100% ont trouvé ce document utile (1 vote)
292 vues292 pages

Onfray, Michel - Le Christianisme Hedoniste

Transféré par

joris
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd
100% ont trouvé ce document utile (1 vote)
292 vues292 pages

Onfray, Michel - Le Christianisme Hedoniste

Transféré par

joris
Copyright
© © All Rights Reserved
Nous prenons très au sérieux les droits relatifs au contenu. Si vous pensez qu’il s’agit de votre contenu, signalez une atteinte au droit d’auteur ici.
Formats disponibles
Téléchargez aux formats PDF, TXT ou lisez en ligne sur Scribd

DU MÊME AUTEUR

PHYSIOLOGIE DE GEORGES PALANTE, Portrait d’un nietzschéen


de gauche, Grasset, 2002.
LE VENTRE DES PHILOSOPHES, Critique de la raison diététique,
Grasset, 1989. LGF, 1990.
CYNISMES, Portrait du philosophe en chien, Grasset, 1990. LGF.
L'ART DE JOUIR, Pour un matérialisme hédoniste, Grasset, 1991.
LGF, 1994.
L'ŒIL NOMADE, La peinture de Jacques Pasquier, Folle Avoine,
1993.
LA SCULPTURE DE SOI, La morale esthétique, Grasset, 1993 (Prix
Médicis de l’essai). LGF, 1996.
ARS MORIENDI, Cent petits tableaux sur les avantages et les
inconvénients de la mort, Folle Avoine, 1994.
LA RAISON GOURMANDE, Philosophie du goût , Grasset, 1995.
LGF, 1997.
MÉTAPHYSIQUE DES RUINES, La peinture de Monsu Desiderio,
Mollat, 1995.
LES FORMES DU TEMPS, Théorie du sauternes, Mollat, 1996.
POLITIQUE DU REBELLE, Traité de résistance et d’insoumission,
Grasset, 1997. LGF, 1999.
A CÔTÉ DU DÉSIR D’ÉTERNITÉ, Fragments d’Egypte, Mollat,
1998.
THÉORIE DU CORPS AMOUREUX, Pour une érotique solaire,
Grasset, 2000. LGF, 2001.
ANTIMANUEL DE PHILOSOPHIE, Leçons socratiques et
alternatives, Bréal, 2001.
ESTHÉTIQUE DU PÔLE NORD, Stèles hyperboréennes, Grasset,
2002, LGF, 2004.
L'INVENTION DU PLAISIR, Fragments cyrénaïques, LGF, 2002.
CÉLÉBRATION DU GÉNIE COLÉRIQUE, Tombeau de Pierre
Bourdieu, Galilée, 2002.
SPLENDEUR DE LA CATASTROPHE, La peinture de Vladimir
Vélikovic, Galilée, 2002.
LES ICÔNES PAÏENNES, Variations sur Ernest Pignon-Ernest,
Galilée, 2003.
ARCHÉOLOGIE DU PRÉSENT, Manifeste pour l’art contemporain,
Grasset-Adam Biro, 2003.
FÉERIES ANATOMIQUES. Généalogie du corps faustien, Grasset,
2003, LGF, 2004.
EPIPHANIE DE LA SÉPARATION, La peinture de Gilles Aillaud,
Galilée, 2004.
LA COMMUNAUTÉ PHILOSOPHIQUE, Manifeste pour
l’Université populaire, Galilée, 2004.
TRAITÉ D’ATHÉOLOGIE. Physique de la métaphysique, Grasset,
2005.
Journal hédoniste :
LE DÉSIR D’ÊTRE UN VOLCAN, Grasset, 1996. LGF, 1998.
LES VERTUS DE LA FOUDRE, Grasset, 1998. LGF, 2000.
L'ARCHIPEL DES COMÈTES, Grasset, 2001. LGF, 2002.
LA LUEUR DES ORAGES DÉSIRÉS (à paraître chez Grasset).
Table des Matières
Page de Titre

Table des Matières

Page de Copyright

LA CONTRE-HISTOIRE DE LA PHILOSOPHIE COMPREND :

INTRODUCTION

PREMIER TEMPS La communion des saints hérétiques

I SIMON LE MAGICIEN
1

II BASILIDE
1

2
III VALENTIN
1

IV CARPOCRATE
1

V ÉPIPHANE

VI CÉRINTHE

VII MARC

VIII NICOLAS
1

DEUXIÈME TEMPS Une clarté médiévale

IX AMAURY DE BÈNE
1

X WILLEM CORNELISZ D’ANVERS


1

2
XI BENTIVENGA DE GUBBIO
1

XII WALTER DE HOLLANDE

XIII JEAN DE BRNO


1

XIV HEILWIGE DE BRATISLAVA


1

XV JOHANNES HARTMANN D’AMTMANSTETT


1

XVI WILLEM VAN HILDERVISSEM DE MALINES


1

XVII ÉLOI DE PRUYSTINCK


1

XVIII QUINTIN THIERRY

TROISIÈME TEMPS Le christianisme épicurien

XIX LORENZO VALLA


1

2
3

10

XX MARSILE FICIN
1

XXI ÉRASME
1

10

11

12

XXII MONTAIGNE
1

10

11

12

13

14

15

16

17
18

19

20

21

22

23

24

25

26

27

28

29

30

31

32

33

34

35

36

37

38

39

40

41

42

43

44

45

46

47

48

49

50

51

52

53

54

BIBLIOGRAPHIE

INDEX
Tous droits de traduction, de reproduction et d’adaptation
réservés pour tous pays.
La première pensée de la journée. – Le meilleur moyen de bien
commencer chaque journée est : à son réveil, de réfléchir si l’on ne peut
pas ce jour-là faire plaisir au moins à un homme. Si cela pouvait être
admis pour remplacer l’habitude religieuse de la prière, les autres
trouveraient avantage à ce changement.
NIETZSCHE
Humain, trop humain. I, 589.
© Editions Grasset & Fasquelle, 2006.

ISBN : 978-2-246-68909-6
LA CONTRE-HISTOIRE DE LA
PHILOSOPHIE COMPREND :
LES SAGESSES ANTIQUES
LE CHRISTIANISME HÉDONISTE
LES LIBERTINS BAROQUES (à paraître)
LES ULTRAS DES LUMIÈRES (à paraître)
L'EUDÉMONISME SOCIAL (à paraître – titre provisoire)
LES MACHINES DÉSIRANTES (à paraître – titre provisoire)
(autres parutions de l’auteur en fin de volume)
INTRODUCTION

L'effacement de l’Antiquité.

L'invention de Jésus, la construction violente et autoritaire du


chrisitianisme devenant religion de l’Empire tout entier avec le coup
d’Etat de Constantin, le vandalisme volontaire de la soldatesque à ses
ordres, la destruction des hommes, l’incendie des bibliothèques, la
persécution des philosophes, la fermeture de leurs écoles, l’inscription
dans le corpus juridique – Codes de Théodose et de Justinien – du statut
d’extraterritorialité citoyenne des païens, le devenir culturel et planétaire
de la névrose de saint Paul, le triomphe du paulinisme – haine des
femmes, du corps, de la chair, des désirs, des plaisirs, des passions, de la
science, de l’intelligence, de la philosophie –, le devenir persécuteur, et
pour longtemps, des anciens persécutés, tout cela produit une saignée
dans l’Histoire qui prive les siècles suivants, le nôtre donc, d’une somme
considérable d’informations sur cette longue période.
Le monde antique s’effondre, disparaît, meurt, et avec lui la
philosophie païenne, dont une grande partie ne traversera pas les siècles
pour des raisons ne procédant pas toutes de la volonté délibérée des
hommes de tirer un trait sur le patrimoine des Anciens grecs et romains.
Certes, les hommes brûlent des bibliothèques, incendient, pillent,
assassinent leurs semblables, dont des gens de lettres, mais le temps
efface lui aussi les traces de cette civilisation devenue champ de ruines.
On comprend que les livres des philosophes matérialistes abdéritains –
les six cents titres de Démocrite... –, que les ouvrages des cyniques ou
des épicuriens, que les abondants volumes – trois cents, dit-on –
d’Epicure ou de ses disciples, disparaissent prioritairement. Les copistes
chrétiens ont d’autres priorités que de sauver ces volumes subversifs. Le
platonisme et le stoïcisme, revendiqués parfois par les Pères de l’Eglise
comme sagesses propédeutiques au christianisme, disposent d’un
avantage sur les pensées réellement ennemies de l’idéal ascétique
catholique.
Et puis, le livre antique sert de pense-bête accessoire, dans une époque
où priment l’oralité et la transmission verbale. La parole évanescente que
ne consignent pas les scribes ou les copistes s’évanouit pour toujours.
Ainsi de l’enseignement oral de Platon, probablement très différent de
l’enseignement des textes qui subsistent. Obstacle de l’oralité donc.
Obstacle de la fragilité du support également : le papyrus, égyptien
d’origine, supporte mal l’hygrométrie, les climats et saisons de Rome. Il
pourrit, part en poussière, et avec lui ce qu’il transmet... De plus, le
nombre d’exemplaires constituant une édition originale n’excède jamais
la trentaine.
Obstacle de la langue, aussi : dès le Ve siècle de l’ère commune, le
grec n’est plus parlé par personne. Augustin, par exemple, l’ignore
totalement... On parle latin. On l’écrit également. Quand on passe du
papyrus en rouleaux au codex sur des peaux de bêtes, cette révolution
cause la perte de ce que l’on écarte au recopiage. Nombre d’ouvrages
disparaissent tout bonnement. Les moines dans leurs monastères
reprennent les textes utiles à la propagation de leur foi, ils les améliorent,
les retouchent au passage. L'édition originale, sans ponctuation, sans
majuscules, sans séparation entre les mots, sans mention du nom du
personnage qui parle, complique encore les choses...
Dans les coins, ce que les mises à sac, les tremblements de terre, les
incendies, les pillages, les vandalismes humains et les affres du temps ont
épargné, est délaissé. Pas toujours grand-chose... Les peaux de bêtes sur
lesquelles s’écrivent les textes sont parfois grattées pour servir à d’autres
auteurs – la République de Cicéron, par exemple, disparaît sous le
Commentaire des psaumes de saint Augustin... –, car ils manquent
parfois : le plus ancien manuscrit de la Vulgate latine a exigé mille cinq
cent cinquante peaux de veaux... On efface parfois la trace ancienne pour
ce qui est à la mode. Et la mode est chrétienne...
Quand le papier arrive de Chine vers le IXe siècle, il induit de
nouvelles transcriptions, donc de nouveaux choix. La religion de Paul de
Tarse triomphe depuis plus de quatre cents ans. Le paganisme et la
philosophie antique sont de lointains souvenirs. Les nouveaux maîtres,
ceux que l’on copie, recopie, utilise, diffuse, lit, commente, ceux pour qui
travaillent les moines dans leurs monastères, ce sont les Pères de l’Eglise
: Tertullien croit parce que c’est absurde, Origène se sectionne les
génitoires pour arriver plus vite près du Seigneur, Cyprien de Carthage
découvre Dieu en courtisant une jeune fille, Grégoire de Nazianze se
prend pour un cadavre qui respire, Evagre le Pontique fuit les femmes et
les évêques dans le désert, Jean Chrysostome appelle au meurtre des
païens, Grégoire de Nysse connaît l’épectase, la vraie, saint Augustin
enseigne l’inexistence des antipodes et pleurniche à longueur de
Confessions, et tant d’autres... Du beau monde philosophique, mais tous
fâchés avec leur corps et la vie. Désormais, il faut compter avec eux pour
mille ans. La possibilité d’une philosophie hédoniste s’amenuise
considérablement... Mais elle existe : c’est celle de ces hérésiarques qui
suivent.
Contre-histoire de la philosophie, deuxième partie
Le christianisme hédoniste
PREMIER TEMPS
La communion des saints hérétiques
1
Le capharnaüm sectaire. Le climat intellectuel et l’ambiance
ontologique dans lesquels se constitue le christianisme relève du plus
absolu des capharnaüms... On a peine à imaginer la profusion de
communautés extravagantes, de prophètes allumés, de messies illuminés,
de penseurs ésotériques, de philosophes délirants qui encombre la scène
spirituelle du premier siècle de l’ère commune. Certes, la philosophie
digne de ce nom persiste et l’on suit encore à Rome ou ailleurs les
enseignements stoïciens ou épicuriens. En même temps que se profilent
ces hystériques du concept, de sages personnages perdurent dans le
monde antique. Ainsi Sénèque, Epictète et Plutarque. Mais pas pour
longtemps...
L'époque se caractérise par un tuilage de civilisations : l’ancienne
meurt mais ne le sait pas encore, la nouvelle va prendre le pouvoir, elle
l’ignore aussi. D’un côté, Athènes et Rome, de l’autre Jérusalem et
Byzance. Périclès contre Constantin, Aristote en face de Tertullien, la
démocratie de l’agora en compétition avec l’Etat totalitaire chrétien,
l’idéal païen de la palestre détruit pour la vénération d’une crucifixion.
Deux mondes, deux idéaux, deux univers, deux façons de penser. Les
craquements travaillent la société. Marc Aurèle et Diogène d’Œnanda
représentent les pointes avancées d’une époque effondrée...
La nouvelle pensée se cherche et ne se trouve pas immédiatement. Elle
ne peut sortir armée tout entière de la tête de Zeus. L'époque vaut comme
un terrain d’expérimentation de possibilités conceptuelles, de tentatives
pour mettre sur pied un monde alternatif, y compris dans le domaine
intellectuel. La philosophie obéit aux lois de la création des espèces : les
formes les moins adaptées périssent, les plus aptes à survivre tiennent et
prennent racine. La sélection s’opère à l’aide de conversions impériales
et de coups d’Etat. Les forces qui triomphent rejettent dans un abîme tout
ce qui ne sert pas leur croissance et leur domination.
La zone géographique de ce bouillonnement sans exemple dans
l’Histoire depuis longtemps, se dessine facilement. La vitalité se déplace
d’ouest en est, elle quitte les ports romains ou les criques grecques et se
dirige vers l’Orient. L'essentiel se trame désormais entre la vallée du
Jourdain et l’Asie Mineure, plus particulièrement en Palestine, en Syrie,
en Samarie et en Egypte. Des déserts, de l’austérité géologique, des vents
brûlants, des températures de fournaise, des peuplades de bergers, une
poignée d’éleveurs de troupeaux étiques, de rares points d’eau, de la
pauvreté et de la misère généralisées, ce foyer jouxte les lieux
mésopotamiens où la culture a vu le jour sur la planète. Retour aux
sources orientales...
Parmi ces tentatives philosophiques de formuler une alternative au
nihilisme de l’époque, le gnosticisme occupe une place majeure. Le
terme recouvre des propositions multiples, parfois contradictoires, mais
nomme nombre des propositions émanant des individus extravagants qui
vivent en petites communautés – une trentaine de fidèles –, enseignent,
certes, mais pratiquent surtout une vie philosophique induite par le
contenu de leur doctrine. A la manière antique, ils pensent pour mieux
mener leur existence et lui conférer un sens dans une période
déstabilisante où les projets collectifs manquent autant que les occasions
de fédérer la diversité.
A l’évidence les gnostiques constituent moins un continent homogène,
cohérent, aux paysages arrêtés et définitifs, qu’un archipel composé de
fragments multiples d’importance et d’intérêt inégaux, de consistance et
de portée différentes. Grandeur des uns, insignifiance des autres, sans
qu’on sache parfois si ces qualités relèvent d’un contenu intrinsèque ou
des bribes qui demeurent après deux mille ans de destructions naturelles
et humaines, à quoi il faut ajouter les falsifications, les mauvaises
réputations, les interprétations intéressées et fautives, les dénis de
sagesse, et autres façons de donner raison aux pensées dominantes si
promptes à pratiquer les autodafés symboliques...
On ignore presque tout de la gnose : les noms propres qui l’illustrent
correspondent à si peu, les rubriques sous lesquelles on connaît telle ou
telle secte paraissent parfois tellement fragiles : certains considèrent
comme des sectes séparées ce que d’autres voient comme des grades, des
positions occupées dans la hiérarchie de la communauté. Que dire de
Simon le philosophe volant? De Basilide le débauché? De Carpocrate et
Epiphane les partouzeurs conceptuels? De Valentin le pneumatique? De
Nicolas le mangeur de sperme? Et que cachent les Ophites, adorateurs du
serpent, peut-être sodomites? Ou les Barbélognostiques, ces talentueux
cuisiniers excellents dans la confection du pâté de fœtus? Quid des
Phibionites, ces numérologues du sexe? Et de tant d’autres dont parfois
subsiste le seul nom ou l’unique signifiant dissocié de son contenu...
2
La logique des vainqueurs . La fragilité du support des manuscrits, la
vindicte chrétienne lorsque les sectateurs du Christ accèdent au pouvoir,
le travail des copistes appointés par les monastères, le devenir hérétique
de ces doctrines ainsi estampillées par les Conciles et l’Eglise au pouvoir,
le destin habituel réservé aux vaincus par les vainqueurs, les affres du
temps, la chance aussi, la malchance souvent, expliquent la rareté du
corpus, sa dispersion dans des ouvrages abandonnés aux rayons les moins
consultés des bibliothèques. Ne parlons pas des éditions : les fragments
gnostiques ne disposent toujours pas d’une édition, même parcellaire –
alors une œuvre complète !
Les chrétiens attaquent violemment les gnostiques sur le terrain, en
contemporains. Les vendeurs de sectes gnostiques et chrétienne
évangélisent les mêmes foules, effectuent les mêmes voyages, visitent les
mêmes villes, occupent les mêmes places publiques, se disputent les
mêmes fidèles. Simon le Magicien et Paul de Tarse proposent leur
marchandise conceptuelle en rivaux : le succès de l’un correspond à
l’échec de l’autre. Les Actes des Apôtres (VIII, 9-24) témoignent que les
hommes se connaissent et n’ignorent pas leurs thèses respectives. La lutte
oppose à égalité des hommes qui visent la domination symbolique de leur
époque.
Ainsi, comme souvent avec les pensées alternatives de l’Antiquité, le
gnosticisme existe pendant plus de mille ans si l’on se fonde sur ce que
les Pères de l’Eglise et les philosophes appointés par le christianisme
rapportent sur leur compte. Ruse de la raison, l’attaque des hérésies –
ainsi nommées par les officiels de la pensée catholique – sauve les
hérésies : en écrivant contre elles, en les détaillant pour mieux les réfuter,
en précisant leurs thèses afin d’en démontrer la fausseté, Justin de Rome
(vers 160 : Apologies), puis Irénée de Lyon (vers 170 : Contre les
hérésies), Hippolyte de Rome (vers 230 : Philosophumena), Clément
d’Alexandrie (Stromates, fin IIe - début IIIe) et Epiphane (Panarion, vers
375) – saint Epiphane, car il existe un gnostique du même nom, mais il
n’est pas saint, lui... – permettent à ces pensées d’accéder à la postérité.
La plupart du temps, le premier collationne ce qu’on peut savoir sur le
sujet, les autres se contentent de recopier...
Et puis, chance d’archéologue, une découverte rend possible un accès
direct aux textes qui évite la médiation polémique chrétienne : en 1945, à
Nag Hamadi, en Egypte, à une centaine de kilomètres de Louxor, une
jarre gnostique a été exhumée. A l’époque, les rouleaux étaient placés et
conservés dans ces récipients en terre cuite qui les protégeaient des
intempéries, des animaux, du temps. Leur contenu? La bibliothèque
vraisemblablement intégrale d’une communauté gnostique du Ve siècle...
Autant dire les sources directes, les textes mêmes. Soit treize volumes
reliés en cuir contenant cinquante et un traités : plus de sept cents pages
inédites dont les Evangiles de Philippe, Matthias, Thomas et les Logia de
Iésou, un recueil de paroles, sentences, maximes attribuées à Jésus et
dont on pense qu’elles ont servi à la fabrication des Evangiles déclarés
ultérieurement synoptiques. Un demi-siècle plus tard, on attend l’édition
de ce que les bédouins n’ont pas détruit – les découvreurs ont en effet
utilisé quelques manuscrits pour allumer le feu de leur thé...
3
Encratiques et licencieux. Le gnosticisme couvre une immense période
qui va du Ier au Ve siècle, au moins pour les traces avérées. Lampèce en
effet vivait à l’extrémité de cette époque, dans une communauté où les
femmes et les hommes menaient une vie joyeuse, libre, habillés de
vêtements somptueux, faisant bonne chère et pratiquant une sexualité
ludique sans culpabilité. Une association contractuelle hédoniste qui fait
songer à celle des épicuriens du Cercle de Campanie... Si les gnostiques
eux-mêmes ne se réclament jamais des philosophes matérialistes
antiques, Irénée de Lyon, lui, les fustige comme des individus qui
professent la philosophie d’Epicure et l’indifférence des cyniques...
L'atomisme va mal aux gnostiques, qui sacrifient en platoniciens à
l’existence d’âmes immatérielles capables de transmigration, mais
l’insolence asociale et immorale des disciples de Diogène leur va comme
un gant!
Quelques historiens repèrent des survivances de communautés
gnostiques au VIIIe siècle, en plein haut Moyen Age, une chance car le
triomphe sans partage du christianisme rend dangereuse la pratique
hérétique dans ce secteur géographique proche-oriental. L'enseignement
de la gnose persiste vraisemblablement dans des groupes isolés en
montagne, loin du monde, cachés par le secret, pratiquant avec une
extrême discrétion fatale pour l’historien des idées...
Dans la meilleure des hypothèses, la pensée gnostique couvre huit
siècles, les premiers de notre civilisation dite judéo-chrétienne. Je tiens
pour une persistance des idées gnostiques dans l’Europe médiévale par la
migration de communautés ou d’individus détachés de ces groupes, mais
porteurs du message délivré aux Frères et Sœurs du Libre-Esprit, qui
effectuent la jonction avec la période médiévale, puis renaissante, de
notre culture. Marcos, disciple de Valentin, devient lui-même le maître de
gnostiques en Gaule... Le gnosticisme passe d’Orient en Occident via
l’Arménie, la Cappadoce, la Grèce, la Bulgarie et la Bosnie. Les Pays-
Bas l’accueillent discrètement, mais avec bienveillance...
Evidemment, dans cette temporalité longue et avec cette géographie
étendue, l’unité du gnosticisme paraît impensable. De Simon le Mage, le
taon de Paul de Tarse, à d’obscurs anonymes contemporains de
Charlemagne, le spectre ne peut recouvrir une pensée homogène, des
discours identiques, une théorie commune. Des variations se repèrent,
des contradictions éventuellement, des affirmations qui s’excluent, mais
une même sensibilité anime ces hommes et ces femmes dont les siècles
d’or correspondent aux Ier et IIe de notre ère.
Dans cet archipel, on peut oser un premier classement – même si
l’arbitraire y préside. Il permet de distinguer deux lignes de force : d’une
part les gnostiques encratiques, tenants d’une ligne ascétique, d’autre part
les gnostiques licencieux, défenseurs d’une option hédoniste. Cette
distinction peut paraître infondée, car les gnostiques eux-mêmes laissent
parfois à leurs disciples le choix entre les options encratiques ou
licencieuses. Le mal régnant sur terre absolument – un point de doctrine
partagé par tous –, il est indifférent d’opter pour la négation du corps ou
son affirmation. L'indifférentisme triomphe souvent en la matière :
l’essentiel concerne moins la chair fautive, imbibée de mal, que l’âme,
absolument indépendante, pure, et seule en cause dans le travail de salut.
Le corps compte pour zéro, donc oublions-le ou utilisons-le jusqu’à plus
soif, c’est une seule et même décision...
Dans ce bazar philosophique, une poignée enseigne clairement à faire
du corps un instrument de libération – je dirai comment et pourquoi plus
loin... Le gnosticisme s’installe par-delà le bien et le mal, sur toutes les
questions, y compris le sexe, la libido, les désirs, passions et pulsions.
Paul enseigne une gnose ascétique, franchement ascétique; sur le même
terrain, les gnostiques licencieux affirment l’inverse : votre corps brûle
de désir? éteignez, exige le Tarsiote, consumez, surenchérit Simon le
Mage! Et dans la joie...
4
La joie du pneumatique. La théorie gnostique vise une pratique en
conséquence. Rien ne subsiste sur ces comportements communautaires,
ou si peu. L'époque fonctionne sur le principe de l’oralité. Le livre existe
comme un pense-bête, un moyen de conserver un propos, mais
secondairement. Le verbe prime, et avec lui la relation maître-disciple.
L'enseignement se construit sur la parole, pas sur les textes. Aujourd’hui,
ces mots échangés entre le gnostique et sa communauté ont disparu.
Restent des fragments compilés par des ennemis. Avec ce que cela
suppose de violences faites à la vérité...
Le corpus gnostique est l’un des plus ésotériques qui soient! Les textes
qui surnagent, dissociés de la parole qui les raconte, les commente et les
explique, résistent de manière incroyable, car ces philosophes pratiquent
un hermétisme de haute volée! Création de néologismes, passion
numérologique, exacerbation du merveilleux, extrapolations
mythologiques, langage sectaire, tout rebute le lecteur désireux de
pénétrer les arcanes gnostiques... Sans la voix du guide à même de
conduire le disciple – la logique propre de toute secte, chrétienne ou
autre... –, le discours reste lettre morte. Il exige une parole vivante. Qui,
bien sûr, a définitivement disparu.
La pratique gnostique est sectaire, au sens premier du terme : elle
suppose la secte, c’est-à-dire la communauté élective, choisie par
cooptation. Quantité de raisons existent pour justifier cette position
secrète ou discrète, dont le sentiment d’appartenir à une élite, à une caste
d’élus, la crainte d’apparaître au grand jour en cas de persécutions, et la
logique intrinsèque de la secte qui contraint à l’obéissance au maître, à
l’initié, au plus élevé en grade. Ces trois raisons surtout concernent les
gnostiques...
A la manière des francs-maçons de toujours, les gnostiques disposent
de signes de reconnaissance afin de s’adresser d’une manière différente
aux frères et aux profanes. Saint Epiphane dit qu’ils se grattent la paume
lorsqu’ils se retrouvent et se serrent la main afin de s’assurer de
l’initiation de leur interlocuteur. Après cette communication gestuelle, le
discours se libère, la pratique aussi, car ensuite les banquets – les agapes
maçonniques... – commencent suivis de sexualités généralisées dans
l’obscurité. Ce en quoi, me semble-t-il, les affidés du Grand Orient et de
la Grande Loge se distinguent...
Elu, le gnostique croit l’être. Il divise les hommes en trois catégories :
les hyliques, les psychiques et les pneumatiques. Les premiers, à la base,
sont englués dans la matière et ne connaîtront jamais le salut; dépourvus
d’âme, uniquement constitués de matière, ils sont destinés à la
destruction pure; d’une certaine manière, les hyliques correspondent aux
païens arrimés au sol par ignorance des vérités gnostiques. Les
deuxièmes peuvent espérer le salut grâce à leur complexion mentale : les
psychiques ont une âme, certes, mais pas d’esprit, ils peuvent espérer la
libération seulement s’ils rencontrent l’initiation; peut-être les gnostiques
désignaient-ils ainsi les chrétiens, en partie sur le bon chemin, mais en
partie seulement. Les troisièmes, les pneumatiques donc, sont désignés
par la Puissance des Puissances, ils disposent de la grâce, ce qui leur
permet d’agir sans souci du bien et du mal. Quoi qu’ils fassent, ils sont
déjà sauvés – ce sont les gnostiques.
L'hylique et le pneumatique n’évoluent donc pas dans le même monde.
Les uns croupissent dans le monde sensible, les autres évoluent déjà dans
l’univers intelligible, de leur vivant, sur cette terre matérielle. Les
hyliques se réduisent à leur corps; les psychiques disposent d’une âme
définie telle une parcelle du feu qui brûle dans le ciel où vivent les
divinités, et parmi elles la première; les pneumatiques, bien que disposant
eux aussi d’un corps, ne sont déjà plus dépendants de lui. Allégés au
maximum, ils participent de fait à la vérité intelligible.
Persécutés, à l’évidence, les gnostiques le sont dès l’arrivée au pouvoir
de Constantin et dès la conversion de l’Empire en même temps que celle
de sa petite personne. Mais avant ces dates funestes, les gnostiques
passent déjà pour des magiciens, des thaumaturges qui n’enseignent pas
ce que les prêtres du culte païen professent. Les officiels du sacré, les
hiérarques du pouvoir religieux n’aiment pas ces hommes et ces femmes
qui prêchent sur leur terrain et séduisent bien plus facilement qu’eux en
recourant à des arguments hédonistes. Les religions officielles enseignent
toutes l’amour du prochain, mais limitent leurs prescriptions aux seuls
semblables...
Contraignants, ils le sont également : en l’occurrence dans la logique
de la secte érigeant toute une stratégie qui oblige à l’obéissance ou
exclut. La leçon vaut encore aujourd’hui avec certains philosophes dont
le vocabulaire ésotérique, les néologismes à profusion, les dissertations
obscures forcent au psittacisme plus qu’à l’intelligence. Devant un
corpus fermé, autiste, impossible à pénétrer malgré la meilleure volonté
du monde et les efforts associés, il reste la fuite ou l’adhésion sur le
principe de la répétition, de l’incantation, de la réitération dans les termes
utilisés par la secte.
L'alternative oppose donc l’interdiction et l’adhésion. La première
menace ceux qui refusent de jouer le jeu de la duplication dans les
mêmes termes, avec les tics de langage et d’exposition ; la seconde ouvre
un accès à l’initiation à condition de reprendre à son compte, sans aucun
esprit critique, la phraséologie et les signatures langagières de la secte.
Les gnostiques génèrent de la sorte une double logique : l’exclusion de
ceux qui n’adhèrent pas aveuglément et l’intégration d’un cheptel de
fidèles prêts à suivre le gourou en donnant des gages par le pliage
d’échine intellectuel que suppose l’acceptation mot à mot du discours
réservé par le maître à ses disciples. Abdication de toute subjectivité,
soumission à la loi du groupe, le contrat communautaire de la secte
autorise un ultime usage de la raison : mais seulement pour renoncer à
son usage libre...
5
Courges, melons et concombres. Le lexique gnostique offre un
exemple de logomachie sans pareil. Ce genre de glossolalie signe –
disent les psychiatres – une hystérie qui semble marquer l’époque...
Certes, un philosophe digne de ce nom crée son vocabulaire, il inflige à
la langue commune des torsions et des tractions desquelles naissent un
genre de langue propre, une musique distincte par quelques accords
récurrents – mots, concepts, tournures, tics de langage, périodes de
phrase, rythmes, etc. L'originalité d’une pensée passe d’ailleurs par cette
poignée de mots particuliers, à l’apparition desquels on reconnaît la
vision du monde propre au penseur en question.
Parfois, la création de concepts nécessite un mot nouveau, car il arrive
qu’on ne puisse nommer une découverte avec un terme préexistant à la
trouvaille. Si les néologismes ne poussent pas comme des champignons,
pourquoi pas... Mais il existe également des cas où l’apparente
profondeur d’une philosophie se dissimule sous une avalanche de
vocables nouveaux, de notions inventées, de tournures formelles inédites
qui dissimulent mal une absence de fond, voire une réelle indigence de
contenu. Pas utile de donner des noms ou des exemples...
Le délire verbal du gnosticisme fatigue même les spécialistes –
Jacques Lacarrière par exemple... Comment ne pas imaginer que cet
excès radical de termes nouveaux, de notions inconnues, ne vise pas un
tant soit peu le test à destination de l’impétrant? Plus la langue construite
est difficile à apprendre, à retenir, à maîtriser, plus son maniement habile
concerne un petit nombre, forcément minime, ainsi distingue-t-on mieux
les efforts et la docilité de l’individu en quête d’apprentissage du
discours. Exercice initiatique et, simultanément, instrument de mesure
efficace de la plasticité mentale du sujet, de sa détermination à accéder
dans l’enceinte des initiés...
Ainsi l’apprenti gnostique doit-il composer avec des Eons qui
procèdent du Pro-Père et constituent un Plérôme dans lequel évoluent des
Syzygies... Pour commencer, évidemment... Précisons : le Pro-Père – il
peut aussi s’appeler Pro-Principe ou Père ou Abîme, pourquoi faire
simple... – définit l’Eon parfait, l’Eon des Eons... Invisible, inconcevable,
éternel, épargné par la génération et la corruption, jamais concerné par le
mouvement, contemplant sa propre image en lui-même comme dans un
miroir, il ressemble étrangement à Dieu, le Dieu des philosophes. Un peu
platonicien, un peu aristotélicien, vaguement alexandrin – l’Un de Plotin
par exemple... –, il pourrait tout simplement s’appeler Dieu, mais la
nouveauté ne paraîtrait pas si évidente... D’autant que les gnostiques
croient souvent à l’existence d’un Dieu qui n’existe pas – Basilide
excelle dans des démonstrations de ce genre...
Certes, voilà un début de définition du Pro-Père, mais cette proposition
de résolution utilise des mots à définir eux aussi : les Eons par exemple.
Allons-y : l’Eon se définit comme l’émanation issue de l’intelligible pur.
Sur le principe métaphorique, il utilise le registre de l’espace – point,
ligne, plan, volume – pour s’exprimer dans celui du temps – instant, jour,
année, etc... Le délire sent son platonisme à plein nez et l’on retrouve là
les délices de la philosophie, plus particulièrement de la théologie, du
Timée.
Ces Eons fonctionnent en paires : un mâle, une femelle. La doctrine
affirme qu’ils existent au nombre de trente, pas un de plus, pas un de
moins. L'un d’entre eux s’appelle d’ailleurs Hédoné, le Plaisir – car
chacun dispose évidemment d’un nom particulier : Abîme et Silence,
Intellect et Vérité, Homme et Croix, Logos et Sagesse, etc. Quinze
couples donc, chacun d’entre eux se nommant Syzygie. Le groupement
de cette famille d’Eons constitue le Plérôme. Autant dire le Ciel, le
monde divin, la source paternelle...
Irénée de Lyon moque ce travers valentinien – les autres gnostiques
suivent sur le même principe... – de création d’un vocabulaire ésotérique.
Certes, Contre les hérésies contient plus de passages ennuyeux que
drôles, mais un seul mérite d’être cité dans les termes utilisés par
l’évêque chrétien qui écrit : « Il existe un certain pro-Principe royal, pro-
dénué d’intelligibilité, pro-dénué de substance et pro-doté de rotondité,
que j’appelle Citrouille. Avec cette Citrouille coexiste une Puissance que
j’appelle encore Supervacuité. Cette Citrouille et cette Supervacuité étant
un, ont émis, sans émettre, un Fruit visible de toutes parts, comestible et
savoureux, Fruit que le langage appelle Concombre. Avec ce Concombre
coexiste une puissance de même substance qu’elle, et que j’appelle
encore Melon. Ces puissances, à savoir Citrouille, Supervacuité,
Concombre et Melon ont écrit tout le reste de la multitude des melons
délirants de Valentin »... Lire presque mille pages indigestes trouve sa
justification dans la découverte de ces seules lignes savoureuses...
6
Chiffres libidineux et nombres actifs. Quand ils n’étourdissent pas leur
monde avec le lexique, les gnostiques surchargent la barque avec des
considérations numérologiques vraisemblablement familières dans cette
époque qui pratique l’astrologie et la divination. Les arithmétiques
sacrées se suivent et se ressemblent. Elles témoignent d’une passion du
classement et de l’ordre. La gnose met en forme. Elle contraint le réel à
rentrer dans des cases. Elle chiffre le monde afin que tout soit à sa place
et que rien ne circule librement.
Chaque série, groupe ou agencement suppose, évidemment, un mot
nouveau pour le caractériser. Ainsi la Triacontade désigne les trente Eons
du Plérôme valentinien; ou la Dyade, la Dodécade, l’Ogdoade, autant de
termes pour caractériser des combinatoires en deux, douze ou huit. Ladite
Ogdoade par exemple se compose successivement de l’Abîme et du
Silence, de l’Intellect et de la Vérité, du Verbe et de la Vie, de l’Homme
idéal et de l’Eglise. Les leçons de catéchisme gnostique devaient durer un
temps interminable...
Parfois, les sectateurs pratiquent les mathématiques amusantes. Ainsi
les Phibionites – probablement une sous-section des Barbélognostiques
au même titre que Zachéens, Nicolaïtes, Barbélites, Stratiotiques,
Lévitiques, Borborites et Coddiens, que d’aucuns tiennent également
pour des grades dans une seule et même secte... – ces Phibionites, donc,
pratiquaient la sexualité une calculette à la main car ils invitaient leurs
disciples à soutirer trois cent soixante-cinq fois leur sperme au cours de
trois cent soixante-cinq unions avec trois cent soixante-cinq femmes
différentes. Je laisse aux scrupuleux le soin d’établir des comptabilités
précises...
Souvent l’usage des nombres relève de registres moins souriants. Les
gnostiques se servent la plupart du temps de chiffres pour apaiser leur
manie généalogique. Car ils s’activent avec passion pour trouver des
origines aux choses, expliquer comment advient le monde, de quelle
manière le réel procède d’un premier principe avant de se diversifier sur
un mode réductible à des appréhensions mathématiques. De l’Un au
Multiple, la descente prodigieuse a en effet de quoi intéresser la curiosité
philosophique. A l’autre extrémité de leur souci on trouve le devenir et le
destin du monde : où va-t-il ? Vers sa perte? Sa durée? Sa disparition?
Son salut? Sa régénérescence? La manie de l’époque pour les
apocalypses trouve dans l’usage du chiffre un genre de couverture
sérieuse : la réduction du monde à des formules mathématiques tente les
philosophes depuis longtemps, de Pythagore à Spinoza ou Leibniz, l’idée
d’une mathesis universalis persiste durablement.
Mélanger les néologismes, les chiffres et les personnages conceptuels
produit finalement un joyeux bazar intellectuel, spirituel et conceptuel :
les Archontes jonglent avec des Syzygies dans le Plérôme, les Grands
Luminaires côtoient la Sophia Lascive ou les Hameçons Sauveurs,
l’Homme Primordial s’entretient avec la Mère céleste dans l’Hebdomade
– les Cieux inférieurs, l’Hypochtonien désignant Chaos et Hadès –, le
tout dans des ambiances de Semences Pneumatiques qui garantissent la
joyeuseté des convivialités.
7
La gnose coupe et colle. D’où viennent ces hommes et ces femmes?
De quels lignages procèdent-ils? Quels maîtres avoués? Ces néologismes
venus de nulle part, ces mathématiques extravagantes descendues du ciel,
ces éthiques immorales sans sources, ces mythologies abracadabrantes,
d’où découlent-elles? Car les gnostiques s’inscrivent dans une époque
marquée par des influences. La géographie témoigne : les lieux où ils
fondent leurs communautés sont des villes, des ports, des lieux de
passage, de commerce, donc de brassage des hommes et des idées.
Hippolyte de Rome construit toute la démonstration de
Philosophumena ou Réfutation de toutes les hérésies sur cette idée que
tous les gnostiques commettent des erreurs et propagent des hérésies
parce qu’ils démarquent des philosophes de l’Antiquité, coupables de
paganisme et de ne pas être chrétiens avant l’heure. Simon le Magicien?
Un sectateur d’Empédocle... Basilide? Un clone d’Aristote... Valentin?
Un mélange de Pythagore et de Platon. Irénée de Lyon les voit tous en
mixtes d’Epicure et des Cyniques. Mais tous se trompent – sauf peut-être
sur la filiation cynique...
Le matérialisme ne peut leur être reproché : tous croient à l’existence
d’une âme immatérielle distincte du corps bien qu’enfermée en lui sur le
principe de la punition; tous sacrifient à l’idée que ces âmes migrent dans
d’autres corps après la mort et survivent au trépas; tous affirment que leur
destin post mortem dépend de l’usage qu’on en fait de son vivant; tous
peuplent le ciel de créatures intelligibles; tous expliquent le monde par un
principe divin aidé de démiurges; tous définissent le salut comme la
libération du principe spirituel igné de sa prison matérielle, charnelle,
corporelle. Comme Pythagore et Platon...
Alors, platoniciens les gnostiques? Non, car Platon affirme nettement
sa détestation de la vie, du corps, des désirs et des plaisirs là où les
gnostiques licencieux s’installent par-delà le bien et le mal et demandent
au corps, aux désirs, plaisirs, passions et pulsions les occasions du salut
philosophique. Si l’hédonisme définit toute pensée qui compte avec le
corps, compose avec lui, préfère la vie à la mort et la joie aux passions
tristes, alors les gnostiques relèvent du continent hédoniste. Pour autant,
les traces de platonisme existent, et nettement. De sorte que,
paradoxalement, on en fera des platoniciens hédonistes, un genre
oxymorique...
L'honnêteté voudrait qu’on rende à l’Orient les thèses platoniciennes
citées ci-dessus : à l’évidence Platon doit beaucoup – sinon l’essentiel... –
de sa pensée à Pythagore. Mais le philosophe qui n’aime pas les fèves
doit, lui, le contenu de sa doctrine à des gymnosophistes, autant dire les
yogis hindous. En réactivant les thèses platoniciennes sur l’âme et la
métempsycose platoniciennes, les gnostiques renouent avec les sources
de toute la pensée grecque : l’autre rive du Bassin méditerranéen...
De sorte que les influences supposent également un détour du côté des
spiritualités géographiquement influentes : le mazdéisme persan, le
judaïsme palestinien, probablement l’orphisme hellénique, bien sûr le
pythagorisme et le platonisme grecs. Le dualisme du manichéisme
chaldéen – IIIe siècle de l’ère commune – procède lui aussi de ces
influences mélangées quand il oppose le bien et le mal sur le même
principe que les gnostiques. Combat entre Lumières et Ténèbres chez
l’Ormuz et l’Ariman des Perses, messianisme apocalyptique et
prophétique venu de Palestine, initiations et pratiques communautaires
secrètes à la manière des disciples d’Orphée, et cosmogonies héritées de
Pythagore et Platon, autant de pistes à creuser pour démêler les origines
de la gnose.
Et puis, signalons combien elle est contemporaine de la fabrication du
christianisme. Ce qui justifie un certain nombre de points communs. On
pourrait affirmer que le christianisme est une gnose qui a réussi,
l’hypothèse tient. D’autant que Jésus monté aux cieux et ressuscité trois
jours après sa crucifixion rivalise en miracle avec Simon le Magicien qui
vole dans le ciel de Rome, Marc qui subjugue les femmes en
transformant le contenu des coupes en sang virtuel ou Basilide affirmant
que Jésus use d’un charme pour faire crucifier Simon de Cyrène à sa
place... La construction du christianisme baigne dans ces mêmes eaux.
Comme Jésus est construit par ceux qui croient en lui à partir de
citations de l’Ancien Testament destinées à montrer qu’il est bien le
Messie annoncé, le prophète attendu par les Juifs, les gnostiques picorent
dans certains livres vétérotestamentaires pour élaborer leur idéologie : la
Genèse par exemple leur donne l’occasion de longs développements sur
la naissance du mal, l’origine de la négativité dans le monde ou la
déchéance de l’humanité. Le Livre d’Enoch fournit une thèse essentielle
pour la compréhension du caractère indifférentiste ou licencieux de
certains gnostiques : la thèse de la grâce et de la prédestination – qui,
d’Augustin au XVIIe siècle janséniste et pascalien, fait couler beaucoup
d’encre...
Certains passages des Actes des apôtres, des Epîtres de Paul ou de
l’Apocalypse de Jean témoignent de l’affrontement entre chrétiens
primitifs – Pierre et Paul en l’occurrence – et gnostiques – Simon en
particulier. Les deux courants s’abreuvent aux mêmes sources, répondent
aux mêmes besoins d’une même époque. Le climat pèse sur eux de
manière semblable : l’angoisse, la peur, la crainte, le sentiment d’un
monde qui s’effondre et l’attente d’autre chose ; d’où le nombre
incalculable de prophètes, de millénaristes, de messies, d’annonces de la
fin du monde pour des temps imminents. La gnose coupe et colle dans les
temps anciens, elle taille et se nourrit d’influences du moment. Le
christianisme aussi. Mais les gnostiques ne disposent pas d’un Constantin
pour s’imposer. Là est toute la différence...
8
La chute dans le temps. Le gnosticisme passe souvent pour une
religion aux yeux des philosophes – et vice versa... De sorte que ni les
uns ni les autres n’abordent ce continent, persuadés qu’il relève de la
corporation d’en face. Augustin évêque d’Hippone, Thomas d’Aquin
dominicain et Docteur angélique, plus tard Malebranche oratorien ou
Kierkegaard pasteur protestant n’empêchent pourtant pas les
professionnels de la philosophie de les considérer comme des leurs.
Créateurs de concepts, inventeurs de personnages conceptuels,
bredouilleurs d’un langage inventé, d’une musique, ils correspondent en
tout point aux définitions d’un Deleuze pour ouvrir l’accès au saint des
saints philosophique !
L'époque se caractérise par un basculement de la philosophie, toute la
philosophie, du côté du ciel : elle scrute un monde hypothétique pour
tâcher de s’accommoder du réel, voire pour le nier ou le quitter plus
facilement. Les gnostiques et les Pères de l’Eglise partagent un même
souci d’inventer un univers susceptible de les dispenser d’avoir à
supporter l’ici et maintenant. La haine du monde les concerne
pareillement. Le Ier et le IIe siècle – les autres également, mais ces temps
inauguraux plus particulièrement – se définissent par une volonté
forcenée d’installer le réel dans le ciel – là où l’hédonisme propose de
descendre le ciel sur terre.
Le point commun à tous ces penseurs dans l’urgence d’un monde
alternatif est que le monde et le mal coïncident. Que la négativité
enveloppe la moindre parcelle de réalité. Pas besoin, pour parvenir à une
telle conclusion, de cogiter et de postuler. Il suffit de constater, de
regarder autour de soi, de prendre des leçons en ouvrant l’œil. Le temps
des empereurs julio-claudiens – Jésus est conçu en contemporain de
Tibère –, celui du Bas-Empire et du haut Moyen Age regorgent
d’empereurs sanguinaires, tyranniques et autocrates, les guerres
persistent sur les frontières, la pauvreté est le lot commun, les intrigues
politiques se suivent et se ressemblent, le peuple en fait sans cesse les
frais : le désir d’un autre monde, quand il ne paraît pas possible sur le
terrain politique, investit les zones théologiques. A défaut d’une Cité des
hommes digne de ce nom, on invente une Cité de Dieu dans la profusion
des promesses de bonheur et de félicité éternels. La faillite du politique
fait le lit du religieux.
Les gnostiques affirment que le mal gouverne, que la chute dans le
temps en témoigne. Le monde procède de la volonté perverse d’un
mauvais démiurge. Contre les chrétiens, qui pensent la négativité
produite par le libre arbitre du premier homme – en l’occurrence de la
première femme... – et qui dédouanent Dieu de toute responsabilité en
matière de généalogie du mal, les gnostiques croient au ratage de la
Création. Pour les tenants du Christ, la culpabilité pèse un poids
considérable, puisque le péché originel se transmet de génération en
génération; pour les gnostiques, pas question de se sentir coupable d’une
faute qu’on n’a pas commise : si le mal existe, il faut s’en prendre au
Dieu méchant concepteur intégral de la prison.
Cette idée fondamentale suffit à montrer contre Renan que les
gnostiques ne sont pas des chrétiens mais des philosophes à part entière,
luttant et travaillant sur le même terrain que les disciples de Jésus, mais
proposant des conceptions du monde aux conséquences métaphysiques
diamétralement opposées. L'ontologie désespérante des chrétiens
condamne l’homme de toute éternité, tant qu’il traîne son fardeau sur
terre. En revanche, l’ontologie gnostique disculpe les humains et les
laisse libre d’agir dans un monde assimilable à un champ de ruines.
Adam coupable pour les uns, Adam victime pour les autres : le destin de
l’humanité se joue dans ces deux positions radicalement antinomiques.
Ainsi, pour les gnostiques, Bien et Mal existent, certes, mais nullement
séparés : très clairement mélangés même, indissociables. Si ces deux
temps demeurent impossibles à distinguer, comment penser et agir, sinon
par-delà le bien et le mal? Avant la chute, le monde connaissait la félicité,
toujours associée (Platon pas loin...) à l’éternité, l’immatérialité et
l’immortalité – l’incorporel. Après cette chute vertigineuse, nous vivons
dans l’exact inverse : le temps, la matière et la mort – le corps. Reste à
composer avec ces données irréfragables – le projet gnostique, son
dessein.
Toujours dans une perspective platonicienne, et avec les torsions
intellectuelles et mentales infligées par plus des sept siècles d’existence
du courant, la gnose invite à retrouver la voie du ciel, seule perspective à
même de générer le salut. Plotin passe pour combattre les gnostiques
dans l’une de ses Ennéades (II.9). Pourtant, son œuvre semble illustrer
l’une des modalités du gnosticisme : lui aussi condamne le monde de la
matière et aspire à l’union avec l’Un-Bien, principe de toute chose, après
une entreprise de purification et d’ascèse. Les gnostiques pensent et
agissent très exactement sur le même principe : quitter ce monde et
accéder à la félicité du Plérôme où les Eons jubilent dans une danse avec
les Archontes et autres figures du paradis.
Une différence tout de même, et elle est de taille, puisqu’elle permet de
ranger Plotin, les philosophes alexandrins et les platoniciens orthodoxes
du côté de l’idéal ascétique, alors que les gnostiques, du moins ceux qui
nous retiennent, les gnostiques licencieux, s’inscrivent dans la tradition
de la pensée hédoniste : cette différence réside dans la considération du
corps. Plotin avait honte d’en avoir un, nous dit par exemple Porphyre,
dans sa Vie de Plotin. Pour leur part, les gnostiques estiment qu’il est
indifférent d’en avoir un et que, l’indifférence aidant, mieux vaut faire
avec, composer avec lui, l’utiliser, ne pas le transformer en ennemi, mais
en occasion de se libérer. Comment? En épuisant ses possibles. Voilà une
autre façon d’en user que d’interdire ses possibilités.
Ainsi Platon enseigne que le sage aspire à la mort pour ne plus avoir à
supporter le poids de son corps et de sa matière, que toute entreprise
philosophique consiste à libérer l’âme de la chair où elle gît, prisonnière;
de même Plotin refuse les bains, les soins, les reproductions de son
visage pour des bustes, son régime alimentaire est déplorable, il somatise
– mal de gorge chronique, grave maladie de peau –, il se prive de
sommeil, se met en tension nerveuse permanente, dispose d’un équilibre
psychique fragile, invite à fuir le monde et connaît quatre transes dans
son existence, non sans rapports avec cette sollicitation d’un genre
chamanique de sa physiologie; pendant ce temps, Valentin, Basilide,
Carpocrate, Epiphane et quelques autres banquettent, copulent, se
masturbent, confectionnent des pâtés d’avortons pour leurs communions.
Preuve que le platonisme peut ne pas être ascétique, voire être
franchement hédoniste, pourvu qu’il abandonne de Platon l’essentiel de
sa doctrine !
I
SIMON LE MAGICIEN

et « la grâce »

Le philosophe volant . Simon de Samarie – de Gitton précisément –


enseigne ses ouailles au premier siècle de notre ère. Sur les agoras où
Paul soigne son hystérie, il tâche d’emporter le marché philosophique lui
aussi. Puisque les apôtres recourent à la magie, pourquoi pas lui? Car à
l’époque, la magie et les miracles relèvent d’un semblable merveilleux.
On n’est pas regardant sur la raison raisonnable et raisonnante. En ces
temps d’effervescence intellectuelle, les esprits, les démons, l’irrationnel,
les mythes coexistent sans difficulté avec le Logos. Aujourd’hui encore,
d’ailleurs...
De sorte que Simon entreprend l’apôtre Pierre pour lui demander ses
secrets moyennant finance... Evidemment, le magicien chrétien ne lui
donne aucun autre truc que sa foi et sa croyance en un Dieu qui rend
possibles ces miracles. Face à ce refus, Simon conclut à l’inexistence de
cette divinité! Dès lors, il persiste à moins croire à la thaumaturgie
chrétienne qu’à l’habileté de mages utilisant des subterfuges pour
parvenir à leurs fins : évangéliser, vendre la doctrine du Christ – tout en
la créant pour l’occasion.
Simon rivalise avec les affidés de Jésus, en remportant de grands
succès car sa réputation est considérable. Au point que – dit-on –
l’empereur Claude, sous le règne duquel il vit, ordonne l’édification
d’une statue pour l’honorer. Il est toujours bon, pour un homme de
pouvoir, d’entretenir de bonnes relations avec les magiciens, les faiseurs
de miracles, les manieurs d’irrationnel, et, surtout, leurs disciples, autant
de sujets devenus dociles quand par démagogie on flatte leurs idoles.
A Tyr, Simon achète une prostituée. On ignore si elle était en activité
ou rangée des voitures. Elle se nomme Hélène. Irénée de Lyon atteste de
son incroyable beauté... En précurseur d’Auguste Comte, Simon la
transforme en divinité et organise son culte. Pour ce faire, il donne des
renseignements sur son passé prestigieux et ses talents généalogiques.
Intermédiaire de la puissance de Dieu, elle a enfanté les anges, rien de
moins, qui, par la suite, ont créé le monde. Retenue prisonnière par eux,
qui ne voulaient pas reconnaître de génitrice, elle a été acculée à des
outrages. Le Messie est donc apparu uniquement pour régler le problème
: c’est donc à elle que l’on doit sa venue au ciel pour mettre de l’ordre
dans ce chaos angélique et régler cette compétition permanente des anges
en mal du plus grand pouvoir possible.
On imagine que, vu son ancien métier, elle supportait moins facilement
les outrages que d’autres femmes. Parmi ceux-ci, une punition
platonicienne : l’enfermement de son âme – son principe et son être
premiers – dans un corps. Et la suite attendue : un cycle perpétuel de
réincarnations en fonction de son comportement dans l’existence.
Pythagore et Platon toujours. De sorte qu’on explique ainsi plus
facilement qu’avant d’exercer le métier de péripatéticienne à Tyr elle
puisse avoir été l’Hélène à laquelle on doit la guerre de Troie, et qu’elle
devienne ensuite cette occasion philosophique du larron Simon qui
prêche les foules en sa compagnie galante et radieuse – un argument
supplémentaire pour séduire le petit peuple...
La mort de Simon vaut celle du Crucifié par le merveilleux dont elle se
nimbe. Deux versions en existent, comme souvent dans la doxographie
où les philosophes laissent le choix. Le but consiste à signifier qu’on
meurt comme on vit : la façon de trépasser renseigne sur le contenu de
l’enseignement professé de son vivant. Aucun philosophe n’a le mauvais
goût d’opter pour un trépas qui contredit son passé : pour Diogène, le
doxographe laisse le choix entre l’ingestion d’un poulpe cru ou la
morsure d’un chien ; dans les deux cas, il meurt en persistant dans son
être : la nature crue est préférable à la culture cuite et les animaux
indiquent toujours la bonne direction – y compris les chiens enragés...
Première version : Simon le Magicien – il faut l’être pour cette
performance singulière... – vole dans le ciel de Rome, longuement. Il
prend son temps et plane au-dessus des lieux qui accueilleront bientôt la
première basilique Saint-Pierre. Pierre, justement, passe par là, aperçoit
le nouvel Icare et n’aime pas cette imparable publicité pour la gnose. Une
promotion difficile à égaler. Le futur saint, présentement chrétien et fort
marri, prie pour que cesse le sortilège de Simon. Effet garanti : Simon
s’écrase sur le sol et meurt. Une version de l’amour du prochain – et de
l’efficacité du christianisme, voire de sa supériorité sur la gnose...
Deuxième version : sur la terre comme au ciel, le Magicien excelle.
Conséquemment, il met au défi son auditoire : qu’on l’enterre bien
profondément, et trois jours plus tard, il ressuscitera, d’entre les morts.
On saisit l’allusion : les trois jours de délai sonnent comme un défi lancé
au Christ et aux siens. Simon peut lui aussi effectuer ce genre de
performance – qu’entre parenthèses les yogis réussissent avec
entraînement... Pas yogi pour un sou, un peu péremptoire – on ne rivalise
pas impunément avec le futur maître de l’univers visible et invisible en
passe de réussir son coup... –, Simon rentre sous terre et y demeure
encore à ce jour. Gageons qu’une sortie inopinée presque deux mille ans
plus tard lui donnerait aujourd’hui un indéniable avantage.

Aimer son prochain, mais au lit. Quand il ne bluffe pas ses publics et
n’utilise pas d’histoires invraisemblables pour attirer l’attention sur lui et
créditer son message d’une valeur incontestable, Simon le Magicien
pense. Il théorise, il avance des idées. A côté des frasques – semblables à
celles de tous les acteurs de l’Antiquité, répétons-le, pas seulement les
figures chrétiennes... – d’une vie quotidienne mouvementée et
réjouissante, le philosophe gnostique met en place une théorie appelée à
produire un nombre considérable d’effets par-delà les siècles, car il s’agit
de celle de la grâce et de la prédestination – si chère à l’augustinisme,
aux jansénistes, au luthéranisme et au calvinisme. Un enjeu majeur, donc.
La lecture proposée par Simon – et les gnostiques licencieux – passe
par une interprétation de certains versets de Paul de Tarse. D’où la colère
et l’irritation des officiels de l’Eglise, qui constatent qu’en buvant à la
source chrétienne on peut trouver autre chose que des eaux croupies.
Irénée de Lyon, par exemple, s’étrangle à l’idée qu’on puisse solliciter le
père Fouettard de la chrétienté pour justifier des débauches sexuelles en
tout genre! Le Tarsiote haineux de la chair, détourné par ceux qui lui
demandent d’accélérer le transport vers le ciel! Un comble...
Quels sont les passages incriminés : celui de l’Epître aux Romains
(VI.14) qui affirme l’absence de prise du péché sur un individu né sous le
signe de la grâce et non de la loi. Egalement celui des Proverbes (I.14)
qui invite à mettre en commun tout ce que l’on possède. Dont acte,
précise Simon : les femmes faisant partie du patrimoine, elles doivent
être communes à toutes et à tous! Protégés par la grâce et invités au
communautarisme intégral, justifiés par Paul et une vérité professée par
l’Ancien Testament, il ne reste aux gnostiques qu’à conclure en
construisant la théorie qui s’impose...
Dans l’ouvrage qu’on lui prête – Révélation de la grande puissance –
Simon enseigne la liberté d’agir à sa guise : si on a la grâce, rien à
craindre... Seule elle sauve, pas les œuvres. Le bien et le mal n’existent
pas en soi, absolument, mais relativement à des décisions arbitraires. Le
juste et l’injuste se disent seulement par convention. Qui a décidé des
valeurs et des vertus sur lesquelles le commun des mortels construit son
existence ? demande Simon le Magicien. Les anges... Or ces créatures
elles aussi sont mauvaises. Car leur dessein, quand elles ont promulgué
les vertus, était tout bonnement de réduire les hommes en esclavage.
En inversant les valeurs, en pratiquant une transmutation, on retrouve
la voie du bien : le monde est mauvais, les anges aussi donc, or les
valeurs procèdent des anges, elles sont donc mauvaises elles aussi. Pour
tourner le dos au mal, rien de plus simple que de prendre exactement le
contre-pied des enseignements de la morale traditionnelle, mauvaise elle
aussi. Elle célèbre l’idéal ascétique? Vertu mauvaise... Les gnostiques
licencieux annoncent donc la bonne nouvelle : vive l’idéal hédoniste !
Faut-il s’appuyer sur les Ecritures pour justifier la suite? Examinons le
sens de l’invite du Nouveau Testament : sanctifiez-vous les uns les
autres. Les gnostiques donnent la clé : laissez libre cours à vos désirs,
pratiquez la sexualité plus activement que jamais. Pas seulement entre
mari et femme, car n’importe qui fait l’affaire : peu importe où l’on lutine
pourvu qu’on s’exécute... Cette façon de faire définit le véritable amour
du prochain. L'amour parfait, le saint des saints. Le paradis des
gnostiques n’attend pas demain...
L'inscription de toute action et de toute pensée par-delà le bien et le
mal installe de fait au-delà de toute sanction. Pour punir, il faut un libre
arbitre, un choix, une liberté. Or tout ceci manque. Les astres déterminent
le cours des existences individuelles – une idée partagée par la plupart à
l’époque – et Dieu désigne parmi la multitude ceux qu’il sauve. En
l’occurrence les individus convaincus par l’option gnostique – tant qu’à
faire... Nul besoin dès lors d’une morale répressive, de vertus qui
rapetissent, de morale qui entrave, de prêtres et d’agents de cette
idéologie du renoncement. Seules comptent l’affirmation, la grande
santé, la volupté partagée, échangée. Simon inaugure une pensée que la
philosophie alternative reprend souvent à son compte : la négation du
libre arbitre, le relativisme et l’arbitraire de la morale, l’usage de son
corps en ami, l’indexation de son existence sur la pulsion de vie la plus
radicale et dans ses formes les plus primitives : le désir résolu dans le
plaisir.
II
BASILIDE

et « la débauche »

Le rire sardonique de Jésus . Basilide meurt vers 130. On ignore


presque tout de lui, sinon un périple de convertisseur qui le conduit à
Chypre, en Grèce, à Rome, où nombre de gnostiques officient sur le
forum. Imaginons, les dates le permettent, une rencontre avec Epictète,
esclave chez Epaphrodite, un affranchi de Néron – et avec d’autres
philosophes stoïciens, dépositaires de la vertu romaine et de la tradition
antique, si précaire et tellement menacée à cette époque par les croyances
venues des déserts orientaux...
Son style le porte vers le registre intellectuel. On lui doit la création et
le développement d’un nombre considérable des notions qui constituent
le corpus de la gnose. Dans l’Ecole qu’il crée à Alexandrie, il s’appuie
sur les enseignements de Simon le Magicien et de Ménandre, l’un de ses
disciples. A l’évidence, les thèses du philosophe planant dans le ciel de
Rome et celles de Basilide sont communes. Ce que l’on peut prêter à l’un
se retrouve chez l’autre. Les variations ne devaient pas compter en
nombre suffisant pour constituer des différences substantielles. Sur la
grâce, donc, comme sur le reste.
Pourtant, Basilide se distingue d’une manière particulière. L'histoire
mérite d’être contée : Jésus, dit-il, a été envoyé sur terre par le Père
inengendré. Rien de très anormal pour l’instant. La scène en question se
passe le jour de la mort. Les évangélistes tergiversent : soit Jésus porte
seul sa croix, c’est d’ailleurs le sens du christianisme, soit Simon de
Cyrène la lui porte – selon Luc –, ce qui paraît singulier : comment porter
la croix d’un Sauveur? Le philosophe gnostique met tout le monde
d’accord et agit comme le plaideur des huîtres que nous savons...
Jésus disposait des pouvoirs d’un magicien, à l’évidence. Les
guérisons miraculeuses témoignent. Eh bien, ce jour qui aurait pu lui être
funeste, il a effectué un tour de passe-passe et emprunté la physionomie
de Simon, puis donné à l’homme de Cyrène sa propre apparence. Ainsi,
quand on crucifie un homme, c’est l’apparence de Jésus qu’on met à
mort, mais pas sa réalité. En revanche, on sacrifie la chair de Simon de
Cyrène – sans le savoir... Du moins sans que les soldats romains s’en
doutent, ni Pilate, ni les Juifs, ni sa mère, ni personne. Pendant que
l’image de Jésus expie et expire sur la croix, alors que Simon de Cyrène
rend son dernier souffle à la place de celui qu’on croit mort pour racheter
les péchés du monde, Jésus ricane tranquillement au ciel qu’il a retrouvé
pendant la montée au calvaire de son clone métaphysique... De quoi
désoler l’apologétique chrétienne !
Basilide invente une hérésie qu’on nomme le docétisme. Pour les
tenants de cette option – qui justifient cette singulière présence de Simon
de Cyrène auprès du Crucifié – Jésus est né, mort et ressuscité en
apparence. (Basilide affirme que le nom du Fils de Dieu pendant ses
facéties terrestres est Caulacau.) Le docète croit que, lors de sa mort – du
moins celle à laquelle croient les autres –, Jésus assiste à la crucifixion
parmi le public. Se riant du bon tour joué à tous, et pour l’éternité...

Certitude de l’indifférence. La conversion gnostique assure


l’invisibilité du gnostique. A l’évidence, les pouvoirs de Jésus alias
Caulacau témoignent en ce sens et montrent quels bénéfices on peut en
tirer! Basilide tient tout pour indifférent, sur le même principe que Simon
affermi par sa lecture de Paul de Tarse : la grâce suffit. Le philosophe
gnostique paraît fondé à enseigner ses doctrines puisqu’il se prétend
dépositaire de ses secrets – dont celui de la farce faite à Simon de Cyrène
– grâce aux confidences de l’évangéliste Matthieu en personne.
Comment douter d’une source si sûre? Puisqu’il s’agit de vérités
d’évangile...
Sur le terrain de la morale, Basilide tire les mêmes conclusions que
Simon le Magicien : il ajoute une critique de l’Eglise naissante, du
pouvoir des chrétiens, section paulinienne, il fustige la foi, critique la loi,
moque les interdits et invite à une contre-morale, la seule à même de
restaurer l’ordre des choses : contre le mal, choisir le bien que définit
l’exact inverse des vertus enseignées par les autres, coupables d’ignorer
qu’ils professent le négatif, englués depuis l’origine du monde dans la
négativité.
Pas besoin de croire à de fausses valeurs. Ainsi la vérité. Pour quelles
raisons devrait-on mourir pour ses idées? Face aux persécutions,
lorsqu’un tortionnaire demande une abjuration, pas utile d’aller jusqu’au
martyre. Basilide invite froidement à se déjuger : il faut renoncer à ses
opinions. L'indifférence aidant, il importe peu qu’une chose soit ou son
contraire, seule compte la purification gnostique qui conduit à la
dématérialisation de soi et à la perfection quintessenciée de son âme
dissociée des impuretés matérielles.
En matière de sexualité, Basilide conclut comme Simon le Magicien :
sans culpabilité, loin de tout interdit, sans souci de la morale
traditionnelle, contre l’encratisme et ses thuriféraires, par-delà le bien et
le mal, fidèle au principe que la bonne éthique gnostique inverse la
mauvaise promulguée par les anges trompeurs – eux-mêmes trahis par le
ratage du monde produit par leurs soins –, il s’agit de jeter pardessus
bord les impératifs sociaux de fidélité, de monogamie, d’affectivité
même pour s’adonner à l’ascèse dans la dépense. Mais, en bon
indifférent, il ajoute que l’ascèse refusant l’usage du corps vaut celle de
l’épuisement...
III
VALENTIN

et « les semences d’élection »

Eloge des pneumatiques. Comment la grâce est-elle distribuée? Et de


quelle manière savoir qu’on est touché par elle? Car tout dépend de ce
savoir... Si l’on donne dans la débauche et que le doigt de Dieu nous
cherche sans nous trouver, voire qu’il ne nous cherche pas car il n’a pas
l’intention de nous trouver, que faire? Les signes manquent, la certitude
également. Or se tromper engage sur des voies périlleuses... Pas pour les
gnostiques qui croient à la détermination astrale et qui, en conséquence,
nient absolument toute possibilité du libre arbitre. Ce que je suis, je ne le
choisis pas, je le subis, comme tout ce qui existe dans l’ordre de
l’univers.
Le végétal, dépourvu de conscience, de raison et de langage, obéit à la
loi qui préside à l’organisation du monde. Les hommes également, qui se
prévalent d’une connaissance de leur « je », qui prétendent réfléchir et ne
se privent pas de parler, même à tort et à travers. Mais seuls les humains,
pour éviter la blessure d’orgueil, ou par ignorance, se croient libres de
décider, même si tout montre qu’ils sont décidés et voulus par plus fort et
plus puissant qu’eux. Dieu veut ce qui est comme il advient.
Dans l’humanité des gnostiques, trois sortes d’hommes existent – je
l’ai déjà dit. Les hyliques, embourbés dans la matière, ne peuvent rien
attendre du monde, trop salis par la négativité du réel; les psychiques
peuvent espérer un salut, il leur suffit de basculer du côté des élus en
excitant l’âme qui en eux rend possible l’épiphanie; ainsi deviennent-ils
les pneumatiques, les initiés gnostiques évidemment. Voilà donc les élus!
Opter pour la secte transforme de fait en sujet désigné par la grâce... On
ne peut trouver meilleur argument promotionnel pour rendre désirable ici
et maintenant une adhésion franche et massive à la doctrine !
Le gnostique ne peut être touché par ce qui advient dans le monde
trivial, bas et vulgaire. Valentin utilise une métaphore et précise que,
même couverte de boue, salie par la fange, une beauté reste belle. On ne
peut rien contre cette évidence. La chair en lui? Peu importe car il a
donné à son âme – cette parcelle arrachée au Feu divin et principiel, cette
liaison ontologique permanente avec le monde céleste du Plérôme – le
rôle principal : conduire son être hors du monde, là où la génération et la
corruption, le bien et le mal, la vie et la mort cessent de signifier... Les
pneumatiques disposent dès lors d’un statut d’extraterritorialité
métaphysique : dans le monde, ils évoluent hors du monde.

Les semences d’élection. Valentin – natif de Phrébon, en Egypte –


croit donc à l’existence de ce qu’il nomme des « semences d’élection »,
des individualités touchées par la grâce. Quand dans son école élitaire
Plotin invite à une ascèse, contraint à des efforts, invite à mourir de son
vivant pour renaître purifié, participant de la lumière et de
l’incandescence immatérielle, Valentin propose une autre méthode pour
de mêmes fins : elle donne au corps un rôle paradoxal car elle suppose la
négation de la chair par son affirmation absolue. Platoniciens
thanatophiles contre platoniciens biophiles. Préfiguration de la ruse de la
raison hégélienne...
D’où une série d’invites à consommer la matière hostile de ce monde :
l’amour sexuel, les voluptés physiques, la sensualité sans limites et le
dérèglement rimbaldien de tous les sens. Seuls l’épuisement de sa propre
substance, la dépense forcenée, l’économie libidinale consumée dans un
genre de potlatch généralisé de ses forces, permettent la négation de la
matière. Vider, se vider, répandre, se répandre et contraindre de la sorte
l’étincelle divine en nous à prendre de la force jusqu’à embraser un être
dépouillé de sa carnation par purification gnostique, voilà le projet.
Concrètement, Valentin lui aussi propose une transmutation des
valeurs. Les païens offrent des présents aux dieux, des viandes et des
fruits, des vins précieux? Qu’on s’en empare pour boire et manger ce que
de sots personnages réservent à de fausses divinités. Tous affirment la
nécessité de la mesure sur le terrain sexuel? Les gnostiques valentiniens
veulent bien plutôt l’orgie, la fête, l’hystérie bachique et sans retenue. La
morale dominante interdit la copulation avec les membres de sa famille?
Vive l’inceste... Elle croit au couple, à la fidélité, à la monogamie? Que
chacun cherche sa chacune là où il la trouve, peu importent les mariages
ou les contrats passés au préalable... On trouve le salut seulement dans
cette combustion de soi. L'orgie de Valentin conduit au même endroit que
l’austérité de Plotin. Et si les deux se trompent, car il n’existe aucun
endroit au bout de la route, l’un des deux chemins paraît tout de même
plus réjouissant à emprunter...
IV
CARPOCRATE

et « l’amour »

Réincarnations libidinales. Carpocrate enseigne dans la seconde moitié


du Ier siècle. Il vit à Alexandrie, un vivier gnostique, sous le règne
d’Hadrien. Irénée de Lyon rapporte que ses disciples portent une marque
particulière effectuée au fer rouge derrière le lobe de l’oreille droite. La
tradition le présente comme platonicien et, à l’évidence, sa théorie de la
transmigration des âmes emprunte aux fidèles de Platon – mais, on le
sait, à Pythagore également. Toutefois il ajoute à la tradition et, avec ce
supplément, il renverse le platonisme...
En effet, le Phédon enseigne que les âmes changent de corps après la
mort et se réincarnent dans un autre être – ou dans un animal – en
fonction des mérites accumulés pendant l’existence. Thèse bouddhiste
d’ailleurs, soit dit en passant... L'intempérant et le jouisseur risquent
l’enfermement de leur âme dans la carcasse d’un âne ou d’un porc ; le
sage, en revanche, – entendre : le philosophe platonicien... – peut même
espérer se débarrasser de la nécessité d’un support matériel et escompter
son union heureuse au principe intelligible premier.
Carpocrate affirme la même chose, mais l’inverse. Même chose : après
la séparation de l’âme et du corps qui définit la mort, le principe
immatériel part en quête d’une nouvelle chair à hanter. Le nouveau
support dépend du genre d’existence mené par le jeune défunt. Jusque-là,
les thèses coïncident. L'inverse : Platon croit que plus on purifie dans le
renoncement, plus le mérite est grand, Carpocrate affirme à rebours que
la purification doit s’effectuer, certes, mais dans le contraire de l’ascèse,
à savoir la débauche...
Ainsi, le philosophe gnostique pense que les âmes changent de corps
jusqu’à ce qu’elles aient commis tous les péchés possibles et
imaginables. Quand le pire est certain, que l’accumulation de négativité
arrive à son maximum avec une réelle saturation de fautes, le salut
apparaît. Mais seulement dans ces circonstances. Pas besoin d’aller
chercher plus loin : on obtient son salut de pneumatique en épuisant la
négativité. Une fois ce travail effectué, l’âme remonte vers Dieu qui
existe bien au-dessus des anges créateurs du monde, ces fautifs
responsables de la chute dans le temps et la matière.
Certes, l’entreprise peut prendre du temps. Tout dépend de l’ardeur de
l’impétrant à commettre orgies, débauches, incestes et autres maléfices
aux yeux des tenants de l’idéal ascétique et de la morale moralisatrice.
Mais à ce jeu, personne ne perd, tout le monde gagne : il n’existe aucune
âme, aucune individualité qui échappe à ce processus de purification par
le pire. Gageons même que la proximité de certains avec le Plérôme
paraît plus grande que celle de beaucoup d’autres...
Si une âme décide de se livrer à tous les vices au cours de sa première
existence, alors elle peut espérer n’avoir pas besoin d’une série
d’incarnations dans les temps à venir. Une seule suffit! Elle n’aura pas
besoin d’un cycle nouveau à accomplir dans un monde où règne le mal
en tout et partout. Le paiement de toutes ses dettes ontologiques d’un seul
coup efface l’obligation d’une longue ascèse. Le salut prend donc un
temps relatif à la détermination du sujet...

Les partouzes philosophiques. Ce qui sauve? L'amour. Evidemment,


pas l’amour du prochain des chrétiens qui suppose l’agapé, non, l’amour
grec, éros, qui ne cache pas son origine ni sa définition : le corps, la chair,
la sexualité pratiquée sans complexe, avant la police catholique de Paul
et son cortège de suivants, les trop nombreux Pères de l’Eglise. La foi et
l’amour, rien d’autre, le reste est indifférent car étranger à ce qui sauve.
Dans l’arsenal des destructions gnostiques, on trouve la propriété. Les
chrétiens pauliniens ne la critiquent pas. De plus, très tôt d’ailleurs, ils
l’aiment et composent avec dans des épousailles obscènes. La gnose
écarte cette option. Les carpocratiens appellent à détruire toute
possession et toute propriété privée. En disciples d’un Platon dont on
oublie qu’il préconise dans la République la communauté des biens et des
femmes, les fidèles de Carpocrate défendent de semblables idées.
Abolition de la propriété et du mariage – sa version sexuelle.
Autres options fustigées, le jeûne, la privation et les mortifications,
nullement utiles et pour quelques raisons que ce soit. Clément
d’Alexandrie rapporte dans ses Stromates comment les gnostiques se
retrouvent dans des banquets où ils consomment des nourritures
aphrodisiaques avant d’éteindre les lumières et de s’unir de toutes les
façons possibles avec tous les partenaires pensables, au gré des hasards
de l’obscurité. Un genre de communisme réalisé... Une « pratique de
chiens, de porcs et de boucs », écrit pour sa part le Père de l’Eglise...
V
ÉPIPHANE

et « le désir impérieux »

Un Rimbaud gnostique. Carpocrate a eu un fils nommé Epiphane – à


ne pas confondre avec saint Epiphane, l’auteur de sévères réfutations des
hérésies dans un ouvrage intitulé Panarion ou la Boîte à remèdes contre
toutes les hérésies... D’Alexandrie par son père, de Céphalonie par sa
mère – Samé plus particulièrement –, il hérite via son géniteur d’une
culture encyclopédique. Avant l’âge de dix-sept ans il écrit un ouvrage
intitulé De la justice, un brûlot qui semble pouvoir être dit anarchiste tant
il voue aux gémonies les dieux de papier, d’argent et de fumée célébrés
par la plupart des vivants. Il meurt à l’âge de dix-sept ans. Il semble
qu’on l’honorait tel un dieu, avec temples, autels, sanctuaire, musée,
fêtes, sacrifices, libations, banquets, chants, hymnes...
Clément d’Alexandrie, toujours acharné à critiquer les gnostiques,
sauve miraculeusement quelques-unes des idées défendues dans l’unique
ouvrage de ce « Rimbaud gnostique », comme l’écrit joliment Jacques
Lacarrière. Parmi celles-ci, l’abolition de la propriété et la critique
radicale de l’injustice. Une occasion de montrer la différence avec le
christianisme, que la pauvreté, la misère, la douleur sociale excitent
comme autant d’occasions d’exercer la patience avant le ciel. On saisit
aussi pourquoi l’Empire peut donner sa chance aux sectateurs de Jésus,
pas à ceux de Carpocrate ou d’Epiphane...
Dans la même veine que son père, il défend la communauté des
femmes, critique toutes les formes de propriété, le mariage et la
monogamie, bien sûr, et il effectue un éloge du désir impérieux – dixit
l’ineffable Clément d’Alexandrie – sur le principe que Dieu ne peut avoir
donné aux hommes le désir et le plaisir pour les leur reprendre... En vertu
de quel caprice, en effet, et selon quelle logique insane Dieu pourrait-il
agir ainsi? Qu’on use donc de ce cadeau de Dieu, justement, pour fuir ce
monde infesté de Mal à cause des mauvais démiurges...
VI
CÉRINTHE

et « la satisfaction du ventre »

Jésus hédoniste... Cérinthe passe rapidement au travers des dents du


râteau patrologique... Il passe à peine. Tout juste cité, aussitôt disparu. Et
encore, par le seul Hippolyte de Rome qui règle son cas en quelques
lignes succinctes... Assez pour entrapercevoir une idée intéressante. Rien
sur la biographie, on s’en doute. Mais cette idée singulière : pour ce
gnostique à peine visible, le royaume du Christ sera terrestre. Après la
résurrection, point de vie éternelle, de corps glorieux, d’âme sans corps,
ou l’inverse, pas de mythes ou de fictions, juste cette idée simple : un
salut sur la terre, dans les conditions de l’existence que nous connaissons.
L'idée, d'ailleurs, a séduit assez pour qu'au moment de la construction
du mythe de Jésus on songe à faire de cette option immanente la règle et
la loi. Sur le mode du prophétisme et du millénarisme de certaines sectes
juives, l’affirmation d’une autre vie, ignorant la mort et la négativité,
après la venue du Messie et son expiation sur la croix, mais sur terre, ne
semblait pas dépourvue de fondement. Jésus revenu à Jérusalem sous
forme charnelle connaîtra l’empire des passions et des désirs, des
pulsions et des plaisirs d’un corps d’homme à un point tel qu’il en
deviendra l’esclave, affirme Cérinthe. A rebours de la figuration picturale
plusieurs fois séculaire d’un Dieu fait homme, mais incapable d’explorer
ce qui définit l’humanité d’un homme dans ses activités les moins nobles
: manger, boire – autre chose que des symboles –, rire, copuler, déféquer,
etc.
Cérinthe donne d’ailleurs des détails : boissons à volonté, nourriture en
quantité non mesurée, sexualité libertaire intégrale et fêtes généralisées.
Selon ce joyeux drille, les agapes et les orgies dureraient mille ans...
L'évêque de Rome, on s’en doute, discrédite le philosophe gnostique,
trouvant à l’origine de ses idées le seul et coupable élargissement de ses
passions dont il ne connaissait que celles du ventre et du bas-ventre. A sa
décharge, qui d’ailleurs philosophe autrement qu’en faisant de son cas
une généralité?
VII
MARC

et « les femmes élégantes »

De la coupe aux lèvres. Même passage rapide dans les galeries de


portraits gnostiques que Carpocrate et Epiphane, Marc laisse peu de
traces et aucune sur le terrain des idées. Sauf peut-être une option
féministe – encore que son intérêt pour les femmes paraisse relever plus
de son plaisir et de son caprice que d’une réelle décision métaphysique.
Les gnostiques dans leur ensemble accordent au féminin une place
importante. A égalité avec le masculin, car les deux se nécessitent pour
exister véritablement. De même, dans l’invite faite aux orgies, aux fêtes
sexuelles généralisées, les femmes valent moins comme des singularités,
des subjectivités distinctes que comme des quintessences : elles incarnent
le Féminin, la Féminité à laquelle un culte est voué.
Voilà pourquoi on retrouve Marc le Magicien aux côtés des femmes les
plus belles – confesse Irénée. Le primat des Gaules précise que jusque
dans sa contrée du Rhône, Marc a accumulé les victimes. Charmantes,
élégantes, riches, il les initie à ses pratiques merveilleuses – ou
magiques... – avec des coupes dans lesquelles il transvase des liquides
rouges pour laisser croire qu’il saigne. Marqué par les stigmates, il peut
dès lors prophétiser. Quand elles se croient initiées, rapporte l’évêque de
Lyon, elles lâchent la bonde à un torrent verbal... Quel spectacle!
A ces talents, il ajoute une passion de jongleur pour les chiffres et les
lettres, les jeux de langage et les assonances. Un genre de Lacan avant
l’heure... Aux femmes qui le suivent, il confère le même pouvoir de
divinisation que le sien. Et en use pour son ascèse orgiaque au passage...
Quand elles reçoivent les « Semences de la lumière », elles bénéficient
aussi d’un bonus moins lumineux. Parfois elles ajoutent dans la poche du
philosophe des deniers sonnants et trébuchants! Disent les malfaisants...
VIII
NICOLAS

et « la vie sans retenue »

Le goût des autres. Nicolas passe pour être l’un des sept premiers
diacres choisis par les apôtres. Du beau monde, donc. L'Apocalypse de
Jean le présente comme un homme vivant sans retenue. Le détail des
pratiques licencieuses, on l’imagine. On ignore ce qui distingue toutes les
sectes, ce qui correspond à un philosophe vaut globalement pour l’autre.
Le puzzle se reconstitue de la sorte : dans la communauté des gnostiques
licencieux, on pense de manière semblable – le monde est mauvais, le
salut passe par l’épuisement des possibilités du corps, la grâce libère de
toute culpabilité, l’action gnostique s’écrit par-delà le bien et le mal.
En matière de sexualités collectives, on imagine dans un premier
temps ce qui peut être fait. Ou retenu contre eux par les instituteurs très
chrétiens. Pas besoin de donner de précisions. En revanche, pour ceux
qui manquent d’imagination, ajoutons quelques détails sur les pratiques
des Barbélognostiques. Elles permettent de mesurer combien l’inversion
des valeurs va jusqu’à son terme transgressif.
Passe encore pour les spermatophagies. Les banquets collectifs après
extinction des feux supposent en effet ces pratiques acquises. Des fidèles
extraient la semence des hommes – on ne donne pas de précisions sur les
techniques et méthodes, elles paraissent couler de source –, la présentent
en une forme d’élévation en direction du Plérôme, puis communient avec
ce liquide béni des dieux gnostiques. Cette énergie vidée du corps,
ramassée, concentrée, acquiert ainsi une puissance particulière qui crédite
l’offrande d’une efficacité sans nom.
Pourquoi donc s’interdire la même chose avec les femmes? Non pas
avec le sperme féminin – une invention d’Aristote – mais avec le sang
des menstrues? En effet, la liqueur séminale correspond à l’émission des
flux menstruels. Ainsi les disciples communient en joignant l’utile à
l’agréable, certes, mais aussi le masculin au féminin, trouvaille
ontologique de première importance, car elle assure la reconstitution des
unités perdues. Nicolas semble inventer cette communion des saints d’un
genre particulier.

Le pâté de fœtus. Pour justifier ses théories, il s’appuie sur une divinité
– Prounikos, ou Barbélo son autre nom – dont la beauté cause la guerre
entre les anges, eux aussi concernés par la négativité qui sature la planète
– seul Dieu échappe au massacre. Les gnostiques vouent un culte
particulier à cette puissance dont l’étymologie signale la luxure, la
corruption – un « rot de réjouissance et de débauche », écrit saint
Epiphane dans sa Boîte à remèdes contre les hérésies...
Les eucharisties libidinales permettent l’ingestion des puissances
concentrées de Barbélo afin de rendre possible une accélération de
l’ascension vers le Plérôme. Avec le sperme, les officiants annoncent le
corps du Christ, avec l’hémoglobine menstruelle, son sang. Les deux
réunis permettent une offrande quintessenciée et substantielle. Nul doute
que la patience des Pères de l’Eglise soucieux de briser les corps ait été
rudement mise à l’épreuve. Mais tout n’est pas encore dit...
Car les gnostiques licencieux pensent la plupart du temps que dans un
monde pareil, voué au mal, la procréation augmente la négativité. D’où
leur éloge de pratiques contraceptives. D’ailleurs on peut croire sans trop
se tromper que les philtres dont parle la tradition patrologique pouvaient
désigner pour partie les breuvages et décoctions utilisés à l’époque pour
empêcher la fécondation. Les techniques étaient au point. Les prostituées
en usaient au quotidien.
Quand les spermatophagies – des moyens contraceptifs efficaces... –
ne suffisent pas, ni les précautions médicales, les gnostiques poussent
jusqu’au bout leur ontologie du négatif réalisé afin de le supprimer : ils
extraient à la main le fœtus dans le ventre de la barbélognostique
engrossée. Lorsqu’ils récupèrent l’avorton, ils le broient dans un mortier,
le mélangent à du miel, des condiments, du poivre et des huiles
parfumées, afin de confectionner un genre de pâté. Evidemment, dans les
cérémonies où le sperme et les menstrues coulent à flot, si l’on en croit
saint Epiphane, les fidèles mangent cette cuisine ontologique. Pour le
plus grand bien de leur ascèse, bien sûr...

Effacement du gnosticisme. Constantin devenu empereur, il demande à


Eusèbe de Césarée, l’intellectuel au service du Prince par excellence, de
transcrire des textes afin d’unifier le christianisme. Vingt-sept sont
retenus dans la multitude afin de créer l’ébauche d’un Nouveau
Testament définitif. Les écrits gnostiques – hérésiarques, selon la
décision de l’Empire – disparaissent de la circulation. Les gnostiques,
persécutés comme hérétiques et païens, subissent les foudres chrétiennes
: destruction des bibliothèques, autodafés, inquisitions des autorités,
passages à tabac, tortures – on l’a vu. Les ralliements au christianisme se
font en masse. Les attraits d’un partage du pouvoir ou d’une participation
à celui-ci rendent l’abjuration ou la conversion désirables aux âmes
cupides...
Dans ces conditions, la pensée gnostique s’efface, mais ne disparaît
pas. Au VIIIe siècle, en plein haut Moyen Age, les Euchites, une secte
parmi d’autres, persiste à la tenir en vie. Donc la tradition hédoniste
perdure. Ils récusent le jeûne, refusent de travailler, subsistent de
mendicité, vivent en commun, vagabondent, pratiquent la communauté
des femmes et des biens. Ils rejettent toute obéissance à quelque autorité
que ce soit. Insoumis, ils exercent une liberté radicale. Loin des villes
d’Egypte où le danger est grand, ils se réunissent dans les villages de
montagne, en retrait. Dans les villes, les évêques chrétiens règnent sans
partage, ils disposent du glaive et de toute licence pour en user. Sans
jamais s’en priver. La gnose passe des villes à la campagne, puis des
déserts orientaux aux climats européens. Les Frères et Sœurs du Libre-
Esprit reprennent le flambeau...
DEUXIÈME TEMPS
Une clarté médiévale
1
Le troisième fléau. Une catastrophe n’arrivant jamais seule, le
christianisme à peine aux affaires, l’islam voit le jour. Aux bûchers et
brasiers, autodafés et salles de tortures des sectateurs de Jésus s’ajoute
désormais la violence de Mahomet, guerrier sans pitié, pourfendeur de
femmes, haineux du corps, dépréciateur de l’ici-bas au nom d’un au-delà
de carton-pâte, inventeur de rituels dont l’observance pourrit la vie
quotidienne. Juifs, catholiques et musulmans commencent une guerre
fratricide entre eux bien qu’ils vendent globalement la même haine du
monde.
Le haut Moyen Age des ultimes gnostiques correspond à l’époque où
Mahomet quitte La Mecque, où il subit des persécutions, pour s’installer
à Médine. La Nuit du 16 juillet 622 marque le point de départ de l’ère
musulmane : l’Hégire – la Fuite. Bien que Prophète choyé par Allah,
Mahomet meurt, sans façon, en 632. En France, Dagobert sévit, des
abbayes sortent de terre. Calme plat philosophique. Même remarque pour
les arts et lettres...
Quelques années suffisent à l’islam pour conquérir un nombre
considérable de pays : à la mort du Prophète, l’essentiel de l’Arabie est
pris. Le Premier calife (632 à 651) emporte la Perse – l’Iran –, l’Irak, la
Syrie, l’Arménie, l’Egypte, la Cyrénaïque – la Libye. Les Omeyyades
(651-750) ajoutent une partie de l’Asie Mineure, le Maghreb – Tunisie,
Algérie, Maroc d’aujourd’hui –, mais aussi le Portugal et l’Espagne. En
719, les musulmans franchissent les Pyrénées. Charles Martel les arrête à
Poitiers en 732. Damas, Bagdad, Antioche, Jérusalem, Alexandrie,
Constantine, Oran, Saragosse vivent à l’ombre des minarets...
Carcassonne, Autun, Toulouse aussi.
Venus du Nord, les Vikings conquièrent eux aussi à tour de bras. En
885, quarante mille font le siège de Paris. Une somme d’argent
substantielle les décide à quitter l’endroit et à poursuivre vers le sud.
Direction la Bourgogne, pillée et saccagée. La côte aquitaine, la
Bretagne, l’embouchure de la Seine, Tours, Rouen, la Normandie,
l’Auvergne, la Champagne, la Belgique, Reims y passent. Pendant ce
temps, pestes et famines ravagent l’Europe...
Les chrétiens continuent leur expansion et leurs exactions. Les
vaudois, les manichéens, plus tard les cathares, brûlent sous le prétexte
qu’ils sacrifient à des doctrines hérétiques. En 1324 Bernard Gui rédige
son Manuel des inquisiteurs, que parfait Nicolau Eymerich en 1376.
L'hérétique se définit comme l’individu qui s’oppose à un article de foi
(la Trinité ou l’Incarnation, par exemple), à une vérité déclarée par
l’Eglise (le Saint-Esprit ne procède pas du Père; l’usure n’est pas un
péché), au contenu des livres canoniques (Dieu n’a pas créé le ciel et la
terre; Jésus n’a pas envoyé de disciples prêcher). Soit : celui qui refuse
les symboles de la foi, les décrets de l’Eglise et les livres sacrés. Autant
dire, l’hérétique qualifie celui qui s’oppose au clergé, aux prêtres, aux
évêques, au pape...
La philosophie, inexistante depuis la christianisation de l’Empire,
réapparaît au XIIe siècle, période florissante où officient Abélard, Pierre
Lombard, Alain de Lille, Moïse Maimonide, Averroès. Les textes
d’Aristote arrivent en Occident avec les Arabes, et la lecture de la
Métaphysique, de la Politique et de l’Ethique à Nicomaque permet à la
réflexion de s’émanciper un tout petit peu de l’orthodoxie imposée par la
religion. On ose déchiffrer la nature en s’y référant directement sans
passer par ce qu’en disent les Ecritures, on avance très doucement vers
une laïcisation de la pensée. Boèce de Dacie (XIIIe) affirme que la
philosophie vaut comme une fin en soi, sans obligation de se soumettre à
la théologie. Roger Bacon (XIIIe) propose une science expérimentale.
Dante (XIII-XIVe) et Marsile de Padoue (XIVe) invitent à séparer
spirituel et temporel.
Certes, cette pensée reste idéaliste, spiritualiste, chrétienne dans le
fond. La forme suppose des discussions effectuées dans les universités,
des exposés commentés, discutés, précisés, formatés et recopiés par les
étudiants. Les livres coûtent cher – l’équivalent d’un mois et demi de
salaire d’un artisan du bâtiment pour un volume –, ils circulent peu, sont
rarement sûrs, souvent fautifs, incomplets. L'ensemble demeure chrétien.
Pas question d’athéisme, de matérialisme, d’épicurisme. L'ombre du
bûcher menace quiconque déroge aux diktats de l’Eglise et de ses
officiels, toujours secondés par le délateur, le voisin sycophante, une
créature intempestive.
2
Une clartémédiévale. Pourtant, dans ce climat hostile à la pensée libre,
des individus aux identités presque effacées aujourd’hui portent haut le
flambeau d’une philosophie hédoniste – c’est-à-dire qui passe par le
corps et ne le méprise pas. Mieux : qui en fait l’instrument du salut et de
la joie. Ce courant se nomme le Libre-Esprit. Evidemment, l’histoire
officielle de la philosophie l’ignore. Parfois elle le cite vaguement, mais
pour retenir le nom des moins radicaux et recycler le mouvement dans un
tableau de l’époque intellectuelle où il vaut comme d’autres sensibilités –
réalisme, nominalisme, occamisme, averroïsme, thomisme...
Les Frères et Sœurs du Libre-Esprit désignent un certain nombre
d’hommes et de femmes qui enseignent dans une relative clandestinité –
on les comprend... – pendant quatre siècles : du XIIIe siècle de saint
Bonaventure au XVIe siècle de Rabelais et Montaigne. Leur nombre peut
être considérable – plusieurs milliers –, leurs formations diverses – clercs
ou artisans, lettrés ou illettrés –, leurs rayons d’action extrêmement
étendus – de l’Italie à l’Ecosse, de l’Espagne des Alumbrados aux
Picards et Adamites de Bohême, en passant par les Béguines et Bégards
des Pays-Bas, ceux de Belgique et autres libertins de France et
d’Allemagne –, et leurs destins divers – de la trahison qui génère le
collaborateur, à l’héroïsme discret d’une mort sur le bûcher, en passant
par un talent accompli pour l’usage d’une rhétorique qui permet d’éviter
ou de se libérer des griffes de l’Inquisition, puis de retourner à la vie
normale...
Le Libre-Esprit dessine la première philosophie européenne cohérente.
Là où d’autres proposent des thèses diverses, multiples, voire
contradictoires, le Libre-Esprit effectue des variations, certes, mais
toujours sur le même thème : l’être-dieu de l’homme, sa divinité depuis
la crucifixion de Jésus ayant racheté tous les péchés du monde, de toutes
et de tous, et pour toujours. Depuis ce jour, plus aucune action pécheresse
n’est possible ou pensable. La négativité suffit dans la vie quotidienne où
elle agit avec déjà trop d’efficacité. Nul besoin d’en rajouter en
transformant l’existence en vallée de larmes dans laquelle il faudrait
expier, donc souffrir.
L'homme se retrouve donc divin, ses actions et ses pensées coïncident
avec l’être et le vouloir de Dieu. Dieu ne se pense pas de manière séparée
du réel car il est le réel dans toutes ses modalités : une individualité, ses
paroles, ses gestes, ses silences, une pierre, un arbre, toutes les pierres,
tous les arbres, rien n’échappe à Dieu puisque tout est Dieu. Ce
panthéisme anéantit la morale, il annihile les valeurs et rend caducs les
vices et les vertus. Conséquences logiques : tout ce qui advient advient
par-delà le bien et le mal, dans une logique que Nietzsche dira de «
l’innocence du devenir ».
Les uns défendent l’ascétisme, d’autres la pauvreté ; ici on vante le
dépouillement, là l’austérité. Mais chaque fois, il s’agit de préparer
l’accès à un état nouveau : celui de la perfection du spirituel désormais
inaccessible au mal, à la faute, au péché, au remords, à la culpabilité. On
ne sauve pas quelqu’un qui l’a déjà été, à moins de signifier l’inefficacité
du premier salut... Le Libre-Esprit bataille contre la répression de la vie
organisée par l’Eglise au nom d’une religion qui hait la chair. Il veut le
plaisir et le désir libres, le corps libéré.
3
D’introuvables racines. A l’évidence, les sources du Libre-Esprit
posent problème. Aucun texte ne subsiste aujourd’hui dont on pourrait
dire qu’il constitue un manifeste. Jadis, Walter de Hollande a écrit un
ouvrage intitulé Des neuf rochers spirituels, que les béguines et bégards
considéraient comme un bréviaire du Libre-Esprit. Mais ces pages sont
perdues... Restent des allusions, des textes dans lesquels une partie de la
rare critique croit débusquer dans telle ou telle fusée l’enseignement d’un
Frère ou d’une Sœur. Ainsi du livre de Maître Eckart Telle était sœur
Katrei ou des pages consacrées par Martin Luther Aux chrétiens
d’Anvers, celles encore de Calvin intitulées Contre la secte fantastique et
furieuse des Libertins qui se nomment spirituels, dans lesquelles certains
voient des attaques en règle de tel ou tel sans qu’aucun nom soit pourtant
jamais cité.
De même, le goût du secret des libertins spirituels empêche que le
détail de leurs pensées ou de leurs pratiques soit parvenu jusqu’à nous.
Le risque couru à l’époque interdit toute publicité pour l’activité
hérétique, qui conduit immanquablement au bûcher. On ne se risque pas à
rendre publics des propos, des idées et des enseignements si subversifs
qu’ils choquent aussi bien le pouvoir temporel que le spirituel – il est vrai
confondus à l’époque... La pratique est sectaire, comme chez les
gnostiques, et suppose la cooptation de membres sûrs. Les sectateurs
recourent d’ailleurs à des signes de reconnaissance – là encore à la
manière gnostique. De plus, le fait que les libelles étaient écrits à
l’époque sur des supports fragiles et dégradables, et la dangerosité de les
conserver en ces temps de christianisme inquisiteur, expliquent la
disparition des sources directes.
Restent des témoignages indirects et parfois peu sûrs. D’abord des
ouvrages qui attaquent et condamnent. Ils instruisent plutôt à charge et on
ignore si parfois ils ne noircissent pas le tableau à des fins apologétiques
chrétiennes... Même remarque pour les actes des procès et autres minutes
écrites sous la dictée pendant les séances d’interrogatoires ou de tortures
avant les nombreuses condamnations à mort auxquelles les tenants du
Libre-Esprit font face. Que penser également des rétractations de
libertins passés de l’autre côté et devenus collaborateurs du pouvoir
catholique? Leurs aveux pèsent-ils plus lourd que leur courage ?
4
L'esprit de liberté. D’où vient l’expression « Libre-Esprit » ? On voit
également « Nouvel Esprit », « Esprit de Liberté », « Liberté par l’Esprit
», utilisés pour signifier la même chose. L'expression procède des
inventions de l’Eglise, habituée à nommer ce qui lui échappe pour mieux
le circonscrire et le combattre. Le Manuel des inquisiteurs d’Eymerich
établit ainsi des listes dans lesquels apparaissent des Pneumatomaques,
pour qui Père et Fils sont Dieu, mais pas le Saint-Esprit ; des Papianistes,
qui croient que mille ans après sa mort le Christ réinstaurera le royaume
des Juifs avec des élus; des Pépuzites, qui consacrent du lait et non du vin
pendant la messe, au contraire des Hydroparastates, amateurs d’eau pour
les calices; des Messaliniens – ou Euchytes, ou Enthousiastes –, qui
passent toute leur vie à prier sans aucune autre activité; les Audiens, pour
qui la divinité a forme humaine; des Tascodrogites, qui vénèrent deux
putains; des Apotactiques, qui détestent les gens mariés et quiconque
possède quelque chose en propre. La manie classificatrice des régimes
autoritaires qui veulent nommer ce qu’ils condamnent se trouve
probablement à l’origine de l’expression, qui n’existe pas en même temps
que la chose à ses débuts – le XIIIe siècle – mais au fur et à mesure du
temps qui passe.
On peut conjecturer que le Libre-Esprit se forge sur le modèle du
Saint-Esprit. Le second qualifie la providence divine sur le monde, il est
l’esprit de Dieu qui révèle aux âmes les secrets divins. Le Saint-Esprit
préside à la conception et au baptême de Jésus. Plus tard, il descend sur
les disciples réunis au cénacle et se communique aux nouveaux croyants.
De sorte qu’on peut inférer qu’inversement le Libre-Esprit manifeste la
puissance de l’homme sur le monde, qu’il désigne l’intelligence et la
raison humaines, appliquées au réel, et que, de la sorte, il explicite ce qui
passe aux yeux des autres pour des mystères. Lui aussi lierait les
adhérents nouveaux à la doctrine... Un anti-Saint-Esprit qui descend le
ciel sur terre et installe chaque homme au centre du monde, à la manière
de Dieu...
De même, l’expression ne peut pas ne pas être mise en relation avec
les mouvements millénaristes, notamment ceux de Joachim de Flore, un
mystique italien du XIIe siècle pour qui l’Histoire a déjà connu deux
époques : la première, l’âge de la loi et de l’Ancien Testament, est le
temps de Dieu le Père, d’Adam à Noé, pendant lequel les hommes vivent
selon la chair, dans la crainte et l’esclavage; la deuxième, l’âge de la
grâce, celui du Nouveau Testament, c’est le temps du Fils : il va d’Elisée
à la révélation du Christ ; pendant ces siècles, les hommes vivent selon la
chair et l’esprit dans la foi; une troisième époque, procédant
dialectiquement des deux précédentes, s’ouvre avec le temps du
monachisme de saint Benoît : le temps du Saint-Esprit qui se vivra dans
la charité, la liberté et l’innocence renouvelée de toute l’humanité. Le
retour du prophète Elie marquera cet âge nouveau. Pour Joachim de
Flore, le temps du Fils est dépassé. L'Eglise spirituelle va remplacer sa
formule temporelle et visible. Ces thèses, exposées dans le Livre de
concordance de l’Ancien et du Nouveau Testament, produisent chez les
libertins spirituels une matrice dans laquelle ils inscrivent leur propre
dialectique.
Frères et Sœurs du Libre-Esprit adhèrent à ce schéma d’une lecture
poético-rationnelle de l’Histoire. A leurs yeux, le plan de Dieu est moins
linéaire, comme l’enseigne le catholicisme apostolique et romain, que
cyclique. Le temps advenu bouleverse les repères et permet d’envisager
l’abolition des Ecritures. Une inversion des valeurs se trouve induite et
légitimée par cette logique singulière : là où l’Eglise enseigne la
pauvreté, la chasteté et l’obéissance pour les membres du clergé et pour
ses fidèles, les partisans du Libre-Esprit effectuent une transvaluation. De
sorte qu’ils célèbrent le luxe, le raffinement, les plaisirs, la sexualité
absolument libre et le refus de reconnaître quelque autorité que ce soit :
la loi des hommes contre les lois de Dieu.
Enfin, ce Libre-Esprit interprète librement les Ecritures. Il prend
l’Eglise à son propre jeu en prélevant dans les textes vétérotestamentaires
ou les Evangiles, voire les Epîtres de Paul, des extraits à l’aide desquels il
fonde son édifice libertin. Les Béatitudes enseignent que les simples
d’esprit augmentent la rapidité de leur cheminement vers les cieux? Les
partisans du Libre-Esprit invitent à délaisser les Ecritures et à retrouver
l’innocence primitive. Paul affirme que nous sommes le temple de Dieu?
Les béguines et bégards, les amauriciens et les loïstes, puis d’autres
sectaires libertins, le prennent au mot et transforment le corps en
réceptacle du divin en l’homme. Jean enseigne que naître de Dieu
empêche d’être souillé par le péché car en chacun reste toujours la trace
de la divinité? Le Libre-Esprit conclut que la grâce subsiste et que les
actes comptent pour rien, jamais...
IX
AMAURY DE BÈNE

et « la sanctification de la vie courante »

Déjà rédimés... Dès 851, Jean Scot Erigène le philosophe irlandais


l’affirme dans De la prédestination : Dieu ne prévoit ni les péchés ni les
peines car ces deux fictions relèvent du néant; l’enfer n’existe pas, ou
alors il nomme le remords qui nous travaille intérieurement. Quelques
ennuis avec l’Eglise, évidemment, et le philosophe passe un certain
temps à se faire oublier en effectuant des traductions dans lesquelles il
montre son orthodoxie... Un homme se réclame de ces thèses
extraordinaires quatre siècles plus tard. Il se nomme Amaury de Bène –
un village près de Chartres où il voit le jour. Dans ce XIIIe siècle confit
en dévotion catholique, il tire des conclusions radicales de ces hypothèses
scotistes.
A ses yeux, les chrétiens ont souffert réellement avec le Christ le
supplice de la Croix. De sorte que leur présence auprès de celui qui se
présente comme l’agneau de Dieu, le bouc émissaire sacrifié pour effacer
les péchés du monde, les a transfigurés en Parfaits désormais incapables
de pécher. Rachetés une bonne fois pour toutes, il n’y a désormais aucune
raison pour transformer l’existence en occasion de rachat. Une vie de
pénitence ne se défend aucunement, c’est un non-sens, une contradiction.
On ne paie pas deux fois une dette déjà honorée.
D’où, chez Amaury, un refus des sacrements. A quoi en effet peut bien
servir le baptême, qui se propose de contrecarrer le pouvoir du mal issu
de la faute commise au Paradis? Même remarque pour l’eucharistie :
rejouer symboliquement la scène du sacrifice n’offre aucune espèce de
pertinence. Pas plus l’extrême-onction, administrée au mourant pour le
libérer de ses fautes avant d’affronter le jugement de Dieu. Idem avec la
confirmation des adolescents, le mariage des adultes, la pénitence des
croyants ou l’ordre du moine voué à une vie de contemplation ou
d’action tournée vers Dieu. Ces sept sacrements, Amaury les récuse, les
refuse.
D’où un combat sans merci contre les professionnels de l’Eglise, les
prêtres en premier lieu, ceux qui assurent la loi chrétienne dans la vie
quotidienne, mais aussi la hiérarchie catholique, jusqu’à son sommet : le
pape. Le Libre-Esprit constate que le clergé domine le petit peuple, les
gens de peu, avec des fictions qui lui permettent de justifier les punitions,
la servitude, l’esclavage, la domination. Le péché génère la culpabilité,
qui travaille le corps dans le sens de la haine de soi. Dieu ne ressemble en
rien à une figure anthropomorphe, il ne demande ni n’exige, ne punit ni
ne damne, ne hait ni ne connaît le courroux.

L'Homme est Dieu. Car le Dieu de l’Eglise catholique a été fabriqué


pour légitimer l’empire sur les âmes, donc sur les corps. Lecteur de Scot
Erigène, clerc qui enseigne la philosophie et la théologie à Paris,
connaisseur des classiques de la philosophie, Amaury de Bène enseigne
le Dieu des philosophes, aucunement celui d’Abraham ou de Jacob. Sa
définition de Dieu relève de ce qu’on appelle, depuis, un panthéisme.
Celui de Spinoza n’est pas loin – celui des athées qui le définissent
comme une pure fiction, non plus... Dieu est partout, mais nulle part en
particulier; il est en lui-même, mais ailleurs également; il accomplit tout
en lui, chaque moment du réel coïncide avec lui.
Dieu est donc dans toute chose, ainsi il est corruptible, mais éternel en
même temps. Car tout meurt mais renaît, disparaît dans sa complexion,
mais réapparaît dans une autre figuration, un autre agencement. Le corps
du Seigneur, par exemple, n’a pas définitivement disparu après sa mort
car il est réapparu sous forme de réel, confondu intégralement à lui.
Vivre, c’est immanquablement vivre en lui. Impossible d’y échapper. Le
spirituel connaît cette vérité. Et fort de ce savoir, il vit réconcilié avec lui,
les autres et le monde, car ce qu’il est, ce qu’il fait, voilà Dieu. Cette
vision du monde conduit à une totale économie du clergé : pour quoi
faire? Nul ne doit montrer la voie, indiquer la direction. L'existence
suffit. Être au monde, c’est être en Dieu. De sorte que pour être en Dieu,
il suffit d’être au monde – et pas du tout d’obéir aux injonctions papales.
Dans une logique panthéiste, il n’existe pas de séparation entre le
monde, Dieu et les hommes. Le nom de l’un correspond à celui des
autres : la nature, c’est Dieu ; les hommes, c’est la nature ; Dieu, c’est les
hommes. Une seule substance existe, le réel se réduit aux modifications,
aux variations de cette substance unique. L'étoffe des choses ne se
distingue aucunement de celle de Dieu. Comment dès lors pourrait-il
juger, condamner, envoyer en enfer ou au paradis, agir en puissance
jalouse, mauvaise et colérique?

Décoder les allégories. D’où une lecture du christianisme qui suppose


le décodage des allégories. Les Ecritures parlent de manière obscure,
polymorphe. Le Libre-Esprit ne nie pas l’enfer ou le paradis en tant que
tels, mais il en récuse les définitions catholiques, apostoliques et
romaines. L'enfer? Bien sûr il existe, mais c’est une métaphore de
l’ignorance, sûrement pas une géographie chtonienne où brûlent pour
l’éternité des êtres qui expient leurs péchés. Ne pas savoir, voilà sa
définition. Le paradis? Certes, mais ce n’est nullement un lieu perdu
susceptible d’être rejoint un jour, après macérations, souffrances et salut.
En revanche il coïncide avec la connaissance de la vérité. De sorte que
l’individu qui ne sait pas ce qu’enseigne le Libre-Esprit vit en enfer, au
contraire de l’initié qui, affranchi par le savoir de la secte, connaît, lui, le
paradis.
Pas de crainte, donc. Le châtiment éternel n’existe pas; ni le salut pour
toujours. Le ciel est une fiction. La seule réalité qui importe? La terre, ici
et maintenant. La tristesse, la peur, l’angoisse, le remords, le désespoir et
autres passions tristes n’ont donc aucune raison d’être. Pour quoi faire?
Avoir peur de quoi? Craindre qui? Être triste pour quelles raisons?
Désespérer de quelle catastrophe? Le Libre-Esprit conjure les occasions
chrétiennes de gâcher sa vie par des fictions. A sa manière, sans les citer
explicitement, Amaury de Bène prend position pour Démocrite qui rit
contre Héraclite qui pleure. Être et vivre en Dieu doit conduire plutôt au
rire qu’aux larmes. Persistance de la tradition des philosophes rieurs...
La résurrection n’est pas à entendre au sens de l’Eglise officielle, à
savoir résurrection de la chair, vie éternelle, corps glorieux destiné à
l’immortalité et à la béatitude, seulement pour ceux qui l’auront méritée
par une vie de pénitence, de souffrance et de douleur. Elle ne se joue pas
après la mort, mais durant la vie. Car l’individu ressuscite quand il
accède à la pleine connaissance. Réminiscences gnostiques là encore : le
salut se réalise ici-bas. Initié et affranchi, conduit par les sectateurs
informés, le libertin spirituel connaît ce qui est advenu au Christ lui-
même, dont le Libre-Esprit affirme qu’il n’est jamais ressuscité
autrement que sur ce terrain symbolique : mort à lui-même quant à son
ancienne existence, mais revenu à la vie grâce à sa conversion due à sa
rencontre du discours thérapique.

Une gnose médiévale. A l’évidence, les thèses gnostiques se retrouvent


dans la pensée d’Amaury de Bène. Notamment cette idée que la grâce
suffit, que le salut est assuré une bonne fois pour toutes par la mort du
Christ et que, fort de ce savoir, il faut consacrer le temps de sa vie à se
réjouir plutôt qu’à se morfondre. L'existence étant dès lors écrite sous le
signe du troisième temps – celui du Saint-Esprit –, toute action manifeste
notre divinité, toute parole aussi, tout silence également. On n’échappe
pas à cette évidence : notre parcours sur terre est l’une des modalités de
l’existence de Dieu...
Puisque cette époque nouvelle se place sous le signe de la charité, le
Libre-Esprit propose sa lecture. Décodage là encore... La charité
chrétienne suppose l’amour du prochain comme soi-même pour l’amour
de Dieu. Qui est le prochain? L'Autre dans sa différence radicale, dans
son altérité absolue. Certes. Mais pas l’aimable, trop facile... Le prochain
caractérise le non-aimable, voire le détestable. Le commandement
d’aimer autrui que l’on aime déjà – un père, une mère, ses enfants, ses
frères et sœurs, ses amis... – ne présente aucun intérêt. Que serait une
invitation au devoir de ce que l’on pratique déjà? En revanche, aimer son
bourreau, son maître, son persécuteur, voilà une réelle occasion de
pratiquer l’amour du prochain...
Dans le Libre-Esprit, on ne prend pas l’autre en otage afin de gagner
son paradis, on ne pratique pas une charité ou l’amour du prochain pour
assurer son salut – puisqu’on est déjà sauvé... Dans la logique de la grâce
et du rachat des péchés assuré pour l’éternité, informés par le goût des
sectateurs pour le décodage de ce qu’ils perçoivent comme des allégories,
il faut définir la vertu théologale d’une manière particulière : un libertin
charitable pratique l’amour du prochain, certes, mais prioritairement
l’amour de son corps. Le libertinage suppose le choix des joies de
l’existence contre les pénitences catholiques. La joie du corps en premier
lieu.
Dieu réside dans les plaisirs de la nature et non dans l’autorité qui les
réprime. Le don de la possibilité de jouir vaut comme une invite à en
user. A quoi ressemblerait un Dieu qui donnerait aux hommes et aux
femmes un pouvoir en exigeant qu’ils n’y recourent pas, sinon à une
instance perverse de castration. L'hédonisme suppose, autant que faire se
peut, l’obéissance au mouvement que nous impose la Nature – l’autre
nom de Dieu. La sexualité procède des formes prises par le divin dans le
monde.
Quand ces relations débouchent sur une procréation, le baptême n’est
pas utile. Outre que les sacrements ne servent à rien dans la logique de ce
panthéisme hédoniste, il n’y a rien à se faire pardonner dans le fait
d’entretenir des relations physiques et d’engendrer en dehors de
contraintes comme le mariage – une autre fiction construite par le
christianisme pour gâcher la vie des hommes. Tout être conçu par
l’intermédiaire d’un Frère ou d'une Sœur du Libre-Esprit procède
directement de la grâce qui le dispense d’un recours aux fables
vaticanesques.

5
La haine chrétienne. A l’évidence, les thèses d’Amaury de Bène ne
peuvent réjouir les catholiques apostoliques et romains. La pratique de la
charité et de l’amour du prochain a des limites... Dans l’Eglise on aime
l’Autre, s’il est Même et nous ressemble, pense comme nous, défend nos
idées. Un philosophe qui clame qu’après la mort il n’y a plus rien; que la
grâce suffit et que les actes comptent pour zéro; que le clergé et les valets
de l’Eglise empêchent de vivre, tuent la vie; que la sexualité doit se
pratiquer librement; que le corps fonctionne comme la grande raison; que
la lecture des textes suppose la liberté et non l’obéissance aux dogmes;
que les sacrements relèvent de la fiction; que la nécessité impose sa loi;
et que par conséquent on ne saurait y échapper, quoi qu’on fasse – cet
homme ne peut que fâcher l’Eglise... Jean le Teutonique affirme dans
l’un de ses Sermons que les amauriciens sont plutôt des disciples
d’Epicure que du Christ... Dont acte !
Les disciples d’Amaury de Bène se comptent par milliers. Certes, tous
ne sont pas lecteurs de Scot Erigène ou des Ecritures. Parmi eux on
distingue nombre de petites gens, de paroissiens sans grande culture. En
1204 la doctrine est condamnée par le pape. Amaury de Bène meurt en
1207. Le secrétaire du philosophe est livré à la justice par un délateur qui
donne également une quinzaine d’autres noms. Dix des accusés périssent
sur le bûcher dressé par les catholiques le 19 novembre 1209. Quatre
partent pour la prison où ils passeront le restant de leur existence. Les
autorités réitèrent leur critique en 1209 et 1211. Impliqué de manière
posthume, on déterre Amaury. Puis on sort ses os du cimetière du
monastère de Saint-Martin-des-Champs, on les broie, puis on les disperse
parmi les ordures. Version médiévale de l’amour du prochain...
X
WILLEM CORNELISZ D’ANVERS

et « le péché contre nature »

Le salut par la pauvreté. Willem Cornelisz d’Anvers appartient au bas


clergé, quand il renonce à sa prébende et fonde un mouvement de
pauvreté volontaire. Le christianisme primitif s’installe du côté des
pauvres. Tant qu’il subit la persécution, il concerne globalement les sans-
grades de la société. Au fur et à mesure, les ors du pouvoir et les palais
aidant, la puissance publique possédée sans partage, l’Eglise vante les
mérites de la pauvreté, certes, mais pour les autres... Les promesses
christiques du premier rang du ciel réservé aux humiliés des derniers
rangs sur terre, valent pour les tiers, pas pour les prélats...
Si le royaume des cieux appartient aux pauvres, nul doute qu’au
Vatican se compte un nombre considérable de damnés. Willem Cornelisz,
lui, vit parmi les gens modestes, des tisserands en l’occurrence. Fort de
ce paralogisme intéressant – les riches et puissants du Vatican risquant
bien d’occuper le dernier rang au ciel... –, il enseigne que seule la
pauvreté assure d’une grâce et d’une perfection qui rendent possible toute
action. Le dénuement installe par-delà le bien et le mal. De fait, les
religieux seront tous damnés sans exception.
Willem Cornelisz critique les indulgences qui permettent aux gens
d’Eglise, moyennant les dons des pécheurs aux bonnes œuvres, d’effacer
les péchés et d’acheter une hypothétique sainteté. Tout se qui s’effectue
dans la pauvreté échappe à la morale. Ainsi, – généalogie de la « reprise
individuelle » des anarchistes du XIXe siècle... – le démuni que sanctifie
la pauvreté volontaire peut sans vergogne et sans crainte des châtiments
sur la terre comme au ciel – qui n’existe pas... – voler un riche pour
subvenir à ses besoins...

Propriétaire de son sexe. De la même manière que le péché est absous


par la pauvreté, la sexualité libre trouve sa légitimité dans l’état de
dénuement du libertin. Démuni de tout, chacun dispose de sa sexualité et
de l’usage absolument libre de son corps. Willem affirme qu’une femme
peut se donner sans pécher si elle ne possède rien. Les Béatitudes
l’enseignent : la pauvresse gagne son ciel par son état – et le ciel se
trouve très exactement sur terre...
Pas étonnant, dès lors, que l’Eglise n’aime pas les facéties du sectateur
du Libre-Esprit! Légitimer le vol, voire un genre de prostitution, sous
prétexte que les Ecritures enseignent l’excellence de la pauvreté, voilà un
rappel à l’ordre que les gens de la loi chrétienne ne peuvent entendre sans
broncher... Quand Willem Cornelisz meurt en 1253, l’année où Robert de
Sorbon crée la future Sorbonne, le cadavre ne suffit pas. Quatre ans plus
tard, les catholiques exhument son corps et le brûlent. Un de plus...
XI
BENTIVENGA DE GUBBIO

et « l’occupation infâme »

La sainte et l’hérésiarque. Bentivenga de Gubbio, un Italien du XIIIe


siècle, adhère d’abord à un mouvement franciscain. Les adeptes de
François d’Assise (qui parle aux oiseaux et aux poissons, certes, mais sait
aussi remettre à leur place les grands de ce monde) pratiquent la charité
et la pauvreté volontaire. Les Frères mineurs évangélisent aussi bien dans
le château féodal que dans la masure du paysan démuni. Bentivenga
procède de cette ambiance spirituelle que pénètre probablement le Libre-
Esprit souabe, très efficace dans ces temps-là.
Bentivenga a pris de la distance avec l’enseignement des franciscains,
si l’on en juge par une conversation rapportée entre lui et Claire de
Montfaucon au cours de laquelle, faussement naïf, il interroge la future
sainte sur des questions de philosophie et de religion. Il lui fait part de
quelques-unes de ses thèses : la possibilité pour l’homme de faire ce qu’il
veut; l’inexistence de l’enfer; le risque pour l’âme de perdre le désir en
cette vie. Trois bombes théologiques aux conséquences considérables.
Provoquant Claire, Bentivenga lui demande si un homme qui connaît
charnellement une femme hors du mariage et dans le seul dessein de «
l’éjouissance » mutuelle, peut recevoir la communion le lendemain.
L'Eglise catholique apostolique et romaine répond formellement non :
selon sa doctrine, l’un et l’autre se trouvent en état de péché mortel et
risquent la damnation éternelle en cas de mort sans repentance.
Bentivenga de Gubbio affirme, lui, que Dieu pourrait faire que le péché
ne soit pas. Autrement dit : que Dieu peut aller contre l’Eglise, donc qu’il
dispose du pouvoir de manifester une force contraire à celle de l’autorité
ecclésiastique...

L'impeccable apathique. Ce qui advient dans le monde, tout,


absolument tout procède de Dieu. Les feuilles qui tombent des arbres ou
la nuit d’amour de deux amants. Ni la chute des feuilles ni les caresses
des amoureux ne ressortissent de la morale, de la faute, du péché, du bien
ou du mal. Les unes obéissent à la loi de la chute des corps, les autres à la
logique des chairs. Ni Claire la sainte prétendument inspirée par le Saint-
Esprit, ni Bentivenga le partisan du Libre-Esprit ne choisissent d’être ce
qu’ils sont ou de faire ce qu’ils font. Ni coupables, ni victimes, ils
évoluent par-delà le bien et le mal... Ce qui advient obéit à la volonté de
Dieu qui ne permettrait pas quelque chose de mauvais. Seule l’invention
monothéiste du libre arbitre peut rendre l’homme responsable, donc
coupable d’avoir préféré une chose à son contraire. En attendant, le
panthéisme empêche cette machinerie diabolique.
Bentivenga enseigne l’absence de remords, l’innocence du devenir, la
jubilation sans souci des menaces chrétiennes. Pour ce faire, il avance
deux thèses essentielles. La première vante les mérites de l’apathie : nul
besoin de participer à la souffrance du Christ ou à celle de son prochain;
préférons l’exercice de la sérénité dans l’accomplissement aveugle de la
volonté de Dieu sous toutes ses formes. Mieux : jouissons de cette
soumission aux forces du destin. La deuxième thèse enseigne
l’impeccabilité : la grâce et la charité consubstantielles aux humains les
installe de fait hors du péché : seconde leçon, donc, agir sans complexe,
Dieu écrit notre histoire. Boire, manger, copuler, voilà autant d’activités
indifférentes...
On ne converse pas impunément avec Claire de Montfaucon, devenue
sainte par la grâce de l’Eglise catholique pour un certain nombre de
vertus, certes, mais aussi probablement pour celle qui consista à donner
le nom de Bentivenga de Gubbio à l’Inquisition italienne qui en fit le
meilleur usage puisque, l’été 1307, il entre en prison à Florence pour y
passer le restant de ses jours, flanqué de six compagnons d'infortune.
L'homme du Libre-Esprit la tenait pour simpliste, stupide, absolument
ignorante en tout, il n’aurait pas dû croire qu’elle pût manifester un
gramme d’intelligence et de charité chrétienne.
XII
WALTER DE HOLLANDE

et « la liberté suprême »

Les costumes d’Adam. Walter de Hollande professe au XIVe siècle à


Mayence, puis à Cologne. On lui doit un ouvrage, perdu, qui passe pour
avoir synthétisé l’ensemble des thèses du Libre-Esprit – le fameux Des
neuf rochers spirituels déjà cité. Il prêche les gens simples dans leur
langue. Toute trace disparue, on peut difficilement reconstituer son mode
d’action auprès des fidèles dont le nombre a pu être considérable. On le
dit chef des Fraticelles et des Lollards, ces sectateurs du mouvement
libertin.
Il organise des banquets orgiaques, un genre de parodie de la Cène et
de la messe dans des soirées secrètes et nocturnes. Un Christ habillé de
manière somptueuse, couronné d’un diadème et flanqué d’une Marie
rayonnante. Tous deux constituent le couple primordial qui célèbre le
retour à l’innocence édénique. Pour ce faire, un prédicateur nu donne
l’exemple et invite l’assemblée à se dévêtir en signe de restauration de
l’ordre adamite. Suivent des partouzes philosophiques en bonne et due
forme, avec force chants et mouvements d’allégresse! (D’aucuns –
historiens d’art – tiennent les toiles de Jérôme Bosch pour des allégories
ou des figurations de ces cérémonies adamites... Sans preuves
véritablement convaincantes. Pour les célébrer ou pour les critiquer? On
imagine mal le très chrétien Philippe II collectionneur effréné des
peintures d’un hérétique...)
Les catholiques n’aiment pas beaucoup cette scénographie joyeuse et
le signifient à Walter en l’envoyant sur le bûcher en 1322 avec une
cinquantaine de victimes, noyées dans le Rhin ou calcinées elles aussi sur
un brasier. La répression continue...
XIII
JEAN DE BRNO

et « le nihilisme intégral »

Un Sade médiéval. Le XIIIe siècle et l’entrée dans le suivant


permettent à quelques philosophes d’obtenir des lettres de noblesse! Dans
la tradition philosophique et théologique, saint Bonaventure passe pour le
docteur séraphique, Duns Scot le docteur subtil, Guillaume d’Occam le
docteur invincible et Roger Bacon le docteur admirable... On pourrait
dire d’Amaury de Bène qu’avec son panthéisme amoral il excelle en
docteur hédoniste, de Willem Cornelisz d’Anvers qu’avec son invite à la
reprise individuelle – une idée de Ravachol plus tard... – il fonctionne à
ravir en docteur anarchiste, de Bentivenga de Gubbio qu’il rayonne tel un
docteur apathique en célébrant l’indifférence à l’endroit de la négativité
du monde, de Walter de Hollande qu’il incarne le docteur innocent...
Mais sans conteste Jean de Brno personnifie le docteur sadien – si l’on
m’autorise l’anachronisme! Car il formule jusqu’aux dernières extrémités
les conséquences d’un panthéisme naturaliste et, de fait, matérialiste...
Jean et Albert de Brno, son frère, ont vécu vingt années dans un groupe
de pauvreté volontaire à Cologne et huit ans dans la Liberté de l’Esprit.
Inquiété par le pouvoir ecclésiastique, Jean abjure puis rejoint les
dominicains et, avec eux dont c’est la spécialité, il collabore à la
persécution de ses anciens compagnons libertins. A ce prix il échappe au
bûcher. L'Histoire conserve de lui un genre de confession dans laquelle il
donne les détails sur la doctrine du Libre-Esprit.
On y découvre la thèse d’un panthéisme radical et d’une exploitation
jusqu’au-boutiste des conséquences de cette option métaphysique : un
être au monde amoral – plus qu’immoral – dont le comportement, la
pensée et l’action fonctionnent par-delà le bien et le mal. Jean de Brno –
Brünn jadis, une ville de Tchéquie aujourd’hui – pose les bases d’un
solipsisme ontologique, d’un nihilisme intégral et d’une temporalité
écrite sous le signe absolu de l’innocence qui s’entend chez Sade ou
Stirner, les radicaux de la pensée hédoniste...

Tradition du Libre-Esprit. Comment doit-on s’y prendre pour vivre


dans le Libre-Esprit? Jean de Brno donne le mode d’emploi. D’abord
vendre tous ses biens, se défaire de toute attache matérielle, y compris sa
femme – intégrée dans les biens... Une précision tout de même : si l’on
s’entend bien avec elle, l’intérêt nous contraint à ne pas nous en séparer.
Mais l’intérêt seulement. Ce détachement s’accompagne d’une
distribution de ses richesses aux pauvres. Le dépouillement se justifie
quand il est total.
L'état de dénuement rapproche de la perfection. On parfait cet état en
se moquant des prêtres, du clergé et des diktats de l’Eglise. Ne plus avoir
libère l’être et le coefficiente d’un degré de spiritualité supérieur à la
normale. La pauvreté volontaire commune aux disciples de François
d’Assise et aux mendiants volontaires définit d’une certaine manière
cette époque du Moyen Age. La naissance du capitalisme dans les limbes,
l’explosion des richesses privées, les existences dispendieuses de
membres du clergé, de commerçants et de propriétaires, la montée en
puissance de l’argent qui règle l’ensemble des problèmes, produisent
cette réaction parmi les exclus de la machine sociale et économique.
L'impétrant doit solliciter son admission auprès d’un collège de
sectateurs du Libre-Esprit. Preuve que personne n’y décide
souverainement et que seule la majorité décide. Autogestion et
communalisme libertaire... Un couple se constitue alors, qui suppose une
relation de maître à disciple. On apprend de l’autre en se conformant à
ses actions : faire ce qu’il fait, dire ce qu’il dit, l’accompagner en tout et
pour tout. Habillé d’une tunique rapiécée, la tête dissimulée sous le
capuchon, la mendicité est l’activité quotidienne.
Au prix de cette ascèse, la liberté devient intégrale : manger et boire
quand on le désire; avoir des relations sexuelles lorsqu’on l’entend; la
charcuterie, le vin et les femmes se pratiquent indifféremment pendant
l’office ou en dehors. Si le besoin de dormir se fait sentir, on dort, peu
importent l’endroit, les circonstances, les occasions...
Pour éviter les ennuis, la persécution, le bûcher, la prison, les sectaires
pratiquent en catimini. Comme certains gnostiques de l’Antiquité au Bas-
Empire. Les Frères et Sœurs du Libre-Esprit disposent d’un code érotique
qui signifie discrètement la possibilité d’un contrat hédoniste. La Sœur
pose un doigt sur le nez du Frère? Elle l’invite à pénétrer dans sa maison.
Elle se touche la tête? Le Frère entre dans la chambre et prépare le lit.
Idem avec la poitrine? Il monte dans le lit et prodigue les premières
caresses. Pour la suite, plus besoin de signes... Dans ce jeu amoureux,
l’initiative vient de la femme, ce qui témoigne d’un genre de courtoisie
libertine dans laquelle on ne demande pas au beau sexe de jouer un rôle
secondaire et passif comme dans le Moyen Age chrétien – misogyne,
phallocrate et violent pour leur corps. Bien sûr, on ne se confesse pas de
ces pratiques puisqu’elles ne sont pas fautives. Le remords est banni – il
n’a de toute façon aucune raison d’être...

L'assassinat, l'un des beaux-arts... Jusqu'ici, rien que de très normal : le


tout-venant du Libre-Esprit. Grandes lignes, thèses habituelles, doctrine
classique. Mais Jean de Brno pousse le bouchon plus loin. On ne sait s’il
est animé d’un désir de formuler des idées de la raison excessives, afin de
convaincre du bien-fondé de toute action légitimée et justifiée par la
grâce; ou si, comme tous les renégats en situation de parjure, il en rajoute
sur le compte de sa secte pour mieux (faire) croire qu’il vient de loin, sa
trahison paraissant d’autant plus méritoire...
A quoi ressemblent donc ces excès? L'éloge du vol par exemple – déjà
potentiellement légitimé, comme le reste d’ailleurs, chez les autres
acteurs du Libre-Esprit. Exemple : on trouve de l’argent par terre, il nous
appartient; le propriétaire se fait connaître, on a le droit de ne pas le lui
rendre; il persiste, demande, exige, on peut lui résister par tous les
moyens; il récrimine, allons jusqu’aux insultes, voire aux coups; il ne
lâche pas prise, le meurtre est légitime. La grâce, toujours la grâce... Au
regard du mouvement panthéiste des choses, la charité vaut le crime, car
tout se passe par-delà le bien et le mal.
Autre cas de figure : la sexualité qui implique au moins un membre du
Libre-Esprit est absolument libre et sans culpabilité. Débouche-t-elle sur
la conception d’un enfant? On peut le supprimer à la naissance... La
pauvreté justifie l’infanticide qui n’est pas plus un péché que de garder
l’enfant pour l’élever... Nul besoin de s’en ouvrir aux prêtres, de se
confesser ou d’éprouver des remords. La liberté parfaite ne rencontre
aucun obstacle que la puissance individuelle ne puisse dépasser.
L'affirmation intégrale de soi manifeste la liberté intégrale, qui est aussi
le pouvoir total de Dieu. Jean de Brno pousse à leur maximum les
conséquences éthiques d’un panthéisme intégral. Pas de Dieu séparé, pas
de morale inférieure ou supérieure à une autre, pas de bien distinct du
mal, donc pas d’instance régulatrice transcendante, pas de juge, pas de
culpabilité, tout ce qui advient s’écrit selon le pur règne de la nécessité.
Pas de liberté, pas de libre arbitre, pas de choix, pas de responsabilité, pas
de faute ou de culpabilité.
Ce qui advient ne peut pas ne pas advenir et procède d’une logique
aveugle : elle régit le mouvement des astres et celui des hommes; elle
décide du tropisme des plantes et des paroles humaines; elle suppose
qu’en dehors de la nature, du réel, de ce qui est, rien n’existe, de sorte
que « Dieu » nomme l’ensemble de l’univers visible et invisible, connu et
inconnu. La conservation du nom de « Dieu », son usage à ces fins
nihilistes, installent dans une perspective où tout se vaut parce que rien
ne vaut. Le Dieu quelque part – théiste ou déiste – qui juge rend la vie
impossible par la castration, l’interdit, la loi partout présents; le Dieu
nulle part, donc partout – panthéiste –, produit le même type d’effet mais
en vertu d’autres attendus : sous son régime ontologique, l’invivable sévit
faute de principes et de lois à même de déterminer les règles du jeu pour
construire le vivable... Le Libre-Esprit fournit une aporie résolue par
Spinoza – bon et mauvais par-delà bien et mal – mais réactualisée par
l’hédonisme féodal du marquis de Sade...
XIV
HEILWIGE DE BRATISLAVA

et « l’esprit subtil »

Béguines libertines. Les communautés de bégards et béguines voient le


jour au début du XIIe siècle. L'étymologie de Littré renvoie à « prier,
mendier » – l’activité principale et originaire de ces communautés.
D’autres à une homophonie avec les albigeois. Rien de certain de ce
côté... Si l’origine du mot paraît incertaine, la chose, elle, désigne une
communauté d’hommes – pour les bégards – ou de femmes – les
béguines – rassemblés par un désir de pauvreté volontaire pratiquée dans
des groupes laïcs bien que partiellement chrétiens. La floraison de
béguinages dans les Pays-Bas où la richesse de quelques-uns produit la
pauvreté de tous les autres, manifeste le recours aux solutions
contractuelles déjà célébrées par les épicuriens.
Ces communautés recueillent les mendiants, les déshérités, les
chômeurs, les victimes du système dur avec les pauvres. La volonté de
pratiquer la charité se double dans les premiers temps d’une volonté
d’évangéliser et de catéchiser. Des illettrés démunis y côtoient des veuves
ou des riches tentés par la vie de pauvreté volontaire. Dans les villes, ces
associations connaissent un succès considérable. Mille personnes à Paris
en 1250, autant à Cambrai, le double à Cologne...
Les évêques s’occupent de ces béguinages. Ils gardent un œil
scrupuleux sur ces groupes que ne lie aucun vœu de chasteté ou
d’obéissance à un ordre monastique. Les gens d’Eglise n’aiment pas
beaucoup que, dans les béguinages, on accueille les personnes modestes
dans les jardins pour y enterrer leurs dépouilles. Car le prix de
l’inhumation leur échappe, ce qui finit par représenter des sommes
considérables. Le commerce des morts, le goût des cadavres et la passion
pour l’argent qu’entretient l’Eglise catholique et romaine, font qu’elle
trouve dans la pratique charitable et gratuite des bégards matière à
ressentiment et animosité. Pour le moins...
D’autant que, oisifs, pauvres, en groupe, les deux sexes mélangés
vingt-quatre heures sur vingt-quatre, sans la loi religieuse au-dessus de
leurs têtes pour leur interdire le libre usage d’eux-mêmes et plus
particulièrement de leurs corps, des pratiques libertines apparaissent et
commencent à faire jaser. Le Libre-Esprit sévit dans nombre de
communautés et, sur le principe d’un salut assuré par la pauvreté
volontaire, il invite à vivre sa vie sur terre et à créer dès à présent les
conditions d’une existence joyeuse, ludique et libérée des entraves.

L'esprit subtil après l’ascèse. L'une de ces communautés néerlandaises


du XIVe siècle se nomme l’Union des Filles d’Udillynde. Parmi les
Sœurs et Frères du béguinage de Schweidnitz, Heilwige de Bratislava.
Accusées par les dominicains de pratiquer selon le Libre-Esprit, une
poignée d’entre elles rend des comptes à l’inquisiteur assisté de dix clercs
après avoir été dénoncées par seize des leurs. L'entretien a lieu dans le
réfectoire. Les minutes subsistent, elles permettent d’accéder aux motifs
de la condamnation. Elles préfèrent le livre de la vie – disent-elles – aux
peaux de vaches sur lesquelles sont consignées les Ecritures.
Les béguines pratiquent l’ascèse et la mortification. La pauvreté
également. Elles troquent leurs vêtements pour des guenilles. Elles se
frappent jusqu’au sang avec des fouets dont les lanières en cuir se
terminent par des clous. Chacune leur tour, elles s’allongent sur le seuil
de leur chambre pour que les autres les foulent et les humilient. Elles se
privent de nourriture, d’eau et de sommeil. Ces méthodes ouvrent la voie
à un état de perfection dans lequel tout devient possible puisque effectué
dans la logique de la pureté réalisée.
Jouissance dans la souffrance, masochisme, diraient les
psychanalystes. Négativité nécessaire à l’épiphanie d’une positivité,
expliqueraient les dialecticiens frottés de théologie. Conservation et
dépassement du christianisme, qui invite à détester le corps, certes, mais
propose de rester à cet état de haine sans déboucher sur la clairière d’une
jouissance possible, d’une joie légitime, d’une béatitude pensable.
L'ascétisme se révèle moins une fin qu’un moyen – presque celui de la
transe chamanique... – à même de révéler une stase – voire une ex-stase...
Ensuite, en proportion de leur descente au plus bas, les bégardes du
Libre-Esprit montent très haut. Plus elles goûtent la haine de soi, plus
elles sont à même de connaître la jouissance de soi. Et l’impunité. Car
cette préparation ascétique transfigure la chair en cire vierge dans
laquelle peuvent s’inscrire toutes les jouissances possibles et
imaginables. Elles ont eu faim, soif, froid? Leur liberté de manger, boire
et se vêtir avec des habits magnifiques devient sans limite. Elles ont
souffert, répandu le sang? Leur droit au plaisir s’en trouve désormais
absolu.
Bien sûr, la pure et simple satisfaction ne suffit pas. L'excès donne la
mesure : manger, certes, mais de la viande à Pâques, c’est mieux; boire,
évidemment, mais de l’alcool, en excès; coucher, bien sûr, mais avec qui
elles veulent, quand elles veulent, le nombre des combinaisons – et leurs
qualités – comptant pour rien : avec des bégards, avec des femmes, avec
des gens de l’extérieur, en ayant recours aux voies naturelles ou à celles
de Sodome, oui, mais pendant les offices, le sermon même, car le plaisir
s’en trouve décuplé... Ainsi l’esprit subtil, rompu par l’ascèse, génère la
perfection, puis laisse loin derrière lui l’esprit grossier dans lequel la
plupart croupissent.
XV
JOHANNES HARTMANN
D’AMTMANSTETT

et « la vraie béatitude »

L'innocence du devenir. Connu sous le nom de Jean le Tisserand, cet


adepte du Libre-Esprit comparaît devant l’inquisiteur le 26 décembre
1367 à Erfurt. On ignore les détails, mais cette rencontre avec le
pourvoyeur de bûchers nommé par le pape Urbain V ami de l’Empereur
vaut au philosophe libertin quelque temps plus tard de périr dans les
flammes pour ses idées, peut-être à cause d’un nouveau procès. Un de
plus. Une quarantaine d’autres accompagnent Jean le Tisserand devant la
barre. Le texte de l’interrogatoire subsiste intégralement.
Le panthéisme hédoniste des sectateurs du Libre-Esprit suppose ce que
Nietzsche appelle plus tard l’innocence du devenir : comment en effet
imaginer que la nécessité triomphe partout et que l’on puisse être tenu
pour coupable de ce qu’elle décide en nous prenant en otage? Le
christianisme officiel part du principe que, pour punir et asseoir ses pleins
pouvoirs sur le corps, il doit inventer une machine à fabriquer de la
culpabilité : d’où l’invention du péché originel, cette faute transmise de
génération en génération – par l’acte sexuel, dit explicitement saint
Augustin –, d’où le postulat de la liberté, de la possibilité d’un choix,
d’où l’existence d’un Dieu qui crée l’homme libre, mais lui interdit
l’usage de sa libertélibre – disons-le dans les termes de Rimbaud...
Ainsi doté du libre arbitre, l’homme choisit de faire le mal quand il
pourrait préférer le bien. Coupable d’une faute qu’il pouvait ne pas
commettre, il est redevable d’une expiation. La punition? Travailler,
connaître la honte, enfanter dans la douleur pour les femmes, mourir,
souffrir et transmettre cette malédiction jusqu’à la fin de l’humanité. Dès
lors la vie sur terre offre une occasion d’expier. La souffrance devient
nécessaire, la peine aussi, puisqu’il faut se racheter, même si le Christ
affirme être mort pour racheter toutes les fautes de l’humanité et pour
toujours.
Le panthéisme pulvérise ces fictions. Dieu existe, certes, – le Moyen
Age ne parvient pas à la négation pure et simple de la divinité – mais il
cesse d’être personnel, anthropomorphe, vengeur, séparé du monde et des
hommes : il coïncide avec le réel et les humains. Nul bien nul mal, pas de
remords, pas de crainte ou d’angoisse. La vie existe le temps du trajet
terrestre, la mort n’ouvre pas sur un autre monde où il faudrait rendre des
comptes. L'invention du Purgatoire au XIIe siècle correspond à ce besoin
de l’Eglise officielle d’ajouter de la négativité à la négativité et de
culpabiliser encore et toujours : ce lieu intermède oblige à des prières,
des actions de grâces, il contraint les survivants à éprouver de la
culpabilité pour les défunts.
Jean le Tisserand et les autres sectateurs du Libre-Esprit balaient ces
billevesées. Lorsque le dominicain inquisiteur flanqué de notaires (!)
questionne l’accusé, il lui demande en quoi consiste le Libre-Esprit.
Réponse : en la fin du remords. Autrement dit : en l’abolition du péché et
de toute possibilité du péché. Le devenir impeccable, l’identification,
voire l’identité avec Dieu. Le Parfait peut légitimement entreprendre tout
ce qui assure son plaisir, affirme Jean devant les gens d’Eglise acoquinés
aux gens d’argent...

De nouveaux sadiens. A la manière de Jean de Brno qui pose les bases


d’une pensée que Sade défend en fin de période féodale, Jean le
Tisserand et les siens reprennent cette idée que tout est légitime dans
cette quête de la satisfaction radicale de ses désirs. Le crime? Oui. Le
meurtre? Bien sûr. Le vol? Certainement. Ce qui se met en travers de la
volonté de jouissance mérite une débauche des moyens pour le détruire.
Et sans aucun souci de ce qui peut relever de la morale, une règle du jeu
tout juste bonne pour les imparfaits, les ignorants du fonctionnement de
l’humanité, mieux : du fonctionnement de l’univers. Le vouloir de Dieu
est en tout, il est tout. Le Libre-Esprit invite à adhérer à ce grand
mouvement du monde. Un genre d’amor fati avant l’heure et avant la
lettre : apprendre à aimer son destin, quels qu’en soient les formes et les
modes d’apparition.
En matière de sexualité, toute licence est bienvenue. Pas seulement ce
que l’Eglise condamne – trop désirer sa femme légitime définit l’adultère
chez Alain de Lille ! – mais au-delà : ainsi s’accoupler à sa mère ou à sa
sœur, sur un autel de préférence... Sade reprend lui aussi ces arguments.
Jean le Tisserand ajoute même que les relations sexuelles accroissent la
chasteté, mieux : que l’union avec un partisan du Libre-Esprit restaure la
virginité! L'exercice de cette ascèse hédoniste confère le bonheur et
transforme en Bienheureux...
XVI
WILLEM VAN HILDERVISSEM DE
MALINES

et « le plaisir du paradis »

Eros et Thanatos dans le siècle. Willem van Hildervissem officie au


Libre-Esprit de Bruxelles, dans une communauté appelée les Hommes de
l’Intelligence. Bien que lecteur en Ecritures saintes chez les carmélites, il
se voit demander des comptes par l’inquisiteur. A l’évidence, son
enseignement et ses pratiques justifient que le catholicisme l’inquiète.
Nous sommes en 1411 – Jeanne d’Arc attend son heure dans le ventre de
sa mère. L'accusé abjure et évite le bûcher. On le condamne à la prison,
puis à la réclusion dans un monastère de son ordre.
Le carmélite hétérodoxe défend une position radicalement hédoniste
puisqu’il affirme que la vie est suffisamment une vallée de larmes pour
qu’on n’ait pas besoin d’ajouter à la négativité. De fait, le spectacle du
monde en ces temps sombres convainc de la pertinence d’une pareille
thèse : la peste vient d’emporter des millions de personnes – un tiers de la
population; la guerre de Cent Ans sévit depuis plus de soixante-dix
années, générant les pillages, les destructions massives de villages, de
récoltes et de régions, les viols, saignant à blanc les populations civiles;
les famines apparaissent, conséquence de toutes ces catastrophes.
Pourquoi dès lors ajouter à cela macérations, souffrances, expiations et
célébration de la pulsion de mort?
La proximité quotidienne des cadavres exposés au soleil, aux animaux
errants, leur pourriture de charognes sans sépultures, la quantité
incroyable et interminable d’enterrements bâclés dans des fosses
communes, la crainte des brutalités et violences de la soldatesque, le joug
féodal, la peur du lendemain, l’incertitude de survivre au manque de
nourriture, aux épidémies, à la maladie, appellent à une compensation du
côté de la pulsion de vie et de sa débauche. De manière réactive, tant de
parfums de mort sollicite désir d’épuiser la vie tant qu’elle est là, y
compris sur le terrain sexuel.

Un tantrisme belge. Willem van Hildervissem procède de ce versant-là


du Moyen Age : célébrer la pulsion de vie, vanter les mérites de l’amour
contre l’ascétisme, construire le paradis sur terre. Notamment en usant du
corps comme d’un ami – jamais en ennemi. La relation sexuelle s’appelle
le Plaisir du paradis. Elle se nomme aussi acclivité, un néologisme qui
permet aux partisans du Libre-Esprit de parler à mots couverts pour
garantir leur tranquillité, voire leur sécurité. L'idée? Toute pratique
sexuelle crée une ascension, la seule qui vaille la peine et mérite qu’on
s’en occupe.
En lisant entre les lignes du document qui rapporte son procès, il
semble que Willem pratiquait une sexualité sans émission de sperme – à
la manière d’Adam au paradis! Autant dire un genre de tantrisme belge
qui, comme l’autre – celui des origines... – suppose des techniques de
respiration, une scénographie d’enchaînements de jeux et postures
sexuelles, des pratiques de compression du sexe masculin à sa base, près
du rectum, pour disposer du plaisir de l’orgasme sans risquer
l’inconvénient de la procréation.
Dans une époque où la femme passe pour un réceptacle d’excréments
– Georges Duby écrit sur ce sujet des pages définitives dans Dames du
XII e siècle. Eve et les prêtres –, la fautive pécheresse à qui l’on doit tous
les malheurs de la planète, la tentatrice qui pervertit le monde en
impliquant le premier homme dans le péché de chair, la sorcière capable
des pires transactions avec Satan, l’incarnation du mal qui copule avec le
Diable, le Libre-Esprit pratique une érotique féministe dans laquelle le
souci de la femme et de son plaisir sans danger d’enfanter prend une
place cardinale. Une antithèse radicale aux positions officielles de
l’Eglise...
XVII
ÉLOI DE PRUYSTINCK

et « la manière épicurienne »

Réforme contre Révolution. Gnostiques et partisans du Libre-Esprit


jouent avec les Ecritures, les interprètent, prélèvent ce qui, dans le corpus
de la Bible, justifie leur vision du monde – on l’a vu. Eloi de Pruystinck
insiste sur le fait que, dans les livres retenus par l’Eglise pour fabriquer
un canon à peu près cohérent, il subsiste tout de même des
contradictions. L'exégèse, évidemment, l’Eglise n’aime guère... La
Genèse le dit, l’obéissance aux articles de foi vaut mille fois mieux que le
désir de goûter au fruit de l’arbre de la connaissance. Ce que refusent les
libertins, déterminés à savoir plutôt qu’à se soumettre aux prescriptions
de l’Eglise.
Le Libre-Esprit vit ses dernières années au XVIe siècle. Eloi le
Couvreur – d'ardoises – d'Anvers, rencontre Luther pour une
confrontation de leurs options mutuelles. Le prêtre excommunié devenu
le créateur de la Réforme a écrit ses thèses essentielles. De la liberté du
chrétien date de 1521, ses Thèses sur l’indulgence de 1517. Certes il se
rebelle contre le Vatican, le pape, le chantier de la basilique Saint-Pierre
et l’argent drainé par les indulgences pour financer le projet architectural
pharaonique, mais il ne souscrit pas pour autant au Libre-Esprit...
Eloi soumet ses thèses à Luther : chaque homme dispose du Saint-
Esprit que définit très exactement sa raison; chacun jouira de la vie
éternelle indépendamment de ses comportements, la grâce suffit; ni
l’enfer ni la damnation n’existent; la justice et la miséricorde de Dieu
triomphent immanquablement; la chair périt, certes, mais l’âme dure
éternellement en Dieu; la religion catholique enseigne des fictions et des
fariboles, les Ecritures pullulent d’imprécisions, d’inexactitudes,
d’erreurs; la lettre compte moins que l’interprétation dont chaque
membre du Libre-Esprit peut s’autoriser. Luther n’est pas convaincu...
Trop révolutionnaire. (Entre parenthèses, je formule l’idée que nombre
des thèses de Nietzsche sur le panthéisme de la force – nommée par lui
volonté de puissance –, le triomphe intégral de la nécessité, l’inexistence
du libre arbitre, l’inscription de toute réalité par-delà le bien et le mal,
donc, de manière induite, l’innocence du devenir, la récusation des
arrière-mondes et l’invite au sens de la terre, à l’immanence donc, ainsi
que nombre d’autres positions philosophiques, peuvent procéder du
Libre-Esprit. Non pas que l’auteur du Gai Savoir ait eu directement accès
aux auteurs et aux thèses, ce qui paraît très improbable, mais il a pu
prendre connaissance de ces doctrines par ce que Luther en dit en
ferraillant contre elles dans les textes dispersés, mais nombreux, de son
œuvre complète. Une piste...)

L'impératif catégorique hédoniste . D’une manière presque ironique,


Eloi formule l’impératif catégorique hédoniste en parodiant saint Paul.
On connaît l’enseignement de l’hystérique de Tarse : ne pas faire à autrui
ce que l’on ne voudrait pas qu’il nous fasse. Cette morale négative
prescrit un évitement. Le philosophe couvreur va au-delà et affirme, dans
une phrase considérable, qu’il s’agit désormais, dans le Libre-Esprit et
au-delà, de considérer comme l’impératif catégorique hédoniste : faire à
autrui ce que l’on voudrait qu’il nous fasse. Révolution radicale...
Avec une pareille invite, l’hédonisme et la logique contractuelle qu’ils
supposent, trouvent leurs lettres de noblesse. Sauf délinquance
relationnelle d’un individu qui pose comme désirable la pulsion de mort
– et nie par là même toute possibilité d’intersubjectivité –, chacun veut
jouir et ne pas souffrir. Conséquemment, en faisant à autrui ce qu’il
aimerait pour lui-même, il fait jouir et il évite de faire souffrir. Un cran
au-dessus de la morale négative de Paul, Eloi fourbit les armes d’une
authentique éthique jubilatoire.
En 1526, Eloi est arrêté avec neuf de ses amis. Sa réputation est
considérable, les loïstes, ses disciples, se comptent par milliers. On lui
reproche de lire des livres interdits et d’enseigner des doctrines
hérétiques. Hostile au martyre, dont il ne voit ni l’utilité ni le profit, il se
rétracte. Bon rhéteur, habile dialecticien, il obtient le minimum : il est
condamné à arborer à l’extérieur un signe qui le désigne comme
hérétique. Il persiste pourtant à enseigner dans la discrétion. Pas assez,
probablement, puisque l’année 1544, on l’arrête, le torture et le brûle. Il
était pourtant prêt à se rétracter une seconde fois! Une victime de plus
dans le rang des philosophes libres assassinés par le christianisme...
XVIII
QUINTIN THIERRY

et « la liberté de la chair »

L'esprit contre la lettre. Nous voici pleinement dans le siècle de


Rabelais et de Montaigne. Le Libre-Esprit brûle de ses derniers feux. De
la même manière qu’il procède du gnosticisme, lui-même opposant au
christianisme officiel, ce mouvement libertin ne meurt pas, il se
transforme. Ses métamorphoses produisent, entre autres avatars, le
libertinage érudit du XVIIe siècle, lui-même générateur de tempêtes
intellectuelles à venir – autant d’occasions de saper le christianisme.
Pour l’heure, Quintin Thierry voyage : Poitou, Limousin, on le voit à
Paris, il enseigne à Anvers, mais aussi Valenciennes, Tournai et d’autres
villes de la région. Cet homme qui parle aux déshérités et remporte leurs
suffrages, raconte la liberté de l’esprit aux paysans dans les campagnes,
ne sait lui-même ni lire ni écrire... D’où son usage particulièrement
intéressé de saint Paul à qui il donne raison de croire que la lettre tue et
l’esprit vivifie!
Puisque Dieu donne aux hommes la possibilité de vivre dans le plaisir,
qu’est-ce qui justifie qu’on y renonce? Quelle étrange perversion? Sinon
une singulière haine de soi, une pulsion de mort retournée contre sa
propre personne... A la manière d’Eloi le Couvreur qui entreprend Luther,
Quintin Thierry rencontre Calvin, cet autre amateur d’idéal ascétique. Le
réformateur qui envoie Michel Servet au bûcher écrit un libelle, Contre la
secte fantastique des libertins spirituels (1545), dans lequel
vraisemblablement on trouve un écho des échanges de Quintin et autres
partisans du Libre-Esprit avec Calvin...
Auteur d’un catéchisme, persécuté en son temps, jadis à l’origine d’un
travail sur la clémence, Calvin ne s’embarrasse pas de l’amour du
prochain. Quand il parle du penseur libertin, il dit : « cette grosse touasse
de Quintin »... L'homme du Libre-Esprit fait l'éloge de la communauté
des femmes et des biens, il transforme les relations sexuelles en mariage
spirituel, il prêche la charité et joint le geste à la parole en prêtant sa
femme. Quand dans une rue on le trouve en compagnie d’un cadavre, il
dit être l’auteur du crime parce que tout est dans tout, que Dieu veut et
fait tout, que lui Quintin obéit à cette loi et que, donc, il est redevable du
mort, dans le caniveau comme du reste. A mort, disent catholiques et
protestants faisant cause commune pour le pire – et depuis les premières
heures : Quintin et trois de ses amis se font trancher la tête. Le combat
continue...
TROISIÈME TEMPS
Le christianisme épicurien
1
Mais où sont passés les épicuriens ? Pendant plus de dix siècles, le
rouleau compresseur chrétien n’épargne personne. La loi le soutient, la
police, l’armée, la force publique, l’idéologie paulinienne dominent et
triomphent sans partage, ne tolérant aucune déviance. L'orthodoxie
catholique, apostolique et romaine se constitue en détruisant même les
idées chrétiennes si elles ne servent pas l’Etat policier au pied de la lettre.
Mais paradoxalement, la résistance au christianisme est souvent...
chrétienne.
Ainsi, les gnostiques et les Frères et Sœurs du Libre-Esprit ne nient pas
Dieu, ni même l’existence du Christ. Ils se contentent de déchiffrer
autrement les textes que les autorités du Vatican obligent à lire d’une
manière univoque. A partir de prémisses extraites des Ecritures saintes,
dont celles de ce cher Paul de Tarse, les Simon, Basilide, Bentivenga de
Gubbio et leurs semblables concluent à d’autres conséquences éthiques
que celles des Pères de l’Eglise ou des philosophes compagnons de route
de l’Eglise officielle. La Bible est une auberge espagnole...
La destruction des bibliothèques, la fragilité matérielle des manuscrits,
la persécution des penseurs païens, l’interdiction des écoles
philosophiques, la domination radicale du christianisme sur le terrain
mental, spirituel et idéologique empêchent l’émergence de tout autre
mode de pensée. Comment dès lors imaginer que puissent subsister les
enseignements des sagesses antiques alternatives? Un Cynosarge ou un
Jardin en plein cœur de la chrétienté médiévale ? Une folie... Pas
question que les abdéritains, les cyniques, les cyrénaïques ou les
épicuriens puissent exister, même discrètement.
Le Grand Système du monde de Démocrite ou son livre Sur le bien-
être ? Disparus... Les dix tomes de l’œuvre d’Antisthène, dont Sur le
plaisir? Introuvables. Le Traitéd’éthique de Diogène ? Volatilisé... Le
dialogue Sur la vertu d’Aristippe de Cyrène? Pulvérisé... Les trois cents
livres écrits par Epicure? Rien n’a subsisté. Même chose pour les pages
de Métrodore l’épicurien intitulées Sur l’acheminement vers la sagesse...
Idem avec Philodème de Gadara ou Diogène d’Œnanda. Sans parler de
philosophes de moindre importance dont le nom a été effacé de la surface
de la terre. Le christianisme a jeté dans un brasier réel et symbolique une
bibliothèque alternative forte de milliers de volumes essentiels. Haine de
l’intelligence encore et toujours...
Epicure a écrit sur tous les sujets : la nature, les atomes et le vide, bien
sûr, mais aussi les choix, les refus, les fins et les critères, ou bien la
sainteté, les dieux, l’amour et l’action juste, ou encore les simulacres et
les images, la musique et la justice, la royauté également, ailleurs la
vision, le toucher. Le système épicurien ne laisse rien de côté : physique,
éthique, religion, épistémologie, esthétique, politique, la vision du monde
proposée par le philosophe du Jardin offre une alternative intégrale aux
pensées spiritualistes, idéalistes et dualistes qui triomphent avec le
christianisme.
On comprend que la doctrine d’Epicure devienne l’emblème de ce
qu’il faut détester : l’hédonisme, le matérialisme, l’irréligion. On saisit
aussi pourquoi le corpus épicurien fournit un vivier d’idées utiles pour
combattre l’idéologie dominante. Le christianisme célèbre la pulsion de
mort, la vérité des arrière-mondes, le mépris de la chair, la passion
doloriste, la crainte des châtiments, la catastrophe du péché originel?
Epicure enseigne très exactement le contraire : l’amour de la vie,
l’excellence de l’ici-bas, l’enracinement de la sagesse dans le corps, le
goût pour les plaisirs, l’inexistence de dieux vengeurs, l’absence de
culpabilité... De quoi vraiment fâcher l’Eglise !
Comme toujours avec les penseurs alternatifs victimes de cette
destruction systématique et programmée, ce qui subsiste d’Epicure on le
doit aux critiques de ses adversaires qui le citent au cours de
démonstrations à charge... Cicéron et Plutarque, la plupart du temps.
Mais on dispose également du magnifique ouvrage de Diogène Laërce,
Vies, doctrines et sentences des philosophes illustres, riche des trois
Lettres – à Hérodote, Pythoclès et Ménécée –, et des Maximes capitales
(les Sentences vaticanes apparaissent beaucoup plus tard). Et l’histoire de
l’épicurisme après le christianisme se confond en partie avec l’histoire de
cette œuvre : du VIe au XIVe siècle, des manuscrits circulent et
connaissent toutes les aventures imaginables. Mais grâce à ces copies, le
travail d’Epicure ne meurt pas, protégé des regards inquisiteurs par la
quantité considérable de pages de cet ouvrage.
L'invention de l’imprimerie modifie considérablement la donne. Vers
1450, le perfectionnement de la technique de Gutenberg permet la
multiplication, donc la diffusion de cette œuvre. En 1472 paraît la
première traduction latine de Diogène Laërce. L'édition princeps établie
par Frobénius à Bâle date de 1533. Lucrèce survit grâce à des manuscrits
copiés en Gaule ou en Irlande, puis en Italie où Poggio Bracciolini le
découvre en 1417. A l’évidence la rareté des sources rend la diffusion de
la pensée épicurienne très improbable. D’ailleurs, si par miracle ces
œuvres avaient échappé à la destruction, leur contenu aurait été trop
dangereux pour une transmission à découvert.
2
L'épithète infamante. Le terme « épicurien » sert à flétrir, insulter,
déconsidérer. Depuis les pourceaux contemporains d’Horace, et du vivant
même d’Epicure, le Jardin passe pour un lieu de perdition, un lupanar, un
bouge, une taverne où règnent la luxure et l’immoralité. Diogène Laërce
rapporte les malveillances colportées sur le compte du philosophe :
grossier, vulgaire, glouton, buveur, cupide, souteneur, malhonnête, voleur
d’idées, libidinal, prostituant son frère, etc. Cette caricature traverse les
siècles, elle sert à discréditer l’œuvre et la pensée. Quand, à Athènes,
Paul rencontre des philosophes qui se moquent de lui en écoutant son
prêche sur la résurrection de la chair, il s’agit de stoïciens – et
d’épicuriens...
Le Talmud, on ne s’en étonnera donc pas, utilise le terme pour
réactiver l’habituelle déconsidération. Les rabbins s’en servent pour
attaquer les Sadducéens, moins débauchés comme on le leur reproche
que sectateurs du groupe rival des Pharisiens. Leur tort? Ils pensent l’âme
mortelle et la résurrection des corps une fadaise. Pour cette raison, et
parce qu’ils se méfient des mouvements messianiques, les Sadducéens
subissent les attaques des Pharisiens dont la piété et la vertu passent
proverbialement pour ne pas être bien réelles! L'hôpital pharisien qui se
moque de la Charité sadducéenne...
Michna et Guemara – les deux parties constitutives du Talmud, l’une
palestinienne et rédigée en hébreu, l’autre écrite en araméen, la langue
parlée en Babylonie – entretiennent d’un personnage qui nie non pas
l’existence d’un Créateur mais son implication dans le détail et le
quotidien du monde. Son nom? L'Apikoros – l’Epicurien... Les rabbins
considèrent comme athée quiconque affirme l’inexistence d’un juge,
donc l’impossibilité d’un jugement. A terme, en conséquence, le
caractère fallacieux de la religion. A l’évidence, la négation de la
Providence – et non celle de puissances démiurgiques – relève bien de
l’épicurisme orthodoxe...
L'usage du mot dans la patrologie grecque et latine discrédite un
homme ou une pensée. Ainsi les gnostiques Simon et Carpocrate dans
Contre les hérésies, d’Irénée de Lyon. Ou Tertullien qui, dans Le Mariage
unique, rapproche lui aussi sadducéens et épicuriens. Parfois certains
reconnaissent la vertu d’Epicure et sa vie sobre, austère, droite, mais ils
attaquent sa conception immanente du monde. Tous les chrétiens sentent
qu’avec le philosophe du Jardin ils combattent une pensée qui met
réellement en péril leur vision du monde, donc leur pouvoir sur le monde.
Malgré la scolastique médiévale chrétienne et l’amour courtois inspiré
par le culte marial, la tradition épicurienne persiste aussi sur un terrain
moins docte, moins littéraire ou philosophique mais plus populaire : par
exemple dans les deux cent trente-huit poèmes des Carmina Burana
(entre le XIe et le XIIIe siècle) retrouvés dans une abbaye de Haute-
Bavière en 1803. D’où viennent ces textes? De jeunes « goliards » dont
l’étymologie signale, au choix, l’incarnation du diable, la gueule ou l’art
de tromper! Dans tous les cas, il s’agit de les présenter comme des
ennemis de Dieu. Loin des universités, la poésie de ces étudiants fauchés,
joyeux, libertins, bouffons, jongleurs, grands buveurs, artistes errants,
ironistes et polémiques affûtés souvent condamnés par des conciles
locaux, effleure les possibilités de l’épicurisme sur un ton plutôt
horacien, à la manière d’élégiaques romains qui auraient rencontré dans
les auberges des auteurs de chansons à boire...
Frottés de Catulle, Tibulle ou Properce, épicuriens sur le mode
campanien, ils aiment Bacchus et Vénus, mais détestent moins la religion
que l’Eglise – les prêtres et les moines, les évêques et le pape –, les
seigneurs et les riches et autres représentants de l’ordre établi. Ils vantent
les mérites de la pauvreté, du jeu – de dés –, des tavernes, de l’amitié, de
la chanson, de la versification, du printemps, des femmes, d’une sexualité
ludique, joyeuse, déculpabilisée. « Obéissons à nos désirs – c’est là un
comportement de dieux », affirme un auteur anonyme.
Epicure les inspire, la plupart l’ignorent probablement, quelques-uns
peut-être... L'Eglise les combat : elle n’aime ni leur ironie, ni leur liberté
d’esprit, pas plus leur vagabondage et leur mendicité. Au point que les
goliards disparaissent au XIIIe siècle, victimes du zèle de leurs
persécuteurs chrétiens. Le mot « goliard » sert dès lors à fustiger le
trompeur, le railleur, avant de devenir, dans le langage judiciaire,
synonyme de tenancier de maison close...
Au moment où les goliards s’effacent, Dante écrit la Divine Comédie
(entre 1307 et 1321 – l’œuvre sera publiée seulement en 1472, plus de
cent cinquante ans après la mort de Dante), dans laquelle les disciples
d’Epicure gémissent en compagnie de leur Maître dans le sixième cercle
de l'Enfer (X. 13-15). Ce cercle est le lieu le plus bas, le plus obscur, le
plus lointain du ciel, le plus puant de soufre. Là s’y trouvent les
hérétiques condamnés pour l’éternité à expier dans des tombes noyées de
flammes pour avoir nié l’immortalité de l’âme. A l’époque, un épicurien
désigne la plupart du temps un antichrétien, une personne qui ne croit pas
en Dieu, à la nature incorruptible et éternelle de l’âme, au Jugement
dernier et autres fariboles catholiques.
En malmenant le concept d’épicurien, en lui faisant dire autre chose
que son sens réel – disciple d’Epicure –, en pressentant le danger que
suppose une vision matérialiste de l’univers, les ennemis des atomistes
transforment l’épicurisme en philosophie de combat et en ennemi
privilégié. A raison, car Epicure fournit un arsenal capable de mettre à
mal le christianisme au pouvoir en offrant une métaphysique, une
éthique, une sagesse, une politique de rechange. Péchés mortels pour des
philosophes...
3
Acheminements vers la clarté. Avec la Renaissance, le latin domine
moins sûrement et le grec revient. Le grec, à savoir les auteurs grecs,
donc la philosophie grecque. Leurs traductions latines permettent de
renouer avec le continent intellectuel hellénistique et ses potentialités
païennes préchrétiennes. Certes, le retour à Platon, Homère, Thucydide,
Hérodote ne célèbre pas les retrouvailles avec Diogène ou Aristippe, mais
appréhender des œuvres non contaminées par le christianisme offre les
moyens d’une pensée alternative à la domination catholique.
Les conséquences de l’imprimerie débordent la révolution technique.
L'établissement des textes devenu monnaie courante éloigne de
l’approximation religieuse et assure la scientificité de la documentation.
L'aléatoire, le bricolage politique, la copie intellectuellement fautive
parce que idéologiquement fabriquée – à dessein ou non, l’inconscient
collectif existe aussi... – laissent place à des méthodes de critique
textuelle qui génèrent une herméneutique aux effets considérables dans
l’Histoire.
On travaille à une précision nouvelle et inconnue : l’orthographe, la
grammaire, la syntaxe, le style, la ponctuation, la prosodie importent
désormais pour établir correctement une copie destinée à la
multiplication et à la diffusion. Les érudits renaissants demandent à
l’archéologie et à l’épigraphie une aide considérable pour aborder les
œuvres en historien plus qu'en fidèle de la religion. L'histoire ancienne
découvre un autre horizon que celui des peuples de la Bible, elle révèle
d’autres mondes. Malgré le Dieu des monothéistes – pas encore contre...
–, les savants composent désormais avec tous les dieux du Panthéon grec.
La mécanique chrétienne va rouiller...
Le Livre révolutionne la pensée. Mais la forme également se modifie.
On délaisse les lourdes méthodes d’exposition scolastiques. Ouvrir la
Somme théologique de Thomas d’Aquin permet de constater combien
l’architecture carcérale de l’exposé empêche une pensée fluide : on
alourdit, on pèse, on ralentit l’intelligence; on l’emprisonne dans des
questions, des articles, des objections, des réfutations, des réponses, des
solutions; on corsète chaque développement dans une logique en trois
temps; on cite abondamment les autorités – la Bible, Aristote – pour
justifier et légitimer les assertions; on aborde des questions extravagantes
: « Y a-t-il en Dieu composition d’essence ou de nature et de sujet? » On
se demande comment « l’ange peut se mouvoir localement »... Lourd,
lourd.
La Renaissance expose autrement, de manière plus fluide, plus
élégante, plus légère, plus agréable. Si j’osais, je dirais plus hédoniste...
On découvre les Traités, les Dialogues, les Essais, les Epîtres, la Lettre, le
Discours, autant de façons d’exposer moins rebutantes qui montrent plus
et mieux le désir de transmettre, d’échanger, de partager, que la volonté
de formuler pour les disciples incapables de lire sans la férule du maître
qui verrouille l’interprétation. La forme nouvelle permet le rapport direct
au texte, sans médiation, donc sans torsion intellectuelle ni contrainte
idéologique.
Changement de forme, changement de fond également. Les questions
oiseuses, techniques, pointues, à la limite du ridicule, chères à la
scolastique, font place à des interrogations moins soucieuses du ciel que
de la terre. On réinvestit la morale, l’éthique et la politique, on s’occupe
moins de Dieu et plus des hommes. Au détail de la vie des Anges, de
Dieu, des Démons, aux mystères de la virginité de Marie ou de
l’Eucharistie se substituent d’autres sujets : Quelle place occupe l’homme
dans la nature? Quelles influences réelles, et non divines et fictives,
déterminent les hommes? D’où des interrogations sur le destin, les astres,
la fortune, le libre arbitre...
Le Moyen Age disparaît. Donc le christianisme recule. Et vice versa.
Doucement, imperceptiblement, sans brusquerie, certes. Mais sûrement.
Les lettrés qui vivent cette époque doivent le ressentir. Pas forcément le
savoir clairement et nettement, car la fin d’un monde se perçoit dans des
craquements infimes, des micro-déplacements, toute une tectonique des
plaques plus facilement repérable une fois achevée la dérive des
continents.
Le christianisme reste au pouvoir, à l’évidence, et brutalement :
comme nombre de Frères et Sœurs du Libre-Esprit, trucidés par l’Eglise,
Jules César Vanini – surnommé le « Prince des libertins » –, plus
panthéiste qu’athée, auteur de l’Amphithéâtre de la Divine Providence,
est torturé puis mis à mort à Toulouse : langue arrachée, traîné dans la rue
sur une claie, étranglé, brûlé, ses cendres éparpillées au vent pour cause
d’impiété. Il avait trente-quatre ans. Nous sommes en 1619, dix-neuf
années après le bûcher sur lequel le dominicain Giordano Bruno fut
calciné par l’Inquisition sur le Campo dei Fiori à Rome pour cause, non
pas d’athéisme, mais d’hétérodoxie. Place Saint-Pierre, on ne plaisante
pas avec l’amour du prochain...
XIX
LORENZO VALLA

et « la volupté»

Enfin Valla vint. Lorenzo Valla (Rome 1407-Rome 1457) apparaît dans
ce climat intellectuel et idéologique. L'histoire des idées mentionne son
nom avec une extrême parcimonie. Elle passe sous silence sa spécificité
de philosophe et se contente la plupart du temps de le réduire à quelques
lieux communs fabriqués à partir de la Donation de Constantin (1442) –
qui démontre que le christianisme tient son pouvoir d’un faux document
élaboré par ses soins –, ou des Disputations dialectiques (1439) et des
Elégances de la langue latine (1435-1444), qui permettent de le cantonner
dans le rôle de philologue obsédé par la restitution d’un latin pur.
En quoi consiste donc sa spécificité philosophique ? Lorenzo Valla
développe, précise, formule et propose pour la première fois un
christianisme épicurien. A priori l’expression semble un oxymore : la
doctrine du Christ paraît s’opposer historiquement et intrinsèquement à
celle d'Epicure. L'idéologie paulinienne et la philosophie du Jardin
semblent n’entretenir aucun rapport, ou alors de contradiction, de franche
opposition et d’impossible complémentarité. Et pourtant...
Pour savoir à quoi ressemble ce christianisme épicurien – une chance
manquée par l’Eglise pour sortir le christianisme de son ornière
mortifère... –, lisons Lorenzo Valla pour de bon. L'histoire de la
philosophie officielle ne lit pas, elle se contente de reprendre les
informations, souvent fautives, délivrées par les plus anciens historiens
dans la discipline. Faute de lire les textes, à cause d’une écriture
incestueuse qui reprend les fictions débitées par les précédents, on
enferme Lorenzo Valla dans les malentendus : soit on le transforme en
libertin dissimulé, en athée qui avance masqué, en cynique vulgaire ne
croyant pas en Dieu mais défendant sa position sociale auprès de son
oncle à la curie romaine; soit on en fait un chrétien un peu fantasque,
certes, mais dans le fond, apostolique et romain. Dans les deux cas on
oublie son génie propre : la proposition d’une synthèse entre les deux
écoles sœurs ennemies, au profit d’un christianisme nettoyé de ses
implications dommageables à l’exercice du pouvoir temporel.
Si l’on soigne la lecture – et pas seulement d’un livre, mais de tous –,
on saisit la cohérence de cette pensée. Sur Constantin et la volupté, sur le
libre arbitre et la langue latine, sur la dialectique et l’élégance, Lorenzo
Valla développe une pensée inhabituelle, hors des cadres dans lesquels
pense l’historiographie habituelle. D’où la fâcheuse tendance des
historiens officiels à prélever dans l’œuvre ce qui permet d’enfermer la
subtilité d’une pensée dans une boîte facile à étiqueter : le christianisme
épicurien n’entre pas dans les catégories estampillées par l’histoire des
idées, donc on tire à hue et à dia, puis on mutile sans vergogne : chrétien
pas épicurien pour les uns, épicurien pas chrétien pour les autres. Dans
les deux cas, on néglige l’originalité de l’auteur.
Habituellement et fautivement, on installe Lorenzo Valla dans la
catégorie des épicuriens version pourceaux... On obtient ce genre de
méprise en ne prélevant dans Sur le plaisir – le De voluptate – qu’un
discours sur les trois. Or le premier est stoïcien, le deuxième épicurien, le
troisième chrétien. Le tout dans l’esprit évolutif et progressif d’une
dialectique marquée par la trinité, le rythme ternaire coutumier dans la
scolastique et la rhétorique classiques. Valla se manifeste dans le
troisième moment, le deuxième propose un temps nécessaire mais pas
suffisant. J’y reviendrai dans le détail. En posant sans preuves
qu’Antonio Beccaldi – un personnage ayant vraiment existé (Palerme
1392-Naples 1471), auteur d’un livre d’épigrammes obscènes :
Hermaphrodite – fonctionne en prête-nom de Lorenzo Valla, on s’interdit
d’aborder le détail de l’œuvre et de respecter son intégrité.
Et le troisième temps chrétien ? C'est une comédie, un subterfuge, un
stratagème, une diversion, écrivent certains. Valla se cache, trahit, se
dissimule, avance masqué. Epicurien, il tâche de tromper l’ennemi en
envoyant de la fumée catholique! Libertin, écrivant entre les lignes, il
évolue ailleurs que là où il dit, et, bien sûr, il est absent du lieu où il
parle! Comment mieux mépriser un auteur, une pensée, une œuvre?
Comment mieux négliger la cohérence des agencements de plusieurs
livres dans une existence?
Lire Dialogue sur le libre arbitre (1443) suffit pour s’apercevoir que
Lorenzo Valla croit en Dieu, et précisément celui des chrétiens. Pas
question d’athéisme, de déisme, de matérialisme, d’atomisme : le
philosophe défend la religion catholique, apostolique et romaine. D’où la
nécessité d’aborder Sur le plaisir en regard de toute la production de
Valla et pas seulement à partir d’un tiers de livre.

Tempérament, fougue et caractère. On comprend mal le ton de tel ou


tel texte de Valla si, oubliant la biographie, on néglige son caractère, son
tempérament, sa fougue. Quand certains historiens voient dans le ton de
certains de ses propos une preuve de son ironie, de sa moquerie, de son
habileté à se dissimuler, ils oublient une chose : le peu que l’on sache sur
la vie de Valla révèle un personnage colérique, un nerveux, un sanguin,
un atrabilaire, un hypersensible. Dans ses Invectives, Fazio signale un
port de tête altier, un verbe rapide, une abondance de gestes, une
précipitation dans tous ses mouvements. Sa vie se passe sous le signe des
amitiés rompues et des fâcheries induites par des polémiques sur des
points de détail.
Un personnage qui apparaît ainsi dans Sur le plaisir (Fra Antonio da
Rho, son interlocuteur chrétien, un vieil ami de Milan), devient sa tête de
Turc quand, dans l’un de ses ouvrages consacré à l’imitation de
l’éloquence latine, da Rho manifeste son désaccord avec Valla sur l’usage
du pronom quisque... Pas besoin de plus pour que le philosophe monte
sur ses grands chevaux! Il se fâche également avec des théologiens et des
prédicateurs – Antonio Bitonto –, des juristes – Bartole –, des membres
de la curie, le pape – Eugène IV –, son secrétaire – Antonio Loschi –, un
bibliothécaire conseiller culturel – Panormita –, les universitaires,
l’humaniste Poggio Bracciolini, le découvreur de Lucrèce, etc. En
conséquence, il s’exile souvent, voyage beaucoup, passe de ville en ville,
risque sa peau dans des règlements de comptes, échappe de peu à des
passages à tabac! Philosophe de choc...
Valla est un guerrier, un polémiste. Il mène un combat pour la vérité et
ne ménage personne, pas même les personnages utiles pour faire carrière
à Rome. Brillant dialecticien, orateur hors pair, subtil rhéteur, bretteur
élégant, il met sa puissance de feu considérable au service de ses thèses
exposées dans la clarté. Ainsi, quand il campe un épicurien, il en donne
un portrait emblématique; lorsqu’il parle du Paradis, il ne fait pas dans la
demi-mesure et décrit la géographie céleste en militant convaincu – du
Quattrocento, rappelons-le pour ne pas perdre de vue l’épistémé du
moment... Rien chez lui ne s’apparente au libertin masqué : Valla marche
en soldat chrétien épicurien et avance à découvert.

Faux et usage de faux. Pour un individu qui avance masqué, pour un


libertin soucieux de se préserver, pour un philosophe à double entrée, un
prudent matois, Lorenzo Valla fait fort en publiant sous son nom La
Donation de Constantin, un ouvrage qui peut lui valoir directement le
billot et la hache! Pas de pseudonyme, pas d’anonymat, pas de faux
éditeur, pas d’informations erronées pour brouiller les pistes : le
philosophe, fidèle à sa méthode agonique, polémique, combative,
militante, affirme clairement que le document excipé par l’Eglise pour
légitimer et justifier son pouvoir temporel est un faux fabriqué de toutes
pièces. Et le prouve avec une méthode historique et philologique. Avec
lui, la science s’active contre la prétention de la théologie à gouverner les
hommes au nom de Dieu.
Ce livre, intitulé explicitement Discours sur la donation de Constantin,
à lui faussement attribuée et mensongère – excusez du peu... –, date de
1442 : Lorenzo Valla a trente-cinq ans. De quoi voir sa carrière fusillée
(qui plus est quand, comme lui, on prétend à un poste auprès du pape!),
sinon finir sur un tas de bois attaché à un poteau, consumé par les
flammes de l’Inquisition! Pour signer un pareil livre, il faut un courage
sans faille, une détermination franche et nette, une passion radicale pour
la vérité sans souci du prix à payer. Y compris le plus fort...
A quoi ressemble le dossier? L'Eglise prétend que Constantin le Grand
a rédigé un texte par lequel il donnait l’Empire à la papauté. Le document
daterait du IVe siècle. Cette donation permet donc au pape Sylvestre Ier
d'exercer une souveraineté sur Rome, l'Italie, l'Occident. L'Eglise obtient
également la primauté sur les quatre sièges principaux : Antioche,
Alexandrie, Constantinople, Jérusalem. Le legs inclut également le palais
du Latran, Saint-Pierre et les insignes impériaux. Ou comment rendre à
Dieu ce qui appartient à César...
Pour démontrer la fausseté de cette donation, Valla s’appuie sur la
philologie et dénonce les tournures : la langue de ce document trahit un
latin mérovingien dans sa période tardive, aucunement celui de l’époque
de sa prétendue rédaction... Certains mots contenus dans le texte sont
inexistants au moment de la prétendue rédaction! On y parle même de
Constantinople alors que la ville n’existe pas, ni même l’idée dans
l’esprit de celui qui va la créer.
Par ailleurs, le document fourmille de contresens et de faux sens, voire
d’invraisemblances en quantité. Par exemple : comment Constantin, qui
pense et agit toute son existence d’empereur pour construire un Etat
stable après le démembrement occasionné par la Tétrarchie, pourrait-il
sacrifier son projet le plus cher? Pour quelles raisons? Il voulait l’unité
plus que tout et il aurait brisé son rêve réalisé? L'idée même ne tient pas
debout...
Admettons même ce geste de Constantin, Sylvestre ne l’aurait pas
accepté : la réputation de ce pape est bonne, excellente même, et l’on
imagine mal le souverain pontife contredisant le principe chrétien qui
suppose que son royaume n’est pas de ce monde. Enfin, et pour les
besoins du raisonnement, convenons que Constantin et Sylvestre aient
passé cet accord : devenu souverain, le pape aurait frappé monnaie,
comme toujours en pareil cas : or aucune pièce ne subsiste, la
numismatique témoigne... Conclusion, ce faux a été fabriqué au VIIIe
siècle pour légitimer le coup d’Etat permanent de l’Eglise sur l’Empire,
déjà chrétien depuis le concile de Nicée.
4

Contre l’Eglise, pour la vérité. En écrivant ce texte radical, Lorenzo


Valla s’attire évidemment des ennuis. Le pape Eugène IV et la curie
projettent de se venger. L'amour du prochain a des limites. Le pardon des
offenses aussi... Mis au courant assez tôt, Valla s’enfuit déguisé vers
Ostie. Il passe à Naples, puis à Barcelone pour fuir la colère de l’Eglise.
Sous la protection du roi Alphonse d’Aragon, dont il a été le secrétaire
pendant dix années et pour lequel il avait écrit une Histoire de Ferdinand,
Roi d’Aragon (un livre que son fils régnant n’avait pourtant pas trouvé
plus hagiographique que ça...), il revient en Italie. Entre-temps, Alphonse
est devenu roi de Naples et de Sicile. Quand le pape meurt, son
successeur Nicolas V lui donne l’autorisation de rentrer à Rome, sa ville.
Il devient alors, suprême ironie, rédacteur puis secrétaire pontifical!
Fonction à laquelle il aspirait depuis longtemps et que des inimitiés
tenaces au Vatican lui interdisaient d’espérer.
Valla sait qu’avec ce livre il travaille pour la vérité et que, pour être un
bon chrétien, mieux vaut viser cette fin que plaire à l’Eglise. Dieu, pense-
t-il, préfère qu’on s’acharne à la démontrer, même s’il faut pour cela aller
contre la bureaucratie de Saint-Pierre qui entretient une erreur. Tant pis si
le pape, ses cardinaux, l’administration de cette entreprise politique
chrétienne en prennent ombrage. La charge de la Donation de Constantin
vise l’Eglise, certes, mais pas le christianisme : mieux, elle s’effectue en
son nom, pour une purification de son fonctionnement et une
amélioration de son magistère. Eugène IV se fourvoyait, Nicolas V ne s’y
trompe pas.
En attaquant le principe et les fondements de cette prétendue donation
à l’origine du pouvoir temporel de la religion chrétienne, Lorenzo Valla
agresse un pape qui guerroie, fomente des discordes entre les Etats et les
princes, s’enrichit personnellement sur le dos des pauvres. Son œuvre
paraît moins impie que pie : il veut rendre à l’Eglise sa vocation première
et l’installer du côté de la paix, de l’amour du prochain, de la charité, de
la fraternité, des pauvres, des miséreux et des sans-grades, des individus
célébrés dans les Béatitudes... Si les catholiques avaient entendu en son
temps ce message de Valla, nul doute que Luther aurait perdu deux ou
trois raisons d’exister !
Dans le même esprit, et la même année, Valla écrit un ouvrage intitulé
De la profession religieuse (1442). Il y critique la pratique monastique et
attaque la prétention des moines à illustrer la perfection de la vie
chrétienne. Quand le renonçant se croit au-dessus des autres croyants, le
philosophe rabaisse sa suffisance. La vraie foi ne se trouve pas dans la
communauté (souvent fort peu sainte) mais toujours dans la pratique des
vertus théologales : foi, espérance et charité. Ces pages réjouiront Erasme
qui, dans ses Colloques, s’en donne à cœur joie contre la gent religieuse
incarcérée...

L'engagement chrétien. La charge anticléricale de Valla s’effectue au


nom de la vérité du message chrétien. Pas en regard d’un projet libertin,
athée ou déconstructeur du christianisme. La pensée du Romain vise une
purification de cette religion, puis un retour à ses principes éthiques
généalogiques. Le Christ passe pour le philosophe par excellence, celui
qu’il peut retrouver sous le fatras scolastique qu’il ne manque pas de
critiquer aussi souvent que possible.
Ainsi dans les Disputations dialectiques (1439), une véritable machine
de guerre contre l’aristotélisme. La philosophie est amour de la sagesse,
certes, mais la sagesse coïncide avec le message évangélique. Pas besoin
pour elle de se perdre dans un embrouillamini de syllogismes, dans un
entrelacs de subtilités dialectiques ou dans un labyrinthe formel. Tout ce
qui suppose un passage par la philosophie – entendre : la philosophie
scolastique... – éloigne du message chrétien.
La foi de Lorenzo Valla ne fait aucun doute. Chacun de ses ouvrages le
montre. Elle ressemble un peu à celle du charbonnier... Le terme «
fidéisme » semble correspondre à merveille pour qualifier sa position à
l’endroit de la religion : il faut croire, cela suffit. Pas besoin d’utiliser la
raison, d’en appeler à la démonstration, car les limites de l’analyse
apparaissent vite dès qu’on aborde ce sujet. Dieu, sa nature, ses œuvres,
son fonctionnement?, autant de mystères impénétrables pour un homme
si pitoyablement doté avec sa petite raison raisonnable et raisonnante...
Professeur de rhétorique à l’université de Pavie (1429 à 1433), acteur
de joutes oratoires sur l’érudition philologique à la cour d'Alphonse V à
Naples (1435), latiniste hors pair auteur des Elégances de la langue latine
(1435-1444) – il connaît Cicéron et Quintilien presque par cœur... –,
enseignant la rhétorique à Rome (1450), Lorenzo Valla pourrait jouer de
sophistique et convaincre en bon scolastique. Il refuse et préfère en
appeler, en deçà de la raison – ou au-delà d’elle... –, à une foi nécessaire
et suffisante.
Cet engagement chrétien se manifeste dans Dialogue sur le libre
arbitre (vers 1443), une poignée de pages dans lesquelles il se met en
scène aux côtés d’Antonio Glarea débattant sur la fameuse question de la
prédestination et de la liberté, du rapport entre déterminisme divin,
prescience de Dieu et (in)existence du libre arbitre. L'argumentation ne
manque pas de brio, elle est subtile, la dialectique impressionne, on
reconnaît la puissance intellectuelle de Valla. Or il n’en fait pas usage,
sinon pour conclure à la nécessité de renoncer aux questions sans
réponses humaines possibles, car seules la croyance et la foi pure et
simple permettent d’apporter une solution acceptable. Le philosophe
démontre sa force de frappe conceptuelle, il prouve l’efficacité de sa
mécanique intellectuelle, il donne des preuves de sa formidable
cérébralité – et récuse le combat, puis prêche tel un curé de campagne...

Existence de Dieu contre libertédes hommes . L'exercice de style sur


ce sujet confine au cas d’école : si Dieu existe, qu’il sait tout, voit tout,
prévoit tout, quelle place pour la liberté des hommes? Car si Dieu connaît
à l’avance ce que les hommes vont vouloir puis faire, comment parler de
choix, de liberté ou de libre arbitre? Si la possibilité de choisir n’existe
pas, les hommes ne peuvent être tenus pour responsables de ce qu’ils
sont, disent ou font. Ni responsables, ni coupables donc, pas plus
punissables... Nier la liberté, c’est décréter l’irresponsabilité, c’est aussi
ouvrir la voie à l’impossibilité de châtier, dans ce monde comme dans un
autre...
Comment dès lors concilier l’existence de Dieu, qui ne peut pas ne pas
savoir, ne pas pouvoir, ne pas voir, ne pas vouloir tout (en vertu de ses
qualités : omniprésence, omnipotence, omniscience), et la liberté des
hommes? Dieu veut tout, mais, afin de pouvoir être tenus pour coupables,
les hommes doivent disposer d’un libre arbitre : cette dotation
ontologique est nécessaire pour justifier l’arsenal policier de toute
métaphysique qui compte et compose avec les obligations, les sanctions,
la responsabilité, la culpabilité. Ainsi le judéo-christianisme.
Par ailleurs, si les hommes sont prédéterminés, comment croire à la
possibilité de s’amender, de se modifier ou de se bonifier? Tout espoir de
devenir autre que ce que l’on est grâce à un travail de sa volonté disparaît
au profit d’un fatalisme intégral : pas besoin de vivre en chrétien, de
désirer se perfectionner dans la vie, puisque rien n’est possible à
l’homme soumis au bon vouloir de Dieu. Lui seul détient la puissance de
la grâce, du salut ou de la damnation. Les actes comptent pour rien. Cette
option métaphysique ouvre la porte à la débauche, à la licence, à
l’immoralité!
Voici les enjeux du débat : Dieu existe, l’homme n’est pas libre, il se
contente d’obéir, rien ne relève de son vouloir, il n’est donc ni coupable
ni responsable. Frères et Sœurs du Libre-Esprit concluent ainsi... Ou
alors Dieu n’existe pas, les hommes peuvent choisir, ils sont à l’origine
de ce qui a lieu, et on peut les punir ou leur demander des comptes.
Comment concilier ces deux options qui paraissent contradictoires :
l’existence de Dieu qui prédétermine et celle des hommes doués de
liberté?
Face à Antonio Glarea qui, non sans talent, joue avec toutes ces
apories, soulève ces contradictions, repère ces incompatibilités, Lorenzo
Valla aborde la question de la prescience divine : en vertu de ses attributs,
Dieu ne peut pas ne pas savoir ce que les hommes vont faire. En même
temps, les hommes restent libres d’agir. Voilà la position du philosophe.
Comment le démontre-t-il? En affirmant que Dieu prévoit nos actes,
certes, mais que cela n’oblige en rien qu’ils s’effectuent nécessairement.
Prévoir n’est pas prédire.
La possibilité d’un événement n’implique pas de fait sa réalisation.
Quand Dieu prévoit un événement, il n’en est pas la cause : il sait ce qui
advient, mais ne le veut pas. Le savoir divin ne suppose aucune
effectivité sur la nature de la réalité. Pressentir n’est pas causer la
nécessité qui, elle, obéit à ses lois propres; prédire n’implique pas
provoquer. Car la cause de ce qui advient procède du libre arbitre des
hommes. Dieu ne veut pas l’usage que les hommes en font, mais son
pouvoir suppose qu’il sache ce qu’ils vont en faire.
Exemple – de ma facture... – : Antonio défend sa position sur ce sujet.
Dieu sait quelle thèse il va soutenir, mais n’est pas en lui la cause de cette
option particulière. L'interlocuteur de Lorenzo croit incompatibles libre
arbitre et existence de Dieu. Dieu sait qu’il croit cela, qu’il le pense, et va
le formuler, mais Dieu n’a pas décidé qu’Antonio défende cette thèse
plutôt qu’une autre, car seul le libre arbitre du philosophe agit dans cette
affaire.
Antonio reste sur sa faim... Certes il voit l’habileté intellectuelle de
Lorenzo, mais ne se trouve pas totalement convaincu. Le prétendu
éclaircissement augmente l’obscurité. Comment dès lors, une fois résolue
la question de la conciliation de la prescience de Dieu et de l’existence du
libre arbitre, aborder le problème du vouloir de Dieu? Que veut-il ?
Comment veut-il? Pourquoi veut-il ceci plutôt que cela? Y a-t-il ou non
des limites à son vouloir? Jusqu’où peut-il vouloir? Quand commence le
vouloir des hommes? Etc.
Valla refuse de poursuivre l’échange. Il a défini les règles du jeu au
début de la conversation : une question, une réponse. Du brio, du talent,
de la dialectique, de l’habileté rhétorique, il en montre et prouve son
indéniable pouvoir conceptuel. S'il refuse une deuxième question ça n’est
donc pas par incapacité intellectuelle. Le combat cesse car cette question
est sans solution... Nul besoin de chercher une réponse inexistante !
Cette fin de non-recevoir suppose le mystère. Ce qui constitue le
moteur du vouloir de Dieu, à l’évidence les hommes ne le sauront jamais.
Les anges l’ignorent déjà, précise Valla! Dès lors, comment les sous-
anges que sont les créatures humaines pourraient-ils espérer dépasser en
sapience et en sagacité des puissances qui leur sont infiniment
supérieures? La volonté de Dieu relève de l’impénétrable. Nullement
objet de savoir, mais objet de foi. Kant ne dira pas mieux...
La foi suffit. L'humilité chrétienne doit supplanter la prétention de la
philosophie à résoudre ces énigmes. Car souvent l’orgueil mène les
prétendus amoureux de la sagesse : ils croient possible de savoir, ils se
trompent. La raison expérimente ses limites. Saisir la nature du rapport
entre vouloir de Dieu et activité des hommes, puissance divine et libre
arbitre humain, surpasse les possibilités humaines. Or, ignorer les motifs
de Dieu n’empêche pas de l’aimer et de le servir. La foi dans le Christ, la
pratique de l’humilité et de la charité paraissent de loin préférables à la
volonté de savoir. Permanence chrétienne de l’interdiction de goûter au
fruit de l’arbre de la connaissance, ce péché mortel à l’origine de
l’éloignement de Dieu et des hommes!

Un hédonisme chrétien... Après la lecture de ce bref dialogue, on voit


mal comment faire de Lorenzo Valla un épicurien, un jouisseur, un
libertin masqué... Avancer à visage couvert suppose plus de précautions!
Pas de zigzags conceptuels ou intellectuels, Valla pense et réfléchit en
chrétien, il affirme sa foi sans ambages et préfère la pratique des vertus
théologales – foi, espérance, charité – aux mécaniques philosophiques
dont il montre pourtant sa capacité à les conduire à pleine vitesse : Valla
peut jongler car il le montre, et bien, mais il conclut qu’il s’en dispense
sur un sujet qui appelle d’autres recours et secours que la raison pure.
Informé par la lecture du Dialogue sur le libre arbitre, on évite de
commettre l’erreur de lire Sur le plaisir (1431) comme un manifeste
hédoniste et épicurien orthodoxe! Valla ne professe pas ici une foi
chrétienne indéfectible pour défendre ailleurs une position épicurienne
radicale et emblématique tenue, en fait, non pas par lui, mais par un tiers
dans son dialogue. D’autant qu’un troisième individu prend la parole
après le disciple du Jardin et défend une position chrétienne qui
ressemble à s’y méprendre à celle du philosophe romain... Lorenzo Valla
persiste dans un christianisme épicurien, et – à ma connaissance – Sur le
plaisir en apporte la première formule dans l’histoire de la philosophie en
1431. L'année du supplice de Jeanne d’Arc à Rouen...
Lorenzo Valla écrit ce dialogue à l’âge de vingt-six ans. L'année
d’après, il en change le titre pour : Du vrai et du faux bien, probablement
parce qu’on n’a pas compris son christianisme épicurien trop
intellectuellement atypique, trop apparemment oxymorique, et qu’on
s’est contenté sans débat d’une pure et simple condamnation à partir du
titre – déjà... La radicalité d’une pareille thèse sélectionne les auditeurs
capables d’entendre la bonne nouvelle. Et ils sont plus rares que les
imbéciles incapables de penser en dehors des catégories reçues par
l’époque.
Le livre comporte trois discours tenus à la suite ? On y entend
successivement un stoïcien, un épicurien, un chrétien? Il met en scène
trois interlocuteurs, Leonardo Bruni l’homme du Portique, Antonio
Beccaldi le philosophe du Jardin et Niccolo Niccoli le penseur du Paradis
chrétien, qui défendent chacun leur tour leur position? Peu importe
l’économie interne du livre, sa dialectique propre, son cheminement, son
parcours rhétorique : il faut bien, pour certains mauvais lecteurs, que
Valla soit épicurien sous le faux nez de Beccaldi en prête-nom...
Au fil des siècles, cette malhonnêteté intellectuelle se construit au prix
d’un oubli, d’un déni, d’un mépris du discours chrétien qui conclut
l’ouvrage et devient, selon les lecteurs – souvent universitaires... –, un
prétexte, une comédie bouffonne, un artifice rhétorique pour masquer la
violence du plaidoyer épicurien. Valla libertin, Valla athée, Valla
matérialiste, Valla épicurien, mais jamais Valla chrétien – ce que pourtant
il revendique de livre en livre! Comment mieux éviter une pensée neuve
et ses potentialités, puis la tuer dans l’œuf ?
La triade, la trilogie, la sainte Trinité également, les constructions en
trois temps font sens. Début de l’équilibre, triangulation, Lorenzo Valla
qui connaît la rhétorique, la sophistique et la logique, n’ignore rien des
modes d’exposition dialectiques classiques. Son dialogue sur le plaisir
obéit à cette architecture évolutive : le stoïcisme au degré zéro, premier
temps d’un mouvement qui en comporte un deuxième – l’épicurisme – à
même de signifier un progrès, certes, mais aussi d’annoncer plus et
mieux le christianisme dans une résolution tierce et synthétique.
Prélever un discours sur les trois, l’attribuer sans preuve à Valla,
réduire le philosophe au propos de l’un de ses personnages (une figure
d’exposition sur le mode dialogique, certes, mais aussi un individu qui
existe bel et bien dans l’état civil de l’époque...), c’est mutiler l’œuvre en
même temps que son auteur. Sur le plaisir défend clairement un
hédonisme chrétien, voire un christianisme hédoniste qui n’oppose pas la
pratique de la religion chrétienne à la philosophie épicurienne, bien au
contraire, puisqu’il pense le plaisir telle une voie d’accès à l’essentiel :
une pratique réellement, authentiquement chrétienne...

Honnêteté de la volupté, et retour. A la manière de Dante qui traverse


l’Enfer puis le Purgatoire avant de parvenir au Paradis – dialectique
subtile... –, Lorenzo Valla commence son périple avec Leonardo Bruni,
porteur des couleurs stoïciennes. Pour lui, le souverain bien réside dans la
vertu qui est une fin en soi. On connaît l’option austère de l’école
philosophique, Valla n’y adhère pas, l’ascétisme héroïque ne lui convient
guère. L'honneur et la gloire constituent autant de fausses valeurs et de
ridicules vertus. La passion romaine pour le suicide est indéfendable.
Caton, Scipion, Lucrèce? Des fictions. Mucius Scevola, Regulus? Des
figures obsédées par la gloire...
Mais le pire à même d’être retenu contre les tenants du Portique c’est
la tristesse, l’acédie qu’ils génèrent en plaçant si haut leurs vertus
qu’elles demeurent impossibles à atteindre. On invite les hommes à
pratiquer en héros, ils n’y parviennent pas ; par conséquent, ils traînent
avec eux une intraitable mélancolie. Cette éthique inhumaine, au sens
étymologique, déclenche des passions humaines, très humaines, de
mécontentement contre soi. Un mécontentement fautif.
Une autre faute s’ajoute à la précédente : ils dissocient la vertu de toute
transcendance. Dieu en l’occurrence. Car ils confèrent à la nature une
place considérable. Leur panthéisme interdit tout compagnonnage avec le
christianisme. Le Dieu créateur du monde et séparé de lui, voilà une
impossibilité dans la vision du monde du stoïcien Leonardo. L'absence de
Dieu distinct du réel, la vertu impossible en ce monde, la passion triste
qui en découle, autant de bonnes raisons de ne pas être un disciple de la
Stoa.
Antonio Beccaldi l’épicurien critique évidemment les thèses de
Leonardo Bruni. L'opposition entre le Portique et le Jardin propose un
cas d’école en philosophie : l’austérité contre la joie, l’ascétisme contre
le plaisir, l’héroïsme contre la sérénité, l’apathie contre l’ataraxie. Elle
travaille l’histoire des idées pendant de nombreux siècles : Epicure ou
Cicéron, Sénèque ou Lucrèce, le choix vaut bien souvent, aux yeux des
tenants de la philosophie officielle, comme aveu de moralité ou de
débauche...
Au souverain bien stoïcien identifié à la vertu, Antonio oppose le
plaisir et l’utile. Position officielle du Maître du Jardin. Car le plaisir est
en accord avec la nature. D’où la nécessité d’entendre ses leçons : les
animaux et les enfants obéissent naturellement au mouvement qui les
conduit vers la jouissance et leur fait détester déplaisir et souffrance.
Ainsi, le plaisir doit être le guide des vertus. Là où le stoïcien croit à
l’autonomie de la vertu, l’épicurien l’associe à la joie : on est vertueux
par intérêt, par satisfaction à l’être.
La tradition oppose les plaisirs du corps à ceux de l’âme. Les premiers
passent pour malhonnêtes, les seconds pour défendables. D’un côté, les
pourceaux, la jouissance bestiale, la goinfrerie, la sexualité, la débauche
– on connaît la musique; de l’autre, la contemplation, l’amitié, la
douceur, la conversation, la méditation. Voluptas contre honestas : les
deux termes de cette alternative permettent habituellement de distinguer
les libertins des gens fréquentables...
L'épicurien emblématique de Lorenzo Valla ne fait pas dans la dentelle
: il défend tous les plaisirs sans distinctions... L'auteur du De voluptate
charge le trait, certes, mais il met en scène un personnage conceptuel : la
quintessence de l’Epicurien... – en même temps qu’une figure historique,
contemporaine, connue pour son libertinage et ses frasques poétiques
licencieuses. Le tempérament de Valla exclut la demi-mesure, il
polémique, il combat, il milite. Sur la scène philosophique, Antonio porte
l’habit d’un soldat de l’épicurisme, costume taillé pour lui par Valla dans
un autre drap que le sien...
D’où une défense des jubilations les plus attendues, certes, mais aussi
les autres... Boire de bons vins, manger des mets fins, jubiler de la beauté
des hommes et des femmes, jouir de la santé, exercer au maximum ses
cinq sens et se désespérer qu’il n’en existe pas cinq cents, plaider pour le
luxe, d’accord. Mais Beccaldi charge un peu plus la barque : il célèbre
l’adultère, la sexualité libre, la fornication, il critique la virginité, défend
l’amour libre entre partenaires consentants, y compris entre frères et
sœurs, religieux et laïcs, il prône également la communauté des femmes –
sur le modèle de la République de Platon...
Sur le principe, l’épicurien considère que les animaux et les hommes
se distinguent par des détails, mais se ressemblent pour l’essentiel :
composés de matière, animés d’une âme corruptible, voués à la
décomposition après la mort, nullement concernés par un destin post
mortem, donc épargnés par les châtiments ou les récompenses, le
philosophe et le chien – cher à Diogène... – subissent une même loi, celle
de la nature. D’où la conclusion éthique de cette option antimétaphysique
: seul importe l’usage de l’instant, le meilleur supposant une jouissance
des biens de ce monde ici et maintenant. Dans ce cas, le corps sensuel
offre la seule voie d’accès au salut.
Fidèle également sur ce point à Epicure, Antonio Beccaldi invite à
rechercher l’utile, car toutes les lois supposent la poursuite intéressée
d’une fin dissociable de la vertu – le plaisir. Jamais personne n’obéit
parce que la loi est loi, mais parce que dans l’obéissance on obtient plus
de satisfaction que d’insatisfaction. Par exemple, en ne transgressant pas
on n’encourt pas les peines, les châtiments, la culpabilité et autres
désagréments consécutifs à la désobéissance. Obéir génère le plaisir
d’éviter le déplaisir. Respecter une règle pour des raisons d’intérêt ne
rend pas pour autant ce respect impur. D’autant que la pureté n’existe
pas...

Donc, un christianisme épicurien... Le troisième interlocuteur de


l’ouvrage, Niccolo Niccoli, s’engage dans cette brèche ouverte par
l’épicurien : l’intérêt, l’utilité, l’action, la vertu motivée par le plaisir. Il
ne récuse pas la possibilité d’utiliser la joie, la jubilation, la satisfaction,
le plaisir justement, la volupté, pour parvenir à d’autres fins, supérieures
certes, mais associées : ainsi la contemplation de Dieu. Le plaisir de se
préparer à un cheminement vers Dieu, d’y aller puis d’y parvenir,
l’espérance entendue comme une occasion de bonheur, voilà en quoi le
christianisme peut envisager un compagnonnage avec l’épicurisme. Le
plaisir devient le moyen, le média, le véhicule de plus et mieux que lui :
le commerce avec Dieu, le plaisir de Dieu.
De l’épicurisme, Lorenzo Valla ne retient pas le plaisir défini comme
absence de trouble, l’ataraxie, mais l’utilitarisme, la théorie de l’intérêt
ou de l’impureté, pour le dire dans le sens étymologique. Le plaisir
d’Epicure qualifie l’état dans lequel on se trouve après suppression de
toutes les occasions de souffrir. Loin des affections et passions triviales,
le sage épicurien jouit du pur plaisir d’exister et coïncide absolument
avec lui-même, en ami de soi.
A aucun moment donc le plaisir n’est une fin en soi, mais un moyen
pour parvenir à plus que lui : la sérénité de se sentir dans la quiétude à
l’époque du Jardin, la félicité d’une union avec Dieu – le vrai bien dans
la seconde formulation du De voluptate – dans la perspective d’un
christianisme épicurien. On ne doit pas aimer Dieu à la manière
stoïcienne, par obligation, en vertu d’un genre d’impératif catégorique, ni
lui obéir parce qu’il est Dieu, mais pour le bonheur que l’on retire de sa
proximité, cette fois-ci en ami de Dieu.
Les techniques d’accès à cette volupté relèvent de l’ascèse classique
des philosophies antiques : se libérer des passions tristes, ne pas consentir
aux jouissances qui nous aliènent, donner seulement au corps ce qu’il
peut prendre, sans mettre en péril la félicité chèrement acquise. Le
chrétien ajoute : libérer en soi la part spirituelle afin de connaître, sur
terre, ici et maintenant, le plaisir et la joie d’un mouvement vers Dieu. Le
plaisir terrestre est donc un véhicule utile pour conduire au plaisir céleste,
seul vrai bien.

10
Un Jardin extraordinaire. Le plaisir terrestre donne un avant-goût de sa
formule céleste. La jubilation expérimentée par les hommes ici et
maintenant annonce, mais de manière très sommaire et fruste, les vrais
biens uniquement accessibles au paradis. Lorenzo Valla – du moins son
porte-parole Niccolo Niccoli – en donne une description poétique,
lyrique, et somme toute classique. Les descriptions du corps glorieux
effectuées par Augustin dans La Cité de Dieu fournissent le modèle
courant...
Au ciel, on s’affranchit des éléments : l’élu vole ou marche dans les
airs, il se déplace à des vitesses sidérales, parcourt des vastitudes infinies
pendant des durées impensables; en toutes occasions, il ignore la fatigue;
le chaud et le froid sont sans pouvoir sur lui; il marche sur les fleurs sans
les abîmer, sur l’eau sans se mouiller; il peut vivre sous l’eau, à la
manière des poissons, sans aucune difficulté; il circule entre les nuages
aussi; il règle les vents; etc. Tout ce qui résiste sur terre fond au ciel, les
difficultés disparaissent, l’impossible est aboli, la négativité résolue... Le
bonheur !
La volupté expérimentée au paradis s’inscrit dans l’éternité; sur terre
elle se déplie dans le temps et la durée d’instants finis. Comment
fabriquer, en attendant, un plaisir ici et maintenant avec ce christianisme
épicurien? En ne s’interdisant pas les jubilations associées à la pratique
des vertus théologales. Croire en Dieu, pratiquer l’amour du prochain,
attendre avec confiance l’heure certaine de la volupté enfin réalisée, voilà
le mode d’emploi...
La construction philosophique singulière de Lorenzo Valla est
épicurienne dans sa défense du plaisir comme moyen de conduire
l’individu vers le souverain bien; en revanche, elle est chrétienne dans la
localisation du summum du plaisir non pas sur terre, mais dans un
arrière-monde très improbable... Elle est chrétienne et épicurienne dans
l’affirmation que la religion peut composer avec le plaisir, que les deux
instances ne sont pas contradictoires, mieux, qu’elles se supposent et se
complètent. Si Lorenzo Valla croyait au paradis comme à une réalité
révélée par la foi, c’est une chose; s’il le pensait à la manière d’une idée
de la raison, d’un idéal, c’en est une autre. Mais rien n’interdit de penser
qu’en plein Quattrocento il a cru aux deux options en même temps! La
Foi et l’Espérance permettent cette double entrée dans le monde des
idées...
XX
MARSILE FICIN

et « les voluptés contemplatives »

Marsile Ficin brûle (pour) Lucrèce. Le christianisme épicurien inventé


par Lorenzo Valla survit à son créateur pendant au moins deux siècles : à
l’évidence le chanoine Gassendi, auteur en 1649 de Vie et mœurs
d’Epicure et la même année d’un Système de la philosophie d’Epicure,
propose lui aussi une version de cette sensibilité philosophique inédite.
Pendant ces deux cents années, d’autres philosophes s’inscrivent dans ce
mouvement : ainsi le jeune Marsile Ficin, auteur en 1457 d’un Sur le
plaisir ou Erasme qui signe un Colloque intitulé L'Epicurien en 1533,
mais aussi Montaigne, plus proche d’un épicurisme chrétien que d’un
christianisme épicurien, certes, mais lui aussi chrétien et épicurien...
Concernant Marsile Ficin, l’information étonne. Car l’historiographie
officielle insiste, évidemment, sur son platonisme : traducteur des
Dialogues de Platon, des Ennéades de Plotin, du pseudo-Denys, auteur
lui-même d’une Théologie platonicienne (1482) dans laquelle il affirme
qu’il suffit de quelques arrangements pour que les platoniciens puissent
être considérés comme des chrétiens – comme il a raison! –, auteur d’un
célèbre et influent Commentaire du Banquet de Platon (1488), pendant
toute la Renaissance Marsile Ficin passe pour le néoplatonicien
emblématique, celui dont l’influence déborde son Académie
platonicienne de Florence – dans la peinture d’un Ange Politien ou d’un
Botticelli, par exemple. Or ce Marsile Ficin-là fut épicurien dans sa
jeunesse...
A vingt-quatre ans (1457) Marsile Ficin écrit Sur le plaisir... avec
plaisir, précise-t-il à Antonio, son ami dédicataire. Sa correspondance
comporte aussi quelques échanges qui témoignent d’une influence
aristippéenne et épicurienne. (Ces lettres ont été tout bonnement
supprimées dans l’édition de ses œuvres par Kristeller, qui préfère écarter
ce qui gêne la thèse généralement admise d’un Ficin politiquement
correct : platonicien, chrétien, enfin pas épicurien...)
La même année, il rédige un commentaire personnel du De natura
rerum de Lucrèce qu’il détruit par le feu. L'exégèse bigote parle de crise
spirituelle chez Ficin, vite balayée grâce à un ressaisissement chrétien, un
sursaut salvateur! On peut aussi imaginer qu’il ne fait pas bon, même
chrétien, professer des sympathies pour Epicure et ses disciples à cette
époque. Le châtiment du bûcher renvoie autant à l’expiation d’un péché
de jeunesse par le feu qu’à une élémentaire prudence quand on aspire à
faire carrière dans l’Eglise catholique...

Les voluptés contemplatives. Le futur chanoine de la cathédrale de


Florence (1487) commet donc un texte sur le plaisir. Péché de jeunesse.
Mais petit péché, car si l’ouvrage montre une excellente connaissance des
problèmes, questions et enjeux sur ce sujet dans la philosophie antique,
on y cherche en vain une prise de position personnelle en faveur du
philosophe de Samos. Définitions platoniciennes du plaisir, de la joie, de
la satisfaction qui passent majoritairement par un commentaire du
Philèbe; renvoi aux critiques et objections effectuées par Aristote dans
l’Ethique à Nicomaque; examen des positions stoïciennes, cyrénaïques,
sceptiques; analyse des thèses de Démocrite, Eudoxe, Aristippe, Epicure;
du bel ouvrage doxographique, utile, en passant, pour mettre à
disposition les idées hédonistes.
Marsile Ficin ne condamne pas le plaisir en soi mais relativement à
son usage : modéré, il est défendable. Les plaisirs sont hiérarchisés : plus
ils sont utiles à la méditation et l’union avec Dieu, plus ils présentent un
intérêt. D’où l’éloge de l’ouïe et de la vue, bien sûr, les sens de la mise à
distance, de l’immatérialité, de la cérébralité, des supports nobles
(l’image et le son), et un classement décroissant vers l’odorat et le goût,
puis le toucher, sens ignobles de la proximité avec la matérialité du
monde et les supports vils (les odeurs, les saveurs, les contacts tactiles
avec la chair du monde, le corps du réel, les objets).
On comprend comment dès lors le chrétien peut pratiquer
légitimement certains plaisirs : en se contentant des sens qui permettent
l’accès au divin. Ce qui favorise plus sûrement et intimement l’union
avec la divinité obtient la bénédiction du jeune philosophe. La pureté
platonicienne et la tranquillité épicurienne, la théologie de Platon et
l’ascèse d’Epicure peuvent faire bon ménage avec le christianisme. De
même aux yeux de Marsile Ficin une conciliation semble possible entre
Platon et Epicure sur le terrain de la cosmogonie : la théorie des éléments
développée dans le Timée peut se lire sans contradiction majeure avec
celle des atomes telle qu’elle apparaît dans la Lettre à Hérodote
d’Epicure. Marsile Ficin, qui ignore le grec mais aborde le sujet via les
gloses faites par Guillaume de Conches sur ce dialogue platonicien sur la
généalogie du monde, n’interdit pas une conciliation voire une
assimilation des triangles platoniciens et des atomes d’Epicure...
Pareillement, la Vénus qui ouvre le De natura rerum et qui passe selon
Lucrèce pour le principe vital, le souffle, la cause de toute la machine
atomique du monde, n’existe pas sur un mode franchement contradictoire
avec l’anima mundi de Platon. A la source d’un réel tangible, on trouve
en l’occurrence deux noms différents, certes, mais ils formulent une
même puissance génésique et généalogique. Là encore, Marsile Ficin
embauche Epicure et Platon dans la construction de sa vision du monde.

Eloge du jaune d’œuf. Marsile Ficin brûle donc son Lucrèce et néglige
son livre sur le plaisir. Puis il expérimente la joie chrétienne des
prébendes florentines catholiques. Lorsque son protecteur Laurent le
Magnifique meurt, il a la sagesse de se retirer du monde en campagne et
de mener une existence somme toute assez proche d’un épicurisme bien
compris. En lecteur probable de La Vie solitaire, cet excellent bréviaire
de Pétrarque, plus épicurien qu’il n’y paraît...
Dans les Trois livres de la vie, il jongle avec la mythologie, le
christianisme, les guides célestes, les fonctions psychiques et les guides
humains, pour associer Mercure, la Volonté et le Père charnel, Phébus,
l’Entendement et le Précepteur spirituel, puis Vénus, la Mémoire et la
médecine du corps. Quincaillerie astrologique, mythologique,
hermétique, alchimique, voire poétique! L'ensemble culmine dans un
éloge de la vie saine indexée sur les mouvements de la nature et
particulièrement du soleil.
Se lever avec lui, donc, et profiter des premiers rayons, éviter le vin, la
viande de bœuf, le gibier, le fromage fermenté, les lentilles, la moutarde,
se garder des passions mauvaises, la tristesse, la colère, la solitude,
recourir souvent aux bains, écouter de la musique, se promener à travers
les prés en fleurs, vivre à l’air libre, conjurer l’ombre, aimer la pleine
lumière. Et se nourrir de jaunes d’œuf dont l’or provient du soleil...
Marsile Ficin, qui croyait aussi aux astres, aux esprits, craignait les
présages météorologiques, portait crédit au langage des pierres, n’aimait
pas les feux follets, commence son existence en théoricien du plaisir, vit
en propagateur de la foi chrétienne mâtinée de platonisme – ou
l’inverse... –, puis termine son existence tel un épicurien que n’aurait pas
renié le Maître de Samos...
Peu de temps avant de mourir – trois ans précisément, en 1497 –,
quand il publie à Venise Des mystères de Jamblique, il ajoute au
volume... son De voluptate! Quarante années après l’avoir écrit, en
manifestant ce désir de ne pas oublier ce texte de jeunesse, Marsile Ficin
montre qu’il n’a sûrement pas cessé d’être épicurien pendant toute son
existence. Certes, sur la cosmogonie ou le nom à donner à la puissance
constitutive du monde, l’Eglise pouvait ne pas trouver à redire au
compagnonnage avec le philosophe du Jardin. En revanche, sur le terrain
éthique, au regard de la morale hédoniste d’Epicure si proche de l’ascèse
du philosophe florentin retiré du monde, on ne saura pas quel épicurien il
aurait pu être !
XXI
ÉRASME

et « le plaisir honnête »

La sage folie d’Erasme. Erasme de Rotterdam (1467-1536) reconnaît


une véritable dette à l’endroit de Lorenzo Valla : les travaux de philologie
et d’exégèse biblique du Romain déclenchent un réel enthousiasme chez
celui qu’on présente classiquement comme le père de l’Humanisme –
presque cent ans après Valla... Au point qu’il publie en 1505 les
Annotations sur le Nouveau Testament de Valla, un manuscrit qu’il
découvre dans la bibliothèque de l’abbaye norbertine de Parc, près de
Louvain. Puis il rédige deux paraphrases des Elégances de la langue
latine du même. La passion pour le latin, la nécessité de travailler les
sources des textes prétendument révélés, de les lire en philologue, donc
en historien, Erasme les tient de son maître italien dont il fait très tôt
l’éloge dans sa correspondance. Quand il écrit son Essai sur le libre
arbitre (1524), l’influence de Lorenzo Valla n’est point dissimulée.
Dès 1511, dans l’Eloge de la folie, Erasme précise les modalités de son
christianisme épicurien. En affirmant qu’un christianisme authentique
relève d’une sage folie, le philosophe recourt à l’ironie, à l’humour, au
paradoxe. Le philosophe célèbre la folie : elle perpétue l’espèce humaine,
fait le bonheur de la vie, prolonge l’enfance, recule la vieillesse, sature de
désir la relation des hommes et des femmes, elle est nécessaire à l’amitié,
soutient le mariage, inspire les exploits guerriers, génère les arts, rend la
vie supportable, met du piment dans les banquets, etc. De sorte qu’il vaut
mieux souhaiter être fou que sage...
Va pour la folie des bouffons, des marchands, des théologiens, des
philosophes, des femmes, des courtisans. Mais celle des prêtres, des
moines, des évêques, des cardinaux, des papes et des rois, eux aussi
épinglés? Erasme n’épargne personne et le rire devient jaune au fur et à
mesure de la lecture... Ce chrétien n’aime pas le clergé, il manifeste
même un réel anticléricalisme... Les prêtres? Bien souvent des complices
de la misère des pauvres... Les moines? Des paillards... Les papes? Des
guerriers assoiffés de conquêtes, d’argent, de pouvoir, de puissance
militaire et politique... Le rire d’Erasme dévaste une partie de l’édifice
chrétien...

Ironique et insolent, mais chrétien... Que sauve-t-il, cet insolent, dans


ce déferlement d’ironie? Le Christ. Lui et rien d’autre. Sa parole, son
exemple, son enseignement, son témoignage, sa vie, sa douceur, sa
sagesse, mais pas ceux qui s’en réclament pour défendre l’inverse –
violence, brutalité, guerre, misère, exploitation, terreur, domination,
servitude, etc. Erasme, mais Valla aussi, jouent le Christ contre l’Eglise et
le clergé. En antidote aux diktats du Vatican, ils proposent la parole, la
pensée et la philosophie de Jésus complice d’Epicure. Leur dessein?
Réformer l’Eglise pour sauver l’Eglise...
L'Eloge de la folie est connu, mais pas lu. L'immense réputation de ce
livre fait que la plupart en parlent sans l’avoir vraiment étudié. Or, à la
fin du texte, après l’exercice de style brillant sur la folie qui n’épargne
personne, Erasme propose une ascèse qui conduit au plaisir : le
vocabulaire qu’il utilise ne trompe pas – joie, félicité suprême, vie
bienheureuse, béatitude, océan de bonheur intarissable –, l’union
mystique en Dieu génère une jubilation sans nom. Folie donc de viser la
purification – sur le mode platonicien – de son âme et la spiritualisation
de son corps, folie l’amour de Dieu, folie le désir d’imitation du Christ,
certes, mais quelle jubilation avec cette douce folie !
Comment connaître ce plaisir dans l’au-delà? En lisant et en vivant ici-
bas les Evangiles, en pratiquant les vertus théologales – foi, espérance,
charité. Peu importent les menaces des prêtres; les décisions de la
hiérarchie ecclésiastique comptent pour zéro; la prière des moines
importe peu; les diktats du souverain pontife ne valent rien; seule pèse
l’existence vécue dans l’imitation de Jésus, pauvre, humble, doux,
pacifique, généreux. En appeler à la source fâche toujours les
représentants du christianisme officiel, corrompus, riches, affairistes,
belliqueux, violents, cupides.

Epicure chrétien! Erasme chrétien, plus chrétien même que les officiels
du christianisme, voilà qui ne fait aucun doute. Mais épicurien?
Comment l’est-il? Comment et quand, où, de quelle manière? Pour
répondre à ces questions, il existe un Colloque – le dernier des cinquante-
six – intitulé L'Epicurien (1533) dans lequel Erasme explique clairement
sa relation à Epicure : le summum du dépouillement épicurien, c’est le
christianisme.
Quand on vit comme Epicure l’enseigne, résolu à satisfaire les seuls
désirs naturels et nécessaires, écartant tous les autres, soucieux de réaliser
un état de paix intellectuelle et de sérénité mentale – l’ataraxie –
identifiable au plaisir véritable et au souverain bien, on vit en chrétien...
Luther le traite d’épicurien? Qu’à cela ne tienne, Erasme revendique
l’épithète haut et clair, puis dépasse le lieu commun du disciple d’Epicure
assimilable au pourceau pour réhabiliter une figure philosophique
injustement calomniée.
Les Colloques proposent des dialogues sur le mode socratique. Ces
exercices servent d’abord à apprendre le latin avec une méthode
pédagogique révolutionnaire établissant une relation fine et suivie entre
maître et disciple. Parfois le texte est mis en scène sur le principe de la
représentation théâtrale. Cette forme philosophique dispose de plusieurs
entrées. Outre la transmission du latin et des techniques de rhétorique
activées à l’oral après les représentations entre le maître et ses élèves, le
colloque permet également une édification spirituelle. Sur les sujets les
plus divers – le mode de vie préférable, la vie conjugale, la dignité des
femmes, l’injustice de toutes les guerres, le mensonge, l’éducation des
enfants, l’alchimie, etc. – Erasme transmet une éthique, une morale, une
sagesse, une philosophie.
Evidemment, la question religieuse y est aussi traitée... Et comment!
Le penseur de Rotterdam laisse libre cours à son anticléricalisme et
critique l’adoration des reliques, la pratique du jeûne ou du pèlerinage, le
culte des saints et de la Vierge, la confession et les indulgences, de même
il charge les moines, qu’il trouve corrompus, bâfreurs, goinfres. Les
vœux de pauvreté, chasteté et obéissance? Autant de contraintes qui
génèrent des maux : le parasitisme social, les vices contre nature et la
servitude par exemple.
A cette critique Erasme ajoute des invites : retrouver la foi des
origines, agir en regard de l’esprit évangélique, lire directement les textes
sacrés pour économiser la médiation du clergé inculte ou intéressé. Avec
ces charges héroïques, Erasme critique le catholicisme, certes, mais en
chrétien : il pointe les défauts de l’Eglise au nom d’un christianisme idéal
et purifié. Réformiste, s’il avait été écouté, entendu, suivi, nul doute
qu’Erasme aurait supprimé une partie des raisons qui expliquent
l’avènement de son protestantisme. Mais voilà...

Le Christ au Jardin . Le dialogue intitulé L'Epicurien met en scène


Hédon et Spudée. L'étymologie témoigne : le premier recherche le plaisir,
le second définit l’homme sérieux. L'un revendique son épicurisme,
l’autre paraît plutôt stoïcien, d’où la confirmation de l’exercice de style
qui oppose classiquement le Portique et le Jardin. En parfait disciple
d’Epicure, Hédon affirme identifier le plaisir et le souverain bien. A ses
yeux, la vie heureuse comporte le moins de tristesse et le plus de volupté.
Pour l’instant, rien de très hétérodoxe...
Là où Hédon tranche sur l’idée communément reçue concernant
l’épicurisme, c’est, mieux que Lorenzo Valla, plus clairement et plus
nettement, lorsqu’il affirme que les plus grands épicuriens sont les
chrétiens qui mènent une vie sainte – et vice versa. La vie au Jardin
d’Athènes suppose la sainteté que le christianisme authentique formule à
sa manière. En quoi consiste la pire misère? La mauvaise conscience. Le
comble de la félicité? Une conscience tranquille. La faute? Ce qui détruit
l’amitié entre Dieu et l’homme – et que rachètent pénitence et charité.
Voilà de quoi reformuler l’ataraxie à la manière chrétienne : la
tranquillité d’âme de l’individu n’ayant rien à se reprocher, voilà la
volupté suprême.
A l’évidence le souverain bien n’est pas le plaisir, mais Dieu. Mais le
plaisir accompagne la vie chrétienne, il découle de son exercice :
personne ne vit de manière plus douce que l’homme pieux. En
conséquence, le plus misérable c’est l’impie. La pratique des vertus
théologales et le comportement calqué sur celui du Christ, voilà matière à
une vie de bonheur véritable. Les plaisirs terrestres sont futiles,
secondaires, inexistants en regard de ceux-là.
Le corps exige, l’âme répond à cette exigence : forte, digne, grande et
belle, elle peut avilir ou sauver. Lorsqu’elle résiste à la négativité, à la
peine, à la douleur, à la souffrance, à la mort, elle excelle ; quand elle
consent aux instincts, aux pulsions grossières, elle défaille. Les richesses,
les honneurs, les satisfactions sensuelles grossières, les danses et les
chants, les parfums et les vins génèrent des satisfactions illusoires et
passagères. Une fois ces désirs satisfaits, ils réapparaissent et entraînent
un esclavage qui entrave l’esprit et empêche la sérénité.
D’autant que leur satisfaction débouche sur un plaisir, certes, mais
fugace et souvent payé d’un déplaisir : la généalogie de passions tristes,
l’usure de sa santé, l’amoindrissement de sa force et de sa vigueur,
l’apparition de maladies incurables – la syphilis, écrit Erasme –,
l’accroissement de sa pauvreté, la disparition de sa sérénité, le bien le
plus précieux. Or un plaisir payé d’un déplaisir n’en est pas un. De
même, ces jubilations si souvent contraires à la morale dominante
génèrent culpabilité et mauvaise conscience. Autant dire la négativité par
excellence.
Le modèle de l’épicurien accompli? Le franciscain dépourvu de tout,
ayant renoncé à ce qui fait courir la plupart... Pas de femme, pas d’argent,
pas d’envie de pouvoir, sinon sur lui-même. Le chrétien connaît la
volupté véritable car il est mieux armé pour affronter la négativité
consubstantielle à toute existence : la mort, la maladie, la souffrance, la
vieillesse, les calamités, les périls, les catastrophes, les guerres. Le
chrétien véritable n’ignore pas que les épreuves surgissent pour éprouver
sa foi.
Le chrétien d’Erasme – à rebours du chrétien apostolique et romain –
ne recherche pas la douleur et la souffrance, il ne les aime pas non plus,
mais il sait les écarter par la puissance de sa détermination et de sa foi.
Longanime, il fait face avec sérénité aux épreuves qui surviennent dans
l’existence car elles comptent pour rien en regard de ce qui, post mortem,
attend le chrétien ayant pratiqué dans l’esprit du Christ. Fortifié par
l’espoir d’une volupté éternelle acquise en s’astreignant à l’imitation, le
chrétien jubile d’une vie terrestre, condition pour l’obtenir.
L'usage des plaisirs terrestres suppose la modération. Une fois écartées
les voluptés triviales, il s’agit d’en jouir avec mesure. L'abus de plaisirs,
même permis, est déconseillé... Ainsi en matière de sexualité : Erasme ne
consent pas à la haine du corps officielle chez les chrétiens, ni à la
condamnation des relations sexuelles en dehors de la procréation, mais il
estime la chasteté préférable. Le mari doit aimer sa femme à la manière
du Christ son épouse! L'aimer pour le plaisir sexuel qu’elle nous donne
n’est pas aimer. Le vrai plaisir consiste dans la vie commune vécue sous
le signe d’un partage harmonieux des mêmes valeurs. En vertu de cette
idée, plus l’amour sensuel diminue, plus l’amour véritable croît...

Une horticulture transcendantale . Erasme consacre un autre colloque à


envisager les possibilités d’un christianisme épicurien. Sans le dire dans
ces termes, sans militer pour une conciliation franche et ouverte des deux
mondes, mais en réalisant toutefois une couture de la meilleure facture
entre la philosophie du Jardin et l’idéal des Evangiles. Erasme peint un
christianisme joyeux, gai, hédoniste, qui célèbre la vie, l’amitié, la
discussion, mais aussi la table, les nourritures terrestres. Dans ces pages
élégantes, subtiles, les plaisirs corporels et les plaisirs spirituels
n’apparaissent jamais séparés, mais se conditionnant toujours les uns les
autres – comme si la séparation de l’âme et du corps relevait d’une
fiction.
Le philosophe de Rotterdam aime les banquets, le principe des
banquets. Il en publie pas moins de six dans ses Colloques : un Banquet
profane compare les mérites du vin blanc et du rouge, du bœuf et du
mouton, du bouilli et du rôti, du lapin, de l’oie, du porc, de la poule et du
chapon, du foie gras, etc.; un Banquet poétique procède de la même
manière, mais avec l’ïambe, l’anapeste, le spondée, le tribraque; un
Banquet sobre permet à ses personnages de fêter un Jardin sans pain ni
vin, avec de l’eau et de la salade sans assaisonnement; un Banquet des
conteurs, comme son nom l’indique, réunit des diseurs de contes; un
Banquet disparate, sous le titre de La grande chère, met en scène Spudus
questionnant Apicius sur la meilleure façon de réussir un festin; et ce
Banquet religieux (1522) qui décrit dans le détail un Jardin qui rappelle
incontestablement celui d’Epicure...
Erasme raconte donc une Maison et son Jardin comme des occasions
philosophiques. Mieux : comme des occasions de philosopher. L'exégèse
met en perspective cet endroit et les maisons de l’imprimeur Froben à
Bâle, du chanoine Jean Botzheim à Constance, de son ami si cher
Thomas More à Chelsea, ou celle que le philosophe habita un temps à
Anderlecht. Je tiens plutôt, hors contexte historique – au contraire
d’Epicure en Grèce et de Philodème dans le golfe de Naples –, à une
création philosophique d’Erasme qui transfigure cette Maison et son
Jardin en personnage conceptuel, en figure nouménale, en idée de la
raison, en lieu idéal. Pour le dire dans le mot créé six ans plus tôt (1516)
par Thomas More, Erasme propose une « utopie » – à savoir un lieu
imaginaire, inexistant, mais utile pour construire du réel dans sa
direction.
Ce Jardin – au sens large du terme – comprend un jardin dans
l’acception classique du mot, mais aussi une maison d’habitation et des
bâtiments spécifiques : bibliothèque, hôpital... Il correspond aux
bâtiments d’Epicure à Athènes : un lieu de philosophie, un lieu
philosophique où se manifeste une pensée et s’incarne la manière de
vivre qui l’accompagne. Cette école procède du Maître de Samos, certes,
mais également du Christ considéré par Erasme comme un philosophe à
part entière – le meilleur d’entre tous. Le Jardin du Banquet religieux est
sans conteste celui du christianisme épicurien.
Quand Timothée s’adresse à Eusèbe, le propriétaire des lieux, et lui
confie son impression de contempler les jardins d’Epicure, il ne froisse
pas son interlocuteur. Au contraire. Eusèbe acquiesce et précise selon
quels critères on peut penser ainsi : le plaisir, oui, bien sûr, mais un
plaisir honnête qui permet de satisfaire les cinq sens par un genre
d’horticulture et d’architecture transcendantales, en même temps qu’il
délasse l’esprit, réjouit l’âme et édifie l’amoureux de la sagesse.
Transcendantal, ce Jardin l’est car il existe dans les limites de la simple
raison. Objet de papier et non trace empirique, mais papier susceptible de
devenir empirique, il correspond en tout point à un rébus. Rien ne relève
du hasard, tout signifie, le détail fait sens. On peut y vivre sans rien voir,
passer à côté de l’essentiel, certes, mais au regard exercé ou informé
l’ensemble montre une réelle cohérence intellectuelle. Les fleurs, les
peintures, les objets, les bâtiments, leurs agencements visent à produire
un effet philosophique : le Jardin parle à qui l’écoute et sait entendre.

Le langage silencieux des choses . Evidemment, l’antique Jardin


d’Epicure ne procède pas de lui-même. Un autre, plus célèbre encore,
plus ancien aussi, le précède : le Jardin d’Eden – lui-même décalqué sur
le principe des mirifiques et très réels Jardins d’Orient. Au Paradis, au
milieu – voir la Genèse – se trouve une Fontaine, au pied de l’Arbre de
vie. Dans le Jardin d’Eusèbe-Erasme également. Eau vive, eau claire, eau
rafraîchissante, eau lustrale, elle symbolise la vie, l’immortalité, la
jouvence.
Un canal relie cette fontaine à un égout extérieur et passe par la cuisine
: il draine l’eau qui charrie les impuretés, les éloigne de la maison,
nettoie, lave et purifie l’endroit. Ce cours d’eau coupe le Jardin en deux.
Métaphore de l’usage potentiel de cette eau : elle sert aussi
symboliquement aux hommes souillés, salis. Le rachat des péchés – les
ordures de l’office – s’effectue grâce à ce courant régulier venu de la
source primordiale et centrale dans le dispositif.
Dans ce Jardin se trouvent deux jardins : l’un regorge de plantes
comestibles, l’autre de plantes médicinales. Le premier permet à Eusèbe
une vie frugale, saine, sobre et économe. En n’achetant pas ses produits
sur le marché, il économise un argent rendu disponible pour l’exercice de
la charité. Le second permet les soins du corps, la conjuration de la
maladie ou la guérison avec les simples. Car la santé du corps fonctionne
de conserve avec celle de l’esprit : comment vivre en chrétien, pratiquer
les vertus de l’Evangile, tourner son âme vers l’essentiel si le corps fait
défaut? Contre le dolorisme chrétien, Erasme célèbre la santé, le souci de
soi, la propreté aussi.
La symbolique du jardin suppose une initiation : les fleurs et les fruits
signifient. Aujourd’hui, la sympathie voluptueuse, la beauté ardente, la
magnificence, la gentillesse s’épanouissent avec un bouquet de jasmin,
de roses rouges, de tulipes et de fuchsias, quand la calomnie, la
causticité, les pleurs, la méchanceté associent virone, dentelaire de Chine,
hélénie, houblon. Bouquets hédonistes, bouquets détestables... Dans le
Jardin d’Eusèbe – son nom signifie « le Pieux » –, plantes et fleurs sont
accompagnées de petits panneaux explicatifs où se mêlent adages et
vertus explicitées.
Un verger fonctionne tel un conservatoire d’arbres exotiques où se
ramassent les merveilles de la nature habituellement éparpillées sur la
totalité de la planète. Une volière existe sur le même principe, elle réunit
les plus beaux spécimens d’oiseaux inconnus, aux couleurs bariolées et
aux cris inhabituels. Un pré avec du gazon clos par une haie de ronces
enlacées place cet espace sous le signe de la verdure. Or le vert
symbolise la vie, la sève, la fonction chlorophyllienne, à savoir les noces
du soleil – le principe génésique – et de la planète.

La nature et l’artifice . La nature tient donc une place de choix, certes,


mais contrainte par la main de l’homme à signifier. Ce qui pousse,
dionysiaque, existe dompté par un vouloir apollinien. Pas question d’un
jardin sauvage. Le Jardin philosophique est construit, allégorique, voulu,
décidé, choisi. Autant que sa formule orientale zen. L'herbe et l'arbre, le
fruit et le légume obéissent au plan et au projet des hommes. La nature
érasmienne est naturée par un homme habile dans la pratique d’un
langage silencieux.
Par ailleurs, dans la plupart des pièces de cette maison, Eusèbe a
commandité des peintures. A l’entrée, par exemple, là où la tradition
païenne élit Priape, le dieu ithyphallique des jardins qui protège des
oiseaux et des maraudeurs, Eusèbe fait représenter saint Pierre, le
traditionnel gardien des clés du Paradis; dans la salle d’été, des scènes
religieuses – la Cène entre autres moments bibliques – côtoient des
représentations païennes – Cléopâtre, Alexandre le Grand, etc.; ailleurs,
on pénètre dans la galerie des souverains pontifes mais aussi des
empereurs – pas question que le spirituel l’emporte sur le temporel, ni
l’inverse; et puis, un peu partout, des trompe-l’œil rappellent l’immensité
de la nature : des lacs, des mers, des fleuves et les animaux associés. Des
oiseaux et des poissons aussi.
Et puis, non loin des fleurs naturelles, le peintre a représenté... des
fleurs. Pour quelle raison? Afin de montrer combien le talent des hommes
excelle dans la représentation des merveilles de la nature, bien sûr, mais
combien aussi, en regard de ces merveilles à proximité, le plus bel art
échoue devant la plus simple des créatures de Dieu. L'art montre en
abyme que le créateur de celui qui représente si bien ces créatures évolue,
lui, dans un registre mille fois supérieur. Une esthétique apologétique, en
quelque sorte. Du trompe-l’œil et de sa vertu édifiante !
Et puis, les fleurs véritables dégagent des parfums sublimes. Ce que
nul artiste ne restitue. Aucun artifice ne parvient à créer une fragrance,
une odeur de rose ou d’œillet aussi subtile que la réalité. Dans le combat
qui oppose l’artefact et la nature, la seconde gagne, et de très loin. En
passant, Eusèbe en profite pour célébrer le nez à égalité avec la vue ou
l’ouïe. Ce refus de hiérarchiser les cinq sens en fonction de leur possible
usage religieux n’effleure pas Erasme : l’olfaction compte autant que les
autres sens. Habituellement, l’idée se trouve chez les penseurs
matérialistes...

8
Une architecture symbolique . Le bâtiment relève de l’intelligence
d’un architecte – invisible, absent dans le texte, et sur lequel on ignore
tout. Métaphore, là encore. L'ordre, l'harmonie, l'équilibre et la
signification supposent une volonté préexistante. Le désordre, le chaos, le
hasard ne peuvent produire cette mécanique conceptuelle raffinée.
L'esprit des lieux suppose un esprit qui souffle dans les lieux.
Probablement le vouloir d’Eusèbe, si l’on se souvient de l’étymologie de
son nom : Eusèbe, c’est le Pieux, l’incarnation de la Foi.
L'ombre et la lumière renvoient aussi à la symbolique : les ténèbres
infernales et la clarté céleste, la nuit des puissances sataniques et le jour
éternel des élus. Eusèbe prévoit un savant usage de portes et de fenêtres
coulissantes, de volets mobiles – intérieurs et extérieurs – qui permettent
de multiples modulations. Pour se préserver de la canicule, on clôt, on se
repaît de la fraîcheur de l’intérieur, on déambule dans les galeries
protégées par des colonnes de couleurs; pour éviter la rudesse des hivers
aux journées courtes et aux nuits longues, on profite des baies vitrées, des
espaces ouverts sur le Jardin. Avec la possibilité de méditer à partir du
spectacle construit pour ravir l’œil et l’esprit.
Car le but visé par Eusèbe reste la sérénité, l’amitié avec soi-même, la
conjuration du mal absolu : la mauvaise conscience. La vie quotidienne
placée sous le signe d’un épicurisme authentique qui réduit le plaisir à la
satisfaction des seuls désirs nécessaires – voire un peu plus qu’Epicure
lui-même n’y consent... – inclut des exercices spirituels, une pratique
méditative : le Jardin offre l’occasion de cette ascèse mentale – là encore
sur un principe familier au sage zen...
L'agencement des bâtiments permet également ce savant mélange entre
la recherche intellectuelle du philosophe et la pratique spirituelle du
croyant. Ainsi la bibliothèque, forte de peu de livres, mais tous de qualité,
jouxte une petite chapelle – ou l’inverse! De sorte que la lecture des
auteurs anciens – Platon, Cicéron, Plutarque – ou canoniques – Paul –, la
méditation des Ecritures ou le travail des Evangiles appellent aussitôt, y
compris sur le terrain topographique, la prière, le recueillement, le
rapport silencieux avec le sacré. Autre moyen de méditation : le balcon
de la bibliothèque, qui donne sur l’étendue du Jardin...
Dans une autre salle, Eusèbe montre à ses amis un globe terrestre et
des cartes le long du mur. (On songe au Géographe de Vermeer de Delft,
un siècle plus tard...). Dans cette pièce se trouvent les portraits du Christ
et de quelques grands hommes. Symbolique? La mission civilisatrice
planétaire du christianisme, son dessein englobant, non pas par le biais de
conquêtes historiques, militaires ou guerrières – Erasme, c’est le
philosophe pacifiste emblématique –, mais selon l’ordre de la foi, de la
charité et de l’espérance. La pratique évangélique des vertus théologales
seule réalise cette conquête sur la totalité des terres cartographiées au
mur.
Et puis – comme Thomas More – Erasme n’oublie pas un hôpital dans
le périmètre de son édifice, mais à l’écart, afin de permettre aux malades
qui nécessitent une quarantaine leur prise en charge par la communauté.
Le contagieux, le malade – métaphore là encore... – n’est pas exclu, pas
inclus non plus, mais il a droit à un traitement pour recouvrer la santé et
retrouver le chemin du Jardin.

Une convivialitéhédoniste . Dans ce lieu magnifique, vivre confine au


chef-d’œuvre. Les convives se retrouvent dans un écrin idéal qui favorise
conversations, échanges et convivialité. Erasme recourt à des
personnages conceptuels et nomme des Figures associées à des qualités
essentielles. On ignore tout de leur âge, de leurs fonctions, de leur
physique, de leur vêtement. La fin du dialogue – au moment où Eusèbe
distribue des cadeaux – révèle quelques traits de caractère, une
psychologie, une ébauche de tempérament qui correspondent peut-être à
des personnages réels. Ironie, humour et drôlerie coutumières chez
Erasme, un philosophe rieur lui aussi...
L'onomastique lève un peu le voile : Eusèbe, donc, on le sait, incarne
la Piété. Mais les autres? Timothée? Il honore Dieu. Théophile l’aime.
Théodidacte est instruit par lui. Chrysoglotte? C'est l'homme à la langue
d’or. Urane? Le Céleste. Sophrone? Le sage et le tempérant. Eulale?
L'individu qui dit le Bien. Néphale? Le sobre. Autant de variations sur le
thème de la Vertu et de la Piété.
Ces neuf personnages – dix avec le serviteur – prennent également en
charge la symbolique du neuf : les Muses, les Chœurs qui hiérarchisent
les anges chez le pseudo-Denys, le principe organisateur des Ennéades de
Plotin, le nombre du ciel, celui de Béatrice chez Dante – elle-même
symbole de l’amour. Neuf correspond également au dernier de la série
des chiffres. En ce sens il annonce une mort et une renaissance, un
aboutissement et un recommencement, la fin d’un cycle. Pourquoi ne pas
oser cette idée : la fin (désirée) du christianisme officiel et d’Etat, puis
l’avènement d’une (possible) ère nouvelle grâce au christianisme
épicurien? Neuf, zéro, un...
Epicuriens, ils boivent et mangent des nourritures terrestres, bonnes et
vraies; chrétiens, ils lisent des textes de la Bible et les commentent à tour
de rôle autour de la table. Chrétiens épicuriens, ils ne négligent ni les
plaisirs du corps, ni ceux de l’esprit et ne privilégient aucun des deux;
mieux : ils considèrent que toute satisfaction ici induit un plaisir là.
Goûter des cuisines raffinées, converser entre amis, prendre plaisir à une
promenade dans le Jardin, pourvu que cette joie ne contrevienne pas aux
principes évangéliques, c’est jouir de la vie, donc plaire à Dieu qui l’a
faite pour qu’on en profite.
Le banquet s’ouvre par une purification. Physique, certes, pour des
raisons de propreté, mais symbolique également : on n’approche pas la
table impur, car tout repas s’effectue dans une forme de citation de la
Cène. Dans ces agapes, les convives mangent du symbole, comme à la
messe, mais moins le pain pour le levain de l’Eglise ou le vin en mémoire
du sang du Christ que les produits du jardin. Or les produits du jardin
sont également les produits du Jardin : autrement dit, des symboles de la
perfection de la création, des effets de cet ordre réalisé dans l’utopie
épicurienne et chrétienne d’Erasme.
Eusèbe donne le détail du menu : du vin en provenance du domaine,
des légumes, du chapon, une épaule de mouton premier choix – dixit
Eusèbe... –, quatre perdrix et une magnifique coupe de fruits – pastèques,
melons, figues, poires, pommes et noix. Nous sommes loin de la rigueur
austère et monacale, loin même du petit pot de fromage et du pain sec
d’Epicure, loin aussi du péché de gourmandise édicté par l’Eglise
officielle qui associe la faute et le plaisir pris à manger et boire – voire à
l’idée même de bien manger et de bien boire... Epicurien, Erasme l’est
plus dans l’esprit du Cercle campanien que dans la lettre du Maître de
Samos.

10

Le verbe et la chair . Entre une cuisse de perdrix et une tranche de


pastèque, des lectures servent de prétextes à échanges et débats. On peut
manger en même temps, précise Eusèbe – de la laitue et des œufs, à
ajouter au menu! Puis les neuf convives échangent à partir des
thématiques induites par les extraits : les qualités d’un bon roi; le mode
de vie le plus approprié pour mener une vie philosophique; les rapports
entre sacrifice et miséricorde; la sainteté de Socrate; la critique des
dépenses somptuaires engagées par l’Eglise pour construire églises et
monastères; l’erreur de croire suffisante la pratique des rites et
sacrements de l’Eglise, et non des Evangiles, pour être chrétien; et autres
questions de cet acabit.
Parmi celles-ci, le corps. Prenant le contre-pied de la doctrine officielle
de l’Eglise, Eusèbe refuse de faire du corps un ennemi. Pour quelles
raisons? Ni adversaire, ni tombeau – une pierre dans le jardin de Platon...
–, le corps existe en compagnon de l’âme. Le problème ne se pose pas en
termes dualistes, ni monistes. Encore moins matérialistes. Erasme évite
ici la question de l’immatérialité ou de l’immortalité de l’âme, encore
plus celle de son destin post mortem. A ses yeux, corps et âme constituent
un tout : privilégier une partie provoque des mutilations dommageables.
Comment envisager l’âme sans le corps? Ou l’inverse? La vie
philosophique, la pratique chrétienne, l’équilibre entre la méditation et
l’action exigent un esprit et une chair en bon état. Or l’interdépendance
est manifeste : un corps malsain, malade, empêche l’âme d’effectuer un
travail spirituel; de même, une âme en mauvais état produit sur le corps
des effets négatifs. Erasme aime la santé, autant que la propreté. La mort,
la douleur, la souffrance? Très peu pour lui... Il préfère la joie, le bonheur,
le plaisir, le contentement. Et pour ce faire, les nourritures terrestres
présentent autant d’intérêt et de nécessité que les nourritures spirituelles.
A une âme pure, tout est permis. Erasme n’interdit donc rien sur le
terrain corporel en soi, mais relativement à l’usage. Loin de lui l’idée de
récuser toute libido. Et si dans le dialogue il reprend à son compte les
propos misogynes de l’époque – les femmes incapables de philosopher,
tout juste bonnes à discuter entre elles ou avec des enfants, colériques sur
le modèle de Xanthippe, à former et éduquer par leurs maris... –, le
philosophe convient également que rien ne paraît plus désirable qu’une
épouse selon son cœur. Le couple ataraxique de Lucrèce...

11

Devenir l’ami de soi-même . A la fin du banquet, Eusèbe offre un


cadeau à chacun. Plaisir d’offrir, plaisir de donner, plaisir de recevoir.
Quatre livres, deux montres, une lampe et un plumier avec des roseaux
de Memphis, voilà les paquets. Certes, chacun manifeste son bonheur à
l’idée de recevoir un présent. Mais Erasme, malin, ironique, profite de ce
don pour induire et solliciter un contre-don chrétien : il souhaite
développer chez Timothée la sagesse qu’il possède déjà et lui donne un
petit livre, un recueil de Proverbes de Salomon; à Sophrone il offre une
montre dalmate sous le prétexte de lui permettre, car il en est économe,
un meilleur usage de son temps – pas dupe, l’intéressé comprend
qu’Eusèbe rappelle l’exactitude au paresseux...; à Théophile revient
l’Evangile de Matthieu pour affermir son amour de Dieu; à Eulale les
Epîtres de Paul; à Chrysoglotte la petite lampe pour qu’il puisse, dit
Eusèbe, satisfaire sa passion de grand lecteur – mais aussi pour que ce
dormeur invétéré veille davantage; Théodidacte reçoit les plumes pour
célébrer la gloire du Christ; Urane hérite de traités moraux de Plutarque;
Néphale, d’une montre également, lui qui dépense son temps
parcimonieusement...
Le plaisir se donne mais n’exclut pas pour autant l’édification, la
construction de soi. Au contraire, il en est l’auxiliaire. Les livres
chrétiens côtoient les textes païens, le Christ et Plutarque se complètent,
Paul et le stoïcisme font bon ménage, pourvu que l’ensemble converge
vers la pratique évangélique, la seule façon de vivre en chrétien
authentique. Au cours du banquet, avec les agapes, les mets et le vin, la
discussion et l’échange, le commentaire des sentences bibliques, les neuf
protagonistes expérimentent l’épicurisme et le christianisme sans
sacrifier l’un à l’autre.
Eusèbe prend congé de ses amis qu’il invite à prendre leur temps au
Jardin, voire à y passer trois jours si bon leur semble. Puis il joint le geste
à la parole : il parle en chrétien? Il vit, pratique et agit de même. Trois
tâches l’attendent dehors : aider un malade à aborder la mort; réconcilier
deux ennemis; régler un différend entre deux têtus. A l’évidence, l’amour
du prochain motive ces comportements généreux et bienveillants,
amicaux et doux. Nul doute qu’Epicure aurait agi de même...

12

Epicure christique et Christ épicurien . Erasme rappelle l’étymologie :


Epicure – epikouros – est celui qui sauve. Mais qui mieux que le Christ
sauve? Ainsi le Christ sauveur et le Christ épicurien, voire l’Epicure
christique, donnent la formule du salut : un composé de sagesse païenne
et de sapience chrétienne, un mélange de l’austérité du Jardin d’Athènes
et de la vertu du Jardin des Oliviers, un mixte d’ataraxie grecque et
d’espérance catholique, de volupté dans l’ascèse et d’ascèse pour la
volupté, un compagnonnage entre le philosophe au petit pot de fromage
et le prophète au poisson, voilà l’équation de la volupté authentique et du
bien véritable.
La possibilité d’un christianisme épicurien disparaît avec l’apparition
de la Réforme – et de son corrélat la Contre-Réforme. Dans les premiers
temps, elle prend partiellement en charge ce que l’Eglise catholique,
apostolique et romaine n’a pas su faire : s’amender, se modifier, se
rapprocher des pauvres et des petits, en finir avec l’implication de
l’Eglise dans les conflits politiques coûteux en vies humaines, abolir le
luxe et le faste de la vie comme au Vatican, moraliser le clergé à tous les
degrés de la hiérarchie ecclésiastique, retrouver le sens du message
évangélique dissimulé sous un fatras de gloses officielles.
Luther et Calvin portent le fer dans un organisme corrompu. Valla et
Erasme, entre autres, auraient pu servir à un renouveau du christianisme,
moins relié à la pulsion de mort, plus soucieux de la pulsion de vie, plus
désireux de pouvoir spirituel que de pouvoir temporel, moins obsédé par
César et un peu plus tourné vers Dieu. En passant à côté des potentialités
du christianisme épicurien, l’Eglise se prive d’une chance de se
revitaliser en s’humanisant.
Après le passage de Luther, en pleines guerres de religion, Montaigne
modifie, voire inverse les perspectives. Il fait évoluer le christianisme
épicurien, en formulant un épicurisme chrétien. La recette dissimulée
dans les Essais? Un peu moins de christianisme, un peu plus
d’épicurisme... Le mouvement philosophique alternatif au courant
dominant prend cette direction, pendant que l’Eglise opte pour la Contre-
Réforme : à partir de Lorenzo Valla, Epicure devient nettement le
philosophe emblématique du combat contre le christianisme officiel.
XXII
MONTAIGNE

et « l’usage des plaisirs »

Physique de sa métaphysique . Contrairement aux affirmations


catholiques, apostoliques et romaines – Blaise Pascal en tête, Bossuet,
Malebranche, les jansénistes pour suivre, puis tant d’autres dans la foulée
–, Montaigne ne s’aime pas. Pour cette raison justement il se met à nu à
longueur de pages, et ce pendant vingt années : de 1572, date de la
première ligne écrite des Essais, à septembre 1592, l’année de sa mort au
château de Montaigne.
On lui reproche d’avoir raconté son petit sexe, révélé son impuissance,
détaillé ses digestions difficiles, énuméré ses coliques, autopsié ses
calculs rénaux, établi la liste de ses médiocrités intellectuelles et de ses
indigences corporelles. Certes, mais pourquoi refuser de voir que ces
exorcismes supposent une entreprise singulière : apprendre à s’aimer,
composer avec ce qui a priori paraît indigne d’être aimé? Car le projet
qu’a Montaigne de se peindre ne vise pas l’égotisme, le narcissisme,
l’amour immodéré de sa personne, mais la juste estime de soi d’un
individu qui doute d’être aimable – au sens étymologique – et souhaite le
devenir, d’abord pour lui-même.
Entre l’excès d’une détestation de soi, à quoi le christianisme prépare
très sûrement, et celui d’une excessive passion prise à son propre
commerce, Montaigne cherche la voie médiane. L'autoportrait n’est pas à
son avantage. Il se concède bien deux ou trois qualités morales, des
vertus comme la foi et la conscience, la franchise et la liberté, la facilité
de mœurs aussi, mais après la lecture des trois livres de son unique
ouvrage, il reste un sentiment étrange : Montaigne brosse le portrait d’un
homme qui, au physique et au moral, ne s’épargne pas. Masochiste? Pas
vraiment, mais loin d’être à lui-même son meilleur ami... Fâché avec lui-
même, il donne l’impression d’entreprendre son travail de construction
de soi pour produire, le temps aidant, une figure finalement digne d’être
aimée.
Au physique, Montaigne souffre d’un handicap constitutif : sa
petitesse. Quand parfois on le visite dans son domaine et lui demande le
chemin qui conduit au maître de la maison, il constate, de visu, combien
son défaut de prestance induit une présence au monde fragile, déficiente,
douloureuse, qui suppose la nécessaire conquête d’un artifice à même de
la compenser. Si l’on n’apparaît pas au regard d’autrui comme repérable
et distinct, il faut se rendre repérable et distinct.
La différence vécue dans sa chair contribue évidemment à la
construction d’un tempérament inquiet et soucieux de tout ce qui, sous
toutes ses formes – des cannibales aux sorcières en passant par les fous et
les mal formés congénitaux –, manifeste la différence, le bizarre,
l’étrangeté, la monstruosité. Car Montaigne se dit en même temps «
miracle et monstre » – tard, dans le dernier livre de ses Essais, quand
vraisemblablement il peut (se) dire qu’à partir de ce monstre il est devenu
par l’écriture un miracle.
Petit, fort, poilu, bien vite et trop tôt chauve, barbu, dormard, maladroit
de ses mains, pas habile du tout, sans aucun talent, nul en sport,
aucunement mélomane, ni musicien bien sûr, incapable d’écrire tant ses
mains sont gourdes, pas plus à même de tailler sa plume ou de harnacher
ses chevaux, inapte à chasser avec un oiseau ou à parler correctement à
ses animaux. Et puis, ajoute-t-il en confidence sur lui, avec la petitesse, le
visage agréable et une bonne proportion du corps comptent pour rien.
Sexuellement, Montaigne n’a pas caché grand-chose... Ses
contemporains – et tant de suivants... – veulent bien le portrait, mais
couvrent d’un voile pudique cette question que le philosophe trouve
déterminante. Marie de Gournay caviarde une édition pour reléguer dans
l’ombre ces confessions impudiques : jeunesse libidinale, initiation de
bonne heure, collection de femmes, propension probable aux prostituées
dans sa jeunesse, même chose en voyage – contrairement à ses dires... –,
rien de très inhabituel.
Sa santé sexuelle fut grande – il parle d’un record de six « assauts » !,
la métaphore guerrière est signée de lui. J’imagine ces prises de places
fortes successives et dans la même nuit... Son impuissance très tôt
apparue – vers la cinquantaine définitivement, mais avec des annonces
beaucoup plus tôt – en semble d’autant plus pénible. D’où quelques
développements dans lesquels il confie son talent pour faire de nécessité
vertu en passant des nuits à caresser plus qu’à chevaucher à la manière
soldatesque comme dans ses vertes années !
Son recours à quelques vers des Priapées anonymes lui permet, via une
citation – souvent il cache l’essentiel derrière des emprunts sans
signature –, d’avouer au lecteur un sexe court, pas bien gros non plus et
une « lésion énormissime » – sans qu’on sache au juste la nature de cette
particularité, mais nous pouvons imaginer le pire. A quoi il faut ajouter
cette fameuse maladie de la pierre qui transforme en calvaire le quotidien
de cette existence pendant quatorze ans – au point que le suicide effleure
plus d’une fois la pensée de cet homme douloureux.
Petit, maladroit, doté d’un petit sexe bien vite inopérant, Montaigne se
décrit sans complaisance. Quand il avoue au détour d’une digression la
coïncidence de sa métaphysique et de sa physique, on peut sans trop
extrapoler affirmer que ce corps qui pense compose avec un corps qui
pèse... La chair de Montaigne fonctionne en généalogie de sa pensée. Ses
confidences intimes, anatomiques, physiologiques, médicales,
diététiques, sportives, libidinales installent les Essais du côté des
documents exceptionnels dans l’histoire des idées, pour qui souhaite
envisager les mystères de la fabrication d’une pensée et de la constitution
d’une vision du monde. Jamais autant que là on n’assiste à la
construction d’une philosophie qui entend transformer des faiblesses en
forces – condition sine qua non de toute survie, puis de toute existence.

2
Souvenirs d’un homme sans mémoire . Au moral, Montaigne ne se
présente pas non plus sous ses meilleurs atours! Souvent il insiste sur son
manque de mémoire. Il oublie qu’il a lu un ouvrage, fait une chose,
rencontré quelqu’un. Dans le cours de son livre, il se trompe sur certaines
dates sans qu’on sache toujours si la faute relève d’une volonté délibérée
ou d’une réelle incapacité à se souvenir : en rapportant celle du testament
de La Boétie; sur celle de la composition du Discours de la servitude
volontaire, le livre de son ami; sur l’âge de la mort de son père; sur le
temps qu’il avoue avoir consacré à la traduction du livre de Raymond
Sebond pour faire plaisir à son géniteur.
Mais Montaigne ne saura jamais compter. Les chiffres et lui font
mauvais ménage – son père le sait qui transmettra l’héritage à son
épouse, non à son fils, tant il connaît l’incapacité de son Micheau (le nom
qu’il lui donne enfant...) à gérer correctement le domaine. Dans sa
jeunesse, il dilapide l’argent; dans ses voyages, plus tard, il transporte
toujours avec lui une petite cassette pleine d’or – les auberges, les
femmes vénales, les extras... Or le texte des Essais fustige la petitesse et
la vanité de l’avarice – qu’il semble pratiquer avec constance...
Son esprit? Lent. Son train? Nonchalant. Son courrier traîne, il ne
l’ouvre pas tout de suite. Pour quoi faire? Pas doué pour la politesse ou la
courtoisie. Irrésolu en tout : magistrat treize années, maire de Bordeaux
deux fois quatre ans, plusieurs fois mandaté par le roi pour des missions
diplomatiques de la plus haute importance – de l’une d’entre elles dépend
pour la France de devenir protestante ou de rester catholique! –, à la tête
de cent personnes dans son château, on imagine mal les conséquences de
cette incapacité à trancher, prendre des décisions, délibérer...
A ce point décalé, Montaigne affirme qu’il ne sait pas nommer ou
reconnaître les outils dans son domaine; que très tardivement il apprend
que le levain sert à faire lever le pain, et ce que signifie faire cuver son
vin; qu’il est dans l’incapacité absolue de donner un nom aux légumes de
son potager; que dans la ferme, il ne peut effectuer les travaux les plus
communs, préparer son cheval pour une balade par exemple.
Gentilhomme campagnard, on imagine un modèle pour un décalé
portraituré par La Bruyère !
Mélancolique, Montaigne connaît les affres d’accès dépressifs : pas en
forme, il se laisse glisser sur la mauvaise pente et repeint tout en noir. Il
voit le pire partout et se démoralise. Faut-il lire dans ces symptômes
névrotiques le signe d’une incapacité à tuer le père qui, lui, semble selon
ses dires très exactement l’inverse de son fils : allègre, sportif, délié,
habile, cultivé? A l’évidence, Pierre Eyquem fonctionne comme une
ombre gênante pour ce fils emprunté, encombré, trébuchant dans le
monde, perdu dans le réel comme un zombie, errant tel un pauvre hère
fantomatique...
Son hypersensibilité trahit en effet un être fragile, émotif. Ce chasseur
ne supporte pas la vue du sang. La souffrance des animaux le met dans
un état déplorable. Si l’on égorge un poulet devant lui, il tourne de l’œil...
Montaigne le familier des actes héroïques des Romains, le contemporain
de la geste des grands hommes stoïciens, cet ami de Caton, ce frère
d’Epaminondas, ce philosophe qui compile nombre d’anecdotes où le
sang coule, où la bravoure, le courage et la virilité débordent, ce
Montaigne-là confesse la larme facile...

L'étrangeté à soi-même . Ce corps singulier que sa mère porte onze


mois, comme s’il hésitait à venir au monde, devient donc celui d’un petit
homme à la sexualité défaillante dont la présence au monde semble
contrariée par une raison obscure, mais déterminante. En excellent
analyste des profondeurs, Montaigne pense les années inaugurales
décisives pour la construction d’un caractère et d’un tempérament. Aux
nourrices, il donne le rôle majeur dans l’élaboration de la sensibilité.
La sienne? Une paysanne à laquelle on le confie dès la naissance. Né
au château, Michel vit deux années en compagnie d’une famille de
paysans simple et sobre, non loin de la propriété familiale. Il prend là des
habitudes d’austérité pour toujours – il préfère le lard et à l’ail aux
sucreries... L'amateur de Sparte, le défenseur perpétuel de Lacédémone –
muet sur les prétendues vertus d’Athènes... – conclut l’odyssée des Essais
par un éloge de la vie simple, de la frugalité des gens de peu et de la
volupté épicurienne – au sens philosophique du terme...
Après deux années (1533-1535) passées dans une modeste chaumière,
Montaigne revient à la maison familiale, au château. On connaît l’histoire
: le père rapporte d’Italie, après sa campagne de soldat pour François Ier,
des idées sur l’éducation des enfants, la pédagogie, la manière de
transmettre les manières. En connaisseur d’Erasme et des thèses du Plan
des études – parues peu de temps avant, en 1511 – , Pierre Eyquem
entreprend l’éducation de son fils. Pour ce faire, il met en pratique les
idées essentielles du philosophe de Rotterdam : solliciter l’intelligence et
non la mémoire; viser une tête bien faite, et non une tête bien pleine;
donner un rôle cardinal aux textes anciens; respecter la liberté et
l’individualité des enfants; pratiquer en conversant quotidiennement.
Concrètement? Concrètement il met son fils entre les mains d’un
précepteur allemand qui s’adresse uniquement en latin au philosophe en
herbe. Lui et tous les gens de la maison se mettent à la langue de
Cicéron! Jusque dans les environs on parle comme les Romains de
l’époque républicaine – au point que, dans la région, des termes latins
passent dans la langue courante. Après le sol en terre battue où les
paysans nourriciers parlent gascon, Montaigne entend une autre musique,
une autre langue, et parle bien vite latin couramment. Excellente chose
pour un contemporain de Quintilien... mais quinze siècles plus tard !
Le père fabrique un enfant génial, mais décalé, inapte au monde.
D’autant que Montaigne – on ne sait pour quelles raisons... – subit une
fois encore un déracinement : il est envoyé au collège de Guyenne à
Bordeaux, où il apprend ce que signifie devenir étrange à soi-même : âgé
de six ans, latiniste parfait – utilisant donc une langue morte pour langue
maternelle ! –, « Micheau » découvre le monde, les autres et donc lui-
même. Mais lui-même comme un autre. Parlant une langue étrangère,
incapable de communiquer avec ses semblables, manquant d’une langue
véhiculaire, interdit de parole pour échanger et communiquer avec les
enfants de son âge, ses contemporains, il expérimente le solipsisme,
physiquement, charnellement.
Décalé dans son collège, il perd son latin, n’acquiert pas de nouvelles
connaissances, s’ennuie, se trouve dans l’incapacité de lier une relation
affective avec un camarade de son âge et devient le protégé d’un
pédagogue du lieu (d’aucuns soulignent qu’à cette époque, la
communauté pédagogique du collège pratique les amours socratiques...
Rien de prouvé...). Ce dernier l’entretient dans sa fiction et lui conseille
Virgile, Ovide, Horace et les Elégiaques, Térence et Plaute, puis les
comédies italiennes – saines lectures pour un enfant entre six et treize
ans! Régime sévère, horaires stricts, vacances rares : il est loin le temps
béni des heures vécues sous le signe d’Erasme !
Pas plus que ses réveils d’enfant au son de l’épinette au château ne
transforment Montaigne en amateur de musique, encore moins en
praticien d’un instrument, son éducation romaine n’en fait un individu
adapté à son époque : sans fin il cherche Rome en plein XVIe siècle, dans
son amitié avec La Boétie, dans sa bibliothèque, dans son écriture, dans
ses mœurs, dans son éthique, dans sa vie quotidienne, dans sa tour
construite comme une cité latine, il vise la compagnie de Plutarque ou de
Sénèque à défaut de pouvoir entretenir une conversation avec ses
contemporains.

La conversion hédoniste . Obéissant à son père, Montaigne entame des


études de droit et devient magistrat. De ses années de formation (1549-
53) – Paris? Toulouse? – à la vente de sa charge de conseiller au
Parlement de Bordeaux (1570), il consacre plus de vingt années à cette
discipline. On l’a dit juriste averti et magistrat consciencieux... L'aubaine
vient de la mort du père, tellement aimé, célébré, vénéré dans les Essais
que je me demande si Montaigne ne compense pas un peu sa joie de
constater que la mort du père le dispense d’un travail qu’il aurait dû
accomplir par ses propres moyens des années en amont pour être en paix
avec lui-même.
Aubaine, car en mourant le père le libère de la nécessité de gagner son
pain quotidien, il peut désormais vivre de ses rentes. Certes, il lui faut
exciper d’un second testament pour accéder à la fortune léguée dans un
premier par le si bon père à son épouse pardessus la tête du fiston, mais,
bon... Devant cette petite fortune, Montaigne quitte son travail à l’âge de
trente-huit ans, le 28 février 1571 – date anniversaire : Montaigne aime
ces chiffres... Il fait graver dans sa tour une citation – latine comme il se
doit... – dans laquelle il proclame en substance : bon débarras, désormais,
je me consacre à moi-même... Quelques mois plus tard, il commence la
rédaction des Essais. Le petit homme disgracieux et pas gâté par la
nature, le Romain de Gascogne partout exilé et nulle part chez lui,
l’héritier orphelin désormais comptable d’un règlement avec la figure du
Père, a rendez-vous avec lui-même. Mais il ne sait pas encore qui est cet
être avec lequel il a pris date. Il le demande aux Essais...

Un livre pour qui? Pour tous et pour personne, dit Nietzsche de son
Zarathoustra... Et les Essais de Michel de Montaigne – non Les Essais...
– à qui sont-ils destinés? D’ailleurs existe-t-il jamais un autre public que
soi-même? L'écriture peut-elle viser autre chose qu’une mise au point
avec soi, une catharsis, une purification aristotélicienne? Viscérale,
sincère, authentique, la fabrication d’un livre obéit aux lois de la
psychologie des profondeurs. Montaigne n’est pas dupe du
fonctionnement de l’être : zones d’ombre, plis de la petite enfance, forces
sombres et déterminantes, nécessités psychologiques, donc
physiologiques... Nombre d’incises dans son texte témoignent de sa
lucidité sur le moteur inconscient de la conscience.
L'avertissement au lecteur en ouverture du premier livre donne la
version gravée dans le marbre, pour le public : Montaigne écrit pour les
amis, la famille, les parents, dans un dessein domestique et privé, sans
souci de gloire, de réputation. Il souhaite laisser après sa mort une trace
utile pour qu’on le connaisse plus sûrement. Malgré tout il invite le
lecteur à consacrer son temps à autre chose qu’à le lire! Il affiche donc
son désir post mortem d’être apprécié plus justement qu’il se croit aimé
au moment où il écrit. Justification et légitimation de soi après soi :
l’entreprise procède d’un réel souci de révéler un être qu’il s’agit donc de
décrire.
Faut-il voir dans cette destination avouée de la parentèle la raison
d’une série singulière de silences? Pour un homme qui place son
entreprise sous le signe de la vérité absolue, radicale, – du moins autant
que les convenances le permettent... – l’absence de sa mère, de sa femme,
de ses sœurs, de ses enfants, sauf quelques mentions en passant –
Montaigne joue aux cartes avec femme et fille; Montaigne assiste à une
leçon entre Léonore et sa préceptrice sur l’usage du mot « fouteau » ;
Montaigne avoue n’avoir jamais frappé son enfant... –, les femmes du
château n’existent pas dans les Essais, alors que le père y apparaît sans
cesse sous son meilleur profil.
Outre ces silences, ce livre majeur contient également des mensonges
avérés. Ainsi la prétendue noblesse de Montaigne. Nombre de pages
fustigent le goût des honneurs, la vanité des lignages qui dispensent
d’une valeur personnelle, le ridicule des hochets sociaux. Pour autant,
Montaigne clame haut et fort, et à plusieurs reprises, une noblesse qui
date seulement de quatorze années avant sa naissance! Pas de quoi
pavaner en écrivant – une fois dans les Essais, une autre dans
l’Ephéméride dans lequel il consigne les faits et gestes familiaux – que la
terre de Montaigne est celle de ses ancêtres, celle dans laquelle ils ont
mis leur affection et leur nom. Le père comme seul ancêtre? Allons... La
famille descend de commerçants bordelais et toulousains ayant fait
fortune dans le poisson fumé, avec possiblement une ascendance juive
portugaise, mais sans rien d’assuré.
Pour autant, pendant son voyage en Italie, en Allemagne, en Suisse, il
offre bien volontiers son blason en guise de carte de visite prestigieuse. A
sa mort, comme il n’a pas d’héritier mâle, qu’il déplore le manque d’un
gendre auquel transmettre ses terres, son nom, son savoir, il lègue ses
armoiries à Charron. A Rome enfin, Montaigne postule pour être citoyen
de la Ville éternelle, non sans avoir déjà demandé, puis obtenu des années
plus tôt – juste après la mort du père... –, d’être élevé au grade de
chevalier dans l’ordre de Saint-Michel, puis de gentilhomme ordinaire de
la chambre du Roi.
Pierre Eyquem aussitôt disparu, il fait biffer sur les documents officiels
tout ce qui trahit une trop récente noblesse. Il supprime le nom du père –
Eyquem – pour retenir seulement celui de sa terre : de Montaigne... Pas
besoin d’être grand clerc en psychanalyse pour remarquer ces
coïncidences : mort physique du père, assassinat symbolique du cadavre
par l’anéantissement de son nom, puis récusation d’un lignage réel, enfin
revendication d’une filiation symbolique plus ancienne via la noblesse. A
lui qui affirme haut et clair que celle-ci s’acquiert par la seule valeur
personnelle, il reste à effectuer le travail qui lui permettra de ne pas
recourir en vain à ces artifices pour construire en urgence un être qui tient
debout...

Une parole couchée . Les Essais ne sont donc pas un livre pour sa
famille, ses descendants, ses amis, mais un livre pour lui-même, dans
l’esprit des Pensées pour moi-même de Marc Aurèle – étrangement
absentes des Essais!, c’est l’auteur préféré de son père... –, aussi, et
surtout, dans la perspective de ce que Freud appelle le roman familial.
Car Montaigne affabule, passe sous silence, exagère, ment dès qu’il
s’agit des membres de sa famille. Il fictionne un lignage dans le dessein
de se constituer une identité – symptôme en psychanalyse de névroses en
relation avec le complexe d’Œdipe qui supposent – dit la théorie
analytique – le rabaissement et l’exaltation des parents, le désir de
grandeur, l’aspiration à contourner les pulsions incestueuses, l’expression
de la rivalité fraternelle – ah! ce frère mort dans un accident de pelote,
probablement amant de la femme de Montaigne! On ne peut écarter d’un
revers de la main cette hypothèse du roman familial. Elle mérite à elle
seule une analyse très complète...
Ni pour les siens, ni pour la mémoire de l’ami défunt auquel
Montaigne ne consacre pas le Tombeau annoncé (il renonce en effet à
publier le Contre Un dans son ouvrage et témoigne ainsi d’un
comportement pour le moins... inamical!), les Essais ne paraissent à
aucun moment ce que son auteur prétend qu’ils sont. Les trois volumes
publiés relèvent bien plutôt d’un projet d’autoanalyse – là encore au sens
freudien – avec le lecteur en tiers, mais nullement d’un testament pour la
parentèle...
Par ailleurs, je m’étonne de n’avoir jamais lu que Montaigne n’a pas
écrit les Essais. Nulle part on ne lit cette information, encore moins,
donc, son analyse. Pourtant le philosophe précise à quatre reprises dans le
texte qu’il n’écrit pas mais dicte. Il parle, il parle en marchant dans sa
tour, il parle à un tiers qui note. Tiers absent, dont on ignore tout. Un
serviteur, un ami? On ne sait... Mais par quatre fois on peut le constater :
Montaigne dit même que l’un de ces scribes indélicat est parti un jour
avec une liasse des feuillets dictés sous le bras sans jamais revenir... Peut-
être existe-t-il quelque part des chapitres inconnus du manuscrit princeps
!
Montaigne l’affirme : il dispose d’une bonne vue, certes, mais ne peut
pas lire trop longtemps et doit se faire aider par un tiers. Probablement le
même individu à qui il confie ses improvisations en déambulant devant
les mille livres de sa librairie, dont ceux légués par La Boétie à sa mort.
Qu’on imagine donc la méthode : vraisemblablement, un individu lit à
haute voix des passages de livres peut-être choisis par Montaigne – ou
prélevés au hasard... – qui brode, laisse aller sa pensée, ses idées, sa
méditation à partir de ce support. Un genre d’association libre, de
cadavre exquis intellectuel...

Haine des livres du faiseur de livre . Notre héros lit peu. Il le dit...
Seulement quand l’ennui menace, si la mélancolie vagabonde. Pas par
passion dévorante ou pulsion maladive. Ni par envie de faire des livres
avec ceux des autres, une manie qu’il conspue à longueur de pages et
trouve très active chez ceux qu’il assassine dans le chapitre intitulé Des
pédants... La glose et l’entreglose? Très peu pour lui... Souvenirs de son
éducation érasmienne : le livre, oui, bien sûr, mais la vie plutôt!
On lui lit des livres, donc. Il ne dit pas en quelles proportions il accède
à un texte via un tiers ou directement. Si le volume lui résiste, que
l’analyse lui semble trop complexe, il insiste une fois, mais pas deux. Et
laisse le livre hermétique sans insister et sans complexe. Car il n’aime
pas la philosophie pure et dure. Il préfère les publications agréables,
faciles et plaisantes, avec lesquelles il apprend à mieux être, vivre à
propos et bien mourir. Mais jamais au-delà d’une heure entière... Il note
sur l’intérieur de la couverture quelques mots de synthèse, les dates de
l’achèvement de sa lecture, puis signe. Enfin il précise qu’après la
quarantaine il n’a plus lu un seul livre en entier...
Dans tous les cas de figure, il avoue que le temps passé au commerce
des livres lui paraît dommageable à l’exercice du corps. Marcher dans la
librairie, dicter les commentaires qui lui viennent à l’esprit en lisant ou en
entendant un tiers lui lire des livres choisis, des passages précis, ou pris
au hasard, voilà une activité à laquelle il consacre pourtant un long temps
de sa vie et dont il avoue, quand elle se termine, qu’il lui doit de
véritables plaisirs – autant que la conversation des hommes intelligents
ou le commerce des belles et honnêtes femmes.
La matière de son livre il récuse que ce soit d’autres livres. Les
lectures, les citations ne constituent pas la structure et l’armature de sa
pensée, mais ses occasions, ses prétextes et ses déclencheurs. Aux
bibliothèques il préfère la vie, aux livres, l’existence – les balades dans sa
campagne, les chevauchées dans la nature, la visite de ses terres et de ses
gens. On ne trouve pas dans sa librairie les œuvres complètes de
Guillaume d’Occam. S'il défend des positions nominalistes, il ne les doit
pas à la fréquentation de la Somme de toute logique, mais à celle de ses
vignes, de ses voisins, voire à ses voyages dans les provinces françaises
ou en Europe.

Le corps aéréde la voix . L'expression est de Montaigne lui-même et


elle caractérise les Essais! Prenons-y garde... Elle explique tout. Le livre
procède donc de choses dites. Quand on s’interroge sur la structure
interne, cachée, voilée, dévoilée, secrète, lorsqu’on cherche des
palindromes structurels, dès qu’on procède en numérologue comptant le
nombre d’Essais, cherchant quelle place occupe celui-ci en regard des
autres, on projette un souci étranger à celui de son auteur – mauvais en
calcul, pas doué pour les chiffres, encore moins pour les architectures
insidieuses...
Montaigne parle les Essais, au fur et à mesure. Le tiers copie à la
vitesse de la voix du narrateur. Le philosophe marche, parle, s’arrête,
réfléchit, reprend, continue et laisse aller son imagination, il improvise.
Pas de composition – le fantasme très mode d’une époque obsédée par la
structure fait des ravages dans les années 1570... –, pas de plan à la
manière scolastique : l’œuvre irradie tel un immense éclat de rire lancé
en direction des machines de guerre médiévales caparaçonnées de
rhétoriques aristotéliciennes : question, article, objection, réponse,
solution, numérotation, autant d’artifices auxquels Montaigne ne croit
pas une seconde.
A cette quincaillerie conceptuelle, il oppose la parole libre, joyeuse,
déliée. Il se rit de l’appareillage pseudo-scientifique des Médiévaux.
Sauts et gambades plutôt que verrouillages et formes savantes. Le flux
héraclitéen lui va, il brode, coud, ajoute, ne retranche jamais. Lire
Montaigne en lui rendant justice suppose de l’écouter, l’entendre, installé
dans un fauteuil, près d’une cheminée, puis de se mettre à disposition de
cette parole conservée par écrit mais construite oralement. Qu’on ne
l’oublie pas : l’invention de Gutenberg date de 1455 et le livre, objet en
vogue, n’a pas encore effacé la tradition orale qui tient le haut du pavé
avant cette date.
Les Essais proposent un genre de paroles gelées, à la manière de celles
de Pantagruel dans le Quart Livre – les paroles gelées d’un homme qui se
cherche, se parle, parle et tâche de se trouver par cette occasion. Des
mots prononcés dans le calme de la tour du château, avec un témoin qui
les note, certes, mais surtout des mots prononcés par un homme qui se
parle à lui-même dans le dessein de découvrir son identité. Le fameux «
Que sais-je? » peut se lire aussi : que puis-je savoir sur moi de fiable, de
sûr et de certain qui me permette de conclure à la certitude de mon être ?
Un genre de « qui suis-je ? » La parole montanienne prime, les Essais
restent, mais accidentellement, accessoirement, comme un aide-mémoire,
un genre d’éphéméride plus étoffé que le Beuther avec lequel il conserve
trace des faits et gestes de sa famille. Les Essais sont l’éphéméride
échevelé de son parcours en direction de lui-même. Car il ne se
chercherait pas s’il s’était déjà trouvé...

Avoir dans la bouche une langue morte . L'oralité relève donc du


tropisme d’une époque en cours de conversion au livre, à l’édition, à la
publication. Mais aussi d’un mouvement propre à Montaigne. Car –
souvenons-nous – cet enfant a dans la bouche une langue morte, cadeau
singulier mais empoisonné de son père, dès ses premières heures de
présence aux autres. L'image du monde passe par la langue qui le
véhicule, le raconte, le transporte et le déchiffre. Les signes chinois et
japonais créent une intelligence orientale – l’inverse aussi...
Le latin va pour un esprit, une âme, un caractère romains. Dès lors, que
faire de cette schizophrénie? Une langue antique et romaine apprise et
pratiquée comme une langue maternelle dans un temps renaissant, qui
plus est sur une terre gasconne... Montaigne a pour langue maternelle une
langue... paternelle et fantasmée! En lieu et place de paroles chaudes,
vivantes, il hérite de mots froids comme les cadavres. Comment
composer avec ce destin funeste?
Montaigne parle en français pour se défaire du latin. Mais il ne cesse
de vivre comme un Romain, avec en tête les faits et gestes de ce peuple
qui le fascine. Le château de Montaigne constitue une Rome miniature du
fait de son père? Il crée son château dans le château – la citadelle
intérieure de Marc Aurèle... – avec sa fameuse tour. Et là, en compagnie
des Anciens, avec un scribe pour témoin, il parle, se parle, n’arrête pas ce
flux de paroles notées par le scribe inconnu d’un chef-d’œuvre universel.
L'écriture, il n'aime pas... Pendant son voyage en Italie, il parcourt
l’Europe avec un groupe d’amis dans lequel se trouve un homme dont on
ignore tout, mais qui tient le journal de bord de l’équipée dans le détail.
On ne sait pour quelles raisons Montaigne se sépare de lui, mais quand il
hérite du manuscrit il découvre l’intérêt de ce travail. Dès lors il prend
lui-même la plume pour continuer, mais avoue son manque
d’emballement. A-t-il parfois dicté des passages, des sentiments, des
impressions à ce compagnon de voyage? On pourrait le croire au vu de
l’harmonie des deux temps de l’ouvrage.
Dans les Essais, il utilise nombre de métaphores qui confirment son
abord oral de l’entreprise : il parle au papier; il n’enseigne pas mais
raconte; il confie que son travail s’apparente à une conversation libre.
Certes, il aurait aimé un interlocuteur à même de recevoir ses lettres, un
Lucilius comme prétexte à organiser sa pensée. A défaut, il se parle à lui-
même et, en verbalisant, il formule : en cherchant, il trouve. La voix
génère une heuristique; la librairie devient le cabinet; la déambulation
dans cet espace clos et limité crée une logique hypnotique; les livres lus
et les citations prélevées dans la bibliothèque ressemblent à une
technique d’association libre : les Essais deviennent une trace, un journal
de bord de cette autoanalyse. La trace, le journal de bord.

10

Voix d’accès aux Essais de soi . Quand il joue à ce jeu pratiqué par
tous un jour ou l’autre : lequel des cinq sens sacrifierait-on le premier s’il
le fallait?, Montaigne répond : la vue et l’ouïe. Il veut bien ne pas voir, ne
pas entendre – un aveu! – de ce qui a lieu du monde, mais pour rien il ne
sacrifierait la parole. On le comprend : aveugle, il ne verrait pas les
larcins de ses employés ou les frasques de sa femme avec son propre
frère; sourd, il n’entendrait pas les récriminations ou les silences encore
plus pénibles de sa propre mère, voire les remarques de son père; mais
muet! Muet, il n’aurait pu écrire les Essais!
Il aime les échanges verbaux, les joutes oratoires qui permettent aux
cervelles de se frotter et aux trouvailles de germer. Mais qui peut bien
donner la réplique à un penseur aussi fameux? La Boétie, dans l’idéal,
d’autant qu’il n’est plus là, fonctionne en partenaire emblématique – mais
mort... Pierre de Brach ou Charron, plus tard Marie de Gournay? Certes,
mais Montaigne voit plus haut : il vise les grands Anciens, les penseurs et
les philosophes de l’Antiquité, qui – bonus... – parlent la langue de son
enfance !
Aidé par cette oreille absente et cette ombre disparue, Montaigne dicte
donc ses Essais. Si l’on connaît son écriture, ce n’est aucunement celle
des manuscrits, mais celle des ajouts, additions et commentaires de sa
propre parole, qu’il trace sur le papier de l’édition de ses trois livres.
Ainsi, de 1588 à 1592, Montaigne annote de trois mille commentaires le
seul premier livre, auquel il ajoute un deuxième (1580), puis un troisième
(1588) : entre les premières éditions du premier livre et l’ultime préparée
par lui – et amputée d’un tiers par un relieur maladroit... –, Montaigne
commente ses paroles transcrites, il ajoute un commentaire écrit à sa voix
fixée sur le papier. Jamais il ne supprime : comment, d’ailleurs, ce qui a
été dit pourrait-il ne pas l’avoir été?
11

Excréments, fagotage et fricassée . Dans le cours du texte, on découvre


que Montaigne tient parfois en haute estime ce qu’il a fait, et parfois pas.
Il utilise une série de métaphores et d’images pour qualifier son travail :
une galimâfrée, une marqueterie mal jointe, un fagotage, une fricassée
barbouillée, les excréments d’un vieil esprit, ailleurs il parle de la
gargouille d’une fontaine qui donne. Effectivement, le flux d’un cours
d’eau, celui du fleuve d’Héraclite, convient absolument : comme on ne se
baigne jamais deux fois dans le même fleuve, et qu’on n’évite pas d’y
avoir plongé le corps un jour, on ne peut empêcher ce qui a eu lieu!
D’où la peinture du passage plus que de l’être, le souci d’une
dynamique au lieu d’une volonté de saisir le statique. Les trois livres
bougent, bruissent, tremblent, ils frémissent, s’étirent, se contractent,
longs ou lents, apaisés ou fougueux, obscurs ou éclairants, précis sur un
sujet, vagues sur un autre, à l’épicentre de la question annoncée en tête de
chapitre ou franchement dans la digression – quand parfois la digression
n’a pas pour thème... la digression! –, consacrés à des thématiques
sérieuses – la mort, l’amitié – ou apparemment futiles – les pouces, les
coches !
Les Essais essaient. Ils essaient des tons, des styles, des pensées, mais
aussi des avis, des idées, ils testent, ils fouinent, fouillent car il s’agit de
trouver et de débusquer la perle – souvent devenue malheureusement, au
fil des siècles, la formule dans laquelle la pensée se fige : « philosopher
c’est apprendre à mourir » ; « un ami véritable est une douce chose » ; «
le but de notre carrière c’est la mort »; « vivre, notre grand et glorieux
chef -d'œuvre »; « nature est un doux guide »; etc. Avec des paroles
vivantes se fabriquent des pensées mortes.
Cet orateur à entendre passe pour un écrivain aux yeux des
philosophes et vice versa. Autant d’occasions d’évacuer cette vérité : il
réunit les deux puissances : un style et une pensée, un ton et une vision
du monde. Montaigne n’invente pas, il n’en avait cure : créer un
néologisme? Pour quoi faire... Occupation de penseur assis! Il préfère
parler le langage de ses paysans, celui des halles – dit-il – et des gens de
peu : en français, en gascon s’il le faut. Créer un personnage conceptuel?
Et puis quoi encore... La philosophie n’est pas dans l’invention de
barbarismes, de fumées ou de langage abscons, elle habite dans la parole
qui guérit, sauve et aide à vivre, donc à mourir – l’inverse tout autant. Et
Montaigne se dit prêt à utiliser toutes les ressources de ce qu’il... entend!
Un philosophe? Un créateur de fictions, un individu qui met au point
une poésie sophistiquée, disent les Essais. Le journal de cette mise au
point, voilà le livre de philosophie. Pourquoi les Essais? Parce que
Montaigne essaie tant qu’il ne trouve pas. Essayer, c’est chercher,
bricoler, tenter, oser, avancer et reculer, faire part de ses doutes, découvrir
des certitudes admirables ou déboucher sur des impasses. Cette forme
correspond bien à la parole en mouvement, jamais arrêtée,
artificiellement et fautivement figée. La voix va, elle seule importe. La
trace de cette voix, c’est déjà moins elle...
Juste un mot, encore, sur l’oralité de Michel de Montaigne. Sur son
goût pour la parole libre, le verbe lâché, capricieux et joyeux; sur sa
passion pour cette musique créée sur place, parfois notée, mais dès après
le moment qui suit l’improvisation, sans partition a priori; juste un mot
sur sa fin, sa mort – lui qui savait combien les derniers jours, les
dernières heures donnent sens à ce qui a précédé. Cet homme qui avait en
bouche une langue morte a souffert d’une esquinancie – un œdème de la
gorge – qui l’a empêché de parler pendant trois jours. Selon la lettre que
Pierre de Brach envoie à Juste Lipse, Montaigne a regretté pendant ces
soixante-douze heures de n’avoir pas eu à proximité quelqu’un pour lui
dicter son état d’esprit...

12

Pilloter les Anciens... Montaigne utilise une jolie métaphore quand il


affirme qu’il pillote les fleurs à la manière des abeilles pour faire son
miel... Car effectivement il butine, va, vient, passe de l’un à l’autre, mais
fréquente toujours les mêmes pâturages. Aux fleurs modernes ou
contemporaines, il préfère les anciennes. Pour une ou deux références au
Tasse, à Machiavel, à Buchanan, Luther ou Montluc, combien d’acteurs
du florilège païen! Sur ses poutres, d’ailleurs, comme dans un genre de
ciel constellé de lettres au-dessus de sa tête, il fait graver cinquante-sept
citations qui, à part une phrase de Michel de l’Hôpital, procèdent toutes
du corpus de l’Antiquité.
Dans sa tour, en cette pièce des livres, sous les solives qui placent au
ciel non pas Dieu, mais les dieux de la littérature et de la pensée antique,
Montaigne crée un monde à sa main, peuplé de figures anciennes, ses
contemporains. Là il parle latin, du moins il pense en romain, puis
formule en français ses remarques dans un monde qu’il n’aime pas :
décadent, mauvais, corrompu, pervers, menteur, barbare, cruel, sanglant,
il n’a pas de mots assez durs pour fustiger son époque. D’où son refuge
dans la géographie d’un cabinet de philosophe et dans l’histoire d’un
monde d’hier, d’avant-hier.
La tradition recherche des périodes, des strates dans les Essais, elle
avance un triple Montaigne : stoïcien, sceptique, puis épicurien. Quand
on voit combien le livre lui-même se construit par des ajouts, des couches
superposées, il devient difficile de progresser horizontalement dans
l’œuvre si l’on cherche à la pénétrer verticalement, en visant les
profondeurs et les soubassements.
La pensée de Montaigne n’est pas successivement marquée par telle ou
telle empreinte, elle est sans cesse travaillée par l’Antiquité tout entière
dont on oublie la plupart du temps qu’elle ne se borne pas à ces trois
temps classiques. Quid, en effet, de Platon et d’Aristote? Ou des cyniques
et des cyrénaïques? D’Héraclite également... Les Essais relèvent moins
du chantier de fouilles pour archéologues que d’une centrale atomique
sans cesse sous tension antique – mais avec toutes les forces qui
construisent le monde ancien, pas seulement avec les énergies qui
procèdent d’Epicure, Sénèque et Sextus Empiricus.
Notre homme ne lit pas pour effectuer une glose supplémentaire ou
livrer sa lecture en critiquant les hypothèses des auteurs qui l’ont
précédé. Il n’écrit pas une thèse, un mémoire, un livre, comme tous ces
pédants qui mettent du désordre dans une œuvre, déplacent les blocs,
bougent les meubles, réagencent la pièce et croient penser alors qu’ils
effectuent un travail de déménageur... Sa bibliothèque n’est pas la
matière de son livre, retrouvée en mille morceaux dans des fragments
plus ou moins cités et référencés, mais un réservoir d’images, de pensées,
d’anecdotes utilisées pour amorcer la parole qui porte avec elle la pensée.
Et libère l’autoportrait d’un philosophe inquiet de lui-même et soucieux
de prouver la validité de son être.
Montaigne aime la philosophie pour les gens du commun et de la rue,
les interlocuteurs du monde antique. Aux antipodes d’une pensée
destinée aux professionnels, aux philosophes de métier, aux
fonctionnaires de la pensée – qui pour cette raison ne le reconnaissent pas
comme l’un des leurs, et ils ont bien raison... –, il vise d’abord
l’édification de soi. Si son livre peut ensuite servir au lecteur, tant mieux,
mais il n’existe pas d’abord pour les autres. D’où son art de grappiller
tout ce qui est utile à son projet. Ce qu’il prélève dans les ouvrages de sa
bibliothèque sert d’abord son dessein : élaborer un miel sans pareil...

13

Jouer Socrate contre Platon . Les Grecs ne sont pas ses préférés.
D’abord parce qu’il apprend la langue d’Homère plus tard que le latin,
puis la retient mal. Ensuite parce que le tropisme ontologique et
métaphysicien des philosophes de l’Hellade correspond mal à son désir
de penser la vie, l’amour, la mort, l’amitié, l’ici-bas. Le ciel des Idées de
Platon? Très peu pour lui... Le Nombre de Pythagore? Il n’y croit pas
plus qu’aux Atomes d’Epicure... Des fictions... Des amusements... Il va
jusqu’à douter que ces trois-là aient pu croire à pareilles balivernes!
Montaigne récuse la pensée spéculative, le théorétique et l’idéalisme sous
toutes ses formes. Comment dès lors trouver son bonheur chez les Grecs?
Dans l’Apologie de Raymond Sebond, Montaigne moque les options
pythagoriciennes concernant la métempsycose et la métensomatose.
Donc celles de Platon qui démarque absolument ces thèses... Quelle idée,
cette âme immatérielle séparée du corps et destinée au paradis – mis en
parallèle par les Essais avec celui des musulmans, tout aussi fautif... – ou
à l’enfer selon la vie vécue par son ancien hôte !
Sans nier clairement l’existence de l’âme immatérielle, mais tout en
associant puissamment son existence à un corps inséparable, Montaigne
écarte ces délires concernant une vie après la mort, un monde au-delà du
monde, un quelconque destin post mortem. Si quelque chose a lieu, dit-il,
ça n’est sûrement pas sur le principe de la vie avant la mort – avec
jouissances, béatitudes, joie, etc. De quoi plaire au Vatican !
Sur la forme, il n’aime pas non plus l’auteur du Phédon : trop
alambiqué, n’allant pas directement au fait, emberlificoté dans la logique
de ses dialogues, dense à l’excès aussi, avec un rythme beaucoup trop
lent à ses yeux. Les enchaînements dialectiques, la rhétorique spécieuse,
les parleries inutiles, les constructions lui déplaisent également à cause de
leurs effets dans l’Histoire. Montaigne voit bien le lignage, la filiation qui
conduit de Platon à la haine de soi et du corps des chrétiens. Et il n’est
pas un tenant, lui, de l’idéal ascétique. Les Essais ne cessent de fustiger
quiconque considère le corps en ennemi. Platon ne pouvait être un ami...
Sa lucidité – elle n’a pas encore fait assez de disciples, aujourd’hui sur
cette même question... – lui fait bien distinguer Socrate et Platon. Il voit
juste en séparant nettement la créature du philosophe bricolée comme
une fiction pour ses dialogues et la réalité historique du Silène à la ciguë.
Autant Platon ne lui chaut pas, autant Socrate est son héros : courageux,
déterminé, vertueux, disposant d’une immense puissance de conviction,
honnête, droit, le héros de l’agora qui invite chacun à se connaître ne
pouvait que séduire le solitaire qui vise le même objectif dans sa tour...
Et puis, il apprécie le penseur qui affirme son inscience : Socrate sait
une chose, c’est qu’il ne sait rien. Le fameux scepticisme tout le temps
supposé chez Montaigne dans l’histoire traditionnelle des idées, oublie
que le philosophe opte moins pour Sextus Empiricus – qui conclut à la
suspension du jugement – que pour Socrate, convaincu que le savoir n’a
pas grand bénéfice en dehors d’une obligation de chercher encore et
toujours, donc de préférer la quête à la trouvaille.
Disciple réel des pyrrhoniens, Montaigne arrêterait sa recherche, la
jugeant tout aussi vaine que le restant. De même, il suspendrait son
jugement, trouvant impossible de distinguer le bien du mal, le bon du
mauvais : comment, dès lors, pourrait-il écrire parmi les plus belles pages
contre la destruction des civilisations lors de la découverte du Nouveau
Monde, contre l’usage de la torture, contre la persécution des sorcières,
contre la déconsidération des cannibales, s’il n’avait su où se trouvaient
des vérités autrement préférables : le respect des différences de culture,
de couleur, de pensée... A la manière d’un Socrate doutant beaucoup,
mais pas de tout, Montaigne laisse place à autre chose qu’au
renoncement apathique des disciples de Pyrrhon.
Platon, non; Socrate, oui, mais déplatonisé; Pyrrhon, sûrement pas;
Aristote, pas du tout... Les Essais lui donnent une place quasi nulle.
Certes il connaît l’Ethique à Nicomaque mais n’en fait guère usage. Sur
l’amitié pourtant, ou sur la modération, la juste mesure, il aurait pu
trouver matière à pilloter pour son propre miel, mais non... L'ombre du
Stagirite lui déplaît car il voit en Aristote – à juste titre... – l’autorité de la
scolastique, et pour cette raison ne l’aime pas beaucoup...

14

Diogène et Cie . Son amour d’un Socrate dissocié de sa caricature


platonicienne lui fait aimer les figures de Diogène et d’Aristippe,
essentiellement préoccupées de sagesse pratique, ici et maintenant,
soucieuses d’une ascèse utile pour se construire comme une individualité
souveraine, autonome et libre. Quand il convoque Aristippe de Cyrène,
Montaigne met en avant sa passion forcenée pour l’indépendance, pour
une vie vécue sans avoir à rendre de comptes à personne – sauf à soi.
Avec ces deux exceptions antiques, souvent cachées, dissimulées,
oubliées – on leur préfère les machines de guerre platoniciennes et
aristotéliciennes, utiles pour creuser le lit chrétien... –, Montaigne partage
un nominalisme radical. Or le nominalisme est l’une des composantes
essentielles de tout hédonisme : quand les Idées existent, elles résident
dans un Ciel où elles menacent à la manière de dieux mauvais. La lecture
verticale du monde transforme toujours la terre en vallée de larmes, au
contraire des appréhensions horizontales qui rendent possibles des
vagabondages joyeux.
A Platon qui croit aux Idées, Diogène répond par le geste, l’humour,
l’ironie : contre l’idée d’Homme défini comme un « bipède sans plumes
», il ne fourbit pas une diatribe en trois points, mais plume un poulet et le
lance dans les jambes du philosophe idéaliste contraint dès lors, sous les
lazzis, d’ajouter à sa définition : « et aux ongles plats »... La lanterne de
Montaigne éclaire le monde réel, la réalité fragmentée, diverse, multiple,
ondoyante, changeante, elle illumine le flux et découvre le fleuve comme
vérité du monde. Mais jamais les Idées...
A ce nominalisme, ajoutons également une confiance absolue en la
nature : les cyniques et Montaigne aiment les animaux et donnent,
chacun avec leur bestiaire, des leçons aux hommes en les invitant à
préférer la voie de l’imitation de la nature aux sirènes de la culture et de
l’artifice. Le poisson masturbateur, la souris mangeuse de miettes, le
hareng traîné en laisse, la grenouille dans son eau glacée apprennent aux
hommes l’autonomie, la frugalité, la détermination, l’endurance; la chatte
au château, le pillotage des mouches à miel, le vol des arondelles, la
baleine et son petit poisson offrent autant d’occasions de méditer sur la
proximité des bêtes et des hommes, le déterminisme et la nécessité à
l’œuvre dans le vivant – humains compris... –, la complémentarité
harmonieuse de tout ce qui compose le monde... Sans parler de l’alcyon
et du ciron qui migrent dans l’histoire de la philosophie !
Aux cyrénaïques, dont l’œuvre a péri plus grandement que celle des
cyniques, Montaigne emprunte la passion de son héraut, Aristippe de
Cyrène, pour la liberté absolue, puis l’identification du souverain bien et
de la volupté, non pas épicurienne et négative – l’absence de trouble –,
mais en mouvement, active, dynamique. Le feu d’artifice des derniers
chapitres du livre III procède de cette sensibilité hédoniste : une
confiance donnée au corps, à la chair, aux sens, au plaisir, une aspiration
à la vie heureuse, joyeuse, à un gai savoir, une culture du corps sans
fausse pudeur, autant d’idées prélevées dans le corpus de l’homme de
Cyrène, lui aussi farouche opposant à Platon et aux platonismes...

15

Un stoïcisme épicurien! L'opposition entre le stoïcisme et l’épicurisme


paraît bien souvent artificielle, surtout chez Sénèque, l’auteur de
prédilection de Montaigne. Pour des raisons de stratégie politique – et de
politique politicienne... –, Cicéron renvoie artificiellement dos à dos ces
écoles qui se ressemblent par plus d’un point. Les Lettres à Lucilius le
montrent bien souvent. Sénèque lui-même, honnête, ne refuse pas
d’utiliser telle ou telle idée d’Epicure s’il la trouve juste. Sur la question
de la mort, du suicide, du dépouillement par exemple, Jardin et Portique
professent des opinions identiques.
Montaigne pense par-delà ce préjugé d’école. Ni stoïcien à une
époque, puis épicurien à une autre, il pillote dans un monde où il prélève
sa dîme. Aux stoïciens, il emprunte l’idée qu’il n’existe pas une
objectivité de la douleur mais une perception subjective et construite.
Ainsi le réel suppose avant tout une représentation sur laquelle nous
avons du pouvoir. Pas les pleins pouvoirs, certes, – on ne dispose pas des
moyens d’annuler par son seul vouloir une crise de pierre... – mais assez
pour obtenir des résultats tangibles et augmenter sa sérénité. Idée utile
dans une perspective hédoniste...
A Epictète, il reprend cette distinction entre ce sur quoi on a du
pouvoir et ce sur quoi on n’en a pas. Sur ce qui échappe à notre volonté,
il ne sert à rien de s’exciter, se fâcher, se courroucer, en pareil cas il vaut
mieux apprendre à subir, supporter et s’abstenir. Cette séparation du
domaine d’une action possible et de la part incompressible avec laquelle
il faut composer ouvre également des voies considérables pour construire
une morale hédoniste. Une crise de gravelle s’appréhende sans problème
avec les catégories formulées par les philosophes de l’époque impériale.
Avec des limites, certes, car Montaigne ne défend pas ceux qui légitiment
la douleur en prétendant qu’elle permet d’exercer et de mesurer ses
forces.
A plusieurs reprises, les Essais abordent la question du suicide. Dans le
fouillis de l’exposé où l’on peut lire les thèses anciennes, les anecdotes
des héros de la mort volontaire, la position officielle de l’Eglise, on
décèle finalement les sympathies de Montaigne pour l’option stoïcienne :
décider de sa fin est une bonne chose, car il s’agit de vivre non pas ce que
l’on peut mais ce que l’on doit. Pour éviter la souffrance, une mort pire
ou un déshonneur, cet expédient païen offre un véritable cordial.
Les épicuriens avancent cette même idée. Epicure le premier, Lucrèce
aussi. Et Montaigne connaît très bien ces deux auteurs, autant que les
poètes élégiaques du second épicurisme, romain, moins austère que celui
des origines. Bien avant Gassendi, mais un siècle après Lorenzo Valla,
puis Erasme, il réhabilite la mémoire d’Epicure dont il rappelle la morale
austère, les principes stricts, puis la vie exemplaire et vertueuse. Contre
les calomnies, Montaigne opère une authentique réhabilitation française.
La première dans la pensée.
Au père du Jardin, il emprunte un nombre plus grand d’idées qu’aux
stoïciens. En vrac : vivre selon la nécessité n’est pas une bonne chose,
mais il n’y a nulle nécessité de vivre selon la nécessité; la mort ne nous
concerne ni mort, ni vivant : vif, elle n’est pas là, mort, nous n’y sommes
plus; c’est toujours la bonne heure et le bon moment pour philosopher,
pour cette activité, nul n’est jamais ni trop jeune ni trop vieux; parmi les
désirs, certains sont naturels et nécessaires, d’autres non; le bien-être est
identifiable à l’absence de trouble, qui définit en partie le bonheur; la
douleur est supportable, car si elle ne l’est pas, on en meurt; à Lucrèce
enfin il emprunte cette idée que si le désir nous travaille trop, le premier
corps venu fait l’affaire pour nous débarrasser de sa tyrannie trop
pressante...
Cette synthèse entre les principes éthiques du Portique et du Jardin
écarte la physique, voire la métaphysique des deux écoles. Aux premiers,
Montaigne laisse la cosmogonie panthéiste, le matérialisme énergétique;
aux seconds il abandonne le radicalisme de la théorie atomiste. La
morale, oui, les principes éthiques, certes, la sagesse pratique, sans
conteste, les exercices spirituels, les maximes à l’usage de
comportements effectifs, évidemment, mais rien au-delà. Pas de
monisme, pas de matérialisme, pas de polythéisme, car Montaigne est...
chrétien.

16

Récupérations bigotes . Tout a été écrit sur la religion de Montaigne,


tout et le contraire de tout... D’aucuns parlent de son athéisme, or c’est
faire peu de cas de sa franche et nette condamnation des positions
athéistes, de son opposition à toute irréligiosité et de son affirmation
explicite d’être né dans la religion catholique, apostolique et romaine et
d’aspirer à mourir dans cette foi; à l’autre extrémité, certains soulignent
ses sympathies pour la Réforme : que faire, dès lors, du renoncement de
Montaigne à publier le livre de La Boétie dans ses Essais, sous prétexte
qu’il favorise ce parti dont l’existence représente un progrès vers la
négation de Dieu? Comment lire les passages où les nouvelletés de
Luther sont présentées comme des maladies susceptibles de tuer le corps
catholique ?
Ailleurs, une ethnologue juive veut absolument que Montaigne soit
marrane et défend cette position en estimant juive l’étymologie
d’Eyquem. Ainsi, Montaigne l’étant lui-même, La Boétie aussi – d’où la
raison de leur amitié... –, les Essais procèdent de la tradition
herméneutique juive, l’humour du philosophe ne peut qu’être juif (même
si la judéité se transmet par la mère et que celle-ci était catholique!), il
faut bien que le Périgourdin cache sa religion juive pour éviter les
persécutions, mais passe sa vie intime à vivre en juif : la preuve, il dit
recourir tous les jours au Notre Père, une prière explicitement juive...
CQFD !
Montaigne avait prévu la malhonnêteté des glossateurs habiles pour
tirer vers eux les positions complexes d’un penseur, simplifier ses dires,
le caricaturer et lui faire dire ce qu’il n’a pas dit. Voire le contraire...
Exemples : si le penseur ne confirme jamais qu’il est juif, c’est qu’il
l’est; s’il affirme l’existence de Dieu, c’est qu’il n’y croit pas; s’il avoue
sa sympathie pour l’église catholique, c’est qu’il cache une franche haine
pour elle; s’il passe sous silence la Saint-Barthélemy dans ses Essais et
que les pages de son Ephéméride à la date des massacres d’octobre à
Bordeaux sont arrachées, c’est qu’il sacrifie à Luther et Calvin.
Montaigne demande audience au pape? Preuve qu’il s’agit bien d’un
libertin...
Or il existe des textes explicites, des pages claires, des phrases qui ne
souffrent pas l’interprétation fallacieuse; et puis la biographie témoigne :
on ne peut faire dire au livre et à la vie ce que très franchement ils
n’affirment pas! Laissons de côté les options athées, protestantes et
juives, qui procèdent de la récupération la plus grossière et la plus
déontologiquement indéfendable. La probité contraint à lire finement, à
débusquer et mettre en perspective les affirmations qui ne se contredisent
jamais : la religion de Montaigne est subtile, personnelle. A sa main, à sa
convenance. Elle est la religion d’un homme libre pas plus entravé par le
ciel que nécessaire...
17

L'ex-voto du philosophe . Montaigne revendique un catholicisme


modéré. L'expression peut faire sourire... Comment définir un
catholicisme modéré quand les guerres de religion font rage pendant
trente-cinq années, que le massacre de la Saint-Barthélemy fait trois mille
victimes en une nuit, que, venues de l’Eglise, les excommunications se
succèdent et avec elles les tortures et les supplices? Comment dès lors, et
dans ce climat, penser et pratiquer en modéré?
Justement : si ce catholicisme n’est pas modéré, alors il ajoute à la
violence de part et d’autre. Au plafond de sa librairie, une seule citation –
je l’ai dit – provient d’un contemporain : Michel de l’Hôpital. Homme de
paix, diplomate, ami des poètes, empêcheur de l’Inquisition en France
(édit de Romorantin en 1560), on lui doit l’édit de janvier 1562 sur la
liberté de conscience, et du culte public et privé.
Vraisemblablement, cette position correspond à celle de Montaigne
dont – rappelons-le... – le frère cadet et deux sœurs communient dans la
religion de Luther. Comment ne pas être tolérant dans ces cas-là, lorsque
les familles sont ainsi travaillées par les guerres de religion? Seule la
modération la rend possible... Elle suppose des compromis, une
souplesse, une liberté qui récuse l’obéissance absolue à la Ligue autant
qu’aux partisans de la Réforme. Ni guelfe, ni gibelin... Ailleurs donc.
La vie de Montaigne est catholique : par exemple, dès l’âge de vingt-
neuf ans, alors que rien ni personne ne l’y contraint, il prête serment de
fidélité à la religion catholique au Parlement de Paris; à trente-huit ans,
lorsqu’il renonce à la vie publique, s’installe au château et rentre dans sa
tour, il y veut une chapelle dédiée à saint Michel bien qu’il existe déjà un
lieu de culte dans le château, à quelques mètres. Dans sa chambre, il fait
aménager une ouverture pour suivre la messe célébrée au rez-de-chaussée
quand la gravelle le tient au lit. A quarante-quatre ans, il effectue un
pèlerinage à Notre-Dame-de-Lorette : il fait ses Pâques, communie,
achète un ex-voto en argent qui le représente à genoux avec sa femme et
sa fille, placés sous la protection de la Vierge. A cinquante-neuf ans,
quand il meurt, un prêtre lui donne l’extrême-onction – demandée par ses
soins ; il s’éteint d’ailleurs, dit la légende, pendant l’élévation...
Difficile de lire les Essais comme si cet homme n’avait pas vécu ainsi;
difficile également de regarder ces faits et gestes comme si Montaigne
n’avait jamais écrit une seule ligne... Le catholicisme du philosophe
suppose le consentement à la règle du jeu, l’obéissance à la loi commune
du pays dans lequel il se trouve. En terre musulmane, Montaigne aurait
vraisemblablement montré une fidélité à la religion de Mahomet; à
Persépolis il aurait été mazdéen; à Genève un siècle plus tard, calviniste;
au pôle Nord, chamaniste; et bouddhiste à Lhassa...
Montaigne n’aime pas son époque. Conservateur, il redoute plus que
tout le changement qui occasionne des bouleversements, donc de
l’intolérance, du sang versé, des guerres. La France est catholique? Il est
catholique... Sans plus. Il montre des signes d’appartenance et pratique la
religion de son roi et de sa nourrice – pour le dire dans les mots de
Descartes... –, sans forfanterie. Ni bigot ou cagot, ni athée ou anticlérical,
mais laïc dit-il, à savoir conscient que la religion agit tel un ciment social,
une occasion communautaire utile au fonctionnement de toute société. Sa
religion catholique est une pièce de son édifice politique conservateur.

18

Un épicurisme chrétien . Va donc pour le catholicisme, mais sûrement


pas aveuglément, en abdiquant tout esprit critique... De sorte qu’on peut
consentir à l’option le plus généralement admise par la critique :
Montaigne fidéiste. Certes, le fidéiste affirme la nécessité de se contenter
de la foi et de refuser toute justification rationnelle des dogmes. Pas
besoin de demander à la raison des preuves de l’existence de Dieu ou de
l'excellence de la religion catholique. Y croire suffit... Le fidéisme récuse
toute possibilité de théologie. Et toute aliénation de la philosophie à son
service. D’où une installation de la discipline sur le seul terrain qui lui
convienne : l’immanence.
Mais ce fidéisme convient seulement pour penser, aborder et
appréhender l’Apologie de Raymond Sebond. Encore que dans ces pages
mêmes Montaigne ne recule pas devant l’usage de quelques
argumentations pour prouver l’existence de Dieu et déduire l’architecte à
partir de l’architecture, ou en appeler à l’ordre du monde pour supposer
un grand ordonnateur par exemple, autant de coups de canif portés à
l’orthodoxie fidéiste...
Dans le reste de son grand livre, Montaigne ne s’interdit pas certaines
tentatives de rationaliser un certain nombre de questions religieuses. Les
miracles par exemple, qui nomment ce qui échappe à notre pensée et à
notre intelligence de la situation. Ou la forme de Dieu, déduite à partir
des catégories et contraintes du rationalisme humain : bien avant
Feuerbach, Montaigne affirme que l’homme se représente Dieu à son
image, impuissant à penser autrement qu’à partir de lui-même...
Je tiens plutôt chez Montaigne pour un épicurisme chrétien... Oxymore
bien utile pour qualifier ce catholicisme modéré : chrétien parce que
catholique, et modéré grâce à l’option épicurienne. Car Montaigne
n’accepte pas l’idéal ascétique de la religion. Il veut bien dire son Notre
Père, assister à la messe, déposer des ex-voto, solliciter un prêtre pour
l’extrême-onction, mais pas mourir de son vivant, ni renoncer à l’usage
de son corps. Car, en voulant transformer l’homme en ange, le
christianisme officiel en fait une bête, dit explicitement Montaigne – un
couple dont Pascal se souviendra...
Contre l’enseignement de l’Eglise, l’auteur des Essais fustige ceux qui
pratiquent une religion de la virginité et plaint les femmes car on exige
d’elles l’impossible sur ce terrain; il demande qu’on ne rende pas le
divorce désirable en compliquant inutilement son accès; il justifie le
suicide en considérant qu’une existence devenue douloureuse
n’appartient pas à Dieu, mais prioritairement à celui qui souffre; il récuse
radicalement tout le dolorisme venu de l’église Saint-Pierre qui invite à
l’imitation de la passion christique et légitime la douleur comme une
épreuve salvifique.
A cette critique du mépris du corps chez les chrétiens, il ajoute une
critique métaphysique en réfutant le théisme : Dieu ne veut pas ce qui
advient dans le moindre détail, comme le croient les tenants du Vatican.
En pensant de la sorte, Montaigne évite de sacrifier à un Dieu
anthropomorphisé qui verrait tout, entendrait tout, saurait tout et voudrait
tout, jusque dans le plus infime de la vie des humains... Son Dieu relève
nettement du panthéon des philosophes – loin devant celui d’Abraham et
de Jacob.
En réfutant cette conception d’un vouloir de Dieu confondu aux
mouvements du monde, Montaigne n’est pas sans entretenir une relation
avec les adeptes du déisme (le terme naît d’ailleurs en 1564 dans
Instruction chrétienne, sous la plume de Pierre Viret). Pour eux Dieu
existe, certes, mais aucunement dans un rapport de causalité avec le
quotidien. A la façon de l’horloger de Voltaire, il crée la montre, mais
n’est pas responsable de son retard possible... En défendant pareilles
idées, Montaigne illustre une forme singulière et inédite de rapport au
ciel : un genre de déisme français! Qui ne voit là une réminiscence des
dieux épicuriens, indifférents au destin du monde et des hommes?

19

Déplaire au pape . Critique à l’égard de la théorie chrétienne du corps,


puis à l’endroit de la métaphysique théiste, Montaigne attaque également
la cosmogonie céleste des tenants de l’Eglise officielle : il l’a constaté sur
lui-même lors d’un accident de cheval, l’âme et le corps sont intimement
liés. Ce qui touche l’un affecte l’autre. Dans le livre troisième, il parle
même des « mouches et atomes qui promènent (sa) volonté » – ou du
cerveau comme lieu de l’âme... De là à conclure à une option
franchement matérialiste, puis à la conception d’un corps essentiellement
composé de matières, il n’y a qu’un pas...
De même, Montaigne s’attaque au paradis des chrétiens, une erreur
aussi nette que celle des musulmans sur le même sujet. On rit bien
volontiers du ciel des partisans de Mahomet, mais pourquoi pas de celui
des tenants du Christ? On sourit au paradis tapissé, paré d’or et de
pierreries, peuplé de garces – comme on dit alors – toutes très belles,
dans lequel le vin coule à flots, la nourriture aussi? Certes, on a raison,
car il s’agit d’histoires et de fictions destinées à emmieller les naïfs que
sont les hommes. Mais comment ne pas voir là également une critique du
paradis des chrétiens, peuplé de promesses tout autant fictives?
Comme si cela ne suffisait pas, il dresse également un tableau critique
des positions de l’Eglise dans l’Histoire et devant elle : ainsi avec Julien
l’Apostat. L'empereur n'apostasie pas car il n'a jamais été chrétien...
Comment apostasier une religion qu’on n’a pas eue? Montaigne fait un
portrait très élogieux de cet homme d’Etat qui, au moment où l’Eglise
devient officielle et en profite, s’évertue à restaurer les cultes païens et la
religion polythéiste – tolérante, elle, et syncrétiste.
Julien? Un homme chaste, juste, frotté de philosophie, vertueux, pas
sanguinaire, sobre, austère, cultivé, excellent soldat, vaillant et
courageux, croyant à l’existence d’une âme immortelle, vraiment pieux :
comment ne pas aimer un tel modèle de vertu antique? Il faudrait lui
préférer Constantin, qui convertit l’Empire en même temps que sa
personne et à qui l’on doit – Montaigne est le seul philosophe de tous les
temps à l’avoir jamais affirmé – des autodafés, des bûchers, des crimes,
des meurtres, des exactions, une destruction de la majeure partie du
savoir et de la sagesse antiques? Car, les Essais l’affirment : la
destruction chrétienne de ces bibliothèques a plus nui aux lettres que tous
les feux barbares...
A la réhabilitation de Julien, Montaigne ajoute, en passant, un éloge de
Copernic, tenant de l’hélio-centrisme et de la révolution des planètes sur
elles-mêmes puis, ce qui aurait ravi Julien sectateur du Soleil invaincu!,
autour du soleil. Or la position officielle de l’Eglise est géocentriste :
Dieu a créé la terre parfaite, elle ne peut évoluer en périphérie de
l’univers... Pour défendre les mêmes idées, Giordano Bruno monte sur le
bûcher en 1600, condamné par l’Eglise, et Galilée y échappe de peu
grâce à une rétractation en bonne et due forme.
Être chrétien, dit Montaigne, c’est être « juste, charitable et bon ».
Voilà. En dehors de cela, nul besoin de croire que le corps est détestable,
que les femmes doivent cultiver la virginité comme un trésor, que Dieu
s’occupe du destin de chacun dans le détail, que l’âme est immortelle,
que le Paradis existe, l’Enfer aussi donc, que Julien est détestable et
Copernic à persécuter.
Etrange Montaigne! Il sollicite une audience papale lors de son voyage
à Rome... Bien évidemment il l’obtient. Grégoire XIII surélève sa mule
pour que le philosophe puisse la lui baiser en se penchant un peu moins
que les autres. Les détails importent, ils expriment les degrés dans
l’amour du prochain... Le philosophe soumet ses Essais à la censure du
Vatican. Entre le 25 décembre 1580, où il assiste à la messe de Noël, et le
20 mars 1581, date à laquelle on lui rend son livre, Montaigne visite
Rome, la patrie mentale – et la partie mentale... – de son enfance.
Les officiels de la censure ont lu. Pas bien, si l’on en juge par leur
incapacité à relever tout ce qui pouvait vraiment déplaire à l’Eglise. On
lui demande d’utiliser un peu moins le mot Fortune. A la place, Dieu
ferait meilleur effet, lui dit-on. Et puis il cite des auteurs hérétiques :
Buchanan, Théodore de Bèze par exemple. Enfin, il fait l’éloge de Julien!
Plus quelques broutilles. Il entend les remarques et n’en fait rien du tout.
Tout Montaigne est là : catholique, il soumet son ouvrage à l’Eglise, car
il veut lui être fidèle, mais quand il s’agit de choisir entre fidélité à soi et
fidélité à l’Eglise, il ne tergiverse pas une seconde. Chrétien, certes, mais
épicurien avant tout : à savoir jaloux de sa liberté de penser, d’écrire, de
lire. De vivre.

20

Un lièvre sans poil ni os . Montaigne évolue clairement dans le camp


nominaliste, comme tous les antiplatoniciens, Diogène le Cynique et
Aristippe le Cyrénaïque les premiers. L'existence d'un réel irréel, au-delà
du réel, lui semble extravagante. Pas de ciel des Idées, pas de Paradis, sa
formule religieuse, pas de transcendance non plus, pas de lecture
verticale du monde avec au sommet une fiction vénérée et génératrice
d’aliénation. Une idée ? « Autant parler d’un lièvre sans poil et sans os »,
écrit Montaigne...
L'homme n'existe pas. Bien avant Foucault, il enseigne la mort de
l’homme, comme avant lui Diogène et son coq déplumé... Mais cette
mort de l’idée d’homme ne va pas sans l’affirmation de l’existence d’une
pluralité, d’une multiplicité, d’une diversité des hommes. Montaigne
récuse le modèle, l’idéal type, mais pour mieux appeler au souci des
réalités terrestres, concrètes, immanentes, incarnées. Les Essais cherchent
moins l’Homme – avec une majuscule... – que ce qui définit Michel de
Montaigne dans sa complexité infinie. Et paradoxalement, en cherchant
un homme particulier, lui, Montaigne, trouve l’homme en général, car à
ses yeux chaque individu résume l’humaine condition.
« Que sais-je ? » signifie : que peuvent savoir les hommes? « Qui suis-
je ? » veut dire : que sont les hommes? Ces questions fondent une
anthropologie moderne parce que débarrassée des attaches avec le divin,
la divinité, Dieu, les dieux ou la transcendance sous toutes ses formes. La
Renaissance se définit par un immense effort pour laisser Dieu à sa place,
la religion aussi ; après s’ouvre aux hommes un boulevard considérable
pour l’exercice de leur liberté.
En progressant vers la connaissance de soi, le philosophe avance sur sa
connaissance des hommes en général : l’analyse de soi passe par des
considérations sur les cannibales du Brésil rencontrés à Rouen, les
sorcières brûlées sur les bûchers de l’Inquisition, la folie du Tasse visité
dans sa prison de Ferrare ; elle suppose des considérations sur le procès
de Martin Guerre à Toulouse auquel il assiste, ou encore l’assassinat de
Coligny, l’exécution de Marie Stuart, voire les sièges, guerres et autres
péripéties rapportées dans les trois livres du grand ouvrage.

21

Une pensée du fleuve . Les tenants de l’Idée défendent Parménide et


son immobilité, sa lecture du monde hors le temps et l’espace, son goût
pour l’éternité, l’immensité, l’infini plutôt. Son indifférence radicale à
l’endroit de l’Histoire. Les partisans du réel honorent Héraclite et sa
mobilité, son inscription de toute réalité dans le flux, le mouvement, donc
le temps et l'espace. L'Obscur n'entretient aucun commerce avec les
Idées, il sait que le Feu et la Foudre gouvernent le monde... Au couple
Démocrite qui rit et Héraclite qui pleure, Montaigne préfère le rieur...
Mais à choisir entre Héraclite l’immanent et Parménide le transcendant, il
opte pour le premier. Défenseur du rire et de l’immanence, Montaigne
récuse le christianisme qui pleure, aime la douleur et fait du ciel un
horizon indépassable.
Partisan du fleuve, car il sait devoir ne jamais s’y baigner deux fois,
Montaigne tourne résolument le dos à Platon et consorts. Le réel? De
l’insaisissable, du mouvement, du flux, de l’eau qui coule, du sable entre
les doigts. Ce qui est passe, ne s’incarne jamais définitivement, ne dure
pas, apparaît, puis disparaît aussitôt. La vérité? Une forme visible dans
un moment donné, dans un lieu donné, dans un temps donné. L'époque
passée, rien ne dit qu’il s’agira toujours d’une vérité...
Montaigne reprend à son compte les options des ennemis
emblématiques de Platon, les sophistes, pour qui l’homme est la mesure
de toute chose. L'opinion présentée comme une certitude définitive
cristallise un état des lieux ponctuel, mais vite caduc. Relativisme,
perspectivisme : on ne peut mieux avancer une machine de guerre contre
les prétentions aux vérités éternelles. Celles de Platon, évidemment, mais
aussi et surtout celles de l’Eglise.
On comprend qu’il puisse parler de la « grossière imposture des
religions » – une phrase passée inaperçue chez les censeurs du Vatican ! –
: elles ne sont que des occasions fautives, parce que inscrites dans
l’Histoire, d’exploiter la faiblesse des humains, de jouer avec leurs peurs,
leurs angoisses, leur misère, quand ils sont dépourvus de repères et de
certitudes. Le nominalisme mène la guerre contre les idéalismes, il agit
en cheval de Troie dans l’histoire de la philosophie officielle...
En définissant la vérité comme un moment dans un mouvement, en
attirant l’attention sur le flux qui dure longtemps et non sur le point de
l’instant aveuglant, Montaigne invente à sa manière la dialectique
moderne. En même temps il prend date pour un usage hédoniste du
temps, une invite à vivre l’instant et l’emplir avec densité. On affirme
faussement que le temps n’existe pas chez Montaigne : il est, mais la
définition de son être, c’est le passage, le mouvement, le branle pour le
dire dans son terme.

22

Les sens et la parole . Le réel passe. Bien. Mais ce passage se voit, se


remarque, s’entend, il suffit d’écouter toute musique. L'essence des
choses est impénétrable, certes, mais pour la pure et simple raison qu’il
n’existe pas d’essence. Pourquoi courir après ce qui n’existe pas? La
théologie et quatre-vingt-dix pour cent de la philosophie – toute la
philosophie officielle... – se trompent en voulant construire des châteaux
avec des fictions, du vent, des fantômes, des flatus vocis.
Le monde se saisit exclusivement avec les cinq sens. C'est trop peu
pour accéder à Dieu. Les cinq sens sont moins trompeurs que limités
dans leurs possibilités. Sur une planche, entre les tours de Notre-Dame,
on expérimente les pouvoirs de l’imagination. Cessons donc de croire
qu’avec ce petit bagage sensoriel et sensualiste on peut partir à la
conquête du monde et en découvrir les mécanismes cachés, les lois
secrètes. Montaigne conclut simplement à l’impossibilité de toute
science.
La précellence du flux sur l’immobilité n’empêche pas de considérer la
vérité comme la forme prise à un moment donné par une perception, une
affirmation relative : est vrai ce qui le paraît momentanément avant un
dépassement possible et probable. Le prétendu pyrrhonisme de
Montaigne dissimule son relativisme et son perspectivisme sophiste – au
sens philosophique du terme : Protagoras et Gorgias, relativistes et
perspectivistes, enseignent eux aussi des vérités! Au premier chef :
l’homme mesure de toute chose.
Et quand les Essais chargent les chrétiens qui détruisent les
civilisations du Nouveau Monde en 1492, on constate l’erreur d’affirmer
que Montaigne est sceptique, qu’il manifeste un authentique
pyrrhonisme, qu’il saccage l’idée de vérité, qu’il avance dans la direction
d’une confusion des valeurs annonciatrice du nihilisme. Son nominalisme
de combat ne l’empêche pas de se battre pour son idée de la vérité. Tout
en sachant que cette idée sera caduque plus tard, le temps passant. Car la
vérité des vérités, c’est le temps qui passe.
Dans ce monde où tout bouge, où l’on ne sait ce qui distingue la veille
du sommeil – Descartes s’en souviendra... –, où nos perceptions sont
faussées par nos états d’esprit et nos états d’esprits changeants comme le
vif-argent, sur quoi tabler pour construire? Comment faire pour ne pas
vivre enfermé dans le solipsisme mental, l’autisme intellectuel? De
quelle manière prendre place dans le monde ? Réponse : en être de
langage. En individu qui croit au pouvoir du verbe.
Montaigne nominaliste sait que le mot ne signifie pas autre chose
qu’un moyen, une technique pour communiquer. Le signifié évolue à part
du signifiant, mais les deux instances relèvent de la même lecture
immanente du monde. Homme de parole et d’oralité, du verbe et de
l’échange, de la conversation et des mots, il s’emballe toujours pour
défendre la vérité trahie, oubliée, contrariée : rien ne l’insupporte plus
que le mensonge. Pour un sceptique ne croyant à rien, le parti pris
farouche de défendre la vérité contre le mensonge vaut profession de foi
nominaliste : anti-idéaliste, opposé à l’existence d’entités universelles au-
delà du mot, mécréant en matière d’idées générales à l’existence
autonome, ne croyant qu’aux réalités singulières, réduisant les mots à une
convention utile et nécessaire pour briser la solitude ontologique,
Montaigne prend date sur la philosophie contemporaine soucieuse de
renverser le platonisme.

23

Autobiographie du monde . D’où une religion de l’immanence. Toute


la philosophie de Montaigne se résume à un éloge du monde réel,
concret, terrestre. Elle aime et célèbre la terre, l’ici-et-maintenant,
l’incarnation, la chair. Elle se dit avec le lard et les oignons, les paysans
et les vignes, le goût des baisers accroché dans les moustaches, le vin
clairet et les huîtres, les voyages et les lectures, les cannibales et les
cavaliers, la police des sauces et la science de gueule, les odeurs de
Venise, les chiens et les chats, les cures thermales et la diététique, les
coches et les prostituées, Rome et la peste, les sorcières et les médecins,
les feux de cheminée – ce qu’il appelle dans une expression devenue
célèbre depuis Nicolas Bouvier : l’usage du monde...
Montaigne ne pense aucune idée sans l’expérience autobiographique
qui la suscite et sollicite, jamais en théoricien, toujours en praticien du
monde : là où tous les philosophes procèdent en autobiographes – les
idées ne tombent pas du ciel! –, il pratique une politesse à l’endroit du
lecteur et raconte d’où viennent ses idées, de quelles expériences elles
proviennent. Le verbe monte de la chair, l’idée sort du réel, la dictée de
sa vision du monde s’effectue après son usage dudit monde.
Il rapporte les détails de sa vie sexuelle? c’est pour théoriser sur ce
sujet et produire des idées utiles à tous; il raconte une rencontre avec des
brigands en forêt ou des malfaiteurs venus le cambrioler dans son
château? c’est dans le dessein de disserter sur l’excellence du sang-froid
et de la détermination; il livre ses états d’âme sur sa petite taille? oui,
mais afin de penser la différence ou le regard d’autrui constitutif de l’être
de chacun; il parle de sa chatte? certes, avec pour objectif de méditer sur
une définition de l’intelligence animale et, partant, celle des hommes; il
détaille sa maladie de la pierre, comptabilise les jours de rétention de son
urine? évidemment, mais il veut ainsi penser la maladie en général, le
corps, la liaison de l’âme et de la chair, la mort aussi. L'autobiographie
n'est pas une fin en soi, mais le moyen de parvenir à des idées – une
épistémologie. En cherchant il se trouve; il trouve même plus et mieux
que lui : une vision du monde et des choses.
Les idéalistes parlent de l’âme? Montaigne de son corps. Ils s’excitent
sur Dieu, le Ciel, les Idées? Montaigne sur la Nature, la Terre, le Réel. Ils
s’appuient sur la Religion, mettent le Christ en avant, l’Eglise aussi?
Montaigne croit plutôt à la Philosophie, à Socrate, à sa Librairie. Ils
célèbrent l’Un et l’Eternité? Montaigne le Divers, le Multiple, l’Eclaté, le
Fragmenté et le Temps présent. Ils font des livres avec les livres?
Montaigne avec sa vie. Ils pensent mais ne vivent pas? Montaigne pense
et vit. Idéalistes contre nominalistes, le combat reste d’actualité...

24

Un hapax existentiel . Dans cet ordre d’idées, la conversion hédoniste


de Montaigne se saisit en regard d’un événement autobiographique. Il
quitte le monde mondain pour retrouver le monde de sa tour – ses livres à
lire, son livre à écrire, ses ancêtres véritables : ses contemporains les
Romains – parce qu’il a expérimenté, dans sa chair une expérience sans
double – le hapax : une seule occurrence... –, traumatisante, au sens
premier du terme, mais, comme toutes les situations limites dans
lesquelles la mort existe au plus proche, libératrice de forces
architectoniques. Car Montaigne philosophe naît réellement le jour où il
manque de mourir dans un accident de cheval qui donne lieu à l’une des
plus belles pages de la littérature philosophique de tous les temps.
Nous sommes en 1568. La Boétie a disparu depuis un lustre,
Montaigne est marié depuis trois ans, son père vient de disparaître une
poignée de semaines en amont; on sait par ses confidences qu’il traverse
une période sombre, dépressive, mélancolique. Il a trente-cinq ans.
L'histoire de sa conversion est rapportée quatre ans plus tard dans le
chapitre VIdu livre II intitulé De l’exercitation. Chef-d’œuvre...
Parti non loin de chez lui pour une promenade en forêt avec un petit
cheval, Montaigne rentre tranquillement quand l’un de ses employés,
fort, costaud, monté sur un destrier puissant, arrive au galop et se
précipite sur lui – « petit homme et petit cheval », dit Montaigne... –, puis
le fait valser dans une totale inconscience, son épée plus loin, sa ceinture
déchirée, son visage en sang. Deux heures durant on le croit mort. Ses
gens le ramènent au château. Plusieurs fois il vomit des quantités
effroyables de sang. Petit à petit il revient à lui. D’abord il ne distingue
rien, juste de la lumière. Ensuite, il découvre son vêtement trempé de
sang. S'imagine d’abord touché par un projectile d’arquebuse. Il ferme
les yeux, se croit mourant et, chose extraordinaire, expérimente la
douceur du passage de vie à trépas. Il désire même mourir, ferme les
yeux comme pour aider au basculement et prend plaisir à cet état. Puis il
délire, expérimente des impressions, des sensations et des propos qui
échappent à sa volonté. Revenu à lui, il ressent de véritables douleurs.
Deux ou trois nuits plus tard, la souffrance est telle qu’il se croit sur le
point de mourir, mais dans un autre état d’esprit – sans joie. La fin est
connue, Montaigne survit...
La leçon de cette histoire? La mort n’est pas à craindre. Mourir paraît
facile ; en revanche, avoir à mourir semble bien plus difficile. Et cette
tâche est à mener à bien de son vivant... Vérité de La Palice. D’où la
construction de son existence comme une préparation au trépas, certes,
mais aussi et surtout comme la plus agréable façon de profiter de la vie.
L'autobiographie procède de cette histoire : les lignes qui suivent la
narration de cet accident fondent l’entreprise des Essais. En nominaliste
accompli, Montaigne propose de lire le monde et de le dire – pour ce
faire, il entreprend de se déchiffrer lui-même, et de se construire par la
même occasion...

25
Diététique de la chair . Quelles trouvailles fait Montaigne en travaillant
à son introspection ? Il congédie doucement Dieu, il laisse de côté le
christianisme, il se concentre sur lui-même, se raconte, part à sa propre
recherche, il s’analyse, s’écoute, se regarde, se sent, se touche, il
s’appréhende corporellement, il se regarde vivre, il narre les détails de
son quotidien, il commente les grands moments de l’histoire présente, il
disserte sur les faits et gestes des grands hommes de l’Antiquité, et il
trouve quoi?
Un homme corporel et dans cette matière charnelle, des plis avec des
zones d’ombre. Montaigne ne revendique pas un franc matérialisme.
L'âme dont il entretient est immatérielle, certes, mais tellement unie à la
matière du corps, qu’on se demande s’il sacrifie vraiment à une définition
pneumatique, spirituelle, éthérée. Son accident de cheval témoigne pour
un corps qui passe de l’autre côté, pas pour une âme qui s’envole, prend
sa liberté et rejoint le ciel des chrétiens.
Dans ce corps, il croit à des causalités mécaniques. Les attaques contre
la médecine ne manquent pas sous sa dictée : charlatans, scolastiques,
rhéteurs verbeux usant d’artifices de langage pour cacher leur
incompétence, inutiles personnages, incapables de diagnostics cohérents.
Ils « rendent la santé malade », dit-il... Les populations qui ignorent cette
engeance se portent excellemment. Les médicaments ne servent à rien.
Les médecins non plus : quand ils ne guérissent pas, ils justifient leur
forfait en prétendant que sans eux le mal aurait empiré (oyez,
psychanalystes d’aujourd’hui...); si le malade va mieux car la nature fait
son travail, ils revendiquent sans vergogne la paternité de l’amélioration.
Pour que ces charlatans disposent d’un pouvoir – Montaigne a lu La
Boétie –, il faut bien que les malades le leur accordent : soyez résolus à
ne plus donner créance aux Diafoirus, et plus jamais on n’entendra parler
de cette secte maléfique !
On comprend que quinze ans de gravelle non soignée, un père qui
meurt de cette même maladie, les conséquences d’un accident de cheval
gravissime contre lesquelles les gens du clystère ne peuvent rien, la mort
de cinq de ses enfants en bas âge, celle de La Boétie en sa toute jeunesse,
celle de son frère victime d’un accident de pelote, les dizaines de milliers
de victimes de la peste dans sa région – tout cela suffit pour ne pas tenir
en haute estime une profession qui paraît bien inutile !
Le médecin hippocratique – un genre de scolastique en sa matière –,
Montaigne ne l’aime pas. Mais il dit en revanche beaucoup de bien des
chirurgiens : car ils sont matérialistes, mécanistes, rationalistes et ne
peuvent jouer avec les mots. En silence, ils opèrent, coupent, taillent,
retranchent le mal : ils produisent des effets. Le philosophe a assez
fréquenté les champs de bataille pour assister à la démonstration de leurs
talents : extraire des éclats, des pointes d’arquebuse, réparer des chairs
endommagées par des boulets de canon, des tranchants d’épée ou des
piques de lance. Le médecin envoie de la poudre aux yeux; le chirurgien
agit et guérit vraiment ce qui peut l’être.
Dans l’étiologie des maladies, Montaigne évacue l’irrationnel –
punition des dieux ou de Dieu, envoûtements, sorts jetés par des
sorcières... – et analyse en matérialiste : ouverture de passages,
acheminements de matières, flux limpides, agrégations dommageables,
canaux étroits, engorgements qui arrêtent le fonctionnement normal de la
machine. Lorsqu’il analyse sa gravelle, il pense comme un disciple
d’Epicure pourrait le faire en recourant à la logique des atomes – une fois
convoqués par lui quand il s’interroge sur ce qui échappe à sa conscience
et le détermine...
D’où également une confiance plus grande accordée à la diététique
qu’à la médecine : ce qui entre dans le corps produit des effets. Ce qu’on
fait au corps, ce qu’on lui donne ou pas, aussi. Des particules se
détachent, s’accumulent, produisent des effets dans l’organisme. Manger,
boire, dormir, voyager, marcher, se baigner, digérer contribuent à un état
d’esprit qui seul importe : à tout choisir, une purgation de l’esprit paraît
de loin préférable à celle de l’estomac, affirme-t-il...

26

Un épicentre sombre . D’où une prescience extraordinaire de la


psychologie des profondeurs, voire, parfois, de franches intuitions de ce
que théorise Sigmund Freud quatre siècles après les Essais... Dans cette
matière qu’il ne réduit pas à des mécanismes sommaires – rouages,
poulies et tractions... –, Montaigne repère l’existence de ce que la
modernité nomme l’inconscient : une force qui échappe à la raison, une
énergie qui travaille le corps indépendamment de la conscience, une
puissance qui nous détermine sans que nous ayons notre mot à dire, un
vouloir qui nous façonne comme une nécessité déterminante.
Quand il analyse sa chute de cheval, Montaigne le constate : il y a
plusieurs mouvements en nous qui ne partent pas de notre ordonnance –
et quelques lignes plus tard, il signale les mouvements réflexes, mais
aussi des mouvements du corps (dont l’érection...) constatables à la
surface de notre corps, mais qui procèdent d’un épicentre soustrait à la
lumière de la raison. Il qualifie ces dynamiques inconscientes
d’étrangetés – de forces venues d’un continent étranger à nous-même...
Ce que nous vivons hors la conscience est de nous par l’allure,
l’apparence, mais pas réellement de nous. Même chose pendant le
sommeil. Dans l’état de semi-conscience – ou semi-inconscience... –
dans lequel Montaigne se trouve après l’accident, il assiste à ces
mouvements involontaires en lui. Ce sont autant de preuves qu’en nous
gît une force sombre, inconnue, mystérieuse, mais réelle. Les mots
prononcés dans cet état le sont par notre bouche, mais qui les prononce
en nous? Que signifie par exemple cette demande de Montaigne, pendant
son délire, qu’on apporte un cheval pour sa femme qu’il voit peiner dans
un chemin malaisé?
A l’écoute de lui, il découvre également le travail du deuil, le déni, les
mouvements du refoulement de cet épisode douloureux : il ne se souvient
plus du lieu, de l’heure, des circonstances. Le moment où il croit mourir
lui revient à l’esprit. Puis un éclair qui frappe l’âme de secousses, et le
retour au monde véritable. La proximité de la mort a travaillé ce corps,
notamment sa partie la moins connue, l’âme, dont la consistance
immatérielle paraît de moins en moins probable...

27
Une goutte de liqueur . Le fils qui souffre de la goutte ne peut pas ne
pas se demander ce qui passe du géniteur à son enfant dans le cas où il
souffre de la même maladie! Pas besoin de croiser les petits pois, comme
Mendel plus tard, pour réfléchir sur ce que chacun doit à l’hérédité –
qu’on n’appelle pas encore ainsi. Le père monte les escaliers quatre à
quatre, il est adroit, sportif, se jette vêtu de sa robe fourrée sur son cheval
malgré sa soixantaine, fait le tour de sa table en s’appuyant seulement sur
son pouce; le fils confesse un corps embarrassé, penaud, lourd, gourd...
Quelle étrange déperdition du père au fils !
Montaigne sait que l’être procède d’un mélange de génétique,
d’hérédité et d’éducation. Une physiologie, une goutte de liqueur
séminale, et l’on donne en héritage sa maladie de la pierre. En même
temps, on ne transmet pas sa dextérité, sa souplesse, son ardeur sportive.
Pire, on fabrique même un enfant très exactement aux antipodes...
Etranges logiques! Deux chapitres du deuxième livre annoncent un
traitement de la question : le huitième – De l’affection des pères aux
enfants – et le trente-septième – De la ressemblance des enfants aux
pères.
Dans un éloge de la vacation stérile, le premier développement
conseille de ne pas être père! Puis ajoute toutefois quelques
considérations sur le sujet : difficile d’aimer un enfant à la naissance;
difficile de se garder libre quand on a choisi d’engendrer; difficile de
vivre sa vie, sans mettre à distance sa progéniture; difficile pour un père
de transmettre ses pouvoirs et ses biens à la bonne heure; difficile de se
faire aimer... Conclusion : il vaut mieux laisser derrière soi une œuvre de
papier qu’une œuvre de chair...
A quoi Montaigne ajoute tout de même des considérations sur la
transmission, les héritages, les dots, les châtiments corporels, l’âge idéal
des mariages, la relation affective avec son lignage, autant de théories qui
renvoient à des moments autobiographiques douloureux : le conflit
nécessaire, à la mort de son père, pour entrer en jouissance pleine et
entière de son héritage; l’argent obtenu par son mariage avec Antoinette
de Louppes; les deux coups reçus de son père et sa douceur avec
Léonore; l’âge tardif du mariage de son père – et du sien; les difficultés
affectives dans sa propre famille... Qui a dit qu’on pensait bien ses seuls
propres problèmes existentiels?
L'autre chapitre s’étonne – parmi mille sujets sans relations avec le
thème proprement dit... – que le sperme porte potentiellement la forme
du corps, certes, mais aussi des modes de pensée, des tropismes
intellectuels venus de nos parents... (Rappelons que le spermatozoïde et
son rôle sont découverts au XIXe siècle...) Montaigne affirme que
l’essentiel de ce qui est transmis l’est moins par la génétique – contre les
cris d’orfraie des Alcestes modernes devant la question du clonage... –
que par l’éducation, la transmission... orale. La nature de chacun procède
d’un mélange mystérieux de corps et d’âme hérité contre lequel on peut
très peu...

28

Le divan des Essais. Sur le divan des Essais, Montaigne approche de


très près un certain nombre de concepts clés de la psychanalyse moderne.
Outre l’intuition de l’inconscient actif dans un corps de chair et de sang,
il pointe un instinct à l’inhumanitéqui ressemble de très près à la pulsion
de mort freudienne... Certes, Montaigne voit autour de lui des massacres,
des guerres, des persécutions, des pendaisons, des tortures, des bûchers,
des violences catholiques et protestantes, des exactions laïques et
religieuses, mais de là à conclure à une forme instinctive, c’est-à-dire
viscéralement enracinée dans la chair et l’âme humaines, d’une force
sombre, d’une puissance mortifère! Bravo...
Ailleurs il entretient d’un patron au-dedans, qui ressemble à s’y
méprendre à l’idéal du moi freudien à partir de quoi s’organise la quête
de toute subjectivité en attente d’une structuration de soi, de son
caractère et de son tempérament. Pour un individu qui cherche son
identité, a rompu avec le surmoi de sa profession de magistrat pour partir
à la recherche de lui, cette intuition qui signifie aussi le nom du père, la
figure de l’ordre et de l’autorité, joue un rôle majeur : elle formule un
point de tension indispensable pour organiser la quête du moi.
Même remarque : quand il consacre un chapitre entier à la diversion –
concept majeur, puisque en regard de la condition d’être mortel de
chacun il explique, légitime et justifie chez Montaigne, mais également
dans l’absolu, la position et la posture hédonistes –, comment ne pas
songer à l’élaboration psychanalytique du concept de sublimation? La
diversion – Pascal s’en souvient en écrivant sur le divertissement... – est
utile, écrit Montaigne, pour éviter les maladies de l’âme.
Une affection nous ronge douloureusement? Travaillons à son
détournement, à la canalisation sur d’autres objets de cette énergie qui,
sinon, menace destruction et peut se transformer en force de construction.
Les Essais comme sublimation, c’est-à-dire comme diversion de
l’évidence d’avoir à mourir; l’hédonisme lui aussi comme diversion :
voilà des pistes majeures et d’une modernité redoutable. Lire ou relire Le
Moi et le Ça, dans lequel Freud montre comment une énergie mortifère
peut se trouver recyclée en pulsion constructrice...
A un autre endroit de ses méditations philosophiques, Montaigne invite
à la purgation de la cervelle comme remède à des maladies qu’on estime
faussement physiologiques – notamment les affections gastriques. Contre
les médecins charlatans qui jouent d’invocations et de remèdes de bonne
femme, il habilite un genre de contrat de confiance entre le thérapeute et
le malade. Car seule cette créance est à même de produire de réels effets
physiologiques : ne croirait-on pas entendre un éloge de la cure
psychanalytique ? De l’analyse moderne?
En bon lecteur de la Psychopathologie de la vie quotidienne qu’il n’est
pas, Montaigne pressent également ce qui advient « au bord de l’âme » et
relève du « bégaiement du sommeil », des « mouvements involontaires
qui ne partent pas de notre ordonnance », de « naturelle impulsion », d’«
agitations à part de notre discours », des « pensements qui ne viennent
pas de chez soi » – autant d’expressions qui suivent l’autoanalyse du
fameux accident de cheval... Ces mouvements involontaires (la langue
qui se transit; la voix qui flanche – chez cet oral de Montaigne...)
deviennent sous la plume du Viennois des lapsus, des actes manqués, des
oublis et autres voies d’accès qui mènent à l’inconscient...
Et encore? Le déni freudien – ce que Jules de Gaultier appelle le
bovarysme et que définit la faculté des hommes à se croire autres que ce
qu’ils sont... –, on le trouve aussi dans les Essais : comment Montaigne
formule-t-il ce travers? Dans le chapitre dix-sept du deuxième livre
intitulé De la présomption, il parle explicitement : de « l’affection
inconsidérée de quoi nous nous chérissons, qui nous représente à nous-
mêmes autres que ce que nous sommes ». Peut-on mieux dire? Freud
nomme avec le déni un mécanisme d’autodéfense qui permet au sujet de
ne pas prendre en pleine figure une vérité impossible à assumer – une
faiblesse, une humiliation, une tare à même de générer un traumatisme.
Montaigne découvre ce travers, quatre siècles avant une formule
thérapeutique quasi définitive...
Précisons : Montaigne n’invente pas la psychanalyse, il n’en est pas le
précurseur. On ne trouve pas dans les Essais la psychanalyse en germe,
en puissance, avant qu’elle devienne en acte avec Sigmund Freud.
Montaigne ne compte pas parmi les modèles ni les sources de Freud.
Mais les intuitions montaniennes sur la psychologie des profondeurs ne
cessent d’étonner : l’inconscient, la pulsion de mort, l’idéal du moi, la
sublimation, la catharsis, les actes manqués, le déni – quels que soient les
mots pour le dire... – montrent un philosophe, un penseur, mais aussi un
psychologue, un anthropologue achevés.

29

L'être pour la mort. Le corps est donc la grande raison. Le corps, c’est-
à-dire autre chose qu’un assemblage sommaire d’âme immatérielle et de
chair conçue comme la prison de cet esprit. La conception que
Montaigne se fait du corps est plus fine, plus radicalement postchrétienne
qu’on peut l’imaginer : une matière corporelle parcourue par des flux,
des forces, des énergies, une matérialité zébrée par des déterminismes qui
échappent à la conscience, à la raison, mais pour autant n’obéissent pas à
Dieu.
Ce corps n’est pas porteur d’immortalité. L'âme, si elle existe, nomme
ce qui échappe à la raison raisonnable et raisonnante. Rien dans les
Essais ne permet d’imaginer un esprit éthéré destiné au paradis ou à
l’enfer. Cette âme dont Montaigne entretient, elle est logée dans le
cerveau – on fait moins localisé et moins matériel comme définition
quand on se veut soucieux d’orthodoxie! De plus, ce corps évolue dans le
temps, soumis à l’entropie, sujet comme tout dans le monde à n’être
qu’un instant. L'être pour la mort et la conscience de n’être que pour la
mort, voilà ce qui définit l’homme.
Je ne tiens pas que l’expérience de l’accident de cheval soit une
réconciliation avec la mort – sinon, quel besoin de travailler aux Essais
qui ne sont que tentative de résoudre ce problème : comment vivre
puisqu’il faut mourir? Mieux : comment puis-je et dois-je vivre puisque
je vais mourir, moi, Michel de Montaigne – et que je le sais, vu que j’ai
expérimenté au plus près cette vérité devenue, depuis, moins une sérénité
qu’une proximité augmentée. L'accident n’est pas une réconciliation,
mais une révélation; pas une paix acquise, mais une déclaration de guerre
ouverte.
Dès après ses vingt ans, Montaigne dit expérimenter corporellement le
travail de la mort en lui : début du déclin, annonce de la fin. Jamais ce
problème n’est résolu durant sa vie. Sûrement pas au moment où il passe
au plus près du trépas, comme l’affirment la plupart des biographes.
Certes, la mort lui a semblé douce, facile, plaisante, mais l’excellence
d’une répétition ne garantit jamais l’excellence de la première : ce fut un
coup d’essai, mais l’heure véritable qui permet de juger, de conclure, de
terminer une vie et d’éclairer ce qui précède, ce n’était pas elle. Elle reste
à venir. Nous le savons, nous : vingt-quatre années séparent ce hapax
existentiel (1568) du dernier souffle de Montaigne (1592). Vingt-quatre
ans dont vingt-trois consacrés à la dictée du chef-d’œuvre...

30

Philosopher c’est apprendre à vivre . La vulgate l’enseigne depuis


quatre siècles : Montaigne affirme que « philosopher c’est apprendre à
mourir ». Certes... D’abord l’idée, la phrase, l’expression se trouvent
chez Cicéron... Ensuite, il faut très exactement entendre l’inverse : «
philosopher, c’est apprendre à vivre ». Mieux : c’est apprendre à bien
vivre pour ne pas craindre la mort et l’intégrer dans sa vie comme une
chose naturelle... Car on n’apprend pas à mourir. L'approcher? Oui, et
alors? Montaigne affirme qu’il est allé au plus près lors de cet accident.
Mais alors, s’il avait vraiment réglé le problème lors de cette proximité
maximale, pour quelles raisons consacrer toute sa vie d’adulte aux Essais
dans lesquels, justement, il cherche à savoir comment le mieux occuper
son temps en attendant la dernière heure ?
Être pour la mort oblige d’abord à être pour la vie. Seule une bonne et
belle vie, bien remplie, bien pleine, pas ratée, permet d’aborder
sereinement la mort. Chaque vie doit être vécue de façon à ne rien
regretter de ce qu’on aura choisi et qu’on aimerait voir se reproduire si
l’on avait le choix de revivre une autre vie. Cette leçon agit telle une
recette, un principe sélectif, quand on hésite, tremble et ne sait pas quoi
choisir ou vouloir.
Seul penser la mort apprend à vivre; ce qui se lit aussi à l’envers : seul
penser la vie apprend à mourir. De sorte que la phrase de Cicéron
popularisée par Montaigne se comprend aussi en intervertissant les
termes : vivre et mourir constituent l’avers et le revers de la même
médaille. On ne vit pas l’un sans l’autre; ils ne se séparent pas; bien vivre
et mal mourir s’excluent tout autant que mal vivre et bien mourir;
l’existence et le trépas se lisent en recto et verso d’une même feuille;
rater l’une et réussir l’autre? impensable...

31

Mourir et avoir à mourir . La leçon de l’accident déplace le problème :


Montaigne découvre que mourir n’est pas difficile. Un endormissement,
un glissement, un passage doux, voire agréable. La conscience n’est plus
là pour donner à la douleur son épaisseur, son acuité, sa force. Le trépas –
sur ce sujet il diffère de La Boétie... – paraît une chose facile : on n’est
plus là. Seuls souffrent les spectateurs, la famille, les amis, qui projettent
des fictions et imaginent des douleurs disparues puisque la conscience et
la raison ne sont plus là pour leur donner consistance.
En revanche, avoir à mourir, savoir qu’on va disparaître, vivre avec
cette pensée, voilà le problème. En bon élève des stoïciens, notre
philosophe retient qu’à défaut d’agir sur la matière même du réel –
inaccessible – nous pouvons intervenir sur ses représentations – les
seules modalités du réel. Avoir à mourir, voilà une représentation. Je ne
peux que m’imaginer mourant; et encore : même mort, je ne le peux, car
je m’imagine défunt, certes, mais pour cela il me faut tout l’arsenal du
vivant : les cinq sens, une conscience claire et une raison en bon état. Or
quand je suis mort, tout cela a disparu. Quand je meurs même, les
instruments utiles à mes représentations ne sont plus assez performants
pour fabriquer dans la lucidité une douleur, une souffrance.
Pensons donc la mort de notre vivant, quand il en est encore temps; ne
vivons pas comme si nous ne devions jamais mourir; évitons de croire
qu’elle ne concerne que les autres, plus tard, pas nous, ou de manière
lointaine; abordons-la en pleine forme, en pleine santé, volontairement, et
non contraints par la maladie, l’âge, la vieillesse, l’agonie; cessons de
croire qu’elle se pense avec les arguments de la religion et de la théologie
et abordons-la avec les armes de la philosophie.
D’où un recyclage des idées antiques préchrétiennes sur ce sujet : la
mort n’est pas un mal, mais mal vivre oui; elle n’est pas à craindre : si je
suis là, elle n’y est pas, si elle est là, je n’y suis plus; pleurer ce qu’on ne
vivra pas est tout aussi ridicule que pleurer ce qu’on n’a pas vécu; si elle
est courte, on ne la voit pas, si elle dure, on est encore vivant; en regard
de l’éternité toutes les vies sont courtes, pourquoi vouloir un
supplément?; la mort concerne tout le monde, des millions de gens avant
nous, des millions après, quelle vanité de vouloir faire exception!; si on a
bien vécu, on n’a rien à craindre, si on a mal vécu, pourquoi vouloir
ajouter au pensum?; que serait le monde si nous ne laissions la place aux
suivants comme on nous a laissé la place?; une vie d’immortel serait une
punition; et autres recettes philosophiques. Rien de vraiment neuf, un
catalogue d’idées stoïciennes et épicuriennes. Il est vrai que, le problème
n’ayant pas changé, on voit mal pour quelles raisons les solutions
auraient varié !
En attendant, l’intérêt n’est pas de mourir tout de suite, nous avons le
temps, mais de vivre en sachant cela. Philosophie tragique, oui, mais pas
pessimiste. Car Montaigne ne voit pas le pire partout – ni le meilleur, ce
qui en ferait un optimiste. Mais il voit le réel tel qu’il est : travaillé par
l’entropie, coulant, passant, fluide et se dirigeant vers la mort. Pour tout
et pour tous. Cette vérité d’évidence dégage une autre certitude et un
autre problème : il s’agit moins de mourir de son vivant – comme y
invitent les religions – en croyant faussement apprivoiser la mort, que de
vivre sa vie pleinement. Le tragique constitue un premier temps dans la
pensée de Montaigne : une voie d’accès qui conduit au second temps, la
vérité de sa philosophie, son aboutissement, son couronnement :
l’hédonisme...

32

Haine de la douleur . Dans presque chaque page des Essais Montaigne


le dit : le désir est partout. Souvent il ajoute : et sans cesse on nous invite
à y renoncer, à ne pas le transformer en plaisir. Sans raison fondée,
précise-t-il... Montaigne ne défend pas la jouissance sans frein, sans
limite, immodérée, permanente et obsessionnelle. Il la trouve convenable
quand elle est mesurée, autant dire quand elle ne mord pas sur la liberté,
l’autonomie et l’indépendance. Ses biens les plus chers – comme
Epicure...
La mesure permet d’éviter la satiété qui engendre le dégoût. Trop
avoir, tout avoir ne permet pas une satisfaction simple ni sereine. Deux
tensions définissent l’hédonisme : haine de la douleur, amour de la
volupté. Un calcul des plaisirs permet l’évitement de la négativité et la
quête de la positivité utile pour échapper aux afflictions, puis pour aller
vers la satisfaction, les deux mouvements constructeurs de toute
jubilation.
A l’origine de cette invitation à ne pas jouir, Montaigne installe
clairement la religion – les religions. Dans un étrange paradoxe, ces
fictions ajoutent des misères à celles qu’elles prétendent guérir! Le
christianisme parle de faute, il raconte l’histoire d’Adam et Eve, il insiste
sur le péché originel, sa transmission de génération en génération, il
enseigne la généalogie de la négativité à partir de ce moment fatal :
travailler dans la peine, souffrir puis mourir, enfanter dans la douleur,
autant de malédictions consécutives au vouloir funeste de la première
femme.
Rien de tout cela chez Montaigne : pas un mot sur cette mythologie
génératrice de catastrophes millénaires. Trois mille pages d’Essais et pas
une seule mention, franche et nette, sous-entendue ou insidieuse, qui
avalise cette vision du monde. Si Jésus, le Christ et Dieu apparaissent
discrètement, très discrètement dans ce monde peuplé de Grecs, de
Romains et de cannibales, Adam manque à l’appel. Eve aussi. Le
philosophe ne communie pas dans cette fiction génératrice de l’idéal
ascétique occidental.
Quand le christianisme célèbre la mort comme occasion de libérer
l’âme du corps, la souffrance telle une chance pour imiter le Crucifié et
gagner ainsi un salut offert sous la forme d’un anticorps céleste,
Montaigne enseigne la joie, la volupté, le plaisir, la vie, le bonheur. Pas
question de transformer notre passage sur terre en expiation, ni de
justifier les sévices qu’on s’inflige : pour quoi faire? Dans quel but?
Vivre exige une sagesse gaie – rien d’autre.
Partout Montaigne se demande comment on peut détester la santé et
l’allégresse, maudire sa naissance et bénir sa mort, abominer le soleil et
adorer les ténèbres. Son étonnement est sans limites face à l’ingéniosité
déployée par les hommes pour s’infliger du mal, de la peine, des
souffrances, de la douleur. A quoi bon ajouter de la négativité à celle qui
existe déjà en dose maximale? Qu’est-ce qui justifie ce comportement
monstrueux – le héautontimorouménos de son cher Térence ?
D’autant que la nature n’enseigne pas cela : ni les animaux, si souvent
présents dans l’Apologie de Raymond Sebond, ni les sauvages venus du
Brésil et visités à Rouen, ne montrent un tel talent pour la haine de soi!
Imagine-t-on le hérisson, le ciron, l’éléphant, le poulpe, les abeilles
inventant des tortures à s’infliger? Et ces cannibales, nulle part on ne les
voit fomenter des attentats contre eux-mêmes, leurs corps, leurs vies...
Les bêtes tuent, certes, mais pour se nourrir, jamais gratuitement; les
hommes s’assassinent, ils raffinent même la chose en pratiquant les
tortures, ils massacrent – il suffit, à l’époque, de regarder par sa fenêtre,
les guerres de religion font rage. Mais seuls les humains jubilent de la
pulsion de mort – cet instinct à l’inhumanité, rappelez-vous... – qu’ils
infligent et s’infligent. Dès les premières pages des Essais et jusqu’aux
dernières, Montaigne déclare la guerre à la douleur. Aucune n’est bonne,
il n’en défend ni n’en justifie aucune. Elle est ce qui peut arriver de pire,
dit-il. Vouloir la douleur, comme si ce qui existe déjà en quantité ne
suffisait pas! Payer ici-bas de souffrances un plaisir très improbable – le
paradis... –, voilà une erreur funeste. Comment ne pas penser au
christianisme ?

33

Jouissance de cannibales . La haine de la douleur va de pair avec un


désir du plaisir, une invitation à faire le nécessaire pour le créer, le
susciter, le solliciter. Où l’on retrouve les deux mouvements propres à
toute pensée hédoniste : éviction du négatif, la douleur; élection du
positif, le plaisir. Le mal ne guérit pas le mal, seul le bien agit en cordial
efficace. Le remède ne doit pas être pire que la maladie : préférons donc
la jouissance, même si tout et tous se liguent contre cette idée.
Ce plaisir n’est pas seulement cérébral, spirituel : la jouissance du
moine dans sa cellule, celle de l’ascète qui renonce... aux plaisirs, voilà
un paradoxe introuvable dans les Essais! La jubilation ne concerne pas
l’âme séparée du corps, mais la chair tout entière, avec sa partie
spirituelle – si l’on se souvient de l’intime couture et liaison des deux
instances. La volupté concerne les cinq sens : boire et manger, voir,
regarder, sentir, goûter, toucher le monde, demander au corps qu’il
expérimente pleinement la totalité de ces possibilités.
Comment ne pas défendre le plaisir charnel? Dieu donnerait un corps,
une chair, des organes sexuels, il doterait les hommes et les femmes de
libido pour qu’ils y renoncent? Et selon quelle logique? Pour quelles
raisons? Quelle étrange idée! Ces dons de Dieu constituent autant
d’invitations à en profiter sans complexes et sans culpabilité. Dieu
n’aurait pas offert ces potentialités aux hommes et aux femmes s’il
condamnait le passage à l’acte. Le corps peut servir? Il doit donc servir. Il
n’est pas pécheur, pas mauvais, ni damné. Puisqu’il peut donner de la
joie, profitons-en. L'œuvre de Montaigne et sa vie témoignent...
La preuve de l’excellence du plaisir, c’est son origine naturelle. Pour
s’en persuader, regardons vivre les cannibales – Diderot s’en souvient
dans son Supplément au voyage de Bougainville... – : ils ignorent la
faute, le péché, la culpabilité, ils pratiquent une sexualité simple, sans se
poser de questions, ils ne s’embarrassent pas d’interdits, ne créent pas
d’extravagantes lois pour justifier de s’infliger de la peine et jouir dans la
douleur – qu’ils n’aiment pas. Ils sont sains, donc ils obéissent à ce que la
nature enseigne : l’éviter, la fuir... Ils consentent à leurs penchants et ne
prennent pas leur plaisir dans la négation du plaisir, funeste paradoxe !
Montaigne ne croit guère au droit naturel, mais constate que si deux
faits peuvent le faire douter sur ce sujet, ce sont la conservation de soi
(elle invite à fuir ce qui peut nous nuire) et l’affection de sa progéniture.
Les animaux et les hommes, donc, s’ils obéissent à ce que la nature leur
commande, tournent le dos à la douleur et recherchent le plaisir. Selon un
mouvement naturel, avant tout empoisonnement culturel.
Seule la dénaturation conduit à l’inverse : la haine de soi, le goût pour
la négativité, la passion mortifère pour la souffrance, tous ces vices
transformés en vertus procèdent d’une perversion – en l’occurrence
culturelle. Récuser la nature, la fuir, la détester, vouloir nous arracher à
son règne, à sa loi, nous croire meilleurs et supérieurs aux animaux –
quand on fait pire qu’eux – voilà l’erreur : car aucune bête ne montre
assez de folie pour aimer ce qui risque de causer sa perte !
Si la philosophie a un sens, si elle cherche une vérité, il lui faut la
trouver dans la nature : retrouver sa voie, son sens, ses leçons et ses
enseignements. (Au passage : le contraire d’une position juive...) La
culture est à ce point pervertie qu’à la question du souverain bien, au lieu
de convoquer la volupté, elle donne une multitude de réponses, toutes
opposées à cette vérité de bon sens. Montaigne s’amuse même à citer
Varron, l’auteur d’une singulière comptabilité : à la question : que doit-on
rechercher comme fin des fins?, les philosophes apportent des solutions,
certes. Mais trop, car l’auteur des Satires Ménippées en compte deux cent
quatre-vingt-huit – autant que de sectes philosophiques !
Or, dès les premières lignes du fameux chapitre intitulé Que
philosopher c’est apprendre à mourir, Montaigne donne la sienne – elle
lui semble la seule : le plaisir est notre but... Quoi qu’en pensent les
prêtres, les philosophes qui leur tiennent compagnie, les gens du
commun, les uns, les autres, le pape, le roi, les hommes, les femmes, les
courtisans raffinés ou les paysans rustiques, les lecteurs de Platon et les
amateurs d’Augustin, les thuriféraires de l’Eglise et les glossateurs de la
Somme théologique, les avisés, les érudits et les lecteurs propriétaires de
bibliothèques, les bûcherons illettrés au fond de leurs forêts, les humains
doivent viser dans la vie ce que la nature leur indique : la volupté. De
surcroît, la recherche du plaisir est également un plaisir...

34

Voluptéet camarade épousées . Peut-être Montaigne a-t-il en tête son


accident de cheval quand il défend ce leitmotiv du livre : plaisir et
douleur ont partie liée. Eros et Thanatos – pour le dire dans des termes
contemporains – supposent un mélange intime. Pour le montrer, il
affirme que la joie extrême paraît plus sévère que gaie. Même remarque
pour l’extrême contentement. En fin analyste de la psychologie des
profondeurs, notre homme relève même que souvent des gens trouvent
un réel plaisir à la mélancolie. Sur sa personne il l’expérimente des
dizaines de fois : après une maladie, des douleurs, une souffrance – qu’on
songe au nombre incalculable de ses crises de goutte et sa maladie de la
pierre... – le plaisir paraît plus intense. Pulsion de vie et pulsion de mort
semblent relever de logiques imbriquées. La douleur paraît exister pour
donner tout son prix à la volupté.
Ainsi la peste : devant ces corps qui tombent comme des mouches, qui
pourrissent sur le lieu où ils s’affalent mortellement, partout décomposés
dans les villages, mangés par les corbeaux, dépecés par les chiens errants,
gonflés par le soleil de l’été, au spectacle des colonies de pauvres hères
errant sur la route avec leurs charrettes et leurs familles, toutes
concernées par le trépas de proches ou d’amis, soi-même dans la crainte
de contracter la maladie et d’en mourir, on donne à la vie un prix
maximum et au plaisir une fonction cardinale. Parce que nous allons
mourir, jouissons : la leçon vaut de toute éternité et jusqu’à la fin des
temps.
Tout le sens de l’hédonisme montanien se trouve dans cette logique : le
temps qui coule invite à l’éternité d’un présent densifié par la jubilation;
la fluidité de tout ce qui passe appelle l’immobilité dans tout ce qui
permet la volupté; la mort à l’œuvre en nous dès le début de notre
naissance contraint à la construction de résistances joyeuses; la
philosophie tragique, marquée par la vérité de l’entropie, justifie la
formulation d’un gai savoir expansif; l’accident de cheval démontre la
précarité de toute existence et convertit à la pratique d’une vie dévolue au
bonheur; la maladie – cette pierre impossible à pisser... – suppose qu’en
dehors de la douleur, et à cause d’elle, on rie, profite, mange, boive,
lutine. En un mot : mourir se soigne avec un seul remède : vivre. Et pour
bien mourir, rien de tel qu’un bien-vivre en attendant!

35

En cheminant avec Epicure . La pratique hédoniste appelle une théorie.


L'un des moments majeurs de celle-ci consiste en l’arithmétique des
plaisirs déjà présente chez Epicure. Le philosophe du Jardin invitait au
plaisir, certes, mais pas n’importe lequel et aucunement s’il devait se
payer d’un quelconque déplaisir. Jouir, oui, mais pas si l’on doit en
souffrir. D’où un éloge de l’abstinence si la jouissance génère une
souffrance, une douleur, même minimes.
Dans cette logique, la douleur peut trouver une justification : si elle est
le prix à payer pour une jubilation à venir. Exemple : se priver d’une
nourriture agréable mais dangereuse pour son équilibre quand on souffre
d’une maladie de la pierre. Faire un régime alimentaire, donc : voilà un
déplaisir désirable car il en évite un plus grand et, du fait de cet
évitement, un bénéfice jubilatoire advient au profit de celui qui a calculé
ses plaisirs et joué le bon numéro hédoniste.
L'évitement de la douleur est un plaisir majeur. On caricature souvent
l’hédonisme comme une philosophie qui chercherait le plaisir coûte que
coûte – fût-ce au prix de désagréments pour soi ou pour autrui. On ignore
que la plupart du temps il fonctionne d’abord sur le terrain de la
prévention des douleurs, lequel suppose une préférence des situations qui
dispensent des difficultés à venir. Construire le plaisir équivaut bien
souvent à se mettre dans la situation de n’avoir pas à subir de
désagréments facilement identifiables : le mariage, la paternité, les
responsabilités publiques et privées, la richesse, les honneurs, la gloire,
autant de pièges à éviter si l’on veut conserver sa sérénité. Montaigne
adhère à cette collection d’invites prophylactiques...
Ne pas se mettre dans la situation d’une personne qui va devoir faire
face à des difficultés, des problèmes, donc des douleurs, ne suffit pas à
éviter tout de même les afflictions! Trop simple... Car la mort, la maladie
et autres coups du sort ne dépendent pas de notre seul bon vouloir. Le «
sable dans les rognons » du philosophe – ce sont ses mots... – ne relèvent
pas de sa décision. En revanche, la puissance de son vouloir sur cette
représentation qu’est toute maladie relève de sa décision. Montaigne ne
peut empêcher le mal physiologique, mais il peut travailler sur lui et ne
pas consentir à ce que la douleur obtienne plus qu’elle n’obtient déjà. Car
la douleur est aussi – et surtout, disent les tenants du Portique – une
construction mentale. Or le gouvernement d’une partie abîmée du corps
(les fameux rognons...) par cette autre partie qui a nom l’âme relève d’un
exercice spirituel, mental, cognitif, en un mot : philosophique. Leçon
dans la plus pure tradition stoïcienne...
Le travail connaît d’évidentes limites, certes, et Montaigne le premier,
pas dupe, a trop souffert pour savoir que pendant une crise violente la
lecture des Lettres à Lucilius produit un effet très limité... D’autant qu’on
a envie d’autre chose en pareil moment que d’aller quérir dans sa
bibliothèque le volume en question. Pour autant, même avec ses limites,
ce cordial du vouloir éduqué et dressé par la volonté ne manque pas de
produire un amoindrissement de la douleur. Et, même infime, toute
entame de la négativité vaut d’être tentée.
Avec le temps, l’augmentation des crises, des douleurs et de leur
intensité, Montaigne corrige son éloge de l’héroïsme stoïcien. Livresque,
il produit les meilleurs effets; dans la réalité, il en va tout autrement. Car
le problème posé relève de la jonction entre le travail philosophique dans
sa librairie et la production d’effets visibles, constatables, comme on note
des progrès en philosophie... En essayant, nul n’est tenu de réussir :
l’obligation réside dans la démarche – pas dans le résultat.

36
Trois singes philosophiques . Chacun connaît ces figures qui
représentent trois petits singes dont l’un met ses mains devant les yeux,
l’autre la bouche, le dernier les oreilles et qui enseignent ainsi une
sagesse orientale bien vite devenue une sagesse populaire : ne rien voir,
ne rien dire, ne rien entendre. Du moins : voir, mais ne pas dire ce qu’on
a vu; entendre, mais ne pas révéler ce qu’on a entendu. Ne rien manquer
de la vilenie du monde, de la méchanceté des hommes, de l’hypocrisie et
de la fourberie des gens, mais toujours se retenir d’en faire part.
Montaigne a pratiqué cette sagesse et, semble-t-il, s’en est bien porté...
Dans les Essais, il confie avoir bien vu sur ses terres et dans son château
que ses gens chapardaient, mettaient des légumes de son potager ou du
grain de ses greniers de côté, emportaient chez eux tel ou tel de ses biens.
Mais il préfère ne rien dire pour ne pas aller au-devant d’ennuis. Rien de
tout cela n’a véritablement d’importance : un peu de fortune en moins, et
alors?
L'essentiel n'est pas là, mais dans sa tranquillité et sa sérénité qui se
trouvent entamées si d’aventure il demande des comptes, justice ou
réparation. Montaigne se fait fort de n’avoir jamais eu recours à la
justice. Pour avoir côtoyé le monde des tribunaux pendant treize années,
il n’ignore pas que la justice n’est guère juste et qu’il vaut mieux éviter
d’y avoir affaire... Il dit avoir souvent vu des condamnations plus
criminelles que les crimes... Déjà!
Une banale histoire de cocuage montre comment Montaigne s’y
prenait : voir, entendre, ne rien dire, certes, mais, – suprême méthode... –
faire savoir qu’on sait, puis ne rien dire. Ainsi, lorsque son frère meurt
d’un accident au jeu de paume, on cherche partout sa chaîne en or pour la
répartir dans la succession. Sans la trouver... En tant qu’aîné, Montaigne
préside à ce partage. Il demande qu’on aille voir dans le coffre de sa
femme. De fait, le bijou s’y trouve. Antoinette, la mère du philosophe,
sauve sa belle-fille en revendiquant le rangement intempestif. Montaigne
y consent, mais obtient l’enregistrement de cette version par un notaire,
en présence des trois frères...
Dès lors, pas besoin d’aller chercher très loin les passages des Essais
dans lesquels Montaigne théorise le cocuage en précisant que tout le
monde l’a été, l’est ou le sera, sinon, que tout le monde a fait, fait ou fera
des cocus. Pas de quoi se formaliser pour si peu! D’abord, l’honnêteté
n’est pas la chose du monde la mieux partagée; ensuite, une femme est
vertueuse tant qu’on ne lui a pas donné l’occasion de ne plus l’être.
Même chose pour les hommes...
L'essentiel, ajoute le sage bien informé – pour avoir porté et fait porter
des cornes! –, c’est la discrétion. Voire le secret. Dans l’une des formules
où il excelle, il ajoute qu’un bon mariage suppose « une femme aveugle
et un mari sourd ». De quoi faire une compagnie aux singes... Mais aussi,
de quoi éclairer sur le terrain ce que suppose la théorie hédoniste : ne pas
construire la négativité en lui donnant l’occasion de surgir. A la racine,
empêcher tout ce qui, immanquablement, génère des passions tristes, des
douleurs, des souffrances. Laisser faire, laisser dire, ne pas être dupe, et
savoir préserver ce qui compte avant tout : sa sérénité.

37

Détourner une passion obscure . Enfin, ultime technique d’évitement


de la douleur, ne pas prendre de points de comparaison au-dessus de soi.
Regarder plutôt en dessous. Comparer sa jouissance à celle de chanceux
plus et mieux dotés offre une occasion de souffrance; en revanche, se
mettre en perspective avec de plus malchanceux, voilà une méthode utile.
En regard de Crésus, l’humanité entière peut se dire et se croire pauvre,
voire pauvrissime !
La sagesse veut que nous détournions notre regard de ce qui nous fait
souffrir quand la comparaison est douloureuse. Montaigne a déjà disserté
sur le patron intérieur et sur le déni; il sait combien la mesure de soi avec
des modèles impossibles à atteindre génère des souffrances. A ce jeu,
chacun se perd et se manque. Pester contre sa douleur pour la raison que
le voisin, lui, est épargné, nous fait souffrir encore plus et nous dispense
d’attaquer notre mal là où il est!
En prenant pour mètre étalon les gens de peu, les modestes, les petits,
les humbles, les sans-grades, on ne souffre pas de ne pas être plus riche;
en considérant les malades qui peinent depuis plus longtemps que nous,
de manière désespérée, sans issue, on apaise un peu sa douleur.
Montaigne a lu Lucrèce, souvent convoqué – à tort – pour se réjouir de
cette effrayante constatation qu’en l’homme existe une étrange faculté de
se réjouir du malheur de son prochain, une jubilation mauvaise à le voir
dans la peine si elle l’épargne.
A partir de cette passion obscure – le plaisir pris au déplaisir de l’autre
–, qu’il s’agit de détourner impérativement, construisons une technique
lumineuse : sachons nous satisfaire de ce que l’on a quand ce pourrait
être pire. Sagesse que d’aucuns trouvent sommaire, populaire ou
transforment en formule de bon sens, certes, mais essayons : en matière
d’éthique, seules les recettes inefficaces méritent le dédain.

38

Une culture du corps . Le corps dans lequel nous croyons vivre


innocemment est chrétien : la chair est fabriquée par les discours
hystériques de Paul de Tarse, formatée par l’Eglise catholique,
apostolique et romaine, imbibée d’eau bénite, travaillée par les grandes
peurs et angoisses distillées par un catéchisme appuyé sur la faute, la
culpabilité, le péché originel. Inconsciemment, nous subissons la Loi
judéo-chrétienne. Dans notre rapport à l’autre sexe, à notre désir et notre
plaisir, nous agissons en chrétiens – même si nous nous croyons athées,
agnostiques ou mécréants.
Montaigne crée un corps athée – avant l’apparition de l’épithète un
siècle plus tard... Athée, non pas parce qu’il nie Dieu avec la volonté
farouche de ceux qui en affirment l’existence, mais à la manière
épicurienne : avec une relative indifférence. Que Dieu ou les dieux
existent ou pas, voilà qui ne présente aucune espèce d’importance... S'ils
existent, ils ne se soucient aucunement des hommes, de leur destin et du
détail de leur quotidien; s’ils n’existent pas, l’affaire est réglée. Dans l’air
du temps, le congé donné aux dieux et à Dieu se prépare...
Un corps athée définit d’abord un corps qui refuse la douleur sous
toutes ses formes : rien ne justifie la souffrance, aucune logique de salut.
Le corps n’a rien à voir avec l’au-delà, il concerne essentiellement l’ici-
bas. Le ciel? Une fiction. Le réel? La mort, la vie, la finitude, l’entropie,
et le corps dont nous disposons. Rien d’autre. La volupté, voilà la finalité
de toute existence. Montaigne propose d’aller la chercher dans le monde
de son enfance – ce monde qui parle latin. Ses jeunes années au château
ne sont plus? Peu importe : il reste la librairie, la pièce où il dicte et parle,
transformée en ventre maternel où il reconstruit le paradis perdu.
Travaillé par la mort, taraudé par elle, il part à la recherche d’une
sagesse qui suppose la connaissance de soi pour adapter sa philosophie à
son tempérament – « déduire sa métaphysique de sa physique », pour
reprendre ses mots. La construction des Essais suppose ce détour, à
l’issue duquel il peut répondre à la double question : qui suis-je ? Et, dans
la foulée : que puis-je espérer? Pour ce faire, la méditation des Anciens
lui fournit l’occasion de son entreprise existentielle.
Du « Micheau » qui parle latin avec ses parents convertis à la langue
de Cicéron dans leur château, au Michel qui signe cet unique livre –
quinze cents pages en vingt ans, c’est peu somme toute... –, il a fallu
passer par une bibliothèque et recourir à la médiation des sages, grands
anciens, écrivains, penseurs, philosophes et figures cardinales de
l’Antiquité. Pour parvenir à quoi? A l’éloge des gens de peu, des paysans
simples, des locaux illettrés mais sages sans jamais avoir lu une seule
ligne de Sénèque ou de Plutarque.
Ces hommes sans qualités, ces anonymes apparus discrètement puis
disparus avec encore moins de bruit, voilà le modèle de ce singulier
personnage qui ne se dit pas philosophe mais, ce faisant, définit la
philosophie comme l’activité qui justement se moque de la philosophie.
Pourquoi méditer les Vies des hommes illustres si c’est pour conclure à
l’excellence de la vie des hommes modestes, discrets, intégrés à la
nature? Celle de ses parents nourriciers pendant les deux premières
années de son existence...
Montaigne aime la sobriété, la simplicité, l’austérité, la rigueur. On
chercherait en vain des éloges d’Athènes dans les Essais. En revanche, le
philosophe ne perd aucune occasion de vanter les mérites de Sparte, qui
enseigne à ses sujets l’autonomie et l’autosuffisance. L'histoire de
l’enfant de Lacédémone qui préfère mourir le ventre rongé plutôt que
d’avouer le renard sous sa tunique, propose une histoire emblématique
pour célébrer la bravoure, la vaillance, l’héroïsme au quotidien – vertus
austères qui définissent le socle de l’éthique exigeante de Montaigne.
Cette morale de la droiture n’empêche pas une règle du jeu
épicurienne. Au contraire. Le Portique et le Jardin ne sont jamais bien
éloignés de la Tour, en constructions voisines d’un même château
existentiel. Dans l’un des chapitres du troisième livre, Montaigne
revendique trois des commerces lui ayant permis une vie heureuse. On y
trouve un éloge de l’amitié, une célébration des femmes et un plaidoyer
pour les livres. Trois temps à même de générer des exercices spirituels.
Trois usages du corps qui jubile.

39

Le faux marbre de l’amitié. Les pages de Montaigne sur l’amitié


tiennent du monument national. Voire international. On les prend souvent
pour telles sans s’interroger sur le rôle de la fiction, de la réécriture de
l’Histoire et de la fabrication d’une mythologie – consciemment ou non –
dont Montaigne peut se rendre coupable. Montaigne et La Boétie
recyclent Achille et Patrocle, Oreste et Pylade! Voilà une médaille
frappée pour l’éternité, un tombeau de marbre, un plafond peint comme
une chapelle Sixtine périgourdine...
Jamais Montaigne n’apparaît plus platonicien que dans ces pages où il
jongle avec les grands classiques : on retrouve, dans ce fameux Chapitre
vingt-huit du premier livre, un maillage habile entre une histoire
personnelle et un vade-mecum des grandes pages, des grands textes, des
grandes idées de l’amitié défendues par Platon dans Lysis, Epicure dans
les Maximes, Cicéron dans Lélius, Sénèque dans les Lettres à Lucilius.
Un passage sur La Boétie, un autre qui reprend le discours antique sur
l’amitié, et retour. L'ensemble tricote un exercice de style qui traverse les
siècles avec le succès que l’on sait.
Mais l’amitié n’existe pas comme une idée pure, un concept, une chose
en soi; depuis Aristote, on le sait, l’Amitié n’existe pas, mais seulement
les preuves d’amitié. Parce que c’était lui, etc.! nous nous connaissions
avant de nous rencontrer! cette sainte couture qui n’existe qu’une fois en
trois siècles! si entière et si parfaite! se fier plus à l’autre qu’à soi! une
âme en deux corps! l’ami véritable, une douce chose! on connaît la
chanson, elle se fredonne dans Lagarde et Michard et les lycées depuis si
longtemps.
Pourtant... Pourtant, lorsqu’il s’agit d’être vraiment l’ami, de montrer
réellement une preuve d’amitié, de prouver effectivement qu’on évolue
dans l’exception, d’être à la hauteur du marbre sculpté, pourquoi se
dérober? Car Montaigne prétend écrire les Essais parce que La Boétie lui
manque (pas seulement, donc, pour ses parents et les amis qui lui
survivront comme l’annonce l’ouverture...; il ne renonce pas pour autant
à des publications qui débordent largement le cercle des lecteurs
annoncés). Il dit composer ce livre sans double pour y placer, comme
dans un tabernacle, le livre de La Boétie – ce sublime Discours de la
servitude volontaire.
Ce qu’il ne fait pas, après avoir dénigré l’ouvrage : exercice de style,
travail de jeunesse, bluette sans prétention, travail de compilation – dit-il!
La vraie raison? En pleine guerre de religion, ce brûlot magnifique sert
aux amateurs de liberté, de nouveauté, de révolutions politiques... Une
idée qui ne plaît pas à Montaigne. Par conséquent, il renonce et place
dans ce tombeau vide un bouquet de fleurs séchées – vingt-neuf sonnets
de jeunesse falots et laborieux. Trahison de l’ami mort. Plutôt la
tranquillité de son pays, l’ordre, que la mémoire honorée de l’ami
perdu...

40

Le pluriel du mot ami . Quand il n’est pas dans la rhétorique utile pour
fictionner une histoire récrite selon son fantasme – six années d’existence
dont deux de séparation, une mort qui arrête une histoire sinon destinée
au délitement comme tout ce qui subit la loi de l’entropie... –, Montaigne
vit sans grande élégance ses histoires d’amitié en dehors du champ
occupé par La Boétie. Comme s’il voulait effacer la réalité : à savoir
l’existence d’autres amis après la mort du Commandeur statufié.
Quid de Pierre de Brach – l’auteur d’une superbe lettre sur la mort du
philosophe? Et de Charron, ce prêtre libertin à qui Montaigne offre un
livre interdit – le Catéchisme de Bernardo Ochino, un ouvrage qui
attaque le pape et que son futur ex-propriétaire signe après avoir écrit à
l’intérieur : liber prohibitus... ? Ce même homme à qui il lègue après sa
mort ses armoiries et sa bibliothèque – celle de La Boétie, donc...? Et
Florimond de Raemond, en faveur de qui il résilie sa charge au parlement
de Bordeaux?
On cherche en vain les noms de ces trois amis dans les Essais... Il
semble pourtant que Montaigne leur ait dû nombre d’heures joyeuses,
gaies, heureuses sur ses terres périgourdines. Et des moments plus réels
que fictifs, plus montaniens que platoniciens! Conversations de chasse et
de politique, de religion et de femmes, de philosophie et d’indiscrétions,
de littérature et de chevaux... Mais pour ne pas jeter d’ombre sur le
marbre, il tait sciemment les noms de ces amis réels, incarnés, terrestres!
Mieux vaut laisser croire que le mot ami ignore le pluriel.
En écrivant sur La Boétie, Montaigne montre le moins montanien de
lui : lui si soucieux du réel, du concret, si lucide, si sévère comme
moraliste informé des travers et des mécanismes de l’âme humaine,
fictionne une histoire platonicienne – platonique? – et, plaçant la barre si
haut, rend impossible l’exercice d’une amitié réelle, viable et moins
idéale. Sur ce sujet, il platonise, il crée un mythe, il idéalise, il enfume : il
pratique très exactement à rebours de ce en quoi il excelle habituellement
: la démystification...
Injuste avec ses autres amis, réfrigéré dans l’ombre du mort de Sarlat,
Montaigne confesse le plaisir de ses conversations avec les hommes
d’esprit. On l’imagine mal ne conversant de son époque, de son temps, de
sa famille, de sa vie privée, de son intimité et de tout ce qui nourrit les
échanges complices avec les amis. Paroles envolées... La matière de ces
conversations constitue ce qui manque aux Essais. Leur silence...

41
Des baisers dans la moustache . Sur les femmes, Montaigne n’a pas
non plus donné de noms... Elles sont nombreuses à mériter des dédicaces
de chapitres dans les Essais. Aucun homme en revanche. Il ne rompt
jamais véritablement; le mariage ne le prive pas complètement de sa
liberté; on ne peut faire comme s’il n’avait jamais dit sa nature
voluptueuse, libidinale et active. Qu’on se charge de combler les blancs
du livre dans lequel il prétend tout dire, pour imaginer à quoi ressemble
sa vie amoureuse, affective et sexuelle. Le « goût des baisers resté dans
les moustaches » témoigne : la volupté ne fut pas pour lui un vague
concept, mais une réalité tangible, sensuelle...
A-t-il embrassé goulûment Marie de Gournay, qui apparaît dans
l’ouvrage comme sa fille d’alliance – des mots probablement écrits par la
dame en question afin de graver son image dans le marbre d’une édition
définitive? On ne sait... Tout ça fut bien chaste, dit-il ; on peut le croire si
l’on se souvient de l'état de sa forme sexuelle quand il la rencontre : elle a
vingt-deux ans, il en a cinquante-cinq. Mais Montaigne affirme aussi
qu’il y a du plaisir à caresser toute la nuit une femme quand on ne peut
mieux... Sa résistance aurait été héroïque ! Et il n’a jamais prôné
l’héroïsme sur ce sujet...

42

Avec les femmes, pour elles . Montaigne tient sur les femmes les
propos de son époque. Sortis du contexte, on trouve bien évidemment des
jugements classiques sur leur vanité, leur naïveté, leur obstination, leur
caractère colérique, leur nature jalouse, leur insatiabilité, leur incapacité à
résister à la flatterie, leur passivité, leur faiblesse. Mais il parle des
hommes avec la même lucidité froide... Pour n’être pas misogyne il ne
suffit pas d’exceller dans la gynophilie démonstrative, une autre forme de
mépris des femmes. L'égalité suffit – ni l’inégalité des phallocrates, ni
celle des flatteurs du beau sexe. Montaigne analyse les passions
humaines. Les femmes n’en sortent pas pures et sans tâches, certes, les
mâles non plus...
En revanche, Montaigne manifeste une réelle grandeur – comme sur la
question de la torture, du colonialisme, de la sorcellerie... – en affirmant
sans ambages qu’il n’existe pas de différence de nature entre les hommes
et les femmes, mais seulement des inégalités construites par le social. Il
affirme que la société est fabriquée par les hommes, pour eux, à leur
main. Et que les femmes paient le prix fort. L'instruction, l’institution et
l’usage, voilà ce qui engendre de la misogynie, affirme-t-il. Rien d’autre.
Qu’on ne cherche pas dans les gènes la fiction d’un éternel féminin ou de
tares irrémissibles : quand les femmes sont médiocres, elles le doivent à
ce que les hommes font d’elles. Penser ainsi en plein XVIe siècle, bravo...
Puisque les hommes construisent le monde pour leur usage, les
femmes peuvent bien désobéir aux lois qui ne leur conviennent pas...
Montaigne se fait ici un lecteur averti et efficace de... La Boétie : d’une
certaine manière, il reprend l’idée maîtresse du jeune et génial philosophe
trop tôt disparu : soyez résolu à ne plus servir, et vous voilà libre. Ne
consentez plus à ce que les hommes font peser sur vous, libérez-vous...
Dans le fond, ces choses-là sont dites; dans la forme, lisons attentivement
: cette invite féministe exige l’œil malin...
Exemples : Montaigne trouve ridicule l’obligation faite aux femmes de
conserver leur virginité jusqu’au mariage; il s’insurge des relations
sexuelles infligées par les époux à leurs femmes sans leur consentement;
il estime qu’elles ont sexuellement droit au plaisir, autant que leurs
partenaires; il pense également que le cocuage ne doit pas rester le
privilège des mâles, il suffit aux épouses de rester discrètes; enfin, il
célèbre la douceur dans l’intersubjectivité sexuée... Qui dit mieux?
Surtout à cette époque où le christianisme envoie les femmes au bûcher
sous le fallacieux prétexte d’un commerce avec le diable...
Ce que Montaigne craint dans les femmes – mais dans toute relation
aussi... –, c’est leur faculté d’entamer la puissance des hommes, leur
menace pour la liberté, l’autonomie, l’indépendance, les biens les plus
précieux du philosophe. Il sait que le mariage – à quoi il consent, mais
dans des formes singulières... – débouche la plupart du temps sur la
paternité et que l’otium, si précieux pour le travail philosophique, se
trouve d’un seul coup volatilisé. La crainte du vagin denté, de la
castration – disons-le dans les termes freudiens... – anime ce passionné
de liberté. Qui peut lui donner tort?
43

L'usage des femmes . Sur ce sujet, il pense en épicurien convaincu :


dans les Essais, il affirme n’avoir pas sollicité les prostituées plus que de
raison. On croit savoir que pendant son long voyage – deux années
passées loin de sa famille... –, il y a eu recours régulièrement. En ce sens,
il se fait disciple de Lucrèce et pense que si la libido menace, entrave le
travail sur soi, la sagesse, la réflexion, la première venue convient. Le
bordel excelle dès lors en remède extraordinaire et en auxiliaire
philosophique...
Par ailleurs, rien n’est interdit sur le terrain de la sexualité, sauf ce qui
peut mettre en péril l’équilibre obtenu avec travail et patience. Pas
question de faire voler en éclats une quiétude chèrement obtenue à cause
d’un jupon qui passe... Montaigne préfère une sexualité accompagnée
d’affection, certes, mais rien n’empêche des sentiments pour la femme
vénale retrouvée avec plaisir.
Disciple de Lucrèce, il l’est également en célébrant ce que j’ai appelé
le couple ataraxique : aux antipodes du mariage d’amour (cet oxymore
tout aussi mauvais pour le mariage que pour l’amour), il vante les mérites
du mariage de raison. Quel philosophe pourrait le lui reprocher? Associer
la cohabitation et la passion met en péril l’un et l’autre : il faut cohabiter
avec un être pour lequel on a des sentiments, certes, mais sûrement pas
un amour passionné, torride, sexuel, libidinal; de même, on s’avisera de
ne jamais partager le même toit que la femme aimée de manière
incandescente. Sous peine d’extinction rapide de l’incendie...
Le couple idéal dans le mariage – pas le sien vraisemblablement... –
suppose la douceur, le plaisir d’être et de vivre ensemble. La sexualité y
tient un rôle hygiénique. Ni trop ni trop peu, juste le nécessaire pour
éviter le manque. La dissociation de l’amour et de la sexualité semble
une vieille idée – romaine en fait. Lire ou relire Ovide et L'Art d’aimer.
Et Lucrèce évidemment. En fait, c’est une idée d’avant-garde.

44
Le glorieux chef-d'œuvre . L'intersubjectivité hédoniste de Montaigne
vise la construction d’un plaisir qui n’aliène pas. Avec l’amitié vécue, et
non reconstituée dans l’idéal du souvenir de l’ami mort; dans le
commerce des femmes, grâce aux jubilations corporelles faciles et
ponctuelles, mais sans conséquences néfastes pour l’autonomie; dans une
histoire appelée à durer une vie, mais sans les voluptés délirantes; dans la
fréquentation des élus qui permettent de construire sa liberté et sa joie, on
trouve matière à occuper une existence entière.
A tout cela, ajoutons le commerce des livres. Car la seule fréquentation
des humains ne suffit pas au bonheur d’un homme. Les livres ne se
pratiquent pas en pédant mais dans le dessein de construire ce que Marc
Aurèle appelle la citadelle intérieure – dont la Tour offre la meilleure
métaphore. Cette Tour qui contenait les livres compulsés par Montaigne,
mais aussi le livre dit et dicté pour se chercher, puis se trouver. Les
bibliothèques ne servent qu’à cela : offrir des occasions de méditer,
penser, réfléchir sa vie, son existence. Sinon, elles ne méritent pas une
seconde de peine.
Les Essais sont essais de lui-même; puis trouvaille enfin. Ce dont le
livre entier témoigne, même en cours, même retravaillé sans cesse et
jusqu’à la mort – seule borne possible. Car dans ces pages sublimes,
Montaigne donne dans le désordre de quoi construire une éthique, à
savoir de quoi régler finement, précisément la meilleure distance entre
soi et soi, soi et les autres, soi et le monde. Et ce dans les détails du
quotidien.
Cet équilibre trouvé, cette eumétrie – métriopathie disent les Anciens...
– réalisée, la vie peut devenir joyeuse, heureuse, voluptueuse,
magnifique, superbe, désirable. Une vie de sage, de philosophe, de paix,
de sérénité. D’ataraxie, certes, mais au-delà aussi : une vie de plaisir
doux. Le signe qu’on a réussi? Le désir de revivre ce que l’on a choisi si
l’on devait vivre à nouveau. Ce grand et glorieux chef-d’œuvre d’une vie
vécue à propos, il se construit. La tâche de la philosophie hédoniste est là
: se construire telle une puissance qui se voudrait répéter telle qu’elle est,
telle qu’elle fut, pour ne pas avoir à jouir moins ni mieux.
45

La mort du sage. Très tôt, Montaigne sait que la mort est le grand
problème, le seul peut-être, l’unique. Que tous les autres sont seulement
variations avec cette perpétuelle basse continue. Très vite dans son livre
il en fait l’occasion architectonique de toute existence : il donne son sens
au reste, il colore l’ensemble, il finit d’établir ce que la vie esquisse en
traits généraux. Le moment ultime donne une cohérence à tous ceux qui
le précèdent. D’où l’intérêt pour le philosophe de mourir... en philosophe,
comme il est de coutume de le dire de ceux qui acceptent le dernier coup
du sort sans broncher, sans se plaindre, sereins.
Comment meurt Montaigne, lui qu’on connaît pour cette scie
philosophique selon laquelle philosopher c’est apprendre à mourir? Vingt
années consacrées à ce sujet, des heures de lecture et de méditation, des
pensements ininterrompus, des réflexions sur son corps malade qui le
lâche morceau par morceau – de la maladie de la pierre à l’impuissance
en passant par son fameux accident de cheval – : est-ce que l’excellence
d’une répétition générale assure la perfection de la première? Car ce
moment sans double ne souffre pas l’improvisation ou la main qui
tremble.
Les amis témoignent. Pierre de Brach, par exemple, raconte dans une
superbe lettre à Juste Lipse – comme Montaigne avait rapporté à son père
la mort de son ami Etienne de La Boétie – de quelle manière meurt
Michel de Montaigne le 13 septembre 1592. L'iconographie a suivi – une
toile du XIXe siècle par exemple saisit la seconde où Montaigne quitte le
monde. Et tout converge : le philosophe chrétien et romain meurt en
catholique disciple de Caton. Tout est bien en regard de l’Histoire – et de
la Mythologie...
Sa mort ne le surprend pas : ni un éclair qui le foudroie sans qu’il s’en
aperçoive – arrêt cardiaque, anévrisme –, ni un accident du genre
chevauchée fantastique dans la forêt, ou encore un assassinat auquel, si
on l’en croit, il échappe deux fois – dans les bois où des brigands
l’interceptent sur un chemin, puis chez lui où sa vaillance et sa
détermination découragent les maraudeurs, dit-il... Non. Il meurt sachant
l’heure venue : il lui reste du temps pour la regarder s’approcher, la fixer
droit dans les yeux. Epaminondas était son héros? Il le rejoint dans une
même fraternité virile.
Si l’on en croit son ami Pierre de Brach, le temps passant avait usé son
corps. La maladie lui rendait vraiment la vie impossible. Son père était
mort de cette pierre qui l’a fait souffrir des années durant. A l’époque, on
n’opère ni ne guérit : l’aggravation menace sans possibilité de rémission.
A cinquante-neuf ans, pourtant, il s’imagine vieux depuis des années
mais travaille encore et toujours à l’heure du départ. Seule la mort
pouvait achever en même temps le corps du philosophe et les Essais, cet
autre corps philosophique. Inachevé du vivant de son auteur, sa raison
d’être même, le livre se referme après le dernier souffle de Montaigne.
Ses amis sont là : Florimond de Raemond, historien qui lui succède à
sa charge au Parlement, Pierre de Brach, poète et avocat à Bordeaux,
Anthony Bacon, frère du futur chancelier, Pierre Charron, ecclésiastique,
champion de la Ligue en son temps, héritier des armes de Montaigne,
auteur d’un De la sagesse qui, à partir des Essais, fera beaucoup pour et
contre la réputation du philosophe! Il appelle près de lui des gens du
voisinage. A certains il paie des gages, des dettes et autres pensions pour
éviter les ennuis de recouvrement qu’il supputait inévitables après sa
mort. Ainsi il se montre grand seigneur et fin moraliste au sens que La
Rochefoucauld et La Bruyère, ses lecteurs passionnés, donnent à ce
terme...
Le diagnostic de sa maladie dernière n’est pas précis : une esquinancie,
une inflammation de la gorge. L'étymologie en appelle au grec : elle
renvoie à une angine violente faisant tirer la langue tel un chien haletant.
Pour un philosophe dont je dis qu’il a, depuis son enfance, et à cause de
l’éducation fantasque de son père l’initiant au latin avant le français, une
langue morte dans la bouche, une langue maternelle qui est d’abord
paternelle, puis un idiome que plus personne de vivant ne parle, sinon les
grands morts qui hantent la vie de Montaigne, la mort paraît cohérente
avec la vie de ce grand oral qui – redisons-le – a dicté, donc parlé et
raconté les Essais.
En termes d’étiologie contemporaine, on peut formuler l’hypothèse
d’une angine diphtérique que caractérise la formation, au fond de la
gorge, de membranes qui obstruent la cavité pharyngée et rendent la
respiration difficile, puis impossible jusqu’à l’étouffement. Dans les
diatribes que Montaigne consacre à la médecine, au cours desquelles il
réserve un traitement de faveur aux chirurgiens, le philosophe aurait vu
confirmation de ses thèses. Y compris dans la supériorité du geste
opératoire : des pinces auraient hypothétiquement pu en effet dégager la
gorge en attendant une amélioration possible de l’état du malade, voire
son salut. Mais, bon...
Les trois derniers jours, il ne peut plus parler. Pierre de Brach rapporte
qu’il a regretté de mourir seul, du moins sans avoir personne à qui
confier – dicter... – l’état présent de ses pensées. Dans son livre, il écrit la
nécessité d’appeler le prêtre pour l’administration du sacrement de
l’extrême-onction : le philosophe et l’homme, cohérents, se retrouvent
dans le mourant qui pratique ce qu’il enseigne. Lorsque le curé procède à
l’élévation, Montaigne rend l’âme. Belle image d’Epinal : le philosophe
quitte le monde sans renier ni la sagesse antique ni la foi chrétienne...
En passant : quelle violence et quelle brutalité chez Pascal, qui fustige
Montaigne dans ses paperolles pour n’avoir aspiré sa vie durant qu’à «
une mort lâche et molle » – selon ses expressions ! Outre que, sans
couardise, on peut préférer aborder ce moment sans s’en apercevoir – qui
irait au-devant de la douleur, de la souffrance et de la peine, sinon un
chrétien fasciné par la souffrance? Car les Essais ne refusent pas
d’aborder le problème de la mort en face : ils ne font que cela! L'envie
maladive de jouir de son agonie est effectivement aux antipodes d’un
cerveau sain comme celui de Montaigne. Lui n’a pas besoin des fictions
d’une vie post mortem pour envisager sereinement son trépas...

46

Les deux corps de Montaigne . D’une part, le premier corps de


Montaigne : sa chair, son cadavre, sa dépouille mortelle et ses multiples
péripéties entre faits divers et sérénité recouvrée; d’autre part, les Essais,
cet autre corps, ce corps presque glorieux, ce double incorruptible,
éternel, vivant, destiné à lui survivre dans le temps et l’Histoire – peut-
être même à un point qu’il n’imaginait pas, lui qui partait avec le désir
d’informer seulement ses proches et ses amis après sa disparition et qui,
au fur et à mesure des années et des éditions découvre les lecteurs, avant
de se conquérir lui-même à l’aide de ce livre.
Le premier corps subit ce qu’à l’époque on pratique couramment : on
ouvre sa cage thoracique, on extrait le cœur pour le confier à une
sépulture séparée. Le viscère est placé dans la chapelle Saint-Michel de
Montaigne; le corps amputé rejoint l’église des Feuillants à Bordeaux où
un tombeau l’attend, commandé par sa veuve. L'année suivante, on
transfère le cercueil dans une église fraîchement reconstruite. Trente et un
ans après, le cœur de sa fille Léonore le rejoint. Puis, cinq ans plus tard,
sa femme, Françoise de La Chassaigne (qui probablement n’avait pas lu
le livre de son mari) retrouve sa dépouille à quatre-vingt-trois ans passés.
En 1793, pendant la Révolution française, la Fraternité s’arrête aux
tombes des aristocrates. Les sans-culottes violent des sépultures. A
Bordeaux, la huitième section des Patriotes a pris le nom... de Michel de
Montaigne. Ce noble de fraîche date, qui a toujours effacé les traces de
son accès récent à la particule, ce conservateur en politique, cet ennemi
de toutes les nouvelletés, ce catholique monarchiste n’aurait sûrement
guère apprécié son enrôlement dans les rangs républicains! Mais ce
détournement vaut la paix à ses cendres. Les deux corps restent aux
Feuillants : la dépouille, et le manuscrit dit « de Bordeaux », amputé de
notes marginales par un relieur au massicot tremblant...
Sous le Consulat, en 1800, sur ordre du préfet Thibaudeau, les cendres
du philosophe sont portées en grande pompe à la salle du musée de
l’Académie de Bordeaux. Avant que les autorités découvrent le pot aux
roses : le bénéficiaire de ce déploiement de fastes était la nièce par
mariage de Montaigne. Retour de la dame à sa tombe d'origine. L'ancien
maire de Bordeaux reste aux Feuillants, église nouvelle. Qui brûle en
1871...
Pendant une dizaine d’années, l’édifice est abandonné. Ni reconstruit,
ni rasé : en ruine. Le cercueil en plomb a souffert des flammes.
Décembre 1880, ce qui reste de la dépouille est placé dans une bière
transférée puis inhumée dans la chartreuse. Elle y demeure cinq ans. Le
11 mars 1886, Montaigne s’installe enfin dans le vestibule de la Faculté
de Bordeaux – Musée d’Aquitaine où il se trouve encore aujourd’hui.
Repos bien mérité...
Le sarcophage est surmonté d’une statue allongée du philosophe qui
fut aussi un soldat du Roi. Les métaphores polémologiques, stratégiques
et guerrières émaillent d’ailleurs nombre de chapitres du premier livre
des Essais. Heaume et gantelets posés à proximité de sa dépouille, mains
jointes en une prière éternelle – il avouait réciter le Notre Père dès qu’une
occasion se présentait, en voici une définitive... –, un lion couché à ses
pieds disent les spécialistes en héraldique, les thuriféraires sacrifient
aussi à cette version : en fait, ce lion bouclé d’un tel petit format
ressemble à s’y méprendre à un caniche inoffensif, couché aux pieds de
son maître. Montaigne qui a souvent dit combien il souffrait de sa petite
taille...
Ultime péripétie de ce premier corps, décidément abonné aux faits
divers : pendant l’occupation allemande à Bordeaux, le sarcophage
servait de boîte aux lettres à un réseau de résistants. De Montaigne, on ne
sait ce qu’il aurait pensé de pareilles sollicitudes; de La Boétie, nul doute
que l’anecdote l’aurait comblé. Depuis, ni heurs ni malheurs, rien d’autre
que l’indifférence des passants qui se rendent aux expositions du musée
en négligeant le tombeau de l’un des plus grands philosophes de toute
l’histoire des temps.

47

Le devenir des Essais. De son vivant, Montaigne envisage les éditions


nouvelles, l’établissement d’un texte plus fiable à même de traverser le
temps qu’il sait être un ennemi potentiel. Prétendant ne rien retrancher –
en fait, de temps en temps tout de même... – mais seulement ajouter, il
dicte à Marie de Gournay, travaille avec elle. De 1588, date de la
rencontre des deux tourtereaux, jusqu’à 1669, date de la parution en trois
volumes, pas moins de trente-quatre éditions voient le jour. Neuf sous la
houlette de Marie de Gournay, dont certaines avec préfaces, ajouts et
retraits de son cru.
1590 : Montaigne prend connaissance d’une traduction italienne. Elle
est signée par l’ambassadeur du duc de Ferrare, Girolamo Naselli. On ne
sache pas qu’elle produise des effets sur la littérature de l’époque. Le
Livre du courtisan de Castiglione ou Le Prince de Machiavel sont
antérieurs. Montaigne dispose d’ailleurs de ces deux auteurs dans sa
bibliothèque. Ni Giordano Bruno, ni Tomaso Campanella, ni Jules-César
Vanini ne semblent avoir subi son influence.
1603 : parution d’une traduction anglaise par Florio. Elle permet
probablement à Shakeaspeare de prendre connaissance du texte et,
vraisemblablement, d’apprécier l’ouvrage. Les exégètes se disputent
encore sur les limites et le contenu de cette relation... D’autres
traductions suivent : celle de Cotton en 1685 et 1693. L'influence sur
Locke est considérable : les options sensualistes et empirique de
Montaigne produisent le meilleur effet chez l’auteur des Lettres sur la
tolérance et de l’Essai concernant l’entendement humain. Plus tard, le
passage du témoin se fait avec Hume, l’auteur oublié d’Essais moraux,
politiques et littéraires – d’esprit très montanien – et pas seulement du
Traitéde la nature humaine...
1753, en Allemagne... Titius le premier, puis Bode assurent le succès
du philosophe outre-Rhin. Kant cite peu Montaigne dans son œuvre –
deux fois –, mais dans sa correspondance le père du criticisme montre
une passion pour l’auteur des Essais : il en connaît nombre de passages
par cœur et le tient pour un immense observateur du moi, un maître ès
qualités en introspection. Il recommande à ses amis de lire l’ouvrage en
livre de chevet. Mais, on ne s’en étonnera pas, le Prince de l’analytique
transcendantale tique sur le fouillis du Roi des sauts et gambades...
En France, le devenir des Essais emprunte, en gros, deux trajets, avers
et revers de la même médaille : d’une part, le Grand Siècle et le canal
habituel – Descartes, Pascal, Malebranche, mais aussi les moralistes,
Molière ou La Fontaine et puis, moins connu, un extraordinaire lignage
libertin, très exactement l’envers du Grand Siècle : via Marie de
Gournay, un maillon cardinal dans l’émergence de cette ligne de force
oubliée, François La Mothe Le Vayer, l’héritier d’une partie des livres de
la Librairie, auteur de Petits Traités dans l’esprit du Maître presque
composés sur le principe des chapitres des Essais; le voluptueux Charles
de Saint-Evremond, auteur de petits bijoux de philosophie hédoniste dont
Sur les plaisirs et Sur la morale d’Epicure, un envoi à son amie Ninon de
Lenclos; mais aussi Pierre Gassendi, un oublié majeur sans lequel
Descartes ne se comprend pas, auteur d’une réhabilitation en règle du
philosophe du Jardin : Vie et mœurs d'Epicure ; ou encore Cyrano de
Bergerac, dont les fondements philosophiques de L'Autre Monde
procèdent explicitement de Montaigne ; enfin, l’abbé Meslier et son
Testament, le premier athée, lui aussi grand consommateur d’idées, de
pensées et de citations en provenance des trois grands Livres. De quoi
fournir, dans le seul siècle qui suit sa disparition, une impressionnante
généalogie de pensées alternatives...

48

Descartes montanien? La pure et simple lecture du Discours de la


méthode montre abondamment combien, en dehors d’innombrables
citations, emprunts, métaphores, images redevables aux Essais, des pans
entiers de sa philosophie, et non des moindres, procèdent de Montaigne.
Par exemple, l’écriture du livre en langue française – non pas pour la
première fois en philosophie, comme on le lit parfois, sinon, où placer les
Essais? – et non en latin, la langue des scientifiques européens, certes,
mais pas celle des compatriotes, des gens du commun au bon sens duquel
Descartes s’adresse prioritairement.
De même il parle à la première personne, un péché mortel pour la caste
philosophante ou des professeurs : son enfance, ses lectures, son goût
pour flâner le matin au lit, ses maîtres, ses études au collège de La
Flèche, plus tard son poêle en Allemagne sur le front de guerre, dans
lequel, enfermé toute la journée, il pense et médite sa méthode. Dans
Olympica, aujourd’hui perdu, il rapporte trois de ses rêves consignés
avec précision. S'il part de lui, il cherche la nature de son Je ou de son
Moi. La quête de l’identité est commune aux deux philosophes.
Descartes prend même soin de dire dans les pages liminaires de son
grand livre qu’il propose sa méthode personnelle et non la méthode
absolue.
D’où la revendication d’une histoire, d’une fable, d’un tableau – une
métaphore utilisée par Montaigne également. L'odyssée d’une conscience
qui, sans rien de sûr la concernant a priori, part à la recherche d’une
première vérité, qui, indépendamment de tout ciel et sans souci de la
transcendance, découvre une généalogie solide, immanente : la certitude
de soi, d’un moi qui, parce qu’il pense, donc réfléchit sur lui-même, ne
peut pas douter qu’au moins il est. Dans la Tour et dans le Poêle, deux
subjectivités se construisent uniquement préoccupées de leur pure
présence matérielle au monde.
En français, à la première personne, les deux penseurs abordent la
philosophie de la même manière : tournant le dos à la scolastique, aux
catégories aristotéliciennes, à la tradition, donc à la théologie comme
matrice de toute vérité, peu soucieux d’obtenir les faveurs des
professionnels de la discipline, ni l’imprimatur des officiels de la pensée,
ils ne veulent pas qu'on les assimile à la tradition. L'un et l'autre
philosophent en se moquant de la philosophie dominante – Pascal s’en
souviendra... – et, ce faisant, ouvrent un chemin considérable pour une
révolution dans la pensée occidentale.
Montaigne et Descartes ne se contentent pas non plus de leurs
bibliothèques pour penser le réel, échafauder une vision du monde à
partir d’un bureau duquel on cogite l’univers. Tous deux habilitent le
voyage comme occasion d’apprendre, de découvrir, de « lire dans le
grand livre du monde » selon l’expression du Discours de la méthode.
Comment juger correctement de nos mœurs, de la vérité, de l’erreur, si
l’on ignore les valeurs d’autres peuples, les fameux cannibales, communs
aux deux œuvres, ou les Chinois, eux aussi convoqués pour les mêmes
raisons?
L'Apologie de Raymond Sebond l’affirme, le Discours de la méthode
le pense également : les vérités religieuses sont inaccessibles à la raison
et à l’intelligence. Une fois ces choses dites, pas besoin d’utiliser ces
deux facultés pour prouver l’existence de ce qui doit demeurer article de
foi. Quand plus tard un Kant oppose phénomènes, accessibles à la
perception, et noumènes, uniquement concevables mentalement, que dit-
il de plus? Un boulevard s’ouvre pour une philosophie débarrassée des
contraintes de service à l’endroit de la religion. Elle se laïcise pleinement.
Même dans leurs défauts ils se ressemblent : leur prudence, leur
immense prudence par exemple. Sceptique sur le mode pyrrhonien pour
l’un, sur le principe méthodique pour l’autre, ils évitent d’englober dans
leur doute les questions politiques et religieuses ! On doute de tout, mais
au château de Montaigne, comme aux Pays-Bas de Descartes, on épargne
la religion de son Roi et de sa nourrice, même chose pour l’idée
monarchique...
Et puis, au-delà de l’autobiographie philosophique française, de la
recherche d’une première vérité assimilable au Moi, d’une manière
dialectique de réaliser la philosophie en dépassant celle de l’époque et du
moment, d’un souci d’immanence aux antipodes de la manie livresque,
d’un goût pour la prose du monde, d’une sécularisation de la raison pure
ou d’une prudence bien hexagonale, le fameux cogito cartésien –
quatrième partie du Discours de la méthode, article dix des Principes de
la philosophie et seconde Méditation – entretient des relations avec cette
citation de Montaigne : « je songe volontiers que je songe ». Certes
Augustin, dans De la Trinité, développe déjà une réflexion à intégrer dans
les généalogies de Descartes sur ce sujet, mais la congruence des
démarches paraît avérée. Partir de soi et découvrir qu’au moins ce socle
sur lequel on s’appuie constitue bien une fondation solide.
A l’évidence, on aurait tort de réduire Descartes à un commentaire de
Montaigne. Cette façon excite les historiens de la philosophie et les
quêteurs de notes en bas de pages... Or Descartes cite peu les auteurs
qu’il critique, analyse, ou sur lesquels il s’appuie pour tel ou tel
développement de son œuvre. Raison de plus pour gratifier Montaigne,
partout présent en filigrane, du titre d’inventeur de la philosophie
française, tant le cartésianisme produit ensuite de ramifications en
Europe : sans parler du tronc libertin, une branche spinoziste, une pousse
leibnizienne, un surgeon malebranchiste, une bouture matérialiste
lamettrienne, etc.

49

Pascal, inutile et incertain . Pascal n’aimait pas Montaigne, ce qui ne


l’empêche pas de le piller, idées et métaphores comprises. Evidemment,
en bon chrétien qui trouve le Moi haïssable – mais pas l’entreprise de
consacrer sa vie à son petit salut pour l’éternité –, le janséniste fustige le
projet montanien de se décrire et de faire son autoportrait dans le détail.
(Moins aveugle sur le rôle possible de la quête de soi et de sa liaison
possible avec l’apologétique chrétienne, saint François de Sales, le
correspondant de Marie de Gournay, la « fille d’alliance » du philosophe,
a souvent dit tout le bien qu’il pensait de Montaigne et de ses Essais.) «
Sot projet », écrit-il dans les Pensées...
Le même philosophe chrétien ne peut non plus aimer le plaidoyer de la
mort volontaire fait par l’ami des stoïciens et des épicuriens. L'éloge du
suicide quand la vie est devenue insupportable, que la somme des
déplaisirs l’emporte sur celle des plaisirs, la possibilité de sortir librement
de l’existence comme on quitte une pièce enfumée, ne remporte pas les
suffrages de celui qui, portant cilices et pratiquant macérations, aime et
chérit la douleur comme autant d’occasions de vivre en raccourci
facilement héroïque la Passion de son héros christique.
Enfin, l’abord immanent de la vie, même si Dieu existe pour le
gentilhomme bordelais, le fait qu’il ne soit pas à l’épicentre du réel, voilà
qui fâche vraiment Pascal. La peinture de la condition humaine via celle
de sa propre condition, correspond souvent au portrait de la misère de
l’homme sans Dieu trouvé dans les papiers laissés par l’auteur des
Provinciales. Le pyrrhonisme, le scepticisme, même s’il épargne Dieu et
la religion catholique, voilà trop de contradictions avec l’apologétique
chrétienne.
Rien dans les Pensées sur l’affirmation de l’existence de Dieu trouvée
pourtant dans les Essais, rien sur la défense et illustration de la religion
catholique, apostolique et romaine, rien sur les considérations concernant
les pouvoirs de la raison, limités, et ceux de la foi – pourtant, l’esprit de
géométrie rationnelle et l’esprit de faiblesse intuitive... Le procès de
Montaigne s’effectue absolument à charge, souvent d’ailleurs à partir de
ce que Charron écrit dans De la sagesse : un genre de chrétien sceptique,
selon lui, ce que n’a jamais été le philosophe.
Pourtant, Pascal pille abondamment les Essais : images, métaphores,
bestiaire – le ciron... –, pas seulement en citant dix-sept fois le nom de
Montaigne, mais à chaque détour des Pensées on trouve Montaigne et
Charron : les puissances trompeuses des sens, les limites de la raison
butant sur le terrain de la religion, l’incapacité des hommes à regarder
leur destin en face, le déterminisme géographique en matière de lois et
coutumes, la nécessité de se connaître.
Les thèses pascaliennes sur le divertissement gagnent à être mises en
perspective avec le chapitre intitulé De la diversion (L. III, ch. IV) dans
lequel Montaigne enseigne le travail sur les représentations et le savant
art de détourner le regard du spectacle de la souffrance, du malheur, de la
misère, de la peine et de la tristesse d’une condition humaine débouchant
inéluctablement sur la mort. Evidemment, Pascal déplore cette stratégie
hédoniste de l’évitement de la douleur pour lui préférer une solution qu’il
estime plus courageuse (!) : le postulat sur le mode du pari d’un Dieu qui,
cordial absolu, fiction dormitive, dispense de voir la réalité en face.
Même solution : l’un en philosophe déniaisé, l’autre en amateur
d’histoires pour les enfants. Philosophie contre religion...

50

Généalogie d’une pensée alternative . Montaigne génère donc une


matière à penser pour les croyants, les chrétiens, les catholiques, les
déistes, les spiritualistes. Lignage classiquement établi, voie royale du
Grand Siècle tel qu’il apparaît dans les histoires littéraires, les
encyclopédies philosophiques et l’historiographie conservatrice des
idées. Jansénistes et jésuites, cartésianisme et fidéisme, apologétique et
quiétisme, tragédie et comédie classiques : une tradition française dans
laquelle l’ordre, la mesure, l’harmonie, mais aussi Dieu et la religion,
malgré des différences de détail, se partagent l’essentiel du marché
visible de la pensée. Or, invisible, souterrain, plus discret, moins exposé
pour éviter les persécutions, les ennuis avec l’ordre moral, un continent
libertin existe également qui se réclame lui aussi de Montaigne.
Evidemment pas le même.
La plaque tournante d’un usage libertin de Montaigne se fait chez
Marie de Gournay, dans son Salon parisien, rue de l’Arbre-Sec, après la
mort du philosophe. Nous sommes dans les premières années du XVIIe
siècle. La relation entre Michel de Montaigne et Marie de Gournay (6
octobre 1565-13 juillet 1645) fait couler beaucoup d’encre. Fille
d’alliance, disent-ils tous les deux pour qualifier leur relation et l’inscrire
dans une perspective familiale qui, excluant l’inceste, suppose un registre
filial, paternel, affectueux, certes, mais platonique.
Marie découvre les deux premiers livres des Essais vers l’âge de dix-
huit ans. Coup de foudre intellectuel. Le livre les réunit, ils ne se
connaissent pas, elle n’écrit pas à son auteur car elle le croit mort. Cinq
années plus tard, on lui apprend la présence à Paris, pour des besoins
éditoriaux, de l’auteur du fameux ouvrage. Elle envoie un mot à
Montaigne. Séduit par la teneur du billet, il la reçoit le lendemain : ils ne
se quitteront plus. Le Bordelais a cinquante-cinq ans, la jeune femme
vingt-trois.
A l’évidence, si Michel et Marie entretiennent une relation amoureuse,
sexuelle même, ils ne vont pas étaler sur la place publique le détail de
leur histoire : Montaigne est marié, père de famille, libre de mœurs,
certes, mais faisant dans son texte l’éloge de la discrétion en cas de coup
de canif dans le contrat. On lui doit cette idée, rappelons-la, que pour un
bon mariage, il faut « un mari sourd et une femme aveugle ». Et rien de
mieux que de ne pas mettre, sous les yeux de son épouse, motif à
complications...
Cinq ans avant sa mort, l’état sexuel de Montaigne n’est pas au mieux
de sa forme. Les considérations sur sa libido défaillante, sur son corps
qui le lâche en présence d’un désir qui, lui, le tient toujours comme
pendant ses jeunes et vertes années, ses éloges des caresses et de toute
sexualité de substitution dans le cas d’érections défaillantes, tout laisse
croire que le philosophe fit peut-être de nécessité vertu et qu’il n’y eut
pas de sexualité avec Marie, moins par goût théorique de la chasteté que
par incapacité pragmatique à se comporter autrement! Son tempérament
n’en fait pas un renonçant militant.
D’autant que les tergiversations et tripatouillages de texte dans les
Essais signalent des repentirs! Dans l’édition de 1595, Montaigne utilise
un registre qui ne trompe pas : il aime Marie, dit-il, « beaucoup plus que
paternellement »... Que signifie ce « beaucoup plus » quand on parle à
qui veut bien l’entendre d’une fille d’alliance? Par ailleurs il entretient de
son affection « plus que surabondante ». Là encore, surabondante, on voit
bien, mais plus que ça? On imagine sans peine... Ailleurs il signale « la
véhémente façon dont elle m’aima et me désira longtemps sur la seule foi
de sa lecture » : quid, là encore, de la véhémence ? Le mot est fort...
Certes, il vante aussi ses promesses intellectuelles. Mais le corps et
l’esprit peuvent faire bon ménage. En 1635, Marie de Gournay supprime
singulièrement tous ces mots... Pourquoi? Par ailleurs ce passage
concernant Marie n’existe pas dans l’exemplaire de Bordeaux. D’aucuns
concluent qu’il est donc de la main de la dame... Enfin, un trait a biffé –
pas la main de Montaigne... – quelques lignes où il disait ne pas parvenir
à faire son deuil de La Boétie : Marie de Gournay croyant que sa relation
avec Montaigne invalide cette affirmation? Conjectures... Mais le va-et-
vient des versions signale moins une vérité absolue que cette vérité
relative : des choses avaient intérêt à demeurer cachées.
Que fait Montaigne au château familial à Gournay-sur-Aronde, où il
vient à deux ou trois reprises passer trois mois au total? En compagnie de
la mère et de la fille. Ils travaillent, bien sûr, ils lisent, parlent, échangent.
Montaigne lui dicte même, fidèle à sa méthode, quelques ajouts. L'un et
l'autre préparent une nouvelle édition. Elle rapporte l’une de leurs
conversations sur Plutarque et l’amour dans un Proumenoir de Monsieur
de Montaigne.
Elle n’a pas connaissance de la mort de Montaigne aussitôt. Preuve
que leurs échanges épistoliers ne devaient pas être très fréquents. Quinze
mois plus tard elle l’apprend par une lettre de Juste Lipse. Avec Françoise
de Chassaigne, Pierre de Brach trie des papiers dans les affaires du défunt
et lui envoie de quoi travailler à une édition nouvelle. En 1595, Marie de
Gournay vient au château et fait connaissance de la veuve, puis de la fille
du philosophe. Pendant quinze mois, elle reste sur place et semble bien
s’entendre avec les deux femmes.

51

Tempérament de Marie de Gournay . La nature de la relation du


philosophe et de Marie reste définitivement celée. Amour platonique,
amitié amoureuse, affection filiale, érotisme sublimé, relation charnelle,
ou de tout cela un peu? On ne saura... Mais la tradition est injuste avec
cette femme. Le premier qui parle et lance une vilenie donne souvent le
ton aux suiveurs : Marie de Gournay a été très calomniée, détestée, haïe,
on lui a prêté des intentions qui n’étaient pas les siennes –
travestissement, infléchissement de la pensée de Montaigne, captation,
interprétations tendancieuses, etc. En fait, elle est fidèle, aimante, au
service d’un homme et d’une œuvre qu’elle aime et admire. La liste des
attaques ad hominem – ad feminam, devrait-on dire... – discrédite les
auteurs de ces mépris : vieille fille, laideron, virago, vierge, sorcière,
dépensière, radoteuse, etc.
Pourquoi tant de haine? Voyons plutôt dans la première revendication
féministe de l’histoire des idées – L'Egalité des hommes et des femmes,
puis Grief des dames – la raison d’une haine des mâles à l’endroit d’une
femme qui pense, bien d’ailleurs, puis qui énonce une thèse
révolutionnaire en plein XVIIe siècle, mais encore aujourd’hui, et
notamment aux yeux des professeurs soucieux de son cas – l’infâme Paul
Bonnefon en 1898, le pitoyable Mario Schiff en 1910, le pauvre Pierre
Villey en 1935, le sinistre Maurice Rat en 1962, le fourbe Constant
Venesœn en 1993, etc. – : hommes et femmes sont égaux, aucune
supériorité des mâles sur les femelles. Mais aussi, et cette option est
prémonitoire et vraiment postmoderne, inexistence d’une supériorité des
épouses et des mères sur leurs maris et leurs enfants. Egalité parfaite. Car
l’inégalité est le produit de l’instruction et de l’institution – idée de
Montaigne....
Marie de Gournay pense ainsi et vit ainsi : on critique son célibat, on
moque son absence de mari? Jamais elle n’est à la charge d’un époux peu
ou mal aimé mais qui assurerait son prestige et son standing. Elle préfère
Donzelle et Minette, ses chats, puis quelques textes d’occasion et de
circonstance écrits pour obtenir auprès des puissants des pensions avec
lesquelles elle entretient grand train : un carrosse, une demoiselle de
compagnie qui lui joue du luth, deux laquais – ce sur quoi aucun homme
ne chicanerait un noble mâle à la même époque...
On lui reproche de s’être installée dans l’ombre de Montaigne et
d’avoir vécu en parasite? C'est ignorer qu’elle dispose d’une œuvre
abondante et que jamais elle ne publie rien en prenant le philosophe de
Bordeaux en otage : elle traduit du latin qu’elle a appris seule, Virgile,
Ovide, Salluste, Tacite; elle trousse des poèmes sur ses chats, Jeanne
d’Arc, Léonore la fille de Montaigne; elle entretient une correspondance
avec un nombre considérable de personnes dont Juste Lipse, François de
Sales, mais aussi Richelieu, Anne d’Autriche, Marie de Médicis; elle
critique les précieuses et leur platonisme de pacotille; elle défend
Ronsard qu’elle adapte pour rendre sa poésie compréhensible aux
lecteurs de l’époque; elle défend de vieux mots, prend position dans la
querelle de langage; elle s’occupe de politique – comme un homme! – et
écrit sur l’Institution du Prince, puis lave les jésuites de leur implication
dans la mort d’Henri IV qui leur colle à la peau. Trop d’idées pour une
femme, trop de centres d’intérêt, trop de positions tranchées, il faut bien
qu’à défaut de l’attaquer sur sa pensée on discrédite ce qu’on suppose
qu’elle est...
Et puis, bien avant les montaignophiles ou montaignolâtres qui, venus
de leurs Universités, entreglosent sur l’œuvre et font du sur-place, elle
tient pour un réel abord philologique : l’établissement du texte, voilà par
quoi passe l’augmentation du nombre des lecteurs et la mise à disposition
pour le plus grand nombre. D’où ses traductions des citations grecques et
latines, l’attribution à leurs auteurs, le nettoyage de mots qui empêchent
la compréhension. De son vivant déjà, la langue évolue à toute allure,
Montaigne se demandait si on comprendrait encore son travail quelques
décennies après sa mort. Marie de Gournay travaille à la diffusion
maximale d’une œuvre qu’elle aime et à laquelle elle croit...
Avant la folie de découper les Essais en strates, d’y voir et repérer des
périodes, des zones, des moments d’influences – stoïcisme, pyrrhonisme,
épicurisme! quels dégâts... –, voire le dépeçage récent sous le coup du
structuralisme, elle défend l’unité du livre. A quoi bon chercher les
échafaudages, mettre au jour les jointures, souligner les dates auxquelles
s’ajoutent des pièces, les célèbres allongeails? Pour quelles raisons
aborder un chef-d’œuvre avec le pinceau et le grattoir des archéologues
qui cherchent la mort, quand juste à côté la vie continue dans le texte?
Marie de Gournay sait que les Essais se terminent et sont définitivement
ce qu’ils devaient être avec l’ultime volonté de son auteur : elle les
connaît ces fameuses volontés, elle les a honorées vingt ans durant, elle a
veillé à exécuter les désirs et la volonté de son compagnon. Si ce n’est
pas ça l’amour !
52

Le devenir libertin de Montaigne . Marie de Gournay n’est pas athée.


Plusieurs fois dans son existence elle a donné des gages de sa fidélité à la
religion catholique, apostolique et romaine. Dans son œuvre, elle
s’occupe de théologie, se soucie de la conversion des fidèles, entretient –
je l’ai déjà dit – une correspondance avec un François de Sales qui
deviendra saint, elle fait l’éloge de la confession auriculaire, milite pour
la chasteté et la continence des prêtres.
De plus, elle célèbre les mérites du colonialisme chrétien et de la
mission civilisatrice des conquistadors : Montaigne n’aurait sûrement pas
beaucoup apprécié cette idée aux antipodes de sa propre pensée – voir le
chapitre intitulé Des coches... On peut croire que, le message dans lequel
elle défend cette idée étant destiné à la Reine, Marie de Gournay quête
des faveurs utiles pour obtenir une pension. Ce qui ne justifie pas sa thèse
de toute façon...
Dans l’esprit de son maître elle pense que la foi en Dieu suppose deux
choses : pratiquer l’antique religion et viser l’équité dans la vie... Ce qui
permet de réduire le message chrétien à peu de chose – Montaigne pour
sa part avait lui aussi réduit aux acquêts la religion de son Roi et de sa
nourrice en affirmant dans l’Apologie de Raymond Sebond qu’être
chrétien c’est être juste, charitable et bon... De quoi se démarquer de la
théologie et prendre date pour séculariser une morale évangélique.
Par ailleurs, cette même Marie de Gournay anime à Paris un cénacle à
son domicile dans lequel se croise la fine fleur du libertinage français!
Celle qui lit, médite et rédige des lettres à François de Sales côtoie
également Théophile de Viau qui sent le soufre, emprisonné pour des
vers licencieux et dont l’œuvre et l’effigie sont brûlées en place de
Grève! On voit aussi chez elle Gabriel Naudé, médecin, fondateur de la
bibliothèque Mazarine, théoricien du Coup d’Etat, membre de la Tétrade
avec Gassendi et La Mothe Le Vayer – lui aussi ami de Marie de
Gournay.
La Tétrade pratiquait l’exégèse biblique rationnelle et critiquait les
miracles. Pas de franc athéisme, de négation de Dieu, de critique ouverte
du christianisme, certes, mais un scepticisme issu de Montaigne grâce
auquel on aborde la question de la religion catholique en philosophe
soucieux d’en finir avec les scories. Tout ce beau monde procède
nettement du courant dit des « Libertins érudits », et les Essais
fonctionnent entre 1620 et 1630 comme un ouvrage majeur de ce
cénacle.

53

L'odyssée d’une bibliothèque . Quand Marie de Gournay meurt, elle


lègue quelques vieux papiers, notes et testaments sur le devenir de ses
propres ouvrages – notamment son Avis ou les présents de la Demoiselle
de Gournay – et sa bibliothèque à François La Mothe Le Vayer, son ami
fidèle et loyal depuis des années. Sa bibliothèque? Partiellement celle de
Montaigne... Car, outre des ouvrages distribués çà et là par Léonore, la
fille du philosophe, et Françoise de la Chassaigne, sa femme, au curé
d’Auch qui s’empresse de les vendre, les mille livres de Montaigne, qui
contiennent déjà les ouvrages légués par La Boétie à sa mort, reviennent
pour une part à Marie.
Un comptage permet de savoir que quatre-vingts livres proviennent de
la bibliothèque de Montaigne, soit un cinquième des sources de La
Mothe Le Vayer. Mais ce sont les plus importantes car on y trouve
l’histoire, la théologie, la philosophie et la poésie – ce qui exclut les
voyages, le droit, la jurisprudence, les varia. La Boétie, Montaigne,
Marie de Gournay, La Mothe Le Vayer : le trajet de cette bibliothèque fait
sens...
La fréquentation libertine du cénacle de l’Arbre-Sec, les qualités elles
aussi libertines du personnage mandaté par Marie de Gournay comme
légataire universel, la filiation bibliophilique et la transmission de la
bibliothèque pendant un siècle dans la mouvance de ce cadre de pensée
radicale, voilà qui permet de faire de la fille d’alliance de Montaigne
autre chose qu’une sotte, une gourde, une virago dépourvue
d’intelligence et de pensée propre, mais, bien au contraire, un maillon
essentiel dans le devenir libertin et dans l’usage libertin même des Essais
du Maître.
Pour aller dans ce sens, elle écrit dans la préface de l’édition de 1635
qu’au contraire de son habitude de traduire les citations anciennes en
français afin de rendre le texte plus accessible au maximum de
personnes, elle a laissé dans leur forme choisie par Montaigne les
passages... libertins. Comment dès lors mieux avouer que les Essais en
comportent? Et laisser aux lecteurs du grec et du latin le soin d’effectuer
eux-mêmes le travail dans la discrétion et la tranquillité érudite...

54

Théorie du prélèvement. De sorte qu’on comprend mieux comment,


Montaigne n’étant pas libertin – Pierre Charron non plus d’ailleurs... –, il
peut servir à ce courant critique qui s’en réclame grâce au principe du
prélèvement – du pillotage, pour le dire dans un terme du philosophe lui-
même. Lire les Essais dans leur économie propre et intrinsèque oblige à
une cohérence : du premier au dernier chapitre, la pensée de Montaigne
apparaît complexe, enroulée, baroque, sinueuse, certes, mais jamais
contradictoire si l’on prend le soin de mettre en perspective l’ensemble
des passages concernant une même question.
Le grand livre utilisé comme une carrière dans laquelle on peut
librement extraire du contexte et sans forcément tenir compte de la
pensée propre de son auteur, permet, selon le choix des textes, thèses,
thèmes et citations prélevés, de faire de Montaigne un athée – « la
grossière imposture des religions » (II. XXII) – ou un catholique – «
l’Eglise catholique, apostolique et romaine en laquelle je meurs et en
laquelle je suis né » (I. LXI) – ... En politique, un conservateur, un
ennemi des changements – « le changement donne seul forme à
l’injustice et à la tyrannie » (III. IX) –, mais une seule citation – « en
toutes choses, sauf simplement aux mauvaises, la mutation est à craindre
» (I. XLIII) – autorise les Révolutionnaires de 89 à créer une section qui
porte son nom! Sur la question des femmes, une fois il semble misogyne
– « nées pour le rôle passif » –, une autre franchement féministe – « les
mâles et les femelles sont jetés en un même moule : sauf l’institution et
l’usage, la différence n’y est pas grande » (III. V). Etc.
A pilloter ainsi, un chrétien trouve son compte, mais un épicurien aussi
: normal, il est les deux... Un ascète également, mais de même un
hédoniste – or il relève de l’un et de l’autre. Un sceptique ou encore un
dogmatique qui affirme et défend des thèses précises, par-delà le doute :
ce pyrrhonien élague, certes, mais pour obtenir de belles coupes claires
où vrai et faux se distinguent nettement. Une fois il doute qu’Epicure
puisse croire à ses atomes, une autre il donne à ces prétendues fictions un
pouvoir sur lui. Héraclitéen, dynamique, dialectique, si l’on arrête, fige et
fixe Montaigne, on obtient bien une image, mais les Essais
s’appréhendent plutôt sur le mode cinématographique...
Les libertins ont beau jeu, dès lors, de prélever ici ce qui montre qu’on
est chrétien comme périgourdin ou allemand, ailleurs qu’on l’est en
pratiquant justice,
charité et bonté; pour abonder dans leur sens, ils mettent en exergue
que la religion génère la vertu, mais ajoutent aussitôt qu’elle couvre aussi
beaucoup de vices, quand elle ne les produit pas ; ici on souligne que la
beauté de la création prouve l’existence d’un créateur, certes, mais en
soulignant l’idée de la beauté intrinsèque de la nature; l’humanisation des
bêtes – la chatte que joue Montaigne... – ou la bestialisation des hommes
– les tortionnaires, les conquistadors, les inquisiteurs... – servent à
dépasser la position chrétienne de l’homme comme couronnement et
sommet de la création, loin derrière les bêtes; avisés, ils prélèveront cette
idée qu’on ne déifie en priorité ce que l’on ne comprend pas, ou bien
cette critique du Paradis... des musulmans; là ils citent Montaigne qui
pense impossible la survie après la mort sous une forme qui rappelle la
vivante; ailleurs ils lisent que les dieux ont été créés par les hommes et
pour eux; ici ils mettent en évidence la critique d’Aristote et de la
scolastique, ils appuient sur la localisation de l’âme dans le cerveau, ou
sur l’inexistence de preuves de son immortalité ; une fois ils retiennent la
transformation en erreur des vérités d’hier, une autre la relativité
historique et géographique des certitudes du moment; comment ne pas se
réjouir du philosophe qui enseigne que la connaissance s’effectue par les
sens et qui, donc, pose les bases d’une théorie sensualiste et empirique?
Pour un homme souvent pris pour un sceptique emblématique, voilà
beaucoup de vérités explosives dans un XVIe siècle où l’on brûle les
sorcières, mais aussi les philosophes pratiquant leur métier ailleurs qu’à
l’ombre des églises...
Avec Montaigne et Charron transformés en mines libertines, la pensée
prend un essor considérable : émancipation définitive à l’endroit de la
théologie et de la scolastique, célébration des pouvoirs et de la puissance
de la raison, puis de la déduction et autres opérations réflexives, souci
prioritaire de la laïcité, volonté d’une éthique et d’une politique faite par
les hommes, pour les hommes, non plus sous le regard de Dieu, mais
sous celui de la mécanique immanente. Que de chantiers ouverts !
Les enfants de Montaigne poursuivent l’entreprise avec bonheur : le
voluptueux Saint-Evremond, l’ironique Cyrano de Bergerac, le sage
Gassendi, mais aussi, via Saint-Evremond, et plus inattendu, le génial
Spinoza puis, aboutissement singulier de ce lignage étonnant, le premier
athée digne de ce nom dans l’histoire des idées : le colérique Jean
Meslier, l’abbé Jean Meslier... Tous amateurs passionnés de Montaigne.
Et d’Epicure... Faut-il dès lors s’étonner qu’en 1676, les Essais soient mis
à l’index par l’Eglise catholique, apostolique et romaine? Et qu’on voie
Epicure revenir au devant de la scène?
BIBLIOGRAPHIE
Mangeurs de sperme et Cie... La bibliographie des gnostiques tient sur
une feuille de papier... Pour l’ambiance, l’époque, la haine chrétienne du
corps : Peter Brown, Le Renoncement à la chair. Virginité, célibat et
continence dans le christianisme primitif, trad. P.E. Dauzat et C. Jacob,
Gallimard, 1995. Un chapitre est consacré à Valentin, le cinquième. Voir,
de Jean Doresse, Les Livres secrets des gnostiques d’Egypte, Plon, 1958
sur les conditions de découverte des manuscrits, sur leur contenu aussi.
Robert M. Grant examine la question de La Gnose et les Origines
chrétiennes, trad. J.H. Marrou, Seuil, 1964. Le texte le plus clair, le plus
synthétique, le plus vif, qui dispense des tonnes de glose indigeste sur
cette question est de Jacques Lacarrière, Les Gnostiques, Idées,
Gallimard, 1973.
Pour trouver les sources, découvrir les pensées, tomber sur des
références à même d’être exploitées, il faut lire les Pères de l’Eglise qui
présentent les thèses hérétiques pour les critiquer et les condamner. A
prendre avec précaution, donc... Irénée de Lyon, Contre les hérésies.
Dénonciation et réfutation de la gnose au nom menteur, trad. A.
Rousseau, Sagesses chrétiennes, Cerf, 2001 : plus de 700 pages
indigestes dans lesquelles se trouvent quelques pépites durement
gagnées... Voir aussi Hippolyte de Rome, Philosophumena ou réfutation
de toutes les hérésies, trad. A. Siouville, Arché-Milano, 1988. Et Clément
d’Alexandrie, Stromates, Sources Chrétiennes.
Le contraire des Lumières. Le Moyen Age ne passe pas pour folichon
ni bien drôle... Si l’on veut s’en rendre compte, lire Georges Duby,
Féodalité, Quarto, Gallimard, 1996. On peut ajouter Dames du XII e
siècle, en particulier le tome III, Eve et les Prêtres, Gallimard, 1995. Sur
ce même sujet, de Jacques Le Goff, Un Autre Moyen Age, Quarto, 1999.
Lire particulièrement « L'imaginaire médiéval » et mieux encore la
troisième partie consacrée au corps : sur son rapport à l’âme, à l’espace,
au péché, au plaisir, à la sexualité – on y apprend par exemple que la
sexualité pécheresse est la cause de la lèpre... Du même auteur, Saint
François d’Assise, Gallimard, 1999, pour saisir la fascination de l’époque
pour la pauvreté. Lire également Jean Delumeau, Le Péché et la Peur. La
culpabilisation en Occident, Fayard, 1983. Près de mille pages
effrayantes...
Le christianisme aime son prochain, on le sait. Surtout s’il pense la
même chose que lui. Pour les autres, on vérifiera les limites de cette
profession de foi en lisant Nicolau Eymerich et Francisco Pena, Le
Manuel des inquisiteurs, avec une excellente introduction de l’excellent
Louis Sala-Molins, Albin Michel, 2001. Et du même tonneau, Bernard
Gui, Manuel de l’inquisiteur, trad. G. Mollat, Tomes I et II, Belles-
Lettres, 1964. On trouve dans le premier livre une définition de l’hérésie
– elle qualifie tout ce qui s’écarte, même de manière infime, du dogme...
Raoul Vaneigem a synthétisé La Résistance au christianisme. Les
hérésies des origines au XVIII e siècle, Fayard, 1993, dans un « Que sais-
je ? » intitulé Les Hérésies, PUF, 1994.
Pour avoir une vue d’ensemble de ce qu’est la philosophie à cette
époque, une très bonne synthèse de Benoît Patar, Dictionnaire des
philosophes médiévaux, Les Presses philosophiques, 2000. Et un choix
d'auteurs dans Philosophes médiévaux des XII e et XIV e siècles, 10/18,
dir. R. Imbach et M.H. Mêléard, 1986. On y lira Jean de La Rochelle,
Thomas d’Aquin, Bonaventure, Roger Bacon, Boèce de Dacie, Duns
Scot, Raymond Lulle, Dante, Maître Eckart, Guillaume d’Occam,
Gersonide, Berthold de Moosburg et Grégoire de Rimini.
Des partouzes philosophiques. Si, à l’évidence, le Moyen Age ne passe
pas pour guilleret, c’est ne pas faire cas du courant du Libre-Esprit. Tout
ce que j’ai pu en savoir provient de Raoul Vaneigem dans l’indispensable
Le Mouvement du Libre-Esprit. Généralités et témoignages sur les
affleurements de la vie à la surface du Moyen Age, de la Renaissance et,
incidemment, de notre époque, Ramsay, 1986. Réédition et préface de
l'auteur à L'Or des fous éditeur. Une synthèse, brève, dans les deux
ouvrages précédemment cités de cet auteur. Tous les protagonistes de ce
mouvement ne sont pas des noceurs ou des partouzeurs – ainsi
Marguerite Porète, dont je ne pense pas qu’on puisse la sortir du
mysticisme hystérique pour la classer du côté des Sœurs du Libre-Esprit
version libertine... –, mais ce que l’on peut savoir de ces panthéistes qui,
par bien des aspects, font songer à des précurseurs du nietzschéisme – ou
de Sade –, se trouve dans cet ouvrage. Avec une bibliographie complète.
Les ennemis du Libre-Esprit : Luther, Aux chrétiens d’Anvers, et
Calvin, Contre la secte fantastique et furieuse des Libertins qui se
nomment spirituels, ont contribué – à la manière des Pères de l’Eglise
attaquant les épicuriens ou du père Garasse les libertins... – à sauver ces
courants dans l’histoire en leur offrant leur tribune éditoriale et leur
pérennité dans le temps... Nietzsche aurait pu accéder au Libre-Esprit via
les deux apôtres du protestantisme !
L'ambiance sinistre du Moyen Age est parfois éclairée par des trouées
lumineuses en dehors de la philosophie hédoniste. Notamment avec les
goliards, chanteurs de taverne, poètes et baladins, épicuriens amoureux,
satiristes n’aimant ni les puissants du clergé ni ceux du pouvoir politique,
pas plus amateurs de moines. Soit connus et signant leurs textes, soit
inconnus, ils ont écrit des chansons groupées sous la rubrique Carmina
Burana. L'Imprimerie nationale en a donné une belle édition de plus de
500 pages en 1995.

Du christianisme épicurien. L'historiographie classique est débordée


par le concept... Pas l’habitude d'innover ! On est chrétien ou épicurien, il
faut choisir... Le compagnonnage possible entre les deux visions du
monde (avérée pendant deux siècles pourtant...) n’a jamais fait l’objet
d’un livre faisant le point sur la question. Lorenzo Valla n’est connu que
pour La Donation de Constantin, éditée aux Belles-Lettres et traduite par
Jean-Baptise Giard. On ne trouve plus son Dialogue sur le libre arbitre,
traduit pour Vrin par Jacques Chomarat en 1983. Le livre est épuisé...
Il n’a jamais existé aucune traduction française du De voluptate avant
celle de Laure Chauvel, qui a traduit le texte pour que j’en dispose. La
traduction est désormais disponible aux éditions Encre Marine, 2004.
Que le dieu de l’hédonisme la sanctifie... Bravo les universitaires et les
appointés du CNRS! L'édition américaine – On Pleasure, trad. A. Kent
Hieatt et Maristella Lorch, Abaris, New York, 1977 –, met en regard du
texte anglais sa version originale latine... Et elle est également épuisée !
Pour la biographie, pas traduite non plus (c’est une manie!), voir G.
Mancini, Vita di Lorenzo Valla, Florence, 1891.
Deux articles essentiels : Alain Michel, « Epicurisme et christianisme
au temps de la Renaissance » : quelques aspects de l’influence
cicéronienne, in Revue d’Etudes latines, 52, 1974, pp. 356-383. On y
parle de Lorenzo Valla, de Marsile Ficin et d'Erasme. Voir également
R.O. Kristeller, Huit philosophes de la Renaissance italienne, trad. Anne
Denis, Droz, 1975. Le chapitre deux est entièrement consacré à Lorenzo
Valla, pp. 27-42.
Evidemment, Marsile Ficin, épicurien, n’est pas mieux traité... Son De
voluptate n’a jamais été non plus traduit en français. J’y ai accédé par la
grâce de la même Laure Chauvel, déjà passeuse de Lorenzo Valla. En
revanche, et sans surprise, sa Théologie platonicienne de l’immortalité
des âmes, trois tomes, traduits par P. Laurens, et son Commentaire du
Banquet de Platon, politiquement et intellectuellement corrects, se lisent
aux Belles-Lettres, traduction Raymond Marcel.
Pour Erasme, lire l’excellente biographie de Léon E. Halkin, Erasme
parmi nous, Fayard. Les Colloques ont été édités à l’Imprimerie nationale
en deux volumes. A lire chez Encre Marine, L'Epicurien et autres
banquets, 2004. L'Epicurien se trouve dans le second, trad. Etienne
Wolff. Pour l’Eloge de la folie, trad. Claude Barousse, Babel. Dans
Aspects du libertinisme au XVI e siècle, Vrin, on peut lire de Charles
Béné : Erasme et le libertinisme, pp. 37-49, qui... ne conclut pas! Erasme,
critique à l’endroit du christianisme, certes, mais libertin? Sûrement pas
au sens où l’on parle de libertinage érudit au siècle suivant. Voir aussi les
articles « Epicurisme » et « Lorenzo Valla » dans le Dictionnaire,
excellent, de l’édition d’œuvres majeures – dont les Colloques, l’Eloge,
les Adages, la correspondance, des textes sur l’art, la religion, la paix,
l’éducation, etc. – d’Erasme dans la collection Bouquins chez Robert
Laffont. Enfin, voir R. Bultot, Erasme et Epicure, Scrinium Erasmianum,
tome 2, pp. 224-225. Sur le Jardin, Alexandre Vanautgaerden, Un jardin
philosophique, avec des photographies d’André Jasinski, édité à La
Lettre volée, maison d’Erasme. Le livre se compose de lettres échangées
entre l’architecte, l’auteur, les plasticiens sur la question de ce jardin
philosophique en particulier et du jardin philosophique en général.

Lire les Essais . Quelle édition préférer quand on a l’intention de lire


Montaigne intégralement? Car le texte n’est pas d’accès facile et la
pensée de Montaigne se manifeste en arabesques et volutes, rarement en
ligne droite, sauf dans des formules qui valent tels des aphorismes dans
un brouillard baroque – voire maniériste. La grammaire, la syntaxe
posent problème. Pourquoi ajouter de la difficulté en conservant
l’orthographe d’époque?
Quelles raisons peuvent justifier plutôt un espic de bled qu’un épi de
blé? Avec cette traduction, cette mise en français contemporain, le sens
n’est pas altéré, la compréhension en est extrêmement simplifiée et l’on
peut se concentrer sur le sens en composant avec la syntaxe souvent
problématique. Souvenons-nous que les Essais sont dictés, et dans la
langue du XVIe siècle...
L'édition de La Pléiade préfère je me suis envieilly de sept ou huict ans
depuis que je commençay, qui fleure bon sa musique sur instruments
d’époque – bon. On est averti. Avantages de cette édition – Albert
Thibaudet et Maurice Rat : tout Montaigne, y compris le Journal de
voyage en Italie (qui a aussi eu lieu en France, en Suisse et en Allemagne
!), les Lettres et les Notes sur les « Ephémérides » de Beuther, dans un
seul beau volume relié cuir, doré à l'or fin ! Sans oublier les sentences
peintes ou gravées sur les solives de la tour. A lire dans un fauteuil club,
avec un armagnac et un cigare, au coin du feu qui crépite...
Les mêmes textes se trouvent en français modernisé dans l’Intégrale au
Seuil, sous le titre Œuvres complètes. L'édition est de Robert Barral en
collaboration avec Pierre Michel. Inconvénient : tout dans un seul
volume, donc un nombre incroyable de signes par page – le texte est
distribué en deux colonnes. Avantage : citations latines traduites et
références en bas de page (La Pléiade, – inconvénient... – en fin de
volume)... A emporter sur l’île déserte.
Ma première lecture intégrale, je l’ai faite avec l’édition de Claude
Piganaud : Michel de Montaigne, Les Essais, Arléa. Rappelons à l’éditeur
que le titre n’est pas Les Essais, mais Essais... On ne dit pas L'Ulysse de
Joyce, mais Ulysse... Avantage : tout dans un volume maniable, en
français modernisé, les citations latines traduites et références juste à la
suite de leur emploi, les mots qui posent problème sont traduits entre
crochets juste à côté du mot qui pose problème. Exemple : « rengréger
son deuil » ? « Raviver sa douleur »... Excellente édition. A emporter
partout – du coin du feu à l’île déserte en passant par toutes les autres
occasions.
J’ai relu l’œuvre intégralement une deuxième fois en ayant recours à
l’édition de l’Imprimerie nationale établie par André Tournon. Avantage :
élégante, papier superbe, très abordable financièrement (subventionné par
l’Etat...), trois versions possibles (brochée, toilée, cuir...), peu de signes
par page, facilité de lecture. Inconvénients : citations traduites et
références renvoyées en fin de volume; le glossaire également ; et une
ponctuation sûrement très justifiée scientifiquement, mais – Montaigne a
lui-même dit que sur cette question il était vague et imprécis (et pour
cause, en dictant !) et qu’il laissait ses imprimeurs faire le travail... – une
autre option, celle d’Arléa par exemple, ne trahit pas plus le texte et,
mieux, le met plus facilement à disposition intellectuelle. A lire au
bureau, d’une traite, un crayon à la main... La version cuir pouvant
justifier le fameux coin de l’âtre, le havane, etc.
Le travail de référence de Pierre Villey a été repris en trois volumes
aux PUF. Edition savante et bon marché sous coffret. En ancien français,
mais les mots problématiques sont traduits en bas de page (en plus grand
nombre que chez Arléa). Précieux : une vie et œuvre de Montaigne suivie
d’une synthèse chronologique détaillée et très fournie; quelques pages
exposent le catalogue des livres ayant appartenu au philosophe ; enfin,
les sentences peintes sur les poutres sont présentées en langue originale,
puis traduites et avec leurs références. Chaque essai est précédé d’un
mini... essai qui fait le point sur les datations, les conditions d’écriture,
les contenus, les plans, les mises en perspective possibles avec les autres
chapitres. Appareil critique et notes remarquables. Index de noms
exhaustif, index thématique précieux. A utiliser sans modération –
partout, en tous lieux, tous temps...
Une édition en fac-similé, commentée, élégante, le Livre de raison de
Montaigne sur l’Ephemeris historica de Beuther, Compagnie française
des arts graphiques. On y trouve, dans un fac-similé de l’écriture de
Montaigne, le détail de son quotidien : naissances, morts dans la famille,
visites royales, élection à la mairie de Bourdeaus (sic), faits historiques.
C'est dans ce livre que les pages correspondant à la date de la Saint-
Barthélemy ont été arrachées. Par quoi? Pour quelles raisons? A qui
déplaisaient-elles ? Des catholiques ou des protestants de sa famille? Ou
les uns ou les autres bien après sa mort?
Le Journal de voyage est bien édité, préfacé, et excellemment
commenté par Fausta Garavini chez Folio. Sur le serviteur qui en écrit la
première partie, les raisons mystérieuses de son départ, Montaigne
prenant la suite, l’étonnante justesse et l’imbrication des deux plumes, on
découvre tout ce qui peut être dit sur ce sujet. Le texte est en français
modernisé.

Juif, à cheval, etc. Pour la question biographique se reporter à


Madeleine Lazard, Michel de Montaigne, Fayard : très bien écrit,
documenté, sans parti pris, faisant le point sur ce qui a été dit et écrit
auparavant. Pour l’imbrication avec l’époque et la démonstration que,
contrairement à l’idée convenue, les Essais commentent l’actualité
abondamment et ne sont pas qu’un autoportrait narcissique au miroir,
Géralde Nakam, Montaigne et son temps, Tel Gallimard. D’accord avec
elle sur l’accident de cheval comme hapax existentiel, mais pas du tout
pour penser que le problème est dès lors résolu pour le philosophe. Au
contraire, posé plus crûment par ce fait divers, le livre est une tentative de
résolution du problème. Sinon, pourquoi toutes ces pages?
Un portrait rapide, mais brossé avec talent par Stefan Zweig,
Montaigne, PUF, Quadrige. Le livre auquel il travaillait quand il s’est
suicidé au Brésil. Un Montaigne cosmopolite, humaniste, tolérant – juif
donc. Thèse poussée à l'extrême, jusqu'au ridicule, par Sophie Jama,
L'Histoire juive de Montaigne, Flammarion, pour qui Montaigne est juif,
sans aucun doute (ce qui reste à prouver : l’équivalence posée entre
Louppes et Lopez, donc la cause de la judéité, ne repose sur rien d’autre
qu’une supposition de Malvezin en 1875...), ce qui justifie la totalité de
son génie !
Eyquem, patronyme juif (p. 76); Montaigne juif (toute la thèse du
livre, même si page 60 l’auteur écrit : « en toute rigueur, les enfants
d’Antoinette ne devraient nullement être compris dans la stricte
communauté des juifs » – car l’Antoinette est catholique et selon la
logique raciale de la communauté, seule la mère transmet la judéité, pas
le père (avec les hommes, on n’est jamais sûr de la pureté du sang!, avec
les femmes, on a neuf mois pour s’en apercevoir...); La Boétie,
possiblement juif! (p. 133), d’où la raison de leur amitié!; les Essais? une
herméneutique juive! (p. 159); l’humour de Montaigne? un humour juif!
(p. 210). Il n’est pas grave d’être juif, que les antisémites se mettent bien
cette idée dans la tête; mais il n’est pas grave non plus de ne l’être pas...
Rapide : Montaigne. « Que sais-je ? », Jean-Yves Pouilloux,
Découvertes Gallimard. Pour l’iconographie. On doit à cet auteur un Lire
les « Essais » de Montaigne chez Maspéro très... Maspéro! Lecture
imbibée d'Althusser... C'est l'époque! Michel Butor, Essais sur les Essais,
Gallimard, 1968 (!) a beaucoup fait pour accréditer la thèse, fautive, des
Essais écrits pour combler le manque de La Boétie... Le centre du livre
aurait servi de tombeau pour l’ami perdu. Certes, mais il n’est jamais dit
que ce tombeau est resté vide ! Un cénotaphe n’est pas un tombeau...
Jean Lacouture n’apporte rien de plus qu’on ne sache déjà dans son
Montaigne à cheval, Seuil, sinon une rédaction fluide et grand public.
Utile premier contact. Roger Stéphane, Autour de Montaigne, Stock,
propose une lecture personnelle, subjective, montanienne... Mélange de
biographie et d’analyse de la pensée : Pierre Leschemelle, Montaigne ou
le mal à l’âme, suivi de Montaigne le badin de la farce. De la joie
tragique à la sagesse gaie, et Montaigne ou la mort paradoxe, tous trois
chez Imago. Une bonne et longue introduction pour qui n’aurait pas lu
Montaigne lui-même.

« Je ne suis pas philosophe ». C'est une phrase célèbre de Montaigne


qui témoigne de cette intéressante façon de philosopher qui consiste à se
moquer de la philosophie : la façon de Lucien de Samosate, mais aussi
celle des penseurs qui ne se reconnaissent pas dans la philosophie
officielle et que les philosophes officiels ne reconnaissent pas comme
l’un des leurs. On chercherait en vain mention de Montaigne dans la
philosophie française du XXe siècle... Sartre? Jankélévitch? Althusser?
Deleuze? Foucault? (L'« usage des plaisirs » est une formule de
Montaigne...) Derrida? Personne... Seul Merleau-Ponty consacre un court
texte – une préface probablement, intitulée « Lecture de Montaigne » –
repris dans Eloge de la philosophie, Idées-Gallimard.
Pourtant, Montaigne invente la philosophie française : que seraient les
Libertins érudits sans lui? Et Descartes sans les Libertins? Ou Pascal, qui
pille un nombre considérable de ses idées. Voir sur ce point Descartes et
Pascal lecteurs de Montaigne, de Brunschvig, Neuchâtel. Et Bossuet,
Malebranche ? Et Rousseau : sa théorie de la nature, ses thèses sur le bon
sauvage ou sur l’éducation? Et Voltaire, Diderot et la philosophie des
Lumières? La dette à l’endroit des Essais est considérable... Pour un
panorama rapide des influences de Montaigne à travers les siècles, voir
Pierre Michel, Montaigne, éd. Ducros.
Facsinés par le tropisme allemand, les philosophes français n’ont eu
que mépris pour Montaigne qui, ironiquement, règle leur compte avec
quatre siècles d’avance dans le chapitre intitulé Du pédantisme (Livre I,
chapitre XXV). D’une étonnante actualité! Les pédants se ressemblent à
toutes les époques! Singulièrement, les meilleurs hommages rendus à
Montaigne viennent d’Allemands! Nietzsche, on le sait, qui dans sa
troisième Considération inactuelle (2) a écrit : « Qu’un pareil homme ait
écrit, véritablement la joie de vivre sur terre s’en trouve augmentée ».
L'âme « la plus libre et la plus vigoureuse » qu’il lui ait été donné de
connaître... Et Hugo Friedrich qui, dans son Montaigne, Tel Gallimard,
montre la densité, la profondeur, la complexité et l’étendue de la pensée
de Montaigne.
Un autre grand montanien a beaucoup travaillé à l’éloge de Montaigne.
Ne nous étonnons pas qu’il ait aussi œuvré pour faire entrer naguère
Epicure à l’Université... Il s’agit de Marcel Conche, auteur d’un
Montaigne et la philosophie et d’un Montaigne ou la conscience
heureuse, PUF. Dans le premier, lire particulièrement une démonstration
de l’hédonisme de Montaigne dans le chapitre V, « Plaisir et
communication », pp. 79 à 109.
Enfin, livre capital et montanien dans sa facture : Dictionnaire de
Michel Montaigne, sous la direction de Philippe Desan, Honoré
Champion. Mille pages précieuses, entrées par ordre alphabétique : un
Jardin à la française en compagnie du philosophe.

Pour les fainéants. Ou plutôt : pour révéler le secret de nombre de


chercheurs qui n’ont jamais lu Montaigne en entier – une catastrophe, la
certitude de faire des contresens... –, il existe deux ouvrages majeurs à
partir desquels tout travail thématique est rendu possible : Montaigne et
les femmes; Montaigne et la vérité; Montaigne et le mariage; Montaigne
et la sexualité ; Montaigne et la maladie de la pierre ; etc. Il s’agit de Roy
E. Leake, Concordance des Essais de Montaigne, Droz, 1444 pages! et
Eva Marcu, Répertoire des idées de Montaigne, 1430 pages, même
éditeur : deux mastodontes qui présentent les phrases, idées, concepts,
pensées du philosophe dans un ordre alphabétique ou thématique à partir
duquel les chercheurs peuvent construire leur désordre...
Les Etudes montaignistes publient des ouvrages chez Honoré
Champion qui tous ont trait à Montaigne : presque une quarantaine de
livres au catalogue. De l’érudition pointue, mais d’intéressantes
contributions. Dans cette collection, le livre de James J. Supple, Les
Essais de Montaigne. Méthode(s) et méthodologie, critique nombre de
lectures du philosophe, ce qui évite de les faire tant il détaille
abondamment la thèse des autres pour donner la sienne. Protoype de ce
que Montaigne appelait l’entreglose...
Enfin : Michel Piccoli permet d’entendre le texte de Montaigne. Une
bonne façon de l’appréhender comme il est né! Un choix seulement des
meilleures pages du Livre I est paru aux éditions Frémeaux et associés.
Deux CD, un livret. La suite à paraître...
0 : naissance d'un supposé Jésus
Vers 5-15 : naissance de Paul de Tarse,
1-18 Ovide, L'Art d'aimer
dit saint Paul
30 : conversion de Paul de Tarse
Eté 44 : premier voyage missionnaire de Paul
Vers 50 : naissance d’Epictète
Entre 50 et 57 : Epître aux Corinthiens
de Paul de Tarse et autres textes
Vers 60 : Evangile de Marc
62 : début de la correspondance entre
Sénèque et Lucilius
19 avril 65 : mort de Sénèque
Vers 67-68 : mort dudit saint Paul
I er siècle ap. J.-C. : Simon le Magicien
Vers 120 : les premiers apologistes et
son mur de pierre chrétiens :
Justin, Athénagore, Théophile
Vers 120 : Diogène d’Œnanda
d’Antioche, pour lesquels le
christianisme est « la vraie philosophie
».
Gnostiques licencieux du II e siècle :
Basilide, Valentin, Carpocrate, Marc, Cérinthe, Epiphane,
Nicolas, Prodicos. Barbélognostiques, fœtophages,
spermatophages… naassènes, ophites… Carpocrate, De la
justice
Vers 160 : naissance de Tertullien
Vers 177 : Irénée de Lyon, Contre les
hérésies, Dénonciation et réfutation de
la gnose au nom menteur.
Vers 185 : naissance d’Origène 197 :
Tertullien, Apologétique.
203 : Diogène Laërce, Vies, opinions et doctrines des
philosophes illustres
Vers 212 : Tertullien, Exhortation à la
chasteté et De la monogamie
Vers 220 : mort de Tertullien
Entre 225 et 234 : Hippolyte de Rome,
Philosophumena ou réfutation de toutes
les hérésies
Celse, Contre les chrétiens
Origène, Contre Celse
Après 251 : mort d’Origène
Vers 301 : Porphyre publie Les
Ennéades de Plotin
306 : naissance de Constantin
312 : conversion de Constantin
337 : mort de Constantin
354 : naissance d’Augustin
380 : sous Théodose, le catholicisme
devient religion d’Etat
387 : vision d’Augustin dans le jardin
d’Ostie ( !)
392 : Théodose interdit le culte païen.
Persécutions, vandalisme, martyres des
païens.
396 : Augustin évêque d’Hippone
397-401 : Confessions
Vers 401 : Le Bonheur conjugal et La
Virginité consacrée
412-427 : La Cité de Dieu
430 : mort d’Augustin
448 : Porphyre, Contre les chrétiens (détruit par Théodose
II)
Vers 524 : Consolation de la
philosophie, de Boèce
622 : Hégire
630 : prise de La Mecque par Mahomet
632 : mort de Mahomet
VIII e : communautés euchites (gnostiques) en Egypte 980 : naissance d'Avicenne
XI e - XII e : Carmina Burana 1037 : mort d'Avicenne
1126 : naissance d'Averroès
1190 : Maimonide, Le Guide des
égarés
1191 : Autodestruction de
l’autodestruction d’Averroès
1198 : mort d’Averroès
Frères et Sœurs du Libre-Esprit :
Béguins et béguines belges et néerlandais, Alumbrados
espagnols, Picards et Adamites de Bohême, Nouvel Esprit
souabe
XIII e :
1225 : naissance de Thomas d’Aquin
Amaury de Bène († 1207)
1252 : enseignement de Thomas
d’Aquin
1258-1264 : Somme contre les gentils,
Thomas d’Aquin
1266-1273 : Somme théologique,
Willem Cornelisz d’Anvers († 1253)
Thomas d’Aquin
Vers 1276 : Somme théologique,
d’Albert le Grand
XIII/XIV e :
Bentivenga de Gubbio († 1322)
XIV e :
1311 : Dante entreprend
Walter de Hollande, La Divine Comédie
Des neuf péchés spirituels 1323 : canonisation de Thomas
d’Aquin
G. d’Occam, Traité sur le sacrement de
Jean de Brno
l’autel
Heildwige de Bratislava J. Duns Scot, Traité de l’âme
XV e :
Johannes Hartmann d’Amtmanstett Willem van
Hildervissem de Malines
1407 : naissance de Lorenzo Valla
1431 : De voluptate, de Valla
1433 : naissance de Marsile Ficin
1439 : Du libre arbitre, de Valla
1440 : La donation de Constantin, de Valla
1453 : Nicolas de Cues, De la paix de
la foi
1457 : mort de Lorenzo Valla
1457 : lettres d’inspiration épicurienne de Ficin
1458 : De voluptate, de Ficin
1469 : naissance d’Erasme de Rotterdam
1483 : naissance de Luther
1499 : mort de Marsile Ficin
XVI e :
Quintin Thierry 1509 : naissance de Calvin
Eloi de Pruystinck († 1544) 1517 : thèses de Luther
1518 : Le Banquet profane, d’Erasme
1525 : Luther, Traité sur le serf arbitre
1529 : Luther, Dieu est notre forteresse
1533 : naissance de Montaigne
1533 : Dialogue L'Epicurien, d’Erasme
1536 : Calvin, Institution de la religion
chrétienne
1543 : Calvin, Traité des reliques
Calvin, Contre la secte fantastique et
furieuse des libertins
1565 : naissance de Marie de Gournay
1568 ( ?) : accident de cheval de Montaigne
1571 : conversion hédoniste de Montaigne qui se retire dans
sa Tour
1572 : Montaigne commence à dicter les Essais 1572 : Saint-Barthélemy
1580 : Essais, Livres I et II.
1588 : Rencontre de Marie de Gournay et Montaigne
1592 : mort de Montaigne
1594 : Le Proumenoir de Monsieur de Montaigne, Marie de
Gournay.
De 1588 à 1669 : trente-quatre éditions des Essais.
1600 : Giordano Bruno brûlé par l’Eglise à Rome
1601 : De la sagesse, Pierre Charron
1608 : François de Sales, Introduction à
la vie dévote
1622 : Egalité des hommes et des femmes, Marie de
Gournay
1632 : Garasse, La Doctrine curieuse
1644 : Marie de Gournay lègue ses papiers et sa
bibliothèque, partiellement celle de Montaigne, au libertin
érudit François La Mothe Le Vayer.
1645 : mort de Marie de Gournay
1676 : les Essais mis à l’index
INDEX

AMOUR

adultère, 122, 164


couple ataraxique, 194, 286
estime de soi, 199, 200
du prochain, 31, 50, 52, 65, 96, 97, 98, 132, 144, 152, 153, 167, 195,
240
sexualité
chez Érasme, 182
gnostiques, 26, 30, 36, 52, 58, 65, 70, 73
goliards, 140
inceste, 62, 164
Libre-Esprit, 90, 97, 98, 100, 113, 122, 124, 125, 317
ludique, 26, 140
chez Montaigne, 205, 268, 286, 287, 304, 324
chez Valla, 164
virginité, 122, 144, 164, 237, 240, 285, 317

ASCÉTISME

idéal ascétique, 12, 44, 52, 64, 132, 225, 237, 265
moyen pour la perfection, 117, 118
contre le plaisir, 124, 162
et plaisir, 122, 177, 196
BESTIAIRE

alcyon, 229
âne, 64
arondelle, 228
baleine, 228
bouc, 66
chat, 228, 247, 307
chien, 66
ciron, 229, 302
coq, 241
grenouille, 228
hareng, 228
mouche, 228
poisson masturbateur, 228
porc, 64, 66
pourceau, 138, 147, 163, 178
serpent, 24
singe, 273, 274
souris, 228
taon, 27

CONTRE-HISTOIRE

erreurs
sur Épicure, 138
sur le terme d’épicurien, 138
sur les gnostiques, 38
sur Montaigne, 232, 233, 245
sur Valla, 146, 147

CORPS

aimé, 96, 97, 229


affirmation, 28
ami, 124
athée, 277
ce qu’il est, 259
ce qu’il n’est pas, 259
chrétien, 277
compagnon de l’âme, 193, 248, 267
et conscience, 259
détesté, 11, 14, 38, 117
et Dieu, 259
glorieux, 166, 167
et gnosticisme, 26, 44
Grande Raison, 259
des hyliques, 30
instrument de libération, 28
négation, 28
qui pense, 202
et salut, 164
et temps, 259
âme
absente, 30
distincte du corps, 38
dualisme, 39
éminence, 60
immatérielle, 26, 38, 193, 250
immortelle, 38, 128, 193
liée au corps, 193, 238, 248, 251, 267
métempsycose, 39
mortelle, 139
parfaite, 58
place, 238, 259
prisonnière de la chair, 44
purification, 64, 65
des psychiques, 31
et salut, 28
transmigration, 26, 38, 63
boisson, 61, 70, 111, 118, 164, 183
maladie, 247, 251, 252, 254, 255, 270, 271, 289, 290, 291
nourriture, 26, 61, 70, 111, 118, 164, 173, 182, 183, 191, 192, 193
rire, 95, 176, 243
santé, 186, 193, 194
sens, 164, 184, 229, 244, 245, 267 nobles et ignobles, 171, 188

ÉPICURISME

ataraxie, 162, 165, 178, 180, 196, 288


chrétien, 145, 146, 159, 160, 169, 180, 197, 236, 237, 238, 241
les goliards
et l’amitié, 140
et les désirs, 140
et les femmes, 140
et la pauvreté, 140
persécutés, 140, 141
et la sexualité, 140, 319
Jardin
et ascèse, 189, 190
eau, 185
d’Eden, 185
d’Épicure, 138, 162, 180, 184, 185, 196
et initiation, 186
paradis, 166
et peinture, 187, 188
personnage conceptuel, 183
transcendantal, 184, 185, 187, 192, 320
joie, 162, 166
opposé au christianisme, 137, 141, 142
persistance, 21, 140
plaisir
en accord avec la nature, 163, 268, 269
guide des vertus, 162, 163
comme souverain bien, 163, 180

ESTHÉTIQUE

architecture, 184, 188, 189


musique, 136, 173, 207
peinture, 185, 187, 188
poésie
Carmina Burana, 140, 319
Catulle, 140
Properce, 140
Ronsard, 308
« sophistiquée », 221
Tibulle, 140

FEMMES

communes, 51, 65, 68, 76, 132, 164


égales aux hommes, 71, 307
érotique féministe, 125
haïes, 11
Montaigne et les femmes, 240, 283, 284, 285, 286, 287
première thèse féministe, 306, 307
rôle majeur, 71, 112, 118, 125
usage des femmes, 36, 74, 110, 111, 132

GNOSTICISME

archipel, 23, 27
et arithmétique, 35, 36, 37
et arrière-monde, 41, 42, 44
ascétique (voir encratique)
et atomisme, 26
bibliographie, 317
et christianisme, 24, 39, 40,
communautés, 23, 26, 29, 30, 76
contrat, 32
et corps, 26, 44, 73
corpus, 29, 31
dates, 25, 26, 27
découverte de manuscrits, 25
doxographie, 24
effacement, 76
encratique, 28
ésotérisme, 29, 31, 32, 33, 34
et grâce, 40, 59, 73
hermétisme, 29
hylique, 30, 60
influences, 37, 38, 39, 40
initiation, 32, 33
Lampèce, 26
lexique, 32, 33, 34
et liberté, 60, 77
et libre arbitre, 59
licencieux, 28
lieux, 27
loi du groupe, 32
et mal, 42
Marcos, 27
et matérialisme, 26, 30, 38
et métaphysique, 36
et morale, 73
persécutés, 31
une philosophie, 22, 23, 41, 43
et platonisme, 26, 34, 38
pneumatique, 30, 31, 60
et procréation, 75, 76
psychique, 30, 60
reconnaissance entre membres, 29, 30, 63, 87
une religion, 41
et salut, 30, 38, 43, 62, 69
et sexualité, 28, 30, 70, 74

philosophes gnostiques licencieux

Basilide
et l’âme parfaite, 58
et le docétisme, 34, 57
et l’enseignement, 55
et la morale, 57, 58
et la mort de Jésus, 40, 56
et la sexualité, 23, , 45, 58
et Simon, 55, 56
Carpocrate
et l’amour, 65
et le corps, 65
discrédité, 139
et les femmes, 65
platonicien, 63, 65
et le salut, 64
et la sexualité, 23, 45, 65, 66
Cérinthe
et les arrière-mondes, 69
et le salut terrestre, 69
Épiphane
et le désir, 68
et les femmes, 68
et la propriété, 67, 68
et la sexualité, 23, 45
Marc
et les femmes, 39, 71, 72
et la magie, 71, 72
et la sexualité, 71
Nicolas
diacre, 73
et la sexualité, 23, 24
Simon le mage
et Basilide, 55, 56
et le corps, 53
discrédité, 139
ses écrits, 51
et les femmes, 51
et la grâce, 51
et Hélène, 48, 49
et l’idéal hédoniste, 52
et la morale, 51, 52, 53
sa mort, 49, 50
et Paul, 24, 47, 51
et Pierre, 47, 49
et le plaisir, 53
sa réputation, 48
sa théorie, 50, 51
Valentin
et le corps, 45, 61
et l’élection, 61
et la matière, 61
et la métaphysique, 60
sectes gnostiques
Barbélites (les), 36
Barbélognostiques (les), 24, 36, 74
Borborites (les), 36
Coddiens (les), 36
Euchites (les), 76, 77
Lévitiques (les), 36
Nicolaïtes (les), 36
Ophites (les), 24
Phibionites (les), 24, 36
Stratiotiques (les), 36
Zachéens (les), 36

HÉDONISME

et arrière-monde, 41
ataraxie
chrétienne, 180
épicurienne, 162, 196, 288
souverain bien, 178
plaisir véritable, 162, 178
bonheur
et arrière-monde, 42, 167
et ascèse, 177
et ataraxie, 231
chrétien, 180
chez Érasme, 176
chez Montaigne, 231, 265, 271, 287
de la proximité de Dieu, 165, 166
et sagesse, 265
et sexualité, 122
chrétien, 161
contrat hédoniste, 112, 129
désirs
consumés, 28, 38, 121, 140
détestés, 11, 28, 38
naturels et nécessaires, 178, 189
joie, 116, 162, 172, 177, 265
jouissance
et souffrance, 117, 118
sans souffrance, 129, 267
médiéval, 84
plaisir
en accord avec la nature, 163
de l’âme, 163
arithmétique des plaisirs, 264, 265, 271
et ascèse, 117, 118, 177, 196
dans l’au-delà, 177
un but, 269
céleste, 166, 167, 182
charnel, 267
chrétien, 161, 180
et construction de soi, 194, 195
du corps, 163, 183, 191, 229
et déplaisir, 181
de Dieu, 165
et douleur, 270, 271, 272, 273
de l’esprit, 183
éternel, 182
évitement du déplaisir, 164
évitement de la douleur, 272, 273, 275, 276, 277
d’exister, 165
finalité de l’existence, 278
et folie, 177
guide des vertus, 163
hiérarchie, 171
infini, 167
et liberté, 264
modéré, 171, 182
un moyen, 166
origine naturelle, 268, 269
recherché, 164
et salut, 38
souverain bien, 163, 167, 180
terrestre, 166
et utilitarisme, 165
et religion, 31

HÉRÉSIES

bibliographie, 318
docétisme, 57
et foi, 82, 83
hédonistes, 14, 24
textes conservés, 25

HISTORIOGRAPHIE
dominante, 23, 24, 29, 136, 169
entamée, 11
subalterne, 24
personnage conceptuel, 37, 41, 163, 183, 190, 221

INQUISITION

inquisiteurs, 82, 87, 318


torture, 76, 81, 87, 130, 144, 226, 234, 256, 266, 284

LIBRE-ESPRIT

et clandestinité, 84
cohérence, 85
et corps, 86
ses ennemis
Calvin, 132, 318
Luther, 127, 128, 318
Frères et Sœurs, 84, 89
et gnosticisme, 27
et la grâce, 90, 96, 128
et hédonisme, 84, 131, 132
influences, 86
et Joachim de Flore, 89
métamorphoses, 131
et morale, 85, 104, 110, 120, 121
et panthéisme, 85, 93, 105, 110, 119, 120
et le péché, 91, 92, 120, 121
pensée disparue, 86
persécuté, 144
et plaisir, 86
signification du terme, 87, 88
sources disparues, 87
sources indirectes, 87

philosophes

Amaury de Bène
et les allégories, 94
et le clergé, 92, 93
et Démocrite, 95
ses disciples, 98
docteur anarchiste, 109
et la grâce, 96
influences reçues, 91
sa mort, 98
et le panthéisme, 93, 109
et le plaisir, 97
et la procréation, 97
et les sacrements, 92, 97
et la sexualité, 97
Bentivenga de Gubbio
docteur apathique, 109
et l’enfer, 104
franciscain, 103
et le panthéisme, 104, 105
trahi, 105
Éloi de Pruystinck
et l’âme, 128
et le contrat hédoniste, 129
et l’enfer, 128
et l’exégèse, 127
et la grâce, 128
et Luther, 127, 128
sa mort, 130
Heilwige de Bratislava
et l’argent, 116
et la joie, 116
et la pauvreté volontaire, 115, 116
Jean de Brno
abjuration, 110
contrat hédoniste, 112
docteur sadien, 109
dominicain, 110
et les femmes, 111, 112
et la liberté, 111, 113, 114
et le panthéisme, 110, 113, 114
et la pauvreté volontaire, 110, 111
persécuteur, 110
et la procréation, 113
et la sexualité, 111, 113
et le vol, 113
Johannes Hartmann d’Amtmanstett (Jean le Tisserand)
et les désirs, 121
et la morale, 120, 121
sa mort, 119
et le péché, 120, 121
et la sexualité, 122
Quintin Thierry
et Calvin, 132
enseignant, 131
et les femmes, 132
sa mort, 132
Walter de Hollande
ses banquets, 107, 108,
docteur innocent, 109
écrits perdus, 107
et la sexualité, 108
sa mort, 108
Willem Cornelisz d’Anvers
docteur anarchiste, 109
sa mort, 101
et la pauvreté volontaire, 99, 100
et le salut, 100
et la sexualité, 100
Willem van Hildervissem de Malines
abjuration, 123
carmélite, 123
et le corps, 124
et l’érotique féministe, 125
et les femmes, 125
et la sexualité, 124, 125
et le paradis terrestre, 124

MONDE ANTIQUE
Athènes
effondrement, 11, 12, 21, 22
Constantinople
ascension, 21
Jérusalem
ascension, 21, 22
Rome
effondrement, 11, 12, 21, 22

MORALE

amitié
Érasme, 176, 180, 182, 189
goliards, 140
Montaigne, 207, 220, 224, 227, 232, 279, 280, 281, 282, 287, 306, 322
Valla, 148, 163
douceur
Érasme, 176
Montaigne, 265, 285, 287
Valla, 163
eumétrie, 288
mal
et christianisme, 42
et culpabilité, 42
et gnosticisme, 38, 42, 43
de l’homme, 42
triomphant, 42
venant de Dieu, 42
mesure
Érasme, 182
gnostiques, 62
Libre-Esprit, 118
Montaigne, 227, 264, 303
vertu
dissociée de toute transcendance, 162
inatteignable, 162
et joie, 163
motivée par le plaisir, 165
souverain bien, 161, 162, 163
vertus théologales, 97, 167, 177, 180, 185, 190

PHILOSOPHES

I) ANTIQUITÉ

Antisthène, 136
Aristippe de Cyrène, 136, 142, 170, 171, 227, 229, 241
Aristote, 38, 74, 143, 171, 223, 227, 280, 314
Cicéron, 13, 137, 154, 163, 189, 229, 261, 280, 319
Cyniques (les), 26, 38, 136, 223, 228, 229
œuvre brûlée, 12
Cyrénaïques (les), 136, 223, 229,
Démocrite
analysé par Ficin, 171
œuvre brûlée, 12, 136
rire, 95, 243
Diogène Laërce, 137, 138
Diogène d’Œnanda, 22, 136
Diogène de Sinope, 26, 49, 136,
142, 164, 227, 228, 241
Empédocle, 38
Épictète, 21, 230
Épicure
associé au christianisme, 146, 172, 177, 178
opposé au christianisme, 137, 141, 146, 197
christique, 196
discrédité, 26, 137, 138, 139, 141
ses écrits, 136, 137, 138
et Érasme, 180, 183, 184, 195, 320
influence Ficin, 169, 170, 171, 172
associé aux gnostiques, 26, 38
associé au Libre-Esprit, 98
et Montaigne, 231, 252, 264, 271, 280, 313
œuvre brûlée, 12, 136
sauvé par la critique, 137
théorie hédoniste, 164, 165, 174, 180, 271
Héraclite
larmes, 95, 243
mouvement, 220, 223, 243
Lucrèce
couple ataraxique, 194, 286, 287
et Ficin, 170, 172
et Montaigne, 276
œuvre découverte, 138, 149
et le désir, 231, 286
Marc Aurèle, 22, 211, 217, 287
Métrodore, 136
Parménide
immobilité, 242, 243
Philodème de Gadara, 136, 183
Platon
et l’âme, 43, 44, 49, 63, 225
et le corps, 38, 44, 49
enseignement, 12
Plotin
et l’ascèse, 44, 61, 62
et le corps, 44
et la matière, 43
traduit par Ficin, 170
Plutarque, 21, 137, 189, 195, 207, 305
Porphyre, 44
Pythagore, 37, 38, 39, 49, 63, 224
Sénèque, 21, 163, 207, 223, 229,
280
Socrate, 193, 226, 227, 248
Varron, 269
Philosophes gnostiques licencieux
Voir entrée GNOSTICISME

II) MOYEN ÂGE

Abélard, 83
Averroès, 83
Bacon, R., 83, 109, 318
Boèce, 83, 318
Bonaventure (saint), 109, 318
Dante, 83, 161, 318
et Épicure, 141
Duns Scot, 109, 318
Lille de, Alain, 83, 122
Lombard, Pierre, 83
Maïmonide, M., 83
Marsile de Padoue, 83
Occam d’, Guillaume, 109, 318
Scot Érigène, J., 91, 93, 98
Frères et sœurs du Libre-Esprit
voir entrée LIBRE-ESPRIT

III) RENAISSANCE

Bruno, G., 295


brûlé, 144, 240
Calvin, 196
Luther, 196, 222
et Érasme, 178
Vanini, J.-C., 295
persécuté, 144

philosophes chrétiens épicuriens

Érasme
et l’âme, 180
anticlérical, 176, 179
et l’argent, 185
et les banquets, 183
bibliographie, 319, 320
chrétien, 176, 178, 180
et le Christ, 176, 177
et le corps, 180, 185, 186
dates, 175
et les désirs, 181, 189
et l’enseignement du latin, 178
épicurien, 178, 180, 195, 196
et les femmes, 194
et la folie, 176, 177
influencé par Valla, 175
et l’ironie, 176
et le Jardin, 183, 184, 185, 186, 187, 188
et la morale, 179
publicateur de Valla, 175
et le rire, 176
et la sexualité, 182
Ficin
aristippéen, 170
chrétien, 173
concilie Platon et Épicure, 172
épicurien, 170, 173, 174
et la joie chrétienne, 172
et Lucrèce, 170, 172
et la musique, 173
et la nourriture, 173
et la philosophie antique, 171
et Platon, 169, 170, 171
platonicien, 169
traducteur, 169, 170
Montaigne
son accident de cheval, voir « et le hapax existentiel »
et l’âme, 225, 238, 248, 250, 251, 267
et l’amitié, 279, 280, 281, 282, 283, 290
et les Anciens, 222, 223, 224, 225, 278, 279
et l’anthropologie, 241, 242
anti-idéaliste, 246
et l’argent, 203
et Aristippe, 227, 229
et Aristote, 227
et les arrière-mondes, 225, 239
autoanalyse, 212
et l’autobiographie, 247, 248, 250, 298, 299
avènement, 197
bibliographie, 320, 321, 322, 323, 324
et La Boétie, 207, 212, 213, 262, 280, 281, 282, 285, 289, 294, 311
et le bonheur, 231, 265
et Pierre de Brach, 281, 282, 289, 290, 291, 306
catholicisme modéré, 234, 235, 240
et Charron, 211, 281, 282, 290, 302, 312
chrétien, 232
et la composition des Essais, 215, 290, 291
conservateur, 235, 236
et Constantin, 239
construction de soi, 200
et Copernic, 240
et le corps, 229, 237, 247, 248, 250, 251, 252, 259, 260, 267, 277, 304
corps qui pense, 202
et le couple ataraxique, 286
et le déisme, 238
et Démocrite, 243
sa dépouille, 292, 293, 294
et le désir, 264, 265
son devenir libertin, 296, 297, 303, 309, 311, 312, 314, 315
qui dicte, 212, 213, 219
et Diogène de Sinope, 228, 241
et le dolorisme, 237
et la douleur, 266, 270, 271, 272, 273, 275, 276, 277
et l’écriture, 209, 217
éditions des Essais, 219, 295, 296, 305, 320, 321, 322
son éducation, 206, 207
et l’Église, 239
émotif, 204, 205
et Épictète, 230
et Épicure, 231
épicurien, 231
et l’épicurisme campanien, 231
et l’épicurisme chrétien, 236, 237, 238, 241
erreurs sur Montaigne, 232, 233
estime de soi, 199, 200
ses études, 208
et l’eumétrie, 288
et les exactions chrétiennes, 239, 240
et sa famille, 212, 255, 274, 275
et les femmes, 283, 284, 285, 286, 287, 324
et les femmes de sa famille, 210, 293
et le fidéisme, 236, 237
et le hapax existentiel, 248, 249, 250, 260, 261, 262, 271
et Héraclite, 243
et l’hérédité, 256
et l’idéal du moi, 256, 257
et l’immanence, 246, 247
et l’inconscient, 253, 254
mis à l’index, 315
et l’individualité, 227
son influence, 296, 297, 298, 299, 300, 301, 302
son introspection, 250, 254, 278
ses intuitions sur la psychologie, 258, 259
ses jeunes années, 205, 206
et Julien l’Apostat, 239
et la justice, 274, 275
et le latin, 206, 216, 217
et la lecture, 213, 214
et la liberté, 229, 264, 285
et les livres, 287, 288
et Lucrèce, 231, 286, 287
magistrat, 203
maire, 203
et la maladie, 247, 251, 252, 254, 255, 270, 271, 289, 290, 291, 324
et Marie de Gournay, 283, 295, 296, 303, 304, 305, 306, 307
et la bibliothèque de Montaigne, 311
calomniée, 306
et le colonialisme, 309, 310
et les Essais, 305, 308, 309
et les libertins érudits, 310
première thèse féministe, 306, 307
et la religion, 309
traductrice, 307, 308
et le matérialisme, 250
et la médecine, 251, 252
mélancolique, 204
sa mémoire, 203
et la mort, 221, 231, 248, 249, 250, 260, 261, 262, 263, 264, 266, 278,
288, 289, 292
sa mort, 289, 290, 291, 292
et la mort de l’homme, 241
et la nature, 228, 268, 269
et le nominalisme, 227, 228, 241, 244, 245, 246, 248, 250
et la parole, 215, 216, 217, 218, 219, 221, 222, 246, 291
et son père, 206, 208, 210, 211, 254, 255
personnage décalé, 204, 206, 207
et le perspectivisme, 245
pilloté, 312, 313, 314
et le plaisir, 229, 264, 265, 267, 268, 269, 270, 271, 272, 278
et Platon, 225, 226, 280
son portrait physique, 200, 201
sa prétendue noblesse, 210, 211
et la procréation, 255
et la pulsion de mort, 256
et le réel, 243
et le relativisme, 245
et le roi, 204
à Rome, 240, 241
et Sénèque, 229
et les sens, 218, 219, 229, 244, 245, 267
et la sexualité, 201, 202, 267, 268, 283, 286, 287, 323
et Socrate, 226, 227
et le solipsisme, 207
et les sophistes, 243
stoïcien, 229, 230
et la sublimation, 256
et le suicide, 202, 230, 237
son tempérament, 200
et le temps, 244, 245, 246
et le théisme, 237, 238
traduit, 295
et le tragique, 263, 264
et son travail, 220
et Varron, 269
et la vérité, 243, 244, 245, 246
Valla
anticlérical, 152, 153
son caractère, 148, 149
chrétien, 147, 148, 154, 159, 160
et le christianisme hédoniste, 161
son courage, 149, 150
dates, 145
et la dialectique, 161
erreurs sur son œuvre, 146, 147
fidéiste, 154, 158
fuite, 152
et la liberté, 155, 156
et le libre arbitre, 157, 158, 159
philologue, 145, 150, 151, 154
et le plaisir, 164, 165
polémiste, 149, 163
première formulation de christianisme épicurien, 145, 146, 159, 160,
165, 166
et la prescience divine, 156, 157, 158
et le suicide, 162
et le Vatican, 152

IV) PHILOSOPHES CLASSIQUES

Cyrano de Bergerac, 297, 315


Descartes, 245, 296, 297, 298, 299, 300, 323
Diderot, 268, 323
Garasse, 318
Gassendi, 169, 231, 297, 310, 315
Hume, 296
Kant, 158, 296, 299
Leibniz, 37
Locke, 296
Malebranche, 41, 199, 296, 323
Meslier, 297, 315
La Mothe le Vayer, 296, 310, 311
Pascal
critique Montaigne, 292, 301
et Dieu, 301, 302
erreur sur Montaigne, 199
et le divertissement, 257, 302
pille Montaigne, 300, 302, 323
et la souffrance, 302
et le suicide, 301
Rousseau, 323
Sade, 109, 110, 114, 121, 122, 318
Saint-Évremond, 296, 315
Spinoza, 37, 95, 114, 315
Voltaire, 238, 323

V) PHILOSOPHES MODERNES

Deleuze, 41, 323


Foucault, 241, 323
Freud, 211, 212, 253, 257, 258, 259, 285
Kierkegaard, 41
Lacan, 72
Merleau-Ponty, 323
Nietzsche, 17, 85, 119, 128, 209, 261, 318, 323

VI) Ouvrages cités

Sur l’acheminement vers la sagesse, Métrodore, 136


Ainsi parlait Zarathoustra, Nietzsche, 209
Amphithéâtre de l’éternelle providence, Vanini, 144
Annotations sur le Nouveau Testament, Valla, 175
Apologie de Raymond Sebond, Montaigne (Essais, II, 12), 225, 236,
266, 299, 310
Apologies, saint Justin, 25
L'Art d'aimer, Ovide, 287
L'Autre monde, Cyrano de Bergerac, 297
Avis ou les présents de la Demoiselle de Gournay, Marie de Gournay,
311
Le Banquet des conteurs, Érasme, 183
Le Banquet disparate, Érasme, 183
Le Banquet poétique, Érasme, 183
Le Banquet profane, Érasme, 183
Le Banquet religieux, Érasme, 183, 184
Le Banquet sobre, Érasme, 183
Bible
Actes des Apôtres, 24, 40
Apocalypse, saint Jean, 40, 73
Énoch, 40
Épîtres, saint Paul, 40, 51, 90
Évangiles synoptiques, 26
Genèse, 40, 127, 185
Proverbes, 51
Sur le bien-être, Démocrite, 136
Catéchisme ou véritable institution chrétienne, Ochino, 282
Aux chrétiens d’Anvers, Luther, 86, 318
La Cité de Dieu, saint Augustin, 167
Code, Justinien, 11
Code, Théodose, 11
Colloques, Érasme, 153, 178
Commentaire du Banquet de Platon, Ficin, 170, 319
Commentaire sur les psaumes, saint Augustin, 13
Confessions, saint Augustin, 14
Contre les hérésies, saint Irénée, 25, 34, 139, 317
Contre la secte fantastique et furieuse des Libertins qui se nomment
spirituels, Calvin, 86, 132, 318
Dialogue sur le libre arbitre, Valla, 148, 154, 155, 159, 319
Discours de la méthode, Descartes, 297, 299, 300
Discours sur la servitude volontaire, La Boétie, 203, 281
Disputations dialectiques, Valla, 145, 154
La Divine Comédie, Dante, 141
La Donation de Constantin, Valla, 145, 149, 150, 152, 319
Égalité des hommes et des femmes, Marie de Gournay, 306
Élégances de la langue latine, Valla, 145, 154
Éloge de la folie, Érasme, 176, 177, 319
Ennéades, Plotin, 43, 170, 191
L'Épicurien, Érasme, 169, 178, 179, 180, 181, 182
Essai sur l’entendement humain, Locke, 296
Essai sur le libre arbitre, Érasme, 175
Essais, Montaigne (voir chapitre sur Montaigne)
Essais moraux et politiques, Hume, 296
Éthique à Nicomaque, Aristote, 83, 171, 227
Évangile de Matthias, 26
Évangile de Philippe, 26
Évangile de Thomas, 26
Le Grand Système du monde, Démocrite, 136
Grief des dames, Marie de Gournay, 306, 307
Heautontimoroumenos, Térence, 266
Humain, trop humain, Nietzsche, 17
Instruction chrétienne, Viret, P., 238
De la justice, Épiphane, 67
Laelius, Cicéron, 280
Lettre à Hérodote, Épicure, 172
Lettres à Lucilius, Sénèque, 229, 273, 280
De la liberté du chrétien, Luther, 128
Le Livre du courtisan, Castiglione, 295
Lysis, Platon, 280
Le Mariage unique, Tertullien, 139
Maximes capitales, Épicure, 280
Méditations métaphysiques, Descartes, 300
Métaphysique, Aristote, 83
Sur la morale d’Épicure, Saint-Évremond, 296
Des mystères de Jamblique, Ficin, 174
De natura rerum (Sur la nature des choses), Lucrèce, 170, 172, 287
Des neuf rochers spirituels, Walter de Hollande, 86, 107
Olympica, Descartes, 298
Panarion, saint Épiphane, 25, 67, 75
Pensées, Pascal, 301, 302
Pensées pour moi-même, Marc Aurèle, 211
Petits traités, La Mothe le Vayer, 296
Phédon, Platon, 63
Philosophumena, saint Hippolyte, 25, 37, 317
Sur le plaisir, Ficin, 169, 170, 174, 319
Sur le plaisir, Valla, 147, 148, 159, 160, 161, 162, 163, 164, 165, 166,
167, 168, 319
Sur le plaisir, Antisthène, 136
Sur les plaisirs, Saint-Évremond, 296
Politique, Aristote, 83
De la prédestination, Scot Érigène, 91
Principes de la philosophie, Descartes, 300
Le Prince, Machiavel, 295
De la profession religieuse, Valla, 153
Proumenoir de Monsieur de Montaigne, Marie de Gournay, 305
Les Provinciales, Pascal, 301
Psychopathologie de la vie quotidienne, Freud, 258
Quart-Livre, Rabelais, 216
République (La), Cicéron, 13
République (La), Platon, 65, 164
Révélation de la grande puissance, Simon le mage, 51
De la sagesse, Charron, 290, 302
Satires ménippées, Varron, 269
Sermons, Jean le Teutonique, 98
Somme théologique, Thomas d’Aquin, 143
Stromates, Clément d’Alexandrie, 25, 66, 317
Supplément au Voyage de Bougainville, Diderot, 268
Système de la philosophie d’Épicure, Gassendi, 169
Telle était sœur Katrei, Eckart, 86
Testament, Meslier, 297
Théologie platonicienne de l'immortalité des âmes, Ficin, 170, 319
Thèses sur l’indulgence, Luther, 128
Timée, Platon, 34, 172
Traité d’éthique, Diogène de Sinope, 136
Traité de la nature humaine, Hume, 296
Traité sur la tolérance, Locke, 296
De la trinité, saint Augustin, 300
Trois livres de la vie, Ficin, 173
Sur la vertu, Aristippe de Cyrène, 136
Vie de Plotin, Porphyre, 44
Vie et mœurs d’Épicure, Gassendi, 169, 297
Vies et doctrines des philosophes illustres, Diogène Laërce, 137, 278,
279
La Vie solitaire, Pétrarque, 173
Du vrai et du faux bien, Valla (voir Sur le plaisir, Valla), 160

PHILOSOPHIE
un apprentissage, 261
et arrière-monde, 41, 42
détestée, 11
fin en soi, 83
grecque, 142
laïcisation, 83, 299
païenne, 11
réapparition, 83
tragique, 264, 271
et voir ÉPICURISME
GNOSTICISME
HÉDONISME
LIBRE-ESPRIT
PLATONISME
PSYCHANALYSE
STOÏCISME

PLATONISME

et gnosticisme, 34, 38
propédeutique du christianisme, 12

POLITIQUE

citoyenneté païenne, 11
Constantin
coup d’État, 11, 40, 76
conversion, 31, 239
et Eusèbe de Césarée, 76
coups d’État, 11, 151, 22
démocratie athénienne, 21
Empire
conversion, 22, 31, 83, 239
et La Donation de Constantin, 150, 151
religion de l’Empire, 11, 68, 76, 93
exactions
autodafés, 11, 12, 13, 23, 76, 81, 136, 239, 240
disparition d’ouvrages
corpus cynique, 12
corpus cyrénaïque, 229
Démocrite, 12
Épicure, 12
persécutions, 11, 12, 13, 14, 31, 76, 82, 86, 110, 136, 144, 239
justice, 274, 275
Justinien
Code, 11
loi
naturelle, 164, 268, 269
des hommes, 90
de Dieu, 90
Théodose
Code, 11
totalitarisme, 21

PSYCHANALYSE

actes manqués, 258, 259


déni freudien, 258, 259
idéal du moi, 256, 257
inconscient, 253, 254
introspection, 254
lapsus, 258
pulsion de mort, 124, 129, 132, 137, 196, 256, 259, 266, 270
sublimation, 257, 259

RELIGION

Apôtres
Matthieu, 57
Pierre, 40, 47, 49, 187
et argent, 116, 121, 128, 176
arrière-mondes
enfer, 94, 104, 120, 128, 225
paradis
céleste, 94, 166, 167, 225, 239
terrestre, 124
christianisme
et amitié, 182
catholicisme modéré, 234, 235, 240
communautés, 21
conquêtes, 190
épicurien, 145, 146, 165, 166, 176, 180, 182, 184, 191, 192, 195, 319
première formulation, 159, 160
survie, 169
et la Réforme, 196
exactions, 82, 240, 256
et gnosticisme, 24, 25, 39, 40
hédoniste, 161, 182
Jardin des Oliviers, 196
et mal, 42, 43
et mort, 265
et nourriture, 182
purifié, 179
religion de l’Empire, 11,
et souffrance, 181, 265, 266
triomphant, 27, 135
unification, 76
clergé
dominateur, 92
inutile, 93
conversions, 57, 76, 309
déisme, 148, 238
Dieu
accès par le plaisir, 165
égal aux hommes, 94
et l’Église, 104
existant, 34
inexistant, 34
et le mal, 42
et le péché, 104
comme souverain bien, 180
volonté, 105, 158, 238
dieux
Vénus, 172, 173
divinité de l’homme, 85, 94
et épicurisme, 181
exégèse, 90, 127, 135
fidéisme, 154, 158, 236, 237
et hédonisme, 31
islam
conquêtes, 81, 82
émergence, 81
Jésus (Christ)
écrits, 26
épicurien, 196
époque, 42
hédoniste, 69
inventé, 11
Messie, 40
mort et ressuscité, 39
philosophe, 184
royaume terrestre, 69, 70
Julien l’Apostat, 239, 240, 241
magie, 47
miracles, 39, 47, 48, 237, 310
paganisme, 11, 13, 14, 21, 30, 31, 38, 61, 76, 136, 142, 187, 195, 196,
222, 230, 239, 284
panthéisme, 85, 93, 97, 104, 105, 110, 113, 114, 119, 120, 162
saint Paul, 11, 13, 24, 27, 28, 40, 129, 131, 138, 277
péché
aboli, 91, 92, 121
indulgences, 100
mortel, 104, 317
originel, 120, 265, 277
pénitence, 92, 95, 97, 180
Pères de l’Église
saint Augustin, 12, 40, 41, 120
bibliographie, 317
Clément d’Alexandrie, 67, 68
saint Cyprien, 13
diffusion de leurs écrits, 13
saint Épiphane, 25, 30, 67, 75, 76
Évagre le Pontique, 13
saint Grégoire de Naziance, 13
saint Grégoire de Nysse, 14
saint Hippolyte, 37, 69
saint Irénée, 26, 38, 48, 51, 63, 71
saint Jean Chrysostome, 13
saint Justin, 25
Origène, 13
platoniciens et stoïciens, 12
sauveurs de textes, 25
Tertullien, 13
et plaisir, 167
prière, 17, 121, 177, 190, 233
résurrection, 69, 95, 138, 139
sacrements, 92, 97, 98, 193, 291
salut
chrétien, 196, 265
pour les gnostiques, 30
Libre-Esprit, 94
par la pauvreté, 100
terrestre, 30, 95
Thomas d’Aquin, 41, 318
théisme, 237, 238

STOÏCISME

épicurien, 229
dans les Essais, 308
et panthéisme, 162
persistance, 21
et christianisme, 12, 195
Valla, 161, 162

TRANSMISSION

copie de manuscrits, 12, 13, 24, 137


découvertes
Nag Hammadi, 25, 317
directe, 143
écrite, 13
édition, 12, 13, 24, 83
imprimerie, 138, 142, 143, 144
livres papier
apparition, 13
commerce, 287, 288
pense-bête, 29
œuvres perdues, 12, 136, 229
papyrus
fragilité, 12, 24
nombre, 12
verbale, 12, 29, 256
VIE PHILOSOPHIQUE

argent, 111, 113, 181, 185, 203, 235, 255


comme un chef-d’œuvre, 190
construction de soi, 179, 194, 195, 200
conversation, 163, 190, 192, 193, 214, 218, 246, 282, 283
méditation, 163, 171, 189, 190, 193, 213, 257, 278, 289
pauvreté, 85, 89, 99, 100, 103, 110, 111, 113, 115, 116, 117, 140, 179,
181, 317
vie saine, 173

Vous aimerez peut-être aussi