Analyse de l'argumentation d'Epictète
Analyse de l'argumentation d'Epictète
AU BROUILLON
Méthode proposée : analyse phrase après phrase au brouillon sur une feuille à côté du texte (repérage
des connecteurs logiques, des changements de temps, de modes, de personnes, de formes, repérage des
idées, des champs lexicaux, etc.)
: forme affirmative
: forme interrogative
: élaboration du plan détaillé (après plusieurs lectures analytiques du texte), permet de faire la
synthèse de l’argumentation et de mesurer la cohérence de la compréhension qu’on en obtient
1
apparences. En effet, les apparences résultent de nos
perceptions sensibles qui sont variables dans le
temps, sont particulières c’est-à-dire variables d’un
individu à un autre ou d’un groupe culturel à un
autre.
b. Le problème que pose la divergence des opinions
si celles-ci ne se justifient que par les apparences.
Et comment est-il possible que les opinions qui se Nouvelle question rhétorique qui invalide
contredisent soient justes ? l’hypothèse relativiste : si les opinions se fondent sur
les apparences et que celles-ci diffèrent d’un individu
à un autre ou d’un groupe culturel à un autre par
exemple, au point d’être contradictoires*, elles ne
peuvent être « justes » en même temps, c’est-à-dire
conformes à la règle si l’on s’efforce de comprendre
cette métaphore juridique de la vérité. Ce qui
prépare la question de la règle du vrai comme celle
qui existe pour le juste (la loi).
c. Conclusion de cette argumentation
Par conséquent, non pas toutes. Epictète en tire une conclusion : parmi des opinions
contradictoires, toutes ne peuvent être évidemment
vraies. Sinon, elles ne seraient pas conformes à la
réalité dont elles sont censées rendre compte.
3. La mise en cause de la certitude subjective dont
bénéficie mon opinion en particulier
a. L’hypothèse : mon opinion particulière serait plus
juste que toute autre car elle m’apparaît
manifestement plus certaines que celles qui mes ont
étrangères.
Mais celles qui nous paraissent à nous justes ? Peut-on alors prendre pour critère de l’opinion juste
l’origine de cette opinion et, en particulier, le fait
qu’elles soient les nôtres et non celles d’une
personne autre ou étrangère ? En effet, on peut être
enclin à privilégier son propre point de vue ou celui
de ses proches selon une préférence affective plutôt
qu’une indécidable préférence sensible.
b. Objection : l’opinion de chacun est pour soi-même
la plus certaine
Pourquoi à nous plutôt qu'aux Syriens, plutôt Epictète répond à cette question par une autre
qu'aux Égyptiens ? question. Rien ne peut légitimer une préférence
subjective plutôt qu’une autre si l’on essaie de se
placer d’un point de vue universel, celui de tout être
humain possible. Exemples concrets d’autres
peuples aux cultures et aux histoires différentes et
aux intérêts sans doute divergents. Rien ne justifie de
privilégier le point de vue du Grec à celui du Syrien
ou de l’Egyptien.
Plutôt que celles qui paraissent telles à moi ou à un Epictète ne se contente plus ici de confronter les
tel ? opinions d’un peuple à celles d’un autre mais il les
confronte à celles d’un individu (« moi ») ou à celles
d’un autre individu (« un tel »).
2
c. Conclusion : la certitude de l’opinion ne peut se
fonder sur la subjectivité
Pas plus les unes que les autres. Il peut alors généraliser son refus d’accorder un
privilège à des opinions en raison d’une préférence
subjective et affective.
4. Conclusion sur l’insuffisance de l’opinion
Donc l'opinion de chacun n'est pas suffisante pour Déduction à valeur de conclusion (« donc ») :
déterminer la vérité. l’opinion individuelle (« de chacun ») ou celle,
collective, d’un peuple n’est pas suffisante.
Il ne s’agit plus alors de savoir qui a raison mais quel
jugement est vrai. Mais alors comment déterminer
l’opinion vraie ?
III. Justification de cette thèse : l’importance de
rechercher une norme de l’opinion
1. Exploitation de l’analogie initiale pour montrer la
nécessité et la possibilité d’une norme supérieure à
l’opinion.
Nous ne nous contentons pas non plus, quand il L’opinion n’est pas le seul domaine où l’apparence
s'agit de poids ou de mesures, de la simple est insuffisante pour déterminer la vérité : dans des
apparence, domaines plus concrets* comme le poids et les
mesures de longueurs ou de surfaces, nous ne
contentons pas de simples apparences. Dans ces
domaines en effet, les illusions affectent souvent
notre perception. Illusions d’optique comme celle de
Müller-Lyer mais aussi illusion du poids d’un objet en
fonction de son volume ou de son encombrement.
mais nous avons inventé une norme pour ces A cette facilité des illusions perceptives dans ces
différents cas. domaines, Epictète oppose (« mais ») l’invention
d’une norme c’est-à-dire d’un moyen de départager
les affirmations qui se leurrent sur la réalité et celles
qui s’y conforment : un cordeau par exemple permet
de vérifier la rectitude du tracé d’une plantation ou
d’un mur ou d’en mesurer la longueur par rapport à
une autre. De même la balance permet de mesurer le
poids avec précision et constance.
2. La recherche d’un critère de l’opinion
Et dans le cas présent, n'y a-t-il donc aucune norme Application de l’analogie : dans la mesure où les
supérieure à l'opinion ? hommes ont inventé des normes dans les domaines
des poids et mesures, ne peut-on alors espérer qu’il
existe aussi une norme dans le domaine de l’opinion.
Et comment est-il possible qu'il n'y ait aucun Or l’opinion est un domaine très important pour les
moyen de déterminer et de découvrir ce qu'il y a hommes qui se caractérisent par leur capacité à
pour les hommes de plus nécessaire ? penser et, donc, à juger. Cf.Descartes le bon sens ou
la raison, cette capacité de juger, de produire des
opinions.
Or, à la question de savoir comment produire une
opinion vraie, s’ajoute une question : celle du critère,
de la norme de la vérité. Comment reconnaître une
opinion vraie ? Cette question de la vérité
concernerait « ce qu’il y a pour les hommes de plus
3
nécessaire » car on ne peut concevoir d’homme sans
pensée, sans jugement, sans opinion.
Il y a donc une norme. Epictète peut alors conclure son raisonnement par
analogie : s’il existe une norme pour les questions
matérielles de poids et de mesures, il doit (« donc »)
en exister une concernant les questions inévitables
de la vérité, questions essentielles pour l’homme.
3. Le choix de cette recherche d’une norme et son
intérêt
a. Le choix
Alors, pourquoi ne pas la chercher et ne pas la Conséquence (« Alors ») : parmi les possibilités qui
trouver, et après l'avoir trouvée, pourquoi ne pas résultent de ce constat de la relativité des opinions
nous en servir par la suite rigoureusement, sans et l’importance de posséder une norme qui les
nous en écarter d'un pouce ? départage, nous pouvons faire le choix de chercher
ce critère de la vérité et de nous en servir. Question
rhétorique. Métaphore de la mesure « sans nous en
écarter d’un pouce »).
b. Le double intérêt qu’apportera cette découverte :
- Délivrer de la folie
Car voilà, à mon avis, ce qui, une fois trouvé, Explication (« Car ») de ce choix par l’évocation des
délivrera de leur folie les gens qui se servent en bénéfices qu’il apportera : il s’agit d’une libération,
tout d'une seule mesure, l'opinion, d’une « délivrance » comme si les hommes étaient
possédés par cette « folie ». Suivre son opinion
comme mesure de toute chose = relativisme (cf.
Protagoras « l’homme est la mesure de toutes
choses »).
- Disposer de principes évidents applicables à tous les
cas
et nous permettra, désormais, partant de principes Norme de la vérité = « principes connus et
connus et clairement définis, de nous servir, pour clairement définis » ≠ caractère fluctuant et incertain
juger des cas particuliers, d'un système de (car fondé sur les apparences) de l’opinion. Ces
prénotions. » principes = « prénotions » = idées claires et simples
EPICTETE donc évidentes, générales et pourront servir alors à
Entretiens, II, XI juger des « cas particuliers ».
Reprise (ne pas recopier mais juste relire et numéroter sur son brouillon les parties - surlignées en bleu
dans notre « brouillon ») de l’articulation du texte pour s’assurer que les idées de l’auteur s’enchaînent
parfaitement :
I. L’origine de la philosophie : la philosophie s’enracine dans le besoin de trouver une norme qui
permette de se libérer des apparences sur lesquelles se fondent les opinions contradictoires.
II. Justification de cette thèse : les opinions sont insuffisantes car elles se fondent sur des apparences
contradictoires et subjectives.
1. Rappel de l’hypothèse qu’il convient d’examiner.
2. Explication de l’insuffisance de l’opinion en général pour déterminer la vérité
a. La mise en cause de l’apparence sur laquelle l’opinion se fonde
b. Le problème que pose la divergence des opinions si celles-ci ne se justifient que par les
apparences.
c. Conclusion de cette argumentation
4
3. La mise en cause de la certitude subjective dont bénéficie mon opinion en particulier
a. L’hypothèse : mon opinion particulière serait plus juste que toute autre car elle m’apparaît
manifestement plus certaines que celles qui mes ont étrangères.
b. Objection : l’opinion de chacun est pour soi-même la plus certaine
c. Conclusion : la certitude de l’opinion ne peut se fonder sur la subjectivité
4. Conclusion sur l’insuffisance de l’opinion
III. Justification de cette thèse : l’importance de rechercher une norme de l’opinion
1. Exploitation de l’analogie initiale pour montrer la nécessité et la possibilité d’une norme supérieure à
l’opinion.
2. La recherche d’un critère de l’opinion
3. Le choix de cette recherche d’une norme et son intérêt
a. Le choix
b. Le double intérêt qu’apportera cette découverte :
- Délivrer de la folie
- Disposer de principes évidents applicables à tous les cas
AU PROPRE
A travers cet extrait de ses Entretiens, Epictète se demande quelle est l’origine de la philosophie.
Selon lui, la philosophie s’ancre dans le constat de la contradiction entre les diverses opinions des individus
mais aussi des peuples et se manifeste comme l’exigence de la recherche d’une norme qui permette de
s’affranchir de cette folie.
Après avoir exposé cette thèse, l’auteur la soutient en expliquant l’insuffisance des opinions
contradictoires, superficielles et subjectives puis il explique l’importance de la recherche d’une norme qui
puisse les départager.
L’enjeu du texte est d’abord théorique : qu’est- ce qu’une opinion ? Quelles sont les exigences de la
vérité ? Epictète ici s’oppose à la fois au relativisme et au scepticisme. Mais s’il est effectivement difficile
de soutenir l’égale vérité des opinions contradictoires, ne peut-on justifier l’incertitude d’atteindre une
vérité une et définitive ? Le dogmatisme d’Epictète n’est-il pas d’un optimisme discutable ?
Développement
Ière partie
L’auteur commence par exposer sa thèse sur l’origine, le « point de départ » (ligne 1) de la
philosophie, ce qui cause et motive son apparition. Il présente cette généalogie à travers une succession
logique et chronologique dont l’énumération est annoncée par un double-point.
La première étape consiste en une « prise de conscience » d’un « conflit qui met aux prises les
hommes entre eux ». On suppose aisément que cet antagonisme concerne les opinions des individus et il
sous-entend que cette prise de conscience n’est pas évidente sans doute parce que les hommes sont
tellement accoutumés à ces divergences d’opinions que cette situation de contradiction ne les choque
plus. Au contraire le philosophe apparaîtra comme celui qui s’étonne de ce conflit, celui dont l’esprit ne
s’est pas laissé endormir par l’habitude. On peut se demander comment les hommes peuvent
s’accommoder de ces contradictions entre eux. Sans doute acceptent-ils d’ordinaire le point de vue le plus
persuasif c’est-à-dire non le plus convaincant ni le plus rationnel mais celui qui possède le plus de pouvoir
5
d’adhésion et de séduction. Et, à défaut d’une opinion dominante, les hommes doivent se cantonner dans
un quant-à-soi de bon aloi, un relativisme paresseux.
A partir de cette prise de conscience, les philosophes peuvent chercher « l’origine de ce
conflit », origine dont on comprend qu’elle tient au fait que les individus se contentent généralement
d’affirmer leurs opinions. Le philosophe au contraire, ne se satisfait pas d’une opinion « simple » comme le
souligne Epictète. S’interroger sur ce qui justifie un désaccord entre des points de vue, c’est en effet
chercher à les expliquer, examiner leurs éventuels arguments. De la « simple opinion », le philosophe
condamne la légèreté, l’insuffisance argumentative ; et il s’en méfie d’autant plus qu’un bon orateur serait
capable d’imposer n’importe quelle opinion, aussi incertaine soit-elle, à son auditoire. Il s’agit donc
d’opérer « une sorte de critique de l’opinion » c’est-à-dire – rappelons que « critique » vient du verbe grec
krinein qui veut dire trier, « passer au tamis » – un examen attentif et exigeant, soucieux des raisons qui
peuvent la justifier, ou encore qui permettent de départager les opinions droites de celles qui ne le sont
pas.
Dans ce but –et c’est l’étape ultime de cette recherche philosophique – le philosophe doit inventer
« une norme », un critère à l’aune duquel on puisse mesurer la vérité des opinions et qui permette de les
départager. Mais que peut bien être de cette norme pour qu’elle ne soit pas non plus qu’une simple
opinion, une simple impression subjective ? Pour éclairer sinon la nature de cette norme du moins sa
fonction, Epictète opère une double analogie entre cette norme qui doit mesurer la rectitude de l’opinion,
littéralement son orthodoxie (en grec ortho signifie « droit » et doxa désigne l’« opinion ») et une
« balance » qui permet de déterminer le poids précisément (tout comme on pèserait « le pour et le
contre » d’une opinion, ses arguments) et un « cordeau » c’est-à-dire une cordelette qui permet au
jardinier de vérifier l’alignement d’une taille, d’un sillon ou d’une plantation, ou au maçon celui d’un mur
qu’il construit. L’utilisation par l’auteur d’exemples tirés d’activités concrètes et quotidiennes et
d’instruments dont l’utilité est incontestable concourt à persuader que la nécessité de cette norme est
évidente. Mais n’oublions pas qu’un raisonnement par analogie ne peut être pleinement probant, puisque
ce n’est jamais que sous certains aspects que des réalités différentes peuvent être comparées, et
demandons-nous d’emblée jusqu’où cette analogie est tenable, et quel en est précisément le sens : la
norme doit-elle se contenter de sanctionner l’opinion fausse et de s’assurer de l’opinion droite comme la
balance mesure le poids ? Ou doit-elle être une méthode, un ensemble de règles qui permettent aussi de
produire les idées comme le jardinier dessine son jardin et le maçon construit son mur ?
Au demeurant, la philosophie apparaît à la fois comme une recherche théorique (la recherche des
causes du conflit des opinions, de leur insuffisance) qui conduit à une démarche éthique (une
« condamnation ») et une vigilance pratique (« défiance »), une prudence intellectuelle. Epictète va alors
justifier cette entreprise philosophique à travers une explication du caractère critiquable de l’opinion dont
chacun pense néanmoins qu’elle est légitime du moment qu’elle est la sienne.
IIème partie
Malgré sa forme un peu surprenante, la fonction du deuxième paragraphe est assez facile à saisir :
l’auteur justifie la démarche philosophique au moyen d’un raisonnement par l’absurde. : « Est-ce là le
point de départ de la philosophie ? ». Epictète, en effet, propose une série de questions qui invite le
lecteur lui-même à s’interroger pour participer à la recherche et à l’accouchement de la vérité. La
démarche est dialectique : les questions appellent des réponses simples. Dans ce but l’auteur se
questionne sur le relativisme.
6
Première hypothèse, exprimée sous forme d’une première question : doit-on dire qu’est juste tout
ce qui semble juste à chacun ? La question formule l’hypothèse sur laquelle se fonde le relativisme et, en
même temps, en demande l’examen: la relativité du jugement s’explique par le fait qu’il se fonde sur les
apparences. En effet, les apparences résultent de nos perceptions sensibles qui sont variables dans le
temps, sont particulières c’est-à-dire variables d’un individu à un autre ou d’un groupe culturel à un autre.
C’est par une nouvelle question, rhétorique celle-ci (c’est-à-dire appelant une réponse si évidente
qu’il n’est pas besoin de la formuler), que l’auteur invalide l’hypothèse relativiste. Si les opinions se
fondent sur les apparences et que celles-ci diffèrent d’un individu à un autre ou d’un groupe culturel à un
autre par exemple, au point d’être contradictoires, elles ne peuvent être « justes » en même temps, c’est-
à-dire conformes à la règle si l’on s’efforce de comprendre cette métaphore juridique de la vérité. La
conclusion est évidente et le « par conséquent » montre que la question précédente constituait bien une
affirmation : « par conséquent, non pas toutes », c’est-à-dire : puisque des opinions contradictoires ne
peuvent pas être vraies en même temps, toutes les opinions qui apparaissent comme vraies ne peuvent
pas, de ce simple fait, être vraies. En effet, lorsque deux opinions qui semblent vraies se contredisent, il y
en a nécessairement une au moins qui ne l’est pas, car il n’est pas possible que deux affirmations
contradictoires soient vraies en même temps et sous le même rapport. En effet, si dans la discussion avec
autrui ou dans la réflexion avec nous-mêmes, nous ne respections pas le principe de contradiction, alors
nous pourrions affirmer deux attributs contradictoires d’un même sujet de sorte que nous ne pourrions
savoir ce qu’est cet objet et même le prédicat utilisé ne signifierait rien de réel ; il deviendrait alors
impossible de penser. Quel pourrait être alors le critère de discrimination entre les opinions si elles
peuvent être toutes vraies en même temps et du même point de vue ?
Epictète discute l’autre hypothèse sous la forme d’une nouvelle question. Il se demande si une
opinion n’est pas vraie parce qu’elle est nôtre, parce qu’elle nous paraît « à nous juste[s] ». Il s’agit
désormais d’examiner si l’impression subjective d’être dans le vrai peut être un critère de vérité. Une
opinion est-elle vraie du simple fait qu’il me semble à moi ou qu’il semble à la majorité parmi le peuple
auquel j’appartiens qu’elle l’est ? Peut-on prendre pour critère de l’opinion juste l’origine de cette opinion
et, en particulier, le fait qu’elles soient les nôtres et non celles d’une personne autre ou étrangère ? En
effet, on peut être enclin à privilégier son propre point de vue ou celui de ses proches selon une
préférence affective plutôt qu’une préférence sensible dont on a vu qu’elle risquait d’être indécidable.
Cette attitude est d’ailleurs assez fréquente et on la retrouve notamment dans l’ethnocentrisme.
L’auteur montre l’absurdité de cette hypothèse au moyen de deux autres questions rhétoriques.
Tout d’abord, si on admettait que le critère de vérité d’une opinion réside dans le simple fait d’apparaître
comme vraie à une subjectivité donnée (ou même à une « opinion publique » donnée), il n’y a aucune
raison de privilégier ma subjectivité plutôt que celle de n’importe quel autre. L’auteur donne alors des
exemples concrets d’autres peuples aux cultures et aux histoires différentes et aux intérêts sans doute
divergents. Rien ne justifie de privilégier le point de vue du Grec à celui du Syrien ou de l’Egyptien : je
devrais donc admettre qu’est juste tout ce que dit un Syrien, du moment qu’il a la conviction profonde que
c’est juste ou que tout Syrien « normal » doit penser ainsi. Puisqu’une telle conséquence semble absurde
en ce qui concerne les Syriens et les Égyptiens, elle le sera également dans tous les autres cas. C’est ce
qu’indique la deuxième et dernière question rhétorique : par cette dernière question, Epictète généralise
ensuite cette critique d’une préférence subjective des opinions. Il ne se contente plus ici de confronter les
opinions d’un peuple à celles d’un autre mais il confronte celles d’un individu privilégié, « moi », à celles
d’un autre individu, « un tel » qui est à une autre échelle lui aussi un étranger, extérieur à moi, pour le
7
sujet que je suis. Il montre ainsi que c’est le même arbitraire qui me fait juger les opinions des étrangers à
l’aune de ma culture et qui me fait rejeter celles de mon voisin ou de mon concitoyen. Il peut alors
logiquement répondre en affirmant : « Pas plus les unes que les autres » ne sont justes, c’est-à-dire que, si
on acceptait l’hypothèse qu’est juste ce qui paraît tel à une subjectivité donnée, on n’aurait aucune raison
de privilégier une subjectivité plutôt qu’une autre, ce qui nous reconduit au premier argument : les
opinions les plus contradictoires – et il y aurait certainement de grandes divergences entre les opinions des
Grecs et des Syriens, comme entre les miennes et celles de n’importe quel autre – devraient être
considérées comme vraies, au mépris du principe de contradiction.
Par une déduction (« Donc »), Epictète conclut : l’opinion individuelle (« de chacun ») ou celle,
collective, d’un peuple ne sont pas suffisantes pour déterminer la vérité. Ce n’est pas parce qu’un
jugement est affirmé, tenu pour vrai, qu’il l’est effectivement. Il ne s’agit plus alors de savoir qui a raison
mais quel jugement est vrai. L’opinion de chacun est sans doute nécessaire puisque toute vérité suppose
un jugement mais elle « n’est pas suffisante » car il faut d’autres conditions que l’adhésion personnelle
pour qu’une idée soit vraie, que cette adhésion se fonde sur les apparences ou sur une préférence
subjective. Epictète ici s’oppose au relativisme défendu dans l’Antiquité par les sophistes. Il prémunit du
même coup le lecteur contre les prétentions de ces professeurs de rhétorique qui se faisaient fort de
soutenir n’importe quel point de vue sur n’importe quel sujet, du moment que l’opinion dont ils
persuadaient leur public leur était profitable. En ce sens, Epictète reprend ici la lutte socratique et
platonicienne contre les sophistes qui méprisent l’idée de la vérité et instrumentalisent l’opinion au
bénéfice du pouvoir.
Mais alors comment déterminer l’opinion vraie ? C’est à cette question que la suite du texte va
s’efforcer de répondre, en faisant, tout au moins, sentir la nécessité et l’intérêt d’une telle détermination.
IIIème partie
L’opinion n’est pas le seul domaine où l’apparence est insuffisante pour déterminer la vérité : dans
des domaines plus concrets comme le poids et les mesures de longueurs ou de surfaces, nous ne
contentons pas de simples apparences. En la matière, en effet, les illusions affectent souvent notre
perception. Illusions d’optique comme celle de Müller-Lyer mais aussi illusion du poids d’un objet en
fonction de son volume ou de son encombrement. Remarquons qu’Epictète ne reprend de son analogie de
départ que la question de la mesure. A cette possibilité fréquente des illusions perceptives dans ces
domaines, Epictète oppose (« mais ») l’invention d’une norme c’est-à-dire d’un moyen de départager les
affirmations qui se leurrent sur la réalité et celles qui s’y conforment.
L’auteur peut alors raisonner par analogie pour répondre à la question « n’y-a-t-il donc aucune
norme supérieure à l’opinion ? » : tout comme en matière de poids et de mesures nous ne nous
contentons pas d’apparence mais nous exigeons une norme, en matière d’opinion nous devrions être aussi
exigeant et même, précise l’auteur, nous le devrions d’autant plus que les opinions sont « ce qu’il y a pour
les hommes de plus nécessaire », c’est-à-dire ce dont ils ne peuvent se dispenser. En effet, tous les
hommes portent des jugements et c’est à travers eux qu’ils appréhendent le monde, d’où la nécessité de
former les jugements les plus corrects possibles; la perception sensible de la réalité elle-même est sans
doute aussi une activité de l’esprit qui juge les données sensibles, les met en ordre pour constituer le réel
perçu. L’homme est doué de bon sens ou de raison, de la faculté de juger (Descartes écrira à ce sujet au
début de son Discours de la méthode que c’est la chose du monde la mieux partagée, naturellement égale
8
en tous les hommes.). Cette raison permet aussi de corriger certaines erreurs dues aux illusions des sens
mais aussi à nos désirs ou à nos craintes, à nos sentiments. Bref, l’homme ne peut se passer d’opiner,
d’avoir des opinions, de juger et, c’est pourquoi il est d’autant plus nécessaire de disposer d’une norme
pour qu’il puisse s’assurer que ces opinions sont justes, droites, vraies.
Ainsi, après avoir réfuté dans le paragraphe précédent la confusion entre vérité et apparence et
entre justesse et impression subjective de justesse, que cette impression soit propre à un individu ou à une
culture, après avoir ainsi fait sentir la nécessité d’une norme pour évaluer ces opinions, Epictète, épaulé
par un raisonnement par analogie, conclut à l’existence de cette norme (« il y a donc une norme ») et va
s’interroger sur l’usage que nous pouvons en faire et le bénéfice que nous pouvons en tirer. On ne
manquera pas ici d’être surpris par la faiblesse du raisonnement, puisque l’auteur semble conclure de la
nécessité de chercher une norme à l’existence effective de cette norme qui paraît ici être dogmatiquement
assénée. Toutefois, la règle de l’explication de texte étant d’être le plus charitable possible avec les auteurs
qu’on commente, on évitera d’attribuer des raisonnements fallacieux au philosophe, et, après avoir signalé
notre étonnement, on admettra que l’auteur affirme ici fortement sa conviction que la recherche d’un
terrain d’entente pour les opinions n’est pas dénuée d’objet. Si une telle recherche était en effet sans
objet, alors l’aspiration qui est au fondement de la recherche philosophique, et même scientifique et
politique, serait absurde.
Epictète tire alors une conséquence (« Alors ») : une fois constatées la relativité des opinions et
l’importance de posséder une norme qui les départage, nous pouvons faire le choix de chercher ce critère
de la vérité et de nous en servir. Le caractère rhétorique de la question semble montrer qu’il serait
aberrant de ne pas chercher cette norme et présume aussi que nous pouvons la trouver, ce qui est
pourtant une des difficultés principales et récurrentes de la philosophie de la connaissance. Cet optimisme
d’Epictète et son rigorisme quant à l’application de cette norme qui s’illustre à travers la métaphore filée
de la mesure (« nous en servir… sans nous en écarter d’un pouce ») ne risque-t-il pas de pécher par un
excès de dogmatisme tout aussi néfaste que l’absence de règles pour juger du vrai et du faux ? Le
dogmatisme consiste à affirmer que la vérité peut être atteinte mais il désigne aussi l’attitude bornée de
ceux qui croient détenir la norme du vrai et veulent l’imposer aux autres. Qu’est-ce qui en effet peut
garantir la vérité du critère de la vérité ? Quelle est la norme de la norme ? Tel est en substance le
reproche que feraient à Epictète les philosophes sceptiques.
Toute la difficulté est donc de comprendre quelle est cette norme que l’auteur ne définit pas
précisément. Toutefois, s’il ne la définit pas, il s’attache du moins à montrer les bénéfices qu’on peut en
retirer. Il justifie néanmoins (« Car ») le choix de cette recherche d’une norme du vrai non plus seulement
comme le résultat d’une prise de conscience de la contradiction des « simples opinions » mais par le
double bénéfice de l’usage de cette norme. D’abord l’usage de cette norme permet une libération, une
« délivrance » comme si les hommes étaient possédés par cette « folie ». Suivre son opinion comme
mesure de toute chose constitue le point de vue relativiste comme le rappelle Protagoras dans cette
formule célèbre : « l’homme est la mesure de toutes choses ». Epictète qualifie ici de « folie », c’est-à-dire
d’entrave à la raison, de déraison, de délire, une telle attitude. Ce qui semble inquiéter l’auteur, davantage
que le dogmatisme instruit de savants sclérosés dans des certitudes acquises, c’est l’ignorance vulgaire et
la certitude naïve et spontanée, proies faciles des démagogues et des orateurs. C’est peut-être encore le
fanatisme de celui qui s’en tient à ce qu’il croit être la vérité sans jamais mesurer sa croyance à aucune
norme acceptable par tous, sans même envisager que son opinion puisse être justiciable d’une règle, et
être soumise à un examen quel qu’il soit. Par ailleurs, l’absence de norme du vrai permet en effet aux
9
rhéteurs habiles de manipuler les apparences et les opinions qu’elles suscitent. En outre, l’opinion relative
à chacun et issue des apparences auxquelles on donne crédit est aussi versatile qu’elles. Elle est aveugle et
inconstante, elle ne peut donc servir de guide pour la conduite de notre vie. C’est sans doute en ce sens
qu’il faut comprendre l’expression « folie des gens qui se servent en tout d’une seule mesure, l’opinion » ,
car la fixation sur une opinion unique autant que l’incapacité à la justifier empêchent qu’elle soit pour nous
un guide ferme vers la justice et la vérité.
Le second bénéfice de l’usage de cette norme du vrai réside dans sa constance face aux « cas
particuliers » dont les apparences sont relatives et changeantes. Les hommes ainsi trouveraient le moyen
de se délivrer de l’inconstance de leurs humeurs à travers lesquelles ils appréhendent le réel. Mais de quoi
est faite cette norme de la vérité ? Elle serait constituée selon Epictète de « principes », c’est-à-dire de
règles premières, claires et distinctes (« principes […] clairement définis »), des « prénotions » dont on
peut penser qu’elles sont des idées évidentes à l’homme débarrassées des apparences et des passions.
Elles seraient comme des axiomes qui feraient l’objet d’une intuition, ou comme les concepts qui, issus
d’un travail de définition, nous permettent de désigner les choses du monde en nous entendant avec nos
interlocuteurs (et donc avec nous-mêmes), ce qui suppose que nous sommes capables de dépasser la
singularité et l’instabilité de nos impressions personnelles dans une expérience commune de l’idée. Cette
opposition du sensible et de l’intelligible, que produit et présuppose l’exercice de la pensée, était déjà mise
en scène par Platon, au livre VII de la République, dans l’Allégorie de la Caverne.
Sans même parler des difficultés que pose la thèse platonicienne du réalisme des idées, ne peut-on
cependant critiquer le risque de subjectivité et de relativité de ces « prénotions » de même que, plus tard,
le caractère absolu des axiomes et des postulats mathématiques seront mis en question ? Alors plutôt que
de se contenter d’une norme qui serve de mesure ou de critère, ne devrait-on pas aussi et surtout réfléchir
à une méthode non pour seulement juger la vérité mais aussi pour la chercher et peut-être l’esquisser à
défaut de l’atteindre ? Ainsi, la méthode cartésienne ne donne pas seulement un critère de la vérité
(l’évidence) mais aussi trois autres préceptes qui servent à sa découverte.
Conclusion
Ce texte d’Epictète fait le procès de la simple opinion et des apparences sur lesquelles elle se fonde.
Cette dénonciation de la tendance des hommes à accorder du crédit à ses opinions parce qu’elles sont les
siennes, parce qu’il est libre d’opiner, permet d’ouvrir les yeux sur cette mise l’examen critique nécessaire
de la pensée et du jugement. Ainsi, en montrant la nécessité d’une norme de l’opinion et en présumant de
la possibilité de la découvrir, l’auteur a pu renvoyer dos-à-dos le dogmatisme de la subjectivité qui se fie à
ses seules impressions et croyances et le relativisme naïf et paresseux (de la foule) ou manipulateur (des
sophistes). Mais la question de la vérité de cette norme du vrai ne manquerait pas d’être relevée par les
sceptiques. À moins qu’il ne faille comprendre que c’est la démarche philosophique elle-même qui
correspondrait à la norme cherchée par Épictète. La philosophie, en tant qu’elle cherche à dépasser les
apparences au moyen des définitions et des concepts, paraît en effet, dans cet effort même, offrir une
norme à la discussion et donc à la réflexion. De ce point de vue, le conflit des opinions (à distinguer de la
violence d’une opinion imposée) n’apparaîtrait plus comme une situation regrettable, mais plutôt comme
la condition même de la réflexion.
10