Projet Domination T1 Oracle
Projet Domination T1 Oracle
Tome 1
ORACLE
Crédits
Si nous ne parvenons toujours pas à avoir une vision claire des événements ayant
entraîné la chute de l’Empire des Généticiens, après un règne de mille années sur les
royaumes du monde sous-marin, ni du rôle joué par l’Alliance Azur au cours de cette
insurrection, nous discernons, par contre, de manière plus précise les différents éléments qui
ont conduit au Grand Conflit du sixième siècle.
On peut d’ailleurs s’étonner que cette guerre n’ait pas éclaté beaucoup plus tôt. Comme
vous le savez, l’humanité, après avoir été chassée de la surface par une destruction totale de
l’écosystème, s’est réfugiée dans les profondeurs des océans où elle a établi des milliers de
petites communautés indépendantes survivant à l’ombre de puissantes nations. Au début du
sixième siècle, malgré de multiples problèmes, comme la prolifération des pirates, la
dégénérescence génétique ou le virus de stérilité, il semble que les différentes puissances
soient parvenues à un équilibre permettant d’envisager un avenir plus serein. L’alliance des
nations dans le domaine spatial, la recherche concertée d’une stabilité politique grâce à
l’Organisation des Etats Sous-marins (O.E.S.M.), la constitution de troupes internationales
chargées de maintenir la paix ou bien encore la collaboration des laboratoires de génétique
étaient autant de signes laissant présager une coalition globale qui, seule, aurait permis la
survie de l’humanité.
Malheureusement, cette union vola en éclats au milieu du sixième siècle et engendra le
conflit dont l’humanité porte encore aujourd’hui les stigmates.
De récentes découvertes ont permis de clarifier le rôle de chacun des principaux
protagonistes dans cette affaire :
L’Hégémonie, contrôlant les abysses à l’Est de l’ancienne Amérique du Nord, dont les
dirigeants, les mystérieux Patriarches, ne rêvaient que de conquêtes.
La Ligue Rouge, s’étirant sur toute la côte ouest d’Amérique du Sud, une nation
vieillissante dont la principale force résidait dans sa flotte commerciale.
La République du Corail, établie sur les fonds marins de l’ancienne Australie et qui
entretenait une étrange relation avec les Coraux pensants couvrant la plus grande partie de
son territoire.
L’Alliance Polaire, située au nord de l’ancienne Russie, dont la science cybernétique lui
permettait de rivaliser avec les plus grands États.
Le Culte du Trident, administrant la cité Neutre d’Équinoxe, située sur le Seuil de Rockall,
qui était garant de la paix au fond des mers grâce aux troupes internationales des Veilleurs.
Bien d’autres factions ont joué un rôle crucial dans ce conflit comme vous pourrez le
constater.
Je vous soumettrai donc un rapport détaillé sur cette période troublée en espérant qu’il
répondra à toutes vos questions.
Car, bien comprendre le passé nous permet de regarder vers l’avenir en tentant de ne
pas commettre deux fois les mêmes erreurs.
Votre très dévoué Archiviste de Premier Rang, Victor Selzman.
Introduction
10 Mars 569
Keryss
Capitale de l’Hégémonie
« Bienvenue en Hégémonie »
L’étranger accéda sans encombre à la zone commerciale, emprunta le métro qui reliait
entre elles les différentes stations sous-marines constituant la mégalopole de Keryss et
descendit dans le secteur le plus proche du grand dôme. Il remonta de longues coursives
étroites où se côtoyaient une foule de gens issus des différentes nations du monde sous-marin,
qui profitaient des multiples centres de loisirs mis à la disposition des visiteurs. Il savait
pertinemment que la grande majorité de la population hégémonienne n’avait pas accès à ce
genre d’établissements. La Keryss des visiteurs était bien différente de la Keryss des citoyens.
Il suffisait de s’éloigner un peu des zones touristiques pour s’en rendre compte.
L’étranger s’arrêta en plein milieu d’une large coursive bordée de boutiques et de bars.
Dans une petite impasse, quelque chose avait attiré son attention. Recroquevillé dans un coin,
un homme se tenait la tête entre les mains. Il pensa tout d’abord qu’il s’agissait d’un
mendiant, mais ses vêtements et surtout ses implants décoratifs de corail étaient ceux d’un
homme aisé.
Soudain, il sentit une main se poser sur son épaule. Avec un grand sourire, un officier de
sécurité lui fit signe de passer son chemin tandis que des agents de la brigade sanitaire
embarquaient l’individu prostré. L’étranger ne se fit pas prier, il s’éloigna à grands pas et gagna
un hôtel des plus communs où il loua une petite chambre.
Quelques jours plus tard, un homme lui rendit visite. Il avait une apparence anodine mais
il émanait de sa personne une sorte de charme qui le rendait à la fois séduisant et
particulièrement inquiétant. Sans un mot, il entra dans la chambre de l’étranger, posa un
appareil sur la table et le mit en marche.
- Nous pouvons parler maintenant, finit-il par dire. Votre voyage s’est-il bien passé ?
L’étranger acquiesça d’un signe de tête.
- Bien ! Vous aurez votre autorisation d’entrer dans le Dôme d’ici quelques jours. Une fois
sur place on vous contactera pour vous faire un rapport complet de la situation et vous fournir
le matériel que vous avez demandé. D’ici là, pas d’imprudences, notre employeur commun
compte beaucoup sur la réussite de votre mission, monsieur Pencock.
Alan Pencock esquissa un sourire. Il se rendait parfaitement compte de l’importance de
sa mission. On ne faisait pas appel au meilleur assassin du fond des mers pour de simples
broutilles.
- Rassurez donc notre généreux mécène, répondit-il, s’il remplit sa part du contrat, je
remplirai la mienne.
CHAPITRE 1
La République du Corail a toujours fasciné les habitants du monde sous-marin. Dans cet
univers de chaos, elle apparaissait comme un havre où l’humain était autre chose qu’un outil.
Cette république qui prônait la tolérance vis-à-vis de toutes les formes de vie, même
mutantes, et de toutes les formes d’expression fut à l’origine du renouveau des arts et des
loisirs. Alors que les autres nations instauraient une politique répressive basée sur les trois
principes du travail, de l’obéissance et de l’efficacité, la République encourageait le l’oisiveté,
la fantaisie et l’expression artistique. Ses cités, sculptées dans le corail, étaient certainement
les plus belles jamais construites sous l’eau. On y vivait mieux qu’ailleurs, même si, comme
partout, on y trouvait mendiants et exclus hantant les bas-fonds des communautés.
Militairement parlant, la République n’était pas une grande puissance ; ses flottes de
guerre ne servaient qu’à protéger le territoire des raids pirates. Les politiques de la nation ont
toujours considéré que les champs de coraux conscients étaient amplement suffisants pour
assurer leur protection. Mais, comme vous le savez déjà, les apparences sont souvent
trompeuses.
12 Mars 569
Numénor
République du Corail
de la République, les gens répondaient qu’ils luttaient contre les pirates et les ennemis de la
nation. L’armée corallienne, contrairement à celle des autres nations, ne partageait pas la vie
des autres citoyens. Elle constituait une entité à part, une autre société qui ne frayait pas avec
les civils. Pour rencontrer des militaires, il fallait se rendre sur une base, ce qui était bien
entendu impossible.
Et il y avait le corail ! Omniprésent, incontournable, véritablement vénéré par la
population, tout le monde en portait un fragment, généralement en implant décoratif sur le
visage ou sur le corps. Les empathes partageant un lien avec le corail dominaient la société.
Bien qu’ils n’aient officiellement aucun pouvoir politique, on les trouvait toujours dans l’ombre
des puissants. Kyle craignait ces individus, il redoutait leur calme imperturbable, leur regard
inquisiteur. Face à eux, on avait toujours l’impression que quelque chose d’autre regardait par
leurs yeux, une entité terrifiante, inhumaine. Les empathes semblaient constamment détachés
de toute contingence humaine. Discuter avec eux était très frustrant car on avait l’impression
qu’ils ne vous écoutaient pas (et ce n’était sans doute pas seulement qu’une impression !),
qu’ils étaient ailleurs comme absents de ce monde matériel. La grande majorité de ces
empathes était des femmes. Le sexe féminin dominait d’ailleurs largement la société. Les
mâles ne représentaient qu’à peine un tiers de la population. Caractéristique de ce pays dont
personne, et surtout pas les hommes, ne se plaignait.
Dans le domaine politique, la république était dirigée par un Parlement, parfait reflet de
cette étrange société. Composé d’une majorité de femmes et de nombreux mutants, il élisait le
chef de l’état et s’occupait de décider des orientations générales de la nation. Kyle avait
toujours trouvé fascinant que la présidante actuelle, Laelia Trenton, ait pu accéder aux plus
hautes fonctions. Mutante née sans organe vocal, elle avait poursuivie sa carrière politique
grâce à son interprète personnelle, Amélia Kriss. Certains affirmaient que Laelia était la
marionnette d’Amélia. Une accusation sans aucun fondement, la Présidente du parlement
ayant largement fait la preuve de ses compétences.
Ainsi donc, après plusieurs mois passés dans cette société un peu trop parfaite, Kyle
avait décidé de s’aventurer dans les bas-fonds pour y entendre un autre son de cloche. Après
de longues recherches, et avec l’aide des agents des Patriarches, il avait enfin mis le doigt sur
quelque chose d’intéressant : un mouvement séditieux. Qu’il avait eu du mal à le découvrir !
Ces gens-là se cachaient tellement bien que même les seigneurs du crime des bas-fonds
ignoraient leur existence. Pourtant, d’ordinaire, ils sont les premiers à être au courant de ce
genre de choses.
Heureusement, Kyle avait eu de la chance. Il avait réussi à identifier deux des membres
de cette organisation secrète. Il ne lui restait plus qu’à entrer en contact avec eux. L’approche
directe étant impossible, il avait opté pour la méthode classique de surveillance. Trois
semaines à errer dans les niveaux les plus isolés de Numénor. Trois semaines à guetter les
faits et gestes de types tellement discrets qu’on ne pouvait même plus parler de prudence
mais de véritable psychose paranoïaque. Sans les agents des Patriarches et sans les
minuscules drones d’espionnage, Kyle n’aurait jamais pu obtenir ce résultat. Il se demandait
vraiment ce qui pouvait les effrayer à ce point.
Pour l’instant, il devait se concentrer sur sa filature. Grâce à la caméra d’un des drônes,
Kyle surveillait un des individus qu’il avait repérés. Les images s’affichaient sur la lentille de
son œil gauche, discrétion garantie. Un implant audio lui permettait de ne pas perdre une
miette de la moindre respiration de sa proie. En matière de technologie furtive, le petit drône
dépassait tout ce que connaissait le mercenaire. L’engin ne devait pas mesurer plus de cinq
centimètres. Il disposait d’un système de camouflage et se déplaçait grâce à un champ
magnétique.
Kyle surveillait le présumé membre du réseau clandestin depuis quelques jours mais
n’avait, pour l’instant, découvert aucune piste. L’individu se contentait de vaquer à ses
occupations coutumières dans les noires coursives des profondeurs de Numénor. Il passait son
temps à aller d’atelier en atelier, avec des arrêts fréquents dans des bars louches. Le soir, il
regagnait son appartement, une cage à lapin située dans un complexe d’habitations pour
ouvriers. Le mercenaire commençait à douter des informations qu’on lui avait fournies. Il
devenait de plus en plus improbable que ce loustic soit un conspirateur. Il avait beau revoir les
bandes enregistrées de ces trois derniers jours, rien ne permettait de croire que cet individu
soit autre chose qu’un habitant des bas-fonds sans histoire.
Kyle commençait à en avoir plus qu’assez de cette mission qui n’aboutissait pas. Il se
leva pour faire quelques pas dans la chambre minable qu’il louait depuis quelques jours. Il
retira sa lentille de surveillance et décida de revoir encore une fois les enregistrements des
jours précédents. Si le suspect faisait partie d’un réseau secret, peut-être avait-il un contact
qui apparaîtrait à plusieurs reprises sur les bandes. Le mercenaire demanda donc à son
ordinateur d’effectuer une recherche d’identification plan par plan. Après quelques minutes,
l’ordinateur afficha une série de portraits de tous les personnages apparus dans le champ de la
caméra. Kyle sélectionna un des portraits et l’ordinateur repassa les enregistrements où on
apercevait cet individu. La liste n’en finissait pas. Le mercenaire sentait la fatigue l’envahir. Au
moment où il allait renoncer pour aller dormir un peu, il découvrit quelque chose d’intéressant.
Un des personnages apparaissait fréquemment sur les bandes. Il ne s’agissait ni d’un
marchand, ni d’un barman, ni d’une prostituée ou de tout autre individu que rencontrait
généralement le suspect à des endroits bien précis. Non, ce personnage apparaissait sur
presque tous les enregistrements… il surveillait la proie de Kyle, il la filait ! Voilà qui devenait
intéressant ! L’agent des Patriarches remit immédiatement son écouteur et sa lentille. Le drône
transmettait l’image du quartier du suspect. Kyle communiqua à la machine le signalement de
l’étrange individu repéré sur les enregistrements et lui donna l’ordre de le chercher. Quelques
minutes plus tard, le drône l’avait localisé.
Il attendait dans une petite allée près de l’immeuble mais, cette fois, il était accompagné.
Deux types à l’allure anodine parlaient avec lui. Kyle augmenta le volume du canon à son.
- … tarder à contacter ses amis. Peut-être même ce soir, disait l’individu.
- Dès que tu sais où ils se cachent, répondit un des hommes, tu reviens immédiatement
et nous réglerons définitivement le problème. Les escouades d’intervention attendent ton
signal. Nous attendrons de tes nouvelles au bar du Cobalt. Si tu as besoin de quoi que ce soit,
n’hésite pas.
Les deux hommes quittèrent l’allée en laissant leur camarade seul. Ce dernier s’assit
dans l’ombre et attendit. Kyle enregistra sa signature thermique, à tout hasard, et attendit
aussi, après avoir ingurgité quelques pilules d’éveil pour ne pas s’endormir. Vers quatre heures
du matin, le guetteur dans l’allée se leva brusquement et s’enfonça un peu plus dans les
ténèbres. Le suspect venait de sortir de chez lui portant une grande besace à l’épaule. Telle
une ombre, il s’engagea dans les coursives et suivit un itinéraire assez compliqué. Il devait,
sans aucun doute, vouloir échapper à une éventuelle filature. Il repassait même dans certains
endroits. Cela ne pouvait signifier qu’une chose : des complices s’assuraient que personne ne
le suivait. Kyle identifia ainsi trois individus guettant dans l’ombre. Mais à l’évidence, l’agent
qui le traquait devait pouvoir le suivre à distance car il ne tomba dans aucun de ces pièges.
Quand le suspect tournait en rond, le limier se contentait de patienter.
Après une bonne heure de déambulation dans les couloirs des bas-fonds, le supposé
conspirateur se dirigea droit vers le secteur d’entretien d’où on pouvait facilement accéder aux
niveaux les plus profonds de la ville. Il s’agissait de secteurs abandonnés ou de vastes
complexes de machineries, des endroits où personne n’allait, à l’exception de quelques équipes
d’entretien lourdement armées et de quelques rebuts de l’humanité. Ces niveaux inférieurs
constituaient de véritables labyrinthes où n’importe quel fugitif pouvait échapper aux forces de
l’ordre. Il fallait bien sûr pouvoir y survivre, la pire racaille et des créatures innommables
hantant les recoins les plus sombres de ces étages oubliés de tous.
Kyle n’aimait pas du tout la tournure que prenaient les événements. Sa cible s’éloignait
trop, il allait devoir quitter sa résidence pour pouvoir agir en cas de nécessité. Il enfila sa veste
de cuir, vérifia son pistolet et envoya un message aux agents des Patriarches pour qu’ils
convergent discrètement vers la zone.
Grâce à sa lentille vidéo, il vit l’individu qu’il surveillait pénétrer dans les niveaux
inférieurs, suivi quelques minutes plus tard par l’homme qui ne le quittait pas d’une semelle.
Kyle accéléra le pas. Il ne prêtait aucune attention à ce qui l’entourait, et ignorait les
silhouettes menaçantes dans les allées ou les mendiants qui tendaient la main à son passage.
Il focalisait toute son attention sur l’image vidéo de sa lentille. Le drône se glissa à son tour
dans l’ouverture donnant sur les profondeurs de la ville. L’obscurité presque totale l’empêchait
de voir quoi que ce soit. Kyle commanda à la machine espion de passer en mode infrarouge
afin de détecter la signature thermique de sa cible, puis il coupa la transmission vidéo. S’il
devait s’aventurer dans les installations inférieures de la ville, il aurait besoin de toute son
attention pour éviter un accident. De toute manière, le drône ne lâcherait pas sa proie et Kyle
pourrait le suivre grâce à son traceur. Il arriva dans le secteur où se trouvait l’accès aux
profondeurs de Numénor. Les agents des Patriarches l’attendaient. Il leur donna pour
instruction de rester dans les parages et d’attendre qu’il les contacte. Puis il chaussa une paire
Jusqu’à quelle profondeur cette filature allait-elle le mener ? Kyle n’en avait aucune idée.
Cela devait faire une bonne heure qu’il s’enfonçait dans les profondeurs de la ville, qu’il
traversait des niveaux hantés par des ombres malveillantes, qu’il jouait à l’acrobate en
escaladant des puits d’aération ou de service abandonnés depuis des années. Il fallait qu’il
fasse attention à ses moindres mouvements pour ne pas glisser ou se fracasser la tête contre
des tuyauteries. Mais le plus crucial consistait à éviter les habitants de ces sombres dédales.
Dès que Kyle repérait la chaleur d’un de ces êtres, il ne cherchait même pas à savoir ce que
cela pouvait être. Il se planquait et attendait. Il en profitait pour noter la position du drône et
jetait un coup d’œil rapide à sa lentille vidéo.
L’engin espion venait de déboucher dans un long tunnel délabré, légèrement éclairé par
des diodes lumineuses qu’on apercevait dans certaines parois éventrées. Voilà qui devenait
intéressant. S’il y avait des systèmes électriques encore en marche à cette profondeur, on
trouverait certainement du monde dans le secteur. Kyle s’assura qu’aucune créature ne le
menaçait et porta toute son attention à l’image projetée sur sa lentille. Il apercevait le dos de
l’agent filant le mystérieux individu qui les avait conduits dans ce labyrinthe de métal. Il se
déplaçait avec beaucoup de prudence, un vrai professionnel ! Il progressait en se dissimulant
dans les rares coins d’ombre du tunnel, au cas où sa proie se retournerait.
Puis l’agent s’immobilisa un long moment. Kyle changea l’angle de la caméra du drone
pour voir ce qui se passait au fond du couloir. L’individu venait d’être rejoint par deux
sentinelles équipées de fusils d’assaut et d’armures de sécurité. Il échangea quelques mots
avec elles puis reprit son chemin tandis que les gardes reprenaient leur poste dans l’ombre.
La caméra du drône se focalisa une fois de plus sur l’agent qui entamait une retraite
stratégique. Il n’avait plus de raison de prendre des risques. Apparemment, il venait de trouver
ce qu’il cherchait ; il ne lui restait plus qu’à prévenir ses amis. Il s’apprêtait donc à remonter
vers la surface pour faire son rapport. Kyle allait tout faire pour lui éviter d’avoir à se donner
cette peine. Il se posta en haut d’un des puits d’accès vers les profondeurs et attendit
patiemment que l’agent en émerge. Quant il vit sa tête dépasser, il lui balança un coup de pied
en plein visage dans l’espoir de l’assommer et de l’envoyer s’écraser quelques mètres plus bas.
L’agent, sous le choc, lâcha prise mais, à la grande surprise de Kyle, il réussit à se rattraper
aux barreaux du puits. Le bougre faisait preuve d’une grande résistance et de beaucoup
d’adresse. En quelques secondes, il avait repris ses esprits et, apercevant son agresseur juste
au-dessus de lui, il redescendit le puits pour tenter de se dissimuler dans l’obscurité. Le
mercenaire jura avant de se lancer à sa poursuite.
Il dégringola les échelons à toute vitesse et atterrit sur le sol métallique du niveau
inférieur. Il fouilla les ténèbres à la recherche de sa proie, mais en vain. Il faisait beaucoup trop
sombre malgré la lueur blafarde des veilleuses. Il sortit lentement son poignard. Utiliser une
arme à feu ici aurait été un véritable suicide. Kyle n’avait pas du tout l’intention d’ameuter
toutes les créatures du secteur. Pendant quelques instants, il ne bougea pas un muscle. Tous
les sens en alerte, il cherchait à percevoir le moindre indice, ne serait-ce qu’une respiration.
Celui qu’il poursuivait devait être tout près, caché quelque part dans ces coursives délabrées.
Il y eut un craquement. Kyle perçut un mouvement très rapide à la périphérie de son
champ de vision. Il eut juste le temps de faire un pas de côté pour éviter la charge de son
adversaire. Le couteau de ce dernier effleura la gorge du mercenaire. Les deux hommes se
trouvaient désormais face à face, chacun jaugeant la force de l’autre. Dans l’obscurité, Kyle
n’arrivait pas à distinguer les traits de l’agent. Il n’aimait pas ça. Il fallait toujours regarder un
adversaire droit dans les yeux pour savoir ce qu’il pensait, s’il avait peur ou s’il était sûr de lui.
Ce qu’il affrontait ici n’était qu’une ombre parmi les ombres, une menace qu’il ne pouvait
estimer. Mais la réciproque était vraie. S’il s’agissait bien d’un agent entraîné, lui aussi devait
regretter de ne pouvoir jauger l’homme qui se trouvait en face de lui.
Le mercenaire esquiva de justesse l’attaque suivante. Ce type savait se servir d’un
couteau et tôt ou tard il allait réussir à prendre l’avantage. Kyle attendit le coup suivant et,
juste après l’avoir évité il se rua sur son adversaire. Les deux hommes tombèrent lourdement
sur le grillage qui recouvrait le sol, chacun tenant le poignet de l’autre pour parer un coup de
couteau mortel. Encore une fois, le mercenaire se sentit en mauvaise posture. Une lutte au
corps à corps était affaire d’endurance et de force. Il était persuadé que son adversaire ne
serait pas le premier à céder. Il lui donna alors un violent coup de tête, puis un autre et encore
un autre. Ce n’était pas une méthode très gracieuse, ni très délicate, mais elle avait le mérite
d’être efficace. L’agent, surpris par cette attaque, fut complètement sonné mais il lui restait
assez d’énergie pour réagir. Il roula sur le côté et envoya Kyle valdinguer contre la paroi de la
coursive. Le choc lui fit perdre son arme.
L’agent corallien se releva péniblement tout en se palpant le crâne comme pour vérifier
qu’il n’avait pas éclaté malgré le sang qui s’en échappait. Kyle cherchait sa dague à tâtons
mais sa main se referma sur une barre de fer. Sans attendre, une seconde de plus il se releva
et faucha l’agent à hauteur des genoux. Le malheureux hurla à pleins poumons.
Le mercenaire sentit la panique l’envahir. En entendant ce cri, toutes les créatures du
secteur n’allaient pas tarder à rappliquer. La barre de fer s’abattit encore et encore, jusqu’à ce
que le silence retombe sur les bas-fonds.
Il fallait faire vite. Kyle chargea le cadavre sur une épaule et fila vers le tunnel où
l’attendait le drône. S’il voulait avoir des réponses, il devait à tout prix contacter le mouvement
rebelle. Et, pour cela, il avait besoin d’un ticket d’entrée. Il espérait que le cadavre de l’agent
ferait l’affaire.
Tandis qu’il descendait vers le repaire des conjurés, il sentait que des prédateurs
s’étaient mis en chasse. Le combat avait attiré l’attention d’habitants des profondeurs qui ne
tarderaient pas à le rattraper. Pour gagner du temps, quand il devait changer de niveau, il
jetait le cadavre de l’agent en bas de l’échelle avant de descendre comme un véritable
acrobate sans prendre aucune précaution. Il réussit finalement à atteindre le long couloir où le
drône l’attendait mais juste au-dessus de lui il vit se profiler une ombre menaçante. Quelque
chose d’inhumain, qui glissait plus qu’il ne marchait, venait de s’engouffrer dans le dernier
puits d’accès. Kyle reprit sur ses épaules le cadavre sanglant et se mit à courir dans le long
tunnel. Ses forces commençaient à l’abandonner. Le souffle court, les jambes cotonneuses, il
se concentrait sur son objectif : atteindre l’endroit où se trouvaient les gardes.
Il trébucha à plusieurs reprises. La chose devait être juste derrière lui. Il sentait son
odeur fétide, son souffle nauséabond sur son cou ; il entendait sa respiration saccadée, le
crissement de ses griffes sur le métal, le claquement de ses tentacules. Des picotements lui
engourdissaient la nuque mais il refusait de se retourner. Il fallait qu’il court, qu’il court encore
plus vite.
Soudain deux silhouettes jaillirent de l’ombre, juste devant lui : deux gardes brandissant
des fusils dans sa direction. Il laissa alors son corps reprendre ses droits et il s’effondra. Dans
un état de semi-conscience, il entendit les rafales des armes automatiques, les cris grotesques
d’un être cauchemardesque, puis ce fut le silence. Il releva péniblement la tête. Les deux
gardes étaient penchés sur lui. Il voulut leur dire qu’il venait pour les aider mais n’eut pas le
temps d’ouvrir la bouche. Un coup de crosse en pleine tête lui fit perdre connaissance.
****
Quand Kyle rouvrit les yeux, il ne vit qu’un kaléidoscope d’images floues. Il avait froid et
sa tête le faisait horriblement souffrir. Le garde avait frappé de toute ses forces.
Lentement, ses facultés lui revinrent une à une. Il voulut se lever mais quelque chose lui
enserrait les poignets et les chevilles. Des fers ! On l’avait enchaîné ! Il se rendit compte
également qu’il était nu puis, quand ses yeux se décidèrent à lui fournir des informations
visuelles qu’il pouvait exploiter, il découvrit les barreaux de sa cage. Ces gens-là ne laissaient
rien au hasard !
Il se trouvait dans une pièce éclairée par des néons tremblotants. Cela ressemblait à une
sorte de petit hangar avec des établis couverts de pièces détachées et d’outils. Sa cage était
suspendue à un mètre au-dessus du sol. Deux hommes bricolaient une sorte de machine au
milieu de la salle. Son drône ! Ces vandales avaient entièrement démonté son drône. Un
appareil qui devait valoir une fortune. Quel gâchis !
- Hé ! Vous là, cria-t-il, qu’est-ce que vous êtes en train de fabriquer avec mon drône.
Sans répondre, les deux hommes jetèrent un coup d’œil dans sa direction puis l’un d’eux
dit quelque chose à l’autre qui quitta la salle. Il se passa plusieurs minutes pendant lesquelles
Kyle eut beau s’égosiller, le mécanicien ne lui prêta aucune attention, totalement absorbé par
le démontage du drône.
Enfin, la porte s’ouvrit. Quatre gardes et une jeune femme entrèrent dans la pièce. Et
quelle femme ! Une superbe créature aux longs cheveux bruns et aux yeux d’émeraude. Vêtue
d’une robe splendide, tout en elle évoquait la pureté et la distinction. Un détail attira l’attention
de Kyle. Sur son visage et ses épaules dénudées, des traces sombres faisaient penser à des
hématomes. En fait, il avait déjà constaté ce fait sur les deux mécaniciens. Puisant dans ses
souvenirs, il reconnut alors la jeune femme et comprit ce qui avait dû provoquer ses stigmates.
Ils avaient tous retirés leurs implants de coraux. La femme qui venait d’entrer n’était autre
qu’Amélia Kryss, l’interprète personnelle de Laelia Trenton, la présidente du Parlement de la
République du Corail.
Le mercenaire en resta bouche bée. Il ne remarqua même pas qu’on descendait sa cage.
Amélia, escortée par deux gardes, s’était approchée. Elle le regardait d’un air sévère.
- Nous n’avons rien pu faire pour votre ami, dit-elle sèchement, mais cela n’a aucune
importance puisque vous n’allez pas tarder à le rejoindre.
- Non, non, ce n’était pas mon ami, tenta de se défendre Kyle. J’ai surpris ce type alors
qu’il venait de découvrir votre repaire et…
- N’essayez pas de nous mener en bateau, l’interrompit la jeune femme. Nous avons
visionné les enregistrements de votre drône. A l’évidence, vous étiez de mèche tous les deux
et vous avez espionné l’un des nôtres. Vous allez tout nous dire de gré ou de force. Vous êtes
un agent de Fragment, vous êtes donc aux ordres de l’usurpateur. Comme vous n’avez aucune
greffe et que vous n’avez pas été implanté, vous agissez de votre propre chef. Vous avez trahi
et vous allez en payer le prix !
Chapitre 2
Je pense utile de rappeler à Votre Altesse que l’Hégémonie était une nation à la politique
agressive, que ce soit dans le domaine militaire ou dans son programme de repeuplement.
Disposant des plus puissants navires de guerre de l’époque, la Nation des Patriarches, comme
certains l’appelaient, avait la fâcheuse habitude de vouloir imposer au reste du monde son
mode de vie et sa philosophie. Recherchant continuellement des prétextes pour absorber des
petites communautés indépendantes, elle mit au point de vastes opérations secrètes, comme
la Directive Exeter qui se solda par un véritable désastre politique pour l’Hégémonie. Ce plan
de conquête s’appuyait sur l’utilisation de créatures surhumaines, les Soldats du Crépuscule
(voir note ultérieure), qui devaient constituer le fer de lance d’une attaque généralisée contre
les autres nations du monde sous-marin. L’opération fut un véritable échec et les dirigeants
hégémoniens voulurent se débarrasser de ces dangereux soldats. Ils échouèrent comme nous
ne le savons que trop bien.
13 Mars 569
Dôme de Keryss
Capitale de l’Hégémonie
lancinante. A la lueur des rares lumières de secours diffusant une lueur rougeâtre dans ce
labyrinthe de coursives, Alan distinguait quelques silhouettes dépenaillées qui traînaient leurs
tourments comme des spectres. La plupart étaient des mendiants inoffensifs mais l’assassin
savait pertinemment que parmi eux se cachaient de dangereux égorgeurs, des mutants ou
bien encore de redoutables prédateurs. Les seigneurs du crime y établissaient aussi des bases
et il n’était pas rare de rencontrer dans ces sombres alcôves quelques pirates ou
contrebandiers.
Mais Alan nota un élément nouveau. Certains individus n’étaient pas à leur place ici. Ils
fuyaient au moindre bruit suspect, réaction étrange pour des gens des bas-fonds censés être
dans leur élément. En y regardant d’un peu plus près, il était évident que ses nouveaux
résidants détonaient au milieu de la population locale. La plupart étaient vêtus
convenablement et presque tous portaient un ou plusieurs implants de corail. Bien plus
étonnant, la faune habituelle des bas-fonds les évitait comme des pestiférés.
Bien que cette énigme intrigua beaucoup Alan, il dut remettre toutes ces questions à plus
tard. Il venait d’atteindre son but, un ancien bar qui, si l’on en croyait l’enseigne rouillée qui se
balançait à côté de l’entrée, s’appelait autrefois le Mérou. En tout cas, aujourd’hui, il en avait
l’aspect. Alan se présenta devant la porte et attendit. Même si l’endroit semblait totalement
insalubre et abandonné, il ne fallait pas se fier aux apparences. La rouille et la moisissure
dissimulaient de redoutables systèmes de défense. L’assassin attendit que le scanner ait
terminé son identification. Il y eut un bip et la porte s’ouvrit.
Ce qui avait été le bar du Mérou abritait aujourd’hui les appartements assez coquets de
Cillion l’Ancêtre, un étrange personnage dont la spécialité était le renseignement. On disait de
lui qu’il savait tout sur tout en Hégémonie et que son réseau d’informateurs rivalisait avec celui
des Patriarches. La chance voulait qu’Alan soit l’un de ses rares amis.
L’endroit était effectivement assez élégant. Il était même carrément luxueux et rivalisait
avec les plus beaux appartements des secteurs réservés à l’élite hégémonienne. Un salon de
cuir, inestimable, une cuve d’hyper-respiration dans laquelle s’ébattait une étrange créature
mi-femme, mi-poisson, des tableaux accrochés aux murs, reliques de l’ancien temps, et, au
fond de la pièce principale, un bar en acajou, un luxe que même les plus riches ne pouvaient
se permettre. Derrière le bar, Cillion préparait un cocktail dont il était le seul à avoir le secret.
Il invita Alan à le rejoindre.
- Il n’y a pas à dire, tu sais vivre, commenta Alan en s’installant au bar.
- Et encore, tu n’as jamais vu ma résidence principale, répondit Cillion en versant son
cocktail dans deux grands verres à pied.
Alan but une gorgée du liquide ambré et se tourna vers la cuve d’hyper-respiration qui
trônait au milieu du salon.
- Qu’est-ce que c’est que cette chose ? demanda-t-il en désignant la gracieuse créature
de la cuve.
- Une mutante certainement, dit Cillion en haussant les épaules. Un de mes débiteurs me
l’a ramenée du Golfe du Bengale. Une jolie prise, je dois dire. Le seul problème, c’est qu’elle ne
peut vivre que dans l’eau. Alors, je suis obligé d’aller la rejoindre dans la cuve pour profiter de
ses charmes.
- C’est intelligent ?
- Je crois que oui mais je doute qu’elle soit capable de s’exprimer.
Alan se retourna face au bar et sortit de sa poche un petit boîtier qu’il posa sur le
comptoir. Les yeux de Cillion s’écarquillèrent comme s’il venait de voir le diamant le plus pur
qui soit.
- Un présent pour toi, reprit Alan.
- Tu en as trouvé une ? demanda Cillion avec le regard d’un enfant émerveillé.
Il prit la boîte et appuya sur un bouton sur le côté. Le panneau supérieur s’ouvrit
lentement avec un léger sifflement. A l’intérieur, baignée d’un halo bleuté, se trouvait une
minuscule créature ressemblant à une petite souris avec une queue démesurément longue.
En fin de journée, Alan Pencock quitta le repaire de son ami et entreprit de regagner son
hôtel afin de se préparer au départ pour le Dôme de Keryss. Mais, au lieu d’emprunter le
chemin le plus direct menant vers les niveaux supérieurs, il se dirigea vers un secteur presque
totalement inhabité qu’il connaissait bien. Il s’engagea dans un méandre de coursives étroites
et, tout à coup, il tourna sur la droite dans une petite ruelle. Se plaquant dos au mur, il fit
glisser dans sa main gauche un petit bâton métallique.
L’individu qui le suivait avait été surpris par sa manœuvre. Craignant de le perdre, il
accéléra le pas puis s’arrêta au coin de la ruelle avant d’avancer prudemment la tête pour jeter
un coup d’œil. La dernière chose qu’il vit fut le bâton qui s’écrasait sur son crâne.
Le malheureux reprit connaissance dans une position fort inconfortable, les pieds
attachés à une poutrelle et la tête en bas. Cette dernière le faisait horriblement souffrir et le
sang ne circulait plus dans ses mains liées dans le dos. Assis devant lui, Pencock aiguisait avec
soin une longue dague effilée.
- Qui es-tu et pour qui travailles-tu ? demanda l’assassin sans lever les yeux.
Le jeune espion, il ne devait pas avoir plus de vingt ans, se mit à bredouiller quelques
paroles inintelligibles. Il cédait complètement à la panique. La peur lui nouait l’estomac.
- Je… je travaille pour vos employeurs, parvint-il à dire. Ils m’ont demandé d’vous
suivre… au cas où… au cas où vous auriez eu besoin d’aide.
Alan esquissa un sourire et regarda le jeune homme.
- Et c’est sur toi que j’aurais dû compter en cas de problème ?
Alan éclata d’un rire bref.
- En d’autres circonstances, le fait de me suivre ne m’aurait pas gêné mais, aujourd’hui
tu m’as vu aller dans un endroit que tu n’aurais jamais dû voir. Je suis désolé.
Alan lui ouvrit le torse avec sa dague. Le jeune homme hurla. La blessure n’était pas
suffisamment profonde pour le tuer. Il regarda Alan d’un air interrogateur puis, lentement, il
comprit ce qui allait se passer.
- Faites pas ça m’sieur, je vous en supplie, ne faites pas ça.
Alan n’écoutait déjà plus sa supplique. Pour lui l’affaire était réglée. Il rangea son couteau
et s’éloigna en ignorant les lamentations du jeune homme. C’est alors qu’il entendit le bruit
caractéristique des petites pattes de dizaines de rats-lynx. Ils ne feraient qu’une bouchée du
malheureux. Des hurlements résonnèrent dans les coursives mais personne ne chercha à
savoir d’où ils venaient.
Pencock regagna les niveaux supérieurs de la station. Il savait très bien qu’il aurait pu
laisser vivre ce jeune homme. Il lui aurait suffi de l’intercepter avant d’aller chez son ami mais
il avait voulu ainsi avertir ses employeurs. Il avait voulu leur montrer de quoi il était capable si
on le doublait et, accessoirement, il leur signifiait par là qu’il ne supportait pas qu’on le suive.
Arrivé à son hôtel, il trouva dans sa chambre son autorisation d’accéder au dôme de
Keryss et une réservation dans un autre hôtel, assez luxueux celui-ci, situé juste en face du
bar du Déluge, un établissement qu’il connaissait bien de réputation. Il rangea ses affaires et,
en quittant sa chambre, y laissa une petite capsule. Cette dernière allait libérer un gaz effaçant
toute trace de sa présence dans cette pièce. Il n’y aurait plus d’empreintes à relever et même
les détecteurs moléculaires ne pourraient trouver la moindre trace de son passage.
Alan gagna les docks et embarqua sur une luxueuse navette sous le regard inquisiteur
des troupes de sécurité et des agents du Prisme qui contrôlaient les embarquements vers le
Grand Dôme. On ne lui causa aucun problème. Ses employeurs étaient des gens efficaces.
Le Dôme de Keryss était un des rares endroits que l’assassin appréciait. C’était
véritablement une création extraordinaire, symbole de la toute-puissance hégémonienne et de
l’avance technologique de la nation. S’il y avait bien une chose qu’on ne pouvait pas dénier aux
hégémoniens, c’était leur capacité à créer tout en grand, à bâtir de véritables monuments
sous-marins qui témoigneraient encore longtemps de leur grandeur. Dans un univers où la
plupart des nations se contentaient de fabriquer des installations fonctionnelles, étroites et
sans aucune beauté, il était assez agréable de se retrouver dans une cité colossale où l’aspect
esthétique avait été une priorité.
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
Dans le Dôme de Keryss, on respirait, on n’avait pas l’impression d’être écrasé par les
coursives. On ne sentait pas cette pression incroyable que l’eau exerçait sur les structures. A
sa périphérie, on pouvait même trouver des jardins avec des fontaines et des animaux en
liberté. A plus de deux milles mètres de profondeur, c’était vraiment extraordinaire.
Pencock folâtra quelque temps dans les parcs ouverts au public puis il se rendit dans le
quartier Touristique, le second cercle du Dôme. Il gagna son hôtel, s’installa dans sa chambre
et ouvrit en grand la baie vitrée qui donnait vers le cœur du dôme. De là où il se trouvait, il
pouvait apercevoir le troisième cercle constitué des ambassades, mais aussi le Centre des
affaires de Keryss et le Secteur central où se dressait la tour du Haut-Amiral, le coeur de
l’Hégémonie.
L’assassin inspira à fond. Ici, même l’air avait une odeur agréable.
CHAPITRE 3
13 Mars 569
Sous-sols de Numénor
- Je vous répète que je ne travaille pas pour Fragment ni pour aucun service de la
République !
Cela devait faire au moins cent fois que Kyle répétait cette phrase. Il ne savait plus
depuis combien de temps il se trouvait dans la salle des interrogatoires, les fesses rivées à une
chaise de métal. D’ailleurs, il ne sentait plus son postérieur… à vrai dire il ne sentait plus rien.
On lui avait injecté des drogues, on l’avait quelque peu malmené, on l’avait privé de sommeil
et on lui avait vrillé les tympans avec des sons stridents. Mais ses tortionnaires ne voulaient
rien entendre. Pour eux, il travaillait pour Fragment, les services secrets de la République. En
tant qu’agent, il avait donc reçu un entraînement spécial pour résister aux interrogatoires. Mais
tout humain a des limites, le tout était de les atteindre. Mais comment leur expliquer qu’il était
inutile de chercher son point de rupture puisque cela faisait belle lurette qu’il l’avait dépassé ?
- A-t-il parlé ? demanda une voix féminine.
Kyle voyait trouble. Toute la pièce dans laquelle il se trouvait tournait comme une toupie.
Il réussit néanmoins à reconnaître la voix d’Amélia Kryss. Oh ! ce qu’il aurait aimé tordre le cou
à cette garce.
- Il se contente de répéter la même chose, répondit un des tortionnaires. Il serait un
mercenaire engagé par l’Hégémonie pour découvrir ce qui ne tourne pas rond en République
du Corail. Soit il possède une résistance hors du commun, soit il dit la vérité ou tout du moins,
il croit la dire. Il affirme également qu’il est connu dans le milieu sous le nom de Kyle le Franc !
- Pourquoi t’entêtes-tu ainsi à nier l’évidence, demanda Amélia. Nous avons identifié ton
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
accumulée ces dernières heures retombait d’un coup. Il sourit à son vieil ami et s’évanouit.
****
Kyle avait dormi une journée complète, d’un sommeil si profond que ses hôtes avaient
bien cru qu’il ne se réveillerait jamais. Après l’avoir torturé, on le traitait maintenant comme
un invité de marque. Les médecins l’avaient couché dans un petit lit de camp peu confortable,
dressé dans un coin d’une infirmerie improvisée. On lui apportait à manger, à boire et on
s’occupait de ses blessures. Les techniciens avaient même essayé de remonter son drône mais
il les soupçonnait d’avoir subtilisé quelques pièces introuvables au marché noir. En effet, le
drône avait quelques difficultés à se déplacer dans les airs et, surtout, son système de
camouflage ne fonctionnait plus du tout. Quel misère ! songea Kyle, la malhonnêteté était
véritablement le mal de ce siècle. Il ne fallait pas se plaindre. Après tout, il possédait une
superbe caméra portable qui avait la particularité de ne pouvoir éviter aucun obstacle !
Mais, pour le mercenaire, le plus insupportable était de devoir accepter les soins de la
tête de mule à laquelle il devait son si charmant séjour en salle d’interrogatoire. Amélia venait
le voir toutes les heures. Elle lui donnait ses repas, changeait ses bandages et tentait de lui
tenir compagnie tout en se gardant bien de répondre à ses questions. Dès qu’il lui demandait
ce qui se passait en République, elle lui conseillait d’être patient et elle lui assurait que, dès
qu’il serait remis, il serait présenté au conseil de la résistance dont faisait partie son ami
Ognar.
Quand l’heure du dîner sonna, Amélia vint s’asseoir auprès de Kyle. Elle déposa devant
lui une sorte de pâte verdâtre, une substance nutritive qui n’avait aucun goût. Tout d’abord, ils
n’échangèrent pas une parole, puis la jeune femme rompit la glace.
- Dites-moi, il vous restait beaucoup de noms à citer ?
- Une bonne cinquantaine ; on aurait bien fini par trouver quelqu’un que vous
connaissiez, dans le tas.
- Il valait mieux, sinon je vous aurais fait exécuter sans l’ombre d’un remords, répondit-
elle avec un petit sourire.
- Dites-moi, reprit Kyle. Pourquoi avez-vous retiré vos implants de coraux ?
La question sembla troubler la jeune femme. Son magnifique sourire disparut
instantanément. Elle passa une main distraite sur les taches brunâtres de son visage.
- Pour certaines personnes, répondit-elle d’une voix hésitante, le corail est devenu un
poison. La plupart des gens ne risquent rien mais d’autres en meurent ou, pire, tombent sous
sa domination.
- La domination du corail ?
- Non, celle de Conscience, mais cela revient à peu près au même.
Kyle allait lui poser d’autres questions mais ils furent interrompus par l’arrivée d’Ognar.
Ce dernier portait son uniforme d’amiral de la flotte républicaine. Il avait fière allure,
autrement plus qu’à l’époque de ses exploits dans la piraterie !
- Désolé d’interrompre votre conversation, dit-il, mais le conseil aimerait bien parler à
Kyle. Si tu veux bien me suivre, je vais en profiter pour te faire faire une petite visite guidée.
Le mercenaire se leva sans trop de difficulté et, accompagné d’Amélia, suivit son ami
dans les coursives du repaire secret des résistants. Ils empruntèrent des couloirs semblables à
ceux de n’importe quelle cité sous-marine, où des individus vaquaient à leurs occupations. La
plupart étaient des soldats mais ils croisaient également des personnes en civil. Les
installations étaient vétustes mais plutôt bien entretenues pour un secteur laissé à l’abandon
depuis des années. Puis ils arrivèrent dans un “ puits d’habitation ”, selon les propres termes
d’Ognar. Une vaste salle circulaire qui s’élevait sur plusieurs étages. Là, des centaines de gens
s’entassaient les uns sur les autres. Des paillasses servaient de couchettes, on faisait la cuisine
dans des sortes de grands chaudrons posés sur des plaques électriques. Des hommes, des
femmes et des enfants vêtus de haillons attendaient, assis, le regard perdu dans le vide.
L’endroit sentait la misère, le désespoir et la souffrance.
- Nous accueillons environ six mille personnes dans une dizaine de puits similaires,
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
précisa Ognar. Nous manquons de tout, de médecins, de vivres mais surtout d’armes pour
nous battre. Le gars que tu avais repéré et que suivait l’agent, nous apportait des
médicaments.
- Mais qui sont tous ces gens ? demanda Kyle.
- Des réfugiés comme nous tous, répondit Amélia. Les réfugiés d’une guerre secrète qui a
ravagé la République du Corail sans que personne ne s’en rende compte. Tous ces gens sont
traqués par le Fragment, notre propre service de renseignement, qui est aujourd’hui aux mains
de l’ennemi.
Ognar entraîna son compagnon vers un autre passage. Ils empruntèrent plusieurs
longues galeries puis débouchèrent dans une petite pièce rectangulaire dans laquelle une
vingtaine de personnes discutaient autour d’une table.
Un homme d’une quarantaine d’année, cheveux ras et visage sévère, s’approcha de Kyle
et lui tendit la main.
- Kyle, voici Éric Stigma, ancien directeur du Fragment et chef de la Résistance, présenta
Ognar.
- Heureux de faire votre connaissance monsieur le Franc, déclara l’individu. Je n’aurais
jamais imaginé qu’un jour je serrerais la main à d’un agent des services hégémoniens. Je tiens
à m’excuser pour l’accueil un peu douloureux que vous avez reçu mais, quand nous vous
aurons expliqué ce qui est en jeu, je suis sûr que vous nous comprendrez.
Kyle resta un instant bouche-bée et ne sut quoi répondre. On ne lui en laissa d’ailleurs
pas le temps. Stigma le présenta à tous les membres du conseil. Il y a avait là des diplomates,
des ingénieurs, des chercheurs renommés, quelques officiers ainsi que des parlementaires.
Après avoir fait le tour des gens présents, on invita Kyle à s’asseoir.
- Je constate avec plaisir, reprit Stigma, qu’un de nos hommes a enfin réussi à prévenir
quelqu’un de notre situation. Alors, que comptent faire les services secrets hégémoniens pour
nous venir en aide ?
Kyle se sentit terriblement gêné. Apparemment, tout le monde s’attendait à ce qu’il soit
l’émissaire officiel de la nation des Patriarches. Ils pensaient tous que, s’il se trouvait ici, c’est
que l’Hégémonie était au courant !
- L’Hégémonie … commença-t-il, l’Hégémonie ignore tout de ce qui se passe ici. Je ne
sais pas si leurs services secrets ont été contactés par vos “ messagers ” mais, en tout cas,
mes employeurs m’ont envoyé enquêter en République sans m’informer de quoi que ce soit.
Un silence consterné s’abattit sur la salle du conseil, comme une chape de plomb. Les
visages étaient graves, le mercenaire venait de balayer leurs derniers espoirs.
- Ainsi, aucun de nos agents n’a réussi à prévenir quelqu’un de l’extérieur ! constata
Stigma d’un ton accablé. Mais alors que venez-vous faire ici ? Pourquoi le Prisme vous a-t-il
envoyé s’il ignore tout des événements ?
- Je n’ai pas été engagé par le Prisme, répondit Kyle.
Il commençait à se rendre compte de la gravité de la situation. Le temps du secret était
passé, il fallait jouer cartes sur table.
- Les Patriarches m’ont chargé de découvrir ce qui se passe dans votre pays… je crois
que c’est fait, n’est-ce pas ?
La seule mention des Patriarches déclencha un brouhaha indescriptible dans la salle de
conférence. Que les maîtres de l’Hégémonie s’intéressent personnellement à la situation
rendait un peu d’espoir à certains, mais en inquiétait d’autres.
- Si vous voulez avoir une chance que le monde sache ce qui se passe, reprit Kyle, peut-
être devriez-vous m’exposer vos problèmes plus en détail, afin que je prévienne mes
employeurs.
Les membres du conseil échangèrent des regards interrogateurs. Personne ne savait
exactement ce qu’il fallait faire. Pouvaient-ils accorder leur confiance aux Patriarches ?
Pouvaient-ils pactiser avec leurs ennemis héréditaires ? Ce fut Amélia qui trancha.
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
marchandises arrivaient des quatre coins du monde, d’autres partaient vers des destinations
inconnues. Rien ne laissait supposer qu’il puisse y avoir un quelconque problème.
Le mercenaire s’engouffra dans une petite ruelle déserte. Il jeta un coup d’œil derrière lui
pour s’assurer que personne ne l’avait suivi, puis tapa un code d’accès sur le système de
verrouillage d’un petit atelier privé.
La personne qu’il cherchait à contacter possédait des locaux comme celui-ci dans presque
toutes les villes du monde sous-marin. Il les louait à l’année pour permettre à son réseau
d’agents de lui transmettre des informations. Comme il avait assez souvent travaillé pour cet
individu, Kyle avait accès à ces repaires secrets.
Il referma la porte derrière lui et se fraya un chemin dans le foutoir qui encombrait la
salle. En fait, le hangar regorgeait de caisses, d’établis, d’armoires et de tout un fatras sans
grande valeur. Il réussit à atteindre un panneau qu’il fit pivoter pour révéler une paroi
métallique. Kyle y appliqua sa main. Il attendit quelques secondes, le temps que les systèmes
d’analyse l’identifient, puis tapa un autre code sur un petit clavier qui venait d’apparaître sur la
plaque. Cette dernière s’ouvrit lentement dévoilant ce qui ressemblait à un terminal.
- Salut Stravos, dit Kyle à la machine.
- Heureux de vous revoir, répondit l’engin avec une voix horriblement synthétique . Cela
faisait longtemps que vous ne nous aviez pas contacté. Quel est votre message ?
Le mercenaire avait toujours beaucoup apprécié Stravos. Ce n’était qu’un ordinateur mais
son propriétaire l’avait tellement personnalisé qu’il en devenait presque humain. Il pouvait se
connecter à tous les terminaux du réseau pirate de la République et sa tâche principale
consistait à transmettre les messages qu’on lui adressait. Ses banques mémorielles étant
interrogées régulièrement par les agents de son créateur, il n’y avait plus qu’à attendre une
réponse. Bien entendu, cela impliquait un risque que ces agents humains soient tombés sous
l’emprise de Conscience, mais c’était peu probable. Il s’agissait généralement d’individus sans
problème, des dockers, des marchands, des marins qui se contentaient d’observer sans agir.
Peu de gens pouvaient se douter de leur véritable activité et encore moins soupçonner
l’existence de ce gigantesque réseau de renseignement. Par contre, si le type qui allait
interroger l’ordinateur avait un implant de corail, son esprit pouvait ne plus lui appartenir.
C’était un risque à courir.
Kyle enregistra son message et quitta le hangar. Maintenant, il devait attendre la
réponse. Cela pouvait prendre plusieurs jours, peut-être même plusieurs semaines mais le
mercenaire ne voyait personne d’autre disposer d’assez de moyens pour l’aider. Il fallait qu’il
prenne son mal en patience et surtout qu’il évite les agents de Conscience.
CHAPITRE 4
16 Mars 569
Dôme de Keryss
Capitale de l’Hégémonie
Keryss la tentaculaire s’étend sur des dizaines de kilomètres, comme une coulée de
constructions humaines qu’aurait déversées un volcan. Nichées au pied de la Chaîne de Kelvin
et du Canyon de l’Hudson, ses stations et ses villes-parois illuminent l’océan sur des milles et
des milles. Mais tout cela n’est rien comparé au dôme, cette merveille, symbole de la toute-
puissance hégémonienne, qui, tel un phare, attire irrésistiblement le visiteur. Œuvre grandiose,
le Dôme de Keryss s’impose comme l’une des merveilles architecturales du monde sous-marin,
au même titre que la ville fluctuante d’Équinoxe ou les tours nacrées d’Azuria la blanche,
capitale de la République du Corail.
Les hégémoniens étaient de grands bâtisseurs ; personne ne pouvait dire le contraire,
pas même ceux qui nourrissaient à leur encontre la plus farouche des haines. Siltar faisait
partie de ceux-là. À ses yeux, cette nation représentait tout ce qu’il haïssait, mais il devait
admettre que Keryss apparaissait comme un grand accomplissement. Le jeune homme rejeta
sa capuche sur ses épaules pour mieux observer le dôme qui se dressait au-dessus de sa tête.
À travers l’immense structure transparente, on pouvait voir les centaines de navires qui
croisaient aux alentours. Ça et là, des bancs de milliers de poissons, des mammifères marins
et des plongeurs gravitaient tout autour, comme des insectes attirés par la splendeur de ce
flambeau. Des drones d’entretien sillonnaient en permanence la surface du dôme, pour
prévenir toute avarie et pour polir continuellement l’ouvrage.
Siltar resta un moment à contempler ce fabuleux spectacle, puis il remit soigneusement
sa capuche avant de reprendre la direction du Maull, un petit établissement du quartier
commercial et touristique de la ville. Il se fondit dans la foule des badauds qui grouillaient dans
les rues. Dans le Dôme de Keryss, on pouvait véritablement parler de rues, la ville étant
construite sur le modèle de celles de l’ancien temps, les légendaires cités de la surface dont il
ne restait aujourd’hui que quelques ruines, hantées par des monstres d’un autre âge. Siltar
possédait une photo d’une de ces grandes constructions humaines, une photo achetée à prix
d’or à un pilleur. Une telle relique pouvait lui attirer pas mal d’ennuis, beaucoup étant prêts à
tuer père et mère pour s’emparer de tout ce qui concernait l’ancien temps. Mais il n’en avait
que faire. Il conservait sa photo plastifiée sur son cœur, comme s’il s’agissait de sa fiancée ou
de son enfant. Toute sa vie, il avait espéré que l’humanité réussirait à reconquérir la surface
mais, aujourd’hui, il devait se rendre à l’évidence, ce n’était pas pour tout de suite. Bien
entendu, les grandes nations disposaient de bases militaires là-haut, mais on était bien loin du
jour où un homme pourrait y respirer l’air sans mourir asphyxié, y ôter son armure de
protection sans être rôti comme un poulet, y contempler le soleil sans devenir aveugle.
Le Maull se situait dans une des rues les plus animées de la ville. Siltar remarqua la
patrouille hégémonienne qui procédait à un contrôle d’identité à quelques pas de l’entrée. Il
entra dans la première boutique afin d’attendre que les soldats en noir décident de changer de
poste. Ce qui d’ailleurs ne tarda pas. Dès qu’ils se furent éloignés, le jeune homme se dirigea
droit vers le Maull.
L’établissement ne désemplissait jamais. Touristes, marins et immigrés des autres
nations s’y retrouvaient pour boire un verre et parler du pays. L’atmosphère enfumée
empestait le poisson grillé et la bière grise. Siltar se fraya un chemin dans la foule pour gagner
l’escalier du fond, afin d’accéder aux salles de réunion en sous-sol. Malgré sa stature, il eut
quelques difficultés à atteindre son objectif. La plupart des clients le regardaient d’un sale œil.
On lisait dans leurs yeux qu’ils se méfiaient comme de la peste de tout nouvel arrivant. Il
pouvait être un de ces maudits agents du Prisme, espions au service de l’État, ou, pire, un
employé du service de décontamination. Le jeune homme se contenta de baisser la tête, signe
évident qu’il n’appartenait pas aux forces de sécurité. Un agent se considérait toujours comme
un être supérieur et toisait tout le monde avec arrogance.
Siltar s’engagea dans l’escalier. Il entra dans la cabine six. On l’attendait. Il referma
soigneusement la porte, la verrouilla et s’assit. Les deux individus déjà attablés l’accueillirent
avec un sourire. Petit, frêle et plutôt laid, le premier devait avoir la trentaine. Ses yeux
semblaient sans vie, ils n’exprimaient aucune émotion. Son sourire n’avait rien d’amical, il
s’agissait plutôt d’un rictus. Le second était plus âgé. De taille moyenne, mais tout aussi
maigre, il irradiait la confiance. Il émanait de sa personne une sorte de charme qui le rendait à
la fois séduisant et particulièrement inquiétant. Il posa sur la table un petit appareil dont il
enclencha le mécanisme.
- Nous pouvons parler librement, dit-il.
Siltar se sentait nerveux. Il n’arrêtait pas de se triturer les mains. Ses interlocuteurs,
quant à eux, affichaient un calme olympien.
- Si tu veux toujours servir ton pays, l’heure approche, reprit le plus grand des deux
hommes. Nous avons tout préparé. Si tu réussis, tu rentreras en Ligue Rouge comme un
véritable héros.
L’entretien dura une bonne heure. Quand Siltar quitta la pièce, il se sentait capable
d’accomplir de grandes choses. Son interlocuteur avait su le motiver, faire de lui un homme, un
vrai. Il accomplirait sa volonté, ferait ce que toute une nation espérait depuis des années. On
lui avait promis qu’il ne courrait aucun danger et qu’une fois sa mission accomplie, on le
ramènerait en Ligue Rouge, son pays. Il serait alors fêté par son peuple. Il fallait désormais
attendre, attendre qu’on lui fasse signe pour d’agir. Le jeune homme regagna le petit
appartement qu’il partageait avec trois autres ouvriers sous-marins.
Les deux conspirateurs restèrent quelques instants sans rien dire après le départ de leur
jeune recrue. Puis l’homme au charme étrange se tourna vers son partenaire.
- Alors ?
- Il fera parfaitement l’affaire. Nos partisans au sein du contre-espionnage hégémonien
ont quelque peu chargé son dossier. Aux yeux du Prisme, ce jeune homme apparaîtra comme
un parfait agent, formé et entraîné pour sa mission. Il y a suffisamment de preuves pour le
relier aux amiraux hégémoniens qui pourraient nous nuire. Et dire que ce crétin croit travailler
pour la Ligue !
- Parfait ! Plus rien ne peut nous arrêter désormais ! Le loup et l’appât sont parés !
*****
Quatre balles ! Ces idiots lui avaient fourni quatre balles ! Comment pouvaient-ils
imaginer un seul instant qu’il aurait le temps de tirer quatre balles ! Ces gars-là ne
connaissaient rien à l’art de l’assassinat. Pencock en retira deux et observa attentivement les
autres posées devant lui. Deux balles, cela suffirait. Aucun assassin digne de ce nom n’utilisait
plus de deux balles. Il fallait qu’il se débarrasse du surplus. Rien de tel que ce genre d’indices
pour se faire repérer. Il prit entre ses doigts un des projectiles. L’objet comportait trois
éléments distincts, trois étages ayant chacun une fonction bien précise. La première charge
pulvériserait la vitre derrière laquelle il serait en position. La seconde percerait la tenue de
protection de la cible et la troisième finirait le travail. Parfaite ! Une telle balle était un bel
ouvrage. Cher mais efficace. Peu d’armuriers pouvaient fabriquer une merveille pareille. Ses
clients disposaient donc de gros moyens. Déjà que ses propres tarifs flirtaient avec le
démesuré, ceux d’un type comme Sayack dépassaient l’entendement.
Pencock dissimula les deux projectiles dans le talon de sa chaussure. Les deux autres, il
s’en occuperait plus tard. L’arme, également, correspondait à ce qu’il avait demandé.
Fabriquée selon ses indications, elle était légère et entièrement démontable. Les pièces ne
pouvaient pas être repérées par des détecteurs normaux. Il assembla et démonta le fusil
plusieurs fois puis cacha les pièces les plus petites dans sa combinaison. Le long tube du canon
irait parfaitement dans une canne creuse ; la crosse télescopique s’emboîtait très bien sous sa
sacoche. Quant au système de visée, il était tout simple, une lunette sans appareillage
électronique. Les services de sécurité savaient parfaitement détecter les faisceaux des armes
d’assassins, comme ces appareils capables de calculer la distance d’une cible et d’ajuster
l’arme en conséquence. Pour ce travail, Alan Pencock n’aurait pas recours à ces gadgets
électroniques. Le savoir-faire, voilà ce qui était vraiment important.
Satisfait, Alan se remémora le plan des lieux et toutes les informations qu’on lui avait
données. Il ferma les yeux pour mieux visualiser la scène. Il refit mentalement dix fois les
mêmes gestes, envisageant ce qui allait se passer mais aussi tout ce qui pouvait mal tourner.
Quant il estima avoir assez réfléchi au sujet, il prit sa veste et sortit. Un petit verre lui ferait du
bien. De plus, il pourrait se balader dans le secteur où allait se dérouler le drame pour
s’imprégner de son atmosphère.
Pencock voulait que cette opération se déroule sans accroc. Il avait un compte à régler
avec les hégémoniens. Il payait toujours ses dettes. Oh ! bien entendu, il imaginait fort bien
les répercussions de ses actes mais, en vérité, il s’en fichait éperdument. Si cela devait coûter
la vie à des milliers de personnes, il n’en avait cure. À ses yeux, l’humanité n’était qu’un
gigantesque réservoir de victimes potentielles. Certains humains étaient des prédateurs, tout
le reste formait un troupeau de moutons bons pour l’abattoir.
Alan descendit dans la rue située juste devant son hôtel. Il observa un moment les
passants puis se dirigea vers le bar du Déluge, un excellent établissement proposant aussi bien
de la boisson que les services de jeunes femmes expertes dans leur art. Cette nuit serait une
nuit de détente. Alan avait bien travaillé, dans son esprit sa cible était déjà morte.
****
À bord du cuirassé Paramar, l’amiral Ulyr observait par la baie vitrée de son bureau les
manœuvres de la sixième flotte placée sous son commandement. Devant lui scintillaient les
lumières de Keryss, à ses yeux la plus belle ville du monde. Il s’était arrangé pour que ses
navires soient affectés pendant quelque temps à la protection de la capitale. Cela arrangeait
bien ses affaires, de grandes choses se préparaient.
Il entendit la porte de son salon s’ouvrir. Son invité venait d’arriver. Il se retourna pour
accueillir un homme vêtu d’un long manteau de cuir. Un homme au visage sec, dont on aurait
facilement pu douter qu’il soit humain. Il avait autant d’expression qu’une machine et son
impassibilité donnait des frissons.
- J’espère que tu m’apportes de bonnes nouvelles, commença l’amiral. Ton maître a-t-il
réglé les petits problèmes auxquels nous étions confrontés ?
- Tout se passe comme prévu, votre altesse, répondit le messager d’une voix monocorde.
Il reste cependant un léger point de détail qui nous donne quelques soucis. Certains éléments
trop zélés du Prisme, notre très efficace service de renseignement, ont découvert certains
indices qui pourraient…
- Se doutent-ils de quelque chose ? le coupa l’amiral.
- Pas encore, seigneur, grâce à mon maître, mais il serait bon de les orienter sur une
fausse piste et donc de leur livrer certains conjurés qui ignorent tout du complot principal. Il
me semble que vous avez encouragé certaines cellules de dissidence au sein de l’armée, des
cellules sans importance, constituées de jeunes idéalistes qui pourraient être sacrifiés le cas
échéant. Est-ce exact ?
Ulyr hocha de la tête. Il avait effectivement discrètement incité de jeunes crétins à
conspirer contre le pouvoir en place. Tant que les services de sécurité étaient occupés à
traquer ces groupes dissidents, ils ne s’occupaient pas de lui. Mieux, il s’arrangeait pour aider
les agents de l’État à démasquer ces idéalistes et démontrait ainsi sa grande loyauté.
- Il serait donc judicieux, reprit le messager, que le Prisme puisse mettre la main sur un
groupe un peu plus important que d’habitude. Un groupe qui aurait fomenté un coup d’État,
par exemple. Nous sommes tellement proches du but qu’il serait dommage que des agents
découvrent ce qui se prépare.
Un tel groupe existait mais il était constitué d’officiers de valeur. L’amiral, dans l’ombre,
l’avait protégé pendant de longues années. Il avait même songé un moment à l’intégrer dans
sa propre conspiration.
- Dites à votre maître qu’il aura toutes les informations nécessaires pour que ses services
découvrent un grand complot. Mais il faudra faire en sorte qu’il n’y ait aucun survivant.
Certains pourraient citer mon nom. Je crois savoir qu’ils me verraient bien remplacer le Haut-
Amiral. Ces jeunes gens m’ont quelque peu idéalisé ! Vous pourrez intervenir dès ce soir, ils
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
- Et moi, j’affirme que notre gouvernement n’est plus à la hauteur, il est devenu faible ! Il
est donc temps d’agir !
Le jeune officier était debout face à ses camarades attablés. Il y avait là des lieutenants,
des capitaines, mais aussi quelques politiciens et hommes d’affaires. Tous voulaient que les
choses changent en Hégémonie, tous voulaient que l’État réalise enfin que la nation était en
danger. Ils ne comptaient pas vraiment s’emparer du pouvoir mais plutôt lui faire peur, le
pousser à se rendre compte des problèmes politiques, sociaux, et des dissensions au sein de
l’armée.
- Mais nous ne sommes pas prêts, répondit un lieutenant. On va se faire massacrer. Que
pourrons-nous opposer aux flottes et aux groupes d’intervention ?
- Nous avons le soutien de plusieurs amiraux. L’amiral Ulyr m’a laissé entendre qu’il ne
resterait pas sourd à nos revendications. Il est l’ami du Grand Amiral Valastor et contrôle la
plupart des amiraux de la flotte. Sans compter le soutien des industriels et de la plupart des
nobles. Nous ne pouvons échouer. Notre coup d’éclat est ce qu’attendent la plupart des
puissants de notre pays pour réclamer une réforme en profondeur de notre société et surtout
une politique étrangère plus ferme. Il nous faut…
L’officier se tut. Il balaya du regard le petit hangar loué par les conjurés. Ses camarades
l’avaient imité, plongeant la pièce dans le silence. Leur attention se porta sur la porte
principale. Maintenant, on entendait distinctement un bruit bizarre comme si quelqu’un grattait
la surface métallique de l’ouverture.
Les conspirateurs se levèrent comme un seul homme pour se diriger vers la sortie
dérobée aménagée à l’arrière. Ils n’eurent pas le temps de faire plus de quelques pas que des
contours de la porte principale jaillirent des gerbes d’étincelles. Le panneau de métal fut
découpé en quelques secondes et s’écrasa par terre. Dans l’embrasure, se tenait un soldat en
armure de combat.
- Halte ! Vous êtes en état d’arrestation, restez où vous êtes, ordonna l’intrus.
L’officier à la tête de la conspiration n’avait d’yeux que pour le canon rotatif installé à la
place du bras droit de l’armure de combat. Il s’immobilisa instantanément et leva les bras.
Plusieurs de ses camarades, les plus proches de la sortie dérobée, tentèrent leur chance mais,
quand ils ouvrirent l’issue secrète, un autre agent en armure les y attendait. Il leur fallait se
rendre. Il n’y avait pas d’autres issues. Et peut-être que leur procès leur permettrait au moins
de se faire entendre.
- Ne tirez pas, nous nous rendons, cria le jeune officier.
Mais quand il vit le canon rotatif commencer à tourner avec un bruit horriblement
métallique, il comprit qu’il ne s’agissait pas d’une arrestation mais d’un massacre. Les conjurés
n’eurent même pas le temps de faire feu. Quelques secondes plus tard, ils étaient réduits en
charpie par le tir nourri des deux armures de combat.
Deux agents entrèrent dans le hangar. Ils examinèrent les corps un à un. Ceux qui
respiraient encore furent étouffés; ceux qui n’avaient pas eu le temps de se saisir de leur
arme s’en retrouvèrent mystérieusement munis. On s’assura également que chacune de ces
armes avait bien servi en tirant quelques coups contre les armures de combat. Pour faire
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
bonne mesure, on en équipa certains d’une ou deux armes lourdes. Puis les deux agents
disparurent aussi mystérieusement qu’ils étaient arrivés. Quelques minutes plus tard, les
escouades d’inspection du Prisme arrivaient sur les lieux. Tovel Guzman, directeur de l’Iris, le
service politique du Prisme, descendit de sa voiture, fou de rage. Il se dirigea droit vers les
soldats en armure de combat qui attendaient patiemment près du hangar que l’enquête soit
terminée.
- Mais, par la barbes des Patriarches, que s’est-il passé ? ! hurla-t-il à l’officier
commandant la mission.
Ce dernier avait rabattu son casque de protection et restait imperturbable. Il fixait
l’horizon pour éviter de croiser le regard de Guzman.
- Nous avons fait les sommations d’usage mais ils ont ouvert le feu, nous avons donc
riposté.
- Riposté ? J’avais ordonné qu’on me les ramène vivants ! Êtes-vous sourds ou quoi ?
Puis-je savoir en quoi ces hommes représentaient une menace ? Depuis quand des armes
légères peuvent-elles ne serait-ce que rayer des armures de combat ?
- Ils avaient des armes lourdes, répondit le soldat.
- Des armes lourdes ? cria Guzman. Vous vous figurez que je vais croire que des officiers
de l’armée hégémonienne se rendant à une réunion secrète en pleine ville se trimbalent avec
des armes lourdes ? Vous vous fichez de moi ?
- Non, monsieur le directeur, rétorqua le soldat sur le même ton neutre. Je me borne à
constater l’évidence. Ils avaient des armes lourdes et allaient s’en servir contre nous.
Guzman jeta un regard noir aux hommes en armure. Le hangar grouillait d’agents du
Prisme qui relevaient le moindre indice et tentaient d’identifier ce qui restait des conjurés. Le
directeur de l’Iris était furieux mais impuissant. Depuis des mois, il soupçonnait plusieurs
officiers de l’armée de préparer un coup d’État. Comme il ne faisait pas partie de la
conspiration, il ne pouvait tolérer une telle sédition. Il fallait donc qu’il l’empêche. Et voilà
qu’on lui servait sur un plateau d’argent une brochette de conjurés. Le prenait-on vraiment
pour un crétin ? Cependant, il savait parfaitement que ce “ coup d’éclat ” satisferait amplement
les directeurs des autres services du Prisme. Ces derniers s’empresseraient de classer
l’enquête. Comme la plupart des victimes faisaient partie de la noblesse, on étoufferait l’affaire
et plus personne n’en reparlerait jusqu’à ce que le vrai complot, auquel Guzman croyait
fermement, éclate au grand jour. Mais cela n’allait pas se passer aussi facilement. Un seul
homme pouvait avoir assez de pouvoir pour organiser une telle mascarade : Karl Voïl, le
directeur général du Prisme. Il n’y avait aucune preuve contre lui mais Tovel ferait tout pour lui
mettre des bâtons dans les roues.
*****
Cyrull réfléchissait. La grande salle de réunion était vide, froide. Les murs et les stalles
de pierre ornées des symboles des Généticiens rendaient encore plus sinistre cet endroit, dans
lequel seuls certains élus avaient le droit de pénétrer. Cyrull le Créateur régnait sur les
Patriarches, ces Généticiens qui présidaient dans l’ombre aux destinées de l’Hégémonie et du
monde entier en général. Mais lui, dont la parole était loi, lui qui semblait toujours tout savoir,
sentait le doute s’insinuer en lui. Son regard se posa sur chaque trône vide. Ses frères
vaquaient à leurs occupations, tandis qu’il devait résoudre un problème majeur. Il avait
envisagé de réunir le conseil mais à quoi bon ? Ses frères ne s’intéressaient qu’à leurs sciences
respectives ; les problèmes politiques n’étaient pas leur domaine. Ils préféraient nettement
jouer avec la génétique que de se mêler de politique. Partager avec eux ce problème ne ferait
qu’envenimer les choses et rendre la situation encore plus compliquée.
Il fit un signe discret au Silencieux qui attendait son bon vouloir. L’agent, génétiquement
modifié pour passer totalement inaperçu, s’approcha de son seigneur et le salua en s’inclinant.
- Ils vont bientôt frapper, maître, doit-on intervenir ?
Cyrull avait les yeux fixés sur ceux du Silencieux. Pourtant, ce dernier ne cillait pas.
Impassible, il attendait la décision du Généticien. Du choix de ce dernier dépendait non
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seulement l’avenir de l’Hégémonie mais aussi celui d’une grande partie de l’humanité. Cyrull
savait que la conspiration ourdie par certains amiraux, certains nobles et quelques
fonctionnaires du Prisme faisait partie d’un vaste plan visant à déstabiliser sa nation.
Quelqu’un d’autre tirait les ficelles dans cette histoire, un ennemi redoutable qui attendait
depuis des années le moment d’agir. S’il mettait un terme au processus, cet adversaire
invisible ne se dévoilerait pas et guetterait une autre opportunité. Par contre, laisser faire
revenait à jouer à la roulette russe. La situation pouvait vite dégénérer, entraînant
l’anéantissement de l’Hégémonie. Cela, ses frères ne le lui pardonneraient jamais. Ils se
ligueraient immanquablement contre lui pour le destituer.
Le Créateur savait depuis longtemps qu’il serait un jour confronté à un tel choix, mais
pas dans ces circonstances. L’ennemi avait un coup d’avance. Et, surtout, il restait
énigmatique. Il ne faisait aucun doute qu’il s’agissait d’un autre Généticien, un renégat avide
de pouvoir, mais lequel ? Où se cachait-il ? Quel était son plan ?
- N’intervenez pas, trancha Cyrull. Que tous nos agents se contentent d’observer. Que les
prêtres du Temple se préparent à fermer leurs portes et que nos assassins se tiennent prêts à
frapper. À partir d’aujourd’hui, plus aucun visiteur ne sera reçu dans notre ville-paroi.
Le Silencieux salua et quitta la salle. Le Créateur avait pris sa décision. Il fallait
maintenant attendre que tous les pions se mettent en place et que commence une nouvelle
partie pour la domination. Une carte holographique du monde sous-marin apparut au milieu de
la pièce. Cyrull se leva et effleura l’image dans la région de l’Australie qui fut agrandie. Le
danger ne pouvait venir que d’une seule nation : la République du Corail. Si tel était le cas, il
espérait beaucoup des hommes qu’il avait envoyés espionner les installations secrètes de ce
puissant État.
CHAPITRE 5
Pirates et flibustiers étaient nombreux au sixième siècle. Réfugiés au coeur des montagnes
sous-marines du Pacifique, ils harcelaient les petites communautés isolées et menaient des
raids audacieux sur les villes frontières des grandes nations. Certains respectaient un code
d’honneur très strict, d’autres ne vivaient que pour le pillage et la destruction. Les pirates les
plus redoutés étaient les Boucaniers, des trafiquants de chair humaine travaillant pour le
compte des sociétés de recherche génétique. Mais les plus célèbres étaient les corsaires et
notamment le fameux Telkran Raljik. Son navire, l’Argonaute, était certainement le vaisseau le
plus renommé du fond des mers. Servant la cause de l’Alliance Azur (alors qu’elle avait disparu
depuis cinq cents ans), il fut l’un des principaux artisans de l’échec de la Directive Exeter.
20 Mars 569
Port Commercial de Numénor
République du Corail
Kyle trépignait comme un fauve en cage. Voilà six jours qu’il attendait une réponse à son
message. Six jours qu’il sortait le moins possible de crainte d’être repéré par des agents de
Fragment mais, sur ce point aussi, il semblait que sa bonne étoile l’avait abandonné. Deux
types louches rôdaient dans le coin, ce qui n’augurait rien de bon. Si les agents ennemis
s’étaient lancés sur sa piste, il ne lui restait plus qu’à tenter de fuir afin de prévenir les
Patriarches. Il quitta sa chambre pour se rendre dans le petit bar du rez-de-chaussée. Ici, il
pouvait espérer un certain anonymat, la salle étant noire de monde. La plupart des clients
venaient du port tout proche. Il s’agissait de pilotes, d’ouvriers embarqués et de marchands
faisant escale à Numénor. Le mercenaire se fraya un chemin jusqu’au bar et commanda une
bière synthétique sans perdre de vue l’entrée de l’établissement.
- Nous avons bien reçu votre message, dit un individu juste à côté de lui.
Kyle, surpris, faillit recracher la bière qu’il venait d’avaler. Il se tourna vers son
interlocuteur en essayant d’éviter de trop tousser. Son voisin devait avoir la cinquantaine. Avec
ses cheveux longs et crasseux, sa barbe hirsute et ses cicatrices, il évoquait “ le ” vieux loup
de mer, le genre de type à mettre les pieds dans un port une fois toutes les années bissextiles.
- Il était temps, répondit Kyle. Je crois que j’ai deux agents à mes trousses.
- Rectification, vous avez à coup sûr deux agents à vos trousses et peut-être même bien
plus. On va vous évacuer vite fait, si vous le permettez. Je m’appelle Hélion.
Le mercenaire serra la main de son contact et jeta sur la table quelques babioles qui
paieraient largement leurs consommations. Puis le dénommé Hélion l’invita à le suivre. Ils
empruntèrent la sortie dérobée de l’établissement et se mêlèrent à la foule des passants.
Apparemment, personne ne les suivait. Pendant qu’ils marchaient, Kyle, légèrement en retrait,
observait attentivement son guide. Ce n’était pas qu’il se méfiait mais rien ne justifiait une trop
grande confiance. Il cherchait du corail sur sa peau visible, passait à la loupe son équipement
pour repérer un éventuel gadget caractéristique et étudiait son attitude, sa manière de se
déplacer, ses réactions dans la rue quand une personne le bousculait. Il était à l’affût du
moindre indice.
- Notre navire est amarré au niveau –2, lui révéla Hélion.
- J’ai mon propre navire, répondit le mercenaire.
- Oubliez-le. À l’heure actuelle, il doit être sous surveillance.
Ils empruntèrent un ascenseur public qui les conduisit dans le vaste secteur des
entrepôts de Numénor. Presque tout ce niveau appartenait à des compagnies commerciales du
monde entier. On y déchargeait et embarquait des marchandises lourdes. Les docks pouvaient
y accueillir les croiseurs commerciaux les plus imposants et surtout disposaient de cales sèches
pour effectuer des réparations. La faune locale était constituée d’ouvriers, de techniciens,
d’agents de sécurité mais aussi de contrôleurs au service de la République, qui surveillaient
l’entrée et le va-et-vient des marchandises. Hélion se dirigea droit vers un des vastes
entrepôts de ravitaillement où des grues automatisées chargeaient des caisses énormes dans
les soutes des navires. Il y avait peu de passage ici. Les quelques personnes qu’ils croisaient
supervisaient les opérations et s’assuraient qu’aucun incident ne se produise. Hélion s’arrêta
dans une allée formée par des conteneurs.
- Nous attendrons ici qu’on vienne nous chercher, dit-il à Kyle. Nous embarquerons à
bord d’un de ces conteneurs. Discrétion assurée ! Notre ami commun a hâte d’en savoir plus
sur votre mystérieux message.
- Je n’en doute pas une minute, répondit le mercenaire sans chercher à prolonger la
conversation.
- Vous êtes resté très vague sur cette “ menace ”, continua Hélion.
- Volontairement, au cas où le message aurait été intercepté par des personnes
malintentionnées.
- Votre navire est amarré dans un des docks des niveaux supérieurs ? Nous pourrions
peut-être nous arranger pour que vos hommes soient prévenus.
Kyle hocha la tête tout en farfouillant dans une de ses poches et en surveillant du coin de
l’œil son interlocuteur. Ce dernier semblait d’ailleurs assez intrigué, pour ne pas dire inquiet. Le
mercenaire en sortit finalement un communicateur.
- Qu’est-ce que vous faites ?demanda Hélion l’air surpris.
- Je signale à mes hommes de se débrouiller pour ficher le camp d’ici.
Hélion sembla tout d’un coup perdre un peu son sang-froid. Il voulut saisir le
communicateur mais Kyle l’en empêcha.
- Balance-moi une torpille sur ce poste, ordonna Travis. Le temps qu’il passe le relais au
centre principal, on sera passés.
La torpille frappa de plein fouet son objectif qui fut instantanément pulvérisé. Les portes
se bloquèrent aussitôt et la frégate se glissa entre elles pour se retrouver en pleine mer. Sous
le navire s’étendaient les installations extérieures de Numénor. Sur des milles à la ronde, la
plaine sous-marine disparaissait sous de gigantesques entrepôts, des champs d’hydro-culture,
des hangars et ces constructions taillées dans le corail, caractéristiques de la République.
- Tu plonges à deux cent cinquante mètres, décida Travis. On va passer au ras de leurs
installations pour échapper à leurs batteries de défense.
La petite frégate frôlait le fond océanique, fendant les flots au-dessus de plongeurs
abasourdis qui s’écartaient précipitamment de sa trajectoire. Le pilote serrait les dents. Barrer
un navire de huit milles tonnes entre des bâtiments, à quelques mètres au-dessus du sol, était
une pure folie. La coque de la frégate racla la structure massive d’une usine. Sur les écrans de
contrôle, les voyants d’alarme clignotaient comme un sapin de Noël. Des gerbes d’étincelles
jaillirent de plusieurs postes tandis que l’équipage tentait tant bien que mal de se cramponner
à tout ce qui lui tombait sous la main.
- On a une voie d’eau à tribord, cria un des hommes de la passerelle.
- Isolez les compartiments touchés et coupez-moi les alarmes, ordonna Travis.
- J’ai plusieurs contacts en approche rapide, signala le responsable des détections. Dix
chasseurs de type Barracuda qui ne vont pas nous faire de cadeau.
- Pas de panique, on suit le plan prévu, répondit Travis. À quelle distance sommes-nous
de la falaise ?
- Plus que six milles nautiques, ça va être juste.
- Tirs torpilles ! annonça le responsable des détections.
- Les chasseurs sont déjà sur nous ? s’étonna Travis.
- Non, on a été pris pour cible par des plates-formes de tir mobile.
- Bon, on balance les leurres et tout le monde évacue le bâtiment dès qu’on arrive au-
dessus de la fosse. Programme le pilote automatique pour une remontée vers la surface.
Les corsaires quittèrent leur poste pour rejoindre les autres membres d’équipage
entassés dans les capsules d’évacuation. Sous l’effet des impacts des torpilles ennemies, la
frégate était ballottée dans tous les sens. Tandis qu’elle survolait le fossé océanique qui
s’enfonçait à plusieurs milles de profondeur, elle se cabra et entama une remontée
spectaculaire. Les chasseurs républicains étaient désormais à portée de tir mais quand ils
lancèrent leurs torpilles, il n’y avait plus personne à bord. Les capsules de sauvetage se
posèrent lentement sur le versant du fossé. Tous les membres d’équipage revêtirent leurs
armures de plongée et, un par un, quittèrent les nacelles. Bientôt, tous les corsaires nageaient
en direction du point de ralliement. Le terrain accidenté de ce secteur rendrait toute détection
très difficile. Les plongeurs utilisaient les pics rocheux et les failles pour se protéger d’une
éventuelle attaque. Si les républicains voulaient venir les chercher, ils devraient envoyer des
plongeurs de combat mais, le temps qu’ils arrivent, Travis et ses hommes seraient loin.
Ils atteignirent une plaine sablonneuse qui longeait une vaste étendue de coraux. Travis
fit signe au reste du groupe d’attendre à l’abri des rochers tandis qu’il s’avançait à découvert.
Pendant quelques instants, rien ne se passa. L’ancien colonel hégémonien ne bougeait pas,
comme s’il attendait un signal. Puis, soudain, des geysers de sable fusèrent tout autour de lui.
Le fond de l’océan se souleva à plusieurs endroits tandis que des navettes de récupération
surgissaient de leur cachette.
*****
Il fallut plusieurs heures pour que les navettes atteignent un secteur sûr où les attendait
l’Argonaute, le navire amiral du célèbre capitaine corsaire Telkran Raljik. Kyle n’avait pas prévu
ça. Il pensait juste que Telkran allait lui envoyer quelques hommes pour lui prêter aide et
assistance. Mais là, il lui dépêchait l’un des navires les plus puissants jamais construits par
l’homme. Il doutait franchement que l’Argonaute se trouve dans le secteur juste pour ses
beaux yeux ; il devait certainement y avoir une autre raison pour expliquer sa présence. Dès
que les corsaires furent à bord, Travis conduisit Kyle dans la cabine du capitaine. Le
mercenaire eut la grande surprise de constater qu’il ne s’agissait pas de Telkran mais de son
second, Kmar. Ce dernier le pria de s’asseoir et lui offrit à boire, ce qu’il accepta avec
reconnaissance.
- Nous avons pris beaucoup de risques pour vous récupérer, commença Kmar. J’espère
que vous n’avez pas abusé du code prioritaire !
- Où est Telkran ? demanda Kyle.
- C’est une longue histoire. Disons que, pour le moment, j’assure l’intérim.
- Pour répondre à votre question, reprit Kyle, je ne pense pas avoir abusé du code
prioritaire. Mais le type chargé de relever les messages à Numénor est mort. Il travaillait pour
Fragment.
- Ce n’est pas le poste de Numénor mais celui de Stirling qui nous a envoyé votre
message. Vous savez que notre réseau couvre l’ensemble des villes de la République ! Le
message n’a été transmis que par un seul poste. Cela signifie que tous les autres ont été
neutralisés. Heureusement pour vous, nous avions à faire dans la région, ce qui nous a permis
d’intervenir assez rapidement. Si vous me disiez maintenant de quoi il s’agit.
Kyle jeta un coup d’œil à Travis qui se tenait debout derrière lui en train de siroter un
verre de vin. Depuis que Telkran lui avait fait découvrir les délices du vin naturel, il ne s’en
lassait pas.
- Vous pouvez parler devant le colonel, précisa Kmar.
- Colonel ?
- C’est son surnom. Monsieur Travis faisait autrefois partie des commandos hégémoniens.
Un homme très précieux, doté de certains talents encore plus précieux.
- Il semblerait qu’il y ait quelques problèmes en République du Corail, commença Kyle,
des problèmes particulièrement inquiétants….
*****
Plusieurs heures furent nécessaires pour atteindre la région des Défilés de la Griffe.
L’Argonaute croisait à vitesse réduite, protégé par ses systèmes anti-détection. Le navire
corsaire se trouvait en plein territoire de la République du Corail et devait échapper aux
patrouilles ennemies ainsi qu’aux postes de surveillance dispersés dans la région. Fort
heureusement, les dispositifs de camouflage du légendaire bâtiment lui permettaient de passer
relativement inaperçu.
À quelques milles nautiques de l’objectif, le navire s’immobilisa. On mit à l’eau un petit
sous-marin d’exploration qui fila vers les Défilés de la Griffe avec, à son bord, Varag, Kyle et
deux autres corsaires.
La falaise se dressait devant eux comme un rempart infranchissable. Par le cockpit, on
apercevait nettement, dans le faisceau des projecteurs, les cinq canyons qui s’enfonçaient
profondément dans son flanc. Mais les appareils du navire ne détectaient qu’une paroi lisse sur
des milles et des milles.
- Il ne peut s’agir que d’un système de camouflage, constata Kyle. Mais, pour qu’il soit
efficace sur un tel périmètre, il faut nécessairement qu’il y ait une base dans le coin.
Le pilote de l’appareil corsaire posa son engin au pied d’un des défilés tandis que Kyle et
Varag enfilaient leurs armures de plongée.
Une fois dans l’eau, ils se dirigèrent droit vers l’énorme faille, tout en restant très
proches de la paroi. Ils pourraient ainsi échapper plus facilement à des détecteurs ennemis. Le
défilé était véritablement impressionnant, assez large pour qu’un croiseur s’y glisse, mais trop
étroit pour qu’un tel navire s’y aventure sans un relevé topographique extrêmement précis. Les
falaises cyclopéennes s’élevaient à pic de chaque côté des plongeurs qui se sentaient écrasés
par leur immensité. Devant eux, tout n’était que ténèbres. Ils avaient coupé leurs projecteurs
et nageaient en se guidant sur l’une des parois. Soudain, Varag s’immobilisa sur une petite
corniche. Kyle le distinguait à peine mais il comprit qu’il lui indiquait du doigt un point situé un
peu plus loin dans le gorge. Le mercenaire scruta les ténèbres. Il ne voyait rien. Puis,
lentement, au fur et à mesure que ses yeux s’habituaient à la pénombre, il distingua les
contours métalliques d’une plate-forme de tir automatique. Apparemment, l’engin avait
détecté quelque chose et semblait renifler, l’océan comme un chien de chasse. Son dôme sonar
allait de droite à gauche, de haut en bas. Puis le va et vient s’arrêta et les deux corsaires
sentirent leur cœur s’arrêter.
*****
CHAPITRE 6
Les hégémoniens ne reculaient devant rien pour atteindre leurs objectifs. Dans le domaine
médical, il furent à l’origine des redoutables Banques des corps fournissant aux plus riches des
organes prélevés directement sur un bétail humain. Ils conçurent également les Centres de
Repeuplement où les femmes capables de se reproduire étaient condamnées à enfanter
jusqu’à épuisement.
Ils conçurent également de véritables chimères grâce à leurs programmes de manipulations
génétiques : les Inquisiteurs, des êtres à l’organisme génétiquement modifié pour pouvoir
accepter des parasites monstrueux ; les techno-hybrides, de redoutables commandos marins
ayant sacrifié leur humanité pour pouvoir se déplacer dans l’eau comme les pires prédateurs,
ou bien encore les terribles Silencieux, espions des Patriarches, capables de passer totalement
inaperçus.
21 Mars 569
Dôme de Keryss
Capitale de l’Hégémonie
S’il y avait un homme redouté en Hégémonie, c’était bien Karl Voïl. Ministre de la
Propagande et directeur du Prisme, son pouvoir rivalisait presque avec celui du Haut-Amiral.
C’était un petit homme sec, maigrelet et complètement chauve. Physiquement, il n’avait rien
d’impressionnant et pourtant, en sa présence, on ne pouvait s’empêcher de le craindre. Les
gens avaient peur de ses yeux inquisiteurs, de son sang-froid presque inhumain et de cette
faculté qu’il avait de trouver les faiblesses de ses interlocuteurs. Face à lui, on se sentait nu,
l’âme totalement exposée. Karl avait tellement impressionné ses contemporains qu’ils avaient
l’impression que cet homme d’une soixantaine d’année avait toujours occupé ce poste. Comme
il possédait des dossiers sur tout le monde, personne n’avait jamais osé s’en prendre à lui. Il
fallait admettre qu’il se montrait particulièrement efficace dans son travail ou tout du moins
qu’il donnait l’apparence d’être efficace. Car Karl n’œuvrait pas pour le plus grand bien de
l’Hégémonie. Bien au contraire ! Pendant des années, il avait favorisé secrètement des
mouvements de dissidence en Hégémonie, il avait encouragé la dissension et la corruption. Et
tout cela sans que personne ne soupçonne jamais ses vrais objectifs… Jusqu’à ces derniers
mois. Le ministre savait désormais que ses jours étaient comptés. L’échec de la Directive
Exeter, les purges au sein du Prisme et la création d’un service d’espionnage parallèle décrété
par le Haut Amiral en personne, le service Hector, indiquaient clairement que le maître de
l’Hégémonie ne lui accordait plus toute sa confiance.
Mais Karl n’en avait cure. Il était trop tard. Sa mission était presque remplie et plus rien
désormais ne pouvait l’empêcher d’atteindre son objectif. Bientôt, l’Hégémonie serait ravagée
par une guerre civile, bientôt la nation des Patriarches serait incapable de résister à une
invasion. Dès que Voïl aurait abattu sa dernière carte, cet idiot d’amiral Ulyr s’empresserait
d’ouvrir en grand une véritable boîte de Pandore.
Karl n’avait pas toujours été un traître. Ce n’est qu’après sa nomination comme directeur
du Prisme qu’il avait été contacté. Il se souvient encore de ce jour où, assis à son bureau, il
perçut pour la première fois la présence de Conscience. Il fut immédiatement séduit par sa
puissance, son autorité et son omniscience. Conscience lui révéla bien des secrets dont
certains le font encore trembler. L’entité lui fit découvrir son don d’empathe et lui montra le
chemin qui conduit au pouvoir. Karl s’était souvent demandé s’il agissait de son propre chef ou
si Conscience le manipulait. Mais il lui était impossible de répondre à cette question…
Qu’importe d’ailleurs, l’avenir appartenait à cette entité et Karl avait bien l’intention d’être à
ses côtés.
A la fenêtre de son bureau situé dans la tour du Prisme, au centre du Dôme de Keryss, le
ministre regardait en contrebas la Place de la Victoire. C’est ici qu’allait se jouer le destin de
l’humanité. Tous les pions étaient en place. Il ne restait qu’une seule inconnue : les
Patriarches. Malgré toutes ses intrigues, Karl n’avait jamais pu comprendre leurs motivations
et, surtout, il n’avait aucune idée de la manière dont ils allaient réagir. Même Conscience
n’avait pu lui révéler quoi que ce soit à leur sujet. L’entité se contentait de réponses évasives
dès qu’il lui en parlait ; elle lui répétait à chaque fois de ne pas se soucier d’eux, qu’elle s’en
chargerait personnellement. Mais Karl avait horreur de l’inconnu, il ne supportait pas que des
éléments lui échappent.
Le ministre regagna son bureau et resta un long moment à observer le drapeau
hégémonien accroché sur le mur d’en face. Il l’imagina en train de brûler. Bientôt, il n’en
resterait que des cendres.
*****
Tout autour de la Place de la Victoire, on avait fait évacuer tous les immeubles. Ils
devaient donc normalement être déserts. Pourtant, dans l’un de ces immeubles, un étrange
personnage, tapi dans une encoignure, était aux aguets. Il était totalement immobile et, même
si la pièce dans laquelle il se trouvait avait été noire de monde, personne n’aurait fait attention
à lui. Les Silencieux avaient le don de passer inaperçus. Créations des Patriarches, les
Silencieux étaient les meilleurs agents de renseignement et les meilleurs assassins que l’on
puisse concevoir. Totalement fanatisés, ceux qui connaissaient leur existence les considéraient
plus comme des machines que comme des hommes. Depuis combien de temps celui-ci
attendait-il debout dans un coin de la pièce ? Depuis des heures certainement et il n’avait pas
bougé un cil pendant tout ce temps.
Il y eut un bruit. Le regard du Silencieux se porta vers la porte. Un homme entra avec
beaucoup de prudence. Il regarda partout mais ne remarqua aucune présence. Le Silencieux
était invisible à ses yeux.
Alan Pencock, rassuré, se dirigea vers l’escalier de secours de l’immeuble mais, avant de
s’y engager, il s’immobilisa. Il se sentait observé.
Il se retourna pour jeter un dernier coup d’œil dans la salle. Il n’y avait rien, pas âme qui
vive. Pourtant son instinct lui hurlait de ne pas se fier aux apparences.
Le Silencieux était étonné. Rares étaient ceux qui percevaient inconsciemment sa
présence. Ce Pencock était un individu dangereux.
Pendant quelques instants, l’agent des Patriarches craignit d’être découvert mais Alan
décida pour une fois de ne pas se fier à son instinct. En d’autres circonstances, cela lui aurait
coûté la vie. Mais le Silencieux avait ordre de ne pas intervenir. Il devait uniquement observer
et uniquement cela. L’assassin s’engagea dans la cage d’escalier et gravit quatre à quatre les
marches, suivi à distance raisonnable par le Silencieux.
Il restait moins de vingt-quatre heures avant la cérémonie et Alan n’avait pas de temps à
perdre. Il gagna son poste de tir et commença à se préparer.
*****
CHAPITRE 7
On raconte qu’à l’époque de l’Empire des Généticiens, l’Alliance Azur se dressa contre le
pouvoir établi et finit par triompher. On dit aussi que jamais l’humanité n’avait atteint un tel
niveau technologique. Des nefs sous-marines croisaient dans toutes les mers du globe,
d’énormes moyens technologiques étaient mis en oeuvre pour reconquérir la surface, des
sondes spatiales étaient envoyées aux quatre coins de l’univers à la recherche d’autres
monbes habitables tandis que, dans d’immenses chantiers navals, on fabriquait inlassablement
les navires et les stations de combat qui allaient constituer les plus grandes armadas de
l’histoire.
21 Mars 569
République du Corail
Plaine Abyssale de la Grande Baie
-5760 mètres
frégates.
Kmar serrait les accoudoirs de son fauteuil. L’Argonaute était tombé dans un véritable
traquenard. Depuis l’apparition de cette étrange base mobile, surgie d’on ne sait où, les
navires ennemis fondaient sur leur proie de toutes les directions. Plusieurs explosions
secouèrent le bâtiment, projetant à terre quelques matelots et faisant jaillir des gerbes
d’électricité des panneaux de contrôle.
- Les écrans défensifs tiennent bon, déclara un officier, mais cette foutue forteresse nous
pilonne à un rythme trop soutenu. Si on fiche pas le camp d’ici, on risque de ne pas tenir
longtemps.
Sur l’écran tactique, de nouveaux points rouges indiquaient l’arrivée d’appareils de
combat adverses. L’important était de ne surtout pas perdre son sang-froid. L’Argonaute était
certainement un des plus puissants navires de combat à croiser sous les mers, si on omettait
bien entendu l’Atlantis et l’Artémis. La situation était certes grave mais pas désespérée. Le
danger venait principalement de cette énorme forteresse de combat dotée d’une technologie
très avancée. Cet engin n’était pas apparu de nulle part, il avait littéralement jailli du sol
océanique. Mais il était tout à fait improbable qu’un bâtiment de cette taille puisse s’enterrer. Il
n’y avait qu’une seule explication possible : il avait dû émerger d’un puits d’accès colossal,
protégé par des dispositifs de camouflage extrêmement performants. Un puits d’accès d’au
moins un kilomètre de diamètre… Oracle… Kmar était maintenant persuadé qu’ils avaient
découvert la mystérieuse base navale de l’Alliance Azur et cela n’augurait rien de bon. Non
seulement la forteresse mobile lançait contre l’Argonaute ses escadres de chasseurs mais tous
les autres navires qui apparaissaient un peu partout dans la zone devaient surgir d’autres puits
d’accès menant au dépôt. Il fallait donc s’éloigner de ce secteur le plus rapidement possible.
Les puissantes armes de l’Argonaute faisaient des ravages dans les rangs ennemis mais, quand
un navire était détruit, deux apparaissaient pour prendre sa place. De plus, la puissance de feu
de la forteresse était pratiquement équivalente à celle du bâtiment pirate.
Kmar était convaincu que les coralliens les attendaient. Ils devaient s’être servi de Kyle, à
son insu, pour attirer l’Argonaute dans leurs filets.
****
Tyler, le chef des commandos marins qui avaient repéré la station de combat mobile,
essayait tant bien que mal de rester accroché à l’Argonaute. Tout s’était passé si rapidement
qu’il n’avait pas eu le temps de regagner le bord. Il s’était donc réfugié à l’abri d’une petite
niche le long de la coque. Il regardait, impuissant, les chasseurs ennemis remonter le long du
navire pirate en crachant leurs rayons destructeurs. Fort heureusement, leurs armes n’étaient
pas assez puissantes pour infliger de gros dommages et les batteries de défense de
l’Argonaute les pulvérisaient les uns après les autres. Mais, à force de pilonner la coque, un de
ces chasseurs allait bien réussir à toucher un point sensible.
Le commando ne voyait pas grand-chose de ce qui se passait autour du bâtiment. Dans
les ténèbres de l’océan, il apercevait de temps en temps les feux de position d’un navire
ennemi mais c’était à peu près tout. Son écran tactique était totalement saturé par le trop
grand nombre de contacts sonars ; il l’avait donc débranché puisqu’il ne lui servait
rigoureusement à rien. Il était contraint d’attendre que la tourmente s’apaise.
Tout à coup, à quelques mètres de lui, jaillissant des ténèbres, il vit fondre sur le navire
pirate les premiers commandos ennemis. Les plongeurs en armure de combat étaient tractés
par des propulseurs. Ils longeaient la coque, jusqu’à ce qu’ils repèrent une niche ou une
quelconque saillie à laquelle ils pourraient s’accrocher, puis ils abandonnaient leurs propulseurs
et s’arrimaient solidement. Quatre plongeurs ennemis avaient choisi la cachette du chef des
commandos. Le premier, qui à l’évidence n’avait pas repéré Tyler, lui tomba littéralement
dessus. Le second percuta la carlingue juste à côté de lui mais réussit à s’y cramponner, le
troisième rata sa prise et fut ballotté par les remous du navire tout le long de l’Argonaute
avant que son armure ne se disloque. Quant au quatrième il réussit à fixer son grappin
magnétique à quelques mètres au-dessus de Tyler.
Le commando réagit immédiatement en propulsant hors de l’abri l’infortuné qui lui était tombé
dessus. Ce dernier ne comprit certainement pas ce qui lui était arrivé avant de mourir. Le
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
second assaillant, quant à lui, avait réussi à fixer son grappin magnétique à la coque.
Solidement arrimé, il fit jaillir de son poing droit une longue lame noire. Tyler évita de justesse
la première attaque dirigée contre sa tête. Les deux adversaires, cramponnés d’une main à
l’Argonaute, essayaient désespérément de faire lâcher sa prise à l’autre. Soudain, ils cessèrent
de se battre et se plaquèrent contre la paroi métallique. Plusieurs faisceaux d’énergie
s’abattirent tout autour d’eux tandis que deux chasseurs de la République passaient à quelques
mètres. Tyler fut le premier à reprendre les hostilités. Il lâcha une salve de micro-torpilles à
bout portant. Les projectiles autoguidés s’abattirent en nuée sur le plongeur corallien qui se
retrouva vite en fâcheuse position. Seul son grappin magnétique l’empêchait d’être emporté
hors de son abri de fortune pour finir déchiqueté le long de la paroi du navire pirate. Tyler
n’avait plus qu’à lui asséner le coup de grâce et il en serait débarrassé. Mais, alors qu’il
s’apprêtait à trancher le câble du grappin, il reçut un violent coup sur son casque. Les voyants
d’alerte de son système de contrôle passèrent tous au rouge, signalant la dépressurisation
imminente de son armure.
Dans la fureur du combat, Tyler avait oublié le quatrième plongeur ennemi agrippé juste
au-dessus de lui. Il le vit arriver à sa hauteur et armer son poing muni d’une longue lame
noire. Le poing s’abattit, pulvérisant la visière du pirate.
*****
Quand la tourelle de combat ouvrit le feu, Varag et Kyle fermèrent instinctivement les
yeux et retinrent leur souffle attendant, impuissants, une mort inévitable. Pourtant, rien ne se
passa. Ce n’était pas eux que le poste de défense de la passe avait repérés mais une
gigantesque pieuvre qui remontait des profondeurs, attirée par les deux pirates. Le monstre
des abysses, surpris par l’attaque, replongea immédiatement après avoir lâché un nuage
d’encre particulièrement dense. C’était une véritable aubaine ! Les nuages de ces créatures
perturbaient les systèmes sonars. De plus, les remous provoqués par la bête étaient suffisants
pour masquer la présence des deux plongeurs aux systèmes de détection de la tourelle.
Varag sortit son grappin magnétique et le fixa à l’armure de Kyle avant de s’engager plus
profondément dans la passe. Quand ils sortirent du nuage d’encre, ils étaient loin de la
tourelle. Ils progressèrent sans rencontrer d’autres systèmes de défense. La faille s’enfonçait
maintenant dans les profondeurs de la terre mais elle allait en s’élargissant. Avec un relevé
précis, un croiseur de combat lourd aurait pu l’emprunter sans trop de problèmes.
Plus ils s’enfonçaient dans le défilé, plus les deux pirates se sentaient oppressés. Ils ne
voyaient strictement rien et n’avaient aucune idée de leur destination. Tout autour d’eux, il n’y
avait que ténèbres et leurs sonars passifs restaient désespérément muets. Ils avaient
l’impression de plonger au cœur de ces noirs abysses mystérieux, au fond desquels se
tapissaient des créatures cauchemardesques encore inconnues de l’homme. Dans leur casque,
ils n’entendaient que le halètement de leur propre respiration.
Soudain, ils s’immobilisèrent. Le long tunnel souterrain débouchait sur un gigantesque
puits dont ils ne pouvaient estimer le diamètre. Mais ce puits ne donnait pas sur des ténèbres
insondables. Au fond, on apercevait distinctement des lueurs. Les lumières d’une base navale !
*****
Les coursives de l’Argonaute résonnaient des sirènes d’alerte. Dans les soutes du
bâtiment pirate, on achevait d’approvisionner les chasseurs de combat en torpilles avant de les
placer dans les tubes de lancement. Travis effectuait les dernières vérifications sur son appareil
tandis que, dans son casque, il entendait le compte à rebours de l’opérateur. L’Argonaute
s’étant suffisamment éloigné de la forteresse corallienne, Kmar avait ordonné que l’on envoie
la chasse afin de débarrasser la coque des nombreux commandos marins qui s’y étaient fixés
et surtout pour détruire les chasseurs adverses qui harcelaient le navire. Ces derniers, avec
plus de quatre-vingts appareils, avaient l’avantage du nombre. Les pirates ne disposaient que
de vingt-six chasseurs lourds Sabre, mais ils étaient beaucoup plus modernes que ceux des
coralliens.
Travis retint son souffle. Le tube de lancement commençait à se remplir d’eau et bientôt
le sas extérieur s’ouvrit. Quelques secondes plus tard, il se retrouvait en pleine mêlée. Les
appareils ennemis étaient pour la plupart des Barracudas, des engins lourds puissamment
armés mais peu manœuvrables. Les Sabres les surclassaient en tout point. Travis poussa ses
turbines à fond et engagea sa première cible. Les coralliens frôlaient la coque de l’Argonaute
pour échapper aux tourelles de défense et surtout pour que les tirs manqués des chasseurs
pirates endommagent leur propre vaisseau.
Il y avait des contacts sonar partout. On avait l’impression que l’Argonaute était assailli
par un véritable essaim. Les faisceaux lumineux des armes à particules et les explosions des
torpilles illuminaient l’océan. Travis réussit de justesse à éviter la carcasse d’un appareil qui
s’enfonçait lentement dans les profondeurs mais il percuta le cadavre d’un plongeur. Il se
réaligna sur sa cible qu’il envoya par le fond d’un tir de faisceau antimoléculaire bien placé.
Soudain, son indicateur d’acquisition lui signala qu’il était pris en chasse par deux appareils
ennemis avant qu’un son strident ne lui annonce deux tirs torpilles.
Il n’avait que quelques secondes pour réagir avant que les engins de destruction ne
l’atteignent. Il fit plonger son chasseur et frôla un Barracuda qui dardait ses rayons mortels sur
la carcasse de l’Argonaute. Une des torpilles fit voler en éclats les turbines de l’appareil
corallien mais l’autre restait verrouillée sur Travis. Ce dernier lança des contre-mesures mais
en vain.
Pour le pirate, la situation tournait au cauchemar. Non seulement la torpille ne voulait pas
décrocher, mais les deux Barracudas qui l’avaient pris en chasse ne le lâchaient pas d’une
semelle. Alors que l’engin autoguidé ne se trouvait plus qu’à quelques mètres de lui, il envoya
de nouveau un leurre qui, cette fois-ci, eut raison de l’ordinateur d’attaque de la torpille. Mais
elle explosa trop près du Sabre de Travis. Plusieurs voyants d’alerte s’allumèrent sur le tableau
de bord. L’ancien colonel hégémonien lança le système de diagnostic automatique tout en
continuant à esquiver les faisceaux mortels des chasseurs ennemis.
Les dommages étaient insignifiants. Rassuré, Travis reporta toute son attention sur ses
poursuivants. Il effectua une série de manœuvres qui le placèrent derrière ses ennemis. Une
torpille eut raison du premier tandis que le cockpit du second fut pulvérisé par un tir de
faisceau antimoléculaire.
La situation évolua très rapidement en faveur des chasseurs Sabre. Les pirates n’avaient
perdu qu’une dizaine d’appareils, alors qu’il ne restait plus qu’une vingtaine de Barracudas.
Mais la bataille était loin d’être terminée. La passerelle de l’Argonaute signalait que les frégates
et les croiseurs ennemis arrivaient à portée de tir.
On pouvait dénombrer au moins huit frégates Praêtor, bâtiments de quatorze mille
tonnes, et trois croiseurs Gorgone, monstres de métal de 160 000 tonnes. Les sonars de
l’Argonaute avaient également localisé un cuirassé Titan et son escorte, mais ils se trouvaient
encore suffisamment éloignés pour ne pas représenter une menace. Si le navire pirate
réussissait à passer le blocus de la première flotte corallienne, il pourrait sans nul doute
distancer le cuirassé.
*****
Quelque chose montait lentement de l’abîme. Kyle et Varag voyaient distinctement des
lueurs se détacher du fond du puits. En jetant un coup d’œil autour d’eux, ils repérèrent une
petite anfractuosité où ils pourraient facilement se cacher. Au bout de quelques minutes, les
puissants projecteurs d’un navire illuminèrent le tunnel sous-marin. Il s’agissait d’une frégate
flambant neuve, d’un modèle qu’aucun des deux pirates n’avait jamais vu. Le bâtiment s’éleva
lentement au-dessus du gouffre, s’immobilisa puis s’engagea dans la passe. Il fut suivi par une
dizaine d’autres appareils du même type et par deux bâtiments beaucoup plus massifs,
certainement des croiseurs. L’Argonaute allait sans aucun doute avoir de sérieux problèmes
mais les plongeurs n’y pouvaient rien. Pour eux, la seule option possible était d’aller de l’avant,
de découvrir ce qui se trouvait tout en bas.
Quand le ballet des navires ennemis fut terminé, Varag fit comprendre à Kyle qu’il avait
l’intention de plonger dans le puits. Kyle opina et bientôt, les deux hommes s’enfoncèrent
lentement dans l’abîme. Ils nagèrent pendant de longues minutes avant de déboucher dans
une grotte colossale. Jamais ils n’avaient contemplé un tel spectacle.
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
La grotte, éclairée a giorno par des centaines de projecteurs, donnait sur un complexe
naval gigantesque. Un couloir de plusieurs centaines de mètres de côté s’enfonçait à perte de
vue dans le plateau continental. Sur les parois de ce tunnel, de véritables arsenaux
assemblaient des dizaines de navires de combat de toute taille. Les eaux grouillaient
d’appareils de transport et de drones d’entretien. On apercevait, à travers d’innombrables
baies vitrées, le personnel de cet immense chantier qui dépassait en gigantisme tout ce
qu’avaient pu réaliser les hégémoniens. Mais, le plus extraordinaire était certainement le corail
qui tapissait chaque centimètre carré de la caverne, un corail d’une blancheur éclatante, dont
les branches formaient à plusieurs endroits des sortes de nasses. Et, dans chacune de ces
nasses, s’accumulait une pâte translucide. On aurait dit une cathédrale sous-marine.
Varag et Kyle contemplaient une véritable ruche humaine, une ruche entièrement
consacrée à la construction de la plus puissante flotte sous-marine de l’histoire humaine.
Jusqu’où s’enfonçait ce couloir sous-marin ? Combien de navires pouvait produire cette base
navale ?
Fascinés, les deux pirates restèrent un long moment à observer ce spectacle à la fois
grandiose et terrifiant. Il ne faisait maintenant aucun doute qu’ils avaient découvert un des
quatre chantiers navals constituant Oracle. Il leur fallait maintenant arriver à fuir pour rendre
compte, mais ils savaient qu’ils avaient été trop loin et que les coralliens ne les laisseraient pas
partir aussi facilement. Comme pour confirmer leurs craintes, les pirates virent arriver vers eux
plusieurs plongeurs sortant des nombreuses installations sous-marines en pleine activité.
Varag fit signe à Kyle de remonter. Les deux hommes actionnèrent en hâte les turbines
de leurs armures et entamèrent une ascension éclair du puits. L’attaque les prit totalement au
dépourvu au moment où ils arrivaient en haut du gouffre. Quelque chose s’abattit sur eux, une
masse transparente et informe. En quelques secondes, les deux plongeurs se retrouvèrent
prisonniers d’une sorte de protoplasme, un proteus. Ils savaient que toute résistance était
désormais vaine. La créature les tenait solidement et son acide ne tarderait pas à dissoudre
leurs armures. Pourtant, elle n’en fit rien. Elle se contenta de plonger dans le puits avec ses
deux prisonniers qu’elle conduisit jusqu’à la base navale. Varag comprit alors ce que
renfermaient les nasses de corail. Ici, on ne fabriquait pas uniquement des navires mais
également des armées de Proteus. Ces étranges créatures, dont la forme naturelle évoquait
une amibe géante, étaient capables de prendre forme humaine. Depuis des siècles, elles
tentaient par tous les moyens d’infiltrer les stations sous-marine afin de se mêler à la
population. Personne ne savait exactement quel était leur objectif et même si elles en avaient
un.
*****
L’Argonaute se trouvait bord à bord avec une des frégates ennemies. Les deux navires
échangeaient des salves dévastatrices mais le bâtiment corallien n’était pas de taille. Son
blindage volait en éclats sous les tirs des armes d’abordage et, bientôt, sa carcasse secouée
d’explosions se désintégra littéralement.
Kmar était surpris par l’attitude des coralliens. Ils se comportaient comme de véritables
fanatiques et se jetaient sur l’Argonaute comme des requins voraces. Trois de leurs frégates
avaient déjà été envoyées par le fond mais les cinq autres et les croiseurs s’acharnaient. Il
était évident qu’ils tentaient par tous les moyens de ralentir les pirates, pour permettre au
cuirassé et à la station de combat mobile de se joindre à la mêlée. Le gros problème c’était
que, pour y parvenir, ils prenaient tous les risques, n’hésitant pas, à l’instar de la première
frégate détruite, à fracasser leurs bâtiments sur l’Argonaute. Le croiseur pirate avait été
gravement endommagé par les attaques adverses mais surtout par la manœuvre suicide de la
première frégate corallienne.
Kmar était très inquiet. Les trajectoires de deux autres frégates ne laissaient aucun doute
sur leurs intentions. Elles se préparaient à le percuter de plein fouet tandis que les autres
navires coralliens empêchaient l’Argonaute de manœuvrer correctement. De plus, les sonscans
avaient repéré de nouveaux bâtiments ennemis qui venaient de surgir des Défilés de la Griffe.
Mais Kmar avait encore une carte à jouer. Un des croiseurs leur barrait la route… il allait avoir
la surprise de sa vie.
- On fonce droit sur ce croiseur, ordonna Kmar au timonier. Concentrez les tirs sur son
flanc et ne sortez l’éperon qu’au dernier moment.
Personne ne pouvait imaginer qu’un bâtiment de la taille de l’Argonaute puisse être
équipé d’un éperon. Et pourtant, le navire de Kmar était parfaitement conçu pour ce genre
d’assaut. Il ne disposait pas d’un mais de trois systèmes d’éperonnage, capables d’éventrer les
blindages des croiseurs les plus lourds.
- On n’aura jamais le temps de passer, s’inquiéta l’homme au poste de détection, les
frégates vont nous percuter !
Sur l’écran tactique, le premier navire suicide n’était plus qu’à quelques brasses. Les
hommes d’équipage eurent juste le temps de s’agripper à tout ce qui leur tombait sous la main
et de serrer les dents. L’engin ennemi s’écrasa à l’arrière de l’Argonaute, perforant sa coque à
plusieurs endroits. Les rapports d’avaries étaient catastrophiques mais les propulseurs tenaient
encore le coup.
Alors que tout le monde se préparait au coup de bélier de la seconde frégate, celle-ci
changea brusquement de cap et, au lieu de se pécipiter sur l’Argonaute, elle vira à quarante-
cinq degrés pour se retrouver bord à bord. De ses flancs, jaillirent des dizaines de grappins
magnétiques et des tunnels d’abordage. Elle s’arrimait solidement à la coque de navire pirate
pour se préparer à l’assaut. La manœuvre des coralliens était maintenant claire. Les deux
vaisseaux suicide avaient réduit à néant les armes de salves sur le flanc gauche et,
maintenant, le reste de la flotte allait tout faire pour capturer sa proie.
Kmar espérait que son plan allait marcher. Le croiseur n’était plus très loin. À l’avant de
l’Argonaute, jaillirent les trois éperons tandis que les volets de sécurité se rabattaient sur les
points sensibles. Le capitaine du croiseur ennemi perçut immédiatement le danger et tenta de
dégager son navire mais en vain.
Le bâtiment pirate le percuta de plein fouet, plongeant dans ses entrailles et le coupant
en deux. La carcasse du mastodonte se disloqua et roula sur les flancs de l’Argonaute en
provoquant de terribles dommages mais en arrachant, par la même occasion, la frégate
accrochée à son bastingage. Dans les eaux agitées, des milliers d’hommes s’enfonçaient
lentement vers le fond parmi une nuée de débris métalliques. Plus rien ne pouvait empêcher
les pirates de fuir.
*****
Travis avait du mal à se concentrer. Une épaisse fumée s’échappait de son poste de
pilotage et du sang lui voilait les yeux. Son appareil avait beaucoup souffert des tirs de barrage
ennemis. Il n’avait plus de torpilles et la plupart de ses batteries avaient été détruites. Des
vingt-six chasseurs Sabre, il ne restait que quatre appareils en piteux état. Ils ne tiendraient
plus très longtemps.
Quand l’Argonaute éventra le croiseur qui lui barrait la route, Travis eut un soupir de
soulagement. Il ordonna aux rescapés de décrocher et mit le cap sur le vaisseau-mère. Les
coralliens durent se rendre rapidement compte qu’ils n’avaient aucune chance de rattraper le
navire pirate car ils ne tentèrent même pas de le poursuivre. Cela étonna un peu Travis mais il
ne chercha pas à comprendre. Il ne songeait plus qu’à regagner le bord et à se reposer un
peu.
*****
- Je te l’ai pourtant livré, répondit l’image holographique d’une voix sans timbre.
- Oui, seigneur, mais tout n’est pas perdu. Nous avons réussi à l’aborder et plusieurs de
nos proteus se sont fixés sur sa coque. Nous n’avons plus qu’à attendre de voir où il va se
rendre pour réparer et, alors, il sera à notre merci. L’Argonaute vous appartiendra dans très
peu de temps, j’en fais le serment.
- N’échoue pas, Néméros, répondit Conscience. Je ne pardonne qu’une fois, même à mes
plus fidèles serviteurs.
CHAPITRE 8
Rappelons que la Ligue Rouge (« rouge du sang des hégémoniens ») a toujours été le principal
adversaire de l’Hégémonie. Ces deux nations n’ont cessé de s’affronter pendant des siècles
jusqu’à ce que la paix soit imposée de force par le Culte du Trident quand il révéla au monde
l’étendue de la puissance Polaris. Vous n’ignorez pas que le Flux Polaris est le nom donné à
cette étrange énergie psychique qui imprègne toute chose et qui constitue une sorte d’univers
parallèle n’existant que sur le plan mental. Quand les Prêtres du Trident prouvèrent au monde
entier qu’il était possible de manipuler cette force, ils s’affirmèrent comme les gardiens de
l’équilibre au fond des mers en brandissant la menace de l’anéantissement pour toute nation
cherchant à déclencher un conflit global.
22 Mars 569
Place de la Victoire
Dôme de Keryss
Hégémonie
Guzman avait passé une très mauvaise semaine. Outre la préparation de l’Anniversaire de la
Fondation de l’Hégémonie, remontant au 22 Mars 370, il avait dû s’occuper d’une mystérieuse
épidémie qui frappait une bonne partie des gens ayant reçu une greffe de corail.
Heureusement, la population hégémonienne avait peu recours aux implants décoratifs et dans
le domaine médical, on n’utilisait le corail qu’en dernier recours. L’épidémie fut donc
extrêmement limitée sur le territoire et résorbée de manière expéditive. Tous les malades
avaient été directement confiés aux bons soins des Inquisiteurs génétiques. Autant dire qu’on
ne les reverrait pas de sitôt. Ils allaient alimenter les laboratoires de recherche et contribuer
ainsi à la plus grande gloire de l’Hégémonie. Ce qui était vraiment étonnant dans la nation des
Patriarches, c’est que, si un problème touchait la santé publique, les autorités bénéficiaient
aussitôt du soutien massif de la population. Ainsi, les services de sécurité n’avaient même pas
eu besoin de traquer les malades, la population les dénonçait et quelquefois même les livrait
aux services d’hygiène. Quel beau pays ! D’après les services d’espionnage, les autres nations
n’avaient pas la chance d’avoir une population aussi compréhensive. Des rumeurs alarmantes
parvenaient d’Équinoxe, de la Ligue Rouge, de l’Union Méditerranéenne et des autres petits
États du monde sous-marin. Par contre, rien ne bougeait en Alliance Polaire, on n’y signalait
aucun cas. Quant à la République du Corail, Guzman ne savait plus quoi penser. Les agents du
Prisme présents sur le territoire corallien se montraient particulièrement discrets et, dans
certains cas, totalement muets. Quelque chose se passait là-bas mais le Prisme semblait
incapable de découvrir de quoi il s’agissait.
Guzman avait attiré l’attention des autres directeurs du service sur ce point. Mais tous
considéraient ce problème comme mineur. Leur seule préoccupation du moment était le bon
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
déroulement des festivités du 22 Mars. C’était également la priorité de Guzman qui, bien
qu’opposant farouche à la politique de Viramis, était avant tout un fonctionnaire au service de
l’État. Et, même s’il rêvait de la chute du Haut-Amiral, ses fonctions primaient sur ses désirs et
il ferait tout pour protéger le chef actuel de l’Hégémonie. Mais la sécurité du maître de la
nation des Patriarches n’empêchait pas de s’inquiéter de ce qui pouvait se tramer dans le fond
des mers. Sur ce point, il était en complet désaccord avec les autres directeurs du Prisme. Et
cela ne faisait que renforcer sa conviction qu’il y avait quelque chose de pourri au sein des
services spéciaux.
Plusieurs “ incidents ” isolés avaient conduit Guzman à se poser des questions sur ce qui
se tramait dans l’ombre. Il y eut tout d’abord ces rumeurs évoquant l’entrée sur le territoire
d’agents fanatiques de la Ligue Rouge. Il avait également entendu parler de groupes dissidents
au sein de l’armée hégémonienne, qui préparaient des attentats, de conspirations ourdies par
des industriels et des politiciens. Et, à chaque fois que l’on mettait la main sur l’une ou l’autre
de ces cellules terroristes, comme par hasard, on ne comptait aucun survivant et toutes les
preuves étaient mystérieusement détruites. Guzman voyait dans tout cela un écran de fumée
destiné à cacher la véritable conspiration dont il ignorait le véritable objectif.
Et puis, il y avait eu cette mystérieuse affaire au sein du Secnet, le service d’espionnage
du Prisme. On avait découvert des agents doubles qui détruisaient systématiquement certains
documents, notamment des rapports en provenance de la République du Corail. Les hommes
de Guzman avaient découvert cette affaire tout à fait par hasard, en filant un espion de la
République qu’on venait de repérer dans un port hégémonien. Les agents, au lieu de signaler
ce fait à leur base, comme il se doit, avaient décidé de ne communiquer cette information à
personne. Quelle ne fut pas leur surprise quand ils découvrirent que l’espion venait contacter
des hommes du Secnet et que ces derniers l’avaient éliminé avant de faire disparaître son
cadavre. Malheureusement, on ne put prendre vivants les assassins et personne ne sut jamais
pourquoi un agent ennemi avait cherché à contacter les services hégémoniens.
Guzman ne cessait de penser à cette affaire. Il était persuadé qu’il se passait quelque
chose avec la République du Corail et il était surtout persuadé que ce 22 Mars 569 allait être
une date importante dans l’Histoire.
C’est pourquoi le directeur du service politique du Prisme était sur les dents. Les
festivités n’allaient pas tarder à commencer. Le Haut-Amiral Viramis viendrait personnellement
faire son discours sur la Place de la Victoire devant une foule de visiteurs étrangers, de
membres de l’élite hégémonienne et d’ambassadeurs. Alors il fallait passer tout le secteur au
crible. Des équipes d’inquisiteurs génétiques, avec leurs chiens-humains, fouillaient les
moindres recoins ainsi que les sous-sols, tandis que les services de déminage patrouillaient
constamment dans le quartier. On avait placé des tireurs d’élite sur les toits des immeubles
voisins, immeubles qu’on avait fait évacuer pour la journée. Toutes les avenues étaient
bloquées par des postes de contrôle et l’identité de chaque passant était vérifiée. La tribune
officielle serait protégée par un champ de force et des détecteurs anti-snipers seraient
déployés sur tout le périmètre. Rien n’avait été laissé au hasard mais Guzman n’était pas pour
autant rassuré. Ce qu’il craignait par dessus tout, c’était la trahison. Si il y avait effectivement
une conspiration et qu’elle avait des ramifications au sein même des services de sécurité,
aucune mesure de protection ne serait vraiment efficace.
*****
Cyrull observait le corps du malheureux se tordre de douleur. Solidement attaché à la
table d’examen, le cobaye avait résisté plus longtemps que les autres aux
expériences menées par le Patriarche. Depuis plusieurs jours, ce dernier s’était
entièrement consacré à l’étude de l’étrange phénomène ayant provoqué l’épidémie
du corail. Il ne faisait aucun doute que ce mal était étroitement lié à ce qui se
préparait. Les agents du Patriarche n’ayant, pour l’instant, donné aucun signe de vie,
il espérait que les victimes de cette maladie pourraient l’aider à y voir plus clair.
Ses premières constatations étaient assez alarmantes. Le corail sécrétait une sorte de matière
visqueuse qui s’insinuait dans les organismes humains. Dans la plupart des cas, l’organisme du
patient résistait à “ l’invasion ” et l’implant de corail devenait inerte. Les autres cas s’avéraient
plus intéressants. Certains succombaient au mal et, soit leur corps ne pouvait résister à la
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
transformation, ce qui provoquait sa mort, soit il était entièrement assimilé par la matière.
Cyrull n’avait conservé dans son laboratoire que des spécimens altérés par le corail. Il leur
avait fait subir toute une série de tests pour déterminer exactement de quoi il s’agissait. Ce
qu’il avait découvert confirmait ses craintes. La matière sécrétée par le corail s’insinuait dans la
moelle osseuse des patients et contaminait tout le système nerveux. Non seulement cette
matière était vivante mais en plus elle était, d’une certaine manière, consciente. Extraite de
son hôte, elle mourait très rapidement si elle ne parvenait pas à envahir un autre organisme
mais, pour cela, il fallait qu’elle soit directement injectée dans la moelle épinière.
Les Patriarches avaient toujours su que le Corail était vivant, qu’il était doté d’une sorte de
conscience passive semblable à celle des plantes. Ils savaient également qu’il constituait un
maillon fondamental du Flux Polaris et donc qu’il participait à la survie de l’écosystème sous-
marin. Beaucoup pensaient que le monde avait survécu aux grandes catastrophes en partie
grâce au corail et que sa disparition impliquerait la fin de toute vie sur terre.
Mais les expériences de Cyrull démontraient que le corail n’était plus une conscience passive
mais bien une entité douée de raison qui s’évertuait à prendre le contrôle de toute forme
vivante. Le tout était désormais de savoir pourquoi et comment un tel bouleversement s’était
produit. Sur ce point, Cyrull avait une petite idée. Il ne croyait absolument pas que le corail se
soit réveillé un beau matin avec l’envie de conquérir le monde. Il pensait plutôt qu’il était
l’instrument d’une force beaucoup plus insidieuse. Un Généticien Renégat ? Qui d’autre pouvait
posséder la puissance nécessaire pour asservir une conscience collective tellement colossale
qu’elle contribuait à l’équilibre de la planète. Mais si Cyrull voyait juste, l’humanité toute
entière devrait affronter la plus terrible des menaces.
Combien d’humains étaient déjà tombés sous la coupe de l’entité ? En Hégémonie, le mal
devait être extrêmement limité mais pas en République du Corail.
Ce qui préoccupait le plus Cyrull, c’était de découvrir quels étaient les plans de l’entité et
surtout s’ils étaient à l’origine de ce qui se passait en Hégémonie. Le seul moyen de le savoir
était de laisser faire puis d’intervenir une fois que tous les masques seraient tombés.
Le Patriarche reporta son attention sur son cobaye. Ce dernier avait cessé de hurler et le
dévisageait. Cyrull constata que la couleur de ses yeux s’était sensiblement modifiée, elle était
plus claire, presque translucide. Mais il perçut autre chose dans ce regard ! Il avait la
désagréable impression que ce n’était plus le patient qui l’observait mais autre chose…
l’ennemi !
Le Patriarche eut juste le temps de reculer. Les yeux du cobaye se mirent à étinceler puis une
sorte de magma d’énergie s’en échappa. Le corps du malheureux se consuma tandis que la
réalité semblait se distordre tout autour de lui. Cyrull vit alors l’énergie prendre la forme d’une
créature épouvantable… une bête du Flux. Le monstre échappé du Polaris se matérialisait
devant le Patriarche stupéfait.
- Conscience te salue, Cyrull, grogna la chose avant de bondir, toutes griffes dehors, sur sa
proie.
Mais la bête fut stoppée net dans son élan. Le Patriarche l’avait emprisonnée dans une sphère
d’énergie qui se contractait de seconde en seconde. Le monstre donna plusieurs coups furieux
contre l’obstacle mais, constatant qu’il ne pouvait en venir à bout, il lança un dernier regard
plein de menaces avant de se laisser écraser et de disparaître pour rejoindre son monde.
Cyrull contempla un moment le squelette calciné de son cobaye. L’ennemi était puissant, il
venait d’en faire la preuve. La bataille serait longue et ardue.
*****
Le Haut-Amiral se préparait pour son discours. Ces fêtes l’ennuyaient profondément mais il
n’avait pas le choix. Quand on régnait, il fallait paraître. Le pouvoir allait de pair avec les
contraintes. Il ajusta sa tenue et jeta un coup d’œil dans la glace de son bureau. Son uniforme
d’apparat était parfait. Il se tourna vers le Colonel Priam, le directeur d’Hector, ses services
secrets personnels.
- Je ne changerai pas d’avis, Priam, il est important que j’apparaisse au peuple et que je fasse
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Projet Domination (Tome 1) - Oracle Roman pour POLARIS
ce discours. L’unité nationale est menacée et il est grand temps que j’y mette bon ordre.
- La conspiration est réelle, Votre Altesse, et je crains pour votre vie, insista le Colonel.
- Le Prisme et vos services me protègent, répondit Viramis. Si je ne me montre pas
aujourd’hui, on interprétera cela comme un aveu d’impuissance à régler les conflits internes de
notre pays. Cela aurait des conséquences désastreuses.
- Je crains que la conspiration ne bénéficie de l’aide passive ou active de certains éléments du
Prisme, rétorqua Priam.
- C’est un risque qu’il me faut courir. Dans cette affaire, nous n’avons pas le choix, Priam. Il
arrivera ce qu’il doit arriver. Si je reste terré comme un lâche dans mes appartements, ce sera
le chaos. Si on tente quelque chose contre moi aujourd’hui, avec toutes les mesures de
sécurité qui ont été prises, il y a de fortes chances pour que les conspirateurs échouent. C’est
donc la solution la moins risquée. De plus, pour vous faire plaisir, je porterai mon champ de
protection personnel, vous n’avez donc aucune raison de vous inquiéter.
- Que les Patriarches vous entendent, Votre Altesse !
On frappa à la porte. Le majordome du Haut-Amiral entra et déposa sur un divan une longue
cape noire et un petit boîtier attaché à une ceinture. Il s’inclina respectueusement devant
Viramis.
- Votre champ de protection a été vérifié par vos ingénieurs, Votre Altesse. Il fonctionne à
merveille.
Le majordome salua une nouvelle fois et quitta la pièce tandis que Priam s’approchait du
divan. Il prit le boîtier et la ceinture.
- Vous permettez que je l’examine, dit-il. Deux précautions valent mieux qu’une.
Satisfait, le Colonel tendit l’appareil à son souverain qui le fixa à sa taille. Il le mit en marche,
créant ainsi autour de sa personne un champ de force invisible qui épousait les courbes de son
corps.
Priam tendit la main vers le Haut-Amiral. La barrière était effectivement activée. Il n’y avait
aucune chance qu’un projectile quelconque puisse la traverser.
- Avez-vous des nouvelles de l’amiral Our ? demanda Viramis.
- L’Atlantis est arrivé dans le secteur militaire hier soir, répondit Priam. Elle devrait être là ce
soir pour assister au bal.
Rassuré, le Haut-Amiral ajusta une dernière fois son costume, posa la cape sur ses épaules et
quitta son bureau, accompagné du Colonel Priam. On n’attendait plus que lui pour que la fête
commence.
****
La foule commençait à se presser sur la place de la Victoire et, au fur et à mesure que les gens
arrivaient, Guzman devenait de plus en plus nerveux. Il ne cessait d’aller et venir en observant
avec attention les immeubles avoisinants et les gens qu’il croisait. Il restait en contact radio
permanent avec les services de sécurité, joignant régulièrement les équipes situées sur les
toits ou fouillant les immeubles pour voir si tout allait bien.
La Place de la Victoire était située en plein cœur de la ville sous dôme de Keryss. En son
centre, s’élevait l’imposante tour du Haut-Amiral, le siège du pouvoir hégémonien, elle-même
encadrée par les bâtiments des principaux services de l’État. Tout autour s’étendait une vaste
esplanade décorée de grandes statues, de fontaines et de drapeaux de la nation. La place était
bordée par les immeubles du Centre des Affaires, le cœur économique du pays.
Au pied des bâtiments situés au centre, on avait érigé une grande plate-forme devant laquelle
la foule, à distance raisonnable, se presserait pour écouter le discours du Haut-Amiral. Les
hégémoniens ne badinant pas avec la sécurité, des gardes en armures de combat étaient en
faction un peu partout mais surtout près de la tribune. Leurs armures impressionnantes
suffisaient à dissuader les plus téméraires. Des drones complétaient le dispositif de sécurité. La
plupart étaient de simples drones espions qui voletaient au-dessus des têtes, mais il y en avait
d’autres qui étaient armés et d’autres encore qui balayaient les immeubles de rayons invisibles
permettant de détecter des systèmes de visée mécaniques ou électroniques.
Guzman sursauta. Il y avait eu un mouvement de foule tandis que les premiers officiels
gagnaient leurs tribunes. Les cérémonies étaient sur le point de commencer. Plusieurs
membres influents de la société hégémonienne allaient se succéder à la tribune avant le
discours tant attendu du Haut-Amiral. Puis ce serait le coup d’envoi des festivités, dont le
fameux feu d’artifice sous-marin tant apprécié par la population et le défilé d’éléments de la
flotte qui illumineraient le dôme de leurs puissants projecteurs.
C’était bien la première année que Guzman apprécierait de voir cette parade. Si elle avait lieu,
c’est que rien ne se serait passé.
*****
Alan Pencock avait une vue imprenable sur la Place de la Victoire. Depuis une journée qu’il se
trouvait dans l’immeuble déserté, il ne cessait de se dire que le fait de travailler contre un État
avec l’aide de ce même État contribuait à octroyer des conditions de travail particulièrement
avantageuses. Il était amusant de voir tous ces agents de sécurité chercher le moindre signe
d’un tireur embusqué, fouiller tous les immeubles en omettant toutefois de vérifier la pièce où
se trouvait le “ terroriste ”. Ou plutôt les terroristes, puisque les employeurs de Pencock
venaient d’amener le cadavre d’un jeune homme, un certain Siltar, qui serait parfait dans son
rôle de fanatique à la solde de la dissidence.
De plus, le fait d’être sur place depuis assez longtemps avait permis à l’assassin de régler
soigneusement son arme et de calculer exactement son angle de tir. Ainsi, il n’aurait pas
besoin de système de visée. Il lui suffirait d’orienter son arme dans la bonne direction et
l’affaire était faite. Si sa cible se tenait exactement là où elle devait se tenir, elle n’avait aucune
chance.
D’un autre côté, Pencock regrettait un peu que les choses soient si faciles. Où était l’époque
héroïque où l’on ne vous mâchait pas le travail ? Où il fallait faire preuve d’improvisation,
d’imagination et surtout d’un sang-froid absolu.
Le tueur vérifia une dernière fois son arme. Il y introduisit les deux balles dissimulées dans son
talon et s’installa légèrement en retrait de la fenêtre. Dès que le moment serait venu, il
n’aurait qu’à avancer d’un pas et tirer. Il ne lui restait plus qu’à attendre le signal. Après
l’attentat, il poserait l’arme à côté du corps du jeune homme, enfilerait une tenue des services
spéciaux hégémoniens et attendrait le groupe qui arriverait le premier sur les lieux. Bien
entendu, les agents de ce groupe étaient ceux-là mêmes qui assuraient sa sécurité depuis son
arrivée.
*****
Il ne restait plus que quelques minutes avant de passer à l’action. Pencock ne tremblait pas, il
n’était pas anxieux, c’était un professionnel rodé à ce genre de choses. Il était en position. Il
lui suffisait de faire un pas en avant et de tirer. Il n’attendait plus que le signal. Il s’assura que
son écouteur était bien fixé. Un simple “ bip ” lui indiquerait à quel moment il devrait agir.
L’assassin jeta un coup d’œil sur son écran de contrôle qui retransmettait la cérémonie
officielle. En bas, la foule écoutait avec attention le discours du Haut-Amiral. Ce dernier
semblait tendu. Il bougeait à peine, cela n’en serait que plus facile. Pourtant Pencock trouvait
son attitude étrange. On avait l’impression que le maître de l’Hégémonie retenait son souffle,
qu’il avait peur de bouger.
“ bip ”
Pencock fit un pas en avant, ajusta son arme. Le canon était pointé en direction du Haut-
Amiral. Si tout se passait comme prévu, son champ de protection venait de tomber en panne.
Le doigt de l’assassin caressa la détente… il tira. La première charge de la balle perça la
fenêtre permettant au reste du projectile de continuer en droite ligne vers sa cible. Le reste,
Pencock pouvait facilement l’imaginer.
Sur la tribune, Karl Voïl s’était mis à l’abri, tout comme les autres officiels. Mais lui savait qu’il
ne risquait rien. Tout s’était passé comme prévu. Un moment, il avait craint que le champ de
protection du Haut-Amiral n’ait pas été désactivé à temps. Il lui avait semblé remarquer le bref
éclair indiquant le court-circuit du boîtier de commande, à peine une seconde après le coup de
feu. Mais, apparemment, il n’en était rien. Il jeta un coup d’œil au corps du Haut-Amiral que
protégeaient ses gardes. La balle l’avait frappé en plein cœur à ce qu’il semblait. Parfait ! La
fête allait vraiment pouvoir commencer. Sans Viramis, ses partisans seraient vite dépassés par
les événements. L’Amiral Ulyr allait s’opposer au successeur désigné par l’ancien maître de
l’Hégémonie. Il y aurait alors un coup d’État. Ulyr, persuadé de s’imposer sans mal en tant que
nouveau souverain, serait à l’origine d’une terrible guerre civile qui plongerait l’Hégémonie
dans le chaos pendant des mois. La mission de Karl Voïl consisterait alors à mettre de l’huile
sur le feu pour que Conscience puisse anéantir les vestiges de la plus puissante des nations
sous-marines.
*****
Une fois en lieu sûr, Alan Pencock se procura un enregistrement de la cérémonie. Il avait
remarqué quelque chose d’étrange avant de quitter les lieux de son forfait. Quand il avait jeté
un coup d’œil à l’écran de contrôle, il lui avait semblé voir, parmi les spectateurs sur la gauche
de l’image, un individu qui s’était effondré. Il repassa l’enregistrement plusieurs fois jusqu’à ce
qu’il trouve ce qu’il cherchait. Juste après le tir, on voyait nettement un individu tomber à la
renverse. Alan remonta légèrement en arrière et agrandit la partie de l’image où se passait
l’action. Le spectateur ne tombait pas à la renverse… quelque chose l’avait touché en pleine
tête.
A force de revoir la scène, de la découper image par image, l’assassin remarqua un autre
élément troublant. Il lui semblait entendre deux détonations.
Après de longues heures à examiner les éléments audios et vidéos dont il disposait, Alan en
arriva à la conclusion que deux tireurs avaient fait feu à une seconde d’intervalle et que la balle
d’un des deux tireurs avait ricoché sur le champ de protection du Haut-Amiral, tuant un
spectateur. Il restait à déterminer lequel des deux projectiles n’avait pas atteint son but.
Le fait que les conspirateurs aient fait appel à deux assassins n’était pas vraiment étonnant.
Ces gens là mettaient rarement tous leurs œufs dans le même panier. Pourtant, quelque chose
chiffonnait Pencock : le visage de Viramis. En gros plan, on voyait distinctement qu’il avait
instinctivement fermé les yeux et serré les dents juste avant la première détonation ! L’action
s’étant déroulée en l’espace d’à peine deux secondes, personne n’avait rien remarqué.
Qu’importe, se dit Pencock. Il avait touché son argent et tout cela n’était plus son problème.
Le tueur à gages remballa ses affaires et quitta le soir même le territoire hégémonien, grâce à
un groupe de contrebandiers qu’il connaissait. On venait de décréter la loi martiale dans tout le
pays. Il valait donc mieux ne pas trop traîner dans le coin.
GLOSSAIRE
Alan Pencock : ancien assassin hégémonien. Trahi par ses maîtres, il est obsédé par l’idée de
se venger.
Alemsh Palkrash : mystérieux messager de l’Autre, ce membre du Soleil Noir est un ancien
prêtre du Trident.
Alliance Azure : ancienne puissance qui, il y a des siècles, s’est dressée contre la tyrannie de
l’Empire Généticien.
Alliance Orbitale : Organisation neutre financée par les nations du monde sous-marin qui
s’occupe de l’entretient des stations orbitales et des satelittes.
Argonaute : un des croiseurs de combat les plus modernes des océans. Il est doté d’une
technologie de pointe. C’est le navire amiral du corsaire Telkran Raljik.
Armures de plongée : armures généralement pressurisées et blindées, permettant aux
humains de combattre sous l’eau à certaines profondeurs.
Artémis : le bâtiment le plus récent de l’Hégémonie. C’est une véritable station de combat
mobile de plusieurs kilomètres de long. C’est actuellement le navire amiral de la flotte des
Patriarches, il est commandé par le Grand Amiral Valastor.
Atlantis : un des fleurons de la flotte hégémonienne et ancien navire amiral, ce bâtiment est
commandé par l’amiral Vira Our.
Boucanier (définition moderne) : Le Boucanier se livre au commerce humain et utilise un
produit appelé boucan, qui n’a plus rien à voir avec la viande fumée des indiens d’Amérique. Le
boucan est une sorte de gel dont sont recouvertes les “ marchandises humaines ”, vivantes ou
mortes, et qui permet de protéger la peau de toute dégradation et le prisonnier du froid.
Conseil des Patriarches : les maîtres de l’Hégémonie. Ce sont des vieillards vénérés comme
des dieux par la population. On les dit détachés des contingences humaines et uniquement
préoccupés par la recherche de la sagesse. Ce sont, en fait, eux qui tirent les ficelles et
ourdissent les pires machinations pour garder le pouvoir.
Corail : le corail s’est considérablement développé dans toutes les mers du globe. Il en existe
différentes espèces qui se sont adaptées aux nouvelles conditions climatiques. On en trouve
même à la surface et dans les sombres abîmes de l’océan. Les étendues de coraux entourant
l’Australie constituent une entité semi-consciente qui peut communiquer de manière très
limitée avec certains empathes de la République du Corail.
Démeter : le maître des Prêtres du Trident. Il peut manipuler la Force Polaris et réside dans la
cité neutre d’Équinoxe.
Division Neptune : nom des services secrets des prêtres du Trident.
Équinoxe : la grande cité neutre située non loin de ce qui reste des côtes d’Irlande. C’est le
siège du pouvoir des Veilleurs et des prêtres du Trident. C’est également le centre
diplomatique de la planète et la plus grande plate-forme commerciale des océans. La ville est
une station fluctuante nichée au cœur d’importants flux thermiques.
Europa : principale station orbitale gérée par les Veilleurs. C’est une zone neutre chargée
notamment d’entretenir les satellites de surveillance et de combat.
Flux Polaris : un terme désignant généralement une autre dimension constituée d’énergie
psychique, dans laquelle les mammifères marins et certaines personnes détentrices de la force
Polaris peuvent projeter leur esprit.
Flux thermiques : ce sont des courants très puissants qui génèrent d’intenses perturbations
électromagnétiques menaçant tout navire qui entre dans leur zone d’influence
Force Polaris : la mystérieuse puissance qui régit le monde sous-marin et qui a permis à la
mer de rester un milieu viable malgré la destruction de la surface. Certaines personnes sont
dotées du pouvoir de libérer cette force. Généralement, elles ne la contrôlent pas et, dans ce