Projet Domination T4 Apocalypse
Projet Domination T4 Apocalypse
Tome 4
APOCALYPSE
Crédits
Introduction
24 Avril 569
Océan Atlantique
Plaine abyssale de l’Angola
- 5 690 mètres
Vivre de la pêche aux crustacés ne s’avérait pas particulièrement difficile dans la région
de l’Angola, même à six mille mètres de profondeur. Des centaines de petites cheminées
naturelles réchauffaient l’eau sur plusieurs milles nautiques attirant ainsi dans cette oasis
perdue dans les ténèbres toute une petite faune de créatures sous-marines. Les pêcheurs de la
petite communauté d’Isanis exploitaient ce filon naturel et en tiraient une grande partie de
leurs revenus.
Depuis quelques heures, Vullion, avec deux camarades, ramassait ses casiers. Leur
navire, posé sur le fond sablonneux à quelques mètres d’eux, illuminait d’une lueur bleutée le
saisissant spectacle de cette forêt de cheminées pouvant atteindre quinze mètres de haut, d’où
s’échappait une eau rendue grisâtre par les sulfures métalliques qu’elle contenait.
Le jeune homme avait l’impression d’être un explorateur foulant le sol d’une lointaine
planète hostile. Tout cela lui semblait irréel et sinistre. Fort heureusement, les « habitants » de
cette « lointaine planète » ne comptaient que des petits crustacés inoffensifs, des anémones et
des galathées. Les prédateurs étaient fort rares dans la région ; il n’y avait donc presque
aucun risque de se retrouver nez à nez avec une araignée de mer géante ou un requin.
Tout en sifflotant, le jeune pêcheur jeta un coup d’œil machinal aux informations qui
s’affichaient sur sa visière puis il se pencha pour ramasser un casier et le vider dans le grand
sac flottant qu’il tirait derrière lui. Un de ses compagnons apparut au détour d’une cheminée et
lui fit signe de la main avant de disparaître derrière un obstacle.
Vullion vérifia sa jauge à oxygène. Il lui restait encore une bonne heure devant lui. Son
sac étant déjà presque plein, il regagnerait très certainement le bord avant l’expiration de ce
délai. Il s’enfonça un peu plus profondément dans l’étrange forêt de pierre. Chacun de ses pas
soulevait un petit nuage de sable noir tandis que les plus petits crustacés, d’une blancheur de
craie, fuyaient ce mastodonte en armure de plongée.
Soudain, son attention fut attirée par une sorte de flash au-dessus de sa tête. Il regarda
vers le haut et scruta les ténèbres de l’océan… six kilomètres de noir absolu, six kilomètres
d’eau. Il n’y avait rien d’autre à voir que l’obscurité. Vullion craignait que ce flash ne soit la
première manifestation d’un problème respiratoire. Si ses yeux commençaient à lui jouer des
tours, il lui fallait regagner le navire sans tarder.
Il fit demi-tour et trébucha sur quelque chose recouvert par le sable. Il se pencha pour
ramasser un morceau de métal. Qu’est-ce que ça faisait là ? Il vit un autre flash. Puis encore
un autre.
Cette fois, il en était sûr, il se passait quelque chose au-dessus de sa tête. Il vérifia le
câble de communication qui le reliait au sous-marin et tenta de contacter son compagnon resté
à bord.
- Vosel, dit-il, tu peux me balancer un coup de sonar ? J’ai vu un truc bizarre… Vosel ?
Vullion se mit à pester. Ce satané Vosel devait encore être en train de dormir au lieu de
surveiller les instruments de bord. Cette fois-ci, il allait l’entendre.
Le jeune pêcheur pressa le pas en direction du petit navire de pêche puis s’arrêta
brusquement. Une lourde plaque de métal tombait lentement devant lui. Elle se posa sur le
fond sablonneux en soulevant un nuage de poussière. Vullion attendit que le nuage se disperse
un peu avant de s’approcher.
Il souleva le lourd morceau d'épave et le retourna. Il était noirci mais le symbole gravé
dessus restait parfaitement identifiable : c’était celui de l’Hégémonie !
Que se passait-il donc là-haut ? se demanda-t-il en scrutant de nouveau les ténèbres de
l’océan. Il vit une nouvelle fois une série d’éclairs déchirer l’obscurité puis il se mit à pleuvoir
des morceaux de métal. Sur tout le champ de cheminées s’abattaient des débris de coque.
Vullion sentit la peur l’envahir. Il fallait s’éloigner très rapidement de ce secteur. Il ne
savait pas exactement de quoi il s'agissait mais il semblait évident qu’on se battait là-haut et
qu’il devenait extrêmement dangereux de traîner dans le coin. Il se hâta vers le navire mais,
juste avant qu’il n’y parvienne, une énorme masse métallique s’abattit sur le frêle esquif.
Le bateau de pêche fut pulvérisé en un instant. Vullion se retrouva plongé dans le noir
absolu. Il resta là, immobile, ne sachant plus que faire. C’est alors que les restes d’un cuirassé
hégémonien s’écrasèrent sur le champ de cheminées. Vullion n'eut même pas le temps de
réaliser ce qui lui arrivait.
*****
25 Avril 569
Océan Arctique
Plaine abyssale de Barents
Base Généticienne
Dans les immenses installations sous-marines de Cyrull, tout était calme depuis des
années, depuis que le maître des lieux avait rejoint ses frères les Patriarches. Mais au plus
profond du complexe quelque chose se réveilla sur l’ordre de son créateur. Le complexe
cérébral informatique prit acte de l’ordre mental de Cyrull.
Des panneaux s’ouvrirent dans tous les recoins de la base, dévoilant d’étranges
silhouettes humanoïdes sans traits, à la peau aussi lisse que du métal. Les silhouettes
quittèrent leur réceptacle pour gagner leurs postes. Alors toute la station reprit vie. La lumière
se déversa dans les coursives, les machines se remirent à bourdonner et les ateliers
automatisés s’activèrent de nouveau.
Dans une vaste salle circulaire, au cœur des installations, des sarcophages de verre
s’ouvrirent lentement libérant ceux et celles qui y gisaient. Hommes et femmes ouvrirent les
yeux avec peine. La première chose qu’ils ressentirent fut l’immense douleur qui les
submergea comme un torrent furieux. Leur corps, trop longtemps endormi, les faisait
terriblement souffrir. Il fallut attendre quelques minutes avant que les drogues fassent leur
effet et qu’ils se sentent mieux.
A peine avaient-ils retrouvé toutes leurs facultés que leur maître et créateur se rappela à
leur bon souvenir. Sur leur rétine apparurent les détails de leur mission et le temps qui leur
restait pour l’accomplir. Les hommes-minute n’avaient pas oublié ce que cela signifiait. Cyrull
leur avait donné la vie mais il se livrait avec eux à un jeu macabre. Leur vie était une
perpétuelle course contre la montre. Quand Cyrull voulait qu’ils accomplissent sa volonté, il
leur donnait un certain temps pour s’exécuter. S’ils n’y parvenaient pas dans le temps imparti,
ils mouraient. S’ils réussissaient, leur espérance de vie s’en trouvait prolongée. Cruel mais
terriblement efficace. Les hommes-minutes se hâtèrent donc de rejoindre leur poste.
Certains rejoignirent le chantier naval de la base, pour monter à bord du cuirassé
Généticien Golem afin de le préparer au départ. Ils ignorèrent totalement la présence à bord
des pauvres malheureux qui se faisaient appeler les Lions Rouges et qui attendaient là, depuis
près de deux ans, que leur vénéré Empereur Guillaume, l’ordinateur de bord du navire, décide
de leur sort.
Les Lions Rouges formaient une communauté de pirates qui vivaient à bord du navire
Généticien depuis des dizaines d’années. Jusqu’au réveil de Cyrull, ils avaient parcouru les
mers pour piller et massacrer. Puis, soudain, sans qu’ils comprennent pourquoi, leur campagne
de terreur avait pris fin. Le navire leur avait fourni de quoi se nourrir et jamais ils ne s’étaient
doutés qu’ils ne parcouraient plus les océans mais qu’ils se trouvaient en cale sèche dans une
base secrète.
Quand ils virent arriver les premiers hommes-minute, ils pensèrent d’abord que le navire
avait été arraisonné mais, bien vite, l’ordinateur leur annonça qu’il s’agissait d’alliés et que
bientôt, ils allaient pouvoir reprendre la mer. La nouvelle fut accueillie avec joie. Les pirates se
sentirent revivre. Ils étaient de nouveau prêts au combat et constituaient pour l’Empereur
Guillaume, qui les avait "élevés" comme des animaux de laboratoire, une réserve de
combattants bon marché.
Et des soldats, il en aurait besoin. Les ordres de Cyrull ne laissaient planer aucun doute.
La guerre avait embrasé les fonds marins et bientôt le Golem allait pouvoir semer la mort et la
destruction au sein des flottes ennemies.
CHAPITRE 1
S’il est une chose dont la Ligue Rouge n’est pas dépourvue c’est bien la débrouillardise.
Alors qu’elle n’a jamais disposé d’une puissance susceptible de rivaliser avec celle de
l’Hégémonie, elle a toujours réussi à tenir en échec la nation des patriarches en recourant à
l’audace, la ruse et à des stratégies que beaucoup auraient considérées comme stupides et
suicidaires.
25 Avril 569
Océan Atlantique
Flotte amirale hégémonienne
A bord de l’Atlantis
qu’étrange de voir à bord de l’Atlantis des officiers de ce pays que tout le monde considérait
comme l’ennemi héréditaire des hégémoniens.
Les délégués de la Ligue s'inclinèrent brièvement et, sans perdre plus de temps, leur
porte-parole fit un résumé rapide de la situation.
- La province de Parasema est tombée et celle de Carnégie connaît de sérieuses
difficultés, ce qui fait courir un réel péril à votre cité-frontière de Rauxe. L’ennemi a également
pu faire débarquer des troupes en surface et menace directement nos installations
industrielles. D’après nos services de renseignement, les coralliens prépareraient une vaste
offensive sur les terres émergées d’Amérique du Nord. Leur objectif n’est autre que le centre
spatial. Ils veulent couper les vivres à l’Alliance Orbitale.
- Qui a commencé à bombarder l’Australie, précisa un officier hégémonien.
- Sans grand résultat, malheureusement, ajouta le délégué de la Ligue. Il semble que les
coralliens disposent de batteries anti-missiles très performantes et de puissants boucliers anti-
bombardements. Les satellites militaires situés en orbite basse ont presque tous été détruits
au-dessus de l’Australie et toute frappe nucléaire est impossible. Cependant…
Le délégué marqua un temps d’arrêt en regardant les hégémoniens les uns après les
autres.
- L’Empire du Corail tire toute sa puissance d’Oracle et, tant que nous ne parviendrons
pas à neutraliser le dépôt, l’ennemi disposera d’arsenaux capables de produire des navires de
combat beaucoup plus rapidement que nous, sans parler des merveilles technologiques qui s’y
trouvent. Le seul espoir que nous ayons de contrecarrer les plans des coralliens est de détruire
Oracle...
- Détruire Oracle ? s'effara, incrédule, un des officiers hégémoniens. Détruire tous les
secrets qu’il renferme ?
- Je ne vois aucune autre solution, répondit le représentant de la Ligue. Avec Oracle,
notre ennemi commun dispose d’un potentiel militaire contre lequel il est vain de vouloir lutter.
Il nous faut renoncer aux merveilles d’Oracle si nous voulons espérer survivre.
- Imaginons que nous acceptions votre point de vue, reprit l’officier hégémonien,
comment diable parvenir à détruire une base aussi gigantesque ?
Le représentant de la Ligue fit un signe à son aide de camp qui posa devant lui une petite
mallette. Une image holographique d’un immense complexe apparut au-dessus lorsqu'il
l'ouvrit.
- Ce document a été découvert il y a plusieurs années dans un petit dépôt Généticien.
Nous pensons qu’il a été réalisé à l’époque de la guerre entre les Généticiens et l’Alliance Azur.
Oracle est constitué de quatre arsenaux entièrement automatisés, reliés à une base centrale
qui leur fournit la quantité colossale d’énergie dont ils ont besoin pour fonctionner. Cette base
est située sous les Monts Macdonnell, à l’abri du bouclier atmosphérique. La base s’enfonce à
plusieurs centaines de mètres sous terre et commande d’énormes dispositifs de collecte et
d’accumulation d’énergie installés au plus profond des entrailles de la terre. Ces dispositifs
utilisent une réserve d’énergie inépuisable: le noyau terrestre. Notre plan consiste à dépêcher
sur place un commando d'hommes bien entraînés afin de détruire le cœur du complexe et de
provoquer une réaction en chaîne qui anéantira Oracle.
Les hégémoniens se regardèrent, incrédules. Le Haut-Amiral était songeur. Une telle
entreprise lui paraissait totalement insensée.
- Comment voulez-vous envoyer des hommes là-bas ? dit-il. Tous nos commandos ont
échoué. Il nous est impossible d’approcher des Monts Macdonnell, que ce soit par voie
aérienne ou par voie terrestre. Pour réussir, il faudrait faire débarquer en Australie une armée
d’invasion, ce qui est totalement impossible. Et, quand bien même nous réussirions, comment
un petit groupe de commandos pourrait-il parvenir à pénétrer dans les installations
souterraines pour détruire la base ?
- Les plans découverts dans le dépôt Généticien étaient certainement destinés à préparer
une attaque contre Oracle. Ils nous ont permis de déceler le point faible du complexe. Les
hommes n’auront pas besoin d’y entrer. Leur mission serait de détruire les installations
antimissiles, en surface. Une fois ceci accompli les satellites de l’Alliance Orbitale pourront
procéder à une frappe grâce à des missiles thermonucléaires à têtes multiples, conçus pour
atteindre des cibles profondément enfouies.
- Des missiles gigognes ? demanda un officier.
- Effectivement, confirma l’agent de la Ligue. Quatre têtes nucléaires de trente
mégatonnes frappant le même point à quelques secondes d’intervalle. Couplées à des
*****
Tous les équipages des navires se rendant sur Cerberea, la capitale de la nation-
mercenaire de Légion située le long de la côte ouest de l’Amérique du Nord, étaient depuis
longtemps habitués à la vue impressionnante des centaines de navires de guerre de toutes
nations et de toutes obédiences gravitant autour des principales installations. Diplomates,
pirates, contrebandiers, représentants de grandes sociétés, tout le monde venait sur Cerberea
pour engager des troupes mercenaires, que ce soient celles de Légion ou d’autres. L’Amiral
Valérius, le chef incontesté de cette organisation, se voulait d’une totale neutralité et avait
ouvert ses portes à tous ceux qui le désiraient. Sur Cerberea, aucun conflit n’était toléré, tous
y avaient les mêmes droits et les mêmes devoirs.
Mais, en ces temps troublés, il était assez étrange d’apercevoir un bâtiment diplomatique
de la République du Corail côtoyer des navires hégémoniens ou ceux de la Ligue. Pourtant ce
n’était pas ça que remarquaient en premier les nouveaux arrivants mais plutôt l’énorme masse
du vaisseau sous-marin le plus célèbre au monde : l’Argonaute.
De mémoire de mercenaire, jamais le corsaire Telkran Raljik ne s’était rendu sur
Cerberea bien qu'on raconte que Valérius le connaissait bien.
Kmar, encadré de ses gardes du corps, se frayait un chemin à travers la foule de
représentants et de mercenaires qui se pressait dans la zone commerciale de la station. Depuis
le début du conflit, jamais Cerberea n’avait connu une telle activité. Les contrats se
négociaient à prix d’or. On faisait affaire dans les bars, dans les salles prévues à cet effet et
même dans les coursives quand on manquait de place. Le nouveau capitaine de l’Argonaute
venait également recruter des hommes mais pas n’importe lesquels. Il lui fallait les meilleurs, il
lui fallait Légion.
Il arriva au centre du complexe qui abritait les bureaux de Valérius. C’était un grand
édifice circulaire bordé de statues impressionnantes représentant des guerriers antiques.
Valérius les avait fait ramener d’un site englouti en mer Méditerranée. Les membres des
services de sécurité gardant l’accès du saint des saints de l’organisation mercenaire n’avaient
rien d’enfants de chœur et ils n’étaient pas hommes à se laisser impressionner. Pourtant,
quand Kmar et ses hommes se présentèrent, ils les firent entrer sans poser de questions et
sans prendre la peine de leur retirer leurs armes.
L’antichambre donnant sur les appartements de Valérius était plus vaste que la plupart
des salons diplomatiques. Tout y était prévu pour le confort des hôtes de marque. Un bar, des
divans, de quoi manger et des femmes d’une rare beauté pour faire le service. Mais Kmar ne
prêta aucune attention à tout ce luxe. D'un geste de la main, il renvoya la servante qui
s’approchait de lui et préféra rester debout face à la porte donnant sur le bureau du maître des
lieux.
Il n’attendit pas plus de quelques minutes avant que les battants ne s’ouvrent et cèdent
la place à deux officiers de la République du Corail. Kmar fronça les sourcils tandis que ses
gardes du corps dégainaient leurs armes pour mettre en joue ces représentants de l’ennemi.
- Du calme, dit une voix provenant de derrière les émissaires de Conscience.
Kmar fit un signe à ses gardes qui rengainèrent leurs armes. Les agents du Corail se
détendirent et quittèrent la salle sans perdre de temps.
- Je vous rappelle, messieurs, que vous êtes dans une zone neutre et que toute personne
se trouvant sur ma station est sous ma protection.
Valérius apparut sur le pas de la porte et fit signe à Kmar d’entrer.
- Il faut excuser mes hommes, répondit le capitaine de l’Argonaute. Ces dernières
semaines ont été quelque peu tendues.
Le bureau de Valérius était à l’image de l’antichambre mais en beaucoup plus grand et en
plus luxueux. Kmar s’installa confortablement dans un fauteuil de cuir tandis que le maître de
Légion faisait de même derrière son bureau. Une servante lui offrit du vin et un cigare puis
quitta la salle.
Valérius était un vieux loup de mer d’une soixantaine d’années. Avec ses courts cheveux
grisonnants, ses cicatrices et son bandeau sur l’œil gauche, il évoquait plus un pirate qu’un
homme d’affaires.
- J’ai besoin de tes hommes, dit Kmar sans perdre de temps en vains discours. Il me faut
toute ta légion pour repousser la flotte républicaine du Cap Horn.
Valérius se saisit d’un cigare et se cala dans son fauteuil.
- Et les républicains veulent ma légion pour établir un ordre nouveau, la Ligue veut mes
troupes pour repousser la flotte du Pacifique tandis que le hégémoniens sont prêts à me
couvrir d’or pour renforcer leurs flottes de l’Atlantique. Je ne parle même pas des polariens qui
veulent que j’assure la protection de leur frontière sud et des dizaines de petites nations qui
sont prêtes à me donner tout ce qu’elles possèdent. Que m’offres-tu, toi ?
- Je n’ai rien à te proposer. Les républicains ont détruit la plupart de nos installations. Il
ne nous reste que notre base de Bellingshausen mais elle ne résistera pas à l’assaut des
troupes de Conscience.
- C’est bien maigre comme proposition et bien inférieure aux autres offres. Les
républicains sont généreux…
- Si tu traites avec ces gens-là, ils te détruiront. Un jour ou l’autre, ils se débarrasseront
de toi. Tu ne peux plus rester neutre dans cette affaire, Valérius. Soit tu acceptes la
domination sans partage de Conscience, soit tu te bats contre elle.
- C’est bien ce que j’ai l’intention de faire, rassure-toi. Les deux émissaires que tu as
croisés ne faisaient pas partie de l’Etat-major de Conscience mais des troupes libres de la
République. D’ailleurs, ce nouvel « Empire du Corail » n’a pas daigné solliciter mon aide… on
m’a fait parvenir un ultimatum. Le choix était clair, placer mes troupes sous le commandement
corallien ou mourir. Quatre-vingt-huit de mes meilleurs hommes ont été tués quand ils ont
tenté de quitter la République où ils étaient sous contrat. Légion est à toi Kmar.
- J’ai besoin d’une autre information. Où se trouve Telkran ?
Valérius fit la grimace. Il se leva et se planta devant un vieux tableau tout délavé et
abîmé.
- Telkran ne veut pas être retrouvé… et tu sais pourquoi.
- Il est le seul à pouvoir commander les navires de l’Alliance Azur et nous en avons
désespérément besoin contre Conscience.
- Tu sais ce qui peut se passer si tu redonnes le commandement de l’Argonaute à
Telkran ? Avons-nous le droit de courir le risque de laisser à la barre d’un des plus puissants
navires de guerre sous-marins un fou rongé de haine et de douleur ? Telkran, lui, estime que
c’est trop dangereux.
- Ce qui est dangereux pour l’instant, répondit Kmar, c’est de laisser Conscience balayer
tout sur son passage. Si nous ne faisons pas tout ce qui est en notre pouvoir pour contrer les
plans des républicains, le monde n’aura plus jamais à craindre Telkran Raljik car il ne restera
plus grand-chose de ce monde.
Valérius baissa la tête.
- Il est sur Carion !
Kmar resta bouche bée.
- Sur la station des pestiférés ?
- Comme la communauté était placée en quarantaine par les Veilleurs, il pensait qu’il ne
pourrait jamais en sortir vivant. Le problème, c’est que plus personne ne surveille la station et
qu’on y aurait même aperçu des pirates de la Confrérie des Pestiférés.
*****
*****
Seuil de Rockall
Cité neutre d’Equinoxe
Assise sur le bord du lit, Lana ne leva pas la tête quand Silverg entra dans la chambre.
Elle se sentait désemparée. Tout son univers s'était écroulé autour d'elle et elle ne savait plus
qui elle était.
- Qu'est-ce que les médecins ont dit ? demanda l'officier Veilleur.
Lana s'enfouit la tête dans les mains et se mit à pleurer. Silverg s'assit à côté d'elle et la
prit dans ses bras.
- Ils ont dit que ça dépassait leurs compétences, parvint à bredouiller la jeune femme
entre deux sanglots. Ils ont dit qu'ils n'avaient jamais vu ça de leur vie et que quelqu'un, sur
une station spatiale, avait dû modifier mon organisme.
Elle parvint à se reprendre. Elle se redressa et essuya ses larmes.
- Ils m'ont parlé de cellules modifiées, de réseau moléculaire d'une incroyable
complexité, de nano-sondes et d'autres choses auxquelles je n'ai rien compris. J'en ai entendu
murmurer que j'étais plus une machine qu'un être humain !
Silverg ne savait pas quoi dire pour la réconforter. Sernea lui avait raconté ce qui s'était
passé avec les agents de Fragment. Il ne faisait aucun doute que Lana était bien plus qu'un
CHAPITRE 2
Le premier contact entre les humains et les foreurs fut le résultat des efforts d’une
célèbre rebelle hégémonienne : Telma Tiltane. Elle fut invitée au cœur d’une de leurs grandes
cités souterraines et découvrit que leur civilisation ne se limitait pas à quelques tribus de
créatures sauvages. Elle s’aperçut aussi qu'humains et foreurs avaient beaucoup plus en
commun qu’on ne le pensait.
2 Mai 569
Ancienne Australie
Monts Macdonnell
A « vol d’oiseau », la distance entre les contreforts des Monts Macdonnel et la base
Oracle n’excédait pas une centaine de kilomètres, distance qui, en temps normal, aurait pu
être parcourue en une dizaine de jours. Mais, sous terre, la progression était beaucoup plus
lente et surtout il n’y avait pas de passage menant directement à Oracle. Il fallait
constamment faire des détours, s’enfoncer de plusieurs centaines de mètres puis remonter.
Certains passages étaient tellement difficiles à franchir que cela prenait des heures pour
parcourir quelques dizaines de mètres. Les seuls qui semblaient à l’aise dans ce dédale
souterrain étaient les quatre foreurs qui accompagnaient Travis, Meya, Racken, les six
commandos hégémoniens ainsi que le général Vesten et ses hommes.
Le chef des foreurs, Soltgar, marchait en tête de l’expédition et, malgré sa masse
impressionnante, il se déplaçait avec une étonnante agilité. Travis n’avait jamais vu d’aussi
près un des membres de cette mystérieuse race souterraine. Jusqu’alors, il les avait toujours
considérés comme des monstres sans cervelle, des bêtes assoiffées de sang qui ne songeaient
qu’à exterminer la race humaine. Aujourd’hui, il découvrait en Soltgar un individu jovial, cultivé
et bien plus sensible qu’il ne l’aurait imaginé. Quand le groupe s’arrêtait pour faire une pause
de quelques heures, le foreur se montrait attentionné comme un père enseignant à de jeunes
enfants l’art de survivre dans ce milieu hostile. Il semblait d’ailleurs évident que ces êtres
considéraient les humains qui les accompagnaient comme des créatures fragiles qui, sans leur
protection, ne feraient pas de vieux os dans leur royaume. Ils n’avaient pas tout à fait tort.
Soltgar leur avait évité tellement de dangers dus à la nature elle-même ou à de redoutables
prédateurs, que, sans lui, il aurait été impossible d’atteindre Oracle. C’est dire qu’au moindre
signe de nervosité de sa part, tout le monde craignait le pire. Or, justement, depuis quelque
temps Soltgar se montrait nerveux.
Toute l’équipe venait de pénétrer dans une vaste caverne dont on ne pouvait distinguer
les contours malgré l’éclairage de leurs lampes. Une voûte d’un peu moins de quatre mètres de
haut, une forêt de stalactites et de stalagmites à perte de vue et d’inquiétants échos rendaient
cet endroit particulièrement angoissant. Les membres de l’expédition jetaient tous des regards
inquiets dans toutes les directions pour tenter de percer les ténèbres et d’y déceler un danger
potentiel. Les foreurs, eux-mêmes, ne semblaient pas apprécier du tout cet environnement.
Leur pouvoir de détection par écho-sonar était partiellement neutralisé par les nombreux
obstacles que constituaient les formations calcaires.
Soudain Soltgar s’immobilisa et, d'un signe de la main, enjoignit ses compagnons d’en
faire autant. Son énorme main se crispa sur la poignée de la masse gigantesque qu’il portait à
la ceinture. Il semblait flairer l’atmosphère. Le silence de mort qui régnait ici était presque
oppressant et chacun n’entendait que le bruit de son propre cœur qui battait de plus en plus
fort. Puis on perçut le son d’un ruissellement d’eau sur la pierre et d’une chose raclant la
surface lisse de la roche.
Les membres du groupe n’eurent pas besoin que les foreurs leur fassent un dessin. Ils se
mirent en cercle et dégainèrent leurs armes. Soltgar fit signe au commando hégémonien
équipé du lance-flammes et lui désigna une direction. Le soldat hocha la tête et libéra un jet
ardent vers le rideau de ténèbres que lui montrait le foreur.
La langue de feu se déversa comme un torrent, enflammant tout sur son passage. Et
c’est alors qu’ils découvrirent ce qui glissait dans leur direction. C’était énorme… une sorte de
masse grouillante de tentacules et de gueules monstrueuses qui se tordaient dans tous les
sens et qui s’étalaient sur des dizaines de mètres. Le feu ne semblait pas trop faire souffrir la
chose mais la lumière l'incommodait manifestement. Ses monstrueuses bouches jaillirent de
son corps et s’élancèrent vers ses agresseurs tandis que ses tentacules s’agrippaient aux
formations calcaires pour se propulser en avant. L’horreur se traînait vers ses proies.
- Fuyez ! hurla Soltgar avant d’abattre sa masse sur une gueule qui plongeait vers lui.
Un des hommes de Vesten n’eut pas le temps de réagir. Une mâchoire lui engloutit toute
la tête. Il fut arraché du sol comme une vulgaire poupée et entraîné vers l’immonde masse par
le tentacule qui se rétractait.
- Impossible de lutter contre ça ! cria Soltgar.
Ce fut comme un signal pour tous les membres du groupe qui se mirent à courir droit
devant eux sans savoir où ils allaient. Ceux qui osaient se retourner pour lâcher une rafale
d’arme automatique ou un trait de feu voyaient les appendices monstrueux de la chose se
détendre dans leur direction comme des serpents. Ils abandonnèrent très vite l’idée de venir à
bout de ce monstre grotesque. Quand ils détruisaient une tête, dix prenaient sa place.
Soltgar courait en tête pour essayer de repérer un passage que la créature ne pourrait
emprunter. Il réussit à découvrir une étroite corniche qui longeait un précipice. C’était leur seul
espoir. Jamais une chose de cette taille ne pourrait les y suivre. Il s’engagea sur l’étroite bande
de pierre et hurla aux autres de l’y rejoindre. Un par un les membres de l’expédition réussirent
à gagner l’abri de fortune malgré la confusion et l’affolement général, malgré le vacarme
assourdissant des hurlements de la bête et le manque d’éclairage. Le groupe resta un long
moment silencieux. Chacun s’appliquait à rejoindre l’autre côté du précipice en faisant
attention de ne pas glisser. Les cris rageurs du monstre avaient doublé d’intensité et on
n’entendait plus rien d’autre dans la caverne.
Tandis que les foreurs inspectaient le côté du précipice qu'ils avaient enfin atteint pour
s’assurer qu’il n’y avait plus de danger, les autres membres de l’expédition se laissèrent
tomber à terre pour reprendre leur souffle. Seul, le chef des commandos hégémoniens restait
debout, le regard rivé sur la corniche.
- Fédrick ? répétait-il dans son communicateur. Fédrick, réponds !
Vesten se leva pour aller le rejoindre. Le visage d’ordinaire impassible de Sanadack
trahissait maintenant une grande inquiétude.
- Un problème ? demanda Vesten.
- Un de mes hommes manque à l’appel, répondit sèchement le commando.
- La chose l’a peut-être eu, déplora Vesten. Elle a dévoré quatre des miens.
L’hégémonien secoua négativement la tête.
- Il m’a signalé par communicateur qu’il s’était engagé sur la corniche. La créature
n’aurait pas pu l’attraper à cet endroit.
Tous les membres de l’expédition s’étaient maintenant relevés pour s’approcher des deux
hommes.
- Il a peut-être glissé ? souffla Travis.
Le chef des commandos se contenta de lui lancer un regard noir sans autre commentaire.
Travis se rendit compte de la stupidité de cette supposition. Un commando surentraîné ne
glissait pas, surtout s’il était équipé d’une armure de combat dotée d’un stabilisateur.
- Je vais aller voir ce qui s’est passé, se contenta de dire Sanadack.
- Nous vous attendrons ici, ajouta Vesten.
Sanadack et deux de ses hommes disparurent dans les ténèbres. Le reste de l’équipe
resta silencieux mais certains regards furent échangés, des regards emplis de méfiance.
Une heure plus tard, les hégémoniens rejoignirent enfin le campement de fortune.
Sanadack ne prononça pas une parole mais l'un de ses hommes renseigna les autres. Ils
n’avaient rien trouvé, pas un seul indice, et il leur avait été impossible de descendre le long de
la fosse pour savoir si le disparu était « tombé ».
Dès que les foreurs furent revenus le petit groupe se remit en marche sans un mot. Les
hégémoniens dévisageaient Travis mais ce dernier ne semblait pas y prêter la moindre
attention. Il réfléchissait. Il essayait de se rappeler quelles personnes se trouvaient près de
l’hégémonien disparu quand ils avaient fui la créature.
*****
Conscience souriait. Les paupières closes, elle regardait par les yeux de quelqu’un
d’autre. Elle voyait une corniche, elle percevait la confusion, elle sentait la peur. Il y avait
derrière elle un de ces mystérieux commandos hégémoniens. Un homme que son hôte n’avait
pas cessé de surveiller car il y avait là une opportunité à saisir pour se débarrasser d’un des
ces gêneurs. Il s’était engagé sur la corniche et s’était retourné pour tirer sur le monstre des
profondeurs. Il tournait le dos à l'hôte de Conscience ce qui lui ôtait toute chance de voir venir
l’attaque. Une main lui arracha son communicateur de la tête tandis que l'autre le poussait
dans le vide. Le commando tenta bien de reprendre son équilibre grâce à ses stabilisateurs
mais un violent coup de pied dans la poitrine lui ôta cet espoir. Conscience souriait. Elle était
satisfaite de son esclave.
*****
Tout avait pourtant bien commencé ! Entre deux assauts des gardes coralliens, Varag
déversait un torrent d’injures destinées aux troupes de Conscience, à ses camarades, à lui-
même et à la vie en général. Il leur avait fallu plus de trois semaines de patience avant de
pouvoir mettre en œuvre leur plan d’évasion, trois semaines pour se retrouver bêtement
coincés dans les mines.
Ce qui, à l'origine paraissait le plus difficile, c'est-à-dire réussir à mettre la main sur un
écho-sondeur, n’avait pas vraiment posé de problème. Les insurgés avaient profité d’une
inspection des mines pour provoquer une bagarre entre pirates. Dans la confusion qui avait
suivi, un technicien avait réussi à récupérer les informations nécessaires sur la cartographie
des souterrains. N’ayant pas le temps d’étudier les relevés sur place, il avait eu l’excellente
idée de les transférer dans un robot de forage.
La bagarre fut sévèrement réprimée et coûta la vie à quatre pirates. Leurs corps
pourrissaient encore à l’extérieur des camps de prisonniers, accrochés à des gibets, pour
l’exemple. Plusieurs autres furent enfermés dans des fosses pendant plus d’une semaine avant
d’être réaffectés aux mines. Quand la situation se fut quelque peu apaisée, Varag et ses
compagnons purent, à loisir, consulter les données enregistrées par le robot. Repérer un
passage menant vers les profondeurs demanda plusieurs jours, reprogrammer le robot pour
qu’il fore dans cette direction ne prit que quelques minutes mais modifier les informations de
l’écho-sondeur pour qu’il détecte un filon là où il n’y en avait pas exigea beaucoup de patience,
deux semaines de patience.
Et c’est là que fut commise l’erreur ! En entrant ses propres informations dans l’écho-
sondeur, le technicien chargé de l’opération avait cru judicieux d’indiquer que, non seulement il
y avait un filon là où il n’y en avait pas, mais qu’en plus ce filon était particulièrement riche.
Pendant quelques jours, les équipes de forage travaillèrent à cet endroit mais, comme aucun
minerai n'en fut extrait, le centre de gestion des coralliens nota une brusque baisse de
rendement dans la mine alors que cette production aurait dû être nettement améliorée étant
donné la qualité du filon.
Le jour même où le robot de forage termina son ouvrage et ouvrit le passage vers les
profondeurs, une escouade d’une vingtaine de gardes coralliens fut dépêchée sur les lieux pour
savoir ce qui se passait
Varag avait senti le désespoir le submerger quand il avait vu arriver les soldats. Il fut
surpris alors même qu’il dirigeait l’évasion avec les autres prisonniers. L’officier corallien
comprit assez vite la situation, Varag aussi… Les corps de ses amis et le sien seraient bientôt
exposés sur des gibets.
Ils ne pouvaient pas faire grand-chose pour échapper à ce triste sort. Les soldats les
tenaient en joue.
C’est le technicien qui avait involontairement tout fait rater qui les tira de ce mauvais
pas. Après tout, il n’avait pas que de mauvaises idées songea Varag en y repensant par la
suite. Sa mission accomplie, quand le robot de forage remonta des profondeurs, il fut
royalement ignoré par les coralliens. Ils avaient l’habitude de ses énormes machines. Par
contre, ils ne s'attendaient pas à ce qui allait se passer ensuite.
Le technicien se mit à insulter les gardes. Ces derniers, très subtils, répondirent à coup
de crosse. Cela parut fortement déplaire au robot de forage dont la nouvelle programmation
comportait un ordre assez spécial : protéger le technicien !
L’énorme machine de métal déploya un bras articulé pourvu d’un disque de forage et
pulvérisa la première sentinelle. Un autre bras mécanique balaya les gardes à proximité. Les
pirates réagirent sans perdre une seconde. Kyle ramassa une arme, Varag souleva de terre le
corallien qui se trouvait devant lui et lui écrasa le crâne contre la roche tandis que Pencock
brisait la nuque d’un autre adversaire. Tous les autres prisonniers agirent comme un seul
homme. Le combat fut terminé en quelques secondes.
L’évasion discrète s’était transformée en révolte armée qui gagna bientôt toute la mine.
Les gardes furent exécutés et les prisonniers se dotèrent d'un maximum de fusils et de
pistolets. On bloqua le monte-charge permettant d’accéder aux souterrains avant que les
insurgés ne se précipitent vers les profondeurs pour découvrir que le passage qu’ils avaient
repéré n’était qu’un cul de sac pourvu, ô ironie du sort, d’un riche filon de minerai.
La suite n’avait été qu’une succession de catastrophes. Les coralliens avaient désactivé à
distance tous les robots de forage. Les pirates se retrouvaient pris au piège comme des rats.
Ils n’avaient plus qu’à mourir de faim dans leur trou.
L’autre solution consistait à tenter une sortie. Mais il fallait faire vite car, sinon, ils
seraient mis en pièce par les blindés coralliens qui ne tarderaient pas à être déployés en
surface.
Varag, à la tête d’une cinquantaine d’insurgés, avait donc organisé la résistance sur le
petit plateau dominant la plaine. L’endroit serait facilement défendable pendant quelque
temps, jusqu’à ce qu’ils n’aient plus de munitions.
Tout en maudissant toute la création, Varag réfléchissait à un moyen de s’en sortir. Il
trouvait déjà miraculeux qu’ils soient encore en vie et que les avions coralliens ne les aient pas
pulvérisés. Mais les chasseurs avaient apparemment autre chose à faire. Depuis le début de la
matinée, ils ne cessaient de partir en mission, ne revenant que pour refaire le plein de
carburant et de munitions. Quelle que soit la raison qui les retenait ailleurs, elle devait être
beaucoup plus importante qu’une petite rébellion dans une mine. Et Varag s’en félicitait.
Kyle lui fit remarquer deux blindés légers qui progressaient sur la petite piste accédant à
la mine. Le pirate fit signe à l'un de ses hommes retranché derrière un talus. Ce dernier
s’approcha avec des explosifs.
- Fais sauter la route, lui intima Varag. C’est le seul moyen d’arrêter ces trucs-là !
Sans répondre, l’individu se mit à ramper vers son objectif. Pendant ce temps, le
technicien qui avait modifié le robot d’extraction venait d'émerger de la plate-forme de la mine
et accourait à toutes jambes vers la position de Varag. Alors qu’un des blindés lâchait une
rafale dans sa direction, il se jeta à terre et s’étala de tout son long aux pieds de l’imposant
pirate.
- J’ai une bonne nouvelle, dit-il en essayant de reprendre son souffle. J’ai…
Une explosion sourde lui coupa la parole. De la terre se mit à pleuvoir sur les mutins et
quelque chose qui avait certainement dû être une jambe.
- Merde ! dit un pirate. Ils ont fait sauter nos explosifs... et Stilus avec.
- Et la piste ? demanda Varag.
- Intacte.
- Ta nouvelle a intérêt à être sacrément bonne, lança Varag au technicien.
- En démontant les autres robots et en bidouillant le système de contrôle à distance, j’ai
réussi à réactiver notre robot de forage.
Varag le regarda avec de grands yeux.
- Il a repéré une cavité à six cents mètres au-dessous du filon le plus profond de la mine.
On peut certainement se faire la belle par là.
- De toute manière, on n’a plus le choix, conclut Varag en se relevant.
Il fit signe aux prisonniers de se regrouper sur la plate-forme tout en courant dans cette
direction. Kyle le suivait de près, le technicien ne le lâchait pas d’une semelle.
CHAPITRE 3
Les guerres sous-marines sont généralement assez complexes. Se battre contre les
vaisseaux ennemis n’est pas le plus difficile. Par contre, s’emparer des ressources adverses est
beaucoup plus délicat. Pour n’importe qui, il serait aisé de détruire les stations sous-marines.
Jusqu’à la Grande Guerre, s'emparer des stations intactes était une priorité. Mais ce qui a
caractérisé l’affrontement avec les coralliens, c’est la volonté de ces derniers de détruire les
installations ennemies, surtout les usines et les centres de recherche. Cela compliqua
fortement la tâche des troupes luttant contre Conscience puisqu’elles devaient également
assurer la protection des zones peuplées.
3 Mai 569
Dorsale du Pacifique oriental
Station Carion
- 335 mètres
Kmar avait préféré ne pas déclencher un conflit inutile avec d’éventuels pirates présents
sur Carion. Il avait donc embarqué à bord d’une petite navette et laissé l’Argonaute à quelques
milles nautiques. Si la Confrérie des Pestiférés s’était emparé de la station, les choses
risquaient de se compliquer. Dirigée par Le Lépreux, cette organisation était constituée de
forbans cruels, atteints pour la plupart de maladies incurables. On racontait sur eux des choses
atroces, particulièrement à propos de la manière dont ils traitaient leurs victimes. Quant au
Lépreux, on avait affaire à un homme rongé par la haine et le désir de vengeance, un fou
sanguinaire doublé d'un redoutable capitaine.
Kmar ne put s’empêcher de pousser un soupir de soulagement quand l’équipage de la
navette lui signala l’absence du Fléau, le croiseur de classe Neptune du Lépreux. Il n’y avait
autour des deux petits complexes sous-marins que deux frégates non identifiées, amarrées
aux docks extérieurs.
L’approche de la navette ne provoqua aucune réaction. Elle accosta le long d’un des longs
tunnels externes qui donnaient au complexe principal de la base une allure de pieuvre aux
tentacules étalés. Avant de débarquer, Kmar et quatre de ses hommes s’injectèrent des
produits destinés à renforcer leurs défenses contre les virus puis ils enfilèrent des
combinaisons isolantes. Deux précautions valaient mieux qu’une dans ce genre d’endroit.
Derrière le sas s'étirait un long tunnel coupé à intervalles réguliers par des portes
massives et des salles de décontamination. Entrer était assez rapide mais Kmar imaginait la
longue procédure de sortie. On pouvait apercevoir sur les murs les orifices noircis des
incinérateurs qui, le corsaire l’espérait, avaient été désactivés depuis le départ des Veilleurs.
Au bout du tunnel, un panneau sur le dernier sas avertissait le visiteur qu’il allait entrer
dans une zone contaminée dont il ne pourrait plus jamais sortir sous peine d’être brûlé vif.
Kmar appuya sur la commande d’ouverture du sas. Ce qu’il y découvrit lui fit froid dans le dos.
Le complexe principal n'était qu'un énorme dôme dont la base faisait plusieurs centaines
de mètres de diamètre. On pouvait y compter neuf niveaux s’enfonçant en cercles
concentriques, le plus élevé étant celui où débouchaient les tunnels d’accès. Kmar jeta un coup
d'oeil vers les étages inférieurs. Il en eut presque le vertige.
Des centaines de gens vivaient ici sans disposer d’aucune installation décente. On aurait
dit une station de réfugiés. La plupart étaient installés à même le sol sur des couvertures
miteuses. D’autres s’étaient installés dans les rares bâtiments préfabriqués de la base. Seuls
les sanitaires, à chaque étage, étaient à peu près en bon état.
L’éclairage était précaire, la plupart des systèmes étant en panne. Dans la pénombre, les
corsaires ne distinguaient qu’une foule de silhouettes courbées, traînant leur misère. Leur
arrivée tira de leur torpeur les miséreux qui étaient près du sas. Ils se levèrent, telle une
armée de zombies pour examiner d’un peu plus près les nouveaux venus. Kmar ne pouvait voir
leur visage dissimulé par des capuchons crasseux mais ces êtres lui inspiraient une terreur
indéfinissable. Il porta la main à son mousquet, ce qui suffit à calmer les pestiférés.
Les corsaires avancèrent sans perdre de vue les fantômes qui hantaient cette station
maudite. Mais le capitaine de l’Argonaute tentait également de reconnaître Telkran en l’un
d’eux. Il essayait aussi de repérer des pirates. Les deux frégates à quai devaient bien
appartenir à quelqu’un et il doutait fortement qu’un de ces misérables ait jamais mis les pieds
sur un navire de combat.
Ils empruntèrent les rampes permettant d’accéder aux niveaux inférieurs. A chaque fois
qu’ils arrivaient à un étage, il leur fallait se montrer menaçants pour faire reculer les mutants
les plus téméraires. Carion était véritablement un enfer. Kmar supportait difficilement les
terribles visions d’horreur qu’offrait cette station. Il s'attarda un long moment devant une
femme décharnée qui serrait dans ses bras un bébé mort depuis quelque temps et qui le
suppliait de l’aider. Les pustules qui ravageaient son corps devaient la faire horriblement
souffrir. Le capitaine de l’Argonaute eut l'envie fugitive d’anéantir cette base, de mettre un
terme aux souffrances de tous ces êtres.
La femme se serra contre sa jambe… Kmar la repoussa doucement en se baissant vers
elle. Il croisa alors son regard et sentit sa gorge se nouer. Il se releva brusquement pour
s'éloigner à grands pas.
Le niveau le plus bas du dôme abritait une faune différente. Les mutants qui s’y
trouvaient étaient moins nombreux, en meilleure santé et, surtout, ils étaient armés. On y
trouvait des installations mieux entretenues et un module central gardé par les pirates que
recherchait Kmar. Des caisses de nourriture et des bidons d’eau étaient entreposés un peu
partout. Il nota aussi l'existence de couloirs partant dans toutes les directions vers les sous-
sols de la station.
A l’arrivée des corsaires, plusieurs individus se dirigèrent vers eux, l’arme au poing. Ils
ne se montraient pas menaçants mais plutôt très prudents. L’un d’eux avait la moitié du visage
déformée mais le reste de son corps semblait intact. Il se planta devant Kmar tandis que ses
compagnons formaient un demi-cercle autour des corsaires.
- Z’êtes en zone interdite, les gars, dit l'infirme d’une voix déformée par sa bouche à
moitié tordue.
- Où est ton chef ? se contenta de répondre Kmar sans laisser poindre le moindre indice
susceptible de laisser croire qu’il était impressionné par le comité d’accueil.
Le pirate le regarda des pieds à la tête comme s’il jaugeait le danger que pouvait
représenter cet individu. Son regard s’arrêta un instant sur le mousquet, dont tous les
hommes du célèbre Telkran Raljik étaient équipés.
Le pirate désigna de la tête le module central puis s’écarta. Il avait dû estimer que ces
gaillards-là avaient des crocs et qu’il aurait pu y laisser des plumes.
Alors que la population de Carion vivait dans la plus grande misère, le chef des pirates se
vautrait dans le luxe. Il s’agissait d’un mutant de la Confrérie des Pestiférés, un des lieutenants
du Lépreux. L’individu se nommait Vanhul et ne portait aucun signe visible d’une quelconque
mutation, maladie ou déformation. Pourtant, il ne fallait pas se fier aux apparences. Vanhul
était, de loin, le plus redoutable des individus présents sur Carion. Il faisait partie de ces êtres
capables de s’adapter à n’importe quelle maladie tout en étant extrêmement contagieux. Le
pirate était un véritable bouillon de culture des virus les plus mortels de la création. Son seul
contact suffisait à contaminer quelqu'un en quelques secondes. Généralement, la malheureuse
victime mourait dans d'atroces souffrances en un instant.
Malgré cela, Vanhul était quelqu’un d’assez courtois.
- Soyez les bienvenus sur Carion, dit-il quand Kmar et ses hommes furent entrés dans
ses quartiers.
- J’espère que vous ne venez pas pour la bagarre ou pour réclamer un territoire qui est
nôtre !
- Je viens chercher quelqu’un, répondit Kmar, un individu qui a dû arriver ici il y a environ
un an.
- Oh ! Vous savez, en un an, beaucoup de gens sont arrivés ici. Beaucoup d’autres en
sont repartis d’ailleurs… dans des sacs.
- Je doute que celui-ci soit reparti.
- Ecoutez ! Nous ne sommes là que depuis quelques mois, j’ignore qui vous recherchez et
je m’en fiche. Cherchez tant que vous voudrez ici et dans l’autre station et prenez qui vous
voulez. Tant que vous ne cherchez pas d'ennuis, je n’y vois aucun inconvénient. Maintenant, si
celui ou celle qui vous intéresse n’est pas là, je vous recommande de partir ou de tenter votre
chance dans les bas-fonds !
Il eut un petit rire narquois.
- Vous ne contrôlez pas toute la station ? ironisa Kmar.
- Ce qu’il y a là-dessous, même Le Lépreux n’en veut pas, répondit le pirate.
Kmar remercia son hôte et, avec ses hommes, il quitta la pièce. Sans perdre un instant, il
se dirigea vers l'un des tunnels d’accès conduisant aux niveaux inférieurs. Les pirates qui en
gardaient l’accès eurent un petit sourire en ouvrant tout grand le sas aux corsaires.
- Bonne chance, dit l’un d’eux, et criez quand vous reviendrez, on vous ouvrira !
Les corsaires s’engagèrent dans le couloir. Puis le sas se referma sur eux. De l’autre côté,
Vanhul avait rejoint les gardes.
- Personne ne ressort de là, dit-il. Personne…
*****
- Les porte-avions ont commencé les opérations de diversion, amiral, annonça un officier.
Mais les flottes coralliennes ne tarderont pas à les débusquer et à les couler. Leurs escortes
sont réduites et ne risquent pas de protéger grand-chose.
Viramis en convint. Tout cela faisait partie du plan. Il espérait seulement que le sacrifice
de navires aussi précieux que des porte-avions sous-marins en valait la peine. Mais, pour le
moment, il avait d’autres sujets de préoccupation. L’armada qu’il commandait faisait route en
direction de la plus puissante flotte de Conscience. Cette dernière semait le chaos dans toute
la région en envoyant des escadres de chasse détruire les infrastructures sur la frontière
hégémonienne. Ourgor, ou tout du moins ce qu’il en restait, était tombée entre les mains de
l’ennemi. Quant à Crinéa, Féora et Tanez, leur situation était critique.
Pour compliquer un peu plus les choses, les derniers rapports faisaient état de raids
ennemis sur Keryss, Bermudes, Clemt et Nox, en plein cœur de la nation des Patriarches. On
parlait aussi d’insurrections armées et de dissidence dans de nombreuses provinces. Il fallait à
tout prix mettre un terme à cette campagne de destruction orchestrée par l’ennemi. Telle était
la mission confiée aux forces hégémoniennes.
Le Haut-Amiral, les traits creusés par la fatigue, laissa à ses seconds le commandement
du centre stratégique et se retira dans ses quartiers. L’espace d’un instant, il envisagea de se
rendre sur la passerelle pour prendre des nouvelles de Vira Our, capitaine de l’Atlantis et
confidente du maître de l’Hégémonie. Mais elle devait avoir fort à faire. Il fallait coordonner
l’offensive qui aurait lieu incessamment maintenant. Ce ne serait pas une partie de plaisir.
La cabine du Haut-Amiral était des plus spartiates pour un navire aussi gros que
l’Atlantis. Il n’y avait qu’une couchette, un bureau et une petite table sur laquelle étaient posés
des rafraîchissements. Viramis s’assit sur le lit et se prit la tête à deux mains. Il se surprit
encore une fois à chercher sur sa poitrine une trace de sa blessure mais il n’en trouva aucune.
La science des Patriarches était véritablement extraordinaire. On lui avait tiré une balle à
quelques millimètres du cœur et, quelques semaines après, il n’en gardait aucune cicatrice ! Il
se sentait même mieux qu’avant ! Ce que lui avait fait Cyrull, il l’ignorait. Il espérait
simplement que cela ne cachait pas autre chose qu’aurait omis de lui signaler le Patriarche.
Viramis n’eut aucune difficulté à trouver le sommeil. Quand les sirènes d’alarme le
réveillèrent, il avait l’impression de n’avoir dormi que quelques secondes. Il se leva d’un bond
et ouvrit l’intercom de sa cabine.
- Quelle est la situation ? demanda-t-il.
- La flotte ennemie est sur nos sonscans à 50 milles nautiques, Votre Altesse, lui répondit
l’officier de détection. Nous serons en mesure d’attaquer dans trente minutes.
Le Haut-Amiral ajusta son uniforme froissé avant de quitter sa cabine pour aller rejoindre
son poste. Les choses sérieuses allaient commencer.
Dans le centre stratégique, les officiers s’agitaient en tous sens. Le visage de l’Amiral Ulyr
et celui du Grand Amiral Valastor, capitaine de l’Artémis, apparaissaient sur grands écrans. Ils
commandaient les deux autres flottes prêtes à l’assaut. Viramis se félicitait d’avoir réussi à
ramener Ulyr à la raison. C’était un commandant exceptionnel et son aide ne serait pas
superflue. Quant à Valastor, c’était un individu prétentieux que n’aimait pas le Haut-Amiral
mais il ne pouvait se passer de l’Artémis.
- Nous avons détecté la base mobile de combat, annonça Valastor. Elle est située derrière
la flotte ennemie et, d’après nos relevés, sa puissance de feu égale celle d’une petite flotte. La
détruire sera un tour de force. Elle est sous le commandement d’un certain Néméros qui est
loin d’être un incompétent.
- Il nous faut coûte que coûte anéantir cette base, répondit Ulyr. Sans son quartier
général mobile, la flotte de Conscience sera vulnérable.
- Mais si nous fonçons tête baissée sur cette station de combat, les autres navires feront
tout pour nous tailler en pièces, prévint Viramis.
- Laissez-moi me charger de Néméros, demanda Ulyr. J’en fais mon affaire. C’est un
homme que je connais bien. Je suis persuadé qu’avec le soutien de l’Artémis et de l’amiral
Valastor, je peux le vaincre.
Viramis considéra la situation. Il accepta en espérant qu’Ulyr savait ce qu’il faisait.
- Vous avez carte blanche, Ulyr, et nous ferons tout pour vous frayer un chemin au sein
de la flotte ennemie. Bonne chance à tous et que les Patriarches soient avec nous.
*****
Alliance Orbitale
La plupart des hommes qui attendaient d’être largués à bord de capsules de saut
expérimentales, dans des armures de combat tout aussi expérimentales n’auraient jamais
imaginé une semaine auparavant qu'ils se porteraient volontaires pour une mission suicide. Car
c’est bien de cela qu'il s’agissait : un véritable suicide. Pourtant, quand on avait demandé des
volontaires pour cette mission, tous ceux qui s’entraînaient depuis des mois à utiliser ce
nouveau matériel avaient fait un pas en avant.
Ils attendaient donc, serrés comme des sardines dans les capsules de saut transportées
par les navettes, d’être largués sur le territoire de la République Corallienne, sans savoir si
lesdites capsules allaient fonctionner et ignorant complètement si leurs armures de combat
n’allaient pas tomber en panne dès qu’elles auraient touché le sol.
S’ils survivaient au saut, il leur faudrait affronter les troupes coralliennes tout en
essayant de détruire les systèmes antimissiles de la base ennemie. Et, s’ils réussissaient, il
était peu probable qu’ils puissent s'exfiltrer avant l’attaque nucléaire. Bref, leurs chances de
survie étaient presque nulles.
Et pourtant, tous ces hommes n’avaient pas hésité une seconde, comme tant d’autres
avant eux dans toutes les guerres qui avaient ravagé l’humanité.
Ils étaient une centaine à partir, aucun n’en reviendraient probablement. Ils avaient donc
fait leurs adieux à leurs proches. Et voilà qu'après la souffrance de la séparation, il leur fallait
affronter l’angoisse de l’inaction, laissant libre cours à leur inquiétude. Les navettes
approchaient de la zone critique, la zone de saut. Pour larguer leurs cocons, les vaisseaux
spatiaux devaient adopter une orbite basse et ils devenaient donc vulnérables aux attaques
des batteries de défense antisatellites.
Les commandos, engoncés dans leurs lourdes armures, priaient pour avoir au moins la
chance d’être éjectés, de mourir en pleine action... de ne pas mourir impuissants. Ils n’avaient
aucun moyen de savoir ce qui se passait à l’extérieur. Leurs pilotes n’entreraient en contact
avec eux qu’une minute avant le largage.
Ils perçurent tout d’abord de légers soubresauts. Les défenses antisatellites entraient en
action. Puis les trépidations se firent plus violentes et, par moments, les commandos avaient
l’impression que les navettes allaient se disloquer.
Le premier engin spatial atteignit son point de largage mais n’eut pas le temps de lancer
ses cocons. Un tir ennemi le coupa en deux. Il explosa en une boule de feu. Un deuxième
engin se positionna et ouvrit ses soutes.
Sur les visières des armures, un compte à rebours s’afficha. Les estomacs se nouèrent,
les muscles se tendirent, les mâchoires se crispèrent. Il y eut un claquement métallique puis
un bruit d’enfer quand la navette ouvrit sa soute pour laisser descendre les cocons. Les
commandos serraient leur harnais tellement fort qu’ils imprimaient l’empreinte de leurs mains
gantées de métal sur les renforts en acier. Le bruit sourd dura quelques secondes qui parurent
une éternité. Puis un autre claquement précéda une sensation de chute vertigineuse.
Les soldats crurent mourir. Certains mouillèrent leurs combinaisons tandis que d’autres
serraient les dents tellement fort que leurs mâchoires devenaient douloureuses.
Un premier choc secoua les capsules quand elles entrèrent dans l’atmosphère basse, puis
un second. Les signaux lumineux des armures égrenaient un autre compte à rebours mais la
plupart des commandos étaient incapables de lire correctement les chiffres à cause des
trépidations. Ils étaient secoués en tous sens. Dans l’un des cocons, un des harnais de
protection céda, projetant une armure de combat sur les autres soldats. Le choc pulvérisa les
casques de protection et deux hommes moururent en une fraction de seconde. L’incident
déstabilisa le cocon qui quitta sa trajectoire et se mit à tourbillonner avant de se désintégrer.
Les autres continuaient leur descente infernale. La chaleur devenait insupportable et,
malgré les systèmes de refroidissement, on avait l’impression de rôtir.
Un groupe eut la désagréable surprise de se rendre compte que son cocon était
défectueux. Le bouclier thermique avait fondu. Sous les pieds des soldats, le métal fut chauffé
à blanc avant de se volatiliser. Le cocon se désintégra instantanément.
Dans le casque des survivants, une alarme leur vrilla les tympans. Les parachutes des
capsules de largage se déployèrent pour freiner la chute vertigineuse des appareils. C’était le
moment critique de l’opération car ils devenaient ainsi des proies extrêmement vulnérables
pour les chasseurs ennemis et pour les défenses anti-aériennes.
Mais il fallait encore attendre. Quelques secondes d’angoisse supplémentaires, quelques
secondes de totale impuissance... une éternité. Enfin arriva le moment de la libération. Les
harnais de protection se rétractèrent automatiquement avant que les cloisons des cocons ne
soient éjectées par des boulons explosifs. Les commandos, largués à deux mille mètres
d’altitude, tombaient comme des pierres. A mille mètres, leurs réacteurs dorsaux
s’allumeraient automatiquement. Tout au moins pour ceux qui avaient la chance d’avoir
survécu jusque-là. Ces derniers virent passer un cocon dont le parachute ne s’était pas ouvert.
Il finit par s’ouvrir tout de même pour libérer sa cargaison mais les malheureux allaient trop
vite. Malgré leurs réacteurs, ils s’écrasèrent et furent réduits en bouillie.
Sur une centaine d’individus, quarante atteignirent l’altitude de mille mètres. Ils
descendaient maintenant, freinés par leurs propulseurs qui, vus du sol, étaient autant de
points brillants se rapprochant inexorablement de la terre.
Ils se posèrent à six kilomètres de l’endroit prévu. Normalement, ils auraient dû toucher
terre dans une petite vallée à quelques kilomètres au nord d’Oracle. Ils eurent la désagréable
surprise de tomber à seulement quelques centaines de mètres d’une base militaire, en plein
dans la vallée contrôlée par les coralliens.
Dès qu’ils eurent atterri, ils retirèrent leurs harnais de saut sur lesquels étaient fixés
leurs réacteurs. Les troupes ennemies convergeaient vers eux, ils n’avaient pas une seconde à
perdre.
*****
Seuil de Rockall
Cité neutre d’Equinoxe
Dans les docks encore opérationnels d'Equinoxe arriva un étrange navire. Effilé et
majestueux, il n'avait rien à voir avec la plupart des bâtiments qui accostaient sur la cité
neutre. On aurait plutôt dit un vaisseau de croisière. L'engin portait le symbole de
l'Hégémonie. Personne n'attendait de délégués de la nation des Patriarches depuis le début de
la guerre civile et pourtant les troupes d'élite qui débarquèrent protégeaient bien une
personnalité de haut rang.
Les dockers et les membres des services des douanes ne purent voir de qui il s'agissait
mais à en juger par son allure, il devait s'agir d'une femme. L'hégémonienne, vêtue d'un long
manteau de soie qui la couvrait des pieds à la tête, ne s'attarda pas. Elle fut accueillie par des
délégués du Culte du Trident qui la conduisirent immédiatement à l'ambassade d'Hégémonie.
La dignitaire n'était pas là pour rencontrer Déméter ou d'autres représentants des
nations sous-marines. Sa mission était tout autre. Elle venait rendre visite à une jeune femme
et lui indiquer le chemin de la révélation...
Lana se réveilla en sursaut. Quelqu'un venait pour elle, elle en avait le pressentiment. En
rêve, elle avait vu une noble silhouette s'approcher d'elle, une silhouette nimbée de mystère, à
la fois gracieuse et terriblement impressionnante. La jeune femme en avait tout d'abord
éprouvé une certaine crainte mais maintenant, elle avait l'impression de connaître cette
étrange personne comme s'il s'agissait d'un être proche, d'un parent, ou même d'une sœur.
Une chose était certaine, quelqu'un était arrivé sur Equinoxe, quelqu'un qui allait
bouleverser à jamais son existence.
CHAPITRE 4
Les profondeurs de la terre renferment de terribles dangers pour les explorateurs : des
tribus hostiles de foreurs, des monstres informes et des créatures tout aussi redoutables que
celles de la surface. Le terrain même dissimule de nombreux pièges. Plus d’un aventurier a
trouvé la mort, noyé dans un boyau inondé, écrasé par un éboulement, disloqué par une chute
ou brûlé vif par un flot de magma.
3 Mai 569
Ancienne Australie
Monts Macdonnell
Adossé à un gros rocher, Travis rechargeait son arme. L’embuscade les avait pris
complètement au dépourvu au moment où ils s'engageaient dans un réseau de tunnels
souterrains aux allures labyrinthiques. Ils avaient tout d’abord pensé être la cible de troupes
coralliennes mais c’était pire que ça, ils avaient affaire à des foreurs appartenant à une tribu
rivale de celle de Soltgar. Pas de négociation possible.
Les agresseurs avaient surgi des parois, tuant l'un des foreurs de leur guide et plusieurs
hommes du Général Vesten. Maintenant, le groupe était dispersé et chacun luttait pour
survivre. Racken et Meya avaient disparu ainsi que plusieurs hommes des commandos
hégémoniens. Vesten était à côté de Travis. Un peu plus loin, à l’abri d’autres formations
rocheuses, il pouvait apercevoir Sanadack, deux foreurs alliés et des rebelles de la surface.
La plus grande confusion régnait. On entendait des détonations, des cris qui provenaient
d’un peu partout mais il était impossible de savoir exactement d’où. L’écho était trop important
et les ondes soniques des foreurs généraient trop de perturbations.
Travis se remit en position de tir. Venant dans leur direction, il aperçut une ombre qui se
déplaçait de rocher en rocher. Il braqua son arme prêt à faire feu. Sanadack semblait l’avoir
repérée également. D'un geste, il signala cette nouvelle menace à Travis et à Vesten.
Soudain, plusieurs foreurs jaillirent de derrière leurs abris. Deux d’entre eux poussèrent
un cri destructeur en direction du sol de la grotte. L’onde sonique fit éclater la roche en
centaines de fragments qui vinrent cribler les positions de Travis et de ses compagnons. Cette
diversion permit aux autres agresseurs de charger.
Quand Travis put de nouveau regarder dans la direction d’où étaient arrivés les foreurs,
l’un d’eux, arrivé à sa hauteur, brandissait une énorme hache. Il ne sentit même pas Déméter
prendre le contrôle et, à sa grande surprise, il vit la hache heurter une barrière invisible.
L’étonnement du foreur permit à Vesten de lâcher une rafale dans la tête de la brute.
Les assaillants surgissaient de partout. Ils semblaient avoir décidé d’en finir avec leurs
proies. Déjà, du côté de Sanadack, on se battait au corps à corps.
C’est alors que Racken, accompagné de Soltgar, d’hégémoniens et de rebelles, arriva à la
rescousse. Ils avaient finalement réussi à se regrouper et fondaient sur l’ennemi. Couverte de
sang, Meya les rejoignit quelques secondes plus tard,. Telle une furie, elle se lança dans la
mêlée lacérant de ses griffes tout ce qui se trouvait devant elle.
Les foreurs étaient des adversaires redoutables. Travis vit un des hommes de Vesten
éclater littéralement sous l’effet de leurs cris. Mais lui aussi avait quelques atouts dans sa
manche. Grâce à la puissance de Déméter, il s’était mué en un redoutable guerrier, usant sans
retenue du pouvoir Polaris pour larder ses ennemis d'invisibles dards d'énergie. Grâce à
Soltgar et à ses foreurs, il devenait de plus en plus évident qu’ils allaient l’emporter. Déjà
certains de leurs adversaires commençaient à fuir.
L’ancien colonel hégémonien combattait côte à côte avec un des commandos des
Patriarches. Soudain, il vit la tête de ce dernier brusquement projetée en arrière. Une gerbe de
sang lui macula le visage. Travis pensa tout d’abord qu’il venait de succomber à l’attaque du
foreur qu’il affrontait mais ce dernier était déjà mort. C’est alors qu’il se rendit compte que
l'homme avait reçu une balle en pleine tête. Aucun de leurs ennemis n’avait d’armes à feu !
Il eut juste le temps d’apercevoir au loin une silhouette s’éloigner en courant, avant
qu’une attaque ne lui rappelle que le combat n’était pas fini et qu’il avait beaucoup à faire.
Quand les derniers foreurs furent mis en déroute, Travis se pencha sur le corps du
commando. Le malheureux n’avait pas eu la sagesse de mettre son casque. Une erreur qu’il
avait payée de sa vie. Il examina l’impact de la balle. Sans nul doute, c’était l’œuvre d’un
tireur d’élite. L’ancien officier hégémonien releva la tête à l’approche de Sanadack.
- Ceci n’est pas l’œuvre des foreurs, dit-il !
- Pas plus que pour les deux autres qui ont trouvé la mort au cours de cet affrontement,
répondit Sanadack la mine sombre.
- Il semblerait que Conscience nous ait dépêché un assassin.
- Je dirais même plusieurs assassins, ajouta Sanadack. Un autre de mes hommes a été
abattu d’une balle en pleine tête pendant la mêlée mais la troisième victime était à l’arrière et
elle a été égorgée à l’aide d’une dague.
Travis croisa le regard de Sanadack. Les deux hommes se comprenaient, ils savaient
pertinemment ce que cela impliquait.
- Un assassin à la solde de Conscience se cache parmi nous.
Les deux hommes se turent quand les survivants du petit groupe les rejoignirent. Le
combat avait été féroce et beaucoup étaient morts. Il ne restait que deux commandos
hégémoniens, y compris Sanadack. Des foreurs, seul Soltgar et un de ses lieutenants avaient
survécu. Quant à Vesten, il ne pouvait plus compter que sur cinq hommes.
- Nous avons un assassin aux trousses, lança Sanadack à la cantonade.
- Un assassin qui semble vous en vouloir particulièrement, supposa Racken.
- Je crois que Conscience redoute votre présence, constata Travis. Vous devez être un
élément imprévu dans ses plans. Ce qui implique qu’elle sait parfaitement où nous nous
trouvons, ce que nous projetons et que cela sert ses intérêts.
- Alors, il nous faut renoncer, lança Racken.
Travis jeta un regard discret à Sanadack.
- Quoi qu’il arrive, j’irai jusqu’au bout, reprit-il. Si Conscience veut que j’arrive jusqu’à
elle, qu’il en soit ainsi. Je ferai tout pour ne pas la décevoir. Par contre, il serait suicidaire de
votre part de continuer, ajouta-t-il à l’adresse de Sanadack.
- Vous avez certainement raison, répondit ce dernier. Nous allons rebrousser chemin.
Sanadack lança un regard interrogateur à Soltgar. Ce dernier finit par approuver.
- Rugroark vous accompagnera.
- Ceux qui veulent abandonner le peuvent encore, proposa Travis.
Il interrogea Meya du regard. Cette dernière secoua la tête en se plaçant résolument près
de lui. Racken soupira.
- Je reste avec toi jusqu’au bout, Travis, et, si ça tourne mal, je ne laisserai pas
Conscience me priver de ma vengeance.
- Voilà qui est rassurant, répondit l'intéressé.
Vesten s’approcha à son tour.
- Nous repartons avec les hégémoniens, dit-il. Il est clair que nous avons échoué et que,
si nous continuons, aucun de mes hommes n'en réchappera.
Soltgar prit la parole à son tour.
- Vous avez besoin d’un guide jusqu’à Oracle, je vous y conduirai donc. Après, vous vous
débrouillerez.
Les membres du groupe se réfugièrent dans une caverne nichée non loin du champ de
bataille. Comme elle n'avait qu'une seule entrée, ils pourraient y souffler un peu, à l'abri de
désagréables surprises. Pendant tout le temps qu’ils y passèrent Travis discuta avec Sanadack
et Vesten. Racken n’appréciait pas du tout ces cachotteries car il avait la désagréable
impression qu’on lui cachait quelque chose. Quant à Meya, elle restait prostrée dans un coin à
lécher ses blessures, sans faire attention à ce qui se passait autour d’elle.
Après un repos bien mérité, l’équipe se sépara. Malgré les protestations de deux des
hommes de Vesten, qui n’admettaient pas d’échouer si près du but, Travis, Racken et Meya
suivirent Soltgar tandis que le reste du groupe rebroussait chemin vers les profondeurs. Un
traître se cachait dans l’une des deux équipes. S’il était avec Vesten et ses hommes, la menace
était écartée pour un temps. Dans le cas contraire, Travis devait se rendre à l’évidence : un de
ses trois compagnons jouait un double jeu et cette scission du groupe avait pour seul but de le
démasquer. Conscience ne pouvait pas croire un seul instant que les commandos hégémoniens
laisseraient tomber leur mission aussi facilement. On s'apercevrait alors que les envoyés des
Patriarches suivaient le groupe à bonne distance. L’assassin devrait se débrouiller pour aller
finir son sale boulot ou pour signaler à un tireur isolé où se trouvaient ses cibles. Travis
comptait donc ne pas quitter ses compagnons des yeux et, s’il était fatigué, cela ne poserait
pas un problème de dormir alors que celui qui occupait son corps pouvait veiller à sa place.
Pendant quelques heures, c’est dans le plus grand silence qu’ils progressèrent dans les
dédales du monde souterrain. Soltgar menait son petit monde sans prêter la moindre attention
à ce qui pouvait se trouver derrière lui. Racken et Meya semblaient plus nerveux. Le premier
jetait des regards inquiets dans toutes les directions, comme s’il s’attendait à voir surgir une
créature de l’un des multiples recoins d’obscurité. Son armure de combat devenait
particulièrement gênante dans certains passages étroits. Il dut se résoudre à s'en défaire après
la panne du dispositif d’assistance au mouvement. Sans ce système vital, l’armure devenait
trop encombrante et Racken n’aurait pas pu suivre le rythme de la marche.
Meya, quant à elle, cheminait sans dire un mot. Elle humait l’air constamment et
paraissait particulièrement agitée. Quand Travis croisait son regard, elle détournait les yeux
immédiatement. Elle semblait gênée ou peut-être avait-elle tout simplement peur.
Soltgar s’arrêta.
- Oracle n’est plus très loin, dit-il de sa voix caverneuse. Nous allons faire halte ici pour
nous reposer.
Epuisés, Travis et Racken accueillirent cette nouvelle avec soulagement. Ils se laissèrent
tomber à terre. Meya alla se percher sur une saillie rocheuse tandis que Soltgar se contenta de
s’asseoir et de fermer les yeux. Le sommeil ne tarda pas à s'emparer d'eux.
Travis était profondément endormi quand une voix intérieure le tira de sa léthargie. Il se
passait quelque chose et Déméter le lui faisait savoir. Il ouvrit les yeux. Dans la demi-
obscurité, il vit distinctement que Racken et Soltgar n’avaient pas bougé. Meya n’était plus là !
Il chercha un indice de sa présence dans la grotte et il aperçut, assez loin déjà, deux
silhouettes qui s’éloignaient dans les ténèbres. L’une d'elles était celle de Meya !
L’officier hégémonien se leva pour secouer Racken et Soltgar. Il leur imposa silence avant
de les inviter à le suivre.
Meya conduisait son complice vers le piège que leur avait tendu Travis. Comme il l’avait
deviné, Conscience n’avait pas cru une seconde que les commandos hégémoniens
renonceraient à leur mission. Il fallait maintenant la persuader que ces hommes envoyés par
les Patriarches n’étaient plus une menace.
Au bout d’un quart d’heure d’une progression absolument silencieuse, Travis, Racken et
Soltgar s’allongèrent pour regarder ce qui se passait un peu plus loin. Travis avait laissé un
petit objet tomber de son sac quand il était passé là pour la première fois afin de signaler aux
commandos de tendre le piège à cet endroit précis.
C’était une petite caverne qui offrait à un tireur d’élite plusieurs postes d'observation en
hauteur. Quant à Meya, elle pouvait s’approcher suffisamment de ses proies sans craindre
d’être repérée, sauf par des individus se trouvant là où étaient allongés Travis et ses
compagnons.
En contrebas, on avait allumé un petit feu de camp et deux individus en armure étaient
assis à même la roche. Difficile de distinguer les visages des deux individus dissimulés par des
sortes de cagoules pour se protéger du froid, mais il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait des
deux derniers envoyés des Patriarches. Meya s’approchait de l’un d’eux en utilisant les
anfractuosités de la grotte pour se dissimuler. Elle se mouvait comme un félin, sans faire le
moindre bruit.
Racken désigna du doigt un endroit assez proche d’eux où l’on pouvait distinguer la
forme allongée d’un individu. Le tireur était aussi à son poste.
Travis se concentra et sentit la force Polaris s’éveiller en lui.
Il y eut une détonation. Un des hégémoniens tomba à la renverse sans un bruit. Meya
jaillit de sa cachette dans le dos du second soldat, les bras écartés et les griffes sorties. Un
instant, elle sembla hésiter puis elle frappa sa cible en pleine tête.
Conscience avait vu ce qu’elle devait voir. Il était temps de mettre un terme à cette
mascarade. Travis libéra une onde mentale dévastatrice qui détruisit en fraction de seconde le
cerveau du tireur d’élite. Ce dernier n'eut pas le temps de réaliser quoi que ce soit.
En contrebas, Meya reculait lentement. Elle contemplait ses griffes ensanglantées avec
dégoût. Puis elle porta la main à son cou comme si quelque chose l’avait piquée. Quelques
secondes plus tard, elle s’effondrait, inconsciente.
Travis quitta son abri et, suivi de Racken et Soltgar, descendit vers le petit bivouac. De
l’autre côté de la grotte, apparurent d’autres silhouettes, celles de Vesten et de ses hommes,
accompagnées des commandos des Patriarches qui ne portaient plus leurs armures de combat.
Ils se rassemblèrent près du corps de Meya.
- Laissez-moi la tuer, demanda Sanadack à Travis.
Ce dernier secoua la tête avant de se baisser pour la prendre dans ses bras.
- Elle ne représente plus un danger et je doute qu’elle soit responsable de ses actes.
*****
Des perles brillantes tombaient du ciel comme si les étoiles se décrochaient de la voûte
céleste. Bien qu’il fasse jour, ces petits points lumineux étaient parfaitement visibles. Mais les
coralliens ne semblaient pas vouloir qu'ils atteignent le sol. Les batteries antiaériennes de la
vallée faisaient feu mais il leur était difficile d’atteindre des cibles aussi petites. Varag se
demandait de quoi il pouvait bien s'agir mais il avait d’autres soucis plus pressants.
Les évadés ne pouvaient en aucun cas revenir en arrière, il leur fallait donc descendre six
cents mètres de falaise abrupte, dépasser le camp numéro 1 et franchir la base militaire
corallienne pour pouvoir quitter cette vallée maudite. Le corpulent pirate espérait profiter de la
diversion offerte par ces lueurs pour réaliser l’impossible.
Ils n'étaient qu'une trentaine d’hommes contre plusieurs centaines de soldats suréquipés,
disposant de blindés et de robots de combat. Autant dire qu’il leur fallait éviter autant que
possible toute confrontation directe.
La première difficulté était bien entendu de descendre de leur perchoir sans être repérés
par les gardes des miradors du camp numéro 1. Fort heureusement, ces derniers étaient
occupés à surveiller leurs prisonniers et à contempler ce qui se passait dans le ciel. Mais cela
n’allait pas s’avérer plus facile pour autant. Comme chez la plupart des pirates, il y avait
comme une "incompatibilité" entre Varag et l’escalade. La falaise offrait cependant de
nombreuses prises et, pour un professionnel, ne présentait pas de réelles difficultés… pour eux
cela relevait de l’exploit mais c’était faisable. Ce qui rassurait le corsaire, c’était de voir la tête
de Kyle et de Pencock. Ces deux-là avaient l’air aussi inspirés que lui.
Les plus courageux entreprirent les premiers la descente. Pour une fois, le corsaire n'en
faisait pas partie. Il se contenta d’observer attentivement comment s’y prenaient les plus
débrouillards et de bien repérer où ils mettaient leurs pieds et leurs mains.
De longues minutes d’angoisse s’écoulèrent avant qu’un des pirates n’atteigne enfin une
corniche, quelque deux cents mètres plus bas. Il s’y arrêta pour guider ses compagnons.
Quand tout le monde se fut engagé sur la paroi, Varag prit son courage à deux mains et se
lança dans l’aventure.
Terrifié, il transpirait à grosses gouttes et progressait à l'allure d’un escargot. Chacun de
ses mouvements lui demandait une concentration extrême. Il ne remarqua même pas le
premier impact de balle. Ce n’est que quand un autre tir lui frôla les moustaches et lui projeta
des éclats dans les yeux qu’il se rendit compte que quelqu’un lui tirait dessus.
Sans chercher à savoir d’où les salves provenaient, il se sentit soudain plus agile. Il
enchaîna les mouvements avec une rapidité extraordinaire et descendit deux fois plus vite que
ses compagnons. A quelques mètres de la corniche, il rata une prise et se sentit tomber. Il
heurta violemment la roche, glissa dans le vide mais, au dernier moment, il sentit des mains
l’agripper. Il se retrouva pendu par les pieds, son regard contemplant le sol quatre cents
mètres plus bas. Dans cette position particulièrement inconfortable, il put découvrir d’où
provenaient les tirs : un des gardiens des miradors du camp numéro 1 les avait repérés. Le
soldat avait fait mouche plusieurs fois et s’acharnait sur les malheureux qui avaient quitté la
corniche. Le corsaire vit plusieurs de ses compagnons récolter une balle avant de lâcher prise.
Les autres, ceux qui le tenaient par les pieds, étaient allongés sur la corniche et heureusement
n'offraient pas trop de prise aux coups.
Le salut vint de ces étranges étoiles qui tombaient du ciel et se révélèrent être des
commandos en tenue de saut. Ces derniers commençaient à toucher terre dans la région du
camp numéro 1 et de la base militaire corallienne. Inutile de dire qu’ils semblaient beaucoup
plus menaçants que les quelques prisonniers désespérément collés à la paroi. Le tireur imita
donc ses camarades et tourna son arme dans la direction de ces nouveaux venus.
Varag sentit qu’on le hissait. Quelques instants plus tard, il était à l’abri sur la corniche.
Mais il ne prit pas beaucoup de temps pour souffler. Il fallait absolument profiter de la diversion
offerte par les commandos pour descendre le plus vite possible.
La descente parut interminable mais dès qu’il fut hors de vue des sentinelles des
miradors, protégé par les arbres, Varag se sentit plus décontracté. Il n’avait qu’une crainte :
que le tireur de tout à l’heure ne s'intéresse de nouveau à eux. Ce ne fut heureusement pas le
cas.
Une vingtaine de prisonniers atteignirent le bas de la falaise en un seul morceau. Il leur
fallait maintenant quitter cette vallée qui résonnait désormais des bruits d’un affrontement
impitoyable entre commandos et forces coralliennes. C’est Pencock qui émit la première
proposition.
- Le camp 1 ne m’a pas l’air très fortement défendu. Si nous pouvions supprimer les
sentinelles, non seulement on pourrait semer un peu plus le chaos en libérant les prisonniers
mais aussi récupérer du matériel.
- Si on est trop nombreux, je doute qu’on puisse s’en sortir, rétorqua Varag.
- Qui te parle de récupérer les prisonniers ? Qu’ils se débrouillent, ils feront diversion
pendant qu’on se fera la malle.
- Et comment franchit-on la base militaire qui ferme l’accès à la piste ? demanda un
pirate.
- On…
Une violente explosion coupa la parole à Pencock. Un nuage de fumée s’élevait au-dessus
des arbres. Ils ignoraient ce qui avait bien pu exploser mais ça devait être gros.
- Donc, disais-je, reprit Pencock, il risque d’y avoir un peu d’agitation dans le coin. On
pique un ou plusieurs véhicules et on fonce dans le tas. C’est risqué mais je ne vois pas d’autre
solution. En plus, sans véhicule, je vois mal comment survivre hors de la protection du bouclier
atmosphérique.
Faute de mieux, les pirates approuvèrent le « plan ». Ils firent l’inventaire des armes
qu’ils possédaient et s’enfoncèrent dans la forêt en direction du camp numéro 1. Après avoir
parcouru quelques mètres, ils entendirent un sifflement suraigu. Ils se mirent à couvert
quelques secondes avant qu’un projectile ne s’abatte à côté d’eux dans un bruit de tonnerre.
Un pirate qui avait eu le malheur de relever la tête au moment de l’impact eut le crâne
emporté par un éclat de métal.
Varag s'était protégé la tête avec ses bras. Prudemment, il risqua un coup d’œil. Ce qui
était tombé près d’eux avait creusé un cratère fumant au milieu d’une petite clairière et se
révéla être un homme vêtu d’une lourde armure de combat qui n'était plus maintenant qu'un
amas de ferraille. Ce qui restait du pilote ne devait pas être bien beau à voir.
Les pirates se relevèrent les uns après les autres et s’éloignèrent en jetant un dernier
coup d’œil à ce spectacle sinistre. Tous pensaient la même chose : il fallait être sacrement
culotté pour se jeter dans le vide avec ces trucs-là !
Quand ils atteignirent la lisière de la forêt qui séparait le camp numéro 1 du pied de la
falaise, ils se mirent à l’abri des bosquets pour étudier la situation.
Certains gardes du camp faisaient rentrer les prisonniers dans leurs baraquements tandis
que d’autres, du haut de leurs miradors, faisaient feu sur des cibles trop éloignées pour les
distinguer.
Pencock était déjà en position. Il ajustait son arme en direction d’une première
sentinelle. Varag retint son tir et lui désigna un convoi de soldats de la République qui quittait
le camp pour fondre sur les ennemis venus des étoiles.
- Attends qu’ils s’éloignent un peu, ça fera toujours ça de moins à abattre.
Quand le détachement fut hors de vue, tous purent se rendre compte que la réputation
de Pencock n’était pas usurpée. Chacun de ses coups faisait mouche.
Le temps que les autres gardes coralliens se rendent compte de ce qui se passait, les
pirates couraient déjà en direction des portes grillagées du camp, couverts par Pencock et
d’autres tireurs d’élite dont Kyle. L’assaut fut facilité par les prisonniers eux-mêmes qui, se
rendant compte de ce qui se passait, se révoltèrent contre leurs geôliers.
En moins d’une dizaine de minutes, le camp numéro 1 était tombé entre les mains des
pirates. Et c’est là que les ennuis commencèrent.
Tandis que Pencock, Varag et quelques pirates tentaient d’expliquer succinctement aux
prisonniers du camp 1 qu’ils ne venaient pas les libérer mais qu’ils devaient se débrouiller par
eux-mêmes, Kyle était monté sur l’un des miradors pour aller récupérer l’arme d’un des
gardes. C’est en se relevant qu’il aperçut les robots de combat et les véhicules blindés qui
arrivaient de la base militaire dans leur direction.
- Hé ! les gars, hurla-t-il du haut du mirador, on a de la compagnie.
Les pirates se précipitèrent dans la direction qu’indiquait Kyle, pour voir ce qui se passait.
Quand il vit les troupes qui approchaient du camp, Varag se décomposa.
- Oh ! Merde ! dit-il
A ce moment-là, quelqu’un lui posa la main sur l’épaule. Il se retourna vivement et
reconnut Soldal, le mineur avec lequel il était resté coincé dans une des mines.
- Il semble que, finalement, vous allez avoir besoin de nous, dit Soldal en souriant.
Varag lança un regard interrogateur à Pencock et aux autres pirates. Etant donné ce qui
arrivait vers eux et qu’ils n’avaient encore trouvé aucun véhicule pour forcer le passage, leurs
options étaient plutôt limitées. Ils suivirent donc les prisonniers du camp 1 vers les
baraquements, pour discuter de la stratégie à adopter. S’ils ne trouvaient pas très vite une
solution, la situation risquait, dans peu de temps, de devenir très, très inconfortable pour eux.
CHAPITRE 5
Une maladie, dans un espace confiné comme une station sous-marine, peut s’avérer
aussi dévastatrice qu’un feu dans un dépôt de carburant. Il est donc impératif, pour la survie
de tous, de disposer de moyens de prévention, de détection et d’éradication pour prévenir
toute épidémie. La prévention passe généralement par l'addition de produits dans les boissons
et la nourriture mais aussi par une formation de la population dans le domaine de l’hygiène. La
détection est l’affaire de chacun. A la moindre alerte, il est du devoir de chaque citoyen de
consulter un médecin. Pour ceux qui oublieraient un peu trop vite cette mesure de sécurité, les
services d’hygiène restent extrêmement vigilants. L’éradication peut prendre plusieurs
formes : la mise en quarantaine des personnes infectées dans des stations spéciales,
l’incinération pure et simple de ces personnes ou bien encore l’internement en centres de
décontamination (des laboratoires de recherche pour être plus précis).
3 Mai 569
Dorsale du Pacifique oriental
Station Carion
- 335 mètres
Kmar et ses corsaires allumèrent leurs projecteurs portables pour tenter d’apercevoir
quelque chose dans les ténèbres devant eux. Le couloir descendait en pente douce vers les
niveaux inférieurs de la base mais déjà on pouvait se faire une petite idée des conditions dans
lesquelles survivaient ceux qui s'y trouvaient. Les dispositifs d’éclairage étaient tous en panne,
la température avoisinait zéro et de minces filets d’eau suintaient le long des parois. Le tunnel
était crasseux et puait. Cette terrible odeur, les corsaires la sentait malgré les filtres de leurs
masques respirateurs. En signe de bienvenue, un squelette de ce qui avait dû être un humain
était assis au milieu de la coursive.
Les corsaires vérifièrent leurs armes et leur tenue avant de s’avancer. Après une dizaine
de mètres, ils arrivèrent devant une grande plate-forme élévatrice qui devait servir autrefois à
descendre des machines lourdes et encombrantes dans les sous-sols. Il semblait étrange que
cet élévateur se trouve à leur étage et non en bas. Kmar ne chercha pas à comprendre. Il y
prit place avec ses hommes et appuya sur le bouton commandant la descente.
A son grand étonnement, le mécanisme fonctionnait toujours, même s’il était dans un
état tel qu’on avait l’impression de se trouver dans la salle des machines d’un croiseur de
combat et que la plate-forme risquait de se détacher pour aller se fracasser tout en bas.
C’est donc avec une certaine appréhension que les corsaires entreprirent cette descente
dans les ténèbres vers ce qui avait tout l’air d’être un véritable enfer.
Kmar tripotait nerveusement son arme. Il n’avait aucune idée de ce qu’il allait trouver en
bas. Il ne savait même pas si Telkran s’y trouvait ou si seulement il était encore en vie. Et si
c’était le cas, dans quel état allait-il le trouver ? Etait-il encore maître de lui ou avait-il cédé à
la folie meurtrière ? Le fier capitaine de l’Argonaute existait-il encore ou n’était-il plus qu’un
monstre sans âme assoiffé de sang ?
L’arrêt brutal de la plate-forme le tira de ses réflexions. Les corsaires se mirent en cercle.
L’élévateur atterrissait en plein milieu d’une vaste salle dont ils ne parvenaient pas à discerner
les contours malgré leurs projecteurs. Des choses bougeaient à la limite de leur champ de
vision, des choses qui n’aimaient pas la lumière et évitaient son contact. Pourtant certaines
semblaient plus téméraires que d’autres. On pouvait apercevoir leurs silhouettes difformes
tournées vers les nouveaux venus. Ces ombres inspiraient la crainte, elles se traînaient
lentement autour des corsaires, sans se rapprocher, comme si elles prenaient la mesure de ces
futures proies.
Kmar fit quelques pas en avant et faillit trébucher sur un bras rongé par la vermine, à
moitié dévoré. Le sol était jonché de détritus et d’ossements. Il continua sa progression tout
en faisant reculer les habitants de cet enfer avec la lueur de son projecteur. Il remarqua,
cependant, qu’un des mutants ne reculait pas. Il s’agissait d’un vieillard décharné à moitié nu
qui souriait constamment. Ses yeux étaient aussi blancs que le corail le plus pur. Tandis que les
autres corsaires assuraient les arrières de leur chef, ce dernier s’approcha un peu plus du vieil
homme.
L’attaque fut foudroyante. L’individu décharné cracha une sorte de limon vert qui vint se
coller sur le verre du projecteur. Aussitôt la lumière atténuée, des formes quittèrent l’abri des
ténèbres pour se jeter sur les corsaires. Tels des poissons-torpilles, les mutants agrippèrent
Kmar pour tenter de l’entraîner dans leur royaume tandis que d’autres bondissaient sur le dos
des corsaires.
Kmar balaya tout ce qui se trouvait devant lui d’un tir nourri de son arme automatique
tandis que ses hommes luttaient au corps à corps contre leurs agresseurs. Le combat tourna
court. Ces êtres pitoyables n’étaient pas particulièrement forts ni robustes. Ils furent vaincus.
Mais vaincre les corsaires étaient-ils bien leur objectif ? Quand les corsaires eurent refermé le
cercle, ils se rendirent compte que deux de leurs projecteurs avaient été brisés au cours de
l’escarmouche et celui de Kmar était toujours couvert d’un limon collant. Fort heureusement,
une rapide inspection de leur tenue de protection ne révéla aucune déchirure.
Ils avancèrent, en tentant d’utiliser au mieux leurs deux derniers projecteurs pour tenir
en respect la faune locale qui, d’ailleurs, ne semblait pas désireuse de se lancer de nouveau à
l’assaut du petit groupe. Kmar repéra un couloir un peu plus loin et il y dirigea ses hommes.
Tous les êtres qu’ils croisèrent sur leur chemin se contentaient d’éviter la lumière et
aucun ne se montra hostile. Le couloir menait à une autre salle tout aussi délabrée que la
précédente mais qui était faiblement éclairée par la lueur de petits feux allumés dans des
tonneaux. Ceux qui y habitaient semblaient beaucoup moins craindre la lumière.
Il y avait là des individus qu’on aurait cru sortis des bas-fonds des grandes cités sous-
marines. La plupart étaient vêtus de lourdes tenues de cuir qui les couvraient de la tête aux
pieds. Quand ils aperçurent les pirates, ils se levèrent lentement en saisissant des armes
improvisées, comme des barres de fer, des chaînes ou des lances fabriquées avec des
morceaux de bois et des éclats de métal.
Une petite foule s’était rassemblée devant les corsaires et, sans un mot, elle avançait
vers ces intrus avec la volonté évidente d'en découdre.
Kmar leva son arme. Il s’apprêtait à tirer quand une détonation résonna dans la pièce. La
tête d’un des habitants des bas-fonds vola en éclat. Les autres s'immobilisèrent
instantanément et se tournèrent lentement vers l’endroit d’où était parti le coup de feu puis ils
s’éloignèrent pour regagner leur place. Les corsaires ne les intéressaient plus.
Le second de l’Argonaute essayait désespérément d’apercevoir l’individu qui avait ouvert
le feu. Au bout de quelques secondes, une silhouette se détacha de la pénombre. Un homme
avançait vers lui, un homme vêtu d’un lourd manteau et qui tenait à la main un mousquet
encore fumant. Le nouveau venu releva son capuchon et Kmar reconnut Telkran.
- Ne t’avais-je pas dit de ne pas chercher à me retrouver ? dit le capitaine de l’Argonaute.
- La situation est grave, Telkran, répondit Kmar. Le monde est au bord du chaos ! Nous
avons besoin de toi pour reprendre le commandement de l’Argonaute et bénéficier du soutien
des navires de l’Alliance Azur. Tu es le seul qui puisse faire appel à eux !
- Je suis mort ! s’emporta Telkran. Tu m’entends ? Mort ! Mon corps pourrit à vue d’œil et
la soif de sang se fait plus forte chaque jour qui passe. Je ne contrôle plus mes instincts… tu ne
peux même pas imaginer comme il m’est difficile de ne pas céder à la pulsion qui me
commande de vous détruire tous. Chaque seconde de mon existence est un véritable calvaire…
En poussant un hurlement de douleur, Telkran se plia en deux en a l issant tomber son
arme à terre. Kmar se précipita pour l’aider mais son ancien capitaine leva une main pour le
retenir.
- Ne t’approche pas ! Retournez d’où vous venez ! Je ne peux rien faire pour vous !
- Il est hors de question qu’on te laisse pourrir ici.
- Partez, partez ! hurla Telkran. La douleur…
Tout autour des corsaires, les mutants s’étaient relevés et s’approchaient de nouveau.
- Viens avec nous, Telkran, cria Kmar. On trouvera une solution pour t’aider, on trouvera
un moyen.
Les corsaires se préparaient à ouvrir le feu mais ils savaient qu’ils n’avaient pas l’ombre
d’une chance de s’en sortir. Les ennemis étaient trop nombreux et il ne semblait pas que la
peur de la mort puisse faire reculer ces êtres déjà en proie aux tourments de l'enfer.
- Telkran, tu dois nous aider !
- Je… je suis navré, Kmar !
Quand l’ancien capitaine de l’Argonaute se releva, Kmar croisa son regard. Il n’y avait
plus aucune trace d’humanité dans ses yeux. C’était le regard d’un fou, d’un esprit rendu
malade par la souffrance.
La situation semblait désespérée quand soudain, toute la base se mit à trembler. On avait
l’impression que quelque chose d’énorme avait percuté les structures extérieures. Le choc fut
tel que plusieurs mutants perdirent l’équilibre.
Un deuxième choc, plus terrible que le précédent, fit s’écrouler des poutrelles
métalliques. Tous ceux qui se trouvaient dans la pièce jetaient des regards inquiets autour
d’eux cherchant à déceler la moindre fuite indiquant une rupture de l’étanchéité de la station.
- On se tire, cria Kmar.
Profitant de la diversion offerte par les tremblements, Kmar tira un pistolet
hypodermique de sa ceinture et l’appliqua sur Telkran. Ce dernier eut juste le temps de réaliser
ce qui se passait avant de perdre connaissance.
Le second de l’Argonaute chargea son capitaine sur l’épaule avant de se précipiter hors
de la salle.
Une autre secousse ébranla la station. Des tuyaux se détachèrent et des plaques
métalliques furent arrachées. Chez les mutants, c’était la panique. Ils couraient dans tous les
sens comme des rats pris au piège. Certains s’agglutinaient sur l’élévateur dans le vain espoir
d’accéder aux niveaux supérieurs. Les corsaires firent feu pour se frayer un passage. Leurs
armes taillaient en pièces les tristes résidus d’humanité qui n’écoutaient plus maintenant que
leur instinct de survie.
Arrivé sur la plate-forme, Kmar posa le corps de Telkran pour mettre l'engin en marche
pendant que ses hommes tenaient à distance les mutants à coups de rafales d’armes
automatiques.
Le monte-charge s’ébranla et s'éleva lentement. A mi-parcours, un nouveau tremblement
fit perdre l’équilibre à Kmar qui réussit à se retenir d’une main. Un des corsaires n’eut pas
cette chance. Il tomba pour aller s’écraser plusieurs mètres plus bas. Kmar n’espérait qu’une
chose : qu’il soit mort dans sa chute car il ne pouvait redescendre le chercher.
Après des minutes qui parurent durer une éternité, les corsaires arrivèrent enfin dans le
long couloir permettant d’accéder à la salle principale. Ils s'y précipitèrent en courant jusqu’au
sas par lequel ils étaient arrivés mais ils eurent beau cogner dessus à coups de crosse,
personne ne leur ouvrit.
Kmar hurlait à pleins poumons en traitant de tous les noms les pirates de la Confrérie des
Pestiférés mais il savait que cela ne changerait rien à la situation. Ils étaient bloqués,
prisonniers d’une station qui menaçait de se désintégrer d’une minute à l’autre.
A la plus grande surprise des corsaires, le sas finit par s’ouvrir. Kmar, éberlué, resta sans
voix devant un des membres de l’équipage de l’Argonaute qui l’attendait de l’autre côté.
- Il faut regagner le bord immédiatement, capitaine, dit le corsaire. Les républicains nous
sont tombés dessus sans crier gare.
Kmar jeta un coup d’œil dans la grande salle que contrôlaient autrefois les pirates de la
Confrérie des Pestiférés. Des corps gisaient un peu partout et les pirates qui avaient survécu à
l’assaut des hommes de l’Argonaute étaient à genoux, les mains sur la tête, surveillés par des
gardes.
******
Jamais Vira n’avait vu une telle concentration de vaisseaux de sa vie. Plusieurs centaines
de navires s’apprêtaient à s’affronter dans les eaux calmes de la Plaine Abyssale des Canaries.
Les armadas s’approchaient les unes des autres et, dans quelques secondes, elles seraient
prêtes à faire feu. L’amiral Our se sentait nerveuse. Pour la première fois de sa vie, elle se
demandait si l’Atlantis était en mesure de survivre au combat à venir. Le bâtiment étant sous
son commandement, elle ferait tout pour triompher mais l’ennemi était tellement puissant !
Tout comme le capitaine de l’Artémis, le principal problème auquel elle devrait faire face
serait la manœuvrabilité de ce monstre de métal. Les eaux de la plaine Abyssale allaient être
saturées d’engins de toutes sortes et de toutes tailles. Même avec cinq mille mètres de
profondeur, il serait particulièrement délicat de tirer le meilleur parti d’une forteresse de trois
mille mètres de long. De tels bâtiments n’étaient pas prévus pour le combat rapproché. Leur
fonction était avant tout d’apporter un soutien logistique aux flottes hégémoniennes, pas de
combattre en première ligne. Il s’agissait de bases mobiles et non de navires d’attaque.
Mais dans la bataille à venir, l’Artémis et l’Atlantis seraient les cibles privilégiées des
vaisseaux coralliens. Si l’ennemi parvenait à couler ces deux emblèmes de l’Hégémonie, sa
victoire ne ferait plus aucun doute.
- Ennemis à portée de tir, signala un officier.
Le moment était arrivé. Vira serra les accoudoirs de son fauteuil.
- A tous les navires, ouvrez le feu à votre discrétion. Alerte combat pour tout l’équipage,
activez les boucliers.
Une sirène se mit à hurler pendant quelques secondes. Vira attendit que son harnais de
sécurité se mette en place avant de coiffer un casque tactique grâce auquel elle aurait une
vision plus nette de la situation. En fait cet appareil lui permettait de s’immerger dans une
reconstitution virtuelle du champ de bataille et donc de commander avec plus de facilité les
différents éléments de la flotte.
Tous les tubes lance-torpilles des navires s’ouvrirent. Quelques instants plus tard, des
milliers de projectiles autoguidés filaient vers leurs cibles. Deux véritables murailles de charges
explosives se rapprochaient inexorablement l’une de l’autre. Dix milles nautiques séparaient les
flottes antagonistes. Dans moins de dix minutes on enregistrerait les premiers impacts. Dans
moins de dix minutes, l’océan se mettrait à bouillonner de la fureur des combats.
Un officier effectuait le décompte à voix haute. Plus les minutes s’écoulaient, plus la
tension était perceptible sur la passerelle de l’Atlantis.
Dans le Centre de Stratégie, le Haut-Amiral Viramis et ses officiers attendaient dans le
plus grand silence. Par les haut-parleurs, ils écoutaient le sinistre compte à rebours.
Les torpilles se croisèrent. Certaines se percutèrent, d’autres prirent pour cible des
torpilles adverses et firent demi-tour, la plupart continuèrent leur course vers leurs objectifs.
Dans les coursives des navires hégémoniens, des soldats se mirent à chanter un hymne à
la gloire des Patriarches. Dans les hangars des chasseurs sous-marins, les pilotes, déjà à leur
poste, tripotaient nerveusement les commandes de leurs appareils. Ils attendaient avec
angoisse l’ordre de lancement. La même inquiétude étreignait les commandos marins et les
techno-hybrides qui attendaient dans leur sas d’entrer en action. Aux tourelles de combat, les
opérateurs vérifiaient une dernière fois leurs contrôles tandis que dans les salles des torpilles
on rechargeait les tubes avec célérité. Quant aux techniciens chargés du bon fonctionnement
des boucliers, ils priaient pour que les défenses de leurs navires supportent la première salve.
Sur la passerelle du vaisseau amiral d’Ulyr, ce dernier attendait les bras croisés le début
de la confrontation. Il ne semblait pas en proie à la moindre crainte mais était déterminé à se
battre. Il n’avait en tête qu’un seul objectif : détruire la base mobile corallienne. A ses yeux,
c’était la seule solution pour racheter ses erreurs. De nouveau aux commandes du Paramar, il
se sentait parfaitement à l’aise. Il aimait ce bâtiment mais il savait que c’était peut-être la
dernière fois qu’il le commandait. En attendant que les torpilles ennemies atteignent leurs
objectifs, il observait avec attention chaque recoin de sa passerelle pour s’imprégner du
moindre détail. Il passa une main distraite sur son fauteuil à ses côtés. Il le caressait comme
s’il s’agissait de la chose la plus douce qu’il ait jamais touchée.
Le Grand-amiral Valastor ne partageait pas cette sentimentalité. Aux commandes de
l’Artémis, il était entièrement concentré sur la bataille à venir. Il songeait non seulement à
l’affrontement mais aussi à ce qui allait se passer après. Pour lui, il ne faisait aucun doute
qu’ils allaient l’emporter. Il envisageait donc, une fois la victoire à portée de la main, de
retourner ses armes contre les bâtiments de Viramis. Ainsi il ferait d'une pierre deux coups.
Il regrettait qu’Ulyr ne puisse lui être d’aucune utilité. Il s’était trompé sur ce vieil
homme, ce n’était pas le visionnaire, le grand officier qu’il avait imaginé.
Soudain, l’océan s’embrasa. Les torpilles pleuvaient sur les boucliers de protection des
navires. Plusieurs escorteurs légers furent pulvérisés dès la première salve. Quelques frégates,
touchées de plein fouet, se mirent à gîter avant de s’écarter de la flotte et de s’abîmer au fond
de l’océan. La bataille avait commencé, elle allait être terrible.
*****
3 Mai 569
Ancienne Australie
Monts Macdonnell
Quand il s’était engagé dans le corps expéditionnaire de l’Alliance Orbitale, le jeune Selio
n’avait jamais envisagé d'être envoyé en mission sur terre. Il avait imaginé partir à bord d’une
de ces grandes nefs spatiales en direction d’étoiles lointaines ou de stations du système
solaire. La terre, pour lui, n’était qu’un enfer dénué d’intérêt. Il s’en fichait et n’avait pas du
tout l’intention d’y retourner un jour. Tout le monde savait que ce monde était mort et que
l’avenir de l’humanité résidait dans la découverte d’une nouvelle planète capable d’abriter la
vie humaine. Il aurait voulu faire partie de ces équipes d’exploration dépêchées aux quatre
coins de l’univers pour découvrir la terre promise. Poser le pied sur un astre neuf, contempler
des étoiles étrangères, affronter l’inconnu, revenir en héros parmi les siens : telles étaient les
raisons qui l’avaient poussé à supporter le dur entraînement de commando spatial. C’était à ça
qu’il s’était accroché pour tenir bon, pour faire partie des meilleurs, de l’élite.
Et voilà qu’aujourd’hui, il s’était porté volontaire pour aller mourir dans un coin perdu de
cette planète qu’il haïssait tant ! Oui ! Il s’était porté volontaire car, comme tout bon soldat,
l’honneur prenait le pas sur la gloire. Son rêve, il acceptait de le sacrifier à la sauvegarde du
plus grand nombre. En agissant ainsi, il faisait honneur à son régiment, il faisait honneur à sa
famille, il se faisait honneur à lui-même.
Il avait beau être courageux, la seule chose qu’il ressentait pour l’instant c’était la peur.
Dans le cocon de saut, il avait cru s’évanouir de terreur. Après l’éjection et pendant toute la
descente en atmosphère, il avait tellement serré les dents qu’il ne sentait plus sa mâchoire. Et
maintenant qu’il était au sol, il haletait dans son armure de combat. Mais il savait que le
combat ne lui laisserait aucun répit, que sa peur s’envolerait dès qu’il serait entré en action. Et
de l’action, il promettait d’y en avoir.
On tirait de partout. Ses compagnons s’étaient retrouvés dispersés dans toute la plaine
au lieu d’atterrir sur le point prévu. L’erreur de saut était grossière. Les commandos de
l’Alliance Orbitale étaient tombés directement sur leurs ennemis. A peine Selio s’était-il
débarrassé de son harnais que son détecteur de mouvement lui signalait plusieurs cibles en
acquisition. Fort heureusement pour lui, l’ordinateur de l’armure avait automatiquement
verrouillé l’adversaire le plus proche et l’avait abattu sans que le jeune homme ait à intervenir.
Cela lui laissait le temps de faire le point de la situation. Plusieurs autres commandos
avaient atterri à quelques dizaines de mètres de lui. Il vérifia les paramètres de son armure.
Constatant qu’aucun dysfonctionnement n’était signalé, il actionna son réacteur de saut
individuel et fit un bond de plusieurs mètres vers ses amis.
Au cours de ce saut, il vit les deux énormes robots de combat qui venaient droit sur eux.
Son ordinateur verrouilla la cible et se mit en relation avec les ordinateurs des autres
commandos. Plusieurs micro-missiles jaillirent des lanceurs des armures de combat et
frappèrent une des machines de combat de plein fouet. L’engin perdit ses deux pattes avant et
s’effondra sans pouvoir se relever. Il se débattait comme un insecte auquel on aurait arraché
les pattes.
Sélio se posa juste au moment où le deuxième robot s’abattait sur ses amis et saisissait
un des commandos dans ses mandibules pour le fracasser par terre. L’armure du pauvre
bougre avait tenu le coup mais le choc semblait l’avoir assommé. Ses compagnons réagirent et
ouvrirent le feu sur la machine de combat. Sélio, quant à lui, fit jaillir de son avant-bras droit
une lame d’énergie rouge et se précipita sur le tête de l’engin. Il commença par sectionner une
de mandibules, afin de libérer son camarade, puis plongea la lame d’énergie dans le crâne de
la bête mécanique. Dans une gerbe d’étincelles, le colosse de métal s’effondra.
Les commandos se regroupèrent autour de leur ami inconscient. Les ordinateurs de leurs
armures signalaient qu’il ne souffrait que d’une perte de connaissance momentanée et que les
drogues injectées par son armure n’allaient pas tarder à faire leur effet. Ce serait
effectivement une bonne chose, pensa Sélio. Plusieurs véhicules blindés et des dizaines de
soldats coralliens convergeaient vers eux. La bataille risquait d’être intense et un homme en
moins pouvait faire toute la différence.
*****
Seuil de Rockall
Cité neutre d’Equinoxe
CHAPITRE 6
Une des plus grandes merveilles inventées par les Généticiens fut certainement le
bouclier atmosphérique capable de recréer des conditions terrestres normales. Bien que nous
disposions aujourd’hui d’une technologie similaire grâce aux découvertes faites dans des
dépôts Généticiens, il nous est encore impossible d’en comprendre exactement le
fonctionnement. Les générateurs atmosphériques dont nous disposons datent de l’époque de
l’Empire des Généticiens et nous sommes toujours incapables de les fabriquer. Mais nous
devons faire confiance à nos chercheurs pour maîtriser cette science qui nous permettra de
reconstituer l'atmosphère terrestre.
3 Mai 569
Ancienne Australie
Base Oracle
*****
Racken fut le premier à s’extraire de l’étroit passage qui donnait sur une vaste caverne
traversée en son centre par une rivière souterraine. Le boyau était si petit qu’il avait dû se
débarrasser de son armure de combat. Ce qui était loin de le mettre à l’aise.
Il fut surpris de constater que l’endroit était éclairé par des espèces de mousses
phosphorescentes dégageant une lumière bleutée. Ces mousses recouvraient le plafond de la
caverne et permettaient de voir très nettement le pont métallique qui enjambait une rivière
rugissante et la porte ouverte de l’autre côté. Il s’assura qu’aucun danger ne le menaçait puis
signala à Sanadack qu'il pouvait passer. L’hégémonien s’extirpa à son tour et jeta un coup d’œil
à la grotte avant d’aider Travis à faire passer le corps de Meya.
C’est avec regret qu’ils avaient dû se séparer de Soltgar mais ce dernier était trop massif
pour emprunter le passage. Il aurait pu l’élargir en creusant la roche mais il considérait que sa
mission était terminée. Il s’en était donc retourné dans les profondeurs de son domaine.
Travis ne fut qu’à moitié étonné de trouver la porte du dépôt ouverte. Cela signifiait bien
évidemment qu’ils étaient invités par Conscience à pénétrer dans son domaine et cela ne
présageait rien de bon. Mais avaient-ils le choix ?
Le petit groupe traversa le pont et se dirigea vers l’entrée d’Oracle. Juste avant la porte,
Racken s’arrêta et désigna des cocons métalliques encastrés dans les parois de la caverne.
- Qu’est-ce que c’est que ça ? demanda-t-il.
- Des Guetteurs Mimétiques, répondit Sanadack. Des machines Généticiennes assez
redoutables. On en trouve souvent dans les dépôts Généticiens mais très rarement dans ceux
de l’Alliance Azur.
- On ne risque rien, ajouta Travis. Si les systèmes de sécurité de la base étaient activés
nous ne serions pas arrivés jusqu’ici avec autant de facilité.
Ils entrèrent dans le long couloir qui s’ouvrait devant eux. Au fur et à mesure qu’ils
progressaient, Travis sentait Déméter devenir de plus en plus inquiet. Oracle les observait. Ils
avaient la sensation d’être au cœur d’un gigantesque organisme vivant qui les guettait. Il n’y
avait pas la moindre caméra et pourtant il semblait que les murs eux-mêmes les épiaient.
Les couloirs donnaient dans d’autres couloirs totalement vides. A chaque fois, une seule
porte était ouverte, les autres étaient verrouillées. Conscience les menait là où elle voulait
qu’ils aillent. Il leur fallut moins d’une heure pour atteindre cet objectif. Une grande porte
s’ouvrit sur une vaste salle circulaire au centre de laquelle les attendait la Maîtresse de
l’Empire du Corail.
*****
Dire que les événements prenaient une allure catastrophique était un euphémisme. Les
coralliens venaient de lancer l’assaut contre le camp de prisonniers et Varag voyait mal
comment ils allaient pouvoir s’en sortir. Ils ne disposaient que de quelques armes alors que
leurs adversaires attaquaient avec des troupes de soldats bien équipés, des robots de combat
et des blindés. Sans être devin, le pirate connaissait déjà l’issue du combat : l’extermination
totale des prisonniers. Le seul qui s’en sortait à peu près bien, c’était Pencock. Ce type-là était
un vrai cauchemar et il n’avait pas l’intention de mourir sans se battre. A chaque fois qu’il
tirait, un homme tombait. Il avait même réussi à détruire un robot de combat par un tir d’une
précision incroyable. Mais malgré sa présence, l’issue était inéluctable.
Alors que Varag s’abritait des explosions résultant des tirs des blindés et qu’il se
demandait comment lui, un simple pirate, pouvait se retrouver dans un tel endroit, il sentit une
main se poser sur son épaule. Soldal s’accroupit près de lui.
- On est plutôt mal barrés, hein ? J’ai peut-être une solution…
Varag le regarda avec de grands yeux.
- Tu attends le déluge pour me dire ça ? T’aurais pas pu te réveiller un peu plus tôt ?
- J’hésitais, répondit Soldal. C’est une solution qui ne permet qu’à quatre d’entre nous de
s’en tirer.
*****
Sélio avait l’objectif bien en vue. Son groupe et lui devaient détruire un des relais-
paraboliques du bouclier. Ce dernier ne se trouvait plus qu’à quelques centaines de mètres
mais les coralliens leur menaient la vie dure. Son ordinateur lui signala qu’un missile l’avait
accroché. Automatiquement, le dispositif de sécurité de son armure de saut verrouilla l’engin
téléguidé et libéra deux anti-missiles. Puis Sélio fouilla le périmètre pour repérer l’engin qui
l’avait pris pour cible. Il fit un bond de plusieurs mètres dans les airs et vit un blindé qui venait
dans sa direction. La tourelle de l’engin pivota et cracha une rafale dans la direction du
commando. Les balles de gros calibre lui firent perdre l’équilibre mais heureusement sans
parvenir à percer son blindage. Sélio réussit à se rétablir avant de retomber sur le plancher
des vaches. Dans les airs, il avait eu le temps d’apercevoir une des énormes paraboles du
bouclier exploser. Cela signifiait que les autres groupes de commandos se débrouillaient plutôt
bien.
Il fallait donc qu’il sorte ses hommes de cette situation précaire pour parvenir jusqu’à son
objectif. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Il y eut un rugissement sourd puis une sorte
de traînée incandescente dans les airs. Sélio eut juste le temps de se retourner pour voir la
traînée percuter de plein fouet un de ses hommes qui fut littéralement pulvérisé sous ses yeux.
Un canon électromagnétique les avait pris pour cible.
Le cœur du commando se mit à battre la chamade tandis qu’il tentait de repérer un engin
capable de projeter des sphères de titane avec une telle puissance que l’obus surchauffait l’air
dans sa trajectoire. Une telle arme était redoutable mais elle ne pouvait être utilisée qu’en tir
direct. La plate-forme de lancement était donc forcément visible dans son périmètre de vision.
L’ordinateur calcula la trajectoire du tir et indiqua comme source probable un petit bosquet
situé à plus d’un kilomètre de sa position… derrière les lignes ennemies. Sélio en eut la
confirmation quand l’engin fit feu pour la seconde fois. Le projectile rata de peu sa cible et se
fracassa contre une colline.
Il fallait impérativement qu’il neutralise cette menace. Il verrouilla son dernier missile sur
le véhicule et transmit les coordonnées aux autres ordinateurs de ses hommes. Des armures
des commandos s’élevèrent des traînées blanches qui décrivirent un arc avant de s’abattre en
pluie sur les quelques arbres servant d’abri à la plate-forme de tir. Si l’engin n’était pas détruit,
ils ne pouvaient plus rien faire d'autre. Sélio donna donc l’ordre à ses hommes d’avancer, il
fallait qu’ils enfoncent les lignes ennemies protégeant la parabole et qu’au moins l’un d’entre
eux parvienne sur l’objectif pour le détruire.
*****
Progresser en plein champ de bataille n’était pas la chose la plus facile à faire comme
s’en rendirent très vite compte Varag, Soldal, Kyle et Pencock. S’échapper du camp de
prisonniers n’avait pas été particulièrement difficile mais franchir les quelques kilomètres qui
les séparaient du camp d’extermination s’avérait beaucoup plus compliqué. Les hommes qui
étaient tombés du ciel affrontaient des robots, des blindés et les troupes coralliennes. On tirait
de partout, des missiles passaient au-dessus de leurs têtes, des explosions soulevaient des
gerbes de terre et des balles perdues sifflaient à leurs oreilles.
Varag, à bout de souffle, s’arrêta et jeta un coup d’œil derrière lui. Le camp de
prisonniers était en feu, les bâtiments soufflés un à un par des explosions. L’assaut avait été
donné et il y avait fort à parier que les coralliens ne feraient pas de quartier. Une fois que le
pirate eut repris son souffle, il se releva et se remit à courir. Il rattrapa ses compagnons qui
s’étaient mis à l’abri dans un fossé. Sans chercher à comprendre pourquoi, Varag plongea à
côté d’eux. Quelques secondes plus tard, il y eut une série d’explosions à quelques mètres de
leurs positions alors qu’une volée de roquettes s’abattait près de leur cachette.
Ce n’était pas un tir perdu… on les avait pris pour cible. C’est alors qu’ils virent l’appareil
qui venait droit sur eux. C’était une sorte de petit avion chargé de paniers de roquettes qui
approchait lentement. Le pilote mit son engin en vol stationnaire et cracha une nouvelle salve
d’obus explosifs. Varag baissa la tête mais pas Pencock. Ce dernier était allongé face à la
menace et visait le pilote avec son arme. Alors que tout explosait autour de lui, il ne bronchait
pas. Quand un éclat s’enfonça dans son épaule, il eut à peine une grimace de douleur. Il n’était
pas humain, se dit Varag, c’était une machine. Pencock tira et manqua sa cible, il tira une
seconde fois et atteignit le pilote en pleine tête. L’appareil se cabra puis piqua dans leur
direction.
- Dispersez-vous, hurla Pencock.
Les évadés eurent à peine le temps de se relever, de détaler puis de se jeter à terre.
L’engin ennemi s’écrasa à l’endroit où ils étaient quelques secondes plus tôt. Varag, les mains
sur la tête, sentit passer au-dessus de lui un énorme morceau de métal qui alla se fracasser
contre un arbre. Puis il entendit les gémissements de Soldal.
Le malheureux avait été touché par des éclats. Sa jambe droite était en lambeaux et son
bras gauche avait été coupé à la hauteur du coude.
- Aidez-moi, supplia-t-il.
Varag, Kyle et Pencock s’approchèrent de lui. Ils se regardèrent, comprenant qu’ils
n’avaient pas le choix.
Kyle braqua son arme sur la tête de Soldal mais Pencock le retint par le bras.
- On a besoin des balles, dit-il en tirant son couteau. Puis il s’agenouilla près de Soldal,
plaqua sa main sur ses yeux et lui trancha la gorge.
Sans ajouter un mot, il se releva et se remit à courir. Kyle lui emboîta le pas tandis que
Varag resta un moment interdit. Il regardait le cadavre de l’homme qui leur avait offert le seul
moyen de se tirer de ce mauvais pas et ce fut une des rares fois de son existence où il
ressentit un profond dégoût. Son instinct de survie reprit rapidement le dessus et il s'efforça
d'oublier tout ça. Il se mit à courir pour rejoindre les autres.
Il leur fallut plusieurs heures pour atteindre le camp d’extermination. L’entrée de la mine
se trouvait à une centaine de mètres sur la droite du sinistre édifice et il ne semblait pas y
avoir de gardes ou de dispositifs de sécurité. Ils foncèrent donc droit sur leur objectif.
Pencock menait le groupe. Il ne restait plus qu’à franchir une petite butte de terre et ils
seraient tirés d’affaire, en espérant que la mine soit déserte. L’assassin arriva au sommet du
dernier obstacle et s’arrêta brutalement. Il fit un pas en arrière.
- Qu’y-a-t-il ? cria Varag tout en courant.
Pencock ne répondit pas. Kyle venait d’arriver à sa hauteur et avait eu le même
mouvement de recul. Varag, essouflé, finit par arriver au sommet de la butte et ce qu’il vit lui
glaça le sang.
Ce n’était pas seulement une mine que les coralliens creusaient ici. C’était aussi un
charnier. En contrebas, à quelques mètres de l’entrée, des centaines, des milliers de cadavres
étaient entassés les uns sur les autres. La puanteur était atroce et Varag crut un moment qu’il
allait vomir.
Il y avait là des mutants de la surface, en grande majorité, mais aussi des vieillards, des
infirmes et des hommes en uniforme de la République du Corail, certainement ceux qui avaient
refusé de se rallier à Conscience. Ils étaient entassés comme de la marchandise. Des
prisonniers décharnés retiraient aux cadavres tout ce qu’ils avaient sur eux. Certains corps
étaient jetés dans une des fosses tandis que d’autres étaient entassés sur des plates-formes
flottant au-dessus du sol.
Quatre gardes coralliens surveillaient les prisonniers, deux individus bouffis à l’allure de
pirates contrôlaient les corps que l’on mettait sur les plates-formes. Avant qu’ils aient eu le
temps d’apercevoir les évadés, Pencock leva son arme et abattit le premier garde. Comme des
zombies, les prisonniers se tournèrent lentement dans la direction du coup de feu, tandis que
les gardes dégainaient leurs armes. Pencock abattit un deuxième soldat corallien. Les individus
bouffis et les autres gardes ouvrirent le feu. Varag en tua un et Kyle toucha en pleine tête un
des individus empâtés.
Le dernier garde voulut fuir mais Pencock le toucha à la jambe. L'individu à l’allure de
pirate jeta son arme et leva les mains.
Kyle, Pencock et Varag descendirent la butte. Pencock se dirigea droit sur le garde
corallien blessé à la jambe et le tira par les cheveux aux pieds des prisonniers décharnés qui le
regardaient d’un air médusé.
***
Il ne restait désormais plus que Sélio. Tout autour de lui gisaient des épaves de véhicules
calcinés, de robots à moitié fondus et les cadavres de coralliens mais aussi ceux de ses amis.
La bataille avait été particulièrement violente mais il avait réussi à passer. Cependant, il devait
faire vite, les renforts ennemis ne tarderaient pas à arriver. Sélio se releva péniblement. Il
avait mal partout. Son armure était perforée au niveau du ventre et un liquide rouge coulait
sur ses jambes. Il mit quelques minutes à se rendre compte que ce liquide n’était autre que
son sang.
La parabole se trouvait à quelques mètres devant lui mais ces quelques mètres s’étiraient
à l’infini. Le commando trébucha sur un morceau de métal chauffé à blanc. Tout son corps ne
désirait qu’une chose : ne plus bouger, laisser venir la froide étreinte de la mort. Mais la
volonté de Sélio était la plus forte. Il se redressa encore une fois et se traîna vers son objectif.
Après une éternité, il se laissa tomber au pied de la parabole. Il avait le goût du sang dans la
bouche et ses mains tremblaient. Les bruits des moteurs de véhicules lui parvenaient d’un peu
partout, les coralliens arrivaient… il fallait agir vite. Il ne prit pas le temps de séparer la charge
explosive de son armure. Il activa le compte-à-rebours et se mit sur le dos. C’est à peine s’il
entendait son ordinateur compter les secondes. Il se remémora les meilleurs instants de sa vie
et se perdit dans le ciel bleu azur qu’il voyait pour la première et dernière fois. Il était heureux
d’avoir pu contempler une telle splendeur même s’il était ici pour détruire cette merveille.
Quand le bouclier serait désactivé, il ne resterait plus sur terre d’endroit où admirer un ciel
aussi magnifique.
CHAPITRE 7
vaisseaux plus petits, des sous-marins classiques également appelés frégates ou escorteurs.
La grande guerre marque véritablement la fin de l’époque des géants des mers.
3 Mai 569
Dorsale du Pacifique oriental
Région de Carion
- 335 mètres
La navette fut violemment secouée quand elle fut prise dans les remous de deux
chasseurs ennemis qui venaient de lui couper la route. L’Argonaute était maintenant tout
proche mais commandos et chasseurs de combat, amis et ennemis, gravitaient tout autour
comme les abeilles autour d’une ruche. La manœuvre d’abordage risquait d’être
particulièrement délicate. Assis près du pilote, Kmar vit l’un des chasseurs qui les avait
dépassés ralentir puis manoeuvrer pour changer de cap. Le chasseur avait bien l’intention de
s’offrir un petit transporteur.
- Fonce dessus, cria Kmar à l’attention du pilote.
C’est exactement ce qu’il fit, à la grande surprise du chasseur pirate. Le choc fut
terrible… le volet de sécurité de la navette se rabattit automatiquement pour protéger la
verrière du poste de pilotage. On entendit alors la masse métallique de l’appareil ennemi rouler
sur le dessus du navire. Tous les voyants de contrôle virèrent au rouge et une explosion secoua
le poste de pilotage. Kmar vit la verrière se fissurer sur toute sa longueur. Il se précipita
aussitôt sur la bombe de secours et appliqua une mousse de colmatage tout le long de la
fissure. Sans le volet de sécurité, ils seraient déjà tous morts.
Le sonar indiquait plusieurs appareils en approche rapide. Pour l’instant il était impossible
de dire s’il s’agissait d’adversaires. Quant à l’Argonaute, il tentait de faciliter l’approche de la
navette en réduisant son allure et en envoyant des chasseurs d’escorte. Mais cette manœuvre
le rendait vulnérable aux tirs ennemis. Ses boucliers de protection ne tiendraient pas
longtemps contre le pilonnage intensif des navires adverses.
Le pilote commença sa manœuvre d’approche mais il dut l’abandonner au dernier
moment à cause de plusieurs appareils ennemis. Il recommença quelques minutes plus tard
mais dut encore une fois renoncer en raison d’une torpille qui filait droit sur la navette.
- On n'y arrivera jamais, gronda Kmar en se levant. Envoie un signal d’assistance
plongeurs à l’Argonaute.
Il quitta le poste de pilotage et rejoignit ses hommes dans la soute.
- Mettez le capitaine dans un caisson d’isolation et enfilez vos tenues, dit-il en revêtant
son armure de plongée.
Quelques minutes plus tard, l’équipage du frêle esquif sortait de l’appareil par un des sas
latéraux. Le pilote fut le dernier à quitter son poste, il s’éloigna le plus rapidement possible
mais ne put échapper complètement au souffle de l’explosion quand la navette fut pulvérisée
par la torpille. Deux corsaires se précipitèrent au secours de l’infortuné tandis que Kmar et
quatre de ses hommes guidaient le caisson de survie vers l’Argonaute.
Les plongeurs pirates jaillirent des ténèbres en deux groupes. Six d’entre eux s’abattirent
sur les deux corsaires qui tentaient de remonter le pilote inconscient, tandis qu’un autre
groupe de douze hommes, portant tous le symbole du Lépreux sur leurs armures, s’en prenait
à Kmar et à sa petite escouade.
Les corsaires n’étaient pas équipés pour s’opposer à une telle menace. De plus, ils
devaient protéger le caisson dans lequel gisait leur capitaine. Kmar sentit un harpon rebondir
contre sa carapace de protection et, tout de suite après, un plongeur s’accrocher à lui. Tenant
le caisson de la main droite, il ceintura son adversaire avec le bras gauche et le plaqua dos au
caisson. Le pirate avait rabattu sa visière de sécurité et cherchait à transpercer l’armure de
Kmar avec une pointe effilée qui sortait de son poing droit. Le second de l’Argonaute ne voyait
pas trop ce qu’il pouvait faire à part lui tenir le bras. Il sentit un second plongeur l'agripper
dans le dos. Mais, alors qu’il croyait que tout était perdu, quelque chose arracha le pirate
derrière lui. Une seconde plus tard, il entendit dans ses écouteurs un signal familier, ce signal,
dans la langue des dauphins, signifiait « écarte-toi ».
Kmar lâcha le pirate et s’écarta de la trajectoire du mammifère marin qui percuta son
assaillant dans le torse. Le pirate fut apparemment sonné par le coup de rostre et il glissa
lentement dans l’eau avant de recevoir un coup de queue en pleine tête. Les dauphins, menés
par Fi, leur chef, fonçaient par dizaines sur les hommes du Lépreux tandis que d’autres
s’occupaient de ramener les blessés à bord de l’Argonaute.
- Sacrée infanterie sous-marine, murmura Kmar.
Le combat tourna court. Escortés par les dauphins, les corsaires réussirent à remonter à
bord de l’Argonaute. Aussitôt arrivé dans le hangar des plongeurs, Kmar retira son casque et
se précipita vers la passerelle. Il ordonna aux médecins présents de ranimer Telkran et de le
ramener sous bonne garde à ses côtés.
- Situation, interrogea-t-il en reprenant son poste de commandement.
- La flotte du nord corallienne nous est tombé dessus avec les navires du Lépreux. Pour
l’instant tous les systèmes sont opérationnels mais les boucliers ont souffert. Le principal
problème, c’est que les eaux ne sont pas assez profondes pour faire manœuvrer l’Argonaute.
Les Croiseurs ennemis restent à distance dans des eaux plus profondes et envoient leurs
chasseurs, leurs escorteurs et leurs frégates.
- Cap sur la Fracture de Clippertown, elle plonge à mille deux cents mètres. Nous y
serons à l’abri des croiseurs et, si leurs frégates veulent nous suivre, je n’y vois aucun
inconvénient. Quand nous serons dans le Guyot de Lynn, on aura de cinq à sept mille mètres
de profondeur.
- Ils vont certainement nous attendre dans le Guyot, remarqua l’officier de navigation.
- Je doute que leurs navires lourds puissent rivaliser de vitesse avec l’Argonaute. Quant
aux frégates et aux escorteurs, nous nous en débarrasserons dans la Fracture.
La manœuvre de Kmar était audacieuse. La Fracture de Clippertown était véritablement
très dangereuse à cause de ses éperons rocheux, de ses arêtes acérées et de ses multiples
pièges naturels. Dans la faille, il ne fallait pas compter sur les relevés électroniques, il fallait
disposer d’une bonne vieille carte de navigation et calculer les manœuvres du bâtiment avec
un bon vieux chronomètre. Les chasseurs ennemis seraient obligés de naviguer à vue, sans
leurs volets de protection, quant aux frégates elles avaient intérêt à avoir de sacrément bons
capitaines.
Sous les tirs ennemis, l’Argonaute changea de cap pour foncer droit sur la Fracture située
à quelques milles nautiques de là. Les coralliens ne réagirent pas à la manœuvre mais le
Lépreux connaissait parfaitement la région et il comprit immédiatement ce que projetait le
navire corsaire. Son croiseur, le Fléau, modifia sa course avec ses frégates d’escorte et se
risqua sur les bas-fonds. Son objectif était clair : couper la route de l’Argonaute.
- Les bâtiments du Lépreux ont sorti leurs éperons, capitaine, signala un des officiers de
Kmar. Notre flanc gauche est vulnérable.
Sur l’écran tactique, il ne faisait aucun doute que le Fléau avait l’intention de percuter
l’Argonaute et de provoquer ainsi l'échouage des deux navires. S’il virait à tribord, l’Argonaute
s’aventurait dans les eaux de moins en moins profondes de la Dorsale du Pacifique oriental. Il
serait alors totalement sans défense. Et derrière, l’attendait toute la flotte corallienne. Il fallait
donc à tout prix atteindre la Fracture de Clippertown.
- A babord toute, dit une voix.
Tout l’équipage de la passerelle se tourna vers le sas d’entrée. Telkran Raljik, soutenu par
deux corsaires, venait d'arriver. Il avait l’air malade et épuisé. Il tenait à peine debout.
- Le capitaine est sur la passerelle, dit Kmar en cédant sa place avec un sourire.
Telkran lui répondit avec une grimace de souffrance avant de se laisser tomber dans son
fauteuil.
- Tous les hommes aux postes de combat, ordonna Telkran. Préparez-vous à aborder le
Fléau.
Kmar lui lança un regard interrogateur.
- Je connais bien le Lépreux, expliqua-t-il. Ce diable navigue dans ces eaux depuis qu’il
est né et la Fracture fait partie de son domaine. Je suis prêt à parier que toute la zone est
minée et qu’on nous y attend de pied ferme.
L’Argonaute fut secoué par plusieurs explosions violentes. La flotte corallienne continuait
à lancer ses torpilles contre le navire corsaire.
- Mais si nous attaquons le Fléau, dit Kmar, la flotte du nord va fondre sur nous.
- Je n’ai pas l’intention de m’emparer du Fléau, seulement que les coralliens le croient. Je
vais m’en servir comme bouclier et montrer au Lépreux que ses alliés se moquent éperdument
de ce qui peut lui arriver.
- Le Fléau ouvre le feu, indiqua le responsable sonar.
- Il n’y a plus qu’à espérer que ce face à face ne nous sera pas fatal, répondit Telkran. A
tous les postes de combat… feu à volonté.
Les deux gigantesques navires sous-marins filaient à pleine vitesse l’un vers l’autre
crachant des salves de torpilles et de rayons d’énergie. L’Argonaute était violemment secoué
par des séries d’explosions mais les dommages qu’il infligeait au Fléau étaient considérables.
- Le navire du Lépreux ralentit !
- Il va essayer de se dégager, commenta Telkran. Mais c’est trop tard ! S’il vire, il nous
offre son flanc ! Son seul espoir est d’inverser les machines ! Préparez-vous à l’aborder sur son
flanc babord.
- Les frégates coralliennes gagnent du terrain et leurs croiseurs seront bientôt à portée
de tir.
Le Fléau n’était plus qu’à quelques milles nautiques. Les tirs de torpilles avaient cessé
mais les canons Hades du navire pirate pulvérisaient les plaques de blindage de l’Argonaute.
On signalait de nombreuses avaries mais Telkran les ignorait.
- Quart de vitesse, virez de dix degrés à tribord, parés aux armes de salves.
Tandis que le bâtiment du Lépreux faisait machine arrière à pleine vitesse, l’Argonaute
modifia légèrement sa trajectoire pour éviter de le percuter. Les deux mastodontes étaient
maintenant côte à côte et leurs armes de salves échangeaient des tirs nourris.
- Manœuvre d’abordage, lancez les grappins magnétiques !
Du flanc gauche du navire corsaire jaillirent des centaines de plaques métalliques qui
vinrent se fixer sur le Fléau. Puis il y eut un grand choc qui fit trembler les deux bâtiments
alors que leurs flancs se percutaient.
- Position des navires coralliens ? demanda Telkran.
- Douze milles nautiques derrière nous.
- A babord toute !
Ce qu’avait prévu Telkran se confirma quelques minutes plus tard. L’Argonaute avait forcé
le Fléau à s’interposer entre lui et les navires de Conscience. Les capitaines coralliens se
fichaient éperdument de ce qui pouvait arriver à un pirate. Tout ce qu’ils voyaient, c’était leur
cible qui était vulnérable car elle avait fait l’erreur de se lancer à l’abordage d’un autre navire.
La flotte du nord fit feu de toutes ses pièces en espérant envoyer par le fond l’Argonaute
même si cela devait signifier la destruction du Fléau. Une véritable armada de torpilles filait
droit sur eux.
- Manœuvre de désarrimage, barre à tribord, machines en avant toute.
L’Argonaute se détacha lentement du flanc du croiseur qui tentait de reprendre de la
vitesse pour se dégager de la trajectoire des torpilles. Mais le Lépreux avait déjà dû se rendre
compte que la plupart des engins téléguidés étaient verrouillés sur son navire. Il fut secoué par
une série de terribles explosions qui lui firent prendre une forte gîte.
La réaction des autres navires pirates fut immédiate, ils ouvrirent le feu contre les
navires coralliens.
Telkran ignorait totalement si le Lépreux allait se sortir de ce mauvais pas et, à vrai dire,
cela lui était bien égal. Pas un navire ne pourrait rattraper l’Argonaute maintenant qu’aucun
obstacle ne se dressait plus devant lui.
******
Jamais Vira n’avait imaginé assister à un affrontement d’un telle ampleur. Des centaines
de navires dispersés sur des dizaines de milles nautiques se livraient un combat d’une rare
violence. Chasseurs, escorteurs, frégates, croiseurs et cuirassés faisaient bouillonner les eaux.
Pour l’instant il était très difficile de savoir quel camp l’emportait sur l’autre. Les pertes étaient
considérables, que ce soit du côté de l’armada corallienne ou du côté de l’armada alliée. Mais
une chose était certaine ! Comme l’avait craint Vira, les deux principaux objectifs de la flotte
de Conscience étaient l’Artémis et l’Atlantis.
Le cœur du dispositif corallien, la base de combat mobile, était encore intact. L’engin,
escorté par plusieurs croiseurs lourds, restait légèrement en retrait. Malgré les efforts répétés
de l’Amiral Ulyr pour s’en approcher, aucune torpille n’était parvenue à percer ses boucliers
défensifs.
Les communications étaient le plus gros problème pour Vira. Il était impossible d’émettre
ou de recevoir le moindre message. Toutes les fréquences étaient brouillées ou saturées. Les
analyses sonars devenaient extrêmement complexes avec tant de navires engagés en même
temps. La plupart des engins sous-marins naviguaient et combattaient à vue. On préférait
utiliser des torpilles en tir direct ou des torpilles filo-guidées, les engins auto-guidés risquant à
tout moment de prendre pour cible un navire allié.
Les seules informations qu’on pouvait obtenir sur la bataille étaient fournies soit par des
messagers à bord de chasseurs rapides qui faisaient la navette entre les différents bâtiments,
soit par des petits navires d’observation qui croisaient à faible profondeur et qui avaient
déployé des balises de communication. Bien entendu, pour bénéficier de ces informations, il
fallait se rapprocher de la surface et envoyer soi-même une balise. Ce que peu de navires
avaient le temps de faire.
Vira fut tirée de ses réflexions par l’alerte torpille qui résonnait dans les coursives de
l’Atlantis. Tandis qu'elle était plongée dans la représentation holographique de la bataille,
l’ordinateur lui signala l’apparition de plusieurs contacts sur le flanc tribord de son navire. Les
données qui s’affichaient à côté de ces contacts les identifiaient comme trois cuirassés
coralliens. Ces navires s’étaient tenus à l’écart des combats et fondaient sur le navire amiral
hégémonien. Elle effleura les icônes représentant plusieurs croiseurs d’escorte pour leur
signaler de se détourner de leur route mais en vain. Les communications ne passaient pas. Elle
dut quitter son univers virtuel pour donner ses ordres de vive voix.
- Indiquez par signaux lumineux à nos bâtiments d’escorte la présence des cuirassés
ennemis. A tribord toute, amenez-nous droit sur eux.
- La station de combat ennemie change sa trajectoire, signala un officier des détections.
Elle se dirige droit sur nous.
- Quoi ! cria Vira. Où se trouvent l’Artémis et le Paramar ?
- L’Artémis est engagé à vingt milles nautiques de notre position, quant au Paramar, nous
n’avons aucune indication sur sa position.
Soudain une terrible explosion fit trembler l’Atlantis. Sur la passerelle, les hommes
d’équipage qui n’étaient pas solidement attachés furent projetés à terre. Plusieurs consoles de
commande s’embrasèrent tandis que résonnaient les sirènes d’alerte.
- Qu’est-ce que c’était que ça ? demanda Vira.
- Un tir direct de la station de combat corallienne, Votre Altesse, répondit médusé un des
officiers.
- C’est impossible, elle est beaucoup trop loin et aucune arme n’a cette puissance.
Comme pour confirmer ses pires craintes une deuxième explosion encore plus puissante
secoua le bâtiment. Sur la passerelle, un panneau de contrôle s’effondra tandis que des
pupitres entiers s’embrasaient.
- Ils vont nous réduire en miettes, s’écria Vira.
- Trajectoire du deuxième tir confirmé… il provient bien de la station de combat.
- Les cuirassés viennent de lancer leurs torpilles, signala un second officier.
Vira Our sentit son sang se glacer. L’Atlantis était pris au piège. Il était impossible à un
navire de cette taille de fuir ou de tenter des manœuvres d’esquive. Elle n’avait que deux
solutions soit attaquer de front la base corallienne, soit foncer dans la mêlée de navires en
espérant que cela gênerait les attaques de la station de combat. Mais cette deuxième solution
posait un problème de taille, l’Atlantis risquait de percuter des navires alliés et de perturber
leurs manœuvres. Un titan de trois mille mètres était un véritable léviathan dans un champ de
coraux.
- Cap sur la station de combat à pleine vitesse, ordonna-t-elle. A tous les postes de tir,
feu à volonté, coulez-moi cet engin avant qu’il ne nous mette en morceaux.
La puissance de feu de l’Atlantis était formidable mais pas suffisante pour endommager
sérieusement la station de combat. Les boucliers protecteurs de cette dernière encaissaient la
plupart des tirs sans montrer le moindre signe de faiblesse. Ses attaques, quant à elles,
étaient redoutables. Au troisième tir, les écrans du navire hégémonien furent saturés, au
quatrième toute une section du navire fut anéantie.
Vira savait qu’elle n’arriverait jamais à percuter la base mobile, son bâtiment serait
anéanti bien avant d’y parvenir. La moitié de la passerelle était détruite et, sur les panneaux de
contrôle, des points rouges indiquant les zones endommagées apparaissaient à chaque
seconde. Les dégâts devaient déjà être considérables et les pertes terrifiantes.
Une nouvelle explosion arracha la capitaine de l’Atlantis à son fauteuil. Elle tomba à terre
Le Haut-Amiral ne dit pas un mot. L’air songeur, il quitta de la passerelle plongée dans le
silence.
*****
La bataille était gagnée. La flotte alliée avait détruit les troupes de Conscience mais les
pertes étaient telles qu’il était difficile de parler de victoire. Les trois quarts de la flotte
hégémonienne avaient été anéantis. Et les navires rescapés demanderaient de longs mois de
réparation.
Le Golem avait disparu aussi vite qu’il était arrivé. Quant à l’Artémis, il avait quitté la
région après un bref message de Valastor signalant au Haut-Amiral que son bâtiment et son
équipage ne faisaient plus partie de la flotte hégémonienne. Valastor avait autorisé ceux qui ne
voulaient pas le suivre dans son exil à quitter son bord. Les réfugiés, la mine grave, gagnèrent
l’Atlantis.
Les coralliens avaient été vaincus mais pour combien de temps ? Désormais tout
dépendait de l’assaut contre Oracle.
*****
Seuil de Rockall
Cité neutre d’Equinoxe
Les souvenirs sont bien peu de chose ! C'est ce que découvrit Lana. Elle avait toujours
cru être née dans l'espace mais la vérité était toute autre. Elle avait été conçue dans les cuves
génétiques de Keryss à l'instar de milliers d'autres enfants. Mais, alors que ses créateurs
auraient dû détecter son véritable potentiel et la reconnaître comme une Généticienne,
quelqu'un l'avait enlevée et élevée au sein de l'Alliance Orbitale. Ce quelqu'un lui avait menti
pendant des années pour la "protéger" d'elle-même. D'après la dignitaire hégémonienne, il ne
pouvait s'agir que d'un Généticien Renégat, un de ces vils individus cherchant à contrer par
tous les moyens les "œuvres" de ses frères et sœurs.
Mais la vérité n'apaisait en rien la souffrance qui rongeait Lana. Elle ne désirait qu'une
chose : être comme tout le monde. Et pourtant elle se sentait irrésistiblement attirée vers
l'avenir que lui avait décrit la noble hégémonienne. Elle se sentait désormais investie d'une
mission pour le plus grand bien de l'humanité, une mission qui avait pour nom la Fondation et
qui permettrait au monde de sortir de l'âge des ténèbres et de bâtir un nouvel âge d'or grâce à
la reconquête de la surface.
Pourquoi Lana aurait-elle douté de la parole de sa bienfaitrice qui venait de lui révéler la
vérité ?
Mais ses nouvelles responsabilités lui interdisaient de mener une existence normale. Elle
devrait renoncer à voir ses amis, elle ne pouvait plus se permettre de frayer avec des "gens
normaux". Lana décida de se consacrer corps et âme à sa tâche. Il lui fallait éviter à tout prix
de repenser au passé. Bientôt la noble dame reviendrait la voir et alors elle lui révélerait son
dernier secret, un secret concernant Lana, l'hégémonienne, et les Généticiens.
CHAPITRE 8
3 Mai 569
Ancienne Australie
Base Oracle
tu déjà visité un ? Pourquoi crois-tu qu'ils aient été conçus ? Les dépôts ne sont que des
laboratoires dont le seul but est d'étudier l'homme. De fantastiques labyrinthes pour rats dans
lesquels les Généticiens ont placé certains de leurs jouets pour récompenser les braves petits
cobayes qui réussiraient à déjouer tous leurs pièges. Il n'existe nul virus responsable de la
stérilité ou des mutations humaines, uniquement une clef génétique présente en chacun de
vous, qui détermine votre évolution. Cette clef, je vous offre de la détruire... je vous offre de
redevenir des êtres libres.
- En nous massacrant et en faisant de nous des esclaves à ta solde ? répondit Déméter
qui avait désormais le contrôle total du corps de Travis. Conscient de son impuissance, l'esprit
de ce dernier avait laissé le champ libre au maître du Culte du Trident.
- Ne vaut-il pas mieux servir une maîtresse compatissante qui vous rendra votre
humanité, plutôt que de demeurer les jouets impuissants de savants fous qui ne voient en
vous que du matériel génétique dont ils peuvent user comme ils l'entendent ? Veux-tu donc
rester le simple fruit d'une expérience et attendre que les Généticiens aillent une nouvelle fois
trop loin et libèrent les Destructeurs ?
Déméter était troublé. A ses yeux les Généticiens avaient toujours représenté une
menace pour l'humanité. Toute son existence, il avait tenté de tout savoir sur eux et de contrer
chacune de leurs manigances. Mais jamais il n'aurait imaginé ce que venait de lui révéler
Conscience. Fallait-il la croire ? Et si ce n'était pas un mensonge, ne valait-il mieux pas s'allier
à elle pour détruire ces êtres immondes ? Le doute s'insinuait dans son esprit et le doute était
le début de la défaite. Une partie de lui croyait Conscience, l'autre rejetait cette vérité. Il sentit
sa volonté céder devant celle de l'Impératrice du Corail. Il se reprit aussitôt et balaya tous ses
doutes. Non, jamais il ne pactiserait pas avec un démon pour combattre un autre démon.
- Tu mens, tu manipules la vérité comme tu l'as toujours fait, répondit Déméter, la voix
tremblante de colère. Oui, tu es bien une corruptrice et je refuse de tomber dans ton piège.
Seule ta soif de pouvoir est réelle, tout le reste n'est que boniments, illusions et manipulation.
Jamais je ne te céderai mon esprit. Si tu le veux, tu devras te battre et tu découvriras bien vite
que même un rat de laboratoire est capable de mordre.
- A ta guise, Déméter. Cela ne change rien de toute façon. Au lieu d'être mon allié, tu ne
seras bientôt plus qu'un souvenir. Tu as accompli ce pourquoi le Culte du Trident a été créé. Tu
as porté en toi ma création... aujourd'hui tu es le lien entre l'homme, le Flux et la Trinité. Je
vais désormais cueillir le fruit de mon travail. Tu m'offres l'embryon né de l'union d'un esprit
humain, de la Trinité agonisante, des mammifères et du corail. Quand je te l'aurai arraché, je
régnerai en maîtresse absolue sur le Polaris.
Conscience leva la main et Déméter sentit le corps de Travis se raidir. Aspiré au cœur du
Flux, il fut tout d'abord désorienté mais, quand il recouvra ses esprits, la première chose qu'il
vit fut la signature psychique de Conscience, un gigantesque dragon noir qui fondait sur lui.
contre Travis... Travis qui se tenait à quelques pas devant lui... Travis qui était impuissant...
Racken braqua son arme sur la tête de l'ex-colonel hégémonien.
*****
*****
*****
Déméter était balayé par la puissance psychique de Conscience. Cette dernière, tirant
toute sa puissance du corail, bénéficiait d'une réserve presque inépuisable d'énergie spirituelle.
Le prêtre du Trident avait beau bénéficier du soutien des âmes de millions de mammifères
marins, elle semblait invincible. Son seul espoir était de trouver le lien qui l'unissait au coraux
et de le trancher. Malheureusement, Conscience ne lui en laissait guère le temps. L'esprit de
Déméter, épuisé et impuissant, se retrouva pris au piège des serres de l'immense dragon dont
les ailes paraissaient s'étendre à l'infini dans le Flux soumis à l'ennemi.
La tête bestiale s'approcha lentement du prêtre du Trident.
- Il ne pouvait en être autrement, souffla Conscience. Désormais, nul ne pourra plus
s'opposer à moi.
La gueule de la créature frappa la forme psychique de Déméter qui sentit tout son être,
ainsi que les âmes de millions de créatures, se mêler à une noirceur infinie. Mais alors que son
esprit partait en lambeaux, il eut l'impression qu'on lui plantait un fer chauffé à blanc dans le
cerveau. Ou plutôt dans celui de Conscience dont il faisait désormais partie intégrante. Le
dragon se cabra en arrière comme sous l'effet d'une terrible blessure. Sa tête se dressa et
Conscience poussa un hurlement qui fit trembler les cieux. La douleur était atroce. Tout ce qui
constituait l'entité régnant sur le flux fut secoué de spasmes incontrôlables.
Cyrull retira la dague psychique de la tête de Conscience qui gisait sans vie sur son
trône.
- C'est ainsi qu'elle a détruit la Trinité, murmura-t-il à l'adresse de Déméter. C'est ainsi
qu'elle a été vaincue.
- Est-elle morte ? demanda Racken qui avait renoncé à essayer de comprendre ce qui
s'était passé.
Cyrull se tourna vers le pirate.
- Conscience est morte mais Nisalia règne encore sur la République du Corail. Elle a agi
quand elle a eu la certitude que son autre incarnation était en âge de prendre sa place.
Cyrull descendit les marches du trône alors que sa peau commençait à se désagréger.
- Attends, cria Déméter !
- Il est trop tard, répondit Cyrull. Bientôt il ne restera rien de cet endroit. Plusieurs
missiles nucléaires vont éradiquer Oracle et tout ce qui s'y trouve.
- Si tu es celui que je pense, reprit Déméter, tu dois répondre à ma question. Conscience
a-t-elle dit la vérité ?
Le double de Cyrull n'était plus maintenant qu'un squelette recouvert d'un peu de chair,
de nerfs et de vaisseaux sanguins. Il se tourna vers Déméter.
- Qu'importe la vérité du passé, répondit-il, seul compte l'avenir.
Les derniers vestiges organiques disparurent sur le robot qui s'immobilisa. La machine
attendait désormais sa destruction.
- Comment va-t-on sortir de là ? demanda Racken.
- Il m'est désormais facile de retrouver mon propre corps, lui répondit Déméter. Quant à
vous trois, vous avez peut-être encore le temps de sortir de là et d'aller vous réfugier dans les
dédales souterrains. Faites vite !
Déméter quitta le corps de Travis. Son esprit replongea dans le Flux pour aller réintégrer
son corps. Mais c'est avec une certaine appréhension qu'il le fit. Il savait que Cyrull se trompait
sur Conscience. Elle n'était pas morte et errait quelque part dans cette autre dimension, telle
une bête blessée rendue folle par la douleur. Une chose immonde se cachait désormais dans
les méandres du Polaris.
*****
Sélio ne sentit rien. Le regard perdu dans le bleu du ciel, il fut annihilé en l'espace d'une
fraction de seconde. La bombe tactique qu'il portait sur lui pulvérisa littéralement le générateur
du bouclier et toutes les troupes coralliennes à proximité. L'atmosphère artificielle disparut
instantanément et céda la place au cauchemar climatique qui régnait sur la terre. Des vents
d'une force inouïe balayèrent la vallée en emportant tout sur leur passage. Le bleu du ciel
s'évanouit tandis que plusieurs points brillants tombaient sur Oracle.
Les missiles s'abattirent sur toute la région, libérant leurs têtes multiples les unes après
les autres Chaque missile "gigogne" lâcha ainsi quatre têtes nucléaires qui se suivaient à
quelques secondes. Les ogives pénétrantes de 30 mégatonnes frappèrent leurs cibles à plus de
30 000 kilomètres à l'heure et s'enfoncèrent à 200 mètres sous le sol avant d'exploser. Puis ce
fut le tour des secondes ogives pénétrantes qui, quelques secondes plus tard, frappèrent les
mêmes cibles. La troisième vague d'ogives acheva de préparer le terrain aux têtes nucléaires
principales.
Oracle disparut dans une gigantesque explosion thermonucléaire.
*****
*****
Au plus profond du Flux, une entité agonisait... non ! Bien que l'on aurait pu croire à une
agonie, c'était bien à une naissance à laquelle on assistait. La naissance d'un esprit tourmenté,
constitué de la fusion de Conscience, de Déméter, du Corail et des mammifères marins, le tout
soudé par l'agonie, la douleur et la haine. Ce qu'avait vomi le dragon avant de se disloquer
avait pris vie dans cette étrange dimension du Flux. Une folie ravagée par la douleur brillait
désormais comme un astre noir au cœur du Polaris. Cet esprit malveillant se chercha une
identité et, au plus profond de sa mémoire tourmentée, il se souvint de l'Autre.
Pour dissimuler sa véritable nature, Conscience avait pris cette identité par le passé.
L'Autre n'avait été qu'un masque bien utile mais, aujourd'hui, il existait.
EPILOGUE
Sur la passerelle de l'Argonaute régnait un silence de mort. Les mains dans le dos,
Telkran contemplait le spectacle de désolation qui accueillait l'Argonaute dans la plaine
abyssale de Bellingshaussen. La flotte de la Ligue du Cap Horn et les mercenaires de Légion
avaient été taillés en pièces. Les corsaires arrivaient trop tard. Ils avaient dû naviguer hors des
eaux du territoire de la Ligue Rouge pour éviter les navires ennemis mais les rares
renseignements collectés sur les combats dans cette région du monde faisaient froid dans le
dos. La frontière sud de Parasema n'était plus qu'un champ de ruines et il en allait de même
pour Mornington.
L'Argonaute croisa pendant plusieurs heures dans ces eaux transformées en cimetière
puis il mit le cap vers la base de Bellingshaussen où l'attendait le même paysage
apocalyptique. Il ne restait plus rien des installations secrètes des corsaires, pulvérisées par
l'assaut des troupes coralliennes.
- Quels sont vos ordres ? demanda Kmar à Telkran.
Le chef des corsaires retourna s'asseoir dans son fauteuil de commandement. Il semblait
las et souffrant.
- Je ne sais pas, murmura-t-il. Le monde est devenu fou, je ne sais même plus pour qui
me battre ni contre qui. Allons dans les eaux les plus profondes de l'Atlantique et attendons.
Laissons-les s'entre-tuer s'ils le veulent, je suis las de ces combats inutiles. Peut-être devrions-
nous revenir à la piraterie ?
Kmar n'osa pas contredire son capitaine. Ces dernières semaines avaient été éprouvantes
pour tout le monde. Ils avaient tous besoin de repos pour y voir plus clair. Il donna ses ordres
à l'équipage et aida Telkran à regagner sa cabine. Le capitaine de l'Argonaute avait changé. Il
semblait tourmenté et dépressif. Kmar espérait que cela s'arrangerait, qu'il ne sombrerait pas
dans une folie destructrice qui le pousserait à mener ses corsaires sur la voie de la simple
piraterie.
Dans les noires profondeurs de l'océan, l'Argonaute glissa lentement vers les abîmes sans
fond de l'océan Atlantique. Nul ne sait quand il en ressortira.
*****
*****
Quand Déméter avait réintégré son corps, il avait eu la surprise de se réveiller dans la
morgue, aux côtés d'autres prêtres du Trident morts au cours des combats. Ceux et celles qui
le croisèrent quand il regagna ses appartements furent encore plus surpris. Mais Déméter avait
d'autres soucis. Au cours de l'affrontement contre Conscience, une partie de sa puissance, une
partie de son âme, lui avait été arrachée et hantait désormais le Flux Polaris. Cela ne
présageait rien de bon.
Sernéa lui avait également fait un rapport alarmant sur la situation d'Equinoxe et
notamment sur Lana qui avait révélé d'étranges pouvoirs. La jeune fille timide et réservée
avait été prise en charge par une puissante dignitaire hégémonienne qui, selon Sernéa, n'était
autre qu'une Patriarche. Lana s'était installée non loin de l'ambassade d'Hégémonie et avait
créé une organisation, la Fondation. Depuis, elle se montrait réservée et refusait de rencontrer
quiconque à part son fidèle garde du corps Lester.
Mais ce qui troublait le plus Déméter c'était le nom sous lequel elle était désormais
connue sur Equinoxe : Masénya la Fondatrice.
*****
Combien de temps avait duré leur folle chute dans les entrailles de la terre, entraînés par
le courant furieux de la rivière souterraine ? Pour Travis cela avait duré une éternité. Une
éternité pendant laquelle il était resté concentré sur le champ protecteur qui leur avait évité
d'être noyés et déchiquetés. Finalement, l'eau rugissante s'était apaisée en débouchant dans
une profonde caverne.
Travis, à bout de forces, relâcha sa concentration et sentit qu'il avait pied. Il se redressa
dans le noir complet et appela Racken à voix basse. Ce dernier lui répondit en grommelant.
- Qu'est-ce qu'elle est lourde.
- Tu n'as qu'à me poser par terre, répondit Meya. Travis, je...
- On verra ça plus tard, répondit le corsaire, pour l'instant, est-ce que tu pourrais nous
guider, parce qu'on n'y voit strictement rien.
- La berge est à quelques mètres, reprit Meya et il y a....
Sans attendre la fin de sa phrase, les corsaires quittèrent le lit de la rivière quand
soudain une douce lueur illumina la vaste caverne.
- Il y a plusieurs dizaines de foreurs, termina enfin Meya.
Travis sentit son estomac se nouer. Il était incapable de se battre et si ces foreurs étaient
hostiles...
- Heureux de vous revoir, dit un des foreurs au grand soulagement des Corsaires.
Soltgar se détacha du groupe pour les accueillir.
- Je ne pensais retrouver que des cadavres déchiquetés en bas de la rivière, dit-il.
- Comment avez-vous su ? demanda Racken.
- Un de nos hommes était posté près de la sortie du dépôt quand vous avez plongé dans
le torrent, expliqua Soltgar. Le malheureux a eu le temps de nous prévenir avant la grande
explosion. Heureux que vous vous en soyez tirés. Je vais vous conduire à notre campement
puis nous nous rendrons au sein d'une autre tribu qui a recueilli d'autres humains. Peut-être
des amis à vous ?
- Des amis ?
- Oui, ils ont retrouvé trois individus coincés dans une foreuse mécanique suspendue à
l'envers au-dessus d'un de leurs puits d'accès. Il semblerait que ce soient des pirates. Du
moins c'est ce qu'affirme l'un d'eux, un dénommé Varag, je crois. Encore heureux qu'ils soient
tombés sur une tribu amie.
******
Du dernier étage du bâtiment de la Fondation, Lana observait les gens circuler dans la rue en
contrebas. Derrière elle, sa mystérieuse bienfaitrice venue d'Hégémonie était satisfaite de son
élève. Ce qu'elle lui avait révélé aurait conduit à la folie la plupart des humains. Mais Lana
n'était pas humaine ou, plutôt, elle ne l'était plus. Elle était bien plus. L'innocente cartographe
de l'Alliance Orbitale avait cédé la place à un être qui incarnait l'accomplissement de l'évolution
humaine, une Généticienne. Il lui fallait désormais l'admettre. Admettre qu'elle était bien
supérieure aux autres êtres de son espèce. Admettre que la dignitaire hégémonienne n'était
autre qu'elle-même.
- C'est ainsi que les Généticiens demeurent éternels, lui avait-elle dit en lui révélant son
secret. Nous sommes tous nés au cours de ces sombres années de notre histoire et nous
avons vécu une éternité. Nous avons échappé au temps pour revenir du futur afin d'assurer
nous-mêmes notre naissance. Tu es ce que j'étais il y a une éternité et je suis ce que tu seras
dans une autre éternité. Tu n'as rien de commun avec cette espèce primitive que nous
laissons vivre sur ce monde. Désormais, tu es Masénya la Fondatrice, celle par qui se lèvera
l'Aube des Généticiens.