IA et Mutabilité du Service Public
IA et Mutabilité du Service Public
MINI-MEMOIRE DE RECHERCHE
Année 2023-2024
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TABLE DE PRINCIPALES ABREVIATIONS
IA Intelligence Artificielle
RGPD Règlement Général de la Protection des Données
AAI Autorité Administrative Indépendante
UE Union Européenne
CE Conseil d’État
SP Service Public
VSA Vidéosurveillance Algorithmique
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REMERCIEMENTS
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TABLES DES MATIÈRES
Introduction…………………………………………………………………………………6
Conclusion……………………………………………………………19-20
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Introduction :
Le sujet de l’Intelligence Artificielle (IA) n’a pas fini d’alimenter le monde numérique
tant il est vaste, passionnant, porteur d’espoirs, mais aussi de craintes et finalement encore
relativement peu approfondi au regard des multiples possibilités et domaines d’applications
qu’il porte en lui. Il génère également de nombreux fantasmes et mérite qu’on prenne le temps
de bien le définir. L’intelligence artificielle est devenue une composante essentielle de nos
sociétés modernes, transformant de nombreux secteurs, y compris celui du service public.
L’intelligence artificielle, terme apparu en 1956 qui, dans son sens actuel, désigne un
programme informatique algorithme fondé sur l’apprentissage automatique, ou apprentissage
machine learning. Cette technique permet à la machine d’apprendre par elle-même à effectuer
certaines taches à partir d’un ensemble de données d’entrainement. Elle repose sur une
approche statistique, par opposition à l’informatique classique, qui consiste à suivre une suite
de règles logiques préétablies. L’intelligence artificielle est donc un processus d’imitation de
l’intelligence humaine qui repose sur la création et l’application d’algorithmes exécutés dans
un environnement informatique dynamique. Son but est de permettre à des ordinateurs de
penser et d’agir comme des êtres humains.
Pour y parvenir, trois composants sont nécessaires à sa création à savoir les systèmes
informatiques, les données avec des systèmes de gestion et les algorithmes d’IA avancés. Il
n’en existe pas réellement de définition partagée de l’IA. Il n’existe aucune définition
universelle acceptée par tous de l’intelligence artificielle. Les tentatives pour définir l’IA de
manière globale se réfèrent généralement à l’intelligence humaine.
Quant au service public, il est scindé en deux, puisqu’il existe des services publics
administratifs qui sont majoritairement soumis au droit administratif et des services publics
industriels et commerciaux qui eux sont majoritairement soumis au droit privé. Il existe un
cœur de règles communes à tous les services publics nommé les lois de Rolland du nom du
professeur qui les a inventées dans les années 1930. Ces lois sont au nombre de trois à savoir
la continuité, l’adaptabilité et l’égalité avec son corollaire le principe de laïcité. Le principe
qui nous intéresse dans le cadre de cette étude est le principe de mutabilité appelé aussi
principe d’adaptabilité. Il signifie selon les mots du professeur René Chapus que le régime des
services publics doit pouvoir être adapté, chaque fois qu’il le faut, à l’évolution des besoins
collectifs et aux exigences de l’intérêt général. Il signifie aussi que le SP ne doit pas baigner
dans une immutabilité éternelle. Il est amené à changer et à s’adapter de façon continue aux
besoins changeant de la société.
En effet, l’intérêt général et les modalités de le satisfaire étant variables, le service
public doit pouvoir être adapté aux besoins du public et aux changements du SP. Ce principe
justifie, alors, qu’il ne doit pas y avoir d’obstacles juridiques aux modifications permettant
d’améliorer la qualité du service public. Ce principe a fait l’objet de multiples applications
dans tous les domaines de la vie administrative, qu’il s’agisse des différents gestionnaires, des
agents, ou des usagers du service public.
A la différence des autres lois du service public, le principe de mutabilité n’a jamais
été consacré par le juge comme un principe général du droit ou un principe à valeur
constitutionnelle, mais il a fait l’objet de multiples applications dans tous les domaines de la
vie administrative. C’est, ainsi, qu’il a fondé le pouvoir de modification unilatérale des
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contrats dont dispose l’Administration confère Conseil d’État, 10/01/1902, Cie. Nouvelle du
gaz de Déville-Lès-Rouen, ou encore le pouvoir de résiliation unilatérale.
La notion de service public, notion fondamentale dans les sociétés démocratiques,
repose sur des principes d’égalité, d’accessibilité et de continuité. Cependant, l’avènement de
l'IA soulève des questions quant à la manière dont ces principes sont interprétés et mis en
œuvre. Dans ce contexte, la notion de mutabilité du service public émerge comme un concept
clé, remettant en question les modalités traditionnelles de prestation de services et ouvrant la
voie à de nouvelles formes d’organisation et de gouvernance. Cette étude vise donc à explorer
la relation entre l’intelligence artificielle et le principe de mutabilité du service public, en
examinant comment l’IA redéfinit les contours et les exigences du service public dans une
société en constante évolution.
Ainsi, il convient de se demander si l’intégration de l’intelligence artificielle dans le
service public peut-elle contribuer à la mise en œuvre efficace du principe de mutabilité
garantissant ainsi une meilleure qualité de service aux individus ?
En effet, l’intégration de l’intelligence artificielle dans le service public représente une
opportunité majeure pour concrétiser le principe de mutabilité. En permettant aux
administrations publiques d’être plus flexibles, réactives et innovantes, l’IA peut transformer
la manière dont les services publics sont fournis et gérés. L’idée générale est que l’IA, par ses
capacités d’analyse avancée, d’automatisation et de personnalisation, offre des outils puissants
pour adapter les services publics aux besoins évolutifs des citoyens. Ainsi, l’IA devient un
catalyseur essentiel pour la modernisation du service public, en rendant les processus plus
efficaces, en améliorant la qualité des services et en permettant une gestion plus dynamique et
proactive des ressources publiques. En somme, l’IA et le principe de mutabilité se complètent
pour répondre aux défis contemporains et futurs de l’administration publique, assurant ainsi
une meilleure satisfaction des usagers et une optimisation continue des services offerts.
Cependant, malgré les nombreux avantages potentiels de l’IA pour le service public, son
intégration soulève également des limites significatives qui peuvent entraver la mise en œuvre
efficace du principe de mutabilité.
Cette étude se concentrera alors principalement d’examiner les domaines spécifiques
où l’IA est actuellement mise en œuvre ou envisagée pour améliorer l’efficience,
l’accessibilité et la qualité des services publics. En outre, nous aborderons les limites
associées à l’utilisation de l’IA dans le service public, ainsi que les implications en termes de
responsabilité, de transparence et de participation citoyenne. Enfin, nous proposerons des
perspectives sur la manière dont les autorités publiques peuvent encadrer et concilier les
avantages potentiels de l’IA pour une bonne application du principe de mutabilité du service
public.
L’intérêt de cette étude réside dans la nécessité de comprendre comment l’intégration
croissante de l'intelligence artificielle dans le service public influence ou contribue t’elle à la
manière dont les autorités publiques fournissent des services efficaces à leurs citoyens. En
explorant cette dynamique, nous pouvons anticiper les opportunités et les défis associés à l’IA
dans le secteur public, tout en cherchant à garantir que le principe de mutabilité, principe
fondamental du service public soit préservé. Il permet aussi de comprendre et préparer
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l’avenir des services publics en invitant à une réflexion approfondie sur la manière de tirer
parti des avancées technologiques tout en respectant le principe de mutabilité.
En outre, en examinant les implications éthiques, juridiques et sociales de l’utilisation
de l’IA dans le service public, nous pouvons contribuer à orienter les autorités publiques et les
pratiques vers des approches plus équitables et responsables. Enfin, en proposant des
perspectives sur la manière dont les décideurs peuvent naviguer dans ce paysage complexe,
cette étude peut fournir des recommandations pratiques pour une utilisation éthique et efficace
de l’IA dans le service public.
Dans cette étude, nous aborderons le sujet de l’intelligence artificielle et du principe de
mutabilité du service public à travers trois axes principaux : Nous examinerons les domaines
spécifiques où l’IA présente des avantages pour une amélioration de l’efficacité du principe de
mutabilité du service public(I) ensuite, nous analyserons les risques d’une mauvaise
application du principe de mutabilité par le recours abusif de l’intelligence artificielle dans le
service public (II)
Enfin nous proposerons des perspectives sur la manière dont les autorités publiques
peuvent encadrer les avantages potentiels de l’IA dans la prestation des services publics, en
offrant des recommandations pratiques pour une utilisation éthique et efficace du principe de
mutabilité.
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Chapitre1 : l’intégration de l’intelligence artificielle dans le service
public : contribution d’une mise en œuvre efficace du principe de
mutabilité
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I- L'utilisation de l'intelligence artificielle dans le service public : outil
d'efficacité du principe de mutabilité
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répondre aux questions des usagers sans intervention humaine. En automatisant les réponses à
apporter, ces logiciels permettent aux agents chargés d’accueillir et de répondre aux usagers
de se concentrer sur des situations plus rares et plus complexes. Les chatbots, déjà largement
utilisés dans le service public, sont désormais déployés en interne dans certains secteurs,
comme dans le service ressources humaines d’Orléans Métropole, qui a mis à disposition de
ses 3 500 agents un chatbot chargé de répondre à leurs questions.
Le Conseil d’État estime par ailleurs que l’intelligence artificielle devrait rapprocher
les agents du service public de ses usagers. En effet, de nombreuses tâches aujourd’hui
destinées aux agents, comme l’envoi d’accusés de réception ou la demande de documents
supplémentaires, pourraient, à terme, être entièrement automatisées. Les agents administratifs
pourraient ainsi gagner du temps de traitement et se consacrer à des tâches plus utiles. Cela
signifie tout simplement que l’intelligence artificielle permet aux agents de faire moins de
travail administratif, et plus de conseil personnalisé. Cela pourrait aussi, améliorer le dialogue
entre les usagers et les agents du service public.
L’intelligence artificielle est utile pour de nombreuses tâches, telles que la gestion des
données en facilitant le travail de contrôle des agents des différents ministères. Au sein du
ministère de l’Agriculture, par exemple, la direction de l’Alimentation a lancé le programme,
qui utilise l’intelligence artificielle pour identifier les établissements de restauration où il faut
concentrer les contrôles. En scannant les avis et notes des consommateurs sur des plateformes
comme Tripadvisor ou Google. L’intelligence artificielle présente des avantages comme la
facilitation et l’accélération du travail de repérage des agents chargés du contrôle. Les mêmes
mécanismes de veille et d’orientation des contrôles ont été adoptés dans d’autres ministères
par exemple, au ministère de l’Environnement au sein de l’Office français de la biodiversité.
Aussi l’administration du fisc a récemment annoncé tester un logiciel créé en partenariat avec
Google, permettant de détecter les installations non-déclarées comme les piscines, terrains de
tennis, vérandas, abris de jardin etc afin de ne pas s’acquitter d’impôts locaux
supplémentaires. L’intelligence artificielle croise ici les déclarations des contribuables avec
les images satellites et oriente ainsi le travail des agents du Trésor public.
Autre révolution engagée par l’intelligence artificielle dans la fonction publique est
l’accélération et l’automatisation des processus. Des exemples très concrets illustrent
comment les agents de la fonction publique gagnent du temps dans leurs tâches quotidiennes.
Au ministère de la Justice, la publication en open data des décisions de justice fait désormais
partie des obligations de la Loi pour un pays centré sur le numérique.
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Mais avec 3,9 millions de décisions de justice prises chaque année, et seulement 15
000 diffusées en open data sur le site Légifrance, le compte n’y est pas encore. L’intelligence
artificielle est dans ce cas utilisée pour pseudonymiser efficacement ces décisions de justice,
en effaçant automatiquement les données personnelles des justiciables telles que leurs noms,
adresses et dates de naissances. « Ce travail très chronophage peut être accéléré par des
algorithmes2 », comme le démontre Pierre-Antoine Chevalier. Dans les collectivités
territoriales également, cette fonction de l’intelligence artificielle fait son apparition.
Pour la fonction publique dans son ensemble, l’intelligence artificielle représente une
opportunité de modernisation et de transformation des processus administratifs. En
automatisant les tâches routinières, l’IA permet de libérer des ressources humaines et
financières précieuses, tout en améliorant l’efficacité opérationnelle et en réduisant les erreurs
humaines. De plus, les systèmes d’IA peuvent contribuer à une meilleure gestion des données
et des informations, facilitant ainsi la prise de décision et la planification stratégique au sein
des administrations publiques.
Les usagers du service public est un terme utilisé pour des raisons notamment de marketing,
faisant recours à celui de client. L’usager est donc celui auquel le service public est destiné, il
est le destinataire direct et normal du service.
Du point de vue des usagers, l’intégration de l’intelligence artificielle dans le service public
peut se traduire par une expérience utilisateur améliorée et des services plus personnalisés.
Comme les systèmes d’IA peuvent permettre une réponse plus rapide aux demandes des
citoyens, ainsi qu'une meilleure accessibilité et disponibilité des services, grâce par exemple à
des chatbots ou des assistants virtuels disponibles 24h/24 et 7j/7. De plus, en analysant les
données des usagers, les systèmes d’IA peuvent anticiper leurs besoins et leur fournir des
recommandations pertinentes, contribuant ainsi à une satisfaction accrue et à une relation de
confiance renforcée entre les citoyens et les administrations publiques.
L’IA peut répondre automatiquement aux demandes des usagers, en utilisant des chatbots ou
des assistants vocaux, qui peuvent comprendre le langage naturel et fournir des informations
pertinentes et personnalisées. Par exemple, l’IA peut renseigner les usagers sur les démarches
administratives, les aides sociales, les événements locaux ou les horaires d’ouverture. L’IA
peut créer des chatbots pour différents métiers, en utilisant des modèles préétablis ou en
apprenant à partir de données existantes. Par exemple, l’IA peut concevoir des chatbots pour
la santé, l’éducation, le tourisme ou la culture. L’IA peut aider à résoudre les problèmes
techniques rencontrés par les usagers en utilisant des systèmes d’aide à la décision ou de
diagnostic automatique. Par exemple, l’IA peut détecter les pannes, proposer des solutions ou
orienter vers le bon interlocuteur.
Après avoir exploré les avantages du recours à l’IA pour les agents, les usagers et la
fonction publique dans son ensemble, il est essentiel de se concentrer sur l’impact de cette
technologie sur le principe de mutabilité. La montée en puissance de l’IA dans le service
public ne se contente pas d’améliorer l’efficacité opérationnelle ; elle réinvente également les
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Pierre Antoine Chevalier, chef du pole exploitation au sein de la direction interministérielle du numérique
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modalités de fonctionnement et d’interaction du service public. Nous allons voir en quoi
l’utilisation croissante de l’IA représente un outil d’efficacité pour le principe de mutabilité.
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II- Les risques d’une mauvaise application du principe de mutabilité
par le recours abusif de l’intelligence artificielle dans le service
public
Après avoir analysé les bénéfices potentiels de l’intelligence artificielle dans le service
public et la manière dont elle peut renforcer le principe de mutabilité, il est crucial de ne pas
négliger les risques associés à une utilisation mal encadrée de cette technologie. Le principe
de mutabilité, s’il est mal appliqué en raison d’un recours excessif à l’IA, peut entraîner des
conséquences négatives pour les usagers, les agents et l’administration. Nous devons donc
nous pencher sur ces limitations et sur la nécessité d’un encadrement rigoureux pour garantir
une mise en œuvre efficace de ce principe.
Selon une étude menée par Talan et l’Ifop leader d’étude d’opinion « Les IA
deviennent incontournable, mais malgré des usages de plus en plus courants, la méfiance
reste de mise 3»
En effet, cette étude démontre qu’il existe bien des craintes de la part des usagers
quant à l’émergence de l’IA dans le service public. S’il est vrai que l’homme n’est pas parfait,
cela explique logiquement que ces créations (IA) ne le sont pas non plus car c’est l’homme
qui est à l’origine de cette invention.
Ainsi, l’intégration de l’IA dans le service public peut entraîner plusieurs risques pour
les usagers si elle est mal appliquée.
Premièrement, il existe un risque de discrimination algorithmique. Les systèmes d’IA,
lorsqu’ils sont entraînés sur des données détournées peuvent reproduire et amplifier ces
aspects, menant à des décisions injustes ou discriminatoires. Par exemple, un algorithme
utilisé pour évaluer les demandes de prestations sociales pourrait, sans le vouloir, défavoriser
certaines catégories de population.
Deuxièmement, il y a des préoccupations concernant la protection de la vie privée. Les
systèmes d’IA nécessitent souvent l'accès à de grandes quantités de données personnelles, ce
qui peut poser des problèmes de confidentialité et de sécurité des données. Une mauvaise
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Talan et Ifop, groupe international de conseil en innovation et en transformation par la technologie
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gestion ou une faille de sécurité pourrait exposer les informations sensibles des usagers à des
risques d’exploitation ou de vol.
Enfin, la dépendance excessive à l’IA pourrait déshumaniser les services publics,
rendant les interactions moins personnelles et plus automatisées. Cela peut créer un sentiment
d’aliénation chez les usagers, qui peuvent ressentir que leurs besoins et leurs préoccupations
ne sont pas compris ni pris en compte de manière adéquate.
Les agents du service public sont des personnes ayant la qualité de fonctionnaire
titulaire ou stagiaire ainsi que le personnel recruté par un contrat de droit public.
Pour eux, l’intégration massive de l’IA peut engendrer une série de défis et de
préoccupations. Le principal risque est la suppression d'emplois. L’automatisation des tâches
répétitives et administratives peut conduire à une réduction des effectifs, ce qui suscite des
inquiétudes quant à la sécurité de l’emploi et à la précarité.
Par ailleurs, l’utilisation de l’IA peut entraîner une perte de contrôle et de
compréhension. Les systèmes d’IA, en particulier ceux basés sur l’apprentissage profond,
peuvent fonctionner comme des boîtes noires, où les processus de prise de décision ne sont
pas transparents. Cela peut poser des problèmes de responsabilité et de gouvernance, car il
devient difficile pour l’administration de justifier ou de contrôler les décisions prises par ces
systèmes. Il y a aussi un risque de dépendance excessive à l’IA qui peut réduire la capacité
des agents à prendre des décisions indépendantes et critiques en se reposant trop sur des
systèmes automatisés. Aussi faut-il ajouter que l’utilisation de l’IA dans le service public peut
rendre les systèmes plus complexes, nécessitant une formation et une adaptation continue des
agents du service public.
Enfin, il y a un risque d’injustice administrative. Si les systèmes d’IA ne sont pas
correctement encadrés, ils peuvent prendre des décisions qui ne tiennent pas compte des
nuances et des contextes spécifiques, menant à des résultats injustes ou inappropriés. Cela
peut éroder la confiance du public dans les institutions et diminuer la légitimité du service
public.
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investissements conséquents pour la mise en œuvre et la maintenance, ce qui peut être
problématique pour l’administration.
Enfin, il y a un risque d’injustice administrative. Si les systèmes d’IA ne sont pas
correctement encadrés, ils peuvent prendre des décisions qui ne tiennent pas compte des
nuances et des contextes spécifiques, menant à des résultats injustes ou inappropriés. Cela
peut éroder la confiance du public dans les institutions et diminuer la légitimité du service
public.
Les risques identifiés montrent clairement les limites de l’utilisation de l’IA dans le
contexte du principe de mutabilité. Toutefois, il ne suffit pas de reconnaître ces risques ; il faut
aussi proposer des solutions pour les atténuer. Ainsi, l’encadrement de l’IA devient une
priorité afin de s’assurer que son intégration renforce véritablement le principe de mutabilité
sans engendrer de nouveaux problèmes. Nous allons maintenant examiner les mesures
nécessaires pour encadrer l’utilisation de l’IA dans le service public.
Les risques de l’IA n’ont pas échappé aux législateurs qui commencent à adopter des
réglementations pour tenter d’encadrer son utilisation, au niveau national et européen.
D’abord, le règlement général de la protection des données et la loi n°78-17 du 6
janvier 1978 relative à la loi informatique et libertés encadrent l’IA en tant que traitement
automatisé de données à caractère personnel. Ces textes posent des obligations assez
contraignantes pour les responsables de traitements, ainsi que certaines interdictions. Par
exemple, selon l'article 22 du RGPD, « La personne concernée a le droit de ne pas faire
l’objet d’une décision fondée exclusivement sur un traitement automatisé, y compris le
profilage, produisant des effets juridiques la concernant ou l’affectant de manière
significative de façon similaire 4». Cela signifie qu’en principe, l’administration ne peut
imposer à une personne de faire l’objet d'une décision administrative entièrement automatisée.
Mais le principe est assorti d’importantes exceptions, offrant aux États membres une
large marge de manœuvre. L’interdiction ne s’applique pas, notamment, lorsque la décision
est autorisée par le droit de l’Union ou le droit de l’État membre auquel le responsable du
traitement est soumis et qui prévoit également des mesures appropriées pour la sauvegarde
des droits et libertés et des intérêts légitimes de la personne concernée.
Ainsi, dès lors que le système d’IA est autorisé par une loi, ou même un règlement et
que des garanties pour le respect des libertés sont assurées ce que le juge pourra contrôler, la
décision administrative peut effectivement être exclusivement fondée sur l'algorithme.
Ensuite, la loi numérique promulguée en 2016 impose des exigences particulières de
transparence concernant l’utilisation des algorithmes par les administrations. Elle pose en
effet le principe que ces derniers doivent être considérés comme des documents administratifs
article L. 300-2 du code des relations entre le public et l’administration. Cela implique que les
règles définissant le traitement ainsi que les principales caractéristiques de sa mise en œuvre
puissent être communiquées à toute personne en faisant la demande article L.311-1 du même
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Article 22 RGPD
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code et publiées en ligne si l’algorithme utilisé fonde une décision individuelle selon l’article
L.312-1-3. L’approche par les risques, retenue par le règlement européen sur l’IA qui vient
d’être adopté en décembre 2023 et qui entrera en vigueur en 2026, s’inscrit dans la même
logique de soumettre certains usages de l’IA à des exigences fortes en matière de
transparence, en particulier. Le règlement distingue en effet les IA selon les risques qu’elles
présentent pour la santé, la sécurité, la démocratie, les libertés fondamentales et l’État de
droit.
Certains usages sont purement et simplement interdits c'est le cas des systèmes de
notation sociale, de certains systèmes de reconnaissance des émotions dans le domaine du
travail et de l’éducation, des systèmes capables de manipuler les comportements humains ou
d’exploiter certaines vulnérabilités ou encore des outils dits de justice prédictive c’est-à-dire
l’analyse de l’ensemble de la jurisprudence accessible par un algorithme et l’utilisation de
l’historique des contentieux jugés afin de prédire l’issue potentielle de procès à venir visant à
profiler les personnes pour évaluer le risque qu’elles commettent des infractions pénales.
C’est également le cas des systèmes d’IA d’identification biométrique à distance en temps réel
(VSA) dans les espaces publics à des fins répressives. L’interdiction est cependant assortie
d’une exception notable, qui permet aux autorités d'utiliser ce type d’IA dans la mesure où
cette utilisation est strictement nécessaire. La recherche de victimes, la prévention d'une
menace spécifique, substantielle et imminente pour la vie ou la sécurité physique des
personnes ou la prévention d’attaques terroristes, mais aussi la recherche d'auteurs
d’infractions graves, pourront, par exemple, justifier le recours à la reconnaissance faciale.
Pour que l’intégration de l’IA dans le service public soit bénéfique et respecte le
principe de mutabilité, il est impératif d’encadrer cette technologie de manière rigoureuse.
L’encadrement doit garantir que les systèmes d’IA sont utilisés de manière éthique,
transparente et responsable. En effet, Il est essentiel de mettre en place des régulations claires
concernant l’utilisation de l’IA dans le service public. Ces régulations doivent définir les
normes de protection des données, les exigences de transparence et les protocoles de
responsabilité. Elles doivent également prévoir des mécanismes de recours pour les usagers
affectés par des décisions automatisées. Aussi, des mesures doivent être prises pour s’assurer
que les systèmes d’IA ne reproduisent pas ou n’amplifient pas les biais existants. Cela peut
inclure l’audit régulier des algorithmes, l’utilisation de données représentatives et diversifiées,
et la mise en place de protocoles de correction des biais. L’objectif est de garantir que les
décisions prises par l’IA sont justes et équitables pour tous les usagers.
Les systèmes d’IA doivent être transparents dans leur fonctionnement et leurs
décisions. Les administrations doivent pouvoir expliquer et justifier les décisions prises par
l’IA. Cela nécessite des algorithmes interprétables et des processus de documentation clairs.
Les usagers et les agents publics doivent comprendre comment et pourquoi les décisions sont
prises, ce qui renforce la confiance et l’acceptabilité de l’IA.
Il est crucial de former les agents publics à l’utilisation de l’IA et de les sensibiliser
aux enjeux éthiques et pratiques. Cette formation doit inclure des aspects techniques, mais
aussi des considérations éthiques et juridiques. Les agents doivent être équipés pour utiliser
l’IA de manière efficace et responsable, et pour gérer les interactions avec les systèmes
automatisés.
Enfin, il est important d’instaurer des mécanismes de surveillance et d’évaluation
continue des systèmes d’IA. Cela inclut l’évaluation de l’impact des systèmes sur les usagers
et les agents, ainsi que l’analyse des résultats obtenus. Des comités d’éthique et des
organismes de surveillance indépendants peuvent jouer un rôle clé dans cette démarche, en
assurant une évaluation impartiale et rigoureuse.
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Conclusion
Toutefois, son intégration doit être réalisée avec prudence pour garantir l’équité, la
transparence, la protection des droits des citoyens tout en tout s’adaptant aux besoins du SP.
Le principe de mutabilité exige une adaptation continue des SP, et l’IA peut être un outil
puissant pour ce changement à condition que des cadres éthiques et règlementaires solides
soient mis en place. Une approche encadrée et réfléchie est essentielle pour éviter les risques
associés et maximiser les bénéfices. Un encadrement rigoureux permettra de garantir que l’IA
est utilisée de manière éthique, équitable et transparente, contribuant ainsi à une amélioration
durable et responsable du service public.
Aussi, l’IA se conçoit comme des outils au service de l’humain, ce qui suppose qu’ils
répondent à une finalité d’intérêt général et que l’ingérence dans les droits et libertés
fondamentaux qui résulte de leur mise en service ne soit pas disproportionnée au regard des
bénéfices qui en sont attendus. En outre, l’humain doit se porter garant du bon
fonctionnement de l’IA en le supervisant grâce à des mesures techniques, juridiques, de
formation et de gouvernance, y compris en cas de recours à un outil d’aide à la décision,
l’humain étant en général prompt à entériner les résultats proposés par la machine.
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BIBLIOGRAPHIE
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