sommes, nous ne craignons pas la visite de la
police ni même du garde, mais les traces d’une
expédition comme celle-ci doivent disparaître au
plus tôt ; la prudence est la mère de la sûreté, dit-
on.
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– Le vieux est judicieux, fit observer l’un des
Italiens ; à l’œuvre donc ! fouillons d’abord la
voiture et les vêtements du brave homme qui
vient d’être touché. »
Le corps du cocher, dépouillé des pièces de
monnaie qu’il portait, fut déposé à quelques pas
sous les arbres de la forêt qui bordait le chemin ;
puis, le cadavre du jeune étranger fut dévêtu et
l’on retira de ses poches l’or qu’elles contenaient.
Les bandits furent déçus : ils comptaient sur
une forte somme et ils avaient à peine cinq cent
francs à se partager.
« C’était bien la peine de courir le risque de la
guillotine pour si peu ! » grommelaient-ils en
montrant le poing au mort.
On fouilla la voiture : elle ne contenait qu’une
valise pleine d’effets et un paquet assez
volumineux que l’on prit pour une couverture de
voyage.
Mais lorsqu’un des scélérats s’en empara, ce
paquet rendit un vagissement étouffé.
« Tiens ! la couverture qui crie, à présent !
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s’exclama l’un des cyniques larrons.
– Un enfant ! il y a un enfant ! s’écrièrent-ils.
En voilà une bonne !... Celui-là ne sera au moins
pas récalcitrant, ni difficile à exécuter, on n’a
qu’à serrer un peu le cou et... »
Un des Piémontais allait saisir la pauvre petite
créature et nouer autour de son cou ses gros
doigts calleux, lorsque Favier intervint.
« Attends, dit-il. Andréino vient de trouver
une lettre dans le portefeuille du défunt ; sachons
au moins ce que celui-ci était et s’il ne possédait
pas plus d’argent qu’il ne semble. Qui est-ce qui
sait lire ici ? ajouta-t-il en élevant sa lanterne
sourde dont le rayon blafard éclaira une feuille
blanche que dépliait Andréino.
– Pas moi.
– Ni moi.
– Moi non plus.
– Diable ! et moi pas plus que vous, dit le
colosse. Comment, Andréino, tu ne peux pas
nous tirer d’embarras ? Je te croyais plus érudit ?
– Moi foi, mon vieux, je sais un peu défricher
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l’imprimé, et encore l’italien, mais ce grimoire-
là, je sens que c’est pour moi lettre morte.
– Bah ! fit un autre, ça ne nous servirait peut-
être à rien, tout ça c’est des sentiments sans doute
et pas autre chose. Ce qu’il y a de clair, c’est que
ce satané bourgeois n’était pas cossu. Nous avons
cru dépister un richissime seigneur et c’est nous
qui sommes volés. Allons ! reste encore à tordre
le cou à la pigeonne. Qui s’en charge ?
– Donne, dit le braconnier qui demeurait
songeur. À présent que nous avons partagé
l’argent, partageons-nous la tâche : moi je pars
avec la mioche que j’arrangerai proprement là-
bas dans quelque trou ; Andréino va prendre par
la forêt avec le cheval et la voiture dont vous
vous déferez bien à la ville ; je vous les
abandonne ; vous vendrez l’un à la foire, et en
repeignant l’autre nul n’y verra goutte ; vous
autres, ajouta-t-il en désignant les deux Italiens
qui semblaient l’écouter avec déférence,
enfouissez-moi habilement ces corps dans la
terre.
– Tu nous laisses le plus sale ouvrage,
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ripostèrent-ils, mécontents.
– Alors je réclame ma part entière du butin, et
croyez-vous qu’Andréino ait la besogne la plus
commode ? Il risque d’être rencontré ; si on lui
demande d’où il vient avec sa rosse et sa
voiture !...
– Va bene, va bene ! » firent les bandits qui se
mirent aussitôt à creuser la fosse où devaient être
ensevelis côte à côte le voyageur et le cocher.
Sous un arbre, étaient cachés les instruments
nécessaires à leur travail, car les larrons avaient
tout prévu, et ce ne devait être la première fois
que pareil ouvrage leur passait entre les mains.
Pendant ce temps, Andréino disparut sous bois
avec le butin, et Favier s’éloignait, prenant par la
grande toute pour regagner sa misérable
demeure ; il allait ainsi, trébuchant dans la nuit et
serrant contre lui la petite fille qui s’était
rendormie paisiblement.
Il réfléchissait.
« Si je la jette à la rivière, se disait-il, cela peut
me compromettre, la rivière coule à deux pas de
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chez moi ; on retrouverait le petit corps et l’on
pourrait reconnaître l’enfant du voyageur parti
hier soir de l’auberge du Coq Bleu ; on ferait des
recherches pour savoir ce qu’est devenu le père,
et alors... bonsoir la sécurité. Tonnerre !...
J’aurais dû laisser la moucheronne avec les
autres ! D’un côté, cependant, j’ai empoché la
lettre et ce n’est pas une mauvaise idée ; je prierai
la vieille Manon de me la lire ; elle comprend
l’écriture, et c’est la seule personne à laquelle je
puisse me fier ; elle a des raisons pour ne pas me
trahir. Donc j’apprendrai quelle est l’enfant, si
elle n’a pas quelques parents riches, et, un peu
plus tard, en faisant un peu de chantage, on
pourrait gagner de l’argent avec ce moineau. Je
combinerai un petit roman dans lequel je
m’attribuerai un beau rôle, et... enfin je verrai ! »
L’homme eut un mauvais rire, berça
maladroitement dans ses bras noueux la petite
fille qui s’était réveillée et qui pleurait ; elle se
rendormit bien vite et Favier continua sa toute
dans cette nuit sinistre. Le ciel était
uniformément gris et bas ; une grande tristesse
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semblait se dégager de toutes choses, et le vent de
minuit s’éleva tout à coup.
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II
Le louveteau mort
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s’écria l’homme en frottant une allumette contre
le bois graisseux d’une table.
Il fit de la lumière avec une chandelle de suif
dont la lueur jaunâtre éclaira d’un reflet terne le
misérable logis.
En effet, bien misérable ! le mobilier se
composait d’un matelas de feuilles sèches servant
de lit, et garni d’une couverture sordide ; d’une
table maculée de taches et tailladée de coups de
couteau ; d’une chaise boiteuse et dépaillée et
d’un mauvais buffet contenant quelque peu de
vaisselle ébréchée ; au mur pendaient, accrochées
à un clou des hardes fripées.
L’homme se débarrassa de son fardeau qu’il
déposa sur le lit de feuilles sèches ; aussitôt, dans
l’obscurité, de dessous la table, rampa un long
corps velu qui s’approcha de la petite fille, et une
tête noire se dressa à côté de la tête dorée du
pauvre baby. Le même renâclement, entendu à
l’arrivée de Favier, se fit entendre de nouveau.
Le braconnier se retourna :
« Paix donc encore une fois ! Ah ! ah ! vous
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avez flairé du gibier, ma belle ? Ma foi ! si le
cœur t’en dit, louve du diable, tu peux en faire
ton souper. De fait, ce sera peut-être un débarras
pour moi. »
L’animal qui se dressa alors sur ses quatre
pattes était une louve gigantesque au poil noir et
rude, à l’œil sanglant, aux dents aiguës et
blanches.
Mais, au lieu de profiter de l’invitation de son
maître, elle poussa de nouveau un gémissement et
se mit à lécher doucement de sa langue rugueuse
le petit visage rose couché sur le matelas.
L’enfant pleura, sans doute elle avait faim.
« Et ton louveteau, louve du diable ? reprit
Favier en retirant du buffet un verre, une
bouteille, du pain et du lard. »
La pauvre bête gémit plus fort ; l’homme se
baissa et retira de dessous la table le corps raidi
d’un petit loup de quelques semaines ; l’animal
était mort ; ses yeux étaient vitrés, ses membres
froids.
« Tiens, fit le colosse étonné, je comprends
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pourquoi tu nous fais cette mine, mais ne va pas,
au moins, geindre toute la nuit, satanée bête, ça
m’embêterait. »
Il prit le cadavre du louveteau qu’il alla jeter à
une centaine de pas de la cabane dans un trou où
s’amoncelaient des détritus de toutes sortes.
En rentrant il aperçut la mère allongée près du
matelas, sa tête noire sur ses pattes velues ; il la
considéra un instant, puis, comme frappé d’une
idée subite :
« Tiens, dit-il, essayons ; ce serait drôle ! »
Et il plaça la petite fille tout contre la bête
qu’elle se mit à téter avec vigueur.
La louve la laissait faire avec plaisir, et, la
voyant à la fin rassasiée et rendormie, se tient
immobile, la réchauffant de son souffle puissant.
Favier se rapprocha alors de la table où
vacillait la flamme triste de la chandelle de suif,
et il commença à manger.
Tout à coup, il s’aperçut que ses mains étaient
rouges de sang.
« Tiens ! fit-il sans sourciller, du sang. »
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Il se leva en sifflotant et alla se laver. Puis il
s’installa commodément cette fois et acheva son
repas ; il alluma ensuite sa pipe et compta l’or
qu’il avait gagné dans sa soirée.
« Cachons cela, dit-il après l’avoir serré dans
une bourse de cuir, et joignons-y la lettre trouvée
sur la père de la mioche : je la porterai demain à
la Manon qui la lira et je saurai à quoi m’en tenir
sur la moucheronne. »
Titubant, le visage congestionné, le colosse
alla vers le coin le plus reculé de la cabane et y
fourragea quelques minutes dans l’ombre.
Puis il s’étendit sur le matelas, laissant
l’innocente créature qu’il avait faite orpheline,
paisiblement endormie entre les pattes de la
louve ; la chandelle à bout de mèche s’éteignit et
la nuit épaisse enveloppa le pauvre logis où l’on
n’entendit plus que le bruit de trois respirations
différentes : le souffle à peine perceptible de
l’enfant, celui puissant et bruyant de la bête et
enfin l’haleine entrecoupée de hoquets de
l’ivrogne vautré sur la paille.
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III
Le coup de botte
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défendre l’enfant.
« Toi, va-t’en, fit le braconnier en lui
allongeant un coup de pied. »
Docile, la louve recula en grondant toujours,
mais sans s’éloigner de la petite fille qui posa sa
main maigre et fluette sur le poil rude de son
amie.
« Qu’as-tu fait hier ? » demanda l’homme.
L’enfant le regarda avec ses grands yeux noirs
farouches.
« Ce que vous m’avez ordonné, répondit-elle
brièvement.
– Et que t’avais-je ordonné ? parleras-tu,
tonnerre du diable ! est-ce que je vais me
souvenir de cela, brute que tu es ! » rugit la
colosse en levant son énorme poing sur la frêle
fillette.
Un nouveau grondement l’arrêta. Alors il
ouvrit la porte de la cabane, et, montrant le
chemin à la louve :
« En chasse, toi, il n’y a rien à souper. »
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La louve obéit après avoir passé sa grande
langue rose sur le petit bras nu de l’enfant.
Alors celle-ci frémit en se voyant face à face
avec l’homme qui la meurtrissait de coups
chaque jour, et privée de l’unique défenseur que
le ciel lui eût accordé.
Comme pour adoucir le misérable qui la
regardait avec colère et mépris elle s’empressa de
dire :
« J’ai lavé le linge, nettoyé la vaisselle, balayé
la maison, recousu le matelas, fait cuire la soupe,
aidé Rose...
– Et tu t’es amusée ensuite, naturellement,
fainéante, propre à rien.
– Je n’en ai pas eu le temps, murmura la petite
fille.
– Je ne te crois pas, tu n’ouvres la bouche que
pour dire des mensonges. »
L’enfant redressa sa taille exiguë, et indignée :
« Je ne mens jamais. »
L’homme se retourna :
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« Te tairas-tu, tonnerre du diable ! Je crois, ma
parole, que ça se permet de raisonner. Et que fais-
tu là à me regarder avec tes grands yeux idiots.
– J’attends que vous me disiez ce que je dois
faire.
– Ce que tu dois faire ? je te le dirai tout à
l’heure ; pour le moment ôte-moi mes bottes ; je
suis fatigué et elles sont toutes mouillées. Allons,
tire. »
Le colosse se laissa tomber sur l’unique chaise
du logis, qui craqua sous son poids, et l’air
goguenard, la pipe aux dents et les bras croisés,
tendit ses deux jambes à « la Moucheronne. »
La Moucheronne s’agenouilla sur le sol nu et
se mit en devoir de tirer les bottes ; mais,
quelques efforts qu’elle fît, elle ne put ; ses petits
doigts n’avaient pas la vigueur nécessaire pour ce
rude travail, ses ongles s’éraflaient sur le cuir
maculé de boue et ses bras menus s’épuisaient.
Elle y mettait pourtant toute la bonne volonté
possible ; la sueur ruisselait sur sa figure, collant
ses cheveux aux tempes, et ses dents blanches
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s’enfonçaient dans sa lèvre rouge tandis que sa
petite poitrine haletait.
« Je ne peux pas, murmura-t-elle timidement
après quelques minutes d’essais infructueux.
– Ah ! tu ne peux pas ? Ôte-moi mes bottes»,
dit tranquillement l’homme sans enlever sa pipe
de ses lèvres lippues.
La Moucheronne recommença, redoublant
d’efforts, mais sans plus de succès.
« Je ne pourrai jamais ! » répéta-t-elle.
Pour toute réponse Favier, le colosse fort
comme un taureau, lui lança un tel coup de pied
dans l’estomac que la petite fille alla rouler à
l’autre extrémité de la cabane ; le sang lui sortait
de la bouche et sa tête porta si rudement contre le
mur qu’à son front s’ouvrit une large fente. Elle
demeura évanouie.
L’homme poussa un juron énergique, se leva,
éloigna le petit corps du bout de sa botte, parce
qu’il gênait son passage, et sortit sans refermer la
porte.
Au dehors, il faisait clair et gai ; on était au
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printemps ; le soleil piquait de rayons d’or
capricieux les ombrages touffus de la forêt ; le
ruisseau babillait plus loin ; la mousse fraîche
recouvrait le sol ; l’air était tiède et parfumé ; les
oiseaux chantaient, les lièvres et les lapins
s’ébattaient joyeusement dans la clairière.
Pendant une heure une paix délicieuse, toute
faite d’harmonies et de parfums, enveloppa le
bois ; puis, tout se tut comme par enchantement ;
les jolies bêtes effarouchées disparurent en un
clin d’œil, les oiseaux se cachèrent ; sur le
velours foncé des gazons un énorme animal
marchait sans bruit ; une ombre gigantesque
interceptait par places les rayons du soleil ; c’était
la louve qui rentrait, traînant après elle le fruit de
sa chasse ou de sa maraude : une grosse lapine
déjà morte et un mouton à demi égorgé.
Mais avant d’arriver à la cabane de Favier, elle
huma l’air, poussa un sourd grondement, et,
lâchant sa proie qui retomba sur le sol, elle se
précipita dans le logis ouvert.
L’enfant y était toujours privée de sentiment.
L’animal gémit douloureusement, s’approcha
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d’elle et lécha la plaie de son front.
Alors la Moucheronne ouvrit les yeux, de
grands yeux pleins d’angoisse et de terreur, mais,
apercevant la bête qui lui prodiguait les caresses
et les soins, elle murmura faiblement :
« Nounou ! » Puis, sans se soucier du sang qui
coulait sur son visage, elle passa ses petits bras
autour du cou de la louve et pleura amèrement.
« Nounou, pauvre Nounou, répétait-elle, nous
sommes bien malheureuses, du moins, pas toi, car
il n’ose pas te battre, tu saurais te défendre ; mais
moi, dès que tu n’es plus là, je suis rouée de
coups, et maintenant j’ai bien mal là... et là ; fit-
elle en portant la main à sa poitrine et à son
front. »
La louve continuait à lécher tendrement
l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie de
son lait, paraissant écouter ces paroles naïves, et
comme si elle les eût comprises et qu’elle eût pris
une résolution soudaine, elle se leva et, s’arc-
boutant sur ses quatre jambes, sembla attendre
quelque chose.
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Sans doute que la Moucheronne devina sa
pensée, car elle se leva à son tour, mais avec
peine, sa faiblesse étant extrême, et elle s’installa
commodément sur le dos de l’intelligent animal.
Nounou qui était robuste et qui avait sans
doute porté souvent l’enfant de cette manière, se
mit en marche aussitôt pour traverser la forêt,
allant doucement, car la petite blessée ne se
soutenait qu’avec peine ; la brave bête s’arrêta un
instant près du ruisseau et la pauvrette put y
étancher sa soif ardente.
Après trois quarts d’heure de marche, environ,
on put apercevoir le toit rustique d’une cabane
semblable à celle de Favier ; lorsqu’elle y fut
arrivée, la louve gratta à la porte qui s’ouvrit
aussitôt.
Il était temps car la petite fille ne pouvait plus
se tenir, même couchée sur le dos de la bête, et sa
tête vacillait de gauche à droite et de droite à
gauche comme si elle eût été près de défaillir de
nouveau.
Celle qui parut alors sur le seuil du logis était
une femme très vieille appuyée sur un bâton ; son
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front était couvert d’un bonnet de laine noire sans
ornements, sa robe était pauvre et usée mais
propre ; ses pieds chaussés de sabots ; son nez
touchait presque son menton ; mais quoique son
visage, traversé de mille rides entrecroisées, lui
fit donner au moins quatre-vingts ans, ses yeux
étaient vifs et perçants.
« Quoi ? C’est Nounou ! fit-elle sans paraître
s’étonner de voir à sa porte cette bête de taille
gigantesque ; et voilà une gentille enfant, ajouta-
t-elle en avançant ses mains tremblantes vers la
fillette. Mais, Dieu me pardonne, elle est malade,
elle est blessée même. »
Et avec une vigueur qu’on n’aurait pas dû
attendre de ce vieux corps recroquevillé, elle
porta presque la petite fille qui n’avait plus
conscience de rien, et, suivie de la louve, elle
entra avec elle dans la cabane.
Là elle s’assit sur un escabeau et examina le
front de la blessée.
« Une chute, murmura-t-elle, et encore, que
sait-on ? C’est la Moucheronne, la petite à
Favier ; déjà si grande ?... Est-il possible qu’il y
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ait huit ans que le braconnier m’a apporté la
lettre... cette fameuse lettre que je n’ai pas pu lire
parce que je ne lis que le français et qu’elle était
écrite dans une langue inconnue ; l’anglais peut-
être. Quel dommage ! je saurais au moins ce
qu’est l’enfant et s’il n’y aurait pas moyen de la
retirer à cet homme. Car, il n’y a pas à dire, ce
Favier n’élève pas la petite sur des roses, je le
connais... Qui sait si cette plaie béante n’est pas
due à la brutalité du braconnier. Voyons si elle ne
serait pas blessée ailleurs. »
La vieille femme dégrafa le corsage ou plutôt
le haillon qui servait de robe à la fillette, et
découvrit un petit buste ravissant, taillé
merveilleusement comme dans un morceau
d’ivoire, mais sur la peau aux reflets bronzés se
voyait çà et là la trace d’une meurtrissure,
marques bleues provenant de coups anciens ou
nouveaux ; et enfin sur la poitrine l’empreinte
rouge d’un talon de botte demeurait toute fraîche
imprimée.
« Oh ! le brutal, le monstre ! murmura la
vieille femme indignée. »
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Et des larmes montèrent à ses vieux yeux qui
avaient pourtant beaucoup pleuré déjà, car c’est
toujours chose infiniment triste qu’un être faible
et sans défense soit maltraité et rudoyé par un
autre être robuste et dominateur.
Manon déposa la fillette sur un lit maigre,
mais certainement plus confortable que la
paillasse de Favier, et alla chercher dans un
buffet un flacon rempli d’une liqueur jaunâtre
dont elle fit glisser quelques gouttes entre les
dents serrées de la mignonne.
Cela fait, elle retira du bahut un paquet de
toile coupée en bandes et un petit pot d’onguent
dont elle enduisait le front troué qu’elle entoura
ensuite d’un linge blanc.
L’enfant sembla ressentir aussitôt un
inexprimable soulagement ; ses grands yeux noirs
s’ouvrirent languissamment et rencontrèrent le
visage laid mais bon de la vieille solitaire.
« Ne dis rien, mignonne, repose-toi, ce ne sera
rien. »
Mais au lieu d’obéir, la fillette murmura
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faiblement :
« Qui êtes-vous ?
– Une amie.
– Qu’est-ce que c’est, une amie ? fit la
Moucheronne étonnée.
– Quelqu’un qui t’aime et qui te veut du bien.
– Quelqu’un qui m’aime ? reprit l’enfant avec
un sourire amer sur ses petites lèvres décolorées ;
il n’y a que Nounou. »
Et, à ce souvenir, prise d’un vague effroi, elle
souleva sa tête endolorie.
« Nounou ! Nounou ! Où est-elle ? »
À ce cri la louve bondit et vint poser son
museau noir et pointu sur le bord de la couverture
en regardant son ex-nourrissonne avec ses bons
yeux d’animal fidèle.
« Paix, Nounou ! laisse-la en repos. Tu vois
bien, petite, ajouta Manon en s’adressant à la
malade, tu vois bien qu’elle n’est pas loin, ta
Nounou.
« Quand on pense, ajouta-t-elle comme se
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parlant à elle-même, quand on pense que tous les
petits ont un père, une mère ou un parent pour les
dorloter ou les soigner, et que ce pauvre oiseau
du bon Dieu n’a qu’une louve pour la protéger !
Car je ne compte pas Rose, la pauvre idiote du
village que Favier prend à la journée pour donner
les soins essentiels à l’enfant et faire le gros du
ménage. Ça fait peine, oui ça fait peine, et si ce
n’était que tout ce qui vient de là-haut est bien
fait, on se demanderait ce que celle-ci est venue
faire dans la vie. »
Pendant ce soliloque de la vieille femme, la
fillette la regardait curieusement ; en fait d’êtres
humains elle n’avait jamais vu que Favier et Rose
l’idiote, car nulle autre créature qu’eux, la
Moucheronne et la louve, ne franchissait le seuil
du pauvre logis caché dans la forêt, et la
Moucheronne ne s’en éloignait jamais ; Favier
avec ses rapines et Nounou avec sa chasse
approvisionnaient seuls le garde-manger ; Rose
apportait le pain du village et préparait
grossièrement les repas. Depuis qu’elle se sentait
vivre, la fillette ne connaissait d’autres figures
que la face bestiale du colosse, celle aussi
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méchante et plus bestiale encore de Rose, et le
museau intelligent de la louve.
Quant à la sienne propre, elle l’avait à peine
entrevue, fuyante, insaisissable, dans le cristal du
ruisseau, lorsqu’une absence plus longue de
Favier ou un de ses sommeils d’ivresse permettait
à la pauvrette de jouer un instant sous bois.
Aussi sa surprise fut-elle grande en apercevant
une femme très vieille, cassée, au menton
branlant, à laquelle elle trouva une vague
ressemblance avec Nounou ; et encore Nounou
ne parlait pas, elle, mais la Moucheronne la
comprenait, tandis que la femme parlait le même
langage que ce méchant Favier et que Rose
l’idiote.
« Écoute, lui dit Manon en caressant de ses
mains ridées les petites mains brunes de l’enfant,
c’est Favier qui t’a fait du mal, n’est-ce pas ?
– Favier ?
– Oui, l’homme chez qui tu vis.
– C’est lui, répondit la fillette avec une sorte
de résignation farouche ; il m’en fait toujours, du
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mal.
– Toujours ?
– Oui, chaque jour il me frappe, excepté une
fois, parce qu’il n’était pas rentré.
– Et tu supportes cela ? »
L’enfant la regarda, si étonnée, que Manon vit
qu’elle ne comprenait pas sa question. En effet,
comment un pauvre être chétif et misérable
comme cette enfant de sept ans, pouvait-il résister
à une brute sauvage comme Favier ?
« Pourquoi restes-tu chez lui ? reprit la vieille
femme.
– Il le faut bien puisque je lui appartiens,
répondit la Moucheronne, toujours avec cette
passivité fatale de l’impuissance.
– Il ne t’a pas dit qu’il était ton père, au
moins ? s’écria Manon.
– Un père, qu’est-ce que c’est ?
– Un père est, comme la mère, un défenseur
que donne la nature ou plutôt Dieu qui vous crée ;
c’est celui qui, après ce Créateur, vous donne la
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vie, le bien-être, vous protège, vous nourrit, vous
aime.
– Le père, la mère ? fit l’enfant songeuse, c’est
tout cela ? Alors c’est Nounou. »
Et sa petite main maigre toucha
instinctivement la grosse tête de la louve.
« C’est plus que Nounou encore, reprit
Manon, parce que Nounou n’est qu’une bête et
que le père est un homme, la mère une femme, un
être comme toi, non seulement fait de chair et
d’os mais possédant encore une âme, une
intelligence et la parole. »
La petite fille roula sa tête brune avec fatigue
sur l’oreiller.
« Je ne vous comprends pas, dit-elle lassée, je
ne connais au monde que Nounou qui soit pour
moi ce que vous dites. Mais, reprit-elle aussitôt,
qui donc m’a amenée ici ? J’ai eu si mal que je ne
me souviens plus.
– C’est ton amie la louve.
– Et où suis-je ?
– Toujours dans la forêt mais loin de chez toi.
36
– Loin de chez le maître, voulez-vous dire.
Ah ! que va-t-il faire lorsqu’il rentrera et que le
feu ne sera pas allumé et la soupe pas prête ?
Rose me laisse tout faire.
– Il fera ce qu’il voudra ; il t’a à moitié
assommée, moi je veux te soigner et je te garde,
voilà tout.
– Mon Dieu ! fit la fillette avec un soupir de
bien-être, il me tuera après s’il le veut, mais je
suis si bien ici ! »
Elle considéra de nouveau Manon et dit tout à
coup :
« Vous êtes bonne, très bonne, presque aussi
bonne que Nounou ; vous lui ressemblez. »
Pour elle, la louve représentait l’idéal de la
bonté et du dévouement ; Manon ne parut point
froissée de la comparaison et un sourire desserra
ses lèvres parcheminées.
« À présent, dit-elle en arrangeant la
couverture du lit, il faut dormir, petite, et ne
t’inquiéter de rien ; nous veillons sur roi, Nounou
et moi. »
37
Elle mit un baiser sur le front de l’enfant qui,
avant de s’endormir, se demanda toute pensive,
d’où venait que ce simple geste lui faisait si
grand bien au cœur.
Nounou aussi l’embrassait, mais, à sa manière,
d’un coup de sa grande langue rugueuse, et ce
n’était plus comme cela.
Est-ce qu’elle aurait vraiment deux amies à
présent ? Oh ! comme ce serait bon, alors, et
combien peu lui importeraient désormais les
coups et les injures du braconnier si elle se sentait
aimée et soutenue d’autre part ?
38
IV
39
elle n’avait pas entendu la voix rude du colosse
lui crier : « À l’ouvrage, donc, fainéante ! Est-ce
que tu vas te reposer toute la matinée,
maintenant ? »
Cette cabane, elle ne la connaissait pas ;
certes, c’était une pauvre masure, mais elle lui fit
l’effet d’un palais ; l’air ne s’y glissait pas sous
les solives recouvertes de chaume ; une bonne
odeur d’herbes médicinales remplaçait l’odeur
fade et écœurante de l’eau-de-vie et du tabac dont
Favier saturait son taudis ; le long du mur
s’alignait la vaisselle, pauvre mais bien
reluisante, formant tout l’avoir de Manon.
Manon, elle, dormait dans un vieux fauteuil de
cuir, la tête renversée au dossier, un chapelet de
bois entre ses doigts ridés.
La Moucheronne se demanda ce qu’était cette
espèce de collier de perles noires qu’égrenait la
vieille femme en s’assoupissant.
Enfin, accroupie à ses pieds et ne dormant que
d’un œil, Nounou reposait sa grosse tête noire sur
ses longues pattes velues.
40
Ce tableau plein de paix et de tranquillité,
quoique dépourvu de luxe et même de bien-être,
apparut à la fillette comme l’image de la félicité
parfaite, et elle se mit à songer en attendant le
réveil de ses deux gardiennes ; ce réveil ne tarda
pas. Nounou s’étira et vint souhaiter le bonjour à
son ancienne nourrissonne.
Manon ouvrit les yeux à son tour et
s’approcha du lit où elle donna à la petite malade
le baiser du matin, puis, elle disparut dans un
réduit attenant à la maisonnette ; on entendit bêler
une chèvre, ce qui fit dresser l’oreille à Nounou ;
mais, en louve bien élevée, elle comprit que la
chèvre de la mère Manon n’était pas une proie
pour elle et demeura paisible, auprès de sa petite
amie.
Bientôt la vieille femme reparut tenant à la
main un bol de lait crémeux et nourrissant que la
Moucheronne but avidement. Depuis longtemps
elle n’avait rien goûté d’aussi bon.
« Je ne puis te nourrir toi, pauvre bête, dit
Manon à la louve dont elle caressa le poil rude. »
Mais l’excellent animal savait se plier aux
41
exigences de la situation, et d’ailleurs ses pareils
peuvent supporter un long jeûne sans trop en
souffrir.
Vers onze heures, la petite fille, quoique faible
encore, put se lever et se promener un peu autour
de la cabane avec ses deux amies. Manon la fit
causer et s’étonna de son ignorance profonde
qu’expliquait cependant le genre de vie que
menait l’enfant depuis six années.
De Dieu, de la famille, de l’existence, la
Moucheronne n’avait aucune idée ; par exemple,
elle connaissait à fond et par expérience le froid,
la faim, les privations et les mauvais traitements,
toutes souffrances rares heureusement dans un
âge aussi tendre.
Ce qu’elle connaissait bien aussi, et c’étaient
là ses seules consolations avec la tendresse fidèle
de Nounou, c’était la nature avec ses grâces
rayonnantes, la forêt avec ses enchantements ; les
nuits d’été avec leurs beautés sereines, la neige
de l’hiver avec ses tristesses mornes mais
splendides aussi ; puis, les humbles habitants du
bois : les insectes dorés, les lapereaux peureux,
42
les oiseaux chanteurs, les rossignols aux suaves
mélodies, les scarabées, les papillons aux ailes
bleues, les phalènes du soir, les vers-luisants ;
elle distinguait déjà chaque arbre de la forêt, les
troncs moussus, les rameaux desséchés ou les
branches jeunes et pleines de sève ; enfin le
ruisseau babillard où la lune allait boire et se
baigner, et où elle, la Moucheronne, emplissait
une cruche trop lourde pour ses bras débiles,
Rose devenant de plus en plus nulle. Et puis, elle
connaissait le travail, non le travail intelligent qui
élève l’âme de l’enfant en lui découvrant peu à
peu les choses de cette vie et de l’autre, qui
meuble sa mémoire souple et lui enseigne à
discerner le bien du mal, le beau du laid, le vrai
du faux ; mais le dur labeur de chaque jour qui
essouffle les poumons, rompt les os des épaules
et des bras, meurtrit les petits pieds nus et mouille
le front de sueur.
Elle ne connaissait que celui-ci, et encore
l’accomplissait-elle par habitude, machinalement,
comme ces animaux des cirques auxquels on
enseigne des tours adroits à force de coups.
43
Quelques efforts qu’elle fît, quelque patience
qu’elle montrât, quelque zèle qu’elle manifestât,
jamais on ne l’encourageait par une bonne parole,
un sourire, un merci. Des coups, des injures, et
toujours des injures et des coups, cela ne variait
pas. Depuis qu’elle se souvenait avoir mis sa
main de bébé au travail.
Mais aujourd’hui, pour la première fois, elle
trouvait du plaisir à se laisser vivre ; l’air était si
tiède et embaumé, le soleil si gai, les deux êtres
qui l’entouraient si bons !
Elle n’avait pas été battue et se demandait
avec anxiété si elle ne faisait pas un rêve trop
beau, comme les rêves de ses courtes nuits, car
Dieu qui est bon père, lui donnait dans le
sommeil ce que la réalité lui refusait ; elle se
demandait si Favier, avec sa grosse voix brutale
et son poing si lourd, n’allait pas interrompre
brusquement ce doux songe.
Mais non, et la journée s’écoula trop vite au
gré de la fillette qui, avec sa grâce touchante et
naïve, avait conquis le cœur de Manon ; Manon
qui se disait en la voyant aller et venir, svelte et
44
jolie comme une statuette de bronze, sous
l’ombre fraîche des grands arbres :
« Cette petite n’est assurément pas une enfant
du peuple, mais qu’est-elle, et qui sait si, dans
quelque coin du monde, sa mère ne la pleure pas
amèrement ? »
La nuit se passa encore pour la Moucheronne
dans un enchantement profond ; seulement elle
obligea sa vieille bienfaitrice à reprendre son lit
et se fit toute petite pour n’occuper qu’une place
étroite de la mince couchette.
Le lendemain, vers midi, comme l’enfant
jouait avec Nounou, couchées ensemble au soleil
sous les yeux de Manon qui triait ses herbes, un
pas pesant retentit sous bois, et la louve se leva
soudain en grondant, tandis que la petite fille
s’enfuyait en poussant un cri de détresse.
Ce pas était le pas de Favier, et le colosse
apparaissait maintenant ; son visage féroce et
couvert de poils d’un roux sale, frémissait d’une
colère terrible.
« Ah ! ah ! cria-t-il en apercevant la fillette qui
45
se réfugiait toute tremblante vers la vieille
Manon, ah ! ah ! ne faut-il pas à présent que je
vienne relancer jusqu’ici cette fainéante ?
Approche, vaurienne, approche, gueuse ! Viens
ici que je te fasse sentir...
– Favier !... ne la frappez pas ! vous
entendez ? s’écria Manon en arrêtant le bras
menaçant levé sur la fillette.
– Arrière ! sorcière du diable ! fit l’ivrogne
exaspéré par cette résistance ; je veux la
Moucheronne ; je suis bien libre de la battre,
j’espère ? »
L’enfant recula vers le mur, pâle et
frissonnante.
« Favier ! reprit Manon d’une voix plus haute,
car l’indignation doublait ses forces ! Favier,
écoutez-moi : Cette petite m’est arrivée avant-
hier dans un état que je l’ai crue prête à mourir ;
c’est vous, malheureux, qui l’aviez arrangée
ainsi. La louve me l’a amenée et je l’ai pansée et
soignée de mon mieux, la pauvre âme, mais ce
n’était point chose facile, car vous n’y allez pas
de main morte, Favier.
46
– Et s’il me plaît de frapper cette vermine,
répéta le braconnier avec son rire hideux, elle est
bien à moi, je suppose.
– Non, elle n’est pas à vous, répondit la vieille
femme avec force, et vous n’avez pas le droit
d’en faire une martyre comme vous le faites,
après avoir assass...
– Manon ! sorcière de l’enfer !... hurla Favier
en saisissant les poignets débiles de la pauvre
octogénaire avec une telle brutalité, que la
marque de ses doigts demeura imprimée en rouge
sur la parcheminée ; si tu dis encore un seul mot,
si tu t’occupes de cette satanée Moucheronne, je
dénonce ton fils. »
À cette menace, pleine de sous-entendus, le
visage de Manon prit une teinte livide et sa tête
retomba sur sa poitrine ; elle était vaincue.
Favier desserra son étreinte.
« Après tout, dit-il en reprenant son ton
goguenard, la Moucheronne est bel et bien à moi
puisque c’est moi qui lui ai sauvé la vie.
– Vous lui avez sauvé la vie ?... »
47
Manon prononça ces mots d’une voix amère et
la fillette releva les yeux avec étonnement sur le
braconnier.
« Tiens ! reprit l’homme avec son mauvais
rire, je pouvais lui tordre le cou et l’envoyer
rejoindre son... enfin... en faire ce que voulaient
les camarades.
– Ah ! oui, vous l’avez laissée vivre quand
vous pouviez la tuer, mais c’était par calcul et
non par pitié ; vous vous attribuez les droits d’un
maître ; l’enfant vous est utile pour tenir votre
ménage, pour vous servir et recevoir vos coups
quand vous avez besoin de décharger votre colère
sur quelqu’un ; vous en faites votre esclave, votre
souffre-douleur, votre chien et...
– Manon ! cria le braconnier avec un geste
terrible. »
La vieille femme se tut.
Alors la Moucheronne, se glissant derrière
elle, murmura doucement à son oreille :
« Gardez-moi.
– Je ne le puis, pauvre ange du bon Dieu,
48
répliqua la bonne créature en se retournant. »
Et deux larmes coururent dans les sillons
creusés par les rides, peut-être par les pleurs.
La petite fille courba la tête à son tour, mais
elle eut la force de ne pas pleurer.
« Suis-moi », grogna Favier en brandissant au-
dessus de ses frêles épaules son énorme bâton
noueux.
Mais il se sentit aussitôt saisir fortement par sa
blouse ; il se retourna, une malédiction aux
lèvres, croyant, que c’était encore la mère Manon
qui se plaçait entre lui et sa victime ; il rencontra
l’échine maigre, les crocs aigus et les yeux
ardents de la louve, et il ne frappa point.
Tous les trois reprirent le chemin de la cabane,
laissant la mère Manon seule et triste chez elle.
L’homme marchait à grandes enjambées en
sifflotant une chanson obscène entre ses dents ; la
louve suivait, l’oreille basse, comme fâchée de
rentrer au logis, et l’enfant trottinait aussi vite
que le permettait la petitesse de ses pieds, en
retournant cette pensée dans son cerveau fatigué :
49
« Pourquoi donc m’a-t-il laissée vivre
puisqu’il ne m’aime pas ? Il valait bien mieux me
laisser dans la mort. »
50
V
51
La Moucheronne rêvait souvent aux paroles de
Manon ; sans le savoir, la vieille femme avait
éveillé, dans les recoins obscurs de ce jeune
esprit, bien des choses qui y sommeillaient.
Cette petite fille de sept ans à peine qui avait
passé sa vie entre un homme silencieux et
farouche, une servante imbécile et une louve,
était d’une ignorance absolue ; seulement Dieu
l’avait créée intelligente et réfléchie ; déjà elle
commençait à se demander le pourquoi de ce qui
est. Manon lui avait parlé du père et la mère, de
leurs soins, de leur sollicitude pour leurs enfants,
et la Moucheronne étudia la famille sur les
animaux ; elle observa les oiseaux et vit, à la
saison des nids, comment la femelle couvait ses
petits avec amour, comment le père les
nourrissait avec vigilance.
Elle vit les jeunes lapins folâtrer dans l’herbe
tendre autour de leurs parents ; elle chercha à
comprendre la nature entière, jusqu’à la poussée
des plantes les plus infimes ; et elle apprit
beaucoup de belles choses qui échappent à de
plus savants.
52
« Favier n’a jamais eu d’enfants, se dit-elle un
jour, après une de ses longues rêveries ; Rose non
plus ; Manon et Nounou en ont eu, je suis sûre. Et
moi, ai-je un père et une mère ? Qui sait ? peut-
être ! Alors comment suis-je en la possession de
ce méchant homme ? On n’achète pas les petits
enfants comme on achète les objets nécessaires à
la vie. Sans doute que mes parents ont péri
comme la famille de chardonnerets dont le
dernier orage a détruit le nid, et j’aurai échappé à
la mort comme le petit oiseau presque sans
plumes encore que j’ai nourri quelques jours. »
Il y avait des noms d’animaux qu’elle ignorait
absolument, d’autres qu’elle connaissait pour les
avoir entendu prononcer par Favier ; sa mémoire
fraîche retenait tout sans peine.
Elle se demandait aussi qui allumait là-haut,
dans l’azur foncé de la nuit, ces étoiles d’or dont
la lueur ruisselait entre le feuillage.
Souvent, voulant faire partager son admiration
à Nounou, elle lui levait le museau vers le ciel
pour lui faire goûter les beautés du firmament,
mais l’animal était blasé sans doute sur cet
53
éblouissant spectacle, car il se contentait de
lécher la main de la fillette et se remettait à
ronger un os ou à somnoler sur le seuil de la
cabane.
Une fois encore la Moucheronne tenta de
suivre la louve chez la mère Manon.
« Reviens chaque fois que tu le pourras, lui
avait dit la vieille femme. »
Mais Favier s’en était aperçu, et après une
dure correction, il cria à la fillette :
« Et à présent souviens-toi que si tu remets les
pieds chez cette sorcière, ça ne sera pas
seulement toi que je punirai, mais elle. Je
divulguerai un secret qui la touche et qui lui fera
plus de mal qu’une volée de coups de poing. »
Et la Moucheronne, qui ne voulait porter
aucun préjudice à sa vieille amie, s’abstint
désormais d’aller chez Manon.
La louve seule s’y rendait quelquefois ; en la
voyant venir, Manon comprenait que l’enfant
était toujours là-bas et qu’elle lui gardait un
souvenir ; elle ne cherchait pas non plus à la voir
54
de peur d’attirer sur l’innocente créature la colère
de son maître.
La forêt était grande et profonde ; elle
appartenait à un riche marquis des environs qui
apparaissait dans le pays à peine une fois en trois
ou quatre ans ; non pour y faire une coupe de
bois, car il voulait laisser à ses domaines toute
leur beauté et n’avait pas besoin d’argent, mais
pour y chasser à grand fracas avec les amis dont à
ce moment il peuplait son château.
Comme il était bon prince et fort insouciant, il
fermait les oreilles lorsque son garde lui
rapportait les méfaits de certain braconnier des
plus mal famés.
« Bah ! répondit-il en riant, j’ai du gibier de
reste et pour quelques lièvres qu’on occira sur
mes terres, je ne mourrai pas de faim. »
Et le garde n’osait dresser procès-verbal à ce
colosse sauvage nommé Favier qui menaçait de
son arme ceux qui le regardaient de travers ; on
avait peur de lui.
De plus, il feignait d’ignorer l’existence de la
55
mère Manon : La vieille femme l’avait un jour
guéri d’une blessure avec son merveilleux
onguent, et ce n’est pas elle qu’il eût fait déloger
du bois où elle avait élu domicile.
Enfin disons que ce serviteur, du débonnaire
marquis, était fort paresseux, et, sachant qu’il
avait affaire à un maître peu exigeant et presque
toujours absent, il passait sa vie à fumer et à
pêcher à la ligne, innocentes occupations qui
laissaient toute liberté aux habitants de la forêt.
Favier, lui, pouvait avoir de bons motifs pour
fuir le voisinage des villes, car il était haï et
redouté à plusieurs lieues à la ronde ; d’ailleurs
cette vie solitaire convenait parfaitement au
vagabond qui n’aimait que les rapines et les
expéditions semblables à celle que nous avons
dépeinte au commencement de cette histoire.
Lorsqu’il s’absentait, c’était pour un travail de
ce genre ; voilà pourquoi à son retour, – qu’il eût
réussi ou non, – il battait la Moucheronne, se
grisait d’eau-de-vie, et enfouissait de l’or au fond
de son taudis.
Mais Manon, la pauvre vieille, ne devait pas
56
avoir les mêmes motifs pour vivre ainsi séparée
du reste des hommes.
Certes, elle n’avait jamais fait de mal à une
mouche ; c’était autrefois une belle et honnête
fille qui avait épousé un peu à l’étourdi, un
mauvais ouvrier de la ville. Cet homme, après lui
avoir mangé tout son petit avoir, était mort, lui
laissant un fils dont elle espéra tirer toute sa
consolation ; mais le jeune garçon avait trop du
sang paternel : il devint bien vite joueur et
débauché. Un jour, et cela fit grand bruit dans le
pays, les gendarmes vinrent l’arrêter ; il fut
condamné à vingt ans de travaux forcés ; il avait
alors quarante ans ; mais il ne fit que la moitié de
sa peine, car il parvint à s’échapper ; et il vivait
maintenant on ne savait trop où ni comment.
Deux personnes cependant le savaient : sa
mère et Favier ; voilà pourquoi ce dernier
menaçait souvent la pauvre vieille femme de
découvrir à la police la retraite du forçat en
rupture de ban.
Manon était venue enfouir sa honte et sa
douleur au fond de la forêt.
57
Quant à la louve, il y avait longtemps qu’elle
et Favier avaient lié connaissance. Un matin, le
braconnier allait faire feu sur elle lorsqu’il
s’aperçut qu’elle était déjà fort malade : alors il
s’abstint de la tuer, non par pitié, mais par une
bizarrerie de sa nature mauvaise ; il amena la bête
chez lui, ne la soigna pas et la garda lorsqu’elle
guérit toute seule, comme cela arrive presque
toujours pour les animaux. Il lui plaisait à lui,
l’homme des bois et du meurtre, de se voir suivi
par cette bête énorme à l’œil sanglant, au poil
hérissé ; cela lui donna du relief à ses propres
yeux et à ceux de ses compagnons de rapines.
Ainsi, la Moucheronne n’avait jamais vu
d’autres êtres humains que Favier, Rose et
Manon. Si le garde faisait par caprice une tournée
dans les domaines du marquis, il ne s’aventurait
pas dans les parages de Favier ; si quelque
touriste attiré par la beauté de ces lieux passait à
travers les allées touffues, il ne venait jamais
jusqu’au cœur même de la forêt.
Enfin, un jour la Moucheronne avait bien
entendu une musique lointaine et étrange faite de
58
sons de cors et mêlée d’aboiements de chiens, ce
qui avait fait gronder Nounou ; mais tout ce bruit
s’était dissipé très promptement.
Ce jour-là, le châtelain donnait en effet une
fête, mais on n’avait pas sonné l’hallali, et les
habits rouges des piqueurs ne s’étaient pas
montrés entre les troncs moussus ; un accident
avait interrompu la chasse dès le début ; et
depuis, le marquis n’avait plus reparu au pays.
59
VI
Un compagnon
60
après y avoir jeté un coup d’œil languissant et
indifférent, en disant :
« J’en ai déjà tant ! »
Oserons-nous ajouter qu’il y a des enfants
dont les armoires regorgent des jouets les plus
nouveaux et les plus amusants, qui refuseront
d’en donner les plus vieux et les plus abîmés pour
de pauvres petits qui n’ont peut-être jamais
possédé une poupée ou une toupie ?
Hélas ! cela se voit, plus souvent sans doute
qu’on ne le croie.
Mais revenons à la Moucheronne qui, elle
aussi, eut cependant une joie, une courte joie. Ce
furent au moins quelques jours plus roses volés à
la somme si lourde de ses jours noirs.
Ce plaisir, qui paraîtrait infime à beaucoup,
consistait en un petit chat, un tout petit chat que
Nounou, après une nuit de maraude, rapporta
dans sa gueule. Elle l’avait peut-être trouvé aux
abords du village où elle s’aventurait parfois.
Comment ne l’avait-elle pas croqué, elle qui n’en
eût fait qu’une bouchée ? On ne sait ; par un
61
caprice bizarre ou bien parce qu’elle était
suffisamment rassasiée. Peut-être aussi avait-on
voulu noyer le pauvre petit que Nounou avait
repêché dans le ruisseau sans lui faire de mal.
Ce fut ainsi que la Moucheronne le rencontra
dans le bois, comme la louve revenait avec son
étrange chasse en guise de gibier.
Grand fut l’étonnement de la Moucheronne :
Elle aimait d’instinct les animaux ; d’abord
Nounou sa nourrice et sa compagne, puis les
insectes, les oiseaux et les lapins de la forêt
qu’elle délivrait toujours, au risque d’être battue,
lorsqu’ils s’étaient pris ou englués aux pièges
semés par Favier. Si celui-ci s’en apercevait, il
châtiait rigoureusement la coupable que rien ne
pouvait guérir de sa charitable manie.
La Moucheronne n’eût fait de mal pas même
au hideux crapaud qui venait sauter dans les
herbes au bord du ruisseau, pas plus qu’au lézard
frileux qui venait boire le soleil ou à l’araignée
velue tissant sa toile sous le toit de la masure.
Donc, ce jour-là, par bonheur, la fillette
demeurée seule à la maison, venait s’installer
62
dehors pour raccommoder ses pauvres vêtements
qui tombaient en loques, lorsqu’elle s’arrêta
soudain en apercevant la louve et son fardeau.
« Qu’est-ce que cela ? » se demanda l’enfant
qui n’avait encore jamais vu d’animal de cette
espèce.
Mais, dans son étonnement, elle n’éprouvait
aucune crainte ; elle avait peur des hommes, de
Favier, jamais des bêtes.
Elle étendit la main, et Nounou se laissa
prendre le minet qui, terrifié, tremblait de tous ses
membres mignons.
« Comme c’est joli ! s’écria la Moucheronne
en passant les doigts sur la fourrure soyeuse et
douce ; des yeux bleus, un petit nez rose, et des
dents toutes petites, oh ! si petites, surtout à côté
de celles de Nounou. Serait-ce une espèce
particulière de lapin ? non cependant, ça n’est pas
conformé de même ; ce n’est ni le poil, ni la
queue ni la tête. Ça n’est pas méchant, cette petite
bête, mais comme elle a peur, mon Dieu ! comme
elle a peur ! »
63
En effet, le petit chat, tout épouvanté par la
présence de la louve, se blottissait, frémissant,
dans les bras de la fillette.
Nounou, cependant, ne paraissait pas se
préoccuper beaucoup de sa trouvaille ; elle s’était
étendue sur la mousse, comme une bête
absolument éreintée, qui a eu beaucoup à faire.
Peu à peu, sous les caresses de l’enfant, le
minet se rassura et s’endormit, pelotonné sur ses
genoux.
Dans la crainte de l’éveiller ou de l’effrayer, la
Moucheronne n’osait faire un mouvement et elle
demeura ainsi longtemps, se demandant,
songeuse, si son nouvel ami allait rester avec elle,
ou se sauver dans les bois dès qu’il se verrait
libre ; elle se demandait aussi de quelle manière
elle le déroberait aux regards de Favier, car
Favier était aussi brutal avec les animaux qu’avec
elle.
Lorsque la nuit tomba, enveloppant la forêt
tout entière d’un voile sombre, Nounou secouant
sa paresse retourna à la maraude ; la
Moucheronne, l’oreille toujours au guet dans la
64
crainte que Favier n’apparût soudain, rentra dans
la cabane, alluma la chandelle, prépara sur la
table du pain, du vin et de la viande froide pour
l’heure où le maître rentrerait, et, comme ils ne
soupaient jamais ensemble, elle se coupa à elle-
même un morceau de pain et de viande.
« Et lui ? » pensa-t-elle en voyant le petit chat
qui miaulait en dilatant ses narines pour humer
l’air.
Dans son ignorance, elle alla cueillir un peu
d’herbe fraîche et parfumée qu’elle offrit à son
nouvel ami ; mais celui-ci, après l’avoir flairée,
fit le gros dos et s’éloignant, trouva sur son
chemin le repas de la Moucheronne : il n’attendit
aucune permission pour mordiller le pain et
surtout la viande.
« Ah ! c’est cela que tu manges ? dit la fillette,
tant mieux, nous partagerons notre nourriture. »
Ainsi eut lieu leur premier dîner en tête à tête.
La Moucheronne fut d’abord très intriguée du
bruit singulier qui se produisait dans le gosier de
son petit compagnon, mais elle finit par
comprendre que c’était un signe de satisfaction et
65
elle en conclut que la jolie bête ne se trouvait pas
trop malheureuse de son changement de vie.
Lorsque tout fut dévoré par eux deux, jusqu’à la
dernière miette, le chat témoigna sa joie par mille
cabrioles et câlineries qui amusèrent la fillette.
Cette enfant qui ignorait le rire et même le
sourire, eut un instant de gaieté véritable, et les
pauvres murs de la masure durent s’étonner
prodigieusement des éclats jeunes et frais qu’ils
recueillirent ce soir-là pour la première fois.
Inquiète, cependant, elle finit par blottir le
mignon dans sa propre couche, et par la porte
entrouverte, elle guettait le retour de Favier ; la
lune répandait sa lueur argentée sur le gazon ; on
y voyait clair au-dehors.
Ce fut Nounou qui revint la première, la
gueule sanglante, les pattes humides ; elle avait
copieusement soupé dans le bois, plus
copieusement sans doute que sa nourrissonne.
« Je t’attendais, lui dit celle-ci en caressant son
échine souple, j’ai quelque chose à te demander,
Nounou.
66
« Tu vois cette petite bête qui dort là et que je
te dois, ce pourquoi je te remercie, Nounou ! Eh
bien, je l’aime beaucoup ; n’en sois pas jalouse
au moins ; tu sais trop que je t’aime par-dessus
tout toi, mais elle est petite, faible et mignonne,
toi tu es forte et grande, c’est à toi qu’il
appartient de la protéger et de la défendre. N’y
touche jamais dans l’intention de lui nuire, n’est-
ce pas ? je t’en supplie », ajouta la Moucheronne
en penchant sa tête brune avec prière jusqu’à la
grosse tête noire de la louve.
Nous ne savons si celle-ci comprit le
discours ; toujours est-il qu’elle respecta le petit
chat tout le temps qu’il vécut ; seulement, tandis
que la fillette parlait, elle conservait son air
goguenard qui, sans doute voulait dire :
« Certes, je ne toucherai pas ton petit ami,
mais il y en a un autre qui se gênera moins s’il le
découvre et qui y touchera avant moi.
– Nous le cacherons aux yeux de Favier, reprit
la Moucheronne qui, ce soir-là n’avait pas
sommeil et était très excitée ; et ce ne sera pas
très difficile, car nous sommes dans la belle
67
saison, et le maître s’absente plus souvent.
Ensuite, il faut chercher un nom pour notre
nouveau compagnon... Mon Dieu ! c’est que je
n’en connais pas ! Tiens, appelons-le à peu près
comme moi : Moucheron ; il est petit et l’on m’a
nommée Moucheronne parce que je suis fluette et
menue. »
Peu après Favier rentra, ivre naturellement ; il
ne toucha pas au repas préparé par les soins de la
Moucheronne, et se coucha ou plutôt roula
comme une masse sur sa paillasse, endormi d’un
sommeil si lourd que douze chats comme
Moucheron eussent pu miauler ensemble toute la
nuit sans qu’il s’en aperçût.
Dès que l’oreille fine de la Moucheronne
entendit le ronflement sonore de l’ivrogne, un
soupir de soulagement souleva sa poitrine, et elle
s’étendit à son tour sur son lit de paille auprès du
minet.
Si elle avait su prier, elle aurait remercié le
ciel de la consolation qui lui était échue en cette
journée ; mais elle ignorait de qui lui venait cette
faveur et si, en son cœur, elle était
68
reconnaissante, c’était envers Nounou qui en était
l’auteur.
69
VII
Pauvre Moucheron !
70
Libre enfin, celle-ci courut délivrer son captif
qui la bouda quelques minutes, puis recouvra sa
bonne humeur en déjeunant et en jouant dans
l’herbe encore humide de rosée, dans laquelle il
avançait en secouant ses pattes de velours d’un
air offusqué.
Au bout de quelques jours, il savait accourir à
l’appel de sa maîtresse, et se familiarisa tellement
avec Nounou qu’il lui arrivait souvent de dormir
entre les pattes énormes de la louve, de
préférence à la rude paillasse de la Moucheronne.
Favier ne l’avait pas aperçu encore, tant la
fillette prenait soin d’enfermer le lutin à l’heure
où le braconnier rentrait ordinairement, ou sortait
le matin.
Dans la journée, si elle était délivrée de la
présence de son bourreau, elle travaillait au
milieu des parfums de l’air et des rayons du
soleil, s’arrêtant souvent pour suivre des yeux,
charmée, les jeux espiègles du petit chat qui
poursuivait un insecte, faisait voler une feuille
desséchée ou grimpait lestement aux arbres.
Elle trouvait adorable tout ce qu’il faisait.
71
Réellement, l’animal était joli, gracieux et câlin,
lorsqu’il avait bien joué, éreinté, feignant de n’en
plus pouvoir pour se faire caresser, il venait
s’étendre sans façon sur les genoux de la
Moucheronne avec un ronron formidable, et, les
yeux à demi-clos, il sommeillait ou se reposait
pour bondir aussitôt qu’un souffle d’air jetait sur
le sol une branchette morte, ou que le fil de sa
petite maîtresse s’enroulait à sa moustache
mignonne.
D’autres fois, l’enfant et ses deux amis se
promenaient ensemble dans les profondeurs des
allées sombres, et la Moucheronne se disait que
jamais encore la vie ne lui avait été si clémente,
et que l’hiver ne lui paraîtrait plus aussi rude tant
qu’elle aurait auprès d’elle ce gai compagnon.
Et cependant, elle connaissait la grande
désolation de la forêt pendant la froide saison ;
mais elle ne songeait qu’aux longues soirées
passées entre Nounou et le petit chat, jouant tous
les trois quand Favier dormirait après avoir bu.
Elle causait avec la folâtre petite bête comme
avec Nounou, croyant naïvement qu’elles la
72
comprenaient l’une et l’autre et leur racontant ses
pensées.
Elle les conduisait souvent auprès d’un grand
chêne, au tronc moussu et absolument tordu, sur
les énormes racines duquel on s’asseyait, et où
l’on écoutait murmurer la brise dans les cimes
vertes et chanter les cigales.
Le pauvre petit cœur gelé de la Moucheronne
se dilatait entre ces deux affections d’animaux,
les seules, d’ailleurs, qu’elle pût posséder, et ses
grands yeux sombres devenaient doux et pleins
de caresses quand ils se portaient sur Nounou et
sur Moucheron.
L’automne arriva et la fillette trembla, car
Favier demeurait plus fréquemment au logis, et le
petit chat, qui croissait en vigueur et en lutineries,
devenait difficile à garder et surtout à dérober aux
yeux du braconnier.
Puis vint l’hiver ; et, ce sommeil de mort qui
pèse sur la nature et qui dure des mois dans nos
contrées, enveloppa la forêt devenue silencieuse
et lugubre.
73
Ce soir-là, on entendait le vent d’hiver gémir
autour de la cabane de planches, et l’on
frissonnait.
La Moucheronne servait à Favier son souper ;
elle allait et venait, légère sur ses pauvres pieds
nus, rougis et crevassés par le froid, et elle tendait
l’oreille de temps en temps, angoissée, pour
écouter si un miaulement du petit chat n’allait pas
s’élever tout à coup du réduit où elle l’avait laissé
endormi dans la mousse sèche, n’osant plus
l’exposer à l’air glacé de sa prison habituelle.
Mais nul bruit ne venait de ce côté ; il
sommeillait profondément sans doute ; Nounou
chassait au loin ; la Moucheronne ne s’en
inquiétait pas car la brave bête rentrait au logis
quand bon lui semblait, et l’on sait que les loups
peuvent impunément supporter la température la
moins élevée.
Soudain, Favier s’aperçut qu’il avait égaré son
couteau : cela le mit de mauvaise humeur.
« Il n’est pas loin d’ici, dit-il, car je l’ai encore
touché pour couper des branches sèches au vieux
saule. Va jusque-là, petite brute, ajouta-t-il en
74
montrant la porte à la Moucheronne, tu as de
meilleurs yeux que moi, et d’ailleurs, j’ai assez
marché, moi ! »
Il se versa un verre de vin et, se renversant sur
sa chaise dépaillée qui craqua sous son poids, il
se mit à siffloter, sans songer que par cette soirée
glaciale, l’enfant n’avait sur le corps que de
misérables loques.
La Moucheronne n’avait qu’à obéir : elle
alluma une chandelle à celle qui brûlait, fichée
dans un trou de la table ; et, protégeant la flamme
vacillante de sa petite main maigre, elle sortit,
suivant les traces laissées sur le sol par les gros
souliers ferrés de son maître.
Elle fit ainsi une centaine de mètres, et vit
briller à terre le couteau affilé qu’elle ramassa
avec empressement ; puis, elle se mit à courir,
autant pour ne pas faire attendre Favier que pour
se réchauffer, car ses dents claquaient de froid et
ses doigts engourdis ne pouvaient plus tenir la
chandelle.
Pendant ce temps, hélas ! Moucheron avait fait
des siennes : réveillé tout doucement de son long
75
somme et ayant depuis bien des heures digéré la
soupe de la Moucheronne que, dans son égoïsme
de minet, il avait dévorée presque tout entière, il
avait poussé un miaulement lamentable dans
l’espoir que sa petite maîtresse l’entendrait et
viendrait le délivrer.
Favier, n’étant pas encore ivre, possédait ses
pleines facultés, par malheur.
« Il y a une chouette par ici » se dit-il en se
dirigeant vers le réduit de la fillette.
Quel ne fut pas son étonnement en trouvant
devant lui un joli chat qui, à son aspect, se mit à
souffler bruyamment en hérissant son poil.
Favier le saisit par la peau du cou :
« Quelle est cette bête ? demanda-t-il à la
Moucheronne qui rentrait. »
En ouvrant la porte, la pauvre petite aperçut
Favier qui tenait suspendu entre le pouce et
l’index le chat terrifié, se laissant aller inerte,
entre les doigts qui lui tiraient la peau du cou ;
elle poussa un cri déchirant.
Sans se retourner, Favier rugit :
76
« Mille tonnerres ! ferme donc la porte,
vermine ; ça n’est pas la peine de laisser le froid
entrer dans la chambre, brute que tu es ! »
Machinalement, la Moucheronne obéit, mais
son regard devint noir et sa voix s’étrangla dans
sa gorge lorsqu’elle dit :
« Favier, je vous en prie, ne lui faites pas de
mal !
– Qu’est-ce que cela ? demanda de nouveau le
méchant homme.
– Ca, c’est... c’est... Moucheron.
– Qui t’a donné ce chat ?
– Un chat ? c’est un chat ? répéta la fillette
qui, pour la première fois apprenait à quelle
espèce d’animaux appartenait son ami.
– Eh ! oui, brute, imbécile, idiote ! réponds
donc, quand je t’interroge ! d’où ça vient-il ?
– D’où ca vient ?... Je ne sais pas, répliqua
l’enfant qui tremblait comme la feuille.
– Ah ! tu ne le sais pas ? eh ! bien, je vais te le
dire, moi : malgré ma défense absolue, pendant
77
que je n’y suis pas, tu vas au village, et...
– Le village ? Qu’est-ce que le village ?... Ah !
c’est le pays de Rose. Je n’y suis jamais allée,
vous ne l’ignorez pas, Favier.
– Menteuse ! Est-ce que tu te figures par
hasard que ce chat a pu venir tout seul ici ?
– C’est Nounou qui l’a apporté un jour dans sa
gueule, s’écria la Moucheronne dont le petit cœur
battait à se rompre.
– Nounou ?... Ah ! la bonne histoire, me
prends-tu donc pour une buse comme toi pour
penser que j’ajouterai foi à tes contes.
– Ce n’est pas un conte, Favier, reprit la
fillette accablée encore plus qu’indignée de
l’injustice. C’est bien Nounou qui a apporté ce
petit chat. »
Le misérable eut aux lèvres son rire froid et
cruel.
« C’est Nounou, répéta la fillette avec
fermeté. »
Favier ignorait une chose : c’est que
quelquefois les animaux les plus féroces sont, de
78
temps à autre, susceptibles de pitié, tandis que
lui, un être humain, il ne connaissait pas ce
sentiment.
« Te tairas-tu, vermine ? grinça-t-il avec rage.
Tu oses me tenir tête, à moi ? Pour te punir, tu
vas voir ce que je vais faire de ton chat. »
Terrifiée, la pauvre petite écoutait sans
comprendre.
« Il ne va pas le tuer, au moins, non il ne va
pas le tuer ?... » murmuraient ses lèvres
décolorées par la terreur.
Favier leva le bras auquel la pauvre bête
demeurait toujours suspendue.
La Moucheronne fit un pas en avant, saisit ce
bras en se haussant sur la pointe de ses petits
pieds nus, et d’une voix tellement altérée qu’elle
en devenait rauque :
« Ne faites pas cela, Favier, vous entendez, ne
faites pas cela. »
Le misérable se retourna alors et regarda
l’enfant dont un étrange rictus crispait la lèvre ;
un instant il se troubla, mais son naturel brutal
79
reprit le dessus : eh ! quoi ! se laisser effrayer par
cette Moucheronne, un avorton, un rien qu’il
pouvait écraser entre deux doigts !
D’un mouvement violent, il jeta sur le sol le
pauvre minet qui poussa un gémissement horrible
et vint s’aplatir contre le mur, la tête à moitié
broyée, les pattes agitées dans une convulsion
suprême.
Il y eut un silence écrasant...
Au dehors on entendait un grondement qui
était celui du vent dans le bois sec.
L’enfant demeurait immobile dans l’ombre de
la cabane, droite comme une statuette de bronze,
et ses yeux luisaient comme des yeux de
panthère.
Son cœur saignait, mais une colère folle,
sauvage, l’emplissait en même temps.
Elle considérait tantôt cette petite chose inerte
et sanglante à terre, qui était son chat, son
Moucheron, et tantôt son bourreau.
Son bourreau, ah ! si d’un regard elle eût pu le
poignarder !
80
C’est que nul ne lui avait appris son
catéchisme, à la pauvre enfant, et elle ignorait le
pardon.
Qui donc le lui aurait enseigné ? Assurément
ce ne pouvait être ni Rose l’imbécile, ni Nounou,
ni Favier.
Favier, lui, gardait son cynique sourire, son
sourire de diable :
« Voilà bien du bruit pour un misérable chat,
dit-il enfin. Ramasse-moi ça et promptement,
ajouta-t-il en repoussant du pied le petit corps ; et
ôte-toi de devant mes yeux car tu m’ennuies. »
L’enfant obéit, renfermant sa douleur
farouche ; trop faible pour se révolter, trop fière
pour se plaindre, elle se tut, mais son petit cœur
chancela dans sa poitrine lorsque, dans les plis de
son jupon en guenilles, elle serra le pauvre
Moucheron.
Puis elle courut s’enfermer dans l’étroite
ruelle qui lui servait de chambre.
81
VIII
Désespoir d’enfant
82
Au matin, elle sortit sans bruit et vit la louve
couchée en travers du seuil ; elle lui montra le
corps raidi du petit chat :
« Vois, dit-elle simplement, vois ce qu’il a fait
de notre ami. »
La louve eut un grondement de colère à
l’adresse de Favier, en montrant ses crocs
formidables.
La Moucheronne creusa un trou dans la terre
et y déposa Moucheron.
Nounou l’accompagnait et lui léchait les
mains comme pour lui demander pardon du crime
de l’autre.
Ce matin-là, le vent sauta brusquement au
midi et la température s’adoucit sensiblement.
Favier dormait toujours, il pouvait dormir
ainsi jusqu’à une ou deux heures de l’après-midi.
Le sommeil de l’homme juste n’est pas
toujours paisible comme on le dit ; en revanche
celui du méchant est souvent calme et reposant.
Tout était paix et silence dans le bois
dépouillé.
83
« On doit être très heureux quand on est
mort » se dit la Moucheronne en se dirigeant
comme machinalement vers un coin de la forêt
qu’elle affectionnait particulièrement ; un coin
qui devenait ombreux et mystérieux aux beaux
jours, plein de chaleur parfumée, où la fillette
venait travailler pendant les heures brûlantes de
l’été.
Elle s’y assit, oubliant sa tâche quotidienne, et
songeant, Nounou à ses pieds ; elle avait toujours
ce tableau devant les yeux : son petit chat gisant à
terre, la tête fracassée. Lorsqu’elle eut ainsi rêvé,
elle se leva, secoua ses cheveux en broussailles,
étira ses petits bras maigres, engourdis par le
froid, et se dirigea vers le trou.
Le trou était une sorte de mare peu profonde,
sauf un endroit, aux eaux noires et stagnantes.
Elle se pencha au-dessus, tandis que Nounou
la regardait d’un air inquiet.
« C’est froid et c’est laid, murmura-t-elle avec
un frisson, mais tant pis ! »
Elle assembla dans son pauvre jupon quelques
84
grosses pierres, et en tint les extrémités afin de ne
point laisser glisser les cailloux... elle pesait si
peu, elle avait peur de revenir à la surface.
Puis, se retournant, elle se baissa et mit un
baiser sur la tête velue de la louve qui répondit
par un gémissement à cette caresse suprême.
« Adieu, Nounou, dit l’enfant avec un accent
de douceur infinie ; il n’y a que toi qui m’aies
aimée, toi et le petit chat... Manon, elle, est trop
loin... Adieu, tu peux te passer de moi car tu sais
te défendre, toi ! Tu sais bien que je ne puis pas
faire autrement que de mourir, car la vie est trop
dure. »
Elle releva ses grands yeux qui errèrent au
loin, au delà de l’ombre impénétrable.
« Favier ne me trouvera plus ! murmura-t-elle
avec une joie farouche ; il n’aura plus personne à
faire souffrir ! »
Puis elle descendit doucement dans l’onde
noire et épaisse.
En un certain endroit, l’eau était assez
profonde pour noyer un enfant de sa taille. Nul ne
85
la vit ni ne l’entendit tomber... il n’y eut que la
louve qui hurlait sinistrement sur le bord.
À ce moment, Favier, furieux, cherchait sa
petite servante en rupture de service ce matin-là ;
il passa près du trou, tendit l’oreille, et,
s’approchant, vit Nounou qui allait et venait
désespérément, les pattes dans l’eau. Un soupçon
effleura son esprit ; il plongea avec son bâton
dans la surface agitée de frémissements qui se
propageaient de cercle en cercle, et rencontra un
obstacle.
Une malédiction aux lèvres, il se courba, entra
un peu dans la mare et en retira la Moucheronne.
Il ne tenait à elle que pour les offices qu’elle
lui rendait sans lui rien coûter ; pas pour autre
chose. Qui donc l’eût servi ainsi sans exiger
aucun salaire ?
Il l’emporta à la cabane, alluma un feu de bois
sec devant lequel il étendit la petite fille.
La louve les avait suivis.
Peu après l’enfant remua ; le braconnier fit
passer entre ses dents serrées quelques gouttes
86
d’eau-de-vie qui la ranimèrent tout à fait en
ramenant la chaleur dans ses veines glacées.
Favier qui ne connaissait pas le remords et qui
sifflotait en attendant son retour à la vie, ne put se
défendre d’une certaine honte, quoique son âme
fût cuirassée contre tout sentiment de ce genre,
lorsqu’il rencontra le regard de la Moucheronne,
regard d’une limpidité irritante, plein d’un muet
reproche ; il baissa la tête devant la profondeur de
ses yeux qui parlaient pour ses lèvres.
Mais secouant cette impression qui l’humiliait,
le misérable la força brutalement à se remettre
debout.
« Ainsi, lui dit-il d’un ton goguenard, tu as
voulu te tuer ? »
Elle fit signe que oui.
Sans savoir, cependant, qu’elle avait commis
une faute grave, elle avait conscience de s’être
montrée lâche.
« Et pourquoi ça ?
– Pourquoi ?... Vous me demandez pourquoi,
Favier ? dit-elle recouvrant son assurance et
87
dardant sur son bourreau son regard dévorant
plein de haine sauvage. Vous avez tué mon
ami », fit-elle, tandis que les larmes se séchaient
dans ses prunelles à mesure qu’elles y montaient.
Le colosse rit.
« La belle affaire ! un chat.
– Mais je n’avais que cela ! » s’écria la pauvre
enfant avec désespoir.
Et elle pensait :
« Je devrais couper la main qui a commis ce
crime. »
Cette brute de Favier ne pouvait comprendre,
nature grossière, ce que la Moucheronne avait
perdu en perdant son ami.
Il reprit :
« Tu n’as pas le droit de t’ôter la vie. »
Les grands yeux de la fillette l’interrogèrent.
« Parce que, poursuivit le bandit, tu
m’appartiens, tu es ma servante, ma chose, et si
tu te tuais tu commettrais un vol.
– Oh ! fit la Moucheronne en reculant.
88
– Un vol tu entends bien. Tu ne
recommenceras plus ?
– Non ! »
Elle baissa la tête et se remit au travail ; ses
vêtements étaient presque secs.
Elle frissonnait, mais ce n’était pas le froid qui
la faisait trembler.
Ainsi elle n’avait pas même le droit de s’ôter
cette vie si lourde dont elle ne connaissait que le
côté noir.
Elle ne récriminait pas, l’innocent ne le fait
pas. Pauvre petite ! elle avait le cœur et les mains
pures et elle souffrait le martyre.
Ah ! que cette faible créature devait peser dans
la balance qui mesurait devant Dieu les fautes de
Favier !
Le soir venu, elle rangea les objets qui avaient
servi au souper de Favier et se retira dans son
réduit ; son petit cœur était gros à éclater et
Favier n’aimait pas les larmes.
Elle fit signe à Nounou de la suivre, mais
Nounou qui somnolait allongée à terre ne la vit
89
pas.
« La louve est fâchée, pensa la fillette, ce que
j’ai fait était donc vraiment très mal. »
Elle s’étendit sur la paille et sanglota : elle
n’avait pas une poitrine humaine pour laisser
tomber sa tête lassée, et elle n’avait, en ce
moment, pas même sa vieille amie Nounou.
Lorsque Favier, ayant fumé sa dernière pipe,
se coucha à son tour, il poussa du pied la louve
dans la chambrette de la Moucheronne.
Celle-ci dormait de ce sommeil de l’enfance
qui résiste à tous les supplices, ses cheveux
révoltés en désordre sur son front brun. Le
profond ébranlement de ces deux jours avait pâli
davantage sa petite figure maigre.
Nounou passa sa grande langue chaude sur la
joue humide de larmes de la fillette qui, sentant
cette caresse à travers son rêve, chercha à tâtons
la tête velue de sa nourrice.
Le lendemain, elle reprit sa vie accoutumée de
travail et de misère, mais son âme était rentrée
dans l’ombre. Seulement, elle devint plus
90
insensible aux coups et aux menaces ; la mort ne
lui faisait pas peur. Un jour, Favier, dans l’état
d’ivresse, saisit son fusil et la coucha en joue :
l’enfant attendit, droite, immobile, mais son
visage n’exprima aucune crainte.
Puis l’été reparut ; le souvenir de Moucheron
s’affaiblissait dans la mémoire de la petite fille ;
elle travaillait, tantôt au milieu de l’air brûlant et
des rayons du soleil dont elle ne semblait pas
sentir les morsures sur ses épaules fatiguées et
bleues de coups, tantôt au milieu de l’ouragan et
de l’orage, quand le vent sifflait furieusement et
déracinait les jeunes arbres ; mais elle aimait ces
bruits désolés de la nature et son rude labeur sur
cette terre chaude et triste ne lui paraissait pas si
pénible.
L’exaltation farouche qui avait suivi la mort
de son petit chat était tombée en elle ; elle
subissait passivement son sort, ne se demandant
pas si les autres étaient moins à plaindre qu’elle ;
ne sachant pas que tandis qu’elle était traitée
comme un pauvre petit chien, d’autres enfants de
son âge avaient à loisir des caresses et mille
91
douceurs ; elle ignorait que pas bien loin d’elle,
au village, on chantait et l’on riait à la tombée du
jour, en égrenant du maïs, et que, au retour des
champs, hommes, femmes et bambins trouvaient
un bon lit, un souper frugal mais abondant, et de
bons baisers partout.
Au bout de la journée, son seul plaisir quand
son maître n’était pas là, était de respirer l’air
embaumé du soir, de contempler la première
étoile s’allumant après l’éblouissement d’un
coucher de soleil, et de laisser le vent fouetter sa
chevelure et son visage.
Elle ne demandait rien, et qui eût-elle
questionné ? Les enfants laissent les jours
s’écouler sans chercher à apprendre où ils vont.
Ce petit être ignorant et fragile aimait d’instinct
le beau, car c’est chose qui ne s’enseigne pas, et,
regardant la nuit la forêt pleine de majesté et de
silence, elle palpitait de joie ; si elle eût connu
Dieu, assurément elle se serait dit que Dieu était
là et la voyait. Le matin, elle se levait avec
l’aurore pour courir, pieds nus, dans la rosée,
écouter chanter les oiseaux et bruire les insectes.
92
Plusieurs fois, elle avait essayé de parer le
pauvre logis avec de fraîches fleurs rustiques,
mais Favier qui, comme une bête immonde,
détestait tout ce qui était pur et joli, écrasait
impitoyablement les plantes parfumées sous sa
botte.
Cependant en songeant à l’hiver et aux
longues soirées solitaires quand la louve allait
chasser, l’enfant frissonnait parce qu’elle était
assez grande pour se rappeler qu’après l’été vient
la mauvaise saison, après le soleil la pluie, après
la verdure, le neige.
93
IX
Causerie de bandits
94
Mais elle ignore complètement sa grâce et sa
beauté : ce n’est ni Rose, ni Favier, ni Nounou
qui le lui ont appris.
Elle était forte malgré sa stature mince, car
elle passait sa vie au grand air, au soleil, ce qui la
développait rapidement.
Son esprit travaillait toujours, mais il ne
progressait pas à la façon de celui des autres
enfants ; elle ignorait ce que savent ceux de son
âge, mais elle avait acquis le don de réfléchir et
de réfléchir avec sagesse.
D’instinct elle haïssait le mal et le mensonge.
Jamais une parole contraire à la vérité n’avait
passé par ses lèvres, lors même que cela eût pu
lui éviter une correction de son redoutable maître.
Elle commençait à pressentir que celui-ci ne
gagnait pas honnêtement sa vie, et le pain noir
qu’elle mangeait chez lui l’étouffait lorsqu’elle
songeait qu’il provenait d’un vol.
Depuis qu’elle était ainsi devenue grandelette,
depuis qu’elle avait pris des manières posées, elle
s’était organisé, attenant à la cabane, un petit
95
réduit où elle avait juste la place de se coucher
sur un lit de feuilles sèches, et où Nounou pouvait
encore s’étendre à terre.
Et le matin, levée avec le jour, elle reprenait sa
tâche ingrate pour ne la plus quitter jusqu’à la
nuit.
Il y avait tant de choses à faire pour contenter
ce tyran jamais satisfait, qui laissait tout en
désordre derrière lui et exigeait un service attentif
et zélé.
Un soir, le braconnier ramena deux hommes
avec lui ; il était tard ; la Moucheronne, déjà
couchée, entendait tout à travers la mince cloison,
et la fumée des pipes arrivait jusqu’à elle et la
prenait à la gorge.
Nounou grondait en se retournant sur ses pieds
qu’elle réchauffait de son corps et de son haleine.
Les trois hommes buvaient en causant.
La Moucheronne ne comprenait pas trop bien
leur langage émaillé de jurons grossiers et
d’expressions triviales, mais ce qu’elle comprit
cependant, c’est que ces hommes complotaient
96
un meurtre.
Elle regarda par une fente de la cloison légère,
et les vit attablés ; les nouveaux venus moins
grands et moins forts que Favier, étaient barbus
comme lui, et comme lui aussi portaient une
blouse bleue, un pantalon de velours et un bonnet
de fourrure avancé sur les yeux.
Le complot se tramait gravement devant les
chopes de vin et les couteaux affilés posés tout
ouverts sur la table ; il s’agissait, ni plus ni
moins, d’arrêter un jeune militaire dont la bourse
était bien garnie et qui devait traverser à cheval la
forêt pour rentrer chez lui à Saint-Prestat.
Favier s’était renseigné au cabaret où le soldat
avait soupé, et, s’adjoignant deux camarades, il
organisait le coup.
Un militaire, la Moucheronne ne savait pas ce
que c’était, mais elle jugea que ce pouvait bien
être un innocent qu’on allait faire périr et que
pleureraient ses parents.
« Si je connaissais mieux la forêt, pensait-elle,
je l’avertirais, mais je ne l’ai jamais parcourue
97
tout entière. »
Elle colla son oreille contre la paroi de bois
pour mieux entendre.
« Mais, Favier, disait l’un des bandits, est-ce
que tu n’as point par là une gamine qui pourrait
nous trahir ?
– La Moucheronne, bah ! une idiote qui dort
maintenant à poings fermés comme une fainéante
qu’elle est.
– Es-tu bien sûr qu’elle dorme ? reprit un
autre.
– Puisque je vous dis qu’il n’y a rien à
craindre ; elle ne comprend que les ordres que je
lui donne et les grognements de sa nourrice la
louve.
– Ah ! oui, Nounou ? »
Et ils se mirent à rire, puis, continuèrent
l’exposé de leurs plans.
« C’est que, dit le plus jeune des voleurs, un
soldat, ça ne se laisse pas désarçonner facilement.
– Est-ce que tu aurais peur, par hasard ? nous
98
sommes trois contre un, nous en aurons vite
raison. C’est, d’ailleurs, un tout jeune homme, un
fanfaron qui veut abréger sa route en passant par
la forêt à quatre heures du matin ; or à quatre
heures, en cette saison, il ne fait pas jour encore,
et personne ne fréquente le bois.
– Tu dis qu’il a le gousset bien garni ?
– Il est riche et il a de l’or à poignées.
– Tant mieux. »
Leurs yeux brillèrent d’avidité.
« Donc, mes agneaux, soyons avant l’aube au
carrefour du vieux chêne, vous deux d’un côté ;
moi de l’autre avec nos couteaux et nos pistolets,
et cheval et cavalier apprendront à leurs dépens
qu’il ne fait pas bon voyager si matin sur mes
domaines. »
La Moucheronne en savait assez ; elle retomba
sur son lit de feuilles, caressa du bout de son pied
la tête velue de la louve et songea.
99
X
100
La plus grande des deux silhouettes allait
devant comme pour frayer ou indiquer la route.
Elles cheminèrent ainsi jusqu’à l’une des
extrémités du bois ; là elles s’arrêtèrent et
attendirent.
Au bout de quelques instants, une voix mâle
frappa l’air sonore ; cette voix modulait une
chanson joyeuse : puis parut un beau garçon de
vingt-cinq ans tout au plus, portant crânement
l’uniforme d’officier de cavalerie, et monté sur
un cheval un peu maigre, mais d’allure décidée ;
il avait en bandoulière une sacoche bien gonflée.
Soudain, il interrompit son couplet ; une
singulière apparition lui barrait le chemin et sa
monture fit un écart ; il la maintint d’une main
habile et regarda devant lui.
Il ne faisait pas clair encore, mais la lueur
blanchâtre de la neige, à défaut de celle du ciel,
lui montra à quelques pas de lui un groupe formé
par un animal gigantesque et par un enfant.
« Qui va là ? » cria le jeune homme en
cherchant instinctivement le pistolet pendu à
l’arçon de sa selle.
101
Une petite voix fraîche lui répondit :
« N’ayez pas peur ; Nounou ne vous fera pas
de mal et moi je viens empêcher qu’on vous en
fasse. »
L’officier n’entendait pas grand-chose à ce
discours ; il comprit cependant qu’il n’avait rien à
craindre de la louve, et il flatta doucement son
cheval de la main pour calmer sa frayeur.
– Qui es-tu petite ou petit, car je n’y vois pas
assez pour distinguer si tu es fille ou garçon.
– Je suis la Moucheronne.
– La Moucheronne ? drôle de nom, fit-il en
riant, en tout cas un nom féminin. Eh ! bien,
jeune vagabonde, que me veux-tu ? dépêche-toi
de me le dire car je suis pressé. Est-ce une
aumône que tu réclames ? »
Et il portait déjà la main à son gousset où
tintait gaiement l’or.
« Une aumône ? qu’est-ce que c’est que ça ?
– Bien ! elle l’ignore. Cependant, ce n’est pas
une enfant de riches, on ne la laisserait pas ainsi
courir les bois à pareille heure en compagnie d’un
102
loup, se dit l’officier.
– Je suis venue, reprit la fillette qui sentait que
le temps pressait, je suis venue pour vous dire
qu’il ne faut point passer par la forêt ; il y a des
hommes qui veulent vous tuer.
– Moi ? ah ! ah ! ah !... sommes-nous encore
au temps des brigands, ou bien en plein pays de
Calabre pour craindre les attaques nocturnes sous
bois ? Et qui donc voudrait me tuer ?
– Mon maître, répondit la fillette très grave,
mon maître et deux de ses camarades.
– Ah ! c’est donc un brigand ton maître ? et ils
t’ont confié leur dessein, ces messieurs ?
– J’ai entendu ce qu’ils disaient hier soir en
causant dans la cabane et je me suis levée dans la
nuit pour venir vous avertir avant l’aube. »
Elle parlait simplement et avec sincérité ; le
jeune homme réfléchit une seconde ; puis,
relevant sa tête fière et avec défi :
« Bah ! je suis armé ; je ne me laisserai pas
dévaliser si facilement.
– Mais ils seront trois, fit observer
103
judicieusement la Moucheronne ; ils sont armés,
eux aussi, et mon maître est doué d’une force
prodigieuse.
– Elle a peut-être raison », murmura l’officier.
Puis soudain, appelant la petite fille du geste :
« Approche-toi », lui dit-il.
Elle obéit sans hésiter ; la louve poussa un
grognement de méfiance et s’avança, comme elle,
de quelques pas.
« Paix, Nounou », dit la Moucheronne en
étendant la main vers l’animal.
L’officier tira de sa poche un objet de petite
apparence et battit le briquet.
« Approche-toi encore et n’aie pas peur »,
répéta-t-il.
La petite fille s’avança de nouveau ; le jeune
homme se pencha sur sa selle, et à la lumière du
flambeau improvisé, il l’examina.
Elle ne baissa point ses grands yeux limpides
devant les prunelles bleues de l’inconnu. Il
enveloppa d’un regard cette charmante créature
fine et robuste à la fois, d’une beauté sauvage
104
mais parfaite.
« Tu es jolie, dit-il.
– Je ne sais pas, répondit-elle, indifférente.
– Tu n’es pas française, sans doute ?
– Française, qu’est-ce que c’est ?
– Décidément tu ne sais rien de rien.
– Peut-être bien, mais ce qu’il faut, c’est que
vous fuyiez vite par là-bas. »
Et elle désignait la route blanche de neige qui
s’étendait au-delà du bois.
L’officier fit un signe d’assentiment et
rassembla les rênes de sa monture.
« Mais, reprit-il sans rendre la main au cheval,
si ton maître apprend ce que tu as fait ?
– Il me tuera, répondit-elle simplement, sans
manifester de frayeur.
– Tu n’as donc personne pour te défendre ?
– J’ai Nounou, fit-elle en montrant la louve
qui, entendant son nom, releva la tête.
– Nounou ? pourquoi l’appelles-tu ainsi ?
105
– Parce qu’elle a été ma nourrice.
– De plus en plus surprenante, murmura le
jeune homme. Si l’on avait le temps, on la ferait
causer, cette petite. Mais pourquoi
l’abandonnerais-je à son sort puisque selon toute
apparence, elle me sauve la vie.
– Enfant, reprit-il tout haut, veux-tu monter en
croupe avec moi. »
Elle leva sur lui son regard interrogateur.
« Là, sur mon cheval, je t’emmènerai chez
moi où ma mère te soignera et t’aimera. »
La Moucheronne courba la tête ; une vision de
l’inconnu passa devant ses yeux ; elle se vit
délivrée de la misère et de la tyrannie de Favier,
dans une demeure mieux close comme par
exemple celle de Manon, (la pauvrette ne pouvait
se figurer rien de mieux) entourée d’un homme
bon comme le paraissait celui qu’elle voyait là, et
d’une femme excellente comme Manon, qui ne
lui demanderaient pas un travail excédant ses
forces et ne la battraient pas en la privant de pain.
Mais, soudain, relevant son front rembruni par
106
l’inquiétude :
« Et Nounou ? »
L’officier se mit à rire .
« Nounou ? oh ! je ne puis m’en charger. Une
enfant c’est bien, mais un animal féroce que je ne
connais pas et qui, un jour, pourrait nous jouer un
mauvais tour...
– Alors, reprit la fillette avec mélancolie,
merci, je ne partirai pas avec vous. À présent,
éloignez-vous bien vite et regagnez la route. »
Le jeune homme voulut insister, mais il
referma la bouche sans prononcer une parole :
l’enfant et la louve avaient disparu dans le bois,
sans laisser d’autres traces de leur passage que
l’empreinte noire de quatre pattes maigres et celle
plus légère de deux petits pieds nus.
« Quelle bizarre rencontre, se dit-il en
secouant les rênes de son cheval, et quel
dommage que la petite soit si sauvage. Allons,
suivons son conseil et prenons la route, cela me
retarde, mais je n’ai pas envie de me faire
écharper par trois lâches instruits de mon passage
107
ici. »
Bientôt tout bruit cessa dans la forêt, sauf de
temps à autre un coup de vent qui glissait entre
les branches dépouillées.
La Moucheronne était retournée à la cabane et
les trois bandits attendaient, mais en vain, au
carrefour du vieux chêne.
« Il aura changé d’avis, dit l’un d’eux.
– Ou bien cette vermine de Moucheronne nous
aura vendus », dit un autre plus perspicace.
Enfin le soleil se leva et les trois hommes
transis et déçus, quittèrent leur poste.
Favier offrit à ses camarades un verre d’eau-
de-vie à la cabane, et ils n’eurent garde de
refuser.
Ils trouvèrent la Moucheronne en train
d’allumer le poêle et de balayer la masure.
La louve allongée sur le sol, la regardait faire.
« Hors d’ici, animal ! » cria Favier en
montrant la porte à la louve qui obéit à regret ; la
Moucheronne la suivit des yeux en réprimant un
108
soupir ; c’était son unique défenseur qu’on
éloignait, elle pressentait ce qui allait arriver.
« À nous deux maintenant, dit Favier en
refermant la porte, et s’adressant à la fillette :
– Où étais-tu cette nuit ?
– Là, répondit-elle en désignant le réduit où
elle dormait habituellement.
– Et ce matin, tout à l’heure, où étais-tu ? »
L’enfant changea de couleur, mais ses lèvres
qui exprimaient la résolution et le dédain,
demeurèrent closes.
« Ah ! tu ne peux pas répondre ! reprit le
braconnier ; c’est donc que tu es coupable. »
Et avec un geste de menace :
« Déshabille-toi. »
Il alla décrocher du mur une lanière de cuir qui
servait à fouetter la Moucheronne lorsqu’il
voulait assouvir sa colère sur quelque chose.
– Tue-la donc ! cria derrière lui une voix
pleine de colère ; elle nous a fait manquer le
coup, cette coquine ! »
109
Favier se retourna :
« Je sais ce que j’ai à faire, dit-il rudement ;
elle m’est utile, je ne veux pas la tuer, mais je
veux la fouailler de façon à ce qu’elle s’en
souvienne. Allons, déshabille-toi ! » hurla-t-il de
nouveau en menaçant la Moucheronne.
Son visage avait une expression sinistre.
L’enfant frémit, mais au fond elle était vaillante.
« Devant eux ? dit-elle en désignant d’un geste
les deux hommes qui demeuraient là, cruels
spectateurs de l’exécution.
– Oui, devant eux », ricana le colosse.
Elle ne souffla mot et rejetant ses cheveux en
arrière, elle regarda fixement son bourreau de ses
grands yeux, qui démesurément ouverts,
éclairaient sa pâleur.
Elle ne bougeait pas.
Alors, il leva son fouet sur elle.
« Vous n’avez pas le droit de me frapper, dit-
elle tranquillement, je ne suis pas votre fille.
– Mais tu es ma servante », grinça le misérable
110
en laissant retomber sa lanière de cuir qui cingla
cruellement les épaules de la fillette.
Le supplice dura dix minutes ; Favier était fort
et ne se fatiguait pas vite. Le mince vêtement qui
recouvrait le buste de l’enfant se déchirait
davantage à chaque coup, et chaque coup laissait
un sillon sanglant sur sa peau nacrée.
Mais elle ne proféra pas une plainte.
À la fin, le braconnier jeta au loin son
instrument de torture et, se tournant vers ses
compagnons :
« Buvons », dit-il.
La Moucheronne assembla autour de ses
épaules les débris de son corsage, et, trébuchant,
malade, la vue troublée, elle gagna son réduit où
elle se laissa tomber sur son lit de feuilles.
Pendant trois jours, elle demeura en proie à la
fièvre et incapable de se lever.
Dévorée par une soif ardente, elle ne pouvait
même pas se traîner jusqu’au ruisseau pour y
mouiller ses lèvres.
La louve gémissait à côté d’elle et la regardait
111
souffrir, ses bons yeux d’animal aimant pleins de
pitié et de tendresse.
Favier, pendant ce temps, quitta la cabane et
n’y revint pas de toute la semaine ; sans doute il
entreprenait une autre expédition plus fructueuse
que la précédente.
« Si c’était la mort qui vient ! » se disait la
malade, mais sans angoisse, sans terreur.
Elle l’avait vue pourtant, la mort, et savait ce
que c’était.
Elle avait assisté à mainte agonie d’oiseaux
broyés par l’orage ou de lapins atteints par le
plomb du braconnier.
Elle savait que c’est un instant de souffrance,
suivi du repos et de l’immobilité absolue.
Elle ne savait rien de plus et n’avait aucune
idée de la vie qui doit succéder à celle d’ici-bas.
Mais elle guérit ; la jeunesse et surtout la
jeunesse aguerrie à la rude école de la misère et
des intempéries, a des ressorts d’une puissance
incompréhensible.
112
La Moucheronne se releva, toujours vaillante,
et reprit, un peu plus pâle seulement, ses travaux
de chaque jour.
113
XI
Nounou traquée
114
Cependant le soleil montait au zénith que
Nounou n’avait point reparu et la fillette s’en
tourmentait d’autant plus que des bruits inusités
couraient à travers la forêt.
On touchait à la fin de l’hiver, mais cette
saison est longue en ce pays au dur climat où les
arbres ne bourgeonnent que fort tard.
Or, il arrivait justement ce jour-là que le
propriétaire de la forêt y faisait une tournée en
compagnie de quelques joyeux amis, moins pour
tirer des coups de fusils que pour boire des vins
capiteux et manger un pâté aux truffes sur la
mousse tendre des allées.
« Cette satanée bête n’est donc pas de
retour ?... cria Favier en apparaissant sur le seuil
de la porte.
– Non, répondit la Moucheronne qui travaillait
tout auprès.
– Avec quoi veut-elle donc que je dîne ?
– Je ne sais ce qui est survenu, reprit l’enfant
dont le cœur était mordu par l’angoisse, mais
d’habitude Nounou ne reste pas si longtemps
115
absente. Il y a du bruit dans la forêt aujourd’hui ;
j’ai entendu des coups de fusils et des appels de
voix...
– Tu dis ?... » fit le colosse en pâlissant et en
s’approchant de la Moucheronne qui répéta sa
phrase.
Alors Favier, toujours sur le qui vive malgré
ses airs de bravade, prit son bonnet de fourrure et
son bâton et s’éloigna du côté du bois où régnait
encore le calme.
La Moucheronne poussa un soupir de
soulagement ; elle laissa son ouvrage, essuya ses
doigts mouillés, et, secouant ses cheveux noirs,
bondit comme un jeune faon, droit devant elle en
appelant Nounou.
Mais rien, toujours rien ne lui répondit, et des
larmes lui montèrent aux yeux en songeant qu’il
était peut-être arrivé malheur à son amie.
Elle fit ainsi bien du chemin et tomba tout à
coup, ainsi qu’un petit animal étrange et
effarouché, au milieu des dîneurs.
Jamais elle n’avait vu pareille chose : Couchés
116
sur la mousse odorante, une dizaine de jeunes
gens mangeaient et buvaient, riant à mourir ; le
vin, de couleur rubis, étincelait dans les coupes
de cristal ; l’argenterie reluisait au soleil, et des
serviteurs en livrée éclatante s’empressaient
autour des convives.
Un peu plus loin, les fusils étaient jetés
négligemment sur le gazon ; et à côté, les
chevaux débridés se livraient à une vraie
débauche d’herbe tendre.
Tout cela était certainement un spectacle
nouveau pour la Moucheronne, mais, ce qui était
plus nouveau encore pour le marquis et ses
compagnons, c’était la vue de ce petit être effaré
qui les considérait de ses yeux sombres et
pensifs.
Le châtelain l’appela du geste ; à ses doigts
brillaient des bagues ornées de pierres aux feux
merveilleux.
« Approche, petite, et n’aie pas peur. Que
cherches-tu ? »
La Moucheronne se rassura ; cet homme était
117
le second qui lui parlait avec douceur ; tous ne
ressemblaient donc pas à Favier ?
« Je cherche Nounou, répondit-elle encore
essoufflée de sa course.
– Ta Nounou. Ah ! diable ! est-ce qu’elle s’est
perdue ?
– Perdue, non, elle ne peut s’égarer, elle
connaît trop bien la forêt.
– Vraiment ? est-ce qu’elle y habite ?
– Elle y est née et ne l’a jamais quittée,
comme moi.
– Comme toi ? vous êtes donc des prodiges ;
j’ignorais que dans notre siècle il y eût encore des
goûts de solitude comme au temps des Pères du
désert. Et, dis-moi, petite, nous la rencontrerons
peut-être en chassant, ta Nounou.
– Oh ! ne lui faites pas de mal ! supplia
l’enfant en joignant les mains.
– Et quel mal veux-tu que nous lui fassions,
nous prends-tu pour des anthropophages ?
Voyons, donne-nous un peu son signalement.
118
– Son signalement, répéta la fillette sans
comprendre.
– Oui, comment est-elle, ta nourrice ? grande
ou petite ?
– Grande.
– Forte ?
– Je crois bien, elle me porte encore sur son
dos.
– Tu ne dois pas être bien lourde, va ma
mignonne. Est-elle brune de teint ?
– Oh ! oui, presque noire.
– C’est sans doute une négresse, suggéra l’un
des convives en attaquant une aile de perdreau.
– De quelle couleur sont ses yeux ?
– Vert le jour ; et la nuit, ils brillent comme
des lumières.
– Mais c’est un phénomène que ta Nounou.
Parions qu’elle a des dents éblouissantes.
– Toutes blanches, en effet. Vous l’avez vue ?
– Je n’ai pas eu cet honneur, mais les
119
négresses en général..... Enfin, je lui ferai mon
compliment si je la rencontre : elle a fait de toi
une fière gaillarde. Comment te nommes-tu ?
– On m’appelle la Moucheronne.
– C’est un surnom cela. Et autrement ?
– Je n’ai pas d’autre nom.
– Mais enfin, ton père, ta mère, comment se
nomment-ils ?
– Je n’ai ni père, ni mère, je n’en ai même
jamais eu. Je n’ai que Nounou au monde avec
Favier mon maître.
– Qui est Favier ?
– Je ne sais pas, c’est mon maître, voilà tout.
– Où habite-t-il ?
– Là-bas, fit l’enfant en montrant le cœur de la
forêt.
– Chez moi ? dit le marquis en fronçant le
sourcil.
– Non, chez lui », répondit innocemment la
Moucheronne.
120
Tous se mirent à rire.
« Allons, petite, dit le châtelain en emplissant
une coupe d’un vin pétillant et doré, bois cela à la
santé de ta nourrice. »
L’enfant hésita, puis mouilla ses lèvres rouges
dans le verre, mais elle les en retira aussitôt et dit
avec une petite moue gentille :
« J’aime mieux l’eau du ruisseau. »
Les rires redoublèrent.
« Et ceci, l’aimes-tu mieux ? » reprit le
marquis en retirant de son doigt un anneau
étincelant.
La Moucheronne y jeta un regard dédaigneux.
« Il y a plus beau que cela, fit-elle.
– Vraiment ?
– Oui, les étoiles de la nuit lorsque le ciel est
d’un bleu sombre et qu’elles y forment comme
des étincelles d’or.
– Mais tu ne peux y atteindre, tandis que de ce
joyau coûteux, tu peux orner ta main mignonne.
– Oh ! répliqua l’enfant avec un mouvement
121
d’épaules, c’est la première fois que je vois chose
pareille, mais je sens bien que cet anneau ferait
triste figure sur moi ; ce n’est ni Favier, ni
Nounou, ni moi qui y prêterions attention.
– Allons, tu es bien dédaigneuse, dit le
Marquis en remettant la bague à son doigt ; mais
le ferais-tu autant si je t’offrais un louis ?
– Un louis ?
– Oui, une pièce d’or.
– Qu’en ferais-je ? C’est si petit, je l’aurais
vite perdu.
– Eh ! ma fille, riposta l’un des convives
étonné, tu t’en achèterais des habits un peu plus
frais que ceux que tu portes. »
La Moucheronne, sans rougir, jeta un regard
sur ses vêtements fripés.
« Tu es jolie, ajouta la chasseur, une petite
robe rose, par exemple, t’irait à merveille.
– Qu’est-ce que c’est, être jolie ?
– Agréable à regarder.
– Comme la forêt pendant l’été, alors.
122
– Ah ! oui, mais autrement. »
Ils riaient à se tordre.
« On ne t’avait jamais dit cela ?
– Si, une fois, répondit la Moucheronne en
songeant au soldat qu’elle avait sauvé des griffes
de Favier.
– C’est Nounou, sans doute ?
– Nounou ?... »
L’enfant sourit.
« Mais elle ne sait pas parler.
– La négresse a la tête dure probablement,
observa l’un des convives ; elle n’a pu encore
apprendre le français.
– À quoi cela sert-il d’être jolie ? reprit la
petite fille soudain rêveuse, cela n’empêche pas
Favier de me battre.
– De te battre ? tu lui fais donc des sottises ? »
Elle secoua la tête :
« Des sottises ? je ne crois pas, je fais tout ce
que je peux pour contenter mon maître, et je n’ai
123
jamais blessé une mouche.
– Alors, pourquoi te fait-il souffrir, ton
maître ?
– Il est souvent en colère et il n’a que moi à
frapper. Rose sa servante est partie.
– Et Nounou ?
– Oh ! il ne touche jamais à elle ; il n’oserait.
– Pourquoi ? elle se fâcherait ?
– Elle mordrait.
– Bigre ! comme elle y va ta nourrice ! »
La Moucheronne découvrit lentement son cou
svelte et ses bras délicats et montra les traces
bleues et noires qui les marbraient.
« C’est tous les jours comme cela, reprit-elle,
je fais cependant beaucoup d’ouvrage ! »
Elle soupira et rattacha son fichu en loques.
Puis, sans voir la pitié sérieuse soudain
empreinte sur le visage de ses auditeurs :
« Allons, je perds mon temps ici et je ne
cherche plus Nounou. Si le maître le savait, il me
124
battrait ferme !
– Attends, petite, prends au moins ceci », lui
cria le marquis en lui tendant sa bourse.
Mais elle fuyait déjà au loin, légère comme
une biche. Tous demeurèrent graves car ils
venaient de voir la plus triste des infortunes,
l’infortune de l’enfance.
« Il faudrait pouvoir la délivrer de ce maître
odieux, suggéra l’un d’eux en tordant sa
moustache d’un air perplexe.
– J’y songerai, dit la marquis ; après tout, j’ai
le droit de savoir qui vagabonde sur mes terres. »
Ils achevèrent leur repas en silence,
rechargèrent leurs armes et s’enfoncèrent de
nouveau sous le bois déjà touffu.
Ils n’avaient pas cheminé dix minutes et leur
gaieté leur revenait peu à peu sous l’influence du
clair soleil et des vins généreux qu’ils avaient
bus, lorsqu’ils perçurent un bruit de sanglots
étouffés et de lamentations désespérées.
« Bon ! qu’est-ce encore ? Allons-nous
rencontrer des malheureux à chaque pas ?
125
– Nous n’aurons pas grand-peine à soulager
celui-ci, s’il est aussi récalcitrant que la petite
Bohémienne de tout à l’heure. »
Et voilà que justement celle qui pleurait et
gémissait ainsi était la Moucheronne agenouillée
dans l’herbe humide auprès d’un grand corps noir
étendu sur le sol et qui soufflait péniblement.
« On me l’a tuée ! on me l’a tuée !... criait la
pauvre petite dont les larmes ruisselaient comme
des perles liquides jusque sur le poil rude de son
amie.
– Eh ! bien, s’exclama l’un des chasseurs, il ne
manquait plus que de la retrouver en tête à tête
avec la louve que nous avons manquée ce matin !
– Pas tant manquée que cela, reprit un autre en
indiquant une large plaie rouge, béante dans le
flanc de la bête.
– Qu’as-tu donc, petite ? dit le marquis à la
fillette. Est-ce que tu vas t’attendrir, maintenant,
sur les souffrances d’un animal que nous avons
blessé en chassant. »
Elle releva la tête, indignée, et la colère fit
126
flamboyer ses grands yeux débordants de pleurs.
« Vous !... c’est vous qui avez tué Nounou ?
– Nounou ?... c’est... c’était elle ?...
– Je vous ai dit tout à l’heure que je la
cherchais. À présent je la retrouve mourante : si
c’est votre faute, comme vous dites, vous êtes des
méchants et je vous déteste.
– Mais, fillette, firent-ils consternés devant ce
chagrin réel, nous ne pouvions pas deviner que
cette bête te touchât de si près.
– Elle ne vous avait pourtant jamais fait de
mal, ma pauvre Nounou, pourquoi lui en avez-
vous fait ? »
Ils ne savaient trop que répondre et essayèrent
de lui donner quelques consolations banales, mais
la Moucheronne ne les écoutait pas et couvrait de
caresses le corps de la pauvre louve.
Tout à coup, les yeux vitrés de celle-ci
reprirent vie et elle souleva languissamment sa
tête alourdie pour regarder sa petite amie dont
elle entendait la voix désolée.
« Elle n’est peut-être pas grièvement blessée,
127
hasarda l’un des jeunes gens ; si nous
connaissions un moyen de la soulager...
– J’en sais un, moi, répliqua vivement la
Moucheronne ; je connais la mère Manon qui
possède un secret pour guérir les blessures ; elle
me guérirait bien Nounou, mais Nounou ne peut
marcher jusque chez elle, et elle est trop lourde
pour que je puisse la porter.
– Messieurs, dit le Marquis en se tournant vers
ses compagnons, allons, un bon mouvement ;
nous avons été à la joie, il est juste que nous
soyons à la peine. Vite, formons une civière pour
transporter cette pauvre bête au lieu que nous
désignera sa nourrissonne. »
Ce fut prestement fait, et bientôt le fier
marquis et ses joyeux compagnons suivirent la
petite fille en se relayant pour porter, quatre par
quatre, le brancard sur lequel reposait Nounou.
Chemin faisant la Moucheronne leur raconta
comment la louve l’avait protégée, nourrie,
aimée, et ils ne raillèrent plus ; ils comprirent
l’affection étroite qui liait la bête et l’enfant.
128
Et certes, ils auraient bien ri la veille si on leur
eût prédit que l’après-midi du lendemain les
verrait formant un cortège pour transporter, avec
toutes sortes de précautions, une louve malade
chez une vieille femme à moitié sauvage aussi.
Lorsqu’ils furent arrivés à destination et qu’ils
eurent déposé dans la modeste cabane l’animal
qui gémissait doucement en essayant encore de
lécher la main de la Moucheronne, celle-ci leur
dit avec un sourire :
« Je vous en ai voulu beaucoup, mais j’espère
qu’elle guérira, et vous avez réparé votre faute,
aussi je vous pardonne ; allez ! »
Et, d’un geste royal elle leur montra le chemin
de la forêt.
Ils seraient volontiers demeurés un instant de
plus, intéressés malgré eux à la cure de leur
victime, mais on les congédiait, il ne leur restait
qu’à s’éloigner.
Ils se promettaient de revenir et de s’occuper
de la farouche fillette qui excitait leur curiosité ;
mais bah ! les promesses des jeunes gens sont
129
choses futiles, autant en emporte le vent.
Le soir, en devisant à la table du château, ils
avaient déjà oublié l’histoire de Nounou ; et
ensuite, ils eurent trop d’occupations pour venir
explorer la forêt dans le but de retrouver la petite
fille à la louve.
130
XII
Sans le vouloir
131
parcimonieusement le pain qu’elle gagne
pourtant si durement.
Et la pauvre petite se demande souvent, assise
au bord du ruisseau, ses pieds nus pendant sur
l’eau et ses yeux brûlant d’un feu intense
regardant dans la profondeur des bois, s’il ne
vaudrait pas mieux quitter cette forêt qu’elle aime
et en même temps cet homme sinistre qui est son
bourreau.
Oui, mais où irait-elle ? Et puis Nounou
consentirait-elle à quitter ces lieux sauvages ?
Il y a bien Manon à laquelle l’enfant garde une
reconnaissance plus grande depuis qu’elle a
rappelé la louve à l’existence. Mais Favier est
l’ennemi de Manon ; et puis la Moucheronne ne
peut aller vivre avec la pauvre octogénaire qui a
déjà si juste de quoi se nourrir elle-même.
Si le braconnier pouvait mourir, au moins, la
Moucheronne vivrait dans sa cabane, en paix,
avec Nounou. Certes, ce serait un bonheur
immense, et la fillette le souhaite de toute son
âme, car personne ne lui a appris qu’il ne faut
jamais désirer la mort d’autrui.
132
Comment le saurait-elle ?
Et, dans la simplicité de son cœur elle se dit :
« Si Favier pouvait mourir je ne serais plus battue
et je pourrais souvent voir la mère Manon ! »
Un jour, (vraiment il y avait trop longtemps
qu’elle ne l’avait vue,) la Moucheronne quitta la
cabane où Favier dormait de son lourd sommeil
d’ivrogne, et s’engagea dans la forêt.
Eh bien oui, elle laissait son ouvrage inachevé,
elle en avait assez de cette vie-là, elle était
révoltée à la fin ; le matin même, il l’avait
frappée si rudement que le sang avait jailli de ses
lèvres et qu’elle avait cru mourir.
Et elle allait devant elle, à l’aventure, escortée
de sa fidèle Nounou qui bondissait joyeusement
et prenait machinalement le chemin de la cabane
de Manon.
On était en automne et tout était triste
alentour ; il n’y avait rien de vivant dans cette
solitude dont le silence était absolu. Les feuilles
avaient jauni, prenant de ces admirables tons
rougeâtres dont octobre les revêt ; la mousse avait
133
séché ; et la Moucheronne était mélancolique
parce qu’elle envisageait avec épouvante l’hiver
qui venait ; l’hiver avec ses neiges si longues à
fondre ; avec le ruisseau gelé dont il fallait casser
la glace pour obtenir un peu d’eau. Et puis, le
hurlement du vent dans les branches sèches, avait
quelque chose de si lugubre ! La louve souffrait
de la faim bien souvent, et Favier devenait plus
brutal à mesure que la mauvaise saison lui
apportait moins d’aubaines.
Et voilà que, tout en songeant, l’animal et la
fillette sont arrivés chez Manon ; le visage de la
Moucheronne s’éclaire et elle fait à sa compagne
un signe de mystère ; elle veut surprendre sa
vieille amie ; pour cela, elle contourne la masure
jusqu’à une petite fenêtre sans vitres pratiquée
sur le mur de derrière ; ses pieds nus ne font
aucun bruit sur la terre humide, et la louve s’est
couchée sur la mousse, tout essoufflée de sa
course.
Mais la Moucheronne s’arrête interdite : des
éclats de voix parviennent à son oreille ; certes,
elle reconnaît l’accent chevrotant de Manon, mais
134
celui de son interlocuteur a un timbre jeune et
mâle ; qui donc peut converser avec elle ? Ce
n’est pas Favier, puisque la fillette l’a laissé
endormi au logis. Alors qui est-ce ?
Elle ne songe pas à écouter, oh ! non ;
seulement la surprise l’a clouée sur place, et son
nom ayant frappé son oreille, malgré elle elle se
rapproche du cadre de bois ouvert qui sert de
fenêtre à Manon.
C’est la pauvre vieille qui parle et elle se
plaint amèrement de sa solitude.
« Je sais bien, mon pauvre gars, dit-elle, qu’il
ne serait pas prudent pour toi de venir habiter ici ;
la forêt même n’est pas assez sûre, mais mes bras
deviennent plus débiles de jour en jour, et si la
paralysie me prend, un de ces matins on me
trouvera morte ici ; ou du moins on ne me
retrouvera même pas, car personne ne vient
jusqu’à moi. Le boulanger qui me fournit deux
pains par semaine en échange d’une petite
provision d’herbes que je lui fais, les dépose tous
les lundis chez le garde où je vais le chercher.
Mais quand mes jambes ne pourront plus me
135
porter...
– Mais, mère, n’y a-t-il pas au pays une pauvre
orpheline qui consentirait à faire votre ménage ?
Tenez, ce sacripant de Favier qui a cependant
bien la force de se servir lui-même, se décharge
de ce soin sur une enfant qu’il ne ménage pas, je
crois.
– Tu as raison, il la fait travailler dur et n’est
pas avare de coups envers elle. Une fois déjà, j’ai
dû soigner la pauvre Moucheronne.
– Il l’appelle la Moucheronne ?
– Oui, depuis bientôt douze ans qu’il l’a chez
lui.
– Et l’enfant a quel âge ?
– Elle va sur ses treize ans, ma foi ! car elle
n’était pas même sevrée lorsque Favier l’a
recueillie.
– Treize ans, oui c’est cela, ce doit bien être
cela.
– De quoi veux-tu parler ?
– Vous ne connaissez pas l’histoire de la
136
petite ; parbleu ! Favier n’est pas si bête que de
vous la raconter.
– Alors, dis-la-moi, toi.
– Oh ! C’est très simple. Le braconnier et deux
ou trois de ses camarades ont arrêté un soir une
voiture qui longeait la forêt ; ils ont tué le cocher
et le voyageur que cette voiture transportait je ne
sais où, et ils ont trouvé un petit enfant dont
Favier s’est chargé ; ses amis pensaient qu’il
l’avait noyé, mais vous voyez, il a mieux fait, il a
utilisé le poupon.
– Alors, fit la vieille femme qui n’était pas
trop étonnée, la Moucheronne est sans doute
l’enfant de parents riches et...
– Riches, je ne crois pas ; Andréino qui a pris
part à l’affaire et qui me l’a contée ensuite, m’a
dit qu’on avait trouvé peu d’argent sur le
voyageur ; seulement le pauvre diable avait l’air
d’un seigneur et en même temps d’un étranger.
– Et, s’écria Manon en levant au ciel ses mains
ridées, c’est pour voler un peu d’or, que l’on tue
un chrétien plein de jeunesse et d’espoir peut-
137
être ? que l’on prive un pauvre petit être comme
la Moucheronne de la protection de ses parents,
de la fortune, des bienfaits de l’éducation !... Et la
mère, dans tout cela qu’est-elle devenue ? Y
avait-il seulement une mère ? »
L’homme fit un geste d’insouciance.
« Est-ce qu’on sait ? On ne s’en est pas
inquiété. Naturellement Favier n’a pas fait
rechercher la famille de la mioche.
– Comme je la plains, la pauvre femme, si elle
pleure encore son mari et son enfant ! murmura
Manon avec mélancolie. Ah ! mon garçon, que ce
soit une leçon pour toi. Ce Favier, ça ne lui porte
pas bonheur ce qu’il a fait là.
– Non, ça ne lui portera pas bonheur ! » répéta
à voix basse la Moucheronne toujours cachée
derrière la cabane.
Sans le vouloir elle avait tout entendu.
Et elle restait là débout, pâle comme une
morte, les yeux étincelants, les dents serrées...
Les voix continuaient leur conversation dans
l’intérieur de la maisonnette, mais leurs paroles
138
ne parvenaient plus à ses oreilles bourdonnantes.
Que lui importait maintenant ce que l’on
pouvait dire, elle en savait assez.
Et elle n’entra pas chez la mère Manon.
Sans bruit, comme elle était venue, elle s’en
alla et la louve la suivit étonnée de cette
singulière promenade.
Ce jour-là, la forêt n’avait plus son attrait
habituel pour la fillette ; elle n’entendait ni les
derniers chants des oiseaux, ni les bruissements si
doux du feuillage ; elle ne voyait pas ce dernier
sourire de l’été, luire dans les parfums humides,
dans les fleurettes blotties, déjà frileuses, dans la
mousse, ni les rayons d’or du soleil.
Elle allait droit devant elle, les prunelles fixes,
la démarche automatique, sans donner une
caresse à Nounou surprise de cette froideur
inusitée.
De temps à autre, à travers ses lèvres
contractées, passait une exclamation rigide :
« Mon père, tu vas être vengé. » Qu’allait-elle
faire ?
139
XIII
140
et bestiale dont la bouche largement fendue
s’ouvrait, montrant toutes ses dents de carnassier.
« À mon tour », murmura-t-elle très bas.
Du geste elle appela Nounou, et, lui montrant
l’homme, ignorant du châtiment qui l’attendait :
« S’il bouge, souffla-t-elle, étrangle-le. »
Nounou dut comprendre car ses yeux
brillèrent, et elle se tint en sentinelle auprès du lit.
La Moucheronne décrocha du mur la lanière
de cuir qui avait servi tant de fois à la châtier de
fautes qu’elle n’avait point commises. Puis,
prenant deux fortes cordes jetées dans un coin,
elle attacha solidement les deux mains velues de
Favier.
Cette opération ne pouvait moins faire que
d’éveiller le dormeur. Il commença à s’agiter et à
jurer, la langue encore épaisse et les yeux encore
voilés.
L’enfant ne lui laissa pas le temps de jouer des
jambes et, avec une vigueur que l’on n’eût pas
attendue de ses doigts menus, elle lia également
les deux pieds du misérable que la louve tenait en
141
respect.
« Par les cornes du diable, satanée
Moucheronne, qu’est-ce que tu fais donc ? Est-ce
que tu deviens folle ? Fais-moi le plaisir de
me... »
Il s’arrêta soudain : jamais il n’avait vu une
telle expression sur le visage de la petite fille,
même aux jours où il l’avait le plus battue et
injuriée.
« La Moucheronne, voyons, la Moucheronne,
qu’est-ce que tu as ? Tu es malade, bien
certainement. Ôte-moi vite ces cordes qui me
coupent la chair ; tu as voulu plaisanter, mais
délivre-moi vite et fais sortir cette vilaine bête qui
me regarde avec des yeux si drôles. »
La Moucheronne ne remua pas et continua à
fixer, elle aussi, ses prunelles flamboyantes, sur
son bourreau maintenant à sa merci.
« Non je ne te délivrerai pas, lâche assassin,
dit alors l’enfant d’un ton posé, et très net. Je ne
te délivrerai pas et je vais te punir comme tu le
mérites !...
142
« Ah ! tu ne te doutes pas de tout ce que je
sais, ajouta-t-elle en se croisant les bras dans sa
colère magnifique, tu crois que je vais continuer à
courber la tête sous ton joug injuste et odieux
parce que je ne suis qu’une pauvre fille sans
parents et sans amis ? Sans parents et sans amis,
oui en effet, et cela parce que tu as tué mon père,
tu entends, misérable, lâche, démon ! tu as tué
mon père, mon pauvre père qui ne t’avait jamais
fait de mal ; du même coup tu m’as peut-être
enlevé ma mère ; tu as fait de moi moins encore
qu’une servante, une esclave, et si je ne suis pas
devenue idiote avec tes mauvais traitements, c’est
qu’un jour devait arriver où tu recevrais le
châtiment de tes crimes. Ce jour est venu :
regarde-moi, ai-je l’air de plaisanter. Ah ! oui,
plaisanter, tu vas voir. Nounou, tiens bon ! »
Et tandis que l’homme, se tordant sur le lit,
essayait de rompre ses liens, elle lui cingla le
visage de sa lanière de cuir. Il hurlait, il écumait
de rage, il blasphémait, mais cette justicière de
treize ans, implacable comme la justice,
continuait à sévir d’un bras qui ne se fatiguait
pas.
143
Alors, voyant son impuissance, le lâche essaya
de capituler :
« Voyons, ma petite fille, tu es un peu en
colère et cela se comprend, je n’ai pas toujours
été envers toi très... très doux, enfin ; mais tu
m’as assez frappé, voyons ; cesse ce jeu et je te
promets que je ne te tourmenterai plus ; tu seras
même très heureuse, très gâtée, je te donnerai des
bonbons et de belles robes, tu verras ça ! »
Au fond de lui-même il disait :
« Attends, c’est toi qui va en danser une dès
que j’aurai les pieds et les mains libres : je
t’écraserai sous mon talon, vipère, vermine, et tu
ne reverras pas souvent la lumière du soleil ! »
Il pensait cela, l’hypocrite, seulement il
continuait à supplier :
« Allons, fillette, laisse-là ton fouet ; je te jure
de ne plus jamais te frapper. »
Mais la Moucheronne haussait les épaules :
– Je vous connais trop pour avoir foi en vos
promesses ; si je vous délivrais vous me tueriez.
Et puis, quand même vous seriez bon, cela me
144
rendrait-il mon père ? Vous l’avez assassiné, je
veux qu’il soit vengé, vous mourrez donc. »
Alors, hideux de fureur, vomissant le
blasphème et l’injure, l’homme essaya d’exciter
la louve contre l’enfant : peine perdue, Nounou
se tournait au contraire davantage contre lui et
menaçait d’enfoncer ses crocs dans sa gorge.
Le sang commença à couler, aveuglant Favier
et rougissant sa blouse bleue..... Cette fois il se tut
et, de sa poitrine râlante, s’éleva un gémissement
continu.
Alors la fillette jeta au loin son fouet, et se mit
à amasser, tranquillement autour du lit des
branchettes et des feuilles sèches ; puis elle y mit
le feu.
Depuis longtemps le soleil était couché ; nul
n’assistait à cette sombre besogne accomplie par
une enfant qui avait sucé la férocité avec le lait de
la louve.
Dans cette nuit sinistre, un cri épouvantable
s’éleva avec la flamme rouge : Favier comprenait
toute l’horreur de la mort qu’il allait subir.
145
On entendit un crépitement, des plaintes
étouffées ;... puis, plus rien : cette masure
flambait comme un paquet d’allumettes.
Au-dehors la louve hurlait lamentablement, et
la Moucheronne, debout sous les arbres éclairés
d’un reflet sanglant, demeurait immobile et
muette, frappée d’épouvante.
Le remords entrait dans son âme ; l’incendie
est chose terrible et mourir dans les flammes est
une fin tragique.
À présent qu’elle avait sous les yeux ce
spectacle, à la fois grandiose et terrifiant, elle
comprenait qu’elle avait fait un action horrible.
Mais comment réparer le mal ? Comment
éteindre le feu ; avec quoi jeter l’eau du ruisseau
sur ce brasier incandescent ?
La Moucheronne eût donné beaucoup pour
savoir Favier sain et sauf bien loin de la forêt.
Mais encore une fois, il était trop tard.
Tout à coup, ô terreur, une espèce de géant
tout noir, râlant, sortit en rampant de la cabane
embrasée, et vint rouler et s’affaisser aux pieds
146
de l’enfant muette d’horreur.
C’était Favier qui, dans un effort désespéré,
avait réussi à rompre ses liens ; mais il agonisait.
Ses chairs calcinées exhalaient une odeur
insupportable. Surmontant sa répugnance,
l’enfant se baissa.
« Favier, pardonnez-moi », murmura-t-elle.
Mais elle ne sut jamais si son bourreau,
devenu tout à coup sa victime, avait levé sur elle
un dernier regard de pardon ou de haine.
Le braconnier ne vivait plus.
Toute la nuit, la pauvre petite demeura, pâle et
glacée, assise au bord du ruisseau, sa petite main
sur la croupe maigre de la louve, regardant de ses
yeux épouvantés, le cadavre de l’homme et les
ruines fumantes de la cabane.
De temps à autre une chouette attirée là par la
lueur de l’incendie, effleurait, en volant, les
cheveux noirs de l’enfant. Alors elle frissonnait et
se serrait davantage contre Nounou.
Enfin, cette nuit terrible eut un terme ; l’aube
parut ; alors, détournant les yeux de ce spectacle
147
de mort et de désolation, la Moucheronne
s’enfuit, et s’enfonça dans le bois encore sombre
suivie de la louve.
148
XIV
L’or maudit
149
hagards, les pommettes enfiévrées.
« Toi ici, petite ? » dit-elle joyeusement.
L’enfant ne répondit pas par son sourire
habituel ; elle tourna lentement la tête du côté de
la vieille femme et resta muette.
« Favier n’est donc pas chez lui ? reprit celle-
ci étonnée de ce silence. T’a-t-il tourmentée de
nouveau ?
– Favier ne me tourmentera plus jamais, dit
alors l’enfant d’un ton farouche, Favier est mort.
– Mort, comment cela ? fit Manon en se
rapprochant curieuse.
– C’est moi qui l’ai tué.
– Toi ? Toi ? Non, ce n’est pas possible !
regarde-moi ma fille. As-tu bien toute ta raison ?
– Je l’ai toute entière.
– Et tu l’as tué ?
– Oui.
– Comment cela ?
– Il dormait ; je lui ai lié les pieds et les mains
150
et je l’ai frappé ainsi qu’il m’avait frappée tant de
fois. Ensuite...
– Eh ! bien, ensuite ? »
L’enfant détourna les yeux, honteuse.
« J’ai mis le feu à la cabane et... c’est ainsi
qu’il est mort.
– Tu as fait cela, toi ?
– Oui.
– Pourquoi ? Il t’avait battue de nouveau ? »
Elle fit signe que non.
« Injuriée alors ? et, dans un mouvement de
colère, révoltée à la fin, tu as... »
La Moucheronne releva ses grands yeux
sombres sur la vieille femme et répondit
tranquillement :
« Il avait tué mon père, j’ai vengé mon père.
– Ah ! s’écria Manon, qui t’a appris cette
histoire ?
– Hier soir, votre fils vous la racontait ici ;
j’étais là, tout près, j’ai tout entendu.
151
– Seigneur Dieu ! si j’avais su ! dit Manon qui
demeura songeuse. »
Au bout d’un instant elle reprit :
« Que vas-tu faire ? »
La fillette répondit doucement :
« Mère Manon, voulez-vous de moi pour
servante ?
– Toi ?
– Oui. Je suis forte, croyez-moi. Favier m’a
habituée à travailler dur.
– Je n’en doute pas. Mais ici, tu auras peu
d’agrément, pauvre petite.
– En avais-je donc beaucoup chez Favier ?
– C’est vrai. Seulement à présent que te voilà
grandelette tu pourrais aspirer à gagner
honorablement un peu d’argent à la ville ; tu y
aurais des compagnes, des amies... »
La Moucheronne haussa légèrement les
épaules.
« Qu’ai-je à faire à la ville ? La forêt me
suffit ; les hommes sont méchants ; je n’aime que
152
vous et Nounou.
– Cependant...
– Alors, vous ne voulez pas de moi ? demanda
brusquement la fillette.
– Si, je le veux !
– Je ne désire que vivre entre vous deux :
Nounou et vous êtes ma famille.
– Soit », dit la vieille femme.
L’enfant tendit ses mains fluettes :
« Que faut-il faire ? Je suis prête à me mettre
au travail.
– Oui, mignonne, mais avant de t’occuper du
ménage, nous avons un grave devoir à remplir. »
Les yeux de la Moucheronne demandèrent :
« Lequel ?
– Favier est mort, reprit Manon, or on ne laisse
pas les morts sans sépulture, quels qu’ils soient.
Si je n’étais vieille et infirme je me chargerais
seule de cette besogne, mais je ne puis. Suis-
moi. »
153
Elles prirent le chemin de la cabane incendiée,
Manon s’appuyant sur le bras de la Moucheronne
et sur son bâton, et la louve suivant, la tête basse,
la queue serrée.
Le cadavre de Favier exhalant une odeur
repoussante, était toujours étendu sur le sol
noirci, devant les derniers vestiges de la masure.
À cette vue, Manon se signa, et la
Moucheronne, frissonnante, détourna les yeux.
Cependant, elle creusa la fosse avec Manon et
elle l’aida à y placer les restes informes du
braconnier. C’était une rude besogne et elles
mirent longtemps à l’accomplir.
Lorsque tout fut achevé, Manon s’agenouilla
et récita une prière pour le misérable désormais
hors d’état de nuire à qui que ce fût, et la louve
hurla lugubrement. Ce fut toute l’oraison funèbre
du bandit.
La Moucheronne était pâle et péniblement
impressionnée.
Sa vieille amie voulait l’arracher bien vite à ce
lieu funèbre, mais elle avait une dernière tâche à
154
remplir : fouillant les décombres du bout de son
bâton, elle réussit à soulever un petite amas de
plâtre et de bois à demi consumé.
« Tiens, dit-elle en désignant à l’enfant l’angle
de la cabane, soulève ce carreau et vois, si au-
dessous, tu ne trouves pas quelque chose que le
feu aura respecté. »
La fillette obéit et retira en effet un grossier
coffret de fer qu’elle remit à Manon.
La vieille femme l’ouvrit sans trop de peine.
« De l’or, dit-elle, je m’en doutais. »
La Moucheronne le regarda avec indifférence.
« Tout cela est à toi, reprit Manon après avoir
compté la somme. Tu es riche, mignonne.
– À moi ? fit l’enfant dont les sourcils se
joignirent. C’est l’argent de Favier, je n’en veux
point. C’est de l’or maudit.
– Pourtant, il nous fera vivre, soupira Manon.
– Qu’est ceci ? interrompit la Moucheronne en
montrant du doigt un papier plié en quatre, jauni
et couvert de caractères tracés à l’encre, qui se
155
trouvait au fond de la boîte sous les louis alignés.
– Ceci, bon Dieu ! c’est la lettre ; la lettre que
je n’ai pu déchiffrer parce qu’elle était écrite dans
une langue inconnue. »
Elle ajouta avec émotion, en présentant le
papier à la fillette :
« C’est ton père qui a tracé ces mots. »
Les yeux de la Moucheronne étincelèrent ; elle
s’empara vivement de la lettre, pour elle, aussi,
incompréhensible, et la porta à ses lèvres.
Elle essaya ensuite de deviner les mots qui y
étaient inscrits ; puis, impuissante, elle soupira :
« Je ne saurai donc jamais ce qu’il y a là ?
– Donne, dit alors Manon en remettant le
précieux papier dans le coffret de fer, il faut
garder cela soigneusement ; cela fait partie de ton
héritage.
– Je conserverai la lettre, fit la Moucheronne
en relevant la tête, mais pas l’or ; c’est pour le
voler qu’on a tué mon père ; c’est le bien de
Favier, c’est chose maudite ; encore une fois je
n’en veux point.
156
– Qu’il soit donc fait selon ton désir, répliqua
Manon en serrant la boîte sous son bras. »
Et, silencieuses, elles retournèrent au logis que
l’enfant et la louve ne devaient plus quitter
désormais.
157
XV
158
Elle avait quelques instants de récréation, car
Manon ne souffrait pas que la fillette s’épuisât au
travail comme du temps de Favier ; la
Moucheronne profitait donc de ses loisirs pour
courir dans le bois avec Nounou ou bien pour
songer seule ainsi qu’elle aimait à le faire. Une
pensée inquiétante la poursuivait, cependant, au
milieu de la quiétude de ses jours et de ses nuits,
et jetait un voile sombre sur sa nouvelle
existence : elle était une meurtrière puisqu’elle
avait tué.
Manon lui avait fait comprendre que Dieu seul
a le droit de disposer de la vie et de la mort, et
que la vengeance, même celle qui défend un être
cher, est chose condamnable.
La Moucheronne y rêvait souvent.
Certes, elle ne regrettait pas la flagellation
qu’elle avait infligée à son bourreau, mais
ensuite... devait-elle lui donner la mort ?...
Elle le voyait sans cesse, surtout la nuit, venir
à elle comme un fantôme, râlant, brûlé, et
implorant miséricorde.
159
Elle n’avait pas eu pitié, elle avait tué.
Il est vrai que si elle avait pris une vie, elle en
avait sauvé une autre quelque temps auparavant ;
dans la forêt, elle avait détourné un jeune cavalier
du guet-apens qui l’attendait. Hélas ! elle n’en
était pas moins une meurtrière, même pour avoir
voulu faire justice, et cette marque terrible,
qu’elle croyait imprimée à jamais sur son front,
lui était un supplice. Aussi, dès qu’une
occupation absorbante ou pénible ne la captivait
plus, la Moucheronne songeait à tout cela.
L’hiver succéda à l’automne, puis le printemps
reparut et l’enfant se sentit le cœur plus léger, car
il est doux de recevoir les premières caresses du
soleil et de la brise attiédie.
Un soir, au déclin du jour, Nounou qui avait
été en chasse toute l’après-midi, revint auprès de
sa jeune maîtresse qu’elle se mit à tirer par sa
jupe de toutes ses forces. Elle revenait sans
gibier, et elle devait avoir vu quelque chose
d’étrange dans la forêt, car ses yeux semblaient
vouloir parler.
« Qu’y a-t-il, Nounou ? dit la fillette en la
160
flattant de la main et en abandonnant son
ouvrage. Est-ce encore une troupe de chasseurs
qui t’auront poursuivie ? »
Et fronçant le sourcil, elle inspecta de l’œil le
poil de sa fidèle compagne.
Mais Nounou n’avait pas été touchée et elle fit
entendre un petit grognement d’impatience en
tirant de plus belle sur le pauvre jupon fripé.
« Faut-il donc que j’aille avec toi ? » fit
l’enfant qui entendait ce langage muet.
La louve alors la lâcha et bondit en avant, se
retournant seulement pour voir si la jeune fille la
suivait. La Moucheronne se mit en marche avec
elle.
Arrivée à un certain carrefour où les arbres
s’éclaircissaient, l’animal s’arrêta et poussa un
nouveau grognement qui, cette fois, pouvait
passer pour de la satisfaction.
Alors la Moucheronne aperçut, étendue à terre
et sans mouvement, une jeune fille de son âge ou
à peu près, mais plus petite et plus frêle qu’elle.
La pauvre créature était sans doute malade ou
161
blessée et probablement égarée dans ce bois peu
fréquenté. Sa tête fine et pâle était renversée dans
un flot de cheveux d’or soyeux et bouclés ; son
costume était riche et élégant ; sa petite main
gantée tenait encore le manche d’un fouet
mignon ; enfin, à quelques pas, un âne d’Afrique
attelé à une voiture légère comme un joujou,
attendait philosophiquement la fin de l’aventure ;
son brancard était brisé, et une des roues de la
petite voiture en fort mauvais état. Évidemment,
il était arrivé un accident dont la jeune fille
blonde était la victime.
À la vue de la louve, l’âne manifesta une vive
frayeur, mais il ne put se débarrasser de ses
entraves, et finit par se rassurer en constatant que
le gigantesque animal ne paraissait pas faire
attention à lui.
« Est-ce qu’elle serait morte ? murmura la
Moucheronne en se penchant sur l’enfant
toujours inanimée. C’est une petite fille comme
moi, de mon âge peut-être. »
Et elle ajouta dans un élan de naïve
admiration :
162
« Je n’ai jamais rien vu d’aussi joli ! »
Elle osait à peine l’effleurer de ses petites
mains brunes ; et cependant, il fallait bien agir.
La Moucheronne était forte, c’était le cas
d’user de sa vigueur ; elle souleva dans ses bras
la fillette toujours évanouie qui, par bonheur, se
trouvait légère et facile à porter ; néanmoins la
Moucheronne pliait sous le poids ; elle parvint
enfin à la coucher dans la petite voiture, et elle
rattacha comme elle put les brancards et la roue ;
puis elle prit l’âne par la bride afin de le guider
jusque chez Manon.
Il fallut aller très lentement à cause des avaries
occasionnées au mignon véhicule, et puis, le
pauvre âne tremblait de tous ses membres en se
sentant escorté par la louve qui, pourtant, ne
daignait pas s’occuper de lui. La petite troupe
arriva avec beaucoup de peine à la maisonnette,
et grande fut la surprise de Manon en voyant sa
petite amie revenir en cet équipage. Quoiqu’elle
ne fût pas ingambe, elle aida la Moucheronne à
transporter la malade sur son lit, et elle la fit
revenir à elle grâce à quelques gouttes d’élixir
163
qu’elle glissa entre ses dents serrées.
La jeune fille ouvrit de grands yeux bleus
pleins de douceur et de langueur, mais elle ne
questionnait ni ne se plaignait, et son regard
allait, étonné, de la vieille femme à la
Moucheronne et de la Moucheronne à la louve.
Elle n’avait pas peur ; elle devinait qu’on ne
lui voulait que du bien.
« Où souffrez-vous, mon enfant ? lui demanda
Manon qui ne voyait aucune trace de blessure sur
le visage et sur les bras de la fillette.
– Je crois que c’est au pied gauche ; je ne puis
le remuer et j’y ressens une douleur aiguë.
– Voyons cela. »
Manon enleva la bottine et le bas, et découvrit
à la cheville délicate et satinée une légère enflure.
« Comment cet accident est-il survenu ? reprit-
elle.
– Bien par ma faute, répondit franchement
l’enfant ; je ne connaissais pas encore le bois et
maman m’avait enfin permis de me promener
dans ses abords avec ma gouvernante. Mais
164
voyant que miss Claddy était lasse et que Casse-
Cou, mon âne, avait envie de trotter, j’ai proposé
à Miss de s’asseoir sur l’herbe qui borde la route
pendant que je ferais un temps de galop dans le
bois. Miss y a consenti, mais Casse-Cou n’est pas
tous les jours docile ; il m’a emmenée très loin
bon gré mal gré et a été butter contre un arbre
dans la clairière ; je suis tombée et je ne sais plus
ce qui s’est passé. Si je suis demeurée longtemps
évanouie la pauvre Miss sera retournée au
château croyant que je l’y aurai devancée,
quoique je n’aie pas l’habitude de lui jouer de ces
tours-là. Ne me trouvant pas à la maison, on va
être horriblement inquiet. Si je pouvais marcher...
– C’est impossible, mademoiselle, mais je puis
envoyer voir à la place où vous avez laissé votre
gouvernante.
– Ce serait inutile, je suis sûre que Miss ne me
cherche pas dans le bois ; elle doit être déjà
rentrée et Dieu sait dans quelle angoisse ils sont
tous !
– Où demeurez-vous ?
– Au château de Cergnes, à quelques
165
kilomètres de la forêt ; donc plus loin que le
village. Si je pouvais remonter sur Casse-Cou !...
– Ce serait une imprudence que je ne vous
laisserai pas tenter. Si vous faisiez une seconde
chute je ne répondrais plus de votre pied ; vous
avez assez d’une entorse.
– Alors, que faire ? mon Dieu, mon Dieu !
murmura Mlle de Cergnes en retombant,
découragée, sur l’oreiller de crin ; Miss doit
pleurer à l’heure qu’il est, et ma pauvre maman
en sera malade.
– Vous n’avez pas votre père ?
– Si, mais il est parti dernièrement pour un
long voyage.
– Eh bien ! reprit Manon en continuant à
frictionner doucement la cheville endolorie, je
vais envoyer la Moucheronne rassurer madame
votre mère.
– La Moucheronne ? qu’est-ce que cela ?
– La fillette brune que vous voyez là et qui
vous a amenée ici.
– Oh ! oui, et merci ! fit la malade en se
166
tournant vers la Moucheronne qui la regardait, de
ses grands yeux surpris et charmés. Vous avez été
bien bonne de me secourir, vous serez meilleure
encore d’aller rassurer ma mère.
– Tu entends, petite, dit Manon, tu vas courir
au château de Cergnes et...
– Moi ?... s’écria l’enfant avec terreur.
– Mais oui, tu vois bien que je ne le puis, moi ;
donc il n’y a que toi pour remplir cette mission :
tu diras, là-bas, que la petite demoiselle s’est
égarée dans la forêt, qu’elle y a fait une chute,
sans gravité heureusement, mais qui lui a foulé le
pied, et qu’elle est en sûreté chez moi où l’on
viendra la chercher.
– Mais... mère Manon, vous voulez que j’aille
là-bas ?... Vous savez bien que je n’ai jamais
dépassé la limite du bois.
– Tu la dépasseras aujourd’hui ; il faut bien
que tu t’habitues enfin à voir des êtres humains ;
tu es par trop sauvage aussi, ma fille. Allons, va,
on ne te fera pas de mal et tu rendras service à
mademoiselle de Cergnes. »
167
La Moucheronne demeurait toujours
immobile, le front plissé, les lèvres serrées.
Aller au château, elle ?... Quitter la forêt, fût-
ce pour une heure seulement ?
Impossible ; elle aimait mieux qu’on la battît.
Mais la malade tourna vers elle des yeux si
suppliants que la farouche créature finit par
consentir à ce qu’on demandait d’elle.
Mlle de Cergnes lui expliqua le plus court
chemin à prendre de la forêt au château, puis
l’attirant à elle, elle passa ses bras de neige autour
du cou brun de la sauvage fillette et l’embrassa
de toutes ses forces.
La Moucheronne se releva toute rose de plaisir
et, les yeux brillants elle sortit, suivie de sa fidèle
Nounou, et se répétant, tout en marchant à pas
pressés :
« Celle-là est bonne autant que belle et je
l’aime. Elle m’a embrassée, moi, moi la
Moucheronne, comme si j’eusse été une
demoiselle comme elle. Je ferai tout ce qu’elle
voudra, même s’il m’en coûte beaucoup. »
168
Et elle hâtait le pas afin d’arriver plus vite.
Pauvre Moucheronne et pauvre Nounou ! elles ne
savaient pas ce qui les attendait là-bas.
169
XVI
170
La tempête éclatait dans toute sa force, lorsque
l’enfant et la louve arrivèrent au château de
Cergnes. La Moucheronne ne savait pas ce que
c’était que de sonner à une porte ; elle trouva une
grille ouverte, la franchit et enfila une longue
avenue plantée de marronniers ; elle traversa le
parc et enfin s’arrêta devant un perron de pierre
orné de chaque côté de caisses d’orangers.
Elle s’apprêta à en gravir les marches avec
Nounou.
Elle avait pu ainsi parvenir jusque-là parce
que, en ce moment justement, la maison était sens
dessus dessous ; les portes demeuraient grandes
ouvertes ; les domestiques restés au château
allaient et venaient, effarés, tandis que les autres
couraient à la recherche de leur jeune maîtresse
disparue depuis quelques heures.
Miss Claddy, surmontant sa fatigue, éplorée et
gémissante, accompagnait Mme de Cergnes à
travers le parc où l’on espérait retrouver la jeune
fille.
Aussi ne fut-ce pas la châtelaine que la
Moucheronne vit en arrivant, mais bien Mlle
171
Sophie, la femme de charge, dont la taille
massive et lourde apparut sur le perron pour
tenter, entre deux éclairs, d’interroger l’horizon.
« Êtes-vous madame de Cergnes ? dit tout à
coup une voix fraîche et sonore au bas de
l’escalier de pierre.
– Si je suis madame de Cergnes ? répéta la
digne matrone évidemment flattée de la méprise,
en mettant sa main au-dessus de ses yeux pour
apercevoir dans l’obscurité, celle qui avait
prononcé cette question.
– Oui, j’ai besoin de lui parler
immédiatement », continua la fillette en posant le
pied sur la première marche du perron.
La jeune fille blonde lui avait dit :
« Tu demanderas ma mère », et elle obéissait
strictement.
Mais au même instant, un éclair déchira le ciel
dans un zig-zag de feu, et montra, sur un fond de
lumière fantastique, deux formes étranges : celle
d’une petite fille accoutrée d’une manière bizarre,
aux yeux immenses et luisants, et celle d’un
172
animal gigantesque aux prunelles flamboyantes.
Épouvantée, la femme de charge poussa, tout
en se signant, un cri terrible qui fit surgir à ses
côtés la valetaille restée au château.
« C’est le diable ! c’est le diable ! hurlait Mlle
Sophie en proie à une furieuse crise de nerfs. »
En vain la Moucheronne, élevant la voix,
essayait de se faire entendre ; un deuxième éclair
la dessina aux yeux qui tâchaient de percer
l’ombre, et les domestiques firent chorus avec la
femme de charge.
« Arrière, diablesse ! crièrent-ils à l’enfant
stupéfiée de cet accueil. »
Elle voulut monter jusque vers eux, mais ils
coururent chercher qui, un balai, qui, une broche
de cuisine, qui, un pique-feu, et revinrent, ainsi
armés, au seuil du vestibule où Mlle Sophie, à
moitié pâmée, prononçait quelques paroles
destinées à repousser maître Satan.
Le cuisinier avait apporté une lanterne dont la
lueur vague montra, moins nettement que le
faisaient les éclairs, les silhouettes sombres de la
173
jeune fille et de la louve.
Alors ce fut un tapage infernal de clameurs
indignées et de cris de terreur ; devant ces bras
furieux, brandissant de singulières armes, la
Moucheronne recula, mais sans tourner le dos à
l’ennemi ; Nounou, le poil hérissé, l’œil furibond,
grinça des dents et gronda.
Alors, ils lui jetèrent des pierres ; l’une d’elle
atteignit la Moucheronne au bras.
« Ils vont me tuer Nounou », pensa-t-elle.
Elle ne craignait pas pour elle-même, mais
voyant un valet moins poltron que ses camarades,
brandir un pique-feu au-dessus de la pauvre bête,
elle prit sa course emmenant la louve et
poursuivie par les huées et les projectiles des
assaillants.
Elle était bien lasse, et sombre comme le ciel
qui versait à présent des torrents d’eau,
lorsqu’elle regagna la cabane de Manon.
La vieille femme veillait sa malade,
maintenant assoupie malgré le fracas de l’orage,
et elle accueillit la Moucheronne en lui faisant
174
signe de parler bas.
« Et puis ? dit-elle en se penchant vers l’enfant
dont elle tâta les vêtements ruisselants ; tu es
allée au château ? Vient-on chercher la petite
demoiselle ?
– Non, fit la Moucheronne, toujours sombre,
ils ne savent pas où elle est.
– Tu n’as donc pas rempli ta mission ?
– Ils l’ont pas voulu me le permettre.
– Comment, ils ? Tu n’as donc pas demandé
madame de Cergnes ?
– Je l’ai demandée, ainsi que vous me l’aviez
recommandé, mais dès que j’ai ouvert la bouche,
ils se sont tournés contre moi et m’ont menacée
ainsi que Nounou ; ils nous ont même jeté des
pierres.
– Ils ? c’étaient les domestiques, n’est-ce pas ?
– Je l’ignore, c’étaient des hommes et des
femmes qui se sont assemblés au haut d’un
escalier très éclairé dans le fond.
– C’est cela, ils t’auront prise pour une
175
vagabonde, une mendiante, avec ses pauvres
vêtements et sa louve. Mon Dieu, mon Dieu ! que
faire ? murmura Manon découragée. Ainsi, tu es
revenue sans avoir pu rien dire ? Tu as eu peur de
ces gens ?
– Je n’en avais pas peur, mais ils ont voulu
faire du mal à Nounou, et...
– Pourquoi l’as-tu emmenée, aussi ?
– Vous savez bien qu’elle me suit partout,
répondit gravement la Moucheronne. Mais les
hommes sont méchants, j’avais bien raison de le
dire, vous en voyez la preuve encore une fois,
mère Manon.
– Et la comtesse se désole, poursuivit la vieille
femme sans écouter la fillette ; mon Dieu, que
faire ? Ah ! petite, si tu voulais !...
– Retourner là-bas, dit Manon en hésitant.
– Là-bas, au château ?
– Oui, sans Nounou, cette fois, car elle effraie
ceux qui ne la connaissent pas. La petite
demoiselle te remettrait un billet avec lequel on te
laisserait entrer ; ça doit savoir écrire, ces enfants
176
de riches.
– Je ne retournerai jamais vers ces gens »,
répondit la Moucheronne en se levant.
Et Manon vit qu’elle était inébranlable. C’était
la première fois que la fillette lui refusait un
service, et elle était si sauvage et avait une si
profonde horreur des êtres humains à quelques
exceptions près, qu’il fallait bien lui pardonner
cela.
Manon soupira et se mit à songer aux moyens
de faire savoir au château que Mlle de Cergnes se
trouvait sous son toit.
Elle ne voulait pas éveiller la petite malade
pour lui apprendre sa déconvenue, et elle était
fort perplexe.
Nounou s’étala près du poêle pour sécher sa
fourrure mouillée, et la Moucheronne se mit à
vaquer sans bruit aux soins du ménage.
Cependant, Mme de Cergnes et miss Claddy,
attirées par le bruit que faisaient les domestiques
à la vue de la Moucheronne, rentrèrent au château
et la comtesse interrogea ses gens.
177
« Ah ! madame la comtesse, répondit Mlle
Sophie à peine revenue de sa terreur, nous avons
eu grand-peur, nous avons vu le diable et sa
fille. »
Mme de Cergnes haussa légèrement les épaules,
et, se tournant vers le valet le plus rapproché
d’elle :
« Que signifient ces paroles, Joseph ? Qu’est-
il arrivé ? répondez donc. »
Joseph, un peu piteux, raconta alors la scène
que nous avons dépeinte, ajoutant que c’était bien
réellement Satan en personne qui leur était
apparu au milieu de l’orage avec une espèce de
sorcière, sa fille probablement.
« Et il a demandé à me parler ? ajouta
ironiquement la châtelaine. Ah ! malheureux !
vous ne comprenez donc pas que l’enfant qui est
arrivée inopinément et vous a effrayés sans le
vouloir, m’apportait peut-être des nouvelles de
ma fille et venait peut-être me dire où elle se
trouve, malade, blessée ?... »
La pauvre femme, après une pause, reprit avec
178
énergie :
« Nous passerons la nuit à la chercher ; qu’un
d’entre vous seulement garde la maison avec
Sophie qui est absolument incapable de remplir
tout autre office. Les autres me suivront, nous
explorerons la forêt, je veux retrouver ma fille. »
Tous obéirent tandis que Mlle Sophie, les nerfs
encore ébranlés, murmurait entre ses dents
jaunes :
« Madame la Comtesse a bien tort de ne pas
nous croire ; il ne faut pas jouer avec les choses
surnaturelles ; nous avons certainement vu
Beelzébuth et quelqu’un de sa famille, et je m’en
souviendrai toute ma vie. »
Sur ce, elle se retira à la cuisine pour boire
quelque réconfortant, et elle alluma deux cierges
pour conjurer le malin esprit.
179
XVII
Casse-cou
180
Tout à coup, miss Claddy poussa une
exclamation de joie : elle venait d’apercevoir
Casse-Cou, qui, les quatre fers en l’air, se roulait
dans l’herbe odorante, aussi léger de corps et
d’esprit que s’il n’eût pas eu sur la conscience la
chute de sa petite maîtresse.
C’était un indice, certainement, mais rien ne
prouvait que l’enfant se trouvât dans ces parages
parce que l’âne y était venu folâtrer.
Néanmoins, on continua de fouiller les
profondeurs du bois, emmenant Casse-Cou qui ne
pouvait malheureusement rien leur apprendre.
Ce fut au tour de Joseph le valet de chambre
de jeter un : « Ah ! » de surprise : sous ses yeux
apparaissait la petite Bohémienne entrevue la
veille à la lueur des éclairs ; elle était assise, toute
songeuse, sur le tronc moussu d’un hêtre renversé
par la foudre, ses cheveux noirs flottant sur son
cou brun et ses grands yeux perdus dans une
pensée ardente.
Au bruit des pas de Joseph, elle releva la tête,
et, apercevant ses ennemis d’hier, elle s’enfuit
comme une biche effarouchée.
181
« Vous l’avez effrayée, dit la comtesse en
fronçant le sourcil, laissez-moi l’approcher seule,
j’en tirerai peut-être quelque renseignement. »
Mme de Cergnes, laissant ses gens derrière elle,
s’avança doucement, et, avec des signes de
bienveillance et de prière, elle appela à elle la
petite sauvage.
La Moucheronne ne fuyait plus, mais elle
n’approchait pas non plus.
Elle regardait, étonnée, cette femme pâle vêtue
élégamment quoique sa robe de soie fût déchirée
et souillée par les ronces et par la boue de la
forêt. Cette femme était jeune encore, belle et
blonde comme Mlle de Cergnes, et il y avait une
douleur intense au fond de ses yeux bleus cernés
profondément. La comtesse étendit sa main
blanche et effilée vers l’enfant que d’un geste
caressant elle attira vers elle.
Doucement séduite, la Moucheronne se laissa
gagner, et, considérant toujours fixement
l’étrangère :
« Vous êtes la maman de la petite demoiselle,
182
n’est-ce pas ?
– La petite demoiselle ? Quelle petite
demoiselle ? s’écria la comtesse avec une joie
passionnée. Oh ! tu parles sans doute de ma fille.
Alors, si tu le sais, appends-moi vite où elle est ;
je t’en supplie, je te donnerai... non plutôt je
t’aimerai comme une seconde enfant. »
Et elle embrassait le petit visage hâlé de la
Moucheronne, elle la pressait dans ses bras, elle
caressait sa chevelure inculte et rebelle.
« Dis-moi où elle est, dis-le-moi ! » répétait-
elle à demi folle.
Sans répondre, la Moucheronne la laissait faire
et se disait :
« C’est comme cela que les mères aiment leurs
enfants ; oui, c’est comme cela.
« Où elle est ? fit-elle, sortant enfin de sa
rêverie ; pas bien loin d’ici, suivez-moi, je vais
vous y conduire. »
La Moucheronne n’avait plus peur ; elle
parlait d’une voix douce et ne haïssait point cette
étrangère qui ne lui voulait pas de mal et qui était
183
si belle et si triste.
Au détour d’un sentier, la comtesse qui, très
faible, s’appuyait au bras de la Moucheronne,
poussa un léger cri d’effroi ; elle venait
d’apercevoir la louve qui courait à leur rencontre.
« N’ayez pas peur, c’est Nounou », dit la
Moucheronne en appelant l’animal du geste.
Nounou vint flairer la robe de Mme de Cergnes,
et, reconnaissant une alliée sans doute, elle dressa
les oreilles en signe de satisfaction et précéda le
petit groupe à la cabane.
« Mon enfant, demanda la comtesse à la
fillette en cheminant, c’est vous qui êtes venue
hier soir au château ?
– C’est moi, répondit l’enfant.
– Vous veniez m’apprendre, n’est-ce pas, où
était ma fille ?
– Oui.
– Et mes gens vous ont mal accueillie ?
– Ils nous ont jeté des pierres et menacées de
leurs bâtons.
184
– Ce sont des ignorants et des poltrons ; il faut
leur pardonner. Ah ! si je m’étais trouvée là,
quelle nuit d’angoisse m’aurait été épargnée !
Ainsi, vous m’affirmez que Valérie n’est que
légèrement blessée ?
– Très légèrement ; mère Manon appelle cette
blessure une entorse.
– Dieu soit loué ! » murmura la comtesse avec
ferveur.
« Elle prie Dieu comme Manon le fait, pensa
la Moucheronne, ainsi il doit être bon puisqu’il
n’y a que Favier et ses amis que j’aie entendu le
maudire. Je crois que je pourrait aussi aimer
Dieu. »
« Maman ! c’est maman ! s’écria Valérie de
Cergnes en se soulevant sur son lit et voyant
entrer sa mère. »
Le mouvement qu’elle fit lui arracha un cri de
douleur, car elle avait remué son pied meurtri.
« Ma fille chérie ! ma Valérie, enfin je te
retrouve donc ! disait Mme de Cergnes en
couvrant de baisers la fillette. »
185
Et la vieille Manon dut la soutenir dans ses
bras, car la pauvre mère, à bout de forces, ne
pouvait plus dominer son émotion.
Debout, à quelques pas de là, la Moucheronne
assistait à cette scène, son grand œil humide fixé
sur elles, et cette pensée lui venait à l’esprit :
« Si j’avais eu ma mère, moi, elle aurait aussi
pleuré de joie comme cela en me retrouvant. »
On se raconta de part et d’autre les péripéties
de la veille et de la nuit, et M me de Cergnes
songea à envoyer chercher la pauvre miss Claddy
qui, après de mortelles inquiétudes, avait bien
droit aussi à sa part de joie.
Puis, on combina ensemble un moyen de
transporter la petite blessée sans la faire souffrir,
et la comtesse renvoya ses gens au château avec
ordre d’en ramener la voiture la plus douce.
Pendant qu’ils obéissaient, Mme de Cergnes
apprit de la mère Manon l’histoire de la
Moucheronne. Seulement la mémoire de la vieille
femme était déjà affaiblie et vacillante car elle
186
omit de mentionner l’existence de la fameuse
lettre gisant au fond du coffret de Favier.
187
XVIII
À Cergnes
188
de t’avoir pour me soigner et pour me fermer les
yeux, car je ne te cache pas que je me sens m’en
aller tout doucement ; mais il est de mon devoir,
tu entends, de mon devoir, de te préparer à une
autre vie, plus convenable pour une jeune fille
comme toi. On t’offre de partager l’existence,
l’éducation et les plaisirs de Mlle de Cergnes,
d’être traitée comme l’enfant du château ; si je
refusais cela pour toi, un jour tu pourrais me le
reprocher.
– Oh ! pas une fois, mère Manon, vous ignorez
donc que je ne me plais point dans la société des
hommes ?
– Jusqu’à présent, parce que tu es jeune et
ignorante, ma fille ; mais, je te le répète, un jour
viendra où tu seras bien aise de n’être plus une
petite sauvage. Et puis, c’est en vain que tu te
défends contre toi-même ; tu as de l’affection
pour Mme de Cergnes et pour Mlle Valérie, et
même pour cette bonne dame qu’on appelle
Miss ; elles t’ont témoigné bien de l’amitié toutes
les trois. »
La Moucheronne baissait la tête et ne
189
répondait pas.
En effet, au fond d’elle-même, un instant, elle
avait aspiré à vivre auprès de Valérie et de sa
mère, mais non pour jouir du bien-être qu’on lui
avait offert, cela lui était indifférent.
« Alors, reprit-elle cependant, pourquoi avez-
vous refusé pour vous la loge de concierge où
Mme de Cergnes vous pressait de vous installer ?
Vous n’auriez eu presque rien à faire, vous auriez
habité une jolie maisonnette et vous auriez été
bien nourrie.
– Moi, c’est différent, fillette », répondit la
vieille femme courbant son front humilié.
Elle ajouta plus bas :
« Moi, j’expie les péchés d’un autre.
– De votre fils, oui, je le sais, celui-là vous
l’aimiez bien comme votre enfant ; mais il n’est
pas là pour vous soigner. Qui vous servira si je
vais au château ?
– Madame de Cergnes doit m’envoyer une
orpheline peu intelligente mais douce, qui a
besoin de l’air de la forêt et qui me servira avec
190
dévouement. De plus, elle pourvoira à ma
nourriture ; j’aurai du pain blanc et un peu de vin
pour réchauffer mon vieux sang. Et puis, tu
viendras me voir souvent, mignonne ; voyons,
accepte ; dis oui. »
La Moucheronne fit un signe de tête négatif.
« Alors, il faudra t’ordonner, reprit Manon.
Mon enfant, tu m’entends bien, tu vas aller chez
madame de Cergnes et tu lui diras que je te donne
à elle et que je la remercie de ce qu’elle fera pour
toi. Dans trois jours, tu prendras possession de la
petite chambre qu’elle t’a arrangée près de celle
de sa fille ; vois, je t’accorde encore ce temps
pour rester dans ma cabane. Promets-lui de
toujours la contenter ; n’est-ce pas, ma mignonne,
va lui dire cela et ne crains plus de te montrer au
château, tu n’y es plus une inconnue ; seulement,
n’emmène pas Nounou. »
La Moucheronne n’objecta pas un mot, et,
après avoir installé confortablement sa vieille
amie dans un bon fauteuil que lui avait envoyé la
comtesse, elle prit sa course, seule cette fois.
Depuis quelque temps, elle et Nounou ne
191
quittaient plus ensemble la pauvre infirme.
Aujourd’hui, la louve restait au logis, réchauffant
de la tiédeur de son corps les pieds refroidis de la
vieille femme.
Lorsqu’on n’entendit plus les pas de la
Moucheronne, Manon se prit à soupirer :
« Ah ! Dieu clément ! que ce me sera dure
chose de ne plus avoir auprès de moi cette
jeunesse et ses soins attentifs. Une étrangère ne
sera pas pour moi ce qu’est la Moucheronne, et il
me faut bien du courage pour éloigner celle-ci de
mon toit à l’heure où mes forces déclinent tout à
fait. Cependant, je dois me séparer d’elle ; son
avenir en dépend, son propre intérêt l’exige. Dieu
pourrait me châtier, si je ne profitais de
l’occasion qui se présente de la faire instruire et
éduquer comme une demoiselle ; la petite a, par
elle-même, quelque chose de... de comme il faut ;
elle sera à sa place là-bas. Je vous demande ce
qu’elle aurait fait plus tard toute seule dans la
forêt, séparée de la société et vivant comme une
sauvageonne des bois ? Non, ce que j’ai fait est
bien et le bon Dieu m’en saura gré. Aussi bien, ce
192
n’était pas moi qui pouvais lui enseigner son
catéchisme à cette petite, et elle doit connaître la
religion ; elle me pose parfois des questions qui
m’embarrassent et auxquelles je ne sais que
répondre ; je crois, les yeux fermés, moi, et je
n’approfondis pas comme elle. »
Pendant ce temps, la Moucheronne était assise
dans le boudoir de Mme de Cergnes, ses petits
pieds bruns et nus enfoncés dans la laine épaisse
du tapis ; une douce chaleur l’enveloppait, et elle
buvait à petites gorgées un liquide exquis que lui
avait préparé Valérie, car il pleuvait bien fort et
l’enfant avait été transie en route.
Elle souriait à ces soins :
« Je suis accoutumée à tout supporter, disait-
elle, le froid, le soleil, les averses, et rien ne m’a
fait mal encore. »
Néanmoins, elle éprouvait une vague
sensation de bien-être, et conversait avec sa
bienfaitrice.
« Enfin, tu vas donc partager la vie de ma fille,
lui disait celle-ci. Valérie et moi nous t’aimons,
193
tu le sais, et je te dois beaucoup, car si tu n’avais
pas découvert mon enfant évanouie dans la forêt,
elle aurait pu être frappée par la foudre ou
surprise par un froid mortel en cette terrible nuit
où tu l’as amenée chez Manon. Tu possèdes de
grandes qualités, ma mignonne, et des défauts
aussi, tu le sais ; on tâchera de développer les
unes et de faire disparaître les autres ; on te fera
connaître le bon Dieu sur lequel tu me sembles
n’avoir que des notions très vagues ; on fera de
toi une jeune fille bien élevée et instruite, et l’on
te mettra à même de gagner honorablement ta vie
plus tard. »
La Moucheronne avait un vif désir
d’apprendre ce qu’elle ignorait et elle s’attachait
de plus en plus à la comtesse et à sa fille.
Quant à l’existence luxueuse et agréable qui
allait lui être faite, elle ne s’en souciait pas. Peu
lui importait de dormir sous des rideaux de soie
ou sous le toit rustique de Manon.
Elle avait traversé les principaux appartements
du château, vu étinceler les hautes glaces, les
dorures, les cristaux, mais tout cela l’avait laissée
194
froide.
Pour cette enfant habituée aux grandes beautés
et aux grands spectacles de la nature, ces choses-
là n’avaient qu’une valeur relative.
Une seule chose l’avait émue, et cette émotion
l’avait fait pâlir : c’est lorsque madame de
Cergnes ouvrant le clavecin en fit jaillir une fusée
de notes, puis chanta une chanson lente et suave.
« Est-ce qu’on m’apprendra cela aussi ?
demanda avidement la Moucheronne en
désignant de son petit doigt brun les touches
d’ivoire du clavier.
– Si cela te fait plaisir, oui. Valérie commence
déjà à interpréter de jolis airs comme celui que tu
viens d’entendre. »
Cette déclaration avait eu beaucoup de poids
pour décider la petite sauvage à échanger, sans
révoltes, la vie des bois contre celle du château.
Il fut donc convenu que trois jours plus tard la
Moucheronne serait installée à Cergnes et la
comtesse envoya tout de suite à Manon
l’orpheline qui serait dressée au service pendant
195
ce temps.
L’ancien souffre-douleur de Favier se sentait
le cœur bien gros à l’idée de quitter sa vieille
amie, Nounou et la forêt ; les hommes ne lui
paraissaient pas si méchants, mais elle gardait un
fonds de défiance instinctive envers la société.
Cette défiance n’avait pas effrayé Mme de
Cergnes : l’excellente femme, pleine de gratitude
d’abord pour celle qui lui avait rendu son enfant,
et de pitié pour cet être à demi sauvage, avait
bien vite démêlé dans cette nature inculte une
grande dignité jointe à une franchise et à une
honnêteté absolues, qualités qui rendaient la
jeune fille propre à vivre auprès de Valérie.
D’une santé délicate et d’une indolence
extrême, due peut-être à cette faiblesse physique,
cette dernière travaillait sans goût et d’ailleurs
sans émulation ; elle s’ennuyait souvent aussi dès
qu’elle se trouvait à la campagne, privée de ses
amies parisiennes.
Or, on devait attendre à Cergnes le retour du
comte qui était parti pour un voyage lointain, et
Valérie était charmée d’avoir tout à la fois une
196
compagne pour ses plaisirs, une émule pour ses
études et une distraction à sa vie un peu
monotone.
197
XIX
Le Baby
198
prison qu’on nomme une bottine.
Hélas ! il lui a bien fallu se faire à mille autres
choses peu agréables, telles que demeurer assise
deux ou trois heures de suite pour épeler
l’alphabet, tracer des lettres sur le papier, former
un feston sur la toile à l’aide d’une aiguille, et
manger de toutes sortes de mets qui lui étaient
inconnus jadis.
Marie n’était pas gourmande, et il lui était
pénible de demeurer immobile à table pendant
toute la durée d’un repas, servie par des laquais
attentifs à sa moindre gaucherie.
Cependant, la fillette s’était promptement
formée aux bonnes manières dont l’instinct
semblait, d’ailleurs, inné en elle ; de jour en jour
sa nature farouche s’assouplissait ; elle aimait
l’étude et s’y adonnait avec une ardeur qui
étonnait l’indolente Valérie. Elle comprenait
surtout très vite la musique : si ses doigts étaient
raides et malhabiles, du moins son oreille, très
juste, retenait-elle les airs qu’elle entendait ou
qu’elle déchiffrait et qu’elle rendait avec une
surprenante expression.
199
Il était resté dans l’âme de cette petite sauvage
de mélodieuses sonorités recueillies les nuits
d’été dans les bois, ou auprès des nids d’oiseaux
dans les matinées de printemps ; aussi
comprenait-elle supérieurement l’art musical.
Moins profonde et plus frivole, Valérie jouait
de préférence les airs en vogue ou les danses qui
lui donnaient un avant-goût des plaisirs de
l’hiver.
Valérie, de son côté, s’attachait de jour en jour
davantage à sa compagne ; elle s’amusait de ses
naïvetés, de ses réflexions toujours pleines de bon
sens, et elle l’initiait peu à peu à sa vie de jeune
fille du monde.
Madame de Cergnes appréciait vivement
Marie dont elle voyait progresser la nature fine et
sérieuse, et Miss Claddy était bien aise de
déployer son érudition aux yeux d’une élève
moins nonchalante que mademoiselle de Cergnes.
Ainsi la Moucheronne était heureuse ?... une
vie dorée au sein d’un château somptueux, des
repas succulents, des jeux et des études agréables,
des toilettes qui rehaussaient l’éclat de son joli
200
visage, n’avait-elle pas tout à souhait ?
Alors pourquoi la Moucheronne soupirait-elle
souvent, les regards tournés du côté de la forêt où
Manon et Nounou trouvaient sans elle le temps
bien long ?
Elle souffrait d’être séparée de ces deux
vieilles amitiés fidèles. Délicate en ses sentiments
jusqu’à manifester le moins possible ses désirs,
elle n’osait avouer à Mme de Cergnes que
demeurer huit jours sans aller à la forêt lui
semblait une éternité.
Puis, il lui manquait aussi ses grandes courses
vagabondes à travers les sentiers perdus, dans
l’ouragan, le vent et la gelée souvent ; les siestes
sur la mousse et les rêveries au bord du ruisseau.
Cette enfant des bois, passée trop
promptement d’une vie libre au grand air à une
vie de serre-chaude, étouffait parfois dans sa cage
dorée.
Mais, encore une fois, dans sa délicatesse
extrême, reconnaissante de ce qu’on faisait pour
elle, elle laissait croire à tous qu’elle était
201
parfaitement heureuse.
Elle avait des ennemis sous ce toit où
l’appelait à vivre la volonté de la châtelaine. Ces
ennemis, on le devine, étaient les domestiques et
à leur tête Mlle Sophie, la femme de charge.
Cette vieille fille, quinteuse et grincheuse, ne
pouvait pardonner à l’enfant son apparition
fantastique, au milieu de l’orage, le premier soir
où la Moucheronne était venue au château.
Les valets, grondés à cause d’elle à cette
même époque, ne pouvaient souffrir cette petite
créature brune et silencieuse qui demeurait polie
avec eux comme avec tous, mais exempte de
toute familiarité. Heureusement pour elle, ils ne
trouvaient pas à la prendre en faute soit dans ses
paroles soit dans ses manières, mais une fois
réunis à l’office, ils se plaignaient amèrement
entre eux d’être obligés de servir une va-nu-
pieds, une Bohémienne ramassée on ne savait où
et dont le caprice de madame avait fait tout à
coup la compagne de Mlle Valérie.
Ils blâmaient hautement leur maîtresse, taxant
sa conduite d’imprudente.
202
« Car, disaient-ils, Dieu sait ce qu’il y a au
fond de cette nature inculte qui a vécu aux côtés
d’une louve et d’une folle. Qui vivra verra, mais
nous ne serons pas surpris si un beau jour la
petite sorcière n’est pas chassée de la maison où
elle a su si habilement se faire une place dorée,
tout en feignant de se faire prier pour rentrer. »
La Moucheronne ne s’apercevait seulement
pas de l’aversion dont elle était l’objet de la part
des domestiques ; elle ne voyait ni leurs regards
haineux, ni leurs sourires méchants,
soigneusement dissimulés sous un air obséquieux
car ils voulaient ménager la favorite de
mademoiselle.
Marie, nous l’avons dit, avait d’autres sujets
de tristesse, et, qu’il fît sombre ou que le soleil
rayonnât dans le ciel bleu, son visage ne
s’éclairait complètement que les jours où la
comtesse lui permettait de diriger ses pas vers la
forêt.
Cependant, outre les trois affections qui
l’entouraient à Cergnes, Marie y trouvait aussi
deux grandes douceurs : l’une venait des
203
enseignements religieux reçus de la bouche
même de M. le curé de Saint-Prestat qui, venant
dîner deux fois par semaine au château, en
profitait pour catéchiser celle qu’il appelait, en
riant, sa brebis égarée.
Certes, la petite brebis n’était pas difficile à
ramener au bercail ; outre que sa mémoire toute
neuve retenait immédiatement le texte du
catéchisme, elle écoutait avec avidité les
instructions qui lui étaient données. Lorsque,
pour la première fois, on lui raconta l’histoire du
Christ, et qu’elle apprit quelles souffrances le fils
de Dieu avait endurées pour nos péchés, elle
éclata en sanglots, elle qu’on n’avait jamais vue
pleurer, et on eut beaucoup de peine à lui affirmer
qu’elle ne serait pas damnée pour avoir fait
mourir son bourreau Favier, puisque, à ce
moment elle était encore inconsciente, et
puisqu’elle se repentait si amèrement de cet acte
de vengeance.
Un grand amour pour Dieu, une profonde
admiration pour les œuvres des saints, entrèrent
dans cette petite âme sombre et achevèrent de la
204
rendre belle et forte. Marie devait faire sa
première communion dix-huit mois plus tard afin
de s’instruire complètement ; et puis, ne sachant
si l’enfant avait reçu le baptême, on devait lui
administrer ce sacrement sous condition. Et
Marie regardait avec respect son amie Valérie qui
avait été confirmée l’hiver précédent à Paris, et
elle enviait son sort.
La ferveur de Valérie n’égalait cependant pas
celle de la petite sauvageonne, si longtemps
ignorante de ce Dieu qui aurait pu la consoler, si
elle l’avait connu, alors qu’elle souffrait sous le
joug brutal de Favier.
Manon, qui s’affaiblissait mentalement de jour
en jour, ne se souvenait plus de la lettre trouvée
dans les décombres fumants de la maison du
braconnier ; la Moucheronne n’en parlait pas, non
plus, ne devinant pas que l’obscurité relative à sa
naissance pouvait s’éclairer soudain à cette
lecture, et gardant pour elle son trésor, unique
souvenir et relique chère de ce père qu’elle
n’avait pas connu et qui avait eu une si triste fin.
La seconde douceur que Marie trouvait sous le
205
toit de Cergnes était le Baby.
Le Baby, c’est-à-dire un adorable poupon de
deux ans environ qui faisait les délices de toute la
maison.
La première fois que la Moucheronne vit ce
petit être aux membre menus et potelés, qu’elle
entendit ce baragouin enfantin si doux à l’oreille
des mamans et de ceux qui aiment les bébés, elle
demeura pétrifiée.
Elle savait bien qu’elle avait été plus petite
qu’elle ne l’était alors ; on lui avait dit que tout
homme avant de devenir grand passe par
l’enfance, mais elle n’avait jamais vu de baby et
celui-ci la ravit jusqu’au fond de l’âme.
Elle s’attacha au petit Jean qui prenait plaisir à
jouer avec cette belle fille brune dont les
immenses yeux noirs reflétaient sa mignonne
personne.
Valérie chérissait son frère, mais, plus égoïste,
elle se fatiguait vite de ses jeux et de ses
tyrannies.
Valérie avait un autre frère, mais celui-ci
206
n’était que le fils du comte de Cergnes d’un
premier mariage contracté à l’étranger, et
quoiqu’elle l’aimât beaucoup, elle le trouvait trop
sérieux pour elle.
Le jeune homme âgé déjà de vingt-sept ans,
était officier de cavalerie, et ses trop rares congés
le voyaient plutôt à Paris qu’à Cergnes.
Il affectionnait cependant beaucoup le vieux
château où il avait passé une partie de son
enfance, mais jusqu’à présent sa belle-mère y
avait peu résidé, et il retrouvait sa famille lorsque
le service militaire lui accordait un peu de répit,
de préférence au faubourg Saint-Germain où le
comte avait un hôtel.
M. de Cergnes, parti pour Mexico où il devait
recueillir une succession importante, ne devait
guère être de retour avant deux ou trois mois ; par
lettre, il avait appris l’admission de la
Moucheronne sous son toit et il avait approuvé sa
femme qu’il savait, d’ailleurs, incapable de
prendre une décision à la légère.
207
XX
Deuil
208
servante qu’a épouvantée l’idée du trépas, s’est
enfuie au village, laissant la Moucheronne seule,
avec la louve, auprès de cette agonie. Mais la
Moucheronne n’a pas peur. Oh ! cela est si
différent de la fin tragique de Favier ; et ses
larmes se sont taries en considérant la mourante,
si heureuse de goûter le repos que lui refusait la
terre. Et enfin, la jeune fille qui sait maintenant
bien des choses ignorées jadis, se dit que le trépas
est doux à qui n’a pas goûté les joies d’ici-bas.
Mme de Cergnes et sa fille, absentes depuis
deux jours, ayant été invitées au mariage d’une
amie dans un château des environs, ne se doutent
pas du malheur survenu à leur chère Marie.
Quant à miss Claddy, si elle n’a pu accompagner
celle-ci à la forêt, c’est qu’une affreuse migraine
la retient au lit, et aucun des domestiques ne s’est
offert pour escorter « la Bohémienne ».
La nuit fut longue et triste pour la pauvre
petite ; on était à l’entrée de l’automne et le vent
du nord gémissait dans les branches des arbres ;
cette musique infiniment mélancolique rappelait
à la Moucheronne ses sombres veillées d’hiver
209
dans la cabane de Favier, et en son cœur, elle
remerciait Dieu de l’avoir retirée de cette
existence de misère.
Le matin la trouva pâle et accablée auprès du
corps raidi de sa vieille amie.
Elle se sentait soutenue par d’autres affections,
mais il lui semblait que ces affections récentes
n’avaient pas la solidité de cette ancienne
tendresse un peu dure, un peu bourrue parfois, la
première qu’elle eût rencontrée ici-bas après celle
de Nounou.
Mme de Cergnes et miss Claddy la rejoignirent
quelques heures après ; elles amenaient une
religieuse du village qui rendit les derniers
devoirs à la morte.
Lorsqu’on eut mis les restes de la pauvre
Manon dans le cercueil que la comtesse avait
payé, car la vieille solitaire ne possédait que
quelques hardes et un misérable mobilier, elles
suivirent toutes les quatre le corps au petit
cimetière.
La louve les accompagnait la tête basse, la
210
queue serrée, l’œil terne.
Lorsque tout fut fini, Marie baisa pieusement
le seuil de la pauvre cabane où elle avait passé
ses premiers jours de paix et que Mme de Cergnes
laissa intacte à la prière de la jeune fille qui
désirait y retrouver le souvenir de la morte ; puis,
la fillette encore pâle et affaissée sous le poids de
sa douleur silencieuse mais profonde, montra du
doigt la louve qui levait sur elle son œil
intelligent.
La comtesse comprit ce geste suppliant.
« Elle est seule à présent, tu l’aimes, c’est
Nounou enfin, va, emmène-la. »
Pour toute réponse, Marie baisa la main de
me
M de Cergnes.
Mais en disant cela, la comtesse étouffait un
soupir car elle était peu satisfaite de loger au
château cet hôte bizarre.
Ainsi que cela devait inévitablement arriver,
les domestiques eurent un grief de plus à ajouter
à leur sujet de mécontentement contre Marie, et
ils se plaignirent vivement d’avoir à soigner
211
maintenant non seulement une enfant trouvée qui
ressemblait au diable (ils n’avaient jamais vu le
diable cependant) mais encore une horrible bête
malfaisante qui leur causait d’insurmontables
frayeurs.
« L’horrible bête malfaisante », cependant,
était devenue la grande amie du petit Jean.
L’enfant lui rappelait sans doute sa nourrissonne
d’autrefois, alors que la victime de Favier n’avait
qu’elle pour la défendre et la nourrir. Miss
Claddy elle-même surmonta sa répugnance pour
caresser quelquefois Nounou.
Mais quoique Nounou fût grassement nourrie
et chaudement logée, on la trouvait souvent
allongée sur le sol, la tête tournée du côté du
bois ; elle aussi, peut-être, rêvait à sa forêt
profonde et solitaire, et se disait qu’il y faisait
meilleur vivre que dans ce château opulent.
Marie demeura triste longtemps et n’oublia
point Manon. Pendant les premiers jours de son
deuil, les caresses du petit Jean lui firent grand
bien et ce fut le cher mignon qui lui arracha son
premier sourire.
212
De même qu’elle allait autrefois chaque
semaine à la cabane, elle se rendit tous les huit
jours au cimetière, et la pauvre Manon, si pauvre
qu’en toute sa vie elle n’avait peut-être jamais
aspiré le parfum d’une fleur rare, eut sa tombe
couverte de plantes aux suaves odeurs et aux
couleurs magnifiques.
213
XXI
Le fils du comte
214
visiteur, et la Moucheronne, levant les yeux, se
trouva face à face avec un jeune homme de haute
taille, dont la bouche grave eut un sourire étonné
sous sa moustache brune.
Il portait le costume d’officier de cavalerie.
« Ma parole, murmura-t-il, on dirait la petite
sauvageonne qui m’a détourné un jour du bois où
m’attendaient trois bandits ; et voici la louve
Nounou ! Je me souviens, c’est bien elle. »
Il reconnaissait ces grands yeux sauvages,
doux comme ceux de la gazelle, au fond desquels
se lisaient des pensées au-dessus de son âge ;
mais ces paupières bistrées et ce front candide
n’étaient plus abrités sous une masse de cheveux
en broussaille et l’enfant n’avait plus l’air d’une
petite mendiante, jolie dans ses loques.
Bien vêtue, bien coiffée, elle était là comme
chez elle, comme la fille de la maison.
« À qui ai-je l’honneur de parler,
mademoiselle ? dit-il enfin de sa voix grave et
musicale, en saluant comme il eût salué une
princesse de sang. »
215
Marie n’eut pas le temps de répondre. Derrière
elle un accent rieur s’écriait :
« Ah ! mon Dieu ! mon frère Gérald ! »
Et d’un bond Valérie franchissant le perron,
venait se suspendre au cou de l’officier qui
effleura de ses lèvres les cheveux dorés de sa
sœur.
À son tour, la comtesse apparut et la
Moucheronne se retira discrètement.
Lorsqu’il eut expliqué comment, ayant obtenu
un court congé qui n’était que la prélude d’un
autre plus long, il avait résolu de surprendre les
châtelaines de Cergnes, Gérald s’empressa
d’interroger sa belle-mère : quelle était cette jolie
enfant brune qu’il avait aperçue en arrivant, sur le
perron du château ?
« Mais, c’est Marie ! s’écria Valérie. Je t’ai
bien écrit dans ma dernière lettre que je te
réservais une surprise, moi aussi. Cette surprise,
c’est Marie, ma petite Marie, ma petite amie que
je présenterai en règle au dîner.
– Marie, l’enfant à la louve, murmura
216
l’officier pensif.
– Ah ! tu as vu Nounou à ce qu’il paraît ; car
cette louve s’appelle Nounou ; c’est un nom
bizarre, n’est-ce pas ?
– Je le savais avant toi, ma petite sœur, dit en
riant le jeune de Cergnes en tirant les boucles
blondes de Valérie. »
La fillette demeura la bouche ouverte, clouée
par la surprise.
« Tu connaissais Marie et Nounou ? dit alors
la comtesse. Oh ! mon ami, tu fais erreur ; elles
n’avaient jamais quitté les bois avant de venir à
Cergnes.
– Pour vous prouver que je ne me trompe pas,
ma mère (il appelait ainsi Mme de Cergnes qui
s’était toujours montrée pour lui bonne et
dévouée) je vais vous dire que celle que vous
nommez à présent Marie, était autrefois : La
Moucheronne, et vivait sous la férule d’un
méchant homme.
– Je n’y comprends plus rien, murmura
Valérie qui ne revenait pas encore de sa surprise.
217
Voilà maintenant ce grand méchant frère qui joue
aux mystères avec nous ?
– Ne m’en veuillez pas pour avoir négligé de
vous raconter cette petite histoire et écoutez-moi :
« Il y a quelques années, je ne sais au juste
l’époque, étant comme aujourd’hui en congé, je
me disposais à regagner Cergnes à cheval et, par
une fantaisie bizarre, à m’y rendre par le chemin
que nous ne prenons jamais. Au moment où
j’allais entrer dans la forêt, je fus accosté par une
étrange petite fille suivie d’une énorme louve ; je
ne voyais de l’enfant que deux petites jambes
maigres, nues sous une jupe effrangée, car le sol
était couvert de neige et le ciel tout noir. Elle
avait la tête découverte et échevelée et je frottai
une allumette afin de la considérer pour savoir à
qui j’avais affaire. Je fus frappé de la singulière
beauté de son visage et de la limpidité de son
regard ; je me souviens encore de la grâce de son
attitude et de la simplicité de son langage.
« Il paraît que trois hommes, avertis de mon
passage dans le bois, m’attendaient à un certain
endroit pour me dépouiller et sans doute
218
m’égorger. La fillette connaissait leurs intentions
et était venue m’en prévenir.
– Comment as-tu pu nous cacher cette
aventure, Gérald ? s’écria la comtesse.
– Mon Dieu, ma mère, vous étiez sur le point
de retourner à Paris ; je n’ai pas voulu vous
effrayer en vous apprenant que des maraudeurs
rôdaient à si peu de distance du château que je
savais d’ailleurs toujours bien gardé. Plus tard,
j’avais tout à fait oublié cette histoire ; il a fallu la
présence inattendue de cette fillette pour me la
remettre en mémoire.
– Ce que je ne comprends pas, reprit Mme de
Cergnes, c’est que tu n’aies rien fait pour
récompenser l’enfant qui t’avait sauvé du péril ;
Gérald, cela te ressemble bien peu.
– Pardon mère, répliqua le jeune homme en
souriant, je lui ai fait des offres magnifiques ; il
ne s’agissait rien moins que de l’arracher à sa
misérable vie et vous l’amener pour que vous la
fassiez élever d’une manière digne d’elle, car la
petite me semblait douée de qualités réelles ;
mais elle n’a pas voulu se séparer de sa Nounou ;
219
l’enfant et la louve étaient, paraît-il, liées
d’amitié étroite et préféraient sans doute leur
existence vagabonde à celle que j’offrais.
– Tu vois pourtant qu’elles étaient destinées à
nous revenir un jour ou l’autre puisque le hasard,
ou plutôt la Providence, les a amenées ici ; au
moins, sa première action a été récompensée en
même temps que la seconde, car il faut que tu
saches, Gérald, que Marie a presque sauvé ta
sœur Valérie. Je te raconterai cela en détail après
dîner. Je n’ai jamais regretté d’avoir appelé cette
enfant sous mon toit : elle est intelligente, franche
et réservée ; nous l’aimons tous tendrement et
notre Baby l’adore.
– À propos de mon petite frère, dit l’officier,
s’il est réveillé, je serais bien aise de l’embrasser.
– Tu n’as pas longtemps à attendre, mon ami ;
regarde Marie qui le promène là dans le parc ;
cours à leur rencontre et tâche que le cher mignon
n’aie pas peur de tes moustaches. »
Marie et l’officier renouèrent connaissance, et
la vie de la Moucheronne fut racontée par le
menu depuis le jour de leur première rencontre.
220
Gérald passa quelques jours seulement dans sa
famille, mais il devait revenir à Cergnes un mois
après pour un plus long congé.
Pendant ce court séjour, il causa beaucoup
avec Marie et prenait plaisir à ces entretiens où il
admirait secrètement l’intelligence sérieuse de la
fillette et la candeur de ses réparties.
On ne pouvait d’ailleurs s’empêcher de
s’intéresser et de s’attacher à cette enfant dont la
première jeunesse avait été livrée à tant de
souffrances ; et l’officier se disait en lui-même
qu’il manquait à la jolie et frivole Valérie nombre
de qualités par lesquelles l’enfant trouvée lui était
supérieure.
Mais en son âme délicate et modeste, Marie ne
se disait pas cela, elle, et elle eût été fort surprise
si elle avait pu lire dans l’esprit de Gérald.
Marie avait fait à Gérald l’éloge de Nounou, et
Dieu sait avec quelle chaleur. Le jeune homme,
loin de sourire de cet enthousiasme, écoutait avec
intérêt le récit des belles actions de la louve et des
services qu’elle avait rendus.
221
« Tout cela ne m’étonne pas, dit-il lorsque le
panégyrique fut terminé ; j’admets parfaitement
que les animaux, même les plus féroces, sont
susceptibles d’attachement absolu.
– Ce n’est pas la règle commune, fit observer
la comtesse. Rappelle-toi, Gérald, l’histoire du
lion de notre ami le général Trévière ?
– Quelle histoire, maman ? demanda Valérie ;
je me souviens du général, mais j’ignorais qu’il
possédât un lion.
– Voilà ce que c’est, reprit Mme de Cergnes : le
général qui passa plusieurs années dans l’Inde,
avait apprivoisé un gentil lionceau qu’on appelait
Sweet, nom qui en anglais, comme vous le savez,
signifie doux.
« Sweet était le favori de tous et de son maître
surtout ; c’était à qui le gâterait, lui apporterait
des friandises et du sucre. Il mangeait dans la
main du général, couchait au pied de son lit sur
un tapis magnifique et obéissait au moindre
signe. En grandissant, Sweet ne devint pas
méchant, chose assez rare chez les animaux
féroces, même les plus apprivoisés, car le naturel
222
finit toujours par reprendre le dessus.
– Il n’en est pas ainsi pour Nounou, protesta
une petite voix.
– Oh ! Nounou est une exception, c’est admis.
Je poursuis. Un matin, en s’éveillant, le général
dont la main pendait hors du lit, s’aperçut que le
lion léchait cette main d’une singulière façon.
« C’était cependant sa manière habituelle de
saluer son maître, mais le brave soldat frissonna ;
on sait que les fauves, avant de dévorer leur
proie, et vous avez pu le remarquer dans les
ménageries à l’heure de la distribution de la
viande, la lèchent longtemps en tous sens...
« Le général eut le sang-froid de ne pas retirer
sa main sans quoi Sweet n’en eût fait qu’une
bouchée, mais de celle qui restait libre il agita le
cordon de sonnette pendu à côté de son lit.
« L’ordonnance parut ; sans faire un
mouvement, l’officier lui dit seulement :
« – Regarde.
« L’ordonnance regarda et comprit. Sans bruit,
comme une ombre, il saisit un pistolet posé sur
223
un meuble, tout proche, et en déchargea deux
coups sur le lion qui roula à terre, la tête
fracassée.
« Inutile de vous dire que les deux militaires
étaient blancs comme un linge et que le général
n’éprouva plus la fantaisie de s’attacher de jeunes
lions.
– C’est vrai, mère, mais, à côté de cela
souvenez-vous de la panthère de Benito Rafalli.
– Qu’est-ce que Benito Rafalli ? demanda
Marie.
– C’est un petit garçon de Constantinople que
nous avons connu à Paris. Il avait eu pour jouet,
dans son enfance, une jeune panthère noire et
gracieuse du nom de Sélika. Sélika adorait son
petit maître, mais lorsqu’on mit ce dernier au
collège on ne put y envoyer avec lui la panthère,
et Sélika fut donnée au directeur d’une ménagerie
célèbre. Quelques années après, Bénito étant en
vacances, en France, fut emmené à une fête
populaire où l’on admirait les magnifiques
animaux du dompteur Zucchi. Soudain, dans une
cage devant laquelle passait le jeune garçon,
224
bondit une panthère superbe qui se jeta contre les
barreaux avec mille démonstrations de joie.
C’était Sélika qui reconnaissait l’enfant de
Constantinople et lui faisait mille fêtes. Bénito
supplia qu’on le laissât entrer dans la cage de son
ancienne amie, mais ses parents et le dompteur
s’y opposèrent. Huit jours après, il revint à la
ménagerie et trouva la pauvre Sélika mourante,
les flancs amaigris, haletante sur le sol... Il
s’approcha de la grille, l’appela doucement et
passa sa main au travers des barreaux. Sélika se
traîna jusque-là, lécha cette main, remua sa belle
queue noire et expira. Elle était tuée d’abord par
l’émotion que lui avait causée la vue de son petit
maître et par le chagrin de le perdre de nouveau.
Zucchi, lui, s’arrachait les cheveux, mais Bénito
pleura encore plus sincèrement la pauvre bête.
– Cette fidélité ne m’étonne pas, moi, dit
Marie que l’anecdote avait intéressée au plus haut
point ; les animaux sont capables de cela.
– Savez-vous, reprit la Comtesse, ce que
m’écrit récemment une de mes amies en ce
moment en villégiature dans le midi, sur les bords
225
du golfe de Gascogne ?... Un brave caniche, noir
et blanc, affreusement laid, vient d’être décoré
d’une médaille de sauvetage et acheté une somme
formidable par un lord anglais.
– Qu’avait-il fait ?
– Voilà l’histoire, telle que me la rapporte mon
amie. Ce caniche appartenait au baigneur d’un
établissement de bains situé sur la plage. Un soir
une tempête horrible fondit sur l’Océan ; un beau
navire espagnol, en grand danger et à quelque
distance de la côte, jetait en vain des signaux
d’alarme et des câbles ; nulle barque, nul pilote
n’osait se hasarder à lui porter secours, et le
bâtiment allait périr corps et biens lorsque le
baigneur eut l’idée de lancer son chien à la mer
en lui mettant une corde dans la gueule ; le chien
nagea, quoique avec de grandes difficultés,
jusqu’au navire ; on attacha la corde au câble et,
du rivage on la tira tout doucement jusqu’à ce
que le bateau pût être en sûreté dans une anse
abritée des grosses vagues. Avouez que le chien
avait bien mérité sa récompense.
– Oh ! oui, s’écria Marie, et l’on a bien raison
226
d’aimer les animaux et de les bien traiter.
– Il est de fait, dit Valérie, que toutes les bêtes
du château, outre Nounou, chérissent Marie et la
caressent, depuis les chevaux auxquels elle porte
du pain et du sucre, jusqu’aux oiseaux auxquels
elle donne du grain.
– Il est à croire, dit alors Gérald en flattant
doucement l’échine de la louve, que si Marie
n’eût pas été bonne et tendre avec cette bête-là,
Nounou ne se serait pas montrée ce qu’elle est.
Les animaux sont souvent ce que nous les
faisons.
– Mais, protesta Marie, Nounou est bonne
d’elle-même et elle le sera toujours. N’est-ce pas,
ajouta-t-elle en embrassant l’énorme bête qui lui
lécha la main en signe d’assentiment. »
227
XXII
La bague d’opale
228
Ce n’est pas, cependant, que le jeune homme
fût d’humeur joyeuse ; il n’avait plus cette gaieté
insouciante de la première jeunesse, au temps où
il avait rencontré la fillette et la louve dans le bois
de Saint-Prestat. Il avait au front une gravité
précoce qui le faisait surnommer, au régiment, le
beau ténébreux.
Peut-être, quoique la vie lui fût clémente sous
le rapport de la fortune et de la santé, peut-être le
jeune homme gardait-il au fond de son cœur
quelque secrète tristesse comme ceux que
l’existence a touchés profondément, tout en leur
prodiguant mille douceurs ainsi qu’à ses enfants
gâtés.
Cette gravité se retrouvait au fond de ses yeux
bleus, dans son sourire ; nul n’en savait la cause.
Sa belle-mère elle-même l’avait à peine
remarqué.
Elle aimait beaucoup son beau-fils, mais elle
le voyait trop rarement pour se demander d’où
pouvait lui venir cette tristesse douce mais
immuable.
Quant à Valérie, très fière lorsqu’elle donnait
229
le bras à cet officier de belle prestance, elle
adorait son frère surtout quand il lui apportait des
bonbons de Boissier ou la conduisait à
l’Hippodrome, à Paris ; et elle le croyait très
heureux.
Seule, Marie avait su deviner que, pour lui
aussi, le destin s’était montré dur ; elle avait vu
ce qui échappait à la perspicacité des autres et
elle avait prié Dieu tout bas de lui adoucir sa
peine.
Le lendemain de son retour au régiment, le
jeune de Cergnes télégraphia au château
demandant qu’on lui renvoyât une bague d’opale
qu’il avait oubliée dans une coupe d’onyx sur la
cheminée de sa chambre : C’était celle de sa mère
et il ne s’en séparait jamais.
La bague ne fut pas retrouvée et Mme de
Cergnes s’en émut, car jusqu’à présent, aucun vol
n’avait été commis parmi les domestiques.
« Bah ! dit Valérie, je lui donnerai une autre
bague pour sa fête. Tant pis pour lui ; il n’avait
qu’à être plus soigneux.
230
– C’était celle de sa mère, insinua doucement
Marie. Aussi, comment a-t-on pu la lui dérober ?
les voleurs ne peuvent trop s’introduire ici ; le
château est bien fermé.
– Ah ! ah ! ricana une voix aigre ; comment la
bague a pu être dérobée ? C’est elle qui le
demande. »
Valérie s’éloignait en chantonnant, sans avoir
entendu cette réflexion vipérine lancée par Mlle
Sophie qui passait dans le corridor.
Marie se retourna.
« Que dites-vous ? demanda-t-elle.
– Je dis, je dis que c’est la poule qui chante
qui a fait l’œuf ; vous ne devriez pas parler de
cette affaire, vous.
– Moi ? pourquoi cela ? »
Et elle leva son honnête regard sur le visage
méchant de la vieille fille qui, honteuse, détourna
la tête.
Mais, dans son cœur égoïste et rancunier, elle
en voulait mortellement à celle qu’elle appelait
encore la Bohémienne.
231
« Elle ose demander pourquoi ! poursuivit la
mauvaise femme de charge en élevant au ciel ses
bras osseux ; comme si tout le monde ne sait pas
que c’est toi la voleuse.
– Moi...moi la voleuse ? »
Les yeux noirs de la fillette se dilatèrent
effroyablement ; sa peau bistrée pâlit, ses dents
blanches mordirent ses lèvres subitement
décolorées.
En ce moment elle redevenait la
Moucheronne, l’enfant sauvage au sang de louve
qui avait fustigé son bourreau et incendié son
logis.
« Va-t’en, tu me fais peur ! cria Mlle Sophie
épouvantée.
– Répète ce que tu as dit, reprit la
Moucheronne en la tutoyant à son tour avec
dédain et d’une voix à peine audible. »
Sophie craignit de se laisser prendre en défaut
et elle s’enhardit :
« Tu feins l’étonnement, petite drôlesse, mais
tu ne peux ignorer ce qu’est devenue la bague du
232
jeune vicomte qui a été assez simple pour se
montrer bon avec toi. Cette bague que tu as fait
disparaître, dis-moi où elle est ? Chacun sait que
lorsqu’on a vécu avec des voleurs, il en reste
toujours quelque chose. »
À peine ces mots étaient-ils prononcés que le
bruit d’un maître soufflet retentit dans le corridor.
La vieille fille se mit à crier, à l’assassin, et
ameuta autour d’elle une partie de la domesticité.
« Ah ! c’est la petite voleuse qui vous a
arrangée comme cela, dirent-ils à Mlle Sophie
dont la joue était encore violette. À la porte ! à la
porte, la voleuse qui finirait par nous envoyer
tous en prison à sa place ! »
La Moucheronne recouvra son sang-froid ;
après tout, elle ne devait pas s’émouvoir des
insultes de ces gens-là qui la haïssaient elle ne
savait pourquoi.
« Je vais trouver madame de Cergnes, dit-elle
en redressant sa taille déjà grandelette, venez
avec moi.
– Madame est loin ! elle sera absente trois
233
jours, et d’ailleurs... elle sait ce que nous
savons ! » ajouta un groom d’un air profond.
La Moucheronne sentit comme un épine aiguë
lui entrer dans le cœur : est-ce que la Comtesse,
elle aussi, allait croire ?... Non c’était impossible.
À qui se confier alors ? Miss Claddy était en
vacances depuis une semaine environ, et Mme de
Cergnes ayant reçu un message pressé le matin
même, avait dû quitter le château pendant que les
enfants dormaient encore, pour se rendre auprès
d’une vieille parente qui se mourait.
« Il n’y a donc plus que Valérie pour me
défendre ? » se dit la pauvre Marie.
Et elle sentait bien en elle-même que ce serait
là, piètre défense.
Elle alla cependant trouver son amie qui lisait
avec un intérêt très vif une nouvelle, dans un petit
journal mensuel qu’elle avait reçu le matin
même.
En entendant entrer sa compagne, elle dit d’un
geste de la main :
« Chut ! ne m’interromps pas, c’est
234
palpitant. »
Mais Marie s’approcha, et, lui fermant sa
brochure :
« Savez-vous ce qu’ils disent ? » prononcèrent
ses pauvres lèvres tremblantes.
Au son altéré de sa voix, Valérie releva la tête,
et, voyant ce visage bouleversé :
« Qu’as-tu ? s’écria-t-elle.
– Ils disent, reprit l’enfant, ils disent que c’est
moi qui ai volé la bague. »
Valérie de Cergnes haussa les épaules et reprit
sa lecture.
« Tu es bien bonne de t’inquiéter de ce que
pensent les domestiques, dit-elle pour toute
consolation.
– Mais, ils disent que votre mère elle-même
doute de mon innocence.
– Maman ? allons donc ! elle m’en aurait bien
parlé ! »
Et c’est là tout ce que Valérie avait à répondre
pour la justifier aux yeux de ses accusateurs, elle
235
qui savait ordinairement si bien se faire obéir et,
au besoin, se montrer impérieuse ?
La Moucheronne s’éloigna, plus triste encore ;
elle rencontra le baby qui lui tendit ses petits
bras ; mais la bonne qui le portait, recula
précipitamment avec son fardeau.
« Ne vous laissez pas toucher par elle, mon
mignon, s’écria-t-elle comme si le petit Jean pût
la comprendre, c’est une voleuse, une méchante.
– Non, pas méchante, pas méchante, Marie... »
répondit le bébé en essayant de s’élancer vers sa
favorite. Mais il ne put.
Cette fois, la Moucheronne ne récrimina pas ;
une pensée odieuse lui venait à l’esprit : qui sait
si Valérie elle-même ne la croyait pas coupable ?
elle n’en avait pas dit plus long peut-être par
pitié. Et la comtesse alors. C’était sans doute pour
cela qu’elle était partie si matin sans dire adieu à
sa protégée.
Marie ignorait la cause de ce départ précipité,
car on n’était pas même encore à l’heure de midi
et Valérie déjà toute à sa lecture lui avait dit
236
simplement :
« Maman a été obligée de nous quitter pour
deux ou trois jours. »
La maudite pensée revenait sans cesse torturer
le cerveau de la pauvre fille, lancinante et
douloureuse. À la fin ce devint une idée fixe, et
l’esprit tendu de la Moucheronne ne douta plus
que la maison tout entière fût contre elle.
« Ah ! se dit-elle amèrement, j’avais bien
raison de refuser à Manon de vivre parmi mes
semblables ; sa compagnie et celle de Nounou me
suffisaient ; elles ne m’auraient jamais causé une
telle peine, elles ! »
Marie monta à sa chambre et enleva ses
vêtements élégants. Au fond d’une armoire gisait
la pauvre robe usée et fanée que portait la
Moucheronne lors de son entrée à Cergnes ; elle
enleva de même le ruban qui attachait ses
cheveux, puis ses bas et ses bottines, et
redescendit dans le parc.
« Nounou ! » appela-t-elle doucement.
Aussitôt une masse noire sortit d’un taillis de
237
jeunes arbustes où la louve dormait souvent, et
elle vint sauter joyeusement autour de l’enfant.
Elle reconnaissait le vieux vêtement terni qu’elle
avait si souvent mordillé en jouant, et peut-être
préférait-elle sa petite amie ainsi qu’en ses plus
riches toilettes.
« On ne veut plus de nous, ma pauvre
Nounou ! murmura la Moucheronne d’une voix
pleine de larmes ; on nous chasse ; on dit que
c’est nous qui avons volé la bague de monsieur
Gérald. Tu sais bien que ce n’est pas vrai, toi, tu
le sais bien. »
Dans son indignation et sa douleur, la
Moucheronne mêlait injustement les maîtres et
les serviteurs dans l’accusation dont on
l’accablait. Si elle eût mieux réfléchi, elle eût
attendu Mme de Cergnes ; mais sa nature
profondément honnête répugnait à l’improbité
comme l’hermine à la boue, et elle était révoltée
jusqu’au fond de son être.
« Ce n’est pourtant pas moi qui suis venue à
eux, disait-elle encore ; ce sont bien eux qui sont
venus me chercher ; je ne leur demandais rien. »
238
Nounou, comme si elle eût compris ces
paroles, poussa un grognement significatif.
Elles s’en allaient ainsi toutes deux dans la
campagne déserte, dans le vent froid du soir et
mirent longtemps à gagner la forêt. Le temps était
triste et glacial. Depuis des mois la Moucheronne
avait vécu d’une existence facile ; elle n’était plus
accoutumée comme jadis à courir à travers la
pluie et l’ouragan ; le temps était passé où elle
bravait la neige la plus épaisse et riait de la bise
âpre qui lui mordait le visage.
Aussi, elle souffrait dans son corps en même
temps que dans son âme, et la nuit était venue
tout à fait quand elle atteignit son refuge
habituel : la cabane de Manon.
Épuisée, elle se laissa tomber sur le lit et y
dormit, accablée, inerte, jusqu’au matin, pendant
que Nounou sommeillait, allongée sur le sol.
Et maintenant comment allaient-elles vivre,
sans feu, sans nourriture, sans vêtements ? Qui
voudrait donner du travail à une voleuse ?
Qu’importe ! la société l’avait repoussée, la
Moucheronne repoussait à jamais la société, dût-
239
elle périr de froid et de misère au fond de sa
solitude absolue !
Cependant, à l’heure du déjeuner, Valérie ne
voyant pas venir son amie manifesta quelque
étonnement.
« Me bouderait-elle ? se demanda la jeune
fille ; ce serait la première fois, et puis elle
n’aurait pas de raisons pour cela ; je ne lui ai pas
répondu avec empressement tout à l’heure, c’est
vrai ; mais ordinairement elle est moins
susceptible. Aussi ces domestiques sont
insupportables avec leurs plaisanteries absurdes
que Marie a prises au sérieux. Je les ferai
gronder ; ils ne peuvent la laisser en repos parce
que, de la hutte d’un braconnier, elle a passé tout
à coup dans un beau château. »
Mlle de Cergnes pria la femme de chambre
d’aller s’assurer si Marie n’était pas chez elle ;
mais on ne trouva dans la jolie pièce qu’habitait
l’enfant, que ses vêtements épars sur le tapis.
Qu’était-elle devenue ? On l’appela dans toute
la maison et dans le parc, et l’on constata que, en
même temps que la fillette, la louve avait disparu.
240
Parties toutes les deux ?... Valérie ne voulait
pas le croire.
« Elle boude », dit-elle encore.
Et elle se fit servir à déjeuner, mais elle ne
mangea point, se sentant toute triste vis-à-vis de
la chaise vide de son amie.
L’après-midi lui parut longue, et lorsque vint
le soir, Mlle de Cergnes fut épouvantée en ne
voyant pas reparaître Marie.
« Elle sera retournée à la forêt, pensa la jeune
fille avec angoisse. Mon Dieu ! mon Dieu ! et il y
fait si froid ! Que diront Maman et miss Claddy,
et même mon frère Gérald quand il sera de
retour ?
« Je n’ose aller la chercher moi-même, maman
ne serait pas contente, mais je vais envoyer les
domestiques au bois. »
Elle sonna et donna ordre qu’on allât
immédiatement jusqu’à l’ancienne cabane de
Manon et qu’on en ramenât Marie et la louve qui
devaient s’y être réfugiées.
Ils s’étaient donné le mot, les rusés compères,
241
et, suivant le conseil de Mlle Sophie, ils feignirent
d’obéir et passèrent tranquillement leur soirée à
l’office à fumer et à causer.
Puis ils reparurent, l’air triste et fatigué,
devant leur jeune maîtresse, affirmant qu’ils
avaient vainement battu la forêt et que Mlle Marie
et sa louve demeuraient introuvables.
Pendant ce temps, la Moucheronne étendue
sur la couche où Manon avait rendu le dernier
soupir, songeait, Nounou à ses pieds, et se disait :
« Ils m’ont appelée voleuse, ils me croiront
tous coupable, et moi je mourrai plutôt que de
retourner parmi eux. »
242
XXIII
Le cinquième jour
243
poil hérissé, l’œil atone ; la bête avait faim ; il y
avait cinq jours qu’elle n’avait mangé.
Tout contre elle, une fillette pâle et presque
aussi maigre était affaissée ; la fillette aussi
n’avait mangé depuis cinq jours qu’une poignée
de farine aigre trouvée dans le buffet vide.
Ses bras nus étaient glacés, malgré le peu de
chaleur qui gardaient les membres de l’animal
serré contre elle.
Le premier soir où la Moucheronne s’était
retrouvée sous le toit de sa vieille amie défunte,
elle avait eu comme un soupir d’allégement au
milieu de sa désolation ; mais elle était lasse et
brisée et passa la journée du lendemain, l’œil fixé
aux cendres mortes du foyer.
L’enfant ne s’apercevait pas que le temps
s’écoulait ; par moments ses lèvres violettes
murmuraient une prière qui s’achevait dans un
sanglot.
Le troisième jour, la neige commença à
tomber, mais elle ne la vit pas ; seulement elle
sentit dans ses veines un frisson mortel.
244
Un gémissement de Nounou lui rappela
qu’elle aussi avait faim. Alors, elle fouilla le
pauvre réduit et découvrit un peu de farine
qu’elle délaya dans l’eau. Nounou dévora un os
déjà dépouillé de sa chair ; ce fut tout.
Le lendemain, la Moucheronne se sentit le
cerveau alourdi, et sa pensée dansait dans un
chaos incompréhensible ; elle avait les membres
glacés et une vive chaleur à la poitrine.
« Je vais sans doute mourir », se dit-elle.
Et son regard tombant sur la louve :
« Pauvre Nounou ! tu seras seule. »
La faim qui l’avait quittée à l’heure de la
fièvre, lui déchirait maintenant les entrailles.
Alors, devant ses yeux passèrent d’étranges
visions ; elle, qui n’était certes pas gourmande,
revoyait en imagination la table étincelante du
château de Cergnes, avec ses cristaux et son
argenterie rutilants sous la lumière, avec ses mets
exquis fumants sur les réchauds d’argent.
La Moucheronne revoyait tout cela, tout cela
qu’elle avait perdu à jamais.
245
Et elle se mourait de faim et de froid. Elle
songeait de même à sa petite chambre rose si gaie
et si chaude avec ses tapis moelleux et sa lampe
d’albâtre rosé suspendue au plafond, car Valérie
avait exigé le même luxe pour son amie que pour
elle.
Et maintenant, elle était au cinquième jour, la
Moucheronne ; épuisée par la fièvre et par la
faim, elle demeurait moitié évanouie, aussi
immobile qu’une petite statue de bronze, les bras
passés autour du cou de la louve.
Cet état n’était pas encore la mort, mais c’était
à peine la vie.
La louve avait faim, elle aussi, et elle avait
froid, mais elle ne remuait pas, de peur d’éveiller
sa nourrissonne ; et elle n’allait pas à la chasse.
Elle seule en aurait profité d’ailleurs, il n’y avait
pas de feu dans la cabane.
Vers le milieu du jour, la neige craqua sous un
pas ferme et vif. Peu après, la porte de la masure
s’ouvrit, laissant entrer un amas de neige.
Alors, parut sur le seuil un jeune homme de
246
haute taille vêtu d’un ample manteau de fourrure.
La louve releva la tête ; sans doute, elle
reconnut le visiteur, car elle remua la queue et ses
prunelles brillèrent dans l’ombre.
L’arrivant aperçut auprès de la bête le corps
d’une fillette ; il se baissa, et ses yeux bleus
s’emplirent d’une pitié profonde.
« Marie, ma pauvre enfant ! » murmura-t-il
très doucement.
Mais les paupières de la Moucheronne
demeuraient fermées et leurs longs cils ombraient
sa joue livide.
« Mon Dieu ! si elle était morte ?... » s’écria
malgré lui le jeune homme.
Il saisit, dans ses mains, les mains froides de
l’enfant : elle ne remua toujours pas et la louve
poussa un gémissement lugubre.
Gérald de Cergnes remarqua que les petits
doigts de la moucheronne tenaient fortement
serré un papier jauni, plié en quatre, aux angles
usés.
« Qu’est cela ? » se dit-il.
247
Et il essaya, mais vainement, d’enlever le
papier à la main qui l’enfermait.
Il eut l’idée de détacher la gourde qu’il portait
en bandoulière et qui contenait une liqueur
généreuse ; il en introduisait le goulot entre les
lèvres blanches de Marie, et lui fit avaler
quelques gouttes.
Peu après elle entrouvrit les yeux et,
apercevant penché au-dessus d’elle, un visage
qu’elle ne reconnaissait pas, elle se souleva un
peu sur son séant et regarda.
Mais après avoir regardé, l’enfant se recoucha
sur la louve, comme épuisée par cet effort.
« Elle se meurt de faim et de besoin, la pauvre
petite ! dit le jeune de Cergnes dont une larme
mouilla la joue mâle : Voilà donc ce qu’ils ont
fait de ce pauvre ange qui s’est toujours montré
doux et honnête envers tout le monde ? Quelle
injustice ! »
Sa main rencontra l’échine maigre de
Nounou :
« Et toi aussi, pauvre bête, murmura-t-il, toi
248
aussi tu souffres ; mais au moins tu lui es restée
fidèle. »
Il plongea dans sa gibecière et en retira un
morceau de pain qu’il présenta à la louve : elle
allait se jeter dessus avec voracité lorsque
soudain elle s’arrêta, dirigeant son regard oblique
sur l’enfant qu’elle aimait et qu’elle avait nourrie
de son lait.
« Mange, Nounou, mange, va, dit alors
Gérald, touché de ce mouvement. La
Moucheronne est trop malade maintenant pour
manger ton pain. »
La louve ne fit qu’une bouchée du morceau ;
elle en eût dévoré dix fois autant, mais Gérald
n’avait pas prévu le cas.
Il avisa d’abord au plus pressé, et enveloppa la
Moucheronne d’un grand plaid écossais qui était
jeté sur son épaule ; puis il emporta la fillette,
devenue bien légère, jusqu’au petit traîneau qui
attendait à la porte, attelé d’un poney à l’humeur
paisible.
Gérald, instruit dès son prompt retour de la
249
fuite de Marie, avait interrogé les domestiques
dont les réponses lui avaient paru louches et
embarrassées ; il avait pris le parti, sous prétexte
de chasse, de venir lui-même à la forêt.
Certes, la comtesse et Valérie, désolées et
croyant bien perdue leur protégée, ne
s’attendaient pas à le voir ramener la fugitive ;
n’avait-on pas battu le bois en tous sens ? Du
moins, elles le croyaient naïvement.
Et Gérald avait enfin trouvé celle qu’il
cherchait.
Lorsqu’il l’eut couchée au fond du traîneau, il
secoua les guides, et fit signe à la louve de suivre.
Le petit cheval prit sa course et Nounou
l’imita.
Ils mirent longtemps à arriver au château, car
les chemins étaient mauvais et la distance
longue ; enfin Gérald était obsédé par la crainte
que Marie fût plus malade encore qu’il ne l’avait
trouvée dans la cabane.
Son angoisse s’apaisa lorsqu’il toucha la grille
du parc. Une fois dans la cour, il jeta les guides
250
au groom accouru au bruit des grelots du poney,
et avec toutes sortes de précautions, il prit lui-
même dans ses bras la fillette toujours immobile.
« Jour de Dieu ! grommela le groom
désagréablement surpris, je crois qu’il a retrouvé
la Bohémienne. Et voilà encore cette mauvaise
bête endiablée ! » ajouta-t-il en apercevant
Nounou qui gravissait le perron à la suite de
Gérald.
Mais il n’osa lui allonger un coup de pied, il
craignait son maître.
Lorsque le jeune de Cergnes, portant son
précieux fardeau, entra dans le boudoir où
travaillait la comtesse et où Valérie faisait une
lecture anglaise sous la direction de miss Claddy,
un triple cri de joie accueillit son arrivée.
« Marie ! c’est Marie ! »
On avait vu Nounou d’abord, et l’on devinait
que si Nounou était là, la Moucheronne ne devait
pas être loin.
« Oui, Marie, répondit Gérald d’un ton grave ;
mais Marie malade, mourante peut-être, et par
251
notre faute, ou plutôt grâce à la méchanceté de
nos domestiques. À présent, il s’agit de la
coucher au plus vite et de lui faire prendre un
réconfortant, si elle est encore capable d’avaler. »
Valérie fondit en larmes, et son frère, touché
de ce désespoir, s’assit près d’elle pour essayer
de la consoler pendant que Mme de Cergnes et
miss Claddy transportaient l’enfant dans la
chambrette qu’elle habitait six jours auparavant,
et la couchaient, après lui avoir fait boire un peu
de bouillon.
« Est-ce qu’elle va mourir ? Mon Dieu, est-ce
qu’elle va mourir ? demandait Valérie à travers
ses larmes.
– J’espère que non, ma petite sœur, mais son
état est sans doute grave. Joseph est allé chercher
le médecin ; nous verrons ce que celui-ci dira.
« Mais, ajouta-t-il, en voyant Nounou gratter à
la porte qui s’était refermée sur sa chère
nourrissonne, cette pauvre bête a grand besoin de
renouveler ses forces ; il y a longtemps qu’elle
jeûne, elle aussi. Viens, nous allons veiller à ce
qu’elle mange, car je ne me fie plus à ceux qui
252
sont chargés de ce soin. »
L’animal fit promptement disparaître les
aliments qu’on lui servit, puis elle courut à la
chambre de Marie et s’étendit en travers de la
porte comme pour en défendre l’entrée.
253
XXIV
La lettre du mort
254
« Voilà ce que j’ai trouvé serré dans la main
de la pauvre enfant ; lis si tu peux, moi j’ai
l’esprit trop troublé. »
La lettre était écrite en espagnol et signée
Gérald, uniquement.
« Le nom de mon pauvre parrain, dit le jeune
homme ému malgré lui, il était parent de ma mère
et le meilleur ami de mon père. Il y a près de
quinze ans que nous n’avons entendu parler de
lui, c’est-à-dire depuis son mariage environ. »
Le jeune de Cergnes lisait plusieurs langues,
entre autres l’espagnol.
Il lut une fois l’étrange lettre, eut une
exclamation de surprise, puis la relut avec plus
d’attention encore.
Alors il prit la comtesse à l’écart :
« Ma mère, lui dit-il, il y a là-dedans des
choses très graves concernant votre petite
protégée. Veuillez éloigner Valérie pour que je
vous communique cette missive. »
Lorsqu’il se vit seul avec sa belle-mère, le
jeune homme commença d’une voix émue sa
255
lecture.
Le papier était daté du mois d’octobre,
quatorze ans auparavant.
256
« Ce que je t’ai laissé ignorer jusqu’à présent
c’est le mauvais état de mes affaires, et ma
fortune détruite par un banquier infidèle qui s’est
enfui en me ruinant.
« Si j’étais seul au monde, quoique
gentilhomme je chercherais un modeste emploi
en France ou en Espagne (c’était aussi le pays de
ma mère), et je vivrais simplement ; mais j’ai une
fille, ma petite Carmen, qui a reçu au baptême le
même nom que sa mère et qui a déjà ses yeux
magnifiques. Je veux reconstruire ma fortune
pour elle.
« J’ai à Mexico un oncle extrêmement riche et
célibataire qui m’offre de venir l’aider à
administrer ses biens immenses, me promettant
de me les léguer à sa mort qui, j’espère, est
encore éloignée.
« Je pars, car là est l’avenir de mon enfant,
mais je ne puis exposer ce pauvre petit être aux
hasards et aux fatigues d’un long voyage. J’ai
pensé à toi, mon ami, pour me remplacer auprès
de ma petite Carmen. Ta femme, que je respecte
et que j’admire comme un ange de bonté, lui
257
donnera, je n’en doute pas, une part des soins
qu’elle prodigue à ton beau Gérald, mon filleul,
et à sa mignonne Valérie.
« Je sais d’avance que tu ne me refuseras pas
ce service ; dès que mon enfant sera assez forte
ou assez grande pour supporter la traversée, je
viendrai la chercher ; et avec quelle joie !
« Je t’envoie donc mon trésor sous la garde de
sa nourrice, une brave femme en qui j’ai toute
confiance ; celle-ci était un peu souffrante, ce
matin ; j’espère que ce ne sera rien et que demain
je pourrai la mettre en route, car, hélas ! je ne
puis moi-même me rendre à Saint-Prestat ; des
affaires urgentes me retiennent ici, et je dois
prendre dans trois jours le paquebot du Havre ; ni
le bateau ni la diligence ne m’attendraient.
« Je ne sais pas de parole, Gaston, pour te
témoigner ma reconnaissance, mais je prie Dieu
qu’il t’accorde à toi et aux tiens tout le bonheur
désirable.
« Mes respectueux hommages à madame de
Cergnes et une caresse à mon beau filleul et à sa
jolie sœur.
258
« Ton malheureux ami,
« GÉRALD. »
259
n’amenèrent aucun résultat. Les bandits, qui
avaient donné deux fois la mort dans les bois de
Saint-Prestat, s’étaient emparés de la missive en
même temps que du bébé et ne s’en étaient plus
souciés.
Ainsi Marie, la Moucheronne, l’ancien
souffre-douleur de Favier, se nommait Carmen de
Nuovi, et elle était la fille du meilleur ami du
comte de Cergnes avec lequel il avait même un
lien de parenté éloignée ; son père était le parrain
de ce Gérald de Cergnes qu’elle avait pour ainsi
dire écarté de la mort quelque temps auparavant.
« Et dire, ma mère, dire que la pauvre enfant a
tant souffert ! qu’elle aurait pu mourir sous les
coups de Favier sans qu’on pût savoir qui elle
était ! murmura le jeune homme dont les yeux
étaient humides de larmes.
– Ah ! mon ami, répondit la comtesse non
moins émue, que nous devons dédommager la
chère mignonne de tout ce que nous lui avons fait
souffrir nous-mêmes sans le savoir. Mais laisse-
moi, il faut que j’aille la soigner moi-même. Toi,
tâche d’avoir le plus d’éclaircissements possibles
260
de cette affaire et va consulter les papiers de la
famille. Ne dis rien encore à Valérie, je me
charge de lui apprendre qu’elle peut nommer
Marie sa cousine. »
Et, laissant le jeune homme pensif, elle rentra
dans la chambre de la malade.
261
XXV
Épilogue
262
noble gentilhomme et la parente de leurs maîtres.
Comme ils étaient meilleurs au fond qu’à la
surface, un revirement complet se fit en eux, et le
jour où l’on descendit la petite convalescente au
jardin où se montrait un pâle rayon de soleil, ils
vinrent tous en groupe lui demander pardon.
Carmen était sans rancune et elle leur tendit à
tous sa petite main amaigrie en signe de
réconciliation.
Il y avait quelqu’un, cependant, qui ne
pardonnait pas si facilement : c’était Nounou ; et,
chaque fois que Mlle Sophie passait à sa portée,
elle lui allongeait un coup de dents ; si bien que
la vieille fille qui vivait dans des transes
continuelles, vint un jour trouver la comtesse et
lui fit entendre qu’elle ne resterait pas au château
si la louve continuait à y demeurer.
« À votre aise, répondit sèchement Mme de
Cergnes, nous allons régler votre compte. Aussi
bien, vous devez comprendre que, après ce qui
s’est passé récemment, vous n’êtes pas regardée
ici d’un bon œil. »
263
Et Mlle Sophie fut congédiée ainsi ; elle s’en
alla, regrettée de personne, et grommelant entre
ses longues dents :
« C’est-y Dieu possible, qu’on me préfère une
horrible bête sauvage, à moi qui ai près de quinze
ans de service dans cette maison ! »
Peu après ces aventures successives, le comte
de Cergnes revint de son voyage ; il était
soucieux : les affaires n’avaient pas été tout droit
comme il l’aurait voulu, et il n’était pas sûr
encore que la succession qu’il était allé chercher
si loin lui revînt.
Lorsqu’il apprit l’histoire de Carmen, et qu’il
lut la lettre de son ami mort d’une façon si
tragique, il s’écria :
« Mais, c’est à cette enfant que revient
l’héritage du cousin Minotto ! Le testament est
arrangé de façon à ce que cette fortune ne puisse
me revenir, que si Gérald de Nuovi et sa fille sont
décédés tous les deux ; or on n’avait aucune
preuve du décès, et l’enfant vit. Voilà donc notre
petite Carmen très riche. »
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Cette nouvelle, nous devons le dire à sa
louange, n’émut aucunement la fillette : elle eut
même une larme de regret en songeant que la
mère Manon était morte trop tôt : elle aurait pu
lui faire une vieillesse si choyée, si heureuse !
« À quoi emploieras-tu tout cet argent ? lui
demanda Valérie, riant à la pensée de voir
millionnaire sa cousine si détachée des biens
matériels.
– Je donnerai à ceux qui n’ont pas, répondit
l’enfant, et je ferai bâtir une grande maison de
campagne pour les enfants qui n’auront ni père ni
mère et que leurs maîtres battront. »
Valérie l’embrassa :
« Tu es meilleure que moi, va, tu es un ange. »
Et Carmen rencontra le regard attendri de son
cousin Gérald qui les écoutait toutes les deux.
Quelque temps après la fillette fit sa première
communion avec une ferveur qui édifia tout le
monde, et ce jour-là, elle supplia M. de Cergnes,
devenu son tuteur, d’habiller de sa part une
vingtaine d’enfants pauvres et de leur donner à
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dîner.
À l’automne suivant, on se rendit à Paris, à la
grande joie de Valérie ; Carmen ne se plus pas
autant dans le bel hôtel du boulevard Saint-
Germain que dans le château un peu
mélancolique de Saint-Prestat.
Nounou qu’on avait emmenée se faisait
vieille, et, quoiqu’elle dormît la plupart du temps
sur un coussin moelleux dans le grand hall qu’il
lui était permis d’habiter, elle soupirait souvent
après l’air de la forêt qui lui manquait à présent.
Cependant Carmen devait voir son désir se
réaliser ; elle résida aussi longtemps et aussi
souvent qu’elle le souhaitait à Cergnes. Le pays
où elle avait vu ses premières douleurs et ses
premières joies lui était cher.
Tandis que Valérie épousait un jeune châtelain
des environs de Saint-Prestat qui aimait aussi
beaucoup la vie de Paris, Carmen de Nuovi
mettait sa jolie main dans la main loyale de son
cousin Gérald.
Ils avaient tous les deux le goût de la contrée
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un peu triste et solitaire où ils pouvaient faire
beaucoup de bien. Le château de Cergnes et ses
dépendances furent donnés au jeune homme qui
remit sa démission au régiment.
Sa mélancolie avait disparu, tout en lui
laissant sa belle gravité, cette gravité peinte aussi
sur le charmant visage de Carmen.
Gérald de Cergnes avait dû épouser quelques
années auparavant une jeune fille qui était morte
presque subitement au sortir d’un bal, et il en
avait gardé longtemps une impression profonde.
Mais à présent, il était heureux et il rendait
heureuse celle qu’il appelait quelquefois « la
Moucheronne » quand il ravivait en souriant le
souvenir du passé.
Le propriétaire de la forêt, toujours joyeux
viveur, a fini par écorner passablement sa
fortune ; or il a été satisfait de trouver un
acquéreur pour ses bois, lequel acquéreur les a
payés largement : c’est Mlle de Nuovi, devenue la
vicomtesse de Cergnes ; et à présent sa chère
forêt est à elle, bien à elle, et elle a fait ériger une
chapelle au lieu où se dressait autrefois la cabane
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de son bourreau ; puis une autre plus belle encore
au pied d’un chêne où l’on a trouvé des
ossements humains.
Nounou termine ses jours dans la paix au
milieu de ses amis, et déjà une nichée de babies
roses et rieurs jouent entre ses pattes, lui tirant les
oreilles ou les poils sans que la brave bête s’en
montre irritée. Au contraire, elle remue sa vieille
queue un peu pelée, chaque fois qu’une petite
voix argentine bégaie : « Nounou ! Nounou ! »
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Cet ouvrage est le 863e publié
dans la collection À tous les vents
par la Bibliothèque électronique du Québec.
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