Document Spécial
Document Spécial
Soixante-sixième session
Point 69 b) de l’ordre du jour provisoire*
Promotion et protection des droits de l’homme :
questions relatives aux droits de l’homme, y compris
les divers moyens de mieux assurer l’exercice effectif
des droits de l’homme et des libertés fondamentales
* A/66/150.
Résumé
Dans le présent rapport, soumis à l’Assemblée générale en application de sa
résolution 65/205, le Rapporteur spécial traite de sujets qui le préoccupent
particulièrement et de faits nouveaux relevant de son mandat.
Le Rapporteur spécial appelle l’attention de l’Assemblée sur le constat que
l’isolement cellulaire a cours dans la plupart des États. Il considère que lorsque les
conditions matérielles et le régime carcéral de l’isolement cellulaire occasionnent
une douleur ou des souffrances psychiques et physiques graves, dans les cas où
l’isolement est utilisé comme punition ou durant la détention provisoire, est appliqué
de manière prolongée ou indéfinie, est imposé à des mineurs ou à des handicapés
mentaux, il peut constituer une peine ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant,
voire un acte de torture. En outre, le recours à l’isolement cellulaire accroît le risque
de voir des actes de torture et autres peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants demeurant inconnus et impunis.
Le rapport met en avant un certain nombre de principes généraux censés
permettre aux États de revoir et de restreindre à un minimum le recours à l’isolement
cellulaire et, dans certains cas, d’en abolir la pratique, qui doit être utilisée
uniquement dans des circonstances très exceptionnelles, en dernier recours et pour
une durée aussi brève que possible. Le Rapporteur spécial met en outre l’accent sur
la nécessité de garanties procédurales minimales, internes et externes, afin de veiller
à ce que toute personne privée de sa liberté soit traitée avec humanité et respect pour
la dignité inhérente à la personne humaine.
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I. Introduction . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
II. Activités liées au mandat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 4
III. Isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
A. Aperçu des tâches menées dans l’exercice du mandat . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 7
B. Histoire et pratique actuelle de l’isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 8
C. Définition . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
D. Cadre juridique . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 9
E. Justification par les États du recours à l’emprisonnement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . 13
F. Conditions d’isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 14
G. Isolement cellulaire prolongé ou de durée indéfinie . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 17
H. Effets psychologiques et physiologiques de l’isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 18
I. Effets latents de l’isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
J. Personnes vulnérables . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 19
K. Cas où l’isolement cellulaire constitue un acte de torture ou toute autre forme de peine
ou traitement cruel, inhumain ou dégradant . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 21
IV. Conclusions et recommandations . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 23
Annexe
Les effets de l’isolement cellulaire . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . 27
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I. Introduction
1. Établi en application du paragraphe 39 de la résolution de l’Assemblée
générale 65/205, le présent rapport est le treizième soumis à l’Assemblée générale
par le Rapporteur spécial sur la torture et autres peines ou traitements cruels,
inhumains ou dégradants. C’est le premier rapport présenté par l’actuel titulaire du
mandat.
2. Le Rapporteur spécial appelle l’attention sur son rapport au Conseil des droits
de l’homme (A/HRC/16/52), dans lequel il décrit sa manière de voir, ses méthodes
de travail et ses priorités pendant la durée de son mandat.
Visites de pays
5. En ce qui concerne les missions d’établissement des faits, le Rapporteur
spécial a reporté, à la demande du Gouvernement, la visite qu’il avait prévu
d’effectuer en République kirghize en mai 2011, en raison de la situation politique
dans le pays à l’époque. Le Gouvernement de la République kirghize lui ayant
proposé par courrier en date du 28 juillet 2011 de se rendre dans ce pays au cours de
la seconde moitié du mois d’août 2011, le Rapporteur spécial se réjouit de cette
invitation. Toutefois, vu les délais, il envisage d’autres dates avec le Gouvernement
à la date de la soumission du présent rapport. Il a accepté l’invitation du
Gouvernement iraquien à se rendre dans le pays en octobre 2011. Il a également
reçu du Bahreïn une invitation à effectuer une visite dans ce pays et discute des
dates avec le Gouvernement. Outre les demandes de visites de pays en attente (voir
A/HRC/16/52, par. 6), le Rapporteur spécial a demandé à effectuer une visite au
Maroc en relation avec la question du Sahara occidental.
6. Le Rapporteur spécial a effectué une visite en Tunisie du 15 au 22 mai 2011. Il
a partagé ses premières constatations avec le Gouvernement provisoire qu’il a
remercié d’avoir pleinement coopéré avec lui dans une déclaration à la presse en
date du 22 mai. Il a relevé que le Gouvernement avait pris une série de mesures dans
le sens de la transparence et de réformes à long terme. Toutefois, il est d’avis qu’une
« attitude attentiste » dans la perspective de l’élection de l’Assemblée constituante
expliquerait que des mesures audacieuses et énergiques ne soient pas prises pour
réparer les atteintes passées et récentes. Le Rapporteur spécial a souligné qu’il
faudrait procéder à des enquêtes criminelles rapides, efficaces et indépendantes
contre les auteurs présumés d’actes de torture et de mauvais traitements et instituer
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14. Le 1er juin 2011, le Rapporteur spécial a été l’orateur principal à une
manifestation organisée à Washington par plusieurs associations religieuses sur le
thème « Transparence aujourd’hui, prévention de la torture demain ».
15. Du 15 au 17 juin, le Rapporteur spécial a présidé, avec le soutien du
Gouvernement néerlandais, une consultation régionale pour les Amériques, à
Santiago (Chili). Organisée en partenariat avec l’Association pour la prévention de
la torture, le Centro de Estudios Legales y Sociales (CELS), la Corporación
Humanas – Centro regional de Derechos Humanos y Justicia de Género et Conectas –
Direitos Humanos, cette consultation régionale sur la torture a été l’occasion pour
les gouvernements, institutions nationales et organisations de la société civile de
12 pays de débattre du suivi des recommandations découlant des visites de pays et
de renforcer les mécanismes locaux et régionaux de protection contre la torture et
les mauvais traitements.
16. Le 20 juin, le Rapporteur spécial s’est entretenu avec le Directeur général pour
la politique étrangère du Ministère chilien des affaires étrangères, à Santiago.
17. Du 27 juin au 1er juillet, le Rapporteur spécial a participé à la dix-huitième
rencontre annuelle des Rapporteurs spéciaux à Genève. Il s’est également entretenu
avec des représentants des Gouvernements des États-Unis d’Amérique, de la
Fédération de Russie, de l’Iraq, du Kirghizistan, des Pays-Bas et de la Tunisie.
18. Le 7 juillet 2011, il s’est entretenu, à Brasilia, avec le Ministre brésilien des
droits de l’homme.
19. Dans son premier rapport (A/HRC/16/52, par. 70), le Rapporteur spécial a
reconnu que « la question de savoir si [...] l’isolement cellulaire prolongé, [...]
constitue en lui-même une peine ou un traitement cruel, inhumain ou dégradant a
suscité des débats et discussions animés au sein du Conseil des droits de l’homme
[...] et a estimé que la communauté internationale dans son ensemble aurait
beaucoup à gagner d’en discuter de manière sereine et rationnelle ».
20. Le Rapporteur spécial a reçu des plaintes selon lesquelles l’isolement
cellulaire est utilisé dans certains pays dans le cadre de la détention administrative
pour des raisons de sécurité nationale ou comme moyen de lutte contre la
criminalité organisée, ainsi qu’à l’occasion de la détention d’immigrants
clandestins. Il a été conduit à mener cette étude par ceci qu’il a constaté que la
pratique de l’isolement cellulaire était un phénomène mondial objet d’abus
généralisé. En particulier, l’isolation sociale et la privation sensorielle qui sont
imposées par certains États constituent de fait, dans certaines circonstances, le
traitement cruel, inhumain et dégradant, voire la torture.
21. Les prédécesseurs du Rapporteur spécial ont fait observer que l’isolement
cellulaire prolongé peut en soi constituer le mauvais traitement ou la torture prohibé
[E/CN.4/1999/61, par. 394, et E/CN.4/2003/68, par. 26 m)].
22. La Déclaration d’Istanbul sur le recours à l’isolement cellulaire et les effets de
cette pratique a été annexée au rapport intérimaire de 2008 présenté par l’ancien
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23. L’histoire du recours à l’isolement cellulaire des détenus n’est plus à écrire.
Cette pratique remonte aux années 1820 aux États-Unis d’Amérique, où l’on pensait
que l’isolement des détenus contribuerait à leur réadaptation. Selon ce régime, le
détenu passait la totalité de sa journée seul, la plupart du temps confiné dans sa
cellule, même pour travailler, afin de méditer sur ses forfaits loin de toutes
influences extérieures négatives. À partir des années 1830, les pays d’Europe et
d’Amérique du Sud ont adopté cette pratique (A/63/175, par. 81). Il faut savoir qu’il
y a deux siècles, ce régime constituait une conception socialement et moralement
progressiste du châtiment, car il mettait l’accent sur la réadaptation et se voulait une
substitution à la peine capitale, aux amputations et aux autres peines qui étaient en
usage à l’époque.
24. Des États de par le monde continuent de recourir très fréquemment à
l’isolement cellulaire (voir A/63/175, par. 78). Dans certains pays, le recours à des
prisons de sécurité dite super maximum pour imposer l’isolement cellulaire en tant
que pratique normale, plutôt qu’exceptionnelle, vis-à-vis du détenu, fait problème.
Aux États-Unis, par exemple, on estime qu’entre 20 000 et 25 000 individus sont
actuellement ainsi détenus 1. Un autre exemple est le large recours à l’isolement
cellulaire à l’occasion de la détention provisoire qui, depuis de nombreuses années,
fait partie intégrante des pratiques carcérales scandinaves 2. Une forme ou une autre
d’isolement de la population carcérale générale est utilisée presque partout pour
sanctionner les manquements à la discipline carcérale. De nombreux États ont
maintenant recours à l’isolement cellulaire de façon plus courante et pour des
périodes plus longues. Ainsi, au Brésil, la loi no 10792 de 2003, modifiant la loi
relative à l’exécution des peines, envisage un régime disciplinaire « différencié » en
cellule individuelle, pour une durée pouvant aller jusqu’à 360 jours, sans préjudice
de prolongations d’une durée similaire en cas de nouvelles infractions, et pouvant
concerner jusqu’à un sixième de la peine. La province de Buenos Aires, en
Argentine, a institué en 2010 un programme de prévention de la violence dans ses
prisons, qui consiste en un isolement d’une durée minimale de neuf mois (les trois
premiers mois étant passés en isolement total), durée souvent prolongée, selon les
organes chargés de la surveillance des prisons.
__________________
1 Alexandra Naday, Joshua D. Freilich et Jeff Mellow, « The Elusive Data on Supermax
Confinement » The Prison Journal, vol. 88, issue 1, p. 69 (2008).
2 Peter Scharff Smith, « The effects of solitary confinement on prison inmates: a brief history and
review of the literature », Crime and Justice, vol. 34 (2006), p. 441.
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C. Définition
D. Cadre juridique
27. Les organes internationaux et régionaux qui s’occupent des droits de l’homme
ont suivi des approches différentes pour examiner les conditions de détention des
individus soumis à un isolement social et physique et déterminer si de telles
pratiques constituaient des actes de torture ou des traitements ou peines cruels,
inhumains ou dégradants. Par exemple, la Cour européenne des droits de l’homme
s’est régulièrement prononcée sur les régimes d’isolement cellulaire, tandis que le
Comité des droits de l’homme et la Cour interaméricaine des droits de l’homme se
sont davantage penchés sur le phénomène apparenté de la détention au secret. Le
présent rapport du Rapporteur spécial portera exclusivement sur le travail accompli
par les organes universels et régionaux s’occupant des droits de l’homme en ce qui
concerne l’isolement cellulaire.
__________________
3 Jeffrey L. Metzner, MD, et Jamie Fellner, « Solitary Confinement and Mental Illness in U.S.
Prisons: A Challenge for Medical Ethics », The Journal of the American Academy of Psychiatry
and the Law, vol. 38, p.104 à 108 (2010).
4 Sharon Shalev, Sourcebook on Solitary Confinement, Mannheim Centre for Criminology,
(Londres) (2008), p. 1.
5 Ken Strutin, « Solitary Confinement », LLRX.com, publié le 10 août 2010.
6 Craig Haney, « Mental Health Issues in Long-Term Solitary and “Supermax” Confinement,
Crime and Delinquency», vol. 49, n o 1 par. 124 à 156.
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1. Plan international
Assemblée générale
28. Dans sa résolution 45/111 adoptée en 1990, l’Assemblée générale a établi les
Principes fondamentaux relatifs au traitement des détenus. Selon le Principe 7, des
efforts tendant à l’abolition du régime cellulaire ou à la restriction du recours à cette
peine doivent être entrepris et encouragés.
29. La même année, l’Assemblée a adopté dans sa résolution 45/113 les Règles
des Nations Unies pour la protection des mineurs privés de liberté. Au
paragraphe 67, elle affirme que toutes les mesures disciplinaires qui constituent un
traitement cruel, inhumain ou dégradant, telles que la réclusion en isolement, et
toute punition qui peut être préjudiciable à la santé physique ou mentale d’un
mineur doivent être interdites.
__________________
7 Comité des droits de l’homme, observations générales adoptées au titre du Pacte international
relatif aux droits civils et politiques, observation générale n o 20 sur l’article 7 (Interdiction de la
torture et des peines et traitements cruels, inhumains ou dégradants) (A/47/40, annexe VI.A),
10 mars 1992.
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33. Dans son observation générale no 10 (2007), le Comité des droits de l’enfant a
souligné que les mesures disciplinaires violant l’article 37 de la Convention relative
aux droits de l’enfant, telles que la réclusion dans un cachot ou à l’isolement, et
toute punition qui peut être préjudiciable à la santé physique ou mentale ou au bien-
être de l’enfant concerné devaient être strictement interdites (CRC/C/GC/10,
par. 89). De plus, le Comité a vivement engagé les États parties à interdire et à
abolir la mise à l’isolement des enfants [CRC/C/15/Add.151, par. 41,
CRC/C/15/Add.220, par. 45 d) et CRC/C/15/Add.232, par. 36 a)].
2. Plan régional
Cour européenne des droits de l’homme
34. Quand elle examine des affaires d’emprisonnement cellulaire, la Cour
européenne des droits de l’homme évalue les raisons invoquées par l’État pour
justifier le recours à l’isolement social et physique. Elle a établi qu’il y avait
violation de l’article 3 de la Convention européenne de sauvegarde des droits de
l’homme et des libertés fondamentales lorsque l’État ne justifiait pas cette pratique
par des considérations de sécurité 8. En cas d’emprisonnement cellulaire prolongé,
elle a jugé que les éléments justifiant l’emprisonnement cellulaire devaient être
expliqués à la personne concernée et que la justification devait devenir plus
circonstanciée et mieux argumentée à mesure que la mise à l’isolement se
prolongeait 9.
35. Dans sa jurisprudence, la Cour européenne des droits de l’homme insiste sur le
fait que certaines garanties procédurales sont nécessaires dans le cadre d’un
emprisonnement cellulaire, notamment le suivi de l’état physique du détenu9,
particulièrement si ce dernier n’est pas en bonne santé 10, et la possibilité de
demander un examen judiciaire 11.
36. Le degré d’isolement imposé à un individu est un élément essentiel dans la
décision de la Cour sur le point de savoir si un cas d’isolement physique et social
constitue un acte de torture ou une peine ou traitement cruel, inhumain ou
dégradant. L’interdiction complète et prolongée de recevoir des visites de l’extérieur
de la prison est à l’origine d’un niveau de souffrance nettement supérieur à celui qui
est inhérent à le détention 12. Cependant, si le détenu peut recevoir des visites et
écrire des lettres 13, avoir accès à la télévision, à des livres et à des journaux et avoir
des contacts réguliers avec le personnel de la prison 14 ou recevoir régulièrement la
__________________
8 Iorgov c. Bulgarie, requête n o 40653/98, Cour européenne des droits de l’homme, par. 84
(2004); G. B. c. Bulgarie, requête n o 42346/98, Cour européenne des droits de l’homme, par. 85
(2004).
9 A. B. c. Russie, requête n o 1439/06, Cour européenne des droits de l’homme, par. 108 (2010).
10 Palushi c. Autriche, requête no 27900/04, Cour européenne des droits de l’homme, par. 72 et 73
(2009).
11 A. B. c. Russie, par. 111.
12 Onoufriou c. Chypre, requête no 24407/04, Cour européenne des droits de l’homme, par. 80
(2010).
13 Ocalan c. Turquie, requête no 46221/99, Cour européenne des droits de l’homme, par. 196
(2005).
14 Rohde c. Danemark, requête n o 69332/01, Cour européenne des droits de l’homme, par. 97
(2005).
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affirmé que toutes mesures disciplinaires prises à l’égard des détenus devaient
respecter les procédures régulières et ouvrir aux intéressés la possibilité d’un
examen judiciaire 21.
40. Les raisons invoquées par les États pour justifier le recours à
l’emprisonnement cellulaire relèvent de cinq catégories générales :
a) Sanctionner un individu (au titre d’une sentence judiciaire ou comme
mesure disciplinaire);
b) Protéger des individus vulnérables;
c) Faciliter l’encadrement de certains détenus;
d) Protéger ou promouvoir la sécurité nationale;
e) Faciliter les enquêtes de police et l’instruction.
41. L’isolement cellulaire au titre d’une sentence judiciaire concerne souvent des
individus ayant commis des crimes particulièrement graves ou des crimes contre la
sécurité de l’État 22. Par exemple, dans certains États d’Europe centrale, les
individus condamnés à la peine de mort et à la prison à perpétuité sont détenus en
régime cellulaire (A/64/215, par. 53). Dans d’autres États, tels que la Mongolie, les
peines de mort peuvent être converties en peines de prison à perpétuité en régime
cellulaire (E/CN.4/2006/6/Add.4, par. 47 – en anglais uniquement). Le recours à
l’isolement cellulaire en tant que mesure disciplinaire est également bien documenté
et constitue probablement la raison la plus fréquemment invoquée pour justifier le
recours à cette pratique à titre de sanction22. Au Nigéria, par exemple, les détenus
commettant des fautes disciplinaires sont mis à l’isolement pendant une période
allant jusqu’à trois jours (A/HRC/7/3/Add.4, appendice I, par. 113 – en anglais
uniquement). Dans la prison d’Abepura en Indonésie, la mise à l’isolement pendant
une période allant jusqu’à huit jours sert de mesure disciplinaire à l’égard des
individus qui enfreignent le règlement de la prison (A/HRC/7/3/Add.7, appendice I,
par. 37 – en anglais uniquement).
42. Il est également recouru à la pratique de l’emprisonnement cellulaire pour
isoler des individus vulnérables, tels que jeunes, lesbiennes, homosexuels,
transsexuels et personnes handicapées afin de les protéger. Ils peuvent être mis à
l’isolement à leur propre demande ou sur décision de l’administration
pénitentiaire 23.
43. Les autorités des États ont également recours à l’emprisonnement cellulaire
aux fins de l’encadrement de certains groupes de détenus. Il arrive que des individus
jugés dangereux, tels que des membres de gang, ou susceptibles de s’évader, soient
placés à l’isolement23. De même, des individus dont on estime qu’ils risquent d’être
blessés par les autres prisonniers, comme les délinquants sexuels, les informateurs et
__________________
21 Commission interaméricaine des droits de l’homme, Rapport sur la situation des droits de
l’homme au Mexique (OEA/Ser.L/V/II.100), par. 254 (2008).
22 Shalev, op. cit., p. 25.
23 Shalev, op. cit., p. 25 et 26.
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les anciens gardiens de prison et agents des forces de l’ordre, sont souvent autorisés
ou encouragés à choisir l’emprisonnement cellulaire pour se protéger 24. Dans le
cadre de la gestion d’une prison, des détenus peuvent également faire l’objet d’une
forme d’emprisonnement cellulaire avant, pendant ou après leur transfert depuis ou
vers une cellule ou un centre de détention 25. La durée de l’isolement cellulaire
employé comme outil de gestion pénitentiaire est très variable et il convient
d’observer qu’il s’agit d’une mesure prise pour des raisons d’ordre pratique et non
d’une sanction.
44. Les terroristes présumés et les individus considérés comme une menace pour
la sécurité nationale sont eux aussi fréquemment placés à l’isolement. Par exemple,
en Guinée équatoriale, une section de la prison de Playa Nera composée de cellules
individuelles est utilisée pour mettre à l’isolement des prisonniers dangereux
(A/HRC/13/39/Add.4, appendice I – en anglais uniquement). L’isolement cellulaire
est également employé comme élément de l’arsenal des méthodes d’interrogation
coercitives et fait souvent partie intégrante des affaires de disparition forcée ou de
mise au secret (A/63/175, annexe). Comme il a déjà été noté au paragraphe 4 au
sujet de la première catégorie de justifications, la sécurité nationale est l’une des
principales raisons invoquées pour mettre une personne à l’isolement à la suite
d’une condamnation. Ainsi, en Chine, il semblerait qu’un individu condamné pour
avoir « illégalement livré des secrets d’État ou des renseignements à des entités
étrangères » ait été maintenu en isolement cellulaire pendant deux des huit années
de sa peine (E/CN.4/2006/6/Add.6, appendice 2, par. 26 – en anglais uniquement).
45. Les États ont également recours à l’emprisonnement cellulaire afin d’isoler des
individus placés en garde à vue ou en détention provisoire. Dans certains États, tels
que le Danemark, la mise à l’isolement des individus est une procédure ordinaire
dans le cadre de la détention avant jugement [A/63/175, par. 78 i)]. Le recours à
l’isolement cellulaire lors de la garde à vue et de la détention provisoire répond à de
nombreux objectifs extrêmement variés et peut notamment servir à éviter la
démoralisation ou la collusion résultant de la proximité des prisonniers, ou encore à
faire pression sur ces derniers afin d’obtenir leur coopération ou de leur extorquer
un aveu 26.
46. L’administration des prisons et les conditions de détention des prisonniers sont
régies par les règlements pénitentiaires et les lois nationales, ainsi que par le droit
international des droits de l’homme. Les normes fondamentales, qui sont
contraignantes du fait qu’elles reposent sur des traités ou relèvent du droit
international coutumier, sont complétées et interprétées au moyen de l’Ensemble de
règles minima pour le traitement des détenus, que le Conseil économique et social a
adopté en 1957. Bien qu’il ne soit pas directement exécutoire, l’Ensemble de règles
__________________
24 Peter Scharff Smith, « Solitary Confinement: An introduction to the Istanbul Statement on the
Use and Effects of Solitary Confinement », Journal on Rehabilitation of Torture Victims and
Prevention of Torture, vol. 18 (2008), p. 56.
25 Shalev., op. cit. p. 26.
26 Peter Scharff Smith, « Solitary Confinement: An introduction to the Istanbul Statement on the
Use and Effects of Solitary Confinement », p. 41.
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1. Conditions matérielles
48. Les principales conditions matérielles à prendre en compte pour évaluer un
régime d’isolement cellulaire sont la taille de la cellule, la présence de fenêtres et de
lumière et l’accès à des équipements sanitaires pour l’hygiène personnelle. En
pratique, les cellules prévues à cet effet présentent certaines caractéristiques de
base : emplacement séparé ou à l’écart au sein de l’établissement; petites fenêtres ou
fenêtres partiellement obstruées; atmosphère confinée; aspect brut et couleurs
ternes; mobilier en carton renforcé ou autrement inaltérable fixé au sol; petites cages
ou cours nues pour l’exercice physique (E/CN.4/2006/6/Add.3, par. 47 – en anglais
uniquement). Dans certaines juridictions, les détenus mis à l’isolement ont des fers
aux pieds et se voient imposer d’autres entraves physiques (A/HRC/13/39/Add.4,
par. 76 f) – en anglais uniquement).
49. Il n’existe pas d’instrument universel qui énonce une taille minimale
acceptable pour les cellules, bien que des juridictions nationales et régionales aient
parfois légiféré à ce sujet. Selon l’arrêt rendu par la Cour européenne des droits de
l’homme dans l’affaire Ramírez Sanchez c. France, une cellule mesurant 6,84
mètres carrés est « assez grande » pour un seul occupant 27. La Cour n’a pas détaillé
en quoi de telles dispositions pouvaient être adéquates; le Rapporteur spécial se
permet d’exprimer son désaccord respectueux, du fait notamment que la cellule
individuelle doit aussi contenir au minimum des toilettes, un lavabo, un lit et un
bureau.
50. La présence de fenêtres et de lumière revêt également une importance cruciale
dans le traitement adéquat des détenus mis à l’isolement. Selon la règle 11 de
l’Ensemble de règles minima pour le traitement des détenus, la lumière doit être
suffisante pour permettre au détenu de lire ou de travailler, et les fenêtres doivent
permettre l’entrée d’air frais qu’il y ait ou non une ventilation artificielle. Toutefois,
il ressort de la pratique des États que cette norme n’est souvent pas respectée. Par
exemple, en Géorgie, on a observé que des plaques de métal étaient soudées aux
barreaux extérieurs des fenêtres des cellules de mise à l’isolement, limitant ainsi
l’éclairage et la ventilation (E/CN.4/2006/6/Add.3, par. 47 – en anglais
uniquement). En Israël, ces cellules ont fréquemment pour seule source de lumière
des ampoules fluorescentes et ne disposent d’aucune arrivée d’air frais 28.
51. Les règles 12 et 13 disposent que les établissements pénitentiaires doivent
fournir des installations sanitaires suffisantes pour que le détenu soit en mesure
d’assurer son hygiène personnelle. Par conséquent, les cellules utilisées pour la mise
__________________
27 Ramírez Sanchez c. France, requête n o 59450/00, Cour européenne des droits de l’homme,
par. 127 (2006).
28 Solitary Confinement of Prisoners and Detainees in Israeli Prisons (Isolement cellulaire des
prisonniers et des détenus dans les prisons israéliennes), projet mené conjointement par Adalah,
Al Mezan (Gaza) et Médecins pour les droits de l’homme (Israël, juin 2011).
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au secret doivent comporter des toilettes et un lavabo 29. Dans son rapport de 2006
sur la Grèce, le Comité européen pour la prévention de la torture et des peines ou
traitements inhumains ou dégradants a noté que les cellules de ce type à la prison de
Komotini ne respectaient pas les normes minimales en matière d’installations
sanitaires, étant donné que les détenus étaient contraints d’utiliser les toilettes
comme point d’eau pour se laver 30. D’autres facteurs environnementaux, tels que la
température, le niveau de bruit, le degré d’intimité et les matériaux souples utilisés
pour l’aménagement des cellules, peuvent entrer en compte dans les conditions
d’isolement cellulaire.
2. Régime carcéral
52. Parmi les principaux aspects à prendre en considération pour évaluer les
conditions d’isolement cellulaire d’un régime carcéral figurent la possibilité de faire
de l’exercice en plein air, le maintien d’un contact humain digne de ce nom au sein
de la prison et la préservation d’un lien avec le monde extérieur. Conformément à la
règle 21 de l’Ensemble de règles minima, chaque détenu qui n’est pas occupé à un
travail en plein air doit avoir, si le temps le permet, une heure au moins par jour
d’exercice physique approprié. Dans le même esprit, le Comité européen pour la
prévention de la torture et des traitements inhumains souligne que tous les
prisonniers sans exception devraient bénéficier quotidiennement d’une heure
d’exercice en plein air 31. Toutefois, il ressort de la pratique des États que ces
normes ne sont pas toujours respectées. En Jordanie, par exemple, un détenu n’est
autorisé à sortir de la cellule d’isolement qu’une heure par semaine
(A/HRC/4/33/Add.3, appendice, par. 21 – en anglais uniquement). Dans l’affaire
Poltrotsky c. Ukraine, la Cour européenne des droits de l’homme a estimé que le
défaut d’accès à l’exercice en plein air et à la lumière naturelle constituait une
violation de l’article 3 de la Convention européenne des droits de l’homme 32.
53. Le maintien d’un contact humain digne de ce nom au sein de la prison et la
préservation d’un lien avec le monde extérieur sont également essentiels à
l’équilibre psychologique des prisonniers mis à l’isolement, en particulier quand
cette mesure est prise pour une longue période. Entre les murs de l’établissement, le
contact en question peut avoir lieu avec des professionnels de santé, des gardiens ou
d’autres détenus. Le lien avec le monde extérieur peut quant à lui être entretenu par
les visites, le courrier, les conversations téléphoniques avec l’avocat, la famille et
les amis, la lecture et les émissions de télévision ou de radio. L’article 17 du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques accorde aux prisonniers le droit de
rester en contact avec leur famille et d’entretenir des correspondances. En outre,
l’Ensemble de règles minima prévoit diverses stimulations extérieures (règles 21 sur
l’exercice physique; 37 à 39 sur le contact avec le monde extérieur; 40 sur la
bibliothèque; 41 et 42 sur la religion; 71 à 76 sur le travail; 77 et 78 sur l’instruction
et les loisirs; 79 à 81 sur les relations sociales et l’aide postpénitentiaire).
__________________
29 Shalev, op. cit., par. 42.
30 Conseil de l’Europe, Comité européen pour la prévention de la torture et des traitements
inhumains, Rapport au Gouvernement grec sur la visite effectuée sur son territoire par le Comité
européen pour la prévention de la torture et des peines ou traitements inhumains ou dégradants,
20 décembre 2006 (CPT/Inf (2006) 41).
31 Conseil de l’Europe, « Normes du CPT », (CPT/Inf/E (2002) 1 – Rev. 2010), sect. II, par. 48.
32 Poltrotsky c. Ukraine, 146 (ECHR, 2003-V).
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3. Isolement social
54. L’isolement cellulaire réduit les interactions sociales dignes de ce nom au plus
strict minimum. Le niveau de stimulation sociale qui en résulte est insuffisant pour
que l’individu puisse conserver un degré de santé mentale raisonnable 33.
55. Il ressort des recherches menées sur le sujet que, privés d’un niveau acceptable
de stimulation sociale, les individus deviennent rapidement incapables de maintenir
un état de vigilance et d’attention adapté à leur environnement. Quelques jours
d’isolement cellulaire suffisent en effet à faire passer leur activité cérébrale dans un
mode anormal qui se caractérise par la stupeur et le délire 34. Les nouvelles
technologies permettent à présent de superviser indirectement les individus et de les
maintenir sous surveillance étroite sans presque aucune interaction humaine. La
Cour européenne des droits de l’homme a estimé que « l’isolement sensoriel
complet, combiné à un isolement social total, peut détruire la personnalité, et
constitue une forme de traitement inhumain qui ne saurait se justifier par les
exigences de la sécurité ou toute autre raison » 35.
56. Selon la Cour européenne des droits de l’homme, les États devraient également
prendre des mesures en vue d’atténuer les effets néfastes de l’isolement cellulaire 36.
Lorsque de tels effets sont connus sur un individu donné, le régime ne doit pas être
maintenu 37. Les conditions d’isolement sont pertinentes à cet égard, car quand elles
sont irréprochables, la Cour estime improbable que le seuil minimum de sévérité
nécessaire pour constituer une violation de l’article 3 puisse être atteint 38. Un
examen de routine par des médecins peut contribuer à déterminer qu’il n’y a pas eu
de violation de l’article 3 39.
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58. Quand un État ne respecte pas l’Ensemble de règles minima pour le traitement
des détenus dans le cadre d’un isolement cellulaire de courte durée, on peut encore
débattre du fait que cela relève ou non de peines ou traitements cruels, inhumains ou
dégradants, voire de la torture. Mais plus longue sera la durée de l’isolement
cellulaire, ou plus grande l’incertitude quant à cette durée, plus le risque sera élevé
que la sanction ait sur le détenu des conséquences graves et irréparables relevant de
peines ou traitements cruels, inhumains ou dégradants, voire de la torture.
59. Le sentiment d’incertitude que fait naître chez les détenus mis au secret le fait
de ne pas être informés de la durée de leur isolement exacerbe leur douleur et leur
souffrance. Dans certains cas, ils peuvent y être maintenus indéfiniment pendant
leur détention provisoire, ce qui a pour effet d’accentuer le risque d’autres formes
de peines ou de traitements cruels, inhumains ou dégradants, voire de torture
(CAT/C/DNK/CO/5, par. 14).
60. La plupart des études ne précisent pas à partir de quel moment on considère
qu’une mise à l’isolement devient prolongée. Lorsque la durée n’est pas définie, les
détenus peuvent rester en isolement cellulaire de quelques semaines à plusieurs
années. Au Kazakhstan, par exemple, l’isolement cellulaire peut durer plus de deux
mois (A/HRC/13/39/Add.3, par. 117 – en anglais uniquement). Des prisonniers ont
été maintenus à l’isolement pendant des années, sans inculpation ni procès, et dans
des centres de détention secrets où l’isolement fait partie intégrante des pratiques
d’interrogatoire 41. Dans un rapport conjoint sur la situation des détenus à
Guantánamo Bay, des experts ont indiqué qu’alors que la durée maximale autorisée
de l’isolement était de 30 jours, les détenus y étaient remis après de très courtes
pauses, de sorte qu’ils se retrouvaient en isolement quasi total pendant 18 mois pour
certains (E/CN.4/2006/120, par. 53).
61. La durée maximale totale autorisée pour la mise à l’isolement n’est fixée par
aucune norme internationale. Dans l’affaire A. B. c. Russie, la Cour européenne des
droits de l’homme a estimé que la détention d’un individu en isolement cellulaire
pendant trois ans constituait une violation de l’article 3 de la Convention
européenne des droits de l’homme 42. Pourtant, aux États-Unis d’Amérique, deux
détenus d’une prison de Louisiane auraient été maintenus au secret pendant 40 ans,
après des tentatives infructueuses de recours judiciaire au sujet des conditions de
leur détention 43. Comme indiqué au paragraphe 26 du présent rapport, le Rapporteur
spécial juge qu’un isolement cellulaire supérieur à 15 jours doit être considéré
comme prolongé.
62. Des effets néfastes sur la santé peuvent intervenir après seulement quelques
jours en isolement cellulaire, et chaque jour de plus passé dans ces conditions ajoute
aux risques sanitaires encourus. Des experts qui ont étudié les conséquences de
l’isolement cellulaire ont recensé trois éléments inhérents à ce type de détention
__________________
41 Shalev, op. cit., p. 2.
42 A. B. c. Russie, requête n o 1439/06, Cour européenne des droits de l’homme, par. 135 (2010).
43 « USA: The Cruel and Inhumane Treatment of Albert Woodfox and Herman Wallace », Amnesty
International (2001).
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64. Peu de recherches ont été effectuées sur les effets latents de l’isolement
cellulaire. Si ses effets aigus disparaissent généralement une fois le détenu sorti,
certains des effets néfastes sur la santé sont durables. La stimulation minimale qui
caractérise l’isolement cellulaire peut aboutir à un déclin de l’activité cérébrale des
individus au bout de sept jours. Une étude a établi que jusqu’à sept jours ce déclin
est réversible, mais qu’au-delà tel peut ne pas être le cas 47.
65. Des études ont fait état de troubles du sommeil, de dépression, d’anxiété, de
phobies, de dépendance émotionnelle, de désorientation et de troubles de la
mémoire et de la concentration longtemps après que l’isolement a pris fin. En outre,
les individus qui ont été placés en isolement cellulaire peuvent connaître des
modifications durables de la personnalité qui ont souvent pour conséquence de les
rendre par la suite socialement appauvris, réservés et lestés d’une colère et d’une
peur presque imperceptibles lorsqu’ils sont contraints d’évoluer en société 48.
L’intolérance aux situations sociales après une période d’isolement cellulaire est un
handicap qui empêche beaucoup de détenus de se réadapter à la vie au sein de la
prison et compromet sérieusement leur capacité, une fois libérés, de se réinsérer
dans la société 49.
J. Personnes vulnérables
1. Jeunes délinquants
66. Les organes conventionnels des Nations Unies recommandent
systématiquement de ne pas placer les jeunes délinquants, les enfants ou les mineurs
en isolement cellulaire [CAT/C/MAC/CO/4, par. 8; CAT/OP/PRY/1, par. 185;
CRC/C/15/Add.151, par. 41; et CRC/C/15/Add.232, par. 36 a)]. Le jeune délinquant
__________________
44 Stuart Grassian, « Psychiatric Effects of Solidarity Confinement » (1993), p. 1.
45 Ibid., p. 8.
46 Ibid., p. 2.
47 Ibid., p. 20.
48 Shalev, op. cit., p. 13 et 22.
49 Stuart Grassian, « Psychiatric Effects of Solidarity Confinement », p. 332 et 333.
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est souvent placé en isolement cellulaire, soit comme mesure disciplinaire, soit pour
le séparer de la population des détenus adultes, le droit international des droits de
l’homme interdisant de mêler les populations carcérales juvénile et adulte 50.
Malheureusement, l’isolement cellulaire comme forme de punition des détenus
mineurs a cours dans des États comme la Jamaïque (A/HRC/16/52/Add.3, par. 211),
le Paraguay (A/HRC/7/3/Add.3, appendice I, par. 46) et la Papouasie-Nouvelle-
Guinée (A/HRC/16/52/Add.5, appendice). En ce qui concerne les mesures
disciplinaires, il ressort d’un rapport que l’isolement cellulaire ne réduit pas la
violence chez le jeune délinquant détenu dans une prison pour mineurs 51.
2. Personnes handicapées
67. Les personnes handicapées sont placées en isolement cellulaire dans certaines
juridictions comme alternative aux soins médicaux ou psychiatriques indiqués ou en
raison de l’absence d’autres solutions d’internement. Ces personnes ne représentent
pas nécessairement une menace pour autrui ou pour eux-mêmes, mais elles sont
vulnérables aux sévices et souvent considérées comme étant une gêne pour les
autres détenus et le personnel pénitentiaire 52.
68. Les recherches ont démontré que, s’agissant des handicaps mentaux,
l’isolement cellulaire entraîne souvent une sévère aggravation du trouble mental
préexistant 53. L’état du prisonnier atteint de maladie mentale empire de façon
dramatique en cas d’isolement 54. Les effets néfastes de l’isolement cellulaire se font
particulièrement sentir chez le sujet atteint de maladie mentale grave qui se
caractérise généralement par des symptômes psychotiques et/ou des troubles
fonctionnels importants 55. Certains se livrent à des actes extrêmes d’automutilation,
voire se suicident54.
__________________
50 Art. 37c), Convention relative aux droits de l’enfant; art. 8d), Ensemble de règles minima des
Nations Unies pour le traitement des détenus.
51 Robert Wildeboer, « The Impact of Solitary Confinement in a Youth Prison », Inside and Out
(Chicago, 2010).
52 Shalev, op. cit., p. 26.
53 Stuart Grassian, « Psychiatric Effects of Solitary Confinement »; Shalev, op. cit., p. 10.
54 American Civil Liberties Union, « Abuse of the Human Rights of Prisoners in the United States:
Solitary Confinement » (2011).
55 Jeffrey L. Metzner, M.D. et Jamie Fellner, « Solitary Confinement and Mental Illness in U.S.
Prisons: A Challenge for Medical Ethics », The Journal of the American Academy of Psychiatry
and the Law, vol. 38, n o 1, p. 104 à 108 (2010).
56 Heartland Alliance National Immigrant Justice Center, letter to the Special Rapporteur on torture
dated 16 June 2011.
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78. Le droit des handicapés mentaux d’être traités avec humanité et avec le respect
de la dignité inhérente à la personne humaine garantie par l’article 10 du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques doit s’interpréter à la lumière des
Principes pour la protection des personnes atteintes de maladie mentale et pour
l’amélioration des soins de santé mentale, qui ont été adoptés par l’Assemblée
générale dans sa résolution 46/119 du 17 décembre 1991. Étant donné l’altération de
leurs facultés mentales et le fait que l’isolement cellulaire a souvent pour effet
d’exacerber gravement le trouble mental préexistant, le Rapporteur spécial estime
que son imposition, quelle qu’en soit la durée, à des handicapés mentaux constitue
un traitement cruel, inhumain ou dégradant qui viole l’article 7 du Pacte
international relatif aux droits civils et politiques et l’article 16 de la Convention
contre la torture.
Recommandations
82. Le Rapporteur spécial engage les États à respecter et à protéger les droits
des personnes privées de liberté tout en maintenant la sécurité et l’ordre dans
les lieux de détention. Il recommande aux États de réexaminer régulièrement le
système d’isolement cellulaire. Dans ce contexte, le Rapporteur spécial
réaffirme que les États devraient se reporter à la Déclaration d’Istanbul sur le
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Principes directeurs
90. Tout au long de la détention, les conditions matérielles et le régime de
l’isolement cellulaire, et en particulier sa durée, devraient être proportionnés à
la gravité de l’infraction pénale ou disciplinaire.
91. Les conditions matérielles et le régime de l’isolement cellulaire ne doivent
être imposés qu’en dernier recours, lorsque les mesures moins restrictives ne
donnent pas les résultats escomptés.
92. L’isolement cellulaire ne doit jamais être imposé ou maintenu à moins
qu’il ne soit établi qu’il n’occasionnera pas une douleur ou des souffrances
psychiques ou physiques graves ou ne donnera pas lieu aux actes définis à
l’article premier ou à l’article 16 de la Convention contre la torture.
93. Toute décision de placement en isolement cellulaire doit être établie par
écrit et accompagnée d’informations justificatives qui seront tenues à la
disposition du détenu et de son avocat. Ces informations justificatives seront les
suivantes : l’identité et la qualité de l’autorité compétente; la source de son
pouvoir juridique; l’exposé des motifs de l’isolement; la durée de l’isolement;
les explications sur la durée de l’isolement par rapport à l’état de santé mentale
et physique de la personne et par rapport à la gravité de l’infraction; les
rapports sur l’examen des motifs et l’évaluation médicale de l’état de santé
mentale et physique du détenu.
Garanties internes
94. À partir du moment où l’isolement cellulaire est imposé et à chaque étape
de son examen et de la prise de décisions quant à sa prolongation ou fin, les
motifs et la durée de l’isolement doivent être enregistrés et communiqués à la
personne détenue. Celle-ci doit aussi être informée de ce qu’elle doit faire pour
que cesse son isolement cellulaire. Conformément à l’article 35 de l’Ensemble
de règles minima pour le traitement des détenus, la personne détenue doit
recevoir ces informations en termes clairs qu’elle est à même de comprendre, et
tout représentant légal de la personne détenue doit également les recevoir.
95. Il doit exister un mécanisme d’examen à intervalles réguliers des motifs de
la mise à l’isolement, aboutissant à des décisions écrites. Cet examen doit être
mené en toute bonne foi par un organe indépendant. Tout changement
intervenant dans les facteurs ayant motivé la mise à l’isolement de la personne
détenue doit immédiatement déclencher un examen de la situation. Toutes les
procédures d’examen doivent être formalisées.
96. Les personnes maintenues en isolement cellulaire doivent véritablement
pouvoir faire appel de leur mise à l’isolement et des motifs invoqués à cette
occasion, dans le cadre d’une procédure d’examen administratif. Au début de la
mise à l’isolement, les personnes détenues doivent être informées de l’infraction
pénale ou disciplinaire présumée qui a donné lieu à la prise de cette mesure et
doivent immédiatement avoir la possibilité d’y faire appel. Une fois mises à
l’isolement, elles doivent pouvoir porter plainte auprès de la direction de
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Garanties externes
98. Les personnes détenues mises à l’isolement doivent véritablement pouvoir
faire appel de cette décision et des motifs invoqués, en introduisant une requête
auprès des tribunaux. Elles doivent donc pouvoir faire appel de toute décision
finale des autorités pénitentiaires et des instances administratives en
s’adressant à un organe judiciaire indépendant, compétent pour examiner à la
fois la légalité du type d’emprisonnement imposé et les motifs ayant présidé à
son imposition. Par la suite, les personnes détenues doivent pouvoir faire appel
de ces jugements auprès de la plus haute juridiction de l’État, puis demander
un examen par des organes régionaux ou universels compétents dans le
domaine des droits de l’homme.
99. Les personnes détenues doivent bénéficier d’un accès libre à un avocat
compétent tout au long de la période durant laquelle elles sont placées en
isolement cellulaire. Lorsque cela est nécessaire pour faciliter une bonne
communication entre un détenu et son avocat, les services d’un interprète
doivent être mis à disposition.
100. Il doit exister un mécanisme formalisé de suivi et d’examen de l’état
physique et mental du détenu par du personnel médical qualifié, à la fois au
début de la période d’isolement cellulaire et quotidiennement tout au long de
celle-ci, comme l’exige le paragraphe 3 de l’article 32 de l’Ensemble de règles
minima pour le traitement des détenus. Le personnel médical chargé du suivi
des personnes détenues doit disposer d’une formation spécialisée en évaluation
psychologique ou bénéficier de l’appui de psychologues. En outre, ce personnel
médical doit être indépendant et rendre des comptes à une autorité extérieure à
l’administration pénitentiaire. Il est préférable qu’il soit affilié à la structure
nationale de soins médicaux qui traite l’ensemble de la population. Toute
détérioration de l’état mental ou physique du détenu doit susciter la
présomption que les conditions de détention sont trop sévères et donner
immédiatement lieu à un examen.
101. Le personnel médical doit également examiner les conditions physiques
d’emprisonnement du détenu, conformément à l’article 26 de l’Ensemble de
règles minima pour le traitement des détenus. Parmi les points à vérifier
figurent le degré d’hygiène et de propreté de l’établissement et du détenu, les
conditions de chauffage, d’éclairage et de ventilation de la cellule, l’adéquation
des vêtements et de la literie, la quantité et la qualité des aliments et de l’eau, et
le respect des règles concernant l’exercice physique.
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Annex
Effects of solitary confinement
Many symptoms may present themselves in individuals held in solitary
confinement, both concurrent with their solitary confinement and after the period of
solitary confinement has terminated. The following list prepared by Dr. Sharon
Shaleva demonstrates a range of possible symptoms.
Anxiety, ranging from feelings of tension to full-blown panic attacks
• Persistent low level of stress
• Irritability or anxiousness
• Fear of impending death
• Panic attacks
Depression, varying from low mood to clinical depression
• Emotional flatness/blunting — loss of ability to have any “feelings”
• Mood swings
• Hopelessness
• Social withdrawal; loss of initiation of activity or ideas; apathy; lethargy
• Major depression
Anger, ranging from irritability to full-blown rage
• Irritability and hostility
• Poor impulse control
• Outbursts of physical and verbal violence against others, self and objects
• Unprovoked anger, sometimes manifested as rage
Cognitive disturbances, ranging from lack of concentration to confused state
• Short attention span
• Poor concentration
• Poor memory
• Confused thought processes; disorientation
Perceptual distortions, ranging from hypersensitivity to hallucinations
• Hypersensitivity to noises and smells
• Distortions of sensation (e.g., walls closing in)
• Disorientation in time and space
a
Sharon Shalev, A Sourcebook on Solitary Confinement (London, Mannheim Centre for
Criminology, 2008), pp. 15-17; also Peter Scharff Smith, “The effects of solitary confinement on
prison inmates: a brief history and review of the literature”, Crime and Justice, vol. 34 (2006),
p. 441.
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• Depersonalization/derealization
• Hallucinations affecting all five senses (e.g., hallucinations of objects or
people appearing in the cell, or hearing voices when no one is actually
speaking)
Paranoia and psychosis, ranging from obsessional thoughts to full-blown psychosis
• Recurrent and persistent thoughts (ruminations), often of a violent and
vengeful character (e.g., directed against prison staff)
• Paranoid ideas — often persecutory
• Psychotic episodes or states: psychotic depression, schizophrenia
Self-harm, self-directed aggression
• Self-mutilation and cutting
• Suicide attempts
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