LM6E-CPGE M.
El Merabet 2024-2025
DISSERTATION
Sujet de dissertation :
Henri Bergson a écrit dans L’Energie spirituelle (1911) :
« La société, qui est la mise en commun des énergies individuelles, bénéficie des efforts de tous et rend à tous leur
effort plus facile. Elle ne peut subsister que si elle se subordonne l’individu, elle ne peut progresser que si elle le
laisse faire. »
- En quoi ce propos éclaire-t-il votre lecture du Traité théologico-politique [Préface, Chap. XVI-XX,] (1670) de Baruch
Spinoza ?
Selon l’écrivain allemand Goethe : « Quoi que l’homme entreprenne et fasse, l’individu ne se suffit pas, la société reste
le suprême besoin de tout homme de valeur ». On en comprend que la vie en société reste cet horizon incontournable vers
lequel tout individu peut bien tendre, eu égard à ses insuffisances et ses imperfections auxquelles seul le cadre social peut
bien suppléer. C’est justement dans ce sillage que s’inscrit la citation soumise à notre réflexion : « La société, qui est la
mise en commun des énergies individuelles, bénéficie des efforts de tous et rend à tous leur effort plus facile. Elle ne peut
subsister que si elle se subordonne l’individu, elle ne peut progresser que si elle le laisse faire. » Cela revient à dire que
la société, pour pouvoir gérer l’individuel et le collectif, doit affronter ce paradoxe consistant à « se subordonner » l’individu et
à le « laisser faire ». À travers les deux lexèmes « subordonner » et « laisser », il est aisé de comprendre la gageure
qu’implique la vie en société. L’individu cède son énergie individuelle au bénéfice de la société, mais il doit revendiquer le
bien suprême qui est le sien, celui de la liberté. Ce paradoxe est bien mis en relief par le biais du chiasme présent dans les
deux occurrences du pronom indéfini « tous », mais aussi à travers la négation de restriction et la condition lisibles à travers
les deux dernières phrases de la citation. Dès lors, il sied de se demander dans quelle mesure la société doit surmonter ce
paradoxe consistant à récupérer l’individu tout en lui laissant sa liberté. C’est précisément ce point problématique que
nous tenterons d’élucider à l’aune de notre lecture du Traité théologico-politique [Préface, Chap. XVI-XX] (1670) de Baruch
Spinoza.
Pour ce faire, nous aborderons initialement l'idée que la société procède à la mise en commun des énergies individuelles
tout en assurant la liberté aux individus, avant de nous appesantir sur le caractère utopique de cette vision, pour voir en
dernier lieu qu’il importe de déterminer les conditions d’une vie sociale harmonieuse.
On peut d’emblée affirmer avec Bergson que la société semble en effet se définir comme la « mise en commun des
énergies individuelles ». Elle perdure grâce à une spirale vertueuse qui concilie deux tendances opposées mais
complémentaires : la nécessité de diriger les efforts des individus, qui doivent être subordonnés pour rendre la
société plus efficace et plus forte, et la nécessité, tout aussi importante, de ne pas les écraser, de leur ménager de la
liberté.
En effet, la société est bien cette synergie obtenue à partir « des énergies individuelles ». Elle « bénéficie des efforts de
tous ». Force est de relever dans ce sens chapitre XVI du Traité de Spinoza la nécessité du pacte politique en vertu duquel on
ne renonce à un bien (à sa liberté naturelle) que dans l’espoir d’un bien plus grand. L’état de nature nous fait vivre dans la
crainte, et la raison nous indique que cela est absurde et que les hommes vivent plus tranquilles quand ils s’unissent, quand ils
ne laissent pas leurs pulsions individuelles et la force tout diriger. La solution est le transfert de notre droit de nature au
souverain. Il s’agit de transférer entre les mains de la société la puissance des individus. C’est ce que Spinoza appelle
démocratie, qu’il définit comme « l’union des hommes en un tout qui a un droit souverain collectif sur tout ce qui est en son
pouvoir ». Il faut en comprendre que la transition vers l’état civil s’explique par la volonté de surmonter la crainte et la
discorde, et de trouver une concorde propice à la vie.
En outre, les individus trouvent ainsi une facilitation de leurs efforts et trouvent sécurité et confort. Au chapitre XVII de son
traité, Le philosophe amstellodamois montre parfaitement , à travers l’examen de l’histoire des Hébreux, « quelles satisfactions
doivent être accordées par le souverain à ses sujets pour la grande sécurité et l’accroissement de l’Etat ». Il commence, par
parenthèses, à rappeler que dans l’état naturel comme par la suite, les hommes sont gouvernés par leurs passions dont ils sont
esclaves et dont ils souffrent. Aussi, la soumission à la société et à des règles supérieures leur permet dans une certaine
mesure de s’en libérer: « Prévenir tous ces maux, constituer dans la cité un pouvoir tel qu’il n’y ait plus place pour la fraude ; bien
mieux, établir partout des institutions faisant que tous, quelle que soit leur complexion, mettent le droit commun au-dessus de
leurs avantages privés, c’est là l’œuvre laborieuse à accomplir. » En étudiant les institutions établies par Moïse après la
libération d’Égypte, Spinoza déduit dans cette perspective que l’autonomie laissée aux individus, le fait de leur confier
l’administration de l’État a permis la construction d’une société harmonieuse où chacun était maître de ses terres et prenait
part égale au tout: « Il élut des administrateurs non des dominateurs de l’État ». Cet exemple politique donné sert justement à
montrer qu’il y a lieu de mener une vie épanouie au sein de la société grâce à un gouvernement où le souverain reconnaît à
l’individu son autonomie, sa liberté et même sa suprématie.
Néanmoins, cette vision harmonieuse et enthousiaste de Bergson ne semble pas toujours effective dans nos œuvres.
L’idée d’une assimilation des énergies Individuelles au bénéfice de la société et des individus semble utopique : en
réalité, la plupart du temps, la société ne facilite pas, mais entrave au contraire les aspirations de l’individu et, loin
de le laisser faire, le subordonne au sens fort.
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Dans ce contexte, la synergie des efforts réciproques est bénéfique à quelques-uns seulement : de nombreux individus sont
exclus de ce cercle vertueux et leur existence ne se trouve en rien facilitée par la société. Bien que le philosophe néerlandais
minimise l’écrasement de l’individu dans et par l’État, en soulignant que l’individu ne renonce jamais qu’à une petite part de
sa liberté, il concède au chapitre XVII malgré tout que, dans certaines circonstances, l’individu puisse se sentir totalement
écrasé par le poids de la société: « En second lieu, s’il est vrai qu’on ne commande pas aux âmes comme aux langues, encore les
âmes sont-elles dans une certaine mesure sous le pouvoir du souverain qui a bien des moyens de faire qu’une très grande partie
des hommes croie, aime, ait en haine ce qu’il veut. Le Philosophe renchérit ensuite en affirmant : « Nous pouvons concevoir des
hommes qui n’aient de croyance, d’amour, de haine, de mépris, de sentiment quelconque pouvant les entraîner, qu’en vertu du
droit du souverain. » On peut en comprendre que par certains excès le Souverain peut aller jusqu’à commander aux âmes, et
imposer ainsi son diktat en imposant le prisme au travers duquel l’individu peut aimer, haïr, détester et croire.
Dans cet ordre d’idées, loin de progresser, une telle société régresse et périclite dans la violence. L’idée est on peut plus
claire aux chapitres XVII-XVIII du texte de Spinoza. Ce dernier montre en effet que si l’état des Hébreux a fini par péricliter,
malgré des bases qui avaient l’air raisonnables, accordant du pouvoir à chacun, c’est en raison de mauvaises lois qui
contenaient un germe pourri. Tant que les prêtres restent une caste à part, comme les Lévites le furent au temps de Moïse,
l’État reste stable, mais quand on leur octroie le pouvoir de s’immiscer dans les affaires de l’Etat, ils irritent et tout dégénère.
Le propos suivant est significatif à cet égard : « Nous voyons par là très clairement combien il est pernicieux, tant pour la
Religion que pour l’État, d’accorder aux ministres du culte le droit de décréter quoi que ce soit ou de traiter les affaires de l’État;
[…] combien il est dangereux de rattacher aux règles du droit divin les questions d’ordre purement spéculatif et de fonder les lois
sur des opinions, sujet au moins possible de constantes disputes entre les hommes». En bref, dès que l’ordre religieux et l’ordre
politique interfèrent dans la gestion des affaires publiques, il s’ensuit inéluctable un déclin, une régression et un effondrement
général.
S’il est vrai qu’il est tout à fait possible d’édifier une communauté sur les bases d’une multitude d’énergies qui
s’associent à créer un univers fait d’ordre, de paix et de concorde, les exemples ne manquent pas pour battre en
brèche cette vision harmonieuse et utopique qu’il faut relativiser. D’où la pertinence de se demander comment
parvenir effectivement à cette réciprocité idéale décrite par Bergson.
De fait, la mise en commun des énergies bénéficie à la société et aux individus à condition que ceux-ci ne soient pas aliénés
complètement à la société. A en croire le philosophe inscrit à notre programme, il faut comprendre que contracter un pacte
n’implique pas de renoncer totalement à sa liberté : « Peut-être, pensera-t-on que, par ce principe, nous faisons des sujets des
esclaves ; on pense en effet que l’esclave est celui qui agit par commandement et l’homme libre celui qui agit selon son bon
plaisir. Cela cependant n’est pas absolument vrai, car en réalité être captif de son plaisir et incapable de rien voir ni de faire qui
nous soit vraiment utile, c’est le pire esclavage, et la liberté n’est qu’à celui qui de son entier consentement vit sous la seule
conduite de la Raison. » L’on lit sous la plume du philosophe plus loin: « Dans cet État en effet nul ne transfère son droit naturel
à un autre de telle sorte qu’il n’ait plus ensuite à être consulté, il le transfère à la majorité de la société dont lui-même fait partie; et
dans ces conditions tous demeurent égaux ». Les conditions en question sont bien celles où le jeu politique est loin d’ôter à
l’individu sa crédibilité, sa liberté, voire sa souveraineté.
Dans cette optique, il faut autoriser la liberté d’opinion d’expression et séparer les institutions religieuses de l’État pour
éviter les ingérences des prêtres. Au début du chapitre XVI du texte à notre programme, Spinoza réaffirme l’objectif de sa
réflexion consistant à « [Se] demander jusqu’où doit s’étendre, dans l’Etat le meilleur, cette liberté laissée à l’individu de penser
et de dire ce qu’il pense ». De l’étude des lois des Hébreux, le chapitre XX du traité déduit que puisqu’aucun État, si puissant
soit-il, ne peut empêcher les individus de penser ce qu’ils pensent — car les hommes ont des esprits très variés (« entre les
têtes la différence n’est pas moindre qu’entre les palais ») — alors, mieux vaut les y autoriser. Spinoza conclut par un éloge de la
ville d’Amsterdam, incarnation selon lui d’un État démocratique qui a réussi : il n’est pas fondé sur la religion mais tolère en
revanche toutes les opinions. Ses citoyens pensent et parlent librement, vivant selon les critères du bons sens et de la vertu :
« dans cette république très florissante, dans cette ville très éminente, des hommes de toutes nations et de toutes sectes vivent
dans la plus parfaite concorde et s’inquiètent uniquement, pour consentir un crédit à quelqu’un, de savoir s’il est riche ou pauvre
et s’il a accoutumé d’agir en homme de bonne foi ou en fourbe. D’ailleurs la Religion ou la secte ne les touche en rien, parce
qu’elle ne peut servir à gagner ou à perdre sa cause devant le juge ».
En définitive, il importe de récapituler en affirmant en réaction au propos de Bergson que la société se constitue
essentiellement à partir des énergies qu’offrent les individus qui la constituent et qui interagissant pour bâtir un univers
harmonieux où l’intérêt public reste souverain. Les œuvres au programme disposent tout de même bien des preuves à notre
intention pour infirmer cette idée du philosophe français, d’autant que le cadre collectif étouffe, aliène et écrase l’atome que
représente l’homme dans sa spécificité et son eccéité. Par-delà cette opposition, nous avons été à concevoir les bases et les
conditions d’un vivre ensemble qui exclurait toute aliénation, tout bannissement et privilégierait un choix démocratique fondé
sur la liberté, la tolérance, la rationalité et l’humanité. A y voir de plus près, grande est la tentation de dépasser la dialectique
de l’individu et la communauté pour aller vers une optique cosmopolite, universelle et transcendante qui neutraliserait toute
barrière particularisante, raciste ou ethnique en reposant sur cette vision qui ressort du propos suivant de Howard Thurman (
1971) : « Une communauté ne peut longtemps se suffire à elle-même ; elle ne peut se développer qu’avec des personnes
provenant d’horizons différents et de frères encore inconnus ».