Le livre
Dans la petite île d'Ithaque, Pénélope et son fils Télémaque
attendent Ulysse, leur époux et père. Voilà vingt ans qu'il
est parti pour Troie et qu'ils sont sans nouvelles de lui. De
l'autre côté des mers, Ulysse a pris le chemin du retour
depuis longtemps déjà. Mais les tempêtes, les monstres, les
géants, les dieux parfois, l'arrêtent ou le détournent de sa
route. Premier grand voyageur, Ulysse découvre l'inconnu
où naissent les rêves et les peurs des hommes depuis la nuit
des temps ; L'Odyssée nous dit cette aventure au terme de
laquelle le héros retrouve enfin, aux côtés de Pénélope,
« la joie du lit ancien ».
HOMÈRE
L'ODYSSÉE
Traduction du grec par Leconte de Lisle
abrégée et remaniée à partir du texte grec
par Bruno Rémy
Illustrée de dessins de Notor (1951)
à partir de céramiques grecques
Classiques
Texte abrégé
l'école des loisirs
11, rue de Sèvres, Paris 6e
SOMMAIRE
Introduction................................................. 9
Calypso................................................... 13
Nausicaa et les Phéaciens................................ 28
Le Cyclope................................................ 40
Circé...................................................... 57
Le pays des morts......................................... 74
Charybde et Scylla....................................... 87
Le retour d'Ulysse........................................ 102
La cicatrice............................................... 108
L'épreuve de l'arc........................................ 124
Le massacre des prétendants............................. 136
Ulysse et Pénélope....................................... 148
Glossaire................................................... 157
INTRODUCTION
Odyssée : le mot veut dire histoire d'Ulysse (les Grecs appe-
laient Ulysse Odysseus ; ce sont les Latins qui lui ont donné le
nom qu'il a gardé en français). Et plus précisément, l'Odyssée
raconte le difficile retour d'Ulysse chez lui, à Ithaque, à la fin
de la guerre de Troie.
Car il ne fallut pas moins de dix ans au héros malheureux
pour retrouver son royaume, son fils et sa femme. Et si l'on
ajoute à ces dix ans les dix années que dura la guerre de Troie,
on imagine tout le courage, toute la patience qu'il fallut à cet
homme pour ne pas perdre espoir.
Pour lui et pour bien d'autres – rois ou simples guerriers –
tout commença le jour où Pâris, un jeune prince troyen, enleva
la plus belle femme qui fût connue au monde : Hélène, l'épouse
du roi de Sparte, Ménélas. Car le roi ainsi humilié pria tous les
rois achéens* de lever une armée et de traverser la mer à sa
suite pour détruire la ville de Troie et reprendre Hélène. Pas
un ne refusa, et le jour venu, on vit des centaines de navires
quitter la baie d'Aulis où ils s'étaient rassemblés.
Dix ans plus tard, ils faisaient le chemin dans l'autre sens.
Troie était détruite, mais combien de héros achéens étaient
morts devant ses murs en combattant pour une femme ?
* Grèce et Grec sont des mots qui viennent du latin ; les Grecs appelaient
leur pays Hellade et se désignaient du nom d'Hellènes. Mais ces noms ne
s'appliquaient à l'époque de la guerre de Troie qu'à une toute petite région
de la Grèce et à ses habitants. Le nom que les Grecs de l'époque se don-
naient le plus souvent était Achéens.
Presque tous ceux qui avaient réchappé de la mort trouvè-
rent chez eux le repos des vieux jours. Pour ceux-là, la légende
s'arrêtait (car la paix ne se raconte pas).
Pour Ulysse, les aventures ne faisaient que commencer. Il
affronta tout ce qui peut se trouver de monstres dans la mer et
dans la tête des hommes.
Son histoire, les Grecs la connaissaient, souvent par cœur.
Ils ne se lassaient pas de l'écouter, d'écouter ces conteurs pro-
fessionnels appelés aèdes qui voyageaient de ville en ville pour
réciter les grands poèmes à la gloire des héros du passé. (Ces
grands poèmes appelés épopées n'ont pas toujours été écrits ;
ce sont d'abord des œuvres orales qu'on écoute en public – un
peu comme les contes populaires dans les veillées – et c'est
bien plus tard qu'on a commencé de les fixer par écrit, de les
lire chacun pour soi.)
Mais comment faisaient-ils, ces aèdes, pour retenir des
œuvres comme l'Odyssée ou l'Iliade, longues de 12000 vers ?
En fait, ils ne les apprenaient pas par cœur. Ils connaissaient
le plan de l'histoire, les événements à raconter ; pour le détail,
ils disposaient d'un « réservoir » de formules toutes faites qu'ils
réutilisaient. En lisant l'Odyssée, on s'en aperçoit aux répéti-
tions. Par exemple, quand les compagnons d'Ulysse repren-
nent la mer on trouve toujours :
Ils s'embarquèrent aussitôt et, assis en ordre
sur les bancs, ils frappèrent de leurs rames la mer grise d'écume.
ou encore, à chaque début de journée :
Quand parut l'aube aux doigts roses.
Ces formules servaient de points d'appui à la mémoire. Ainsi,
avec une trame narrative et un trésor de formules apprises par
cœur, l'aède pouvait-il raconter une histoire sans se tromper.
Evidemment, il ne récitait pas toute l'Odyssée en une seule fois :
la récitation durait plusieurs jours.
On pense que l'auteur de l'Odyssée était un aède nommé
Homère qui vécut aux VIIIe-VII siècles avant J.-C. (il y a environ
e
2600 ans). La guerre de Troie, si elle a bien eu lieu, a dû se
produire au XIIe siècle avant J.-C., soit 500 ans avant la naissance
d'Homère. Pour que le poète ait eu connaissance de l'histoire
d'Ulysse, il a fallu qu'on la raconte avant lui. Il n'est donc pas à
lui seul l'auteur de l'Odyssée (et de l'Iliade, son autre épopée) ;
le poème s'est construit, transformé peu à peu ; l'histoire
d'Ulysse, transmise oralement, de bouche à oreille en quelque
sorte, est devenue une légende.
Homère, finalement, devait être un aède génial qui donna
à l'Odyssée une forme si belle, si réussie, qu'on préféra n'en
rien changer. Par son génie, il effaça d'un seul coup tous les
noms des aèdes qui avaient chanté avant lui l'aventure du héros
aux mille ruses.
Mais, comme ses personnages, il est vite devenu légendaire,
une sorte de modèle de l'aède, aveugle et inspiré. D'ailleurs,
Ulysse lui-même se change en aède pour raconter à Alkinoos
une bonne partie de ses malheurs.
Mais Ulysse s'impatiente ; il veut rentrer chez lui.
CALYPSO*
Tous les héros de la grande guerre de Troie*, tous ceux
du moins qui avaient fui la mort, réchappant du combat
et de la mer, tous étaient rentrés chez eux.
Mais lui, le divin Ulysse, loin de son pays et de sa
femme, il était prisonnier de la nymphe* Calypso qui
brûlait d'en faire son époux.
Dans son royaume, en Ithaque*, personne ne croyait
plus au retour du héros : depuis vingt ans qu'il était parti
sur son navire arqué pour la maudite Troie ! Les jeunes
seigneurs du pays s'étaient installés dans son palais. Ils
passaient le temps à banqueter, à dévorer les biens
d'Ulysse. Pire ! Ces misérables assaillaient Pénélope, la
suppliant de choisir l'un d'eux, de l'épouser, d'en faire le
nouveau roi d'Ithaque.
Mais la reine refusait : elle espérait toujours que son
Ulysse généreux reviendrait. Pour tromper les préten-
dants, elle inventa la ruse de la toile.
« Mes jeunes prétendants, leur dit-elle, je sais bien
*Les mots suivis d'un astérisque sont définis dans le glossaire.
qu'Ulysse est mort ! Mais laissez-moi finir mon ouvrage.
C'est un linceul pour le noble Laërte, le père d'Ulysse.
Quelle honte pour moi, s'il était porté nu en terre quand
la mort l'aura fauché ! »
Les prétendants cédèrent. La reine passait ses jours à
tisser l'immense toile, mais la nuit, à la lumière des
torches, elle venait la défaire. Hélas ! Une servante trahit
son secret. La reine allait bientôt ne plus pouvoir refuser
les noces.
Cependant son fils, Télémaque, avait grandi. Comme
il voulait régner en maître chez lui, il s'en prit violemment
aux prétendants et leur ordonna de quitter le palais. Mais
que pouvait-il, seul contre eux, si nombreux ? Lejeune
prince décida donc de partir vers d'autres cités à la
recherche d'hommes qui sauraient quelque chose de son
père.
Ce fut l'époque où les dieux décidèrent qu'Ulysse
rentrerait dans sa demeure, en Ithaque. Car tous le pre-
naient en pitié, sauf Poséidon*, le maître de la terre, qui
ne lui pardonnait pas d'avoir aveuglé son fils, le Cyclope.
Mais un jour que Poséidon était allé au bout du
monde, les autres dieux se réunirent dans le palais
de Zeus* le tout-puissant qui tonne dans le ciel.
Athéna* leur contait les malheurs d'Ulysse : elle
ne l'oubliait pas, inquiète qu'il fût retenu chez la
nymphe Calypso.
– Père Zeus, et vous, dieux bienheureux, il faut
que les rois ne soient plus jamais ni doux, ni bien-
veillants, ni justes, mais violents et injustes, puisque
personne ne se souvient d'Ulysse parmi les gens
d'Ithaque sur lesquels il régna comme un père
plein de douceur ! Le voilà qui endure de cruelles
souffrances dans l'île où la nymphe Calypso le
retient. Il ne peut retourner dans sa patrie car il
n'a ni compagnons, ni navires à rames pour le
conduire sur le vaste dos de la mer.
Zeus, l'assembleur des nuées, lui répondit :
– Mon enfant, quelle parole t'a échappé ? Mais
allons ! Décrétons le retour d'Ulysse ! Poséidon
oubliera sa colère car il ne pourra rien contre tous
les Immortels.
Il dit, puis se tournant vers Hermès* son cher
fils :
– Hermès, messager des dieux, va dire à la
Nymphe aux cheveux bouclés que nous avons
décrété le retour d'Ulysse. Qu'elle le laisse partir !
Mais aucun Immortel, aucun mortel ne l'accom-
pagnera. Seul sur un radeau et subissant de nou-
velles douleurs, il atteindra au bout de vingt jours
la fertile Schérie, terre des Phéaciens qui descen-
dent des dieux. Ceux-ci l'honoreront comme un
dieu et le ramèneront dans sa patrie. Ils le couvri-
ront de plus de bronze, d'or et de vêtements
qu'Ulysse n'en aurait rapporté de Troie, s'il était
revenu sain et sauf avec sa part du butin. Son des-
tin est de revoir ses amis, de rentrer dans sa haute
demeure et dans sa patrie.
Il dit et le Messager rapide et clair obéit. Aus-
sitôt il attacha à ses pieds ses belles sandales d'or
qui le portent sur la mer et sur la terre immense
aussi vite que le vent. Il prit sa baguette qui ferme
les yeux des hommes ou les réveille, quand il le
veut. Enfin il plongea du ciel, s'élança sur la mer,
rasant comme une mouette les flots innombrables.
Quand il arriva à l'île lointaine, quittant la mer
violette, il passa sur la terre jusqu'à la vaste grotte
que la Nymphe aux cheveux bouclés habitait. Il
la trouva devant un grand feu ; l'odeur du cèdre
et du thuya ardents parfumait toute l'île. La
Nymphe chantait d'une belle voix, tissant une toile
avec une navette d'or. Une forêt verdoyante
environnait la grotte ; à l'entrée, poussait une jeune
vigne dont les grappes mûrissaient ; quatre sources
d'eau claire arrosaient de molles prairies de vio-
lettes et de persil. Le Messager rapide et clair
s'arrêta et, ayant tout admiré, entra dans la vaste
grotte.
La divine Calypso le reconnut, car les dieux se
reconnaissent toujours.
Dans la grotte, Hermès ne vit pas Ulysse le
généreux : assis sur le rivage, le héros pleurait et
déchirait son cœur de sanglots et de gémissements.
Après l'avoir invité à s'asseoir sur un siège
étincelant, la divine Calypso interrogea Hermès.
– Pourquoi viens-tu, Hermès à la baguette
d'or, vénérable et cher ? Je ne t'ai jamais vu ici.
Dis ce que tu désires. Mon cœur m'ordonne de te
satisfaire, si je le puis, si cela est possible.
Ayant dit ces mots, la déesse dressa une table
couverte d'ambroisie* et elle mêla le rouge nectar*.
Le Messager but et mangea. Quand il eut achevé
son repas et satisfait son cœur, il répondit :
– Tu me demandes pourquoi je suis venu,
déesse ; je te répondrai franchement. C'est Zeus
qui me l'a ordonné. Il dit qu'un homme est chez
toi, le plus malheureux de ceux qui ont combattu
sous les murs de Troie. Tous ses compagnons ont
péri, et lui, Ulysse, le vent et les flots l'ont jeté
ici. Maintenant Zeus t'ordonne de le renvoyer car
son destin n'est pas de mourir loin de ses amis,
mais de les revoir et de rentrer dans sa haute
demeure et dans sa patrie.
Il dit et la divine Calypso frémit. Elle lui
répondit ces paroles ailées :
– Vous êtes injustes et jaloux, ô dieux ! Vous
enviez les déesses qui dorment ouvertement avec
les mortels qu'elles ont choisis pour maris. Ainsi
quand Déméter* aux cheveux bouclés s'unit à
Jasion sur une terre trois fois labouree, Zeus l'ap-
prit et frappa le malheureux de sa foudre. Ainsi
vous me reprochez de garder près de moi un
mortel que je sauvai après que Zeus eut foudroyé
son navire rapide au milieu de la mer couleur de
vin. Tous ses compagnons avaient péri, et lui, le
vent et les flots l'avaient jeté ici. Je le recueillis,
je le nourris, je lui promis de le rendre immortel...
Mais aucun dieu n'a le droit de résister aux ordres
de Zeus qui porte l'égide*. Puisqu'il veut qu'Ulysse
erre à nouveau sur la mer stérile, soit ! Mais je
n'ai ni compagnons ni navires à rames pour le
reconduire sur le vaste dos de la mer. Pourtant je
lui donnerai volontiers mes conseils.
Le Messager rapide et clair lui répondit :
– Renvoie-le dès maintenant si tu veux éviter
la colère de Zeus.
Ayant ainsi parlé, le dieu rapide et clair s'en-
vola. La vénérable Nymphe, obéissant à Zeus, alla
vers Ulysse le généreux. Il était assis sur le rivage
et, les yeux baignés de larmes, pensait au retour.
Il n'aimait plus la Nymphe. La nuit, il dormait
dans la grotte creuse, mais c'était de force et sans
désir. Le jour, assis sur les rochers, il regardait la
mer stérile et pleurait.
L'illustre déesse s'approcha et dit :
– Malheureux, ne te lamente plus et ne consume
point ta vie ! Je te renvoie. Va ! fais un large radeau
avec de grands arbres et qu'il te porte sur la mer
brumeuse. J'y placerai du pain, de l'eau et du vin
noir pour satisfaire ta faim ; je te donnerai des
vêtements et je ferai souffler un bon vent afin que
tu parviennes sain et sauf dans ta patrie, si du
moins les dieux, maîtres du vaste ciel et plus puis-
sants que moi, le veulent bien.
Le divin Ulysse frémit, il dit ces paroles ailées :
– Tu as une autre pensée que celle de mon
retour, déesse, puisque tu m'ordonnes de traverser
sur un radeau les grandes eaux de la mer, difficiles
et effrayantes. Je ne partirai pas sur un radeau, à
moins que tu ne jures par le grand serment des
dieux que tu ne prépares pas mon malheur et ma
perte.
Il dit, et la déesse lui répondit :
– Je jure par le plus terrible serment que puisse
faire un dieu que je ne prépare ni ton malheur ni
ta perte. Mon esprit est équitable ; dans ma poi-
trine, mon cœur n'est pas de fer mais de pitié.
Ayant ainsi parlé, l'illustre déesse le précéda
et il allait sur ses traces. Ils arrivèrent à la grotte
creuse. Ulysse s'assit sur le siège que venait de
quitter Hermès et la Nymphe plaça devant lui les
choses dont les mortels se nourrissent. Elle s'assit
à ses côtés et ses servantes lui portèrent l'ambroisie
et le nectar.
Quand ils eurent assouvi la faim et la soif, le
soleil se coucha et les ténèbres survinrent. Se
retirant au fond de la grotte creuse, ils se livrèrent
à l'amour, couchés ensemble.
Quand parut l'aube aux doigts roses, Ulysse
revêtit sa tunique et son manteau. La Nymphe se
couvrit d'une grande robe blanche, légère et
gracieuse, mit autour de ses reins une belle cein-
ture d'or et, sur sa tête, un voile. Enfin, préparant
le départ d'Ulysse le généreux, elle lui donna une
grande hache de bronze à deux tranchants avec
un beau manche d'olivier. Elle lui donna ensuite
une doloire aiguisée et le conduisit à l'extrémité
de l'île où avaient poussé de grands arbres attei-
gnant le ciel, des aunes, des peupliers, des pins dont
le bois sec et mort flotterait mieux. Puis elle
retourna chez elle.
Aussitôt Ulysse coupa les arbres, il fit rapi-
dement. Il en abattit vingt qu'il ébrancha ; en
maître il les équarrit, les aligna au cordeau. Pen-
dant ce temps l'illustre Calypso apportait les
tarières ; il perça les poutres, les unit entre elles
au moyen de chevilles et de cordes. Les dimensions
que donne à la cale d'un navire de charge un
excellent charpentier, Ulysse les donna à son
radeau. Puis il éleva le pont à l'aide de poutrelles
et de planches ; il planta le mât auquel il attacha
l'antenne. Il fit le gouvernail. Pour protéger son
bateau du choc des vagues, il l'entoura de claies
de saule ; enfin il le lesta. Pendant ce temps l'illus-
tre Calypso apportait de la toile pour faire la
voile ; il la fit habilement et l'attacha à l'antenne.
Puis, sur des rouleaux, il poussa le radeau à la mer.
Le quatrième jour, tout le travail était achevé ; le
cinquième, la divine Calypso le renvoya après
l'avoir baigné et couvert de vêtements parfumés.
Elle mit sur le radeau une outre de vin noir, une
outre, plus grande, d'eau et, dans un sac, des
vivres. Alors elle fit souffler un vent bon et doux.
Le divin Ulysse, joyeux, déploya sa voile au
bon vent. Il s'assit à la barre et gouverna en maître
sans que le sommeil lui fermât les yeux. Il fixait
les Pléiades, le Bouvier et, la seule à ne jamais
plonger dans le fleuve Océan : l'Ourse qui tourne
sur place en regardant Orion. Il devait la laisser à
gauche et naviguer au large ; c'était l'ordre de
Calypso. Dix-sept jours il fit route en haute mer ;
le dix-huitième apparurent les monts boisés du
pays phéacien. Cette terre était proche ; c'était
comme un bouclier sur la mer sombre.
Mais Poséidon, le Puissant qui ébranle la terre,
revenait. Du haut des montagnes il aperçut Ulysse
et sa colère éclata. Il amassa les nuées et souleva
la mer. Saisissant son trident, il déchaîna tous les
vents, couvrit de nuages la terre et la mer. La nuit
se rua du haut du ciel. L'Euros*, le Notos*, le vio-
lent Zéphyr* et le Borée* né de l'azur soufflèrent
ensemble, soulevant de hautes lames. Ulysse sentit
sa poitrine et ses genoux se briser ; il se lamenta
dans son cœur généreux.
– Malheureux que je suis ! Que va-t-il m'arri-
ver maintenant ? De quels nuages Zeus couvre le
ciel ! La mer est soulevée, tous les vents sont
déchaînés ; voici ma mort, c'est sûr. Heureux les
Danaens* qui sont morts autrefois sous les murs
de Troie ! Ah ! si j'avais trouvé la mort et mon
destin le jour où les Troyens m'assaillaient de leurs
lances près du cadavre d'Achille* ! J'aurais eu des
funérailles glorieuses. Aujourd'hui, mon destin est
de subir une mort obscure.
Il dit. Une haute lame, effrayante, s'abattit sur
lui et renversa le radeau. Ulysse fut emporté, le
gouvernail arraché de ses mains ; la tempête hor-
rible des vents confondus brisa le mât ; l'antenne
et la voile tombèrent à la mer. Ulysse resta long-
temps sous l'eau, ne pouvant ressortir : ses vête-
ments l'alourdissaient. Il reparut enfin, recrachant
l'eau salée ; l'écume ruisselait de sa tête. Mais il
n'oublia pas le radeau : nageant avec vigueur, il le
ressaisit et s'y assit pour échapper à la mort.
Alors la fille de Cadmos, Ino aux beaux talons,
aperçut Ulysse ballotté par les vagues et le vent.
Elle le prit en pitié. Se posant sur le radeau, elle
dit :
– Malheureux ! Pourquoi Poséidon qui ébranle
la terre t'accable-t-il de tant de maux ? Mais il ne
te perdra pas. Fais ce que je vais te dire. Quitte
tes vêtements, abandonne le radeau et nage de tes
bras jusqu'à la terre des Phéaciens où tu dois être
sauvé. Prends ce voile, étends-le sur ta poitrine :
il te protégera de la douleur et de la mort. Dès
que tes mains toucheront le rivage, sans regar-
der, tu le rejetteras au loin dans la mer couleur de
vin.
La déesse, ayant ainsi parlé, lui donna le voile
et replongea dans les vagues. Mais l'infortuné
Ulysse se méfiait ; il redoutait une ruse.
Tandis qu'il hésitait, Poséidon qui ébranle la
terre souleva une énorme lame, effrayante, lourde,
haute, et il la précipita sur Ulysse. Comme le vent
éparpille un monceau de paille sèche, ainsi la
vague éparpilla les poutres du radeau. Ulysse
enfourcha une poutre ; il ôta les vêtements que
Calypso lui avait donnés, déploya contre sa poi-
trine le voile d'Ino, et, se jetant à la mer, il étendit
les bras pour nager.
Le Puissant qui ébranle la terre le vit, et
secouant la tête, il dit en son cœur :
– Va ! Souffre encore mille maux sur la mer ;
j'espère que tu ne riras plus de mes châtiments.
Il dit et poussa ses chevaux aux belles crinières
vers Égès, son palais sous-marin.
Mais Athéna, fille de Zeus, avait d'autres
pensées ; elle arrêta les vents, ne laissant souffler
que Borée. Deux jours et deux nuits Ulysse erra
par les flots sombres ; il vit souvent la mort en son
cœur. Mais quand l'aube aux cheveux bouclés
amena le troisième jour, le vent retomba. Ulysse
aperçut alors la terre toute proche. Il entendait
gronder la mer contre les rochers. Les vagues se
brisaient, effrayantes, sur la côte. Il n'y avait ni
port ni abri pour les navires ; rien que des écueils
et des récifs.
Il nagea, examinant la côte et cherchant une
plage. Il arriva à l'embouchure d'un fleuve aux
belles eaux et vit que l'endroit était bon, bien
abrité et sans roches. Alors il supplia :
– Entends-moi, ô Roi, qui que tu sois ! J'ai subi
de nombreuses misères sur la mer ; prends pitié
de moi !
Il dit ; le fleuve arrêta son cours et calma ses
eaux. Les genoux et les bras puissants d'Ulysse
étaient rompus : la mer avait accablé son cœur.
Tout son corps était gonflé, l'eau salée remplissait
sa bouche, ses narines. A bout de souffle, sans voix,
il était étendu, ivre de fatigue. Mais quand il eut
respiré et retrouvé l'esprit, il ôta le voile donné
par la déesse et le jeta dans le fleuve vers la mer
où Ino le saisit de ses mains.
Alors Ulysse sortit du fleuve. Il se coucha dans
les joncs et il baisa la terre.
Puis se relevant, il marcha vers un bois situé
sur une hauteur. Il aperçut deux oliviers entrela-
cés, l'un sauvage et l'autre greffé. Ils étaient à ce
point emmêlés que ni la violence des vents
humides, ni les rayons étincelants du soleil, ni la
pluie ne traversaient leur feuillage. Ulysse pénétra
dessous ; il amassa un large lit de feuilles et, joyeux
de voir le lit, s'y coucha en se couvrant des feuilles.
Comme au fond de la campagne où l'on est sans
voisin, on couvre un tison de cendre noire pour
garder le germe du feu, ainsi Ulysse était caché
sous les feuilles. Athéna répandit le sommeil sur
ses yeux et ferma ses paupières.
Du même auteur à l'école des loisirs
Collection CLASSIQUES
L'Iliade
© 2019, l'école des loisirs, Paris, pour l'édition Classiques
© 1988, l'école des loisirs, pour la première édition
© 2020, l'école des loisirs, Paris, pour l'édition numérique
Loi n° 49.956 du 16 juillet 1949 sur les publications
destinées à la jeunesse : mars 1988
ISBN 978-2-211-XXXXX-X
978-2-211-30711-6