Groupement de textes : Influences de Rimbaud
Bûchers et tombeaux Ballade des pendus
Le spectre en tête se déhanche, Frères humains, qui après nous vivez,
[…] Dansant et jouant du rebec, N’ayez les cœurs contre nous endurcis,
Sur la tristesse immense et sombre Et sur fond noir, en couleur blanche, Car, si pitié de nous pauvres avez,
Le blanc squelette se fait voir ; Holbein l'esquisse d'un trait sec. Dieu en aura plus tôt de vous mercis.
Vous nous voyez ci attachés, cinq, six :
Il signe les pierres funèbres Quand le siècle devient frivole Quant à la chair, que trop avons nourrie,
De son paraphe de fémurs, Il suit la mode; en tonnelet Elle est piéça dévorée et pourrie,
Pend son chapelet de vertèbres Retrousse son linceul et vole Et nous, les os, devenons cendre et poudre.
Dans les charniers, le long des murs, Comme un Cupidon de ballet De notre mal personne ne s’en rie ;
Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Des cercueils lève le couvercle Au tombeau-sofa des marquises
Avec ses bras aux os pointus ; Qui reposent, lasses d'amour, Se frères vous clamons, pas n’en devez
Dessine ses côtes en cercle En des attitudes exquises, Avoir dédain, quoique fûmes occis
Et rit de son large rictus ; Dans les chapelles Pompadour. Par justice. Toutefois, vous savez
Que tous hommes n’ont pas bon sens rassis.
Il pousse à la danse macabre Mais voile-toi, masque sans joues, Excusez-nous, puisque sommes transis,
L'empereur, le pape et le roi, Comédien que le ver mord, Envers le fils de la Vierge Marie,
Et de son cheval qui se cabre Depuis assez longtemps tu joues Que sa grâce ne soit pour nous tarie,
Jette bas le preux plein d'effroi ; Le mélodrame de la Mort. Nous préservant de l’infernale foudre.
Nous sommes morts, âme ne nous harie,
Il entre chez la courtisane Reviens, reviens, bel art antique, Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Et fait des mines au miroir, De ton paros étincelant
Du malade il boit la tisane, La pluie nous a bués et lavés,
Couvrir ce squelette gothique ;
De l'avare ouvre le tiroir ; Et le soleil desséchés et noircis.
Dévore-le, bûcher brûlant !
Pies, corbeaux nous ont les yeux cavés,
Piquant l'attelage qui rue Et arraché la barbe et les sourcils.
Si nous sommes une statue
Avec un os pour aiguillon, Jamais nul temps nous ne sommes assis
Sculptée à l'image de Dieu,
Du laboureur à la charrue Puis çà, puis là, comme le vent varie,
Quand cette image est abattue,
Termine en fosse le sillon ; A son plaisir sans cesser nous charrie,
Jetons-en les débris au feu.
Plus becquetés d’oiseaux que dés à coudre.
Et, parmi la foule priée, Toi, forme immortelle, remonte Ne soyez donc de notre confrérie ;
Hôte inattendu, sous le banc, Dans la flamme aux sources du beau,k ; Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Vole à la pâle mariée Sans que ton argile ait la honte
Sa jarretière de ruban. Et les misères du tombeau ! Prince Jésus, qui sur tous a maistrie,
Garde qu’Enfer n’ait de nous seigneurie :
A chaque pas grossit la bande ; Théophile Gautier, Émaux et Camées (1852).
A lui n’ayons que faire ne que soudre.
Le jeune au vieux donne la main ; Hommes, ici n’a point de moquerie ;
L'irrésistible sarabande Mais priez Dieu que tous nous veuille absoudre !
Met en branle le genre humain.
François Villon, Poésies diverses , 1460
Groupement de textes : Influences de Rimbaud
Extrait des Misérables Son bras, qui dans le vide au hasard se ballotte, Qu'on pût voir parmi nous des amours infidèles,
C’était une chose navrante de voir, l’hiver, ce pauvre Merveille de blancheur et de force, est orné Desdemona candide, ange qui va mourir,
enfant, qui n’avait pas encore six ans, grelottant sous de De ces mots au poinçon gravés : Pierre et Lolotte, Quand on a dans son cœur entendu ton soupir
vieilles loques de toile trouées, balayer la rue avant le Et d’un cœur d’un foyer éternel couronné. Et ce que tu chantais en attendant le More3:
jour avec un énorme balai dans ses petites mains […] La pauvre âme qui pleure au pied du sycomore!
rouges et une larme dans ses grands yeux. Quand on connaît vos sœurs, ces anges gracieux,
Dans le pays on l’appelait l’Alouette. Le peuple, qui Sa gorge, qui tressaille, agite par saccades Évoqués une nuit de l'enfer ou des cieux,
aime les figures, s’était plu à nommer de ce nom ce La chemisette lâche et blanche, dont les plis, Miranda, Cléopâtre, Imogène, Ophélie,
petit être pas plus gros qu’un oiseau, tremblant, Laissant l’épaule nue, arrivent en cascades Ces rêves éthérés que le même amour lie!
effarouché et frissonnant, éveillé le premier chaque Baigner languissamment ses beaux reins assouplis.
matin dans la maison et dans le village, toujours dans la Quelle femme ici-bas ferait vibrer encor
rue ou dans les champs avant l’aube. Regardez-la marcher : c’est la Brute impassible, Le coeur extasié par vos cithares d'or?
Seulement la pauvre alouette ne chantait jamais. La machine d’amour inerte en sa lourdeur,
Le mannequin de chair à la chair insensible, Théodore de Banville, Les Cariatides, 1843
Victor Hugo, Les Misérables, partie 4, chapitre 3,
« L’alouette », 1862 Qui ne sait pas rougir et n’a pas d’impudeur !
Vénus couchée
Albert Glatigny, Les Vignes folles, 1860
L’été brille; Phoebus4 perce de mille traits,
Les Antres malsains En haine de sa sœur, les vierges des forêts,
La Voie Lactée (Extrait) Et dans leurs flancs brûlés de flammes vengeresses
Cependant, au milieu de la salle enfumée,
Il allume le sang des jeunes chasseresses.
Se pavane une fille aux énormes appas, Qui pourrait s'empêcher de craindre et de pâlir Dans les sillons rougis par les feux de l’été,
Dans un calme idiot nonchalamment pâmée. Avec Cordélia1, la fille du roi Lear, Entouré d’un essaim, le bœuf ensanglanté
Écarquillant les yeux et ne regardant pas. Adorant, fille tendre, ainsi qu'une Antigone, Marche les pieds brûlants sous de folles morsures.
Son père en cheveux blancs, sans trône et sans couronne, Tout succombe: au lointain les Nymphes sans ceintures
Sur son front, hérissés, lourds et pleins d’insolence, […] Avec leurs grands cheveux par le soleil flétris
À peine par le peigne en chignon réunis, Si belle qu'on croirait sur son front diaphane Épongent leurs bras nus dans les fleuves taris,
S’étendent, dans leur gloire et dans leur opulence ; Voir le vivant rayon de la nymphe Diane, Et, fuyant deux à deux le sable des rivages,
Ses ardents cheveux roux par les parfums brunis ! Et le cœur si naïf qu'en ce calice ouvert Vont cacher leurs ardeurs dans les antres sauvages.
Le zéphyr qui murmure au sein de l'arbre vert Dans le fond des forêts, sous un ciel morne et bleu,
Son col majestueux ondule sous leurs ombres Apporte des serments pleins d'une douce joie! Vénus, les yeux mourants et les lèvres en feu,
Au chant clair des pendants d’oreilles en métal, S’est couchée au milieu des grandes touffes d’herbe
Et ses rudes sourcils, mystérieux et sombres, […] Ainsi qu’une panthère indolente et superbe.
Forment un angle aigu provoquant et brutal. Quand on a vu pendant cette nuit enchantée Dénouant son cothurne et son manteau vermeil,
Rayonner ton front blanc sous la lune argentée! Elle laisse agacer par les traits du soleil
Sa voix avec effort entre ses lèvres gronde, Et toi, qu'à ton destin le ciel abandonna, Les beaux reins d’un enfant qui dort sur sa poitrine,
Fétidement mêlée à l’odeur de l’alcool, Toi qui nous fais pleurer, belle Desdemona2, Et tandis que frémit sa lèvre purpurine,
Et sa vaste poitrine, aventureuse et ronde, Toi qui ne croyais pas, pauvre ange aux blanches ailes, Un ruisseau murmurant sur un lit de graviers,
Flotte comme un ballon qui va prendre son vol !
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Cordelia : fille du roi Lear dans la pièce de Shakespeare Il s’agit d’Othello
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Personnage de la pièce Othello de Shakespeare Phoebus est l’autre nom d’Apollon
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Amoureux de Cypris, vient lui baiser les pieds. Elle était déchaussée Le soleil rayonnait sur cette pourriture,
Sur son beau sein de neige Éros maître du monde Comme afin de la cuire à point,
Repose, et les anneaux de sa crinière blonde Elle était déchaussée, elle était décoiffée, Et de rendre au centuple à la grande Nature
Brillent, et cependant qu’un doux zéphyr ami Assise, les pieds nus, parmi les joncs penchants ; Tout ce qu’ensemble elle avait joint ;
Caresse la guerrière et son fils endormi, Moi qui passais par là, je crus voir une fée,
Près d’eux gisent parmi l’herbe verte et la menthe Et le ciel regardait la carcasse superbe
Et je lui dis : Veux-tu t'en venir dans les champs ?
Les traits souillés de sang et la torche fumante. Comme une fleur s’épanouir.
La puanteur était si forte, que sur l’herbe
Théodore de Banville, Les Cariatides (1843) Elle me regarda de ce regard suprême Vous crûtes vous évanouir.
Qui reste à la beauté quand nous en triomphons,
La Coccinelle Et je lui dis : Veux-tu, c'est le mois où l'on aime, Les mouches bourdonnaient sur ce ventre putride,
Veux-tu nous en aller sous les arbres profonds ? D’où sortaient de noirs bataillons
Elle me dit : « Quelque chose De larves, qui coulaient comme un épais liquide
Me tourmente. » Et j’aperçus Le long de ces vivants haillons.
Elle essuya ses pieds à l'herbe de la rive ;
Son cou de neige, et, dessus,
Un petit insecte rose. Elle me regarda pour la seconde fois, Tout cela descendait, montait comme une vague
Et la belle folâtre alors devint pensive. Ou s’élançait en pétillant
J’aurais dû, — mais, sage ou fou, Oh ! comme les oiseaux chantaient au fond des bois ! On eût dit que le corps, enflé d’un souffle vague,
À seize ans, on est farouche, — Vivait en se multipliant.
Voir le baiser sur sa bouche Comme l'eau caressait doucement le rivage !
Plus que l’insecte à son cou. Je vis venir à moi, dans les grands roseaux verts, Et ce monde rendait une étrange musique,
Comme l’eau courante et le vent,
La belle fille heureuse, effarée et sauvage,
On eût dit un coquillage ; Ou le grain qu’un vanneur d’un mouvement rythmique
Dos rose et taché de noir. Ses cheveux dans ses yeux, et riant au travers. Agite et tourne dans son van.
Les fauvettes pour nous voir
Victor Hugo, Les Contemplations
Se penchaient dans le feuillage. Les formes s’effaçaient et n’étaient plus qu’un rêve,
Une ébauche lente à venir
Sa bouche fraîche était là ; Sur la toile oubliée, et que l’artiste achève
Je me courbai sur la belle, Une charogne Seulement par le souvenir.
Et je pris la coccinelle ; Rappelez-vous l’objet que nous vîmes, mon âme,
Mais le baiser s’envola. Ce beau matin d’été si doux : Derrière les rochers une chienne inquiète
Au détour d’un sentier une charogne infâme Nous regardait d’un œil fâché,
« Fils, apprends comme on me nomme, » Sur un lit semé de cailloux, Epiant le moment de reprendre au squelette
Dit l’insecte du ciel bleu, Le morceau qu’elle avait lâché.
« Les bêtes sont au bon Dieu, Le ventre en l’air, comme une femme lubrique,
Mais la bêtise est à l’homme. » Brûlante et suant les poisons, – Et pourtant vous serez semblable à cette ordure,
Paris, mai 1830. Ouvrait d’une façon nonchalante et cynique A cette horrible infection,
Victor Hugo, Les Contemplations (I), 1856 Son ventre plein d’exhalaisons. Etoile de mes yeux, soleil de ma nature,
Vous, mon ange et ma passion !
Groupement de textes : Influences de Rimbaud
Oui ! telle vous serez, ô la reine des grâces, Quand on m'aura jeté, vieux flacon désolé,
Apres les derniers sacrements, Décrépit, poudreux, sale, abject, visqueux, fêlé,
Quand vous irez, sous l’herbe et les floraisons grasses,
Moisir parmi les ossements. Je serai ton cercueil, aimable pestilence !
Le témoin de ta force et de ta virulence,
Alors, ô ma beauté ! dites à la vermine Cher poison préparé par les anges ! Liqueur
Qui vous mangera de baisers, Qui me ronge, ô la vie et la mort de mon cœur !
Que j’ai gardé la forme et l’essence divine
Charles Baudelaire, Les Fleurs du mal, 1857.
De mes amours décomposées!
Charles Baudelaire, Les Fleurs du Mal, 1857
Le flacon
Il est de forts parfums pour qui toute matière
Est poreuse. On dirait qu'ils pénètrent le verre.
En ouvrant un coffret venu de l'Orient
Dont la serrure grince et rechigne en criant,
Ou dans une maison déserte quelque armoire
Pleine de l'âcre odeur des temps, poudreuse et noire,
Parfois on trouve un vieux flacon qui se souvient,
D'où jaillit toute vive une âme qui revient.
Mille pensers dormaient, chrysalides funèbres,
Frémissant doucement dans les lourdes ténèbres,
Qui dégagent leur aile et prennent leur essor,
Teintés d'azur, glacés de rose, lamés d'or.
Voilà le souvenir enivrant qui voltige
Dans l'air troublé ; les yeux se ferment ; le Vertige
Saisit l'âme vaincue et la pousse à deux mains
Vers un gouffre obscurci de miasmes humains ;
Il la terrasse au bord d'un gouffre séculaire,
Où, Lazare odorant déchirant son suaire,
Se meut dans son réveil le cadavre spectral
D'un vieil amour ranci, charmant et sépulcral.
Ainsi, quand je serai perdu dans la mémoire
Des hommes, dans le coin d'une sinistre armoire