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Diplomatie sportive et internationalisation

Diplomatie sportive et rôle du sport dans les relations internationales.

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CHAPITRE 17.

INTERNATIONALISATION DU SPORT ET DIPLOMATIE


SPORTIVE

Robert Frank
in Robert Frank, Pour l’histoire des relations internationales
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Presses Universitaires de France | « Le Noeud Gordien »

2012 | pages 387 à 405


ISBN 9782130606246
Article disponible en ligne à l'adresse :
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Chapitre 17
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INTERNATIONALISATION DU SPORT
ET DIPLOMATIE SPORTIVE

ROBERT FRANK

Le sport aussi, dès qu’il s’internationalise, est un enjeu de la diplomatie


culturelle au XXe siècle. Son invention et sa codification doivent beaucoup aux
Britanniques tout au long du XIXe siècle. Le sport à l’anglaise ne vise pas
seulement, comme la gymnastique ou l’éducation physique, une bonne santé
du corps et un meilleur équilibre de la personne (mens sana in corpore sano) ;
individuel ou collectif, imprégné par l’esprit aristocratique des collèges
d’Angleterre, il privilégie compétition, performances, fair play et se prête bien
au spectacle. Les sports se développent dans le monde britannique – il est
même vecteur du renforcement de l’emprise coloniale dans le British Empire 1 –,
aux États-Unis et, au cours de la seconde moitié du siècle en Europe conti-
nentale. Leur internationalisation réside d’abord dans les rencontres entre
athlètes, d’abord au sein du monde anglo-saxon (entre Britanniques et
Américains à la fin du XIXe siècle ou l’Inter-Colonial Meet à Sydney en 1890),
puis entre équipes européennes de nationalités différentes (le rugby avant le
football), ensuite dans le cadre d’une véritable organisation multilatérale. Les
Français jouent un rôle important dans cette multilatérisation internationale
du sport à la Belle Époque. Le baron Pierre de Coubertin obtient, lors du
Congrès de la Sorbonne de juin 1894, la restauration des Jeux olympiques,
dont les premiers se tiennent en 1896. C’est l’USFSA, l’Union des sociétés
françaises de sports athlétiques (fondée par le Racing club de France et le
Stade français en 1887) qui est à l’origine, contre un premier refus britannique,
de la création de la FIFA, la Fédération internationale de Football Association
en 1904. Le premier Tour de France cycliste en 1903 est d’emblée une com-
pétition internationale. L’équipe française de rugby se joint aux quatre équipes

1. Pierre Singaravélou, Julien Sorez (dir.), L’Empire des sports. Une histoire de la mondialisation
culturelle, Paris, Belin, 2010.
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388 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

britanniques – qui organisent entre elles une compétition depuis 1883-1884 –


pour créer le Tournoi des cinq nations en 1910.
Cette internationalisation du sport et l’impact politique du sport sur les
relations entre les États et les sociétés intéressent depuis longtemps les histo-
riens internationalistes. En 1984, la revue Relations internationales consacre un
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numéro au sujet et Pierre Milza, pionnier aussi dans ce domaine, écrivait déjà
que le sport est à la fois reflet de la vie internationale, moyen de la politique
étrangère et révélateur de grands sentiments collectifs 1.

UN REFLET CULTUREL DES RAPPORTS DE FORCE


GÉOPOLITIQUES ET DE LA VIE INTERNATIONALE

Dès que le sport est entré comme pratique, et surtout comme spectacle,
dans la nouvelle culture de masse, dès qu’il s’est internationalisé, il a pris une
dimension politique, soit comme arme du soft power pour les États soit comme
outil de rapprochement des peuples. Croire que ce phénomène est récent et
qu’il serait bon de revenir à un âge d’or d’un apolitisme sportif relève d’une
naïveté récurrente. En rester à cette constatation, comme c’est le cas trop
souvent, c’est se priver de penser historiquement la place de ce phénomène
culturel dans l’espace public. D’ailleurs, tout n’est pas vil, tout n’est pas sale
dans la politique et encore moins dans le politique, fondement du vouloir
vivre ensemble. C’est particulièrement ce que démontrent le développement
du sport et son internationalisation. Au temps de l’Antiquité grecque, puis
romaine, le sport est au cœur de la cité, de la polis, donc de la politique.
Lorsque l’empereur chrétien Théodose supprime en 393 les jeux olympiques,
qu’il considère comme un symbole dangereux du paganisme, il accomplit un
acte politique, et Pierre de Coubertin fait de même lorsqu’il rétablit les JO
modernes. Le baron français agit au nom d’une culture et en vue d’objectifs
politiques. Il est à lui seul une somme d’ambivalences, typiques de l’époque,

1. Pierre Milza, « Introduction », Relations internationales, no 38, « Sports et relations internatio-


nales », été 1984 ; Voir aussi Relations internationales, no 111 et 112, « Olympisme et relations internatio-
nales 1 et 2 », automne et hiver 2002 ; Alfred Wahl (dir.), Sports et relations internationales, Actes du
colloque de Metz-Verdun, 23-25 septembre 1993, Metz, Centre lorrain d’histoire Metz, 1995 ; Pascal
Boniface (dir.), Géopolitique du football, Bruxelles, Éditions Complexe, 1999 ; Pierre Arnaud, Alfred
Wahl, Aspects de l’histoire de la Coupe du monde de football, Metz, Centre lorrain d’histoire Metz, 2007 ;
Alfred Wahl, La balle au pied. Histoire du football, Paris, Gallimard, coll. « Découvertes », 2002 ; Paul
Dietschy, Yvan Gastaut, Stéphane Mourlane, Histoire politique des Coupes du monde de football, Paris,
Vuibert, 2006 ; Patrick Clastres, Jeux olympiques. Un siècle de passions, Paris, Les Quatre chemins, 2008 ;
Paul Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 389

déconcertantes aujourd’hui : ce monarchiste rallié à la République vers 1887 1


est à la fois libéral et conservateur, patriote et pacifiste, colonialiste et huma-
niste, persuadé de l’inégalité des « races » et convaincu qu’elles peuvent toutes
« s’améliorer ». C’est à tous ces titres qu’il voit dans le sport à l’anglaise un
moyen de développer un esprit sain de compétition, apte à rapprocher les
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peuples, préférable à la gymnastique à l’allemande qui prépare les corps et les
esprits à la guerre. À l’issue du Congrès de la Sorbonne de juin 1894, il fait
créer le Comité international olympique (CIO) dont il souhaite assurer l’indé-
pendance par rapport aux États. À ses yeux, l’olympisme nouveau, fondé sur
un noble amateurisme, loin de dissoudre les patriotismes, doit être capable de
réduire les nationalismes agressifs et de diminuer les chances de guerre. Cette
espérance est évidemment vite déçue. Le sport n’a pas empêché le premier
conflit mondial. Pierre Milza a bien raison de le noter, « le drame des Jeux
olympiques restaurés par Pierre de Coubertin […] est que la résurrection s’est
faite dans un contexte […] qui n’avait plus grand-chose à voir avec les idéaux
de l’aristocratie britannique ou avec ceux du positivisme libéral », mais à voir
avec un environnement nouveau, celui de l’ère des masses et de la montée des
nationalismes exacerbés. Dès lors, le sport « devenait dans le vécu des foules
et dans la stratégie des décideurs, l’un des supports privilégiés du fait natio-
nal ». C’est aussi le temps des impérialismes, et l’on peut parler d’un impéria-
lisme sportif qui a servi à mieux intégrer les populations « indigènes » dans la
culture d’empire 2. À bien des égards, l’histoire de l’internationalisation du
sport, de ses enjeux géopolitiques, de ses symboles, de ses rituels, des tensions
et des rapprochements qu’il génère, reflète bien celle des relations internatio-
nales au XXe siècle. L’analyse de l’exemple des Jeux olympiques 3 est la plus
probante, et il convient de la compléter par quelques évocations du football et
du rugby.
Domination européenne et suprématie américaine
Tout commence avec une phase de nette domination européenne. De
1896 à 1948, sur douze olympiades, dix ont lieu en Europe, et seulement
deux hors du vieux continent, aux États-Unis : à Saint Louis en 1904 et à Los
Angeles en 1932. Les premiers Jeux ont lieu du 6 au 15 avril 1896 à Athènes,
à titre d’hommage à la civilisation qui a inventé les jeux antiques. C’est à la

1. Patrick Clastres, La chevalerie des sportsmen. Pierre de Coubertin (1863-1937), thèse de doctorat,
sous la direction de Jean-François Sirinelli, IEP de Paris, 2011, p. 147.
2. Voir Pierre Singaravélou, Julien Sorez (dir.), L’Empire des sports…, op. cit.
3. Voir en particulier les articles : Pierre Milza, « Un siècle de Jeux olympiques », Relations
internationales, dossier : « Olympisme et relations internationales 1 », no 111, automne 2002, p. 299-
310 ; Paul Dietschy, « Le sport, instrument des relations internationales », Questions internationales,
dossier : « Le sport dans la mondialisation, no 44, juillet-août 2010 ; Jean-Loup Chappelet, « Entre
politique et sport : les Jeux olympiques », ibid.
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390 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

fois l’époque du « beau geste » – le cycliste français Flameng, en tête de la


course cycliste des 100 kilomètres sur piste, s’arrête et attend son concurrent,
victime d’une défaillance technique – et celle des émotions nationales spor-
tives : lorsque le berger grec, Spyridon Louis, entre dans le stade, en vainqueur
du marathon créé à cette occasion, il est frénétiquement acclamé en héros
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national. Les Jeux de 1900 sont organisés à Paris, en même temps que l’Expo-
sition universelle dont ils dépendent. La programmation s’en ressent, puisque
les épreuves sont étalées sur cinq mois, ce qui ne plaît guère à Pierre de
Coubertin. Les États-Unis ne sont pas encore, sur le plan politique, financier
et commercial, la première puissance du monde ; mais, ils le sont déjà sur le
plan industriel… et athlétique comme ils le prouvent à Athènes et à Paris, ce
qui leur vaut d’être les organisateurs des JO de 1904. À Saint-Louis, pour la
première fois, surgit la question de la ségrégation raciale : les « hommes de
couleur » (Noirs et Indiens) sont écartés des épreuves officielles, mis en com-
pétition entre eux pendant deux journées qui sont qualifiées d’« anthropolo-
giques ». Pierre de Coubertin critique « cette mascarade outrageante » en des
termes typiques de son époque qui confirment son paternalisme colonial, son
vernis raciste et sa foi dans la capacité de progrès de tous les êtres humains :
« Elle se dépouillera naturellement de ses oripeaux lorsque ces Noirs, ces
Rouges, ces Jaunes apprendront à courir, à sauter, à lancer et laisseront les
Blancs derrière eux. » 1 Les Jeux de Londres de 1908 2 sont organisés en
même temps que l’exposition franco-britannique consacrant l’Entente cor-
diale, mais les épreuves principales sont concentrées sur quelques semaines
afin de retenir l’attention et de ne la pas laisser se focaliser sur l’autre manifes-
tation, comme en 1900 à Paris. Le mouvement des nationalités s’invite à la
fête : les Tchèques (Bohême) et les Finlandais obtiennent du CIO le droit de
constituer des équipes nationales contre l’avis de l’Autriche-Hongrie et de la
Russie. À Stockholm en 1912, ils demandent plus : ils revendiquent le droit de
participer aux Jeux sous leur propre drapeau et non plus sous celui des
empires dont ils font partie, anticipation de ce qui se passera après la chute de
ces derniers quelques années plus tard. Avant la Grande Guerre, la domina-
tion européenne joue aussi pour le rugby et le football, avec cependant une
extension hors de l’Europe. Le premier se développe dans les Dominions
britanniques (Australie, Nouvelle-Zélande et Afrique du sud, moins au
Canada influencé par les États-Unis). Le second touche très tôt l’Amérique
du Sud, par le biais de l’Argentine et de l’Uruguay où les Anglais de Buenos

1. Pierre de Coubertin, Mémoires olympiques, Lausanne, Comité international olympique, 1931.


2. Initialement prévus à Rome. Mais, le gouvernement italien préfère renoncer aux Jeux pour des
raisons financières, après l’éruption du Vésuve en 1906 qui l’oblige à engager de lourdes dépenses
pour les travaux de reconstruction à Naples.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 391

Aires et de Montevideo implantent ce sport dès les années 1860. Les


Argentins réussissent une réappropriation nationale et populaire du football
et lui donnent un style différent. Leur premier succès date de 1913, lorsque le
Racing club, une équipe exclusivement « créole », gagne le championnat natio-
nal, aux dépens des autres équipes, composées de Britanniques installés dans
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le pays 1.
Les Jeux olympiques prévus à Berlin en 1916 n’ont pas lieu pour cause de
guerre mondiale. Ceux d’Anvers en 1920 excluent tous les vaincus. La nou-
velle Russie des Soviets refuse de participer aux rencontres olympiques, domi-
nées à ses yeux par le monde capitaliste, refus qui dure jusqu’en 1952 : elle
préfère fonder en 1921 une Internationale sportive rouge et organiser, avec les
partis communistes, des Spartakiades, comme elle le fait en 1928 et en 1934.
En 1924 sont créés les Jeux olympiques d’hiver et les premiers se déroulent à
Chamonix où les Autrichiens sont admis. La même année, les Jeux d’été ont
lieu à Paris – le stade de Colombes est construit à cet effet – : Autrichiens,
Hongrois, Bulgares et Turcs sont présents, mais les Allemands restent inter-
dits, malgré les efforts du CIO qui s’incline devant les pressions de la diplomatie
française. En effet, celle-ci intervient désormais massivement dans les ques-
tions sportives, assignant aux sportifs français d’être « les ambassadeurs de la
France dans le monde », nouveaux enjeux du soft power, et créant une section
« Tourisme et sport » au sein du Service des Œuvres françaises à l’étranger 2.
Aux Jeux d’Amsterdam de 1928, les Allemands font leur entrée, comme ils
l’ont fait deux ans plus tôt à la SDN. Mais des incidents éclatent entre anciens
ennemis, preuve de l’absence de l’esprit du couple Briand-Stresemann lors de
ce rendez-vous sportif. Il en est de même pour le football : le premier match
France-Allemagne d’après-guerre n’a lieu qu’en 1931 et il se solde par une
victoire française (1 but à 0) et quelques affrontements dans les tribunes. Aux
JO de Los Angeles en 1932, la délégation britannique doit s’intercaler entre
celles de la France et de l’Allemagne lors de la cérémonie d’ouverture pour
éviter tout incident. Ceux de 1936 à Berlin sont bien connus pour leur politisa-
tion extrême par Hitler, pour la « parade raciste et totalitaire » 3 qu’il a souhaité
organiser. C’est la première fois que la question du boycott se pose. L’initiative
vient surtout d’associations juives et démocrates américaines. Le Belge Henri
Baillet-Latour, président du CIO, et Avery Brundage, président du CNO des

1. Vincent Beufe, « Le football à Buenos Aires : implantation britannique et diffusion nationale


(1890- 1910) », Bulletin de l’Institut Pierre-Renouvin, no 16, automne 2003.
2. Pierre Arnaud, « Sports et olympisme après la Première Guerre mondiale. Nouvelle donne
géopolitique et enjeux de prestige », Relations internationales, no 111, dossier : « Olympisme et relations
internationales 1 », automne 2002, p. 347-363 ; Marcel Spivak, Éducation physique, sport et nationalisme en
France du Second Empire au Front populaire : un aspect original de la Défense nationale, thèse sous la direction de
Jean-Baptiste Duroselle, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne, 1983.
3. Pierre Milza, « Un siècle de Jeux olympiques », art. cit., p. 305.
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392 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

États-Unis, fascinés par la bonne organisation nazie des préparatifs, veulent


sauver les Jeux à tout prix et ne tiennent pas compte de cette campagne. Ils
obtiennent seulement des Allemands que les Juifs soient admis dans les équi-
pes. Malgré la pompe des croix gammées géantes, des Sieg Heil !, le vieux Pierre
de Coubertin montre son aveuglement en parlant de « la grande réussite des
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Jeux de Berlin » qui « a magnifiquement servi l’idéal olympique » 1. On connaît
le dépit de Hitler, voyant les Noirs américains gagner tant de médailles :
Cornelius Johnson au saut en hauteur et Jesse Owens quatre fois médaillé d’or
(100 m, 200 m, saut en longueur et relais 4 x 100 m). Fait exceptionnel,
néanmoins, l’Allemagne, est en tête du classement général, devant les États-
Unis, habituellement au premier rang olympique. Le Führer, finalement satis-
fait, instrumentalise ce triomphe. C’est l’époque où les dictatures entendent
tirer le plus grand profit des succès sportifs pour magnifier leur régime. Le
football, qui achève de s’internationaliser en 1930, avec la première Coupe du
monde organisée et gagnée par l’Uruguay, s’y prête bien : Mussolini utilise les
victoires de l’équipe italienne aux Coupes du monde de 1934, qui a lieu en
Italie, et de 1938 – en France –, ainsi qu’aux Jeux olympiques de 1936, pour
glorifier le fascisme.
Pendant ces années de l’entre-deux-guerres, le cérémonial olympique se
précise en utilisant des symboles qui, tout à la fois, soulignent la volonté
d’internationalisme à l’échelle mondiale et suggèrent la prépondérance de la
« civilisation européenne », en continuant d’honorer l’Antiquité grecque. À
Anvers apparaît pour la première fois le drapeau avec ses cinq anneaux, sym-
bolisant les cinq continents. Les Jeux d’Amsterdam introduisent la cérémonie
de la flamme olympique et, à Los Angeles, on invente celle du podium pour la
remise des trois médailles à l’issue de chaque épreuve avec la levée des trois
drapeaux et l’écoute de l’hymne national du vainqueur. C’est à Berlin en 1936
que la flamme est acheminée pour la première fois par le relais de la torche
depuis Olympie. Aux deux rencontres précédentes, elle avait été allumée, mais
sans le relais, inventé par Carl Diem, l’organisateur des JO de 1936. Ayant déjà
songé à ce rituel pour les jeux annulés de Berlin de 1916, il le propose à Hitler
qui accepte avec enthousiasme. D’une façon générale, en effet, et dans de
nombreux domaines, le Führer entend se servir de l’Antiquité gréco-romaine
pour anoblir son régime et en justifier les pires crimes. Il préfère Platon à
Nietzsche – un Platon nazifié, bien entendu – et voit dans la gloire des Grecs
et des Romains, c’est‑à-dire les représentants les plus « civilisés » des « Indo-
Européens », un meilleur instrument que les légendes fumeuses de la
Germanie barbare et wagnérienne pour légitimer son combat contre l’« enjui-

1. Jean-Marie Brohm, Jeux olympiques à Berlin, Bruxelles, Complexe, 1983 ; Pierre Milza, ibid.,
p. 304.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 393

vement » et la « dégénérescence » de la « civilisation aryenne ». Relier Olympie à


Berlin par le relais de la torche, voilà bien une invention qui donne à sa fête
nazie une belle couleur antique et hautement « civilisationnelle » 1. Cet exemple
montre bien, méthodologiquement, la différence entre héritage et mémoire.
L’humanité garde les pires souvenirs du nazisme, mais accepte d’hériter d’un
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de ses éléments olympiques dont elle veut oublier les enjeux originels, spéci-
fiques, il est vrai, d’une époque.
La guerre empêche le déroulement des Jeux de 1940 et de 1944. Pour les
premiers, la ville de Tokyo est d’abord choisie en 1936, puis se voit retirer par
le CIO leur organisation au profit d’Helsinki quand éclate la guerre sino-
japonaise en 1937. La capitale de la Finlande y renonce lors de la guerre
d’hiver contre l’URSS et l’annulation est alors décidée. Les seconds, prévus à
Londres – décision prise en 1939 –, sont également annulés. Le choix de la
métropole britannique s’impose à nouveau pour 1948, parce qu’elle a été la
capitale de la résistance à Hitler, la capitale du monde libre. Les deux après-
guerres se ressemblent en partie : Allemands et Japonais sont écartés, mais les
autres vaincus sont immédiatement admis. Malgré le début de guerre froide –
la crise de Berlin a éclaté –, les pays de l’Est sont présents, mais non l’URSS qui
ne fait toujours pas partie du mouvement olympique. Elle y entre en 1951, ce
qui lui vaut de faire son entrée aux JO, à partir de 1952. Dès lors, avec la
présence soviétique, les Jeux constituent un bon « baromètre » des rapports
Est-Ouest. Ces Jeux d’Helsinki, auxquels sont intégrés l’Allemagne – mais
seulement de l’Ouest – et le Japon, présentent une ambivalence fondamen-
tale : ils sont à la fois les jeux de la guerre froide et ceux des premières
manifestations de la politique de détente de la fin de l’ère stalinienne 2. D’un
côté, l’URSS entend se montrer comme une superpuissance sportive à l’égal
des États-Unis. Les démocraties populaires entendent profiter des exploits du
Tchèque Emil Zatopek, triple médaille d’or (5 000 m, 10 000 m et marathon)
pour montrer la supériorité du communisme. De l’autre, les Soviétiques
cherchent à donner d’eux-mêmes une image de paix, de fair play. Ils suscitent
des scènes de « fraternisation » sportive avec les athlètes américains, au
moment où Staline parle de nécessaire « coexistence pacifique », où il adresse
sa note du 10 mars 1952 sur la neutralisation et la démilitarisation de l’Alle-
magne et où il fait des propositions de désarmement.

1. Voir Johann Chapoutot, Le national-socialisme et l’Antiquité, Paris, PUF, 2008.


2. Nicholas C. Niggli, « Diplomatie sportive et relations internationales : Helsinki 1952, les “Jeux
olympiques de la guerre froide” ? », Relations internationales, dossier : « Olympisme et relations interna-
tionales », op. cit., p. 467-485.
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394 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

La mondialisation sportive
À partir des années 1950, la prédominance européenne dans l’organisa-
tion des Jeux décline : de 1956 à 2012, sur quatorze olympiades, huit ont lieu
hors d’Europe et six en Europe (deux seulement hors de ce continent contre
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dix de 1896 à 1948). La décolonisation change en effet la donne et la télévi-
sion contribue à faire du village olympique un « village planétaire ».
Les Jeux de Melbourne de 1956 sont les premiers à connaître un phéno-
mène massif de boycott : outre celui de la Chine communiste qui refuse de
côtoyer une délégation de l’autre Chine, il y a celui de l’Espagne, des Pays-Bas,
de la Suisse en protestation contre la répression soviétique à Budapest, et celui
de l’Égypte, du Liban, de l’Irak, du fait de la crise de Suez. Le fait marquant
est le match « sanglant » de water-polo URSS-Hongrie, peu de temps après le
drame hongrois, match à l’issue duquel les Soviétiques doivent s’incliner (0-4).
L’URSS obtient cependant la satisfaction de passer en tête du classement des
médailles, devant les États-Unis. Les Jeux de Rome en 1960 et de Tokyo en
1964 furent ceux de la détente, avec une forte entrée des pays du tiers-monde,
issus de la décolonisation (le nombre de délégations passe de 67 à 94 entre
1956 et 1964). Dans le processus d’internationalisation du sport, les rapports
Nord-Sud viennent désormais perturber les rapports Est-Ouest. Pour ces
jeunes États, l’intégration au mouvement olympique est au moins aussi impor-
tant, voire plus urgent que l’entrée à l’ONU. Quant aux JO de Mexico, qui ont
lieu juste après la répression sanglante de manifestants étudiants sur la place
de Tlatelolco, ils reflètent bien l’esprit de la contestation des « années 1968 »
en pleine guerre du Viêt-nam : les athlètes noirs américains Tommie Smith et
John Carlos, respectivement médaille d’or et médaille de bronze du 200
mètres, debout sur le podium, lèvent le poing ganté en noir – le signe des
Panthères noires – au milieu du stade olympique au moment où retentit leur
hymne national. Les quatre olympiades suivantes marquent l’apogée de la
politisation des Jeux – ceux de 1936 mis à part –, avec une tragédie et trois
boycotts. Munich en 1972 est le théâtre du drame sanglant de l’attaque du
commando palestinien contre les athlètes israéliens. À l’époque où la télévi-
sion se généralise, les JO deviennent une immense « caisse de résonance » dont
les terroristes ont su se servir. Leur acte a été l’objet d’une condamnation
générale, mais ils ont néanmoins réussi à sortir le conflit de la scène moyen-
orientale, à impliquer l’ensemble de la communauté internationale en lui fai-
sant prendre conscience d’une mutation fondamentale : l’émergence du fait
palestinien, la transformation de la guerre « israélo-arabe » classique en une
guerre « israélo-palestinienne », la mondialisation des enjeux de ce conflit. Les
relations internationales ne se réduisent donc plus aux relations bipolaires Est-
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 395

Ouest, et les Jeux de Montréal de 1976 le confirment : 28 États africains les


boycottent pour protester contre la présence de la Nouvelle Zélande qui avait
envoyé son équipe de rugby en tournée en Afrique du Sud, le pays de l’apar-
theid. Le jeu bipolaire retrouve ses droits aux Jeux de Moscou de 1980 et de
Los Angeles de 1984, bons marqueurs de la « seconde guerre froide » : les
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États-Unis et certains pays occidentaux boycottent les premiers, du fait de
l’invasion soviétique de l’Afghanistan, et les pays de l’Est rendent la pareille
pour les seconds. Les Jeux de Séoul de 1988 symbolisent le « retour à la
normale » – malgré un boycott résiduel, celui de la Corée du Nord – et la
détente, avant les grands bouleversements de 1989. Barcelone en 1992
marque l’année du retour dans le monde de l’Espagne – l’exposition univer-
selle de Séville a lieu aussi lors de ce 500e anniversaire de la découverte de
l’Amérique par Christophe Colomb –, ainsi que le triomphe de la démocratie
dans ce pays, dix-sept ans après la mort de Franco. Ce sont les premiers Jeux
après la chute de l’URSS : les trois États baltes ont désormais leurs propres
équipes nationales, comme au temps de l’entre-deux-guerres, et les autres
républiques ex-soviétiques sont représentées dans le cadre de la nouvelle CEI.
L’Afrique du Sud, en pleine transition politique vers la fin de l’apartheid et de
la domination « blanche », est admise. En gagnant le 1 500 m, l’Algérienne
Hassiba Boulmerka donne à son pays la première médaille d’or. Elle inaugure
un rite en faisant, après la course, le tour du stade, drapée dans son drapeau
national. C’est aussi la deuxième victoire sportive d’une femme musulmane
– la première est celle de Nawal El Moutawakel, Marocaine, aux 400 m haies à
Los Angeles en 1984 –, ce qui lui vaut d’être la cible des milieux islamistes
algériens. Le sport professionnel commence à entrer dans la compétition
olympique : en particulier au basket, la Dream Team américaine – avec Michael
Jordan, Magic Johnson et autres – fait merveille. Cette tendance se renforce à
Atlanta en 1996. Le choix de la ville de Coca Cola – firme elle-même parte-
naire des JO depuis 1928 –, au détriment d’Athènes pourtant bien placée pour
le centenaire, confirme l’Amérique dans son rang d’hyperpuissance, ainsi que
le triomphe d’une certaine marchandisation du sport. Organisant leur qua-
trième rencontre, les États-Unis obtiennent le record du nombre de Jeux d’été
organisés par un pays. 24 délégations nouvelles sont présentes, dont les 12
pays de la CEI qui participent cette fois sous leurs propres bannières et les
États de la Yougoslavie éclatée (Bosnie, Croatie, Slovénie, Macédoine et la
« République fédérale de Yougoslavie » regroupant Serbie et Monténégro).
Aux Jeux de Sydney de l’an 2000, les deux Corée défilent ensemble derrière le
même drapeau. Les Grecs, ayant enfin obtenu leurs Jeux à Athènes en 2004,
après leur échec du centenaire, donnent un relief particulier au parcours de la
torche olympique : partant d’Olympie, elle fait le tour du monde, visite tous
les continents et tous les pays organisateurs des JO modernes, avant d’entrer à
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396 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

Athènes, dans le stade Spyridon Louis – le nom du vainqueur du premier


marathon en 1896. Le choix de Pékin en 2008 a été critiqué, car beaucoup se
sont demandé s’il était raisonnable d’accorder les Jeux à un pays si peu respec-
tueux des droits de l’homme, qui venait de réprimer dans le sang les manifes-
tants tibétains. Cette protestation fait entrer les ONG, comme Reporters sans
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frontières, sur la scène pour faire connaître leurs causes et leurs objectifs. Les
boycotts des Jeux ne sont cependant plus considérés comme une arme effi-
cace 1. Aucun État, aucune équipe ne l’a sérieusement préconisé et si la partici-
pation à la cérémonie d’ouverture a été mise en balance par certaines hautes
personnalités politiques, beaucoup sont venus y assister, dont les présidents
George W. Bush et Nicolas Sarkozy. Les Jeux de 2008 consacrent surtout le
surgissement d’une très grande puissance, la Chine, y compris sur le plan
sportif, puisqu’elle gagne plus de médailles d’or que les États-Unis : pour la
première fois depuis 72 ans (Berlin, 1936), un pays autre que l’Amérique ou la
Russie-URSS est placé en tête du classement. Après le choix de Londres pour
2012 – cette ville aura alors le record du nombre de Jeux organisés, avec trois
attributions, 1908, 1948 et 2012 –, le choix du Brésil et Rio de Janeiro pour
2016 est un signe en faveur d’une nouvelle puissance émergente.

UN FACTEUR DE RELATIONS INTERNATIONALES :


LA DIPLOMATIE SPORTIVE

Le sport et l’olympisme en particulier ne sont pas seulement un reflet de


la vie internationale de ce long XXe siècle ; ils en sont aussi un facteur. Il existe
en effet une véritable diplomatie sportive.
Diplomaties du ping pong et du cricket
Bien connue est la ping pong diplomacy d’avril 1971. Pour la première fois
depuis 1949, une équipe américaine, celle de tennis de table, se rend en Chine
communiste, pays qui n’a pas de relations diplomatiques avec les États-Unis.
Cette manifestation sportive a pour but de préfigurer le rapprochement entre
les deux pays : effectivement, en février 1972, Nixon vient rendre visite à Mao
Zedong et les rapports entre les deux pays se normalisent. Moins connue est

1. Gabriel Bernasconi, Le Comité international olympique de 1945 à nos jours : l’émergence d’un acteur des
relations internationales, thèse sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1-Panthéon-Sorbonne,
2010 ; id., La Longue Marche olympique chinoise. Mao 1949 - JO 2008 : six décennies de diplomatie olympique,
Biarritz, Atlantica, 2008.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 397

la cricket diplomacy intermittente entre l’Inde et le Pakistan. Les Britanniques,


encore eux, ont installé très tôt ce sport dans le sous-continent. Les élites,
hindoues en 1866 et musulmanes en 1883, créent des clubs, à côté des clubs
anglais déjà existants. Les joueurs des deux religions sont formés dans les
mêmes écoles et universités, à Eton, Harrow, Oxford ou Cambridge. Après
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l’indépendance, la partition et la première guerre indo-pakistanaise, le cricket
est un enjeu politique et passionnel entre les deux nouveaux États. Il peut
ainsi aussi être utilisé comme une arme de paix. L’équipe pakistanaise fait une
tournée en Inde en 1952, et l’équipe indienne rend la politesse en 1954 : les
joueurs se connaissent, puisqu’ils ont fait partie de la même élite impériale et
de la même équipe nationale dans l’Inde coloniale. Les relations sportives sont
interrompues dans les années soixante pour reprendre en 1978. En 1986, la
cricket diplomacy joue pleinement : alors que les deux pays sont au bord de la
guerre, le général Zia se rend à Jaipur pour un match entre l’Inde et le
Pakistan ; il y rencontre le Premier ministre Rajiv Gandhi et la tension baisse
entre les deux pays.
La diplomatie olympique face à la question
des deux Allemagne et des deux Chine
Plus important et plus continu est le rôle du CIO qui, s’affirmant comme
un véritable acteur international, peut déployer une diplomatie olympique active.
La question de la reconnaissance de la RDA et de la Chine communiste sur la
scène sportive internationale est un bon exemple de son champ d’action,
avec de nombreux points communs entre les deux cas, mais aussi des diffé-
rences notables.
La RFA se veut la seule incarnation de la nation allemande et elle réussit à
faire reconnaître son Comité national olympique en 1951 et à se faire admettre
aux Jeux d’Helsinki de 1952 sans la RDA. Mais, le CIO finit par accepter la
création d’un Comité national olympique (CNO) est-allemand en 1956. Deux
CNO allemands peuvent donc exister, mais à une condition : qu’ils présentent
une équipe allemande commune. Telle est la solution pendant les trois JO
consécutifs de Melbourne, de Rome et de Tokyo. La bannière de l’équipe est
constituée des trois couleurs communes aux drapeaux des deux pays – noir,
rouge, or – avec les anneaux olympiques au centre. L’hymne choisi est
l’Hymne à la Joie de la 9e symphonie de Beethoven. L’Allemagne de l’Ouest
se satisfait pleinement de cette décision et la RDA s’y résigne, mais, favorable à
la théorie des deux États allemands, elle préfère une solution plus tranchée.
L’assemblée générale du CIO à Madrid lui donne gain de cause, le 8 octobre
1965, en décidant d’admettre, à partir des Jeux de 1968, deux équipes dis-
tinctes, avec des tenues différentes, mais avec encore le drapeau et l’hymne
communs. La première apparition d’une équipe est-allemande date des Jeux
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398 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

d’hiver de Grenoble. Les décisions olympiques précèdent donc les décisions


de l’Ostpolitik et l’admission des deux Allemagne à l’ONU (1973) ; et il faut
attendre cette ouverture du gouvernement de Willy Brandt à l’Est pour que la
RFA accepte complètement la nouvelle situation et admette que chaque Alle-
magne ait son drapeau et son hymne, précisément à Munich en 1972 1.
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L’histoire de la représentation olympique de la Chine est plus complexe 2.
Après la victoire de Mao en 1949, il existe deux CNO chinois, et le CIO a pour
premier réflexe, comme pour l’Allemagne, d’écarter la Chine communiste au
profit de Formose aux JO de 1952. Mais, à la dernière minute, le CIO décide
de ne pas faire de discrimination et d’accepter les athlètes des deux Chine.
Les autorités formosanes protestent contre ce revirement et boycottent les
Jeux d’Helsinki, ce qui fait que la Chine populaire est le seul État chinois
représenté, très symboliquement d’ailleurs : par un nageur. Aux jeux de
Melbourne, la situation est inversée : la Chine populaire refusant, à la diffé-
rence de la RDA, la théorie des deux États, et se considérant – comme la
RFA – la seule représentante légitime de la nation, cherche à évincer Taiwan,
mais, n’y réussissant pas, elle boycotte Melbourne, alors que Taiwan accepte
cette fois d’y concourir. En 1958, la République populaire de Chine rompt
avec le CIO, et la rupture dure vingt ans. Son entrée à l’ONU en 1971, à la
place de Taiwan, n’est pas précédée par une entrée au CIO qui se fait en 1979
seulement. La Chine communiste participe ainsi aux Jeux d’hiver de Lake
Placid de 1980, du coup boycottés par Taiwan parce que l’appellation
« Chine » ou « République de Chine » lui est refusée. À l’instar des États-Unis,
les deux États chinois boycottent les Jeux d’été de cette même olympiade
organisés à Moscou. Les premiers Jeux d’été auxquels la Chine populaire est
présente depuis 1952 se situent donc à Los Angeles en 1984, où elle retrouve
Taiwan. La configuration est donc différente de celle de l’ONU : la Chine
communiste continue de refuser la théorie des deux États – d’où une seule
Chine siégeant à New York –, mais elle accepte de côtoyer Taiwan aux Jeux
olympiques sous le nom de Chinese Taipei, même si, à cette appellation identi-
taire, les autorités de Pékin auraient préféré une « expression géographique »
plus annexionniste : Taipei, China.
Une diplomatie non g ouvernementale autonome
Bref, la diplomatie sportive est autonome par rapport à la diplomatie
politique officielle, sans en être tout à fait indépendante. Elle peut être en
avance sur la seconde, parce que plus libre, en phase avec les sociétés et les

1. Jean de Labrusse, « La représentation est-allemande sur la scène sportive internationale »,


Bulletin de l’Institut Pierre Renouvin, no 16, automne 2003.
2. Gabriel Bernasconi, La Longue Marche olympique chinoise…, op. cit.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 399

réalités sociales, elle peut se permettre des actes que l’autre n’est pas encore
en mesure d’assumer. Le CIO a ainsi plus de liberté pour accueillir des
nations qui n’ont pas encore d’État : par exemple, la Palestine à partir de
1994. Organisé officiellement en ONG depuis 1981, il compte plus de
membres que l’ONU (196 contre 185 en 1996, et 204 contre 193 en 2011).
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Ses présidents sont quasiment reçus comme des chefs d’État et, l’un d’eux,
Antonio Samaranch, a été invité en 1992 à prononcer un discours devant
l'Assemblée générale des Nations unies. Ultime reconnaissance de son rôle
international, le CIO, se voit accorder en 2009 le statut d’observateur auprès
de l’ONU.

SPORTS, IDENTITÉS ET SENTIMENTS COLLECTIFS

Au-delà des diplomaties, au-delà des États, le sport agit sur les sentiments
collectifs, les identités et les rapports réels ou imaginaires entre les peuples et
les sociétés. Trois échelles différentes peuvent être analysées.
Le sport international, révélateur des différents niveaux
d’identités nationales
L’échelle des identités nationales a déjà été amplement illustrée. Dans les
stades, s’exprime bruyamment la passion des nations, et les nationalismes
agressifs que Pierre de Coubertin espérait affaiblir y sont souvent présents.
Toutefois, les chauvinismes sportifs bruyants ne sont pas tous dangereux,
car beaucoup comportent une dimension ludique de défoulement tempo-
raire – un « nationalisme de 90 minutes » –, le temps d’un match ou d’une
compétition, sans haine de l’autre. D’ailleurs, certaines expressions du senti-
ment national dans un stade ne relèvent même pas du chauvinisme, mais de
besoins identitaires de quatre sortes au moins : un besoin d’en finir avec un
complexe d’infériorité ; un besoin interne de construction nationale ; un
besoin de reconnaissance par les autres – le « nationalisme d’existence »
dont parle René Girault ; un besoin de reconstruction d’une identité en
crise.
Pour le premier cas, on peut citer « l’événement » constitué par l’écrasante
victoire en 1896 d’une équipe d’étudiants japonais en baseball sur l’équipe
américaine du Yokohama Athletic Club. En pleine ère Meiji, ce triomphe sur la
« supériorité blanche », battue sur son propre terrain et à son propre jeu,
donne un brevet de « dignité nationale » aux Japonais et a quasiment le même
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400 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

effet sur leur identité que la victoire navale de Tsu Shima sur les Russes, neuf
ans plus tard 1.
Pour le deuxième type de besoin, on peut évoquer les pays comme l’Italie,
le Brésil ou l’Argentine, où, face aux forces centrifuges, le football, comme
l’école, l’armée, a été un facteur de « nationalisation » des masses 2.
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Le troisième cas – la reconnaissance par les autres – peut être illustré par
deux exemples. Pour mieux préparer l’annexion de la Sarre, les autorités poli-
tiques françaises tentent en 1949 de faire intégrer le FC Sarrebruck dans la
deuxième division du championnat de France. Mais la Fédération française
refuse, sous la pression des Alsaciens et des Lorrains qui, pour souligner que
« les Sarrois ne sont pas français », évoquent des souvenirs de mauvais
comportements de Sarrois dans leurs régions pendant la Seconde Guerre
mondiale. Le FC Sarrebruck rejoint finalement en 1951 le championnat alle-
mand, six ans avant l’intégration de la Sarre à la RFA 3. L’autre exemple est la
constitution de l’équipe du FLN algérien, le « onze de l’indépendance ». Com-
posée d’anciens joueurs professionnels qui évoluaient en France métropoli-
taine avant de rejoindre le Front de libération nationale, elle joue des matchs
entre 1958 et 1962 en Europe de l’Est, en Asie et en Afrique, malgré sa non-
reconnaissance par la FIFA. L’objectif est de faire connaître la cause algérienne
à travers le monde 4.
Pour le quatrième cas – la reconstruction d’une identité blessée –, trois
exemples peuvent être évoqués. Les deux victoires du cycliste italien Gino
Bartali au Tour de France, à dix ans de distance, en 1938 et en 1948, ne sont
pas récupérées de la même manière, politiquement et sentimentalement : la
première fois, Mussolini utilise l’événement à la manière fasciste et agressive ;
la deuxième fois, Alcide De Gasperi et les médias font de ce succès le symbole
de l’union nationale retrouvée et de la reconstruction d’une identité italienne
meurtrie par tant de blessures matérielles et morales. Le triomphe inattendu
de l’Allemagne de l’Ouest à la coupe du monde de football à Berne en 1954,
un « miracle » (« Das Wunder von Bern »), redonne aux Allemands la satisfac-
tion d’être un peuple comme les autres (Wir sind wieder wer : nous voilà de
nouveau quelqu’un !). Ils retrouvent une certaine fierté nationale, neuf ans

1. Donald Roden, « Baseball and the Quest for National Dignity in Meiji Japan », American
Historical Review, 85 : 3, juin 1980, p. 511-534, cité par Allen Guttmann, « Préface. La diffusion des
sports : un impérialisme culturel ? », in Pierre Singaravélou, Julien Sorez (dir.), L’Empire des sports…,
op. cit., p. 18.
2. Paul Dietschy, Histoire du football, Paris, Perrin, 2010 ; Fabien Archambault, Le contrôle du ballon.
Les catholiques, les communistes et le football en Italie, de 1943 au tournant des années 1980, Rome, Bibliothèque
des écoles françaises d’Athènes et de Rome, 2011.
3. Pierre Lanfranchi, « Le football sarrois de 1947 à 1952 : un contre-pied aux actions diploma-
tiques », Vingtième siècle. Revue d’histoire, n° 26, avril-juin 1990, p. 59-65.
4. Paul Dietschy, David-Claude Kemo-Keimbou, L’Afrique et la planète football, Paris, E/P/A,
2008.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 401

après la découverte des crimes perpétrés au nom du nazisme. Sur un tout


autre registre, le complexe français par rapport à « la supériorité de l’Angle-
terre » 1 s’estompe dans les années 1960 et le sport y contribue, avec d’autres
facteurs. L’économie française dépasse alors, pour la première fois depuis
deux siècles, l’économie britannique ; l’infériorité coloniale de la France par
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rapport au British Empire disparaît avec la décolonisation favorablement égali-
satrice ; face à la résistance glorieuse de la Grande-Bretagne à Hitler qui
contraste avec les défaillances françaises, le général de Gaulle, de retour au
pouvoir, fait oublier Vichy et renforce le mythe d’une France entièrement
résistante… Mais, surtout, surviennent au même moment les premiers grands
succès rugbystiques de l’équipe de France dans le Tournoi des cinq nations !
Pour la première fois depuis 1910, elle arrive en tête de la compétition, ex aequo
avec d’autres équipes en 1954 (avec l’Angleterre et le pays de Galles), puis en
1955 (avec le pays de Galles) ; sa première victoire seule date de 1959 ; elle
gagne les trois années suivantes (dont une fois ex aequo avec l’Angleterre) et
son premier « grand chelem » est réalisé en 1968 2.
Le sport, comme levier de construction des identités
rég ionales
Le sport est aussi vecteur et créateur d’identités régionales, au sens
« supranational » du terme, dans le cadre des grandes régions du monde. Il y a
d’abord eu une entreprise de type colonial, qui a évolué avec son temps,
passant de l’idée impériale à celle d’égalité entre les nations : les Jeux de
l’Empire britannique, dont la première édition a lieu à Hamilton au Canada en
1930, se transforment en Jeux de l’Empire britannique et du Commonwealth
en 1954, puis en Jeux du Commonwealth britannique en 1970, et enfin en
Jeux du Commonwealth en 1978. La France a joué ce jeu de « l’impérialisme
sportif » d’une façon moins systématique au temps de son Empire. Les Jeux
de la Francophonie sont créés, dans un tout autre esprit, en 1989, dépassant
le cadre géopolitique des anciennes colonies françaises.
La construction de l’Europe, du moins à ses débuts, utilise le football
pour servir la cause de l’unité. Ce n’est pas la réconciliation franco-allemande
qui est mise en avant. Le premier match du second après-guerre a lieu sept
années après le conflit, alors qu’il avait fallu attendre treize ans après la

1. Voir le titre du livre de François Crouzet : De la supériorité de l’Angleterre sur la France. L'économie et
l’imaginaire, XVIIe-XXe siècle, Paris, Perrin, 1999 [1re éd. : 1986].
2. Romain Lévy, « Le tournoi des cinq nations à travers la presse française de 1967 à 1972 : la
perception de l’image de “l’autre” dans le sport comme convecteur politique des relations franco-
britanniques », mémoire de maîtrise, sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1-Panthéon-
Sorbonne, 1995 ; Agnès Tachin, Amie et rivale. La Grande-Bretagne dans l’imaginaire français à l’époque
gaullienne, Bruxelles, PIE-Peter Lang, 2009.
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402 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

Grande Guerre. La rencontre de 1952 se déroule certes sans incident, contrai-


rement à celle de 1931, si ce n’est la présence dans le public d’un ancien
déporté silencieux, habillé en « pyjama rayé » pour exprimer sa protestation.
Non, dans le domaine du sport, le couple franco-allemand n’est pas utilisé
pour promouvoir l’Europe. Les Français jouent un rôle important, alors que
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les Allemands sont d’abord réticents, dans la création de l’UEFA (Union of
European Football Associations). Celle-ci, en 1955, sous la pression du jour-
nal français L’Équipe, organise la première coupe d’Europe des clubs cham-
pions, avec, à l’origine l’objectif d’insuffler un esprit « d’unité » et « de
solidarité » qui tranche avec le nationalisme qui a dominé la coupe du monde
dans les années 1930, à l’époque de Mussolini 1. Il y a donc bien construction
d’une « Europe du football », concomitante à celle d’une Europe économique.
Le projet se veut unitaire sur le plan sportif, dépassant les clivages idéolo-
giques et géopolitiques. Il s’ouvre immédiatement à l’Europe de l’Est, à l’URSS
qui accepte, ainsi qu’aux dictatures du Sud européen. Le tour de force diplo-
matique de l’UEFA est de faire accepter à la Yougoslavie de Tito, au Portugal
de Salazar et à l’Espagne de Franco de laisser jouer les matchs livrés par le
Partizan Belgrade contre le Sporting Portugal en 1955 et contre le Real
Madrid en 1956. Cela dit, la sensibilité européenne qui a pu affleurer aux
débuts de l’histoire de l’UEFA disparaît vite des discours de ses dirigeants et
elle n’est plus du tout explicite lorsqu’elle décide en 1958 de créer sa deuxième
compétition, la coupe d’Europe des nations dont la première édition a lieu en
1960, avec une finale « orientale », URSS-Yougoslavie. D’une manière générale,
les émotions dans les stades sont nationales et il n’y a pas de place pour une
« émotion européenne ». L’exemple de la rencontre de rugby France-
Angleterre du 24 mars 2004 au Stade de France est probant à cet égard : juste
avant le match, l’hymne européen, l’Hymne à la joie, retentit dans le brouhaha,
dans l’indifférence et l’ignorance générales ; puis, au contraire, le God Save the
Queen, puis la Marseillaise suscitent « silence et recueillement » chez les 80 000
spectateurs 2.
D’autres identités régionales sont concernées. Le football joue un rôle
important dans la construction de celle de l’Afrique, à partir de la fondation,
en pleine décolonisation, de la Coupe africaine des nations en 1957, sur initia-
tive égyptienne. Les Asian Games sont fondés en 1951 et la Chine communiste

1. Olivia Colo, « Le football et l’Europe. Place et rôle du football dans les relations intereuro-
péennes, 1954-1982 », mémoire de maîtrise, sous la direction de Robert Frank, Université Paris 1-
Panthéon-Sorbonne, 1999 ; Laurent Barcelo, « L’“Europe des 52”. L’Union européenne de football
association (UEFA) », Guerres mondiales et conflits contemporains, no 228, 2007/4 ; Antoine Maumon de
Longevialle, La construction de l’Europe du football, mémoire de 4e année d’IEP, sous la direction de Justine
Faure, IEP de Strasbourg, 2009.
2. Alfred Wahl « Sport et politique, toute une histoire ! », Outre-Terre, no 8, 3/2004, p. 20.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 403

y participe dès 1974. Les South East Asia Games s’organisent à partir de 1959,
avant même que l’ASEAN ne soit constituée : encore un exemple de l’avance du
sport sur la politique officielle 1.
Sport et conscience mondiale
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Au-dessus des identités nationales et des identités régionales à l’échelle de
continents ou de sous-continents, le sport a-t‑il créé une identité mondiale,
ou du moins un espace de référence mondial ? D’une certaine manière oui,
avec une évolution historique qui n’est sans doute pas celle que Pierre de
Coubertin avait prévue. Les guerres entre les hommes n’ont pas été évitées
et les conflits militaires perdurent malgré les grands rassemblements humains
des JO ou du Mondial de football, réels dans les stades, virtuels grâce à la
télévision. Néanmoins, si l’on ne regarde que les explosions des sentiments
nationalistes suscités par ces grands spectacles sportifs, on passe à côté d’une
partie de la réalité. D’une part, le sport n’est pas la guerre et il est même un
meilleur exutoire de ces passions que celle-ci : « Les Jeux olympiques per-
mettent aux représentants des différentes nations de s’affronter sans s’entre-
tuer. » 2 D’autre part, son internationalisation permet une meilleure connais-
sance de l’Autre, une familiarisation avec lui, et ce, dans tous les milieux
sociaux, contribuant ainsi à forger une certaine conscience universelle de
l’humanité, une conscience du « village planétaire », autre qu’une conscience
élitiste.
Surtout, avec le temps, il permet une mondialisation de la prise en compte
d’enjeux humains essentiels. Pierre de Coubertin avait créé les JO pour les
hommes et refusait la présence des femmes. Celles-ci, peu à peu, se sont
imposées. Elles ne participent pas aux Jeux d’Athènes de 1896 ; à Paris en
1900, elles sont admises aux seules compétitions de tennis et de golf ; elles ont
le droit de disputer les épreuves de natation à partir des Jeux de Stockholm en
1912, celles d’athlétisme à partir d’Amsterdam en 1928… et, bien plus tard,
celles des sports réputés « masculins » : le judo en 1992, le football en 1996,
l’haltérophilie en 2000, la lutte en 2004. Nous l’avons dit, l’accès des femmes
musulmanes aux compétitions de haut niveau depuis les années 1980, sus-
citent les réactions des islamistes, ce qui met précisément ces derniers à
contre-courant de la société du fait de la popularité acquise par ces cham-
pionnes. Cette mondialisation culturelle par le sport contribue à ériger la cause
féminine en cause universelle au-dessus des considérations religieuses. De la
même façon, nous l’avons vu, internationalisme et racisme ont pu coexister

1. Hugues Tertrais, « Sport et identités régionales en Asie orientale », Bulletin de l’Institut Pierre-
Renouvin, no 16, automne 2003.
2. Norbert Elias, Eric Dunning, Sport et civilisation, la violence maîtrisée, Paris, Fayard, 1995, p. 307.
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404 Champs et forces des relations internationales : autonomie et interdépendance

dans les premiers temps de l’olympisme moderne. Après la Seconde Guerre


mondiale, face à l’apartheid qui sévit officiellement en Afrique du Sud à partir
de 1948, il est encore assez lent à réagir. Il faut la pression des nouveaux États
africains issus de la décolonisation pour qu’il interdise ce pays aux Jeux de
Tokyo en 1964 et cesse de reconnaître son CNO en 1970. Dès lors, de nom-
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breux pays décident des représailles sportives contre les rugbymen sud-
africains, les Springboks. L’affaire du boycott des JO de Montréal en 1976 ren-
force cette tendance. La Fédération française de rugby a une politique à part et
continue d’avoir des relations suivies avec cette équipe : tournées françaises en
1971, 1975 et 1980 ; venue des Sud-Africains en 1974 et 1977. Face aux
critiques nombreuses en France, son président, Albert Ferrasse, doit se justi-
fier en disant qu’il compte ainsi faire reculer la ségrégation raciale en exigeant
la présence d’« hommes de couleur » dans les deux équipes qui s’affrontent 1.
Quoi qu’il en soit, l’isolement sportif de l’Afrique du Sud, la prise de
conscience dans ce pays, chez les Blancs comme chez les Noirs, que la ségré-
gation raciale les prive de la participation aux fêtes internationales ou mon-
diales les plus populaires, voilà des facteurs qui ont contribué à affaiblir les
fondements de l’apartheid avant même sa fin officielle en 1992.
Reste la question du poids croissant et tyrannique de l’économie dans le
sport de haut niveau. L’amateurisme cher à Pierre de Coubertin a considéra-
blement décliné : d’emblée, le football voit le professionnalisme l’emporter
dès 1885 en Angleterre et en 1932 en France ; le phénomène surgit nette-
ment plus tard dans le monde du rugby (à partir de 1995) et dans le mouve-
ment olympique. Le même Juan Antonio Samaranch, qui obtient pour le CIO
– dont il est le président de 1980 à 2001 – un statut international auprès de
l’ONU, fait entrer les JO dans l’ère du professionnalisme, de la publicité, du
sponsoring et des droits télévisés extrêmement rémunérateurs 2. Cette évolu-
tion a suscité de nombreuses critiques et la crainte de voir la marchandisation
faire décliner l’éthique du sport. Pourtant, en même temps, le CIO, en tant
qu’ONG, et avec d’autres ONG, a la capacité de promouvoir à l’échelle mon-
diale l’aide humanitaire, la parité entre hommes et femmes, l'environnement
– lors de son centenaire en 1994, il fait de celui-ci le troisième pilier de
l’olympisme à côté du sport et de la culture 3 –, ainsi que la lutte contre le
SIDA.

1. Laure Cournil, « Sport et relations internationales : le cas franco-sud-africain. Le rugby, vecteur


de relations entre morale et intérêts », Bulletin de l’Institut Pierre-Renouvin, no 16, automne 2003.
2. Alan Tomlinson, « The Commercialization of the Olympics : Cities, Corporations and the
Olympic Commodity », in K. Young, K.B. Wamsley (dir.), Global Olympics : Historical and Sociological
Studies of the Modern Games, Londres, Elsevier, 2005, p. 179-200 ; Jean-François Bourg, « L’économie
mondialisée du sport : un marché lucratif », Questions internationales, dossier : « Le sport dans la
mondialisation », no 44, juillet-août 2010.
3. Jean-Loup Chappelet, « Entre politique et sport… », art. cit.
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Internationalisation du sport et diplomatie sportive 405

Nul doute qu’il y ait des liens étroits depuis les origines, et de plus en plus
forts, entre sport et politique, entre sport et économie marchande. Mais, entre
ces champs, l’autonomie reste considérable. Le sport a en effet des dyna-
miques internationales propres. De même qu’il a pu être un facteur de « natio-
nalisation » des masses dans certains pays, de même il a pu contribuer au
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processus d’internationalisation des sociétés et de mondialisation culturelle,
constituant au début du XXIe siècle un patrimoine universel, un lien social
planétaire, qui articule diversité des identités collectives et unicité de l’huma-
nité.

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